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    15-Sep-2018

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  • LE POUVOIR DU SILENCE et LE SILENCE DU POUVOIR Comment interprter le discours politique

    Danielle Duez,

    Laboratoire Parole et Langage, CNRS UMR 6057 Universit de Provence

    Rien ne rehausse lautorit mieux que le silence, splendeur des forts et refuge des faibles Charles de Gaulle, Le Fil de lpe (1932)

    La parole La parole vhicule une information linguistique aussi bien quune information rvlant les caractristiques individuelles, rgionales et sociales de la locutrice ou du locuteur (celle ou celui qui parle). Elle contient en effet tout un ensemble dindices sur son sexe, son ge, son affiliation dialectale et rgionale, son statut social, son tat desprit et de sant du moment. Ces indices, qui ne sont pas consciemment manipuls, relvent de la fonction informative de la parole. Il en est autrement des marqueurs utiliss pour signaler un affect, une attitude, une intention ou un rle social. Ces marqueurs, qui sont des signaux consciemment utiliss, ont une fonction communicative. Un mme marqueur peut avoir une signification diffrente selon le contexte et lusage qui en est fait. Par exemple, la nasalit a une fonction linguistique en franais (elle permet dopposer les voyelles orales aux voyelles nasales), une fonction informative en anglais (elle est la marque dune classe sociale suprieure), et une fonction communicative dans certaines langues indiennes de la Bolivie (lindividu de niveau infrieur et/ou la femme sadressent au suprieur et/ou au mari en nasalisant pour marquer leur soumission). On voit donc que la parole, qui est une facult proprement humaine, est un moyen de communication fondamental permettant lhomme dexprimer ses ides et ses sentiments, de marquer son appartenance sociale et sa personnalit, dagir sur les autres et sur le monde. La phontique et les formes sonores Quest ce que la phontique ? Quels sont ses domaines dinvestigation ? Pour rpondre ces questions il faudrait plusieurs volumes. Pour rsumer, disons que la phontique, qui est souvent considre comme une branche de la linguistique, est une science de la communication par la parole, des processus de parole et de tout le mcanisme laide duquel les hommes communiquent oralement entre eux (Malmberg, 1971). Elle relie le plan du contenu smantique et stylistique aux formes sonores (sons et prosodie) et examine la manire dont lauditeur extrait les diffrents niveaux dinformation de ces formes sonores. Le domaine de la phontique est vaste puisquil englobe tout ce qui relve de la production (physiologie, acoustique..) et de la perception de la parole normale, et de ses divers dysfonctionnements. Avec le dveloppement des technologies modernes, la phontique a approfondi son champ dinvestigation : elle peut dsormais analyser la forme spectrale des sons avec le spectrographe, les courbes intonatives, la structure temporelle des noncs avec les analyseurs de mlodie, les points de contact de la langue et du palais avec llectropalatographe (palais artificiel muni dlectrodes), le rle du systme nerveux et du cerveau dans la production et la perception de la parole avec limagerie rsonance magntique (IRM). Le dveloppement de linformatique a permis la cration de vastes bases de donnes de parole enregistre in vivo et ainsi une analyse renouvele des styles de parole.

  • Styles de parole La parole influence et est influence par la situation de communication dans laquelle elle sinscrit. On saccorde considrer le cadre (lieu et priode) dans lequel la parole est produite, lobjectif de la locutrice ou du locuteur et la relation entre les participants comme les trois facteurs fondamentaux (Hymes, 1972). Par cadre, on entend le lieu ou la priode o se droule linteraction : on ne parle certes pas de la mme manire chez soi, dans un caf, ou dans un lieu sacr (glise, cimetire). Lobjectif, et donc les stratgies de la parole, varient avec les intentions communicatives du locuteur pour qui il sagit par exemple dinformer, de sduire ou de persuader lauditrice ou lauditeur qui peut tre considr(e) comme la cible de lacte de parole. La distance sociale entre les participants est aussi fondamentale car elle induit un degr de formalit et une distance physique diffrents : on ne parle pas de la mme faon son ami, son directeur, ou son mdecin. A chaque situation de parole correspond donc un rle particulier, qui dtermine un style de parole donn, caractris par un contenu verbal, une prononciation et une prosodie spcifiques. La mise en relation des diffrentes variables situationnelles (objectif, cadre et lien entre les interactants) et des formes sonores de la parole relve du domaine de la phontique. Prosodie et styles de parole Longtemps marginaliss, les styles de parole sont devenus un champ dinvestigation privilgi des phonticiens. Le dveloppement des mdias (tlvision et radio) a permis la naissance de styles de parole nouveaux (journaux tlviss, informations mtorologiques), dautres styles de parole ont t ractualiss dans leur prsentation et leur mise en scne : appels lectoraux, dbats, jeux. Comprendre comment la locutrice ou le locuteur adapte sa parole aux enjeux et objectifs communicatifs est devenu un challenge. Et ceci dautant plus que les rsultats obtenus devraient permettre le progrs des technologies de la parole : le naturel de la synthse de parole pourrait en tre amlior, de mme que la fiabilit de la reconnaissance de parole. Gnrer des voix et de la parole exprimant de la colre, de la peur ou de lamour ou des situations de pouvoir diffrentes est devenu lun des objectifs des spcialistes de la synthse ! Ces rsultats devraient aussi intresser les spcialistes en communication.

    Les analyses, essentiellement comparatives, ont port sur la prosodie de styles produits par un mme locuteur, ou dun mme style de parole produit par divers locuteurs. Par prosodie, on entend le systme qui intgre lordre de structuration mtrique qui gouverne lorganisation mtrique des noncs, lordre de structuration tonal qui gre les modulations (tons et intonation) et lordre de structuration temporel qui rgit les phnomnes de quantit (pauses et tempo). Elle est actualise par trois paramtres prosodiques intrinsques : la variation de la frquence fondamentale (F0), de lnergie et de la dure (des pauses, des syllabes et des voyelles et consonnes) et par la variation dun paramtre para-prosodique , la variation du timbre (Di Cristo, 2000).

    La parole de lhomme politique

    Lhomme politique est le locuteur privilgi des mdias : il ne se passe pas une journe sans que nous lentendions, dans de simples entretiens amicaux , dans des entretiens politiques, des dbats ou des discours. Chacune de ses prestations et chacune de ses interventions donnent lieu dinnombrables commentaires, ou sont suivies de sondages dopinion communiqus aussitt aux auditeurs ou aux lecteurs de la presse crite. Quil ait rpondu maladroitement (ou pas du tout !), quil nait pas paru persuasif, quil nait pas convaincu de ses aptitudes rgler les problmes, dominer la situation et il perd des points, en particulier au moment des chances lectorales ! Connatre les rgles des diffrents styles de parole est

  • donc fondamental pour lui car il sagit non seulement de parler bien mais aussi de parler juste, en accord avec la situation ! Il doit donc rpondre aux exigences de lintelligibilit dictes par la situation, le niveau intellectuel de lauditeur et par ladversit de lenvironnement (salle, rue bruyante, contact indirect..) mais il doit aussi paratre spontan quand il est interrog sur sa vie, sur ses gots. A ces exigences vient sajouter la contrainte du temps (souvent bref) qui lui est imparti : tre efficace afin datteindre son objectif et sa cible est indispensable. Notons enfin quil doit aussi marquer sa spcificit, son originalit, sa diffrence par son style de parole individuel. Lhomme politique doit donc tre un professionnel du savoir dire ! Organisation temporelle : mthode et analyse La parole est une succession de temps d'activit et de temps de repos. Aux premiers correspondent les squences sonores, aux seconds, les silences. Les silences, couramment appels pauses, correspondent une cessation de l'activit verbale qui se traduit au niveau acoustique par une interruption du signal sonore. Ces silences recouvrent une intense activit respiratoire et cognitive: le locuteur marque des pauses pour respirer, pour planifier le contenu de son message, pour structurer son nonc, pour souligner ses ides. Pour lhomme politique, la gestion efficace de lorganisation temporelle, du temps de pause de lentretien, du discours ou du dbat est impratif sil veut donner sens son message et atteindre son objectif.

    Dans la suite pour souligner la fonction rhtorique de lorganisation temporelle de certains styles de parole, nous prsentons les rsultats obtenus partir de lanalyse dun certains nombre dentretiens politiques (extraits de lmission cartes sur table avec J. Chirac., F. Mitterrand, G. Marchais et M. Rocard), dentretiens amicaux de ces mmes hommes politiques et de discours politiques prononcs au moment de campagnes lectorales de 1973 et 1974 par A. Krivine, J.M. Le Pen, F. Mitterrand, et G. Pompidou, et dextraits du dbat opposant J. Chirac et L. Jospin au moment des prsidentielles de 1997. Lanalyse est faite auditivement (transcription) et acoustiquement (segmentation du signal de parole est obtenue partir du trac oscillographique, du spectrogramme, de la courbe dintensit et de frquence fondamentale ; mesure du temps de parole, du temps de pause, du temps dlocution et de la vitesse de parole (nombre de syllabes/seconde sur toute la dure du discours) vitesse dlocution (nombre de syllabes/seconde sur la dure du discours dont est exclu le temps de pause). Entretiens amicaux et politiques : sduire et persuader

    Dans les entretiens amicaux o il sagit simplement dinformer et de sduire un lectorat potentiel ou acquis, J. Chirac., F. Mitterrand, G. Marchais et M. Rocard rpondent spontanment et de manire informelle celui qui les interroge en marquant des pauses dhsitation (euh, allongements, rptitions non smantiques) frquentes et longues (certains euh atteignent une dure de 1500 millisecondes chez G. Marchais) en parlant rapidement, en ne mnageant que des pauses silencieuses brves aux frontires de phrases et de propositions.

    Dans les entretiens politiques, les mmes hommes politiques rpondent des questions sur des vnements contemporains, ils interprtent, critiquent et proposent des solutions : il sagit donc de persuader lauditeur (qui est aussi un lecteur) tout en tant spontan et (relativement) informel. Le temps de pause y est significativement plus lev que dans les entretiens amicaux mais les hsitations y sont revanche moins nombreuses et moins longues. Leur rpartition y est aussi diffrente. Dans les entretiens amicaux les euh sont privilgis, dans les entretiens politiques, ce sont les syllabes allonges. Ces dernires passent plus facilement inaperues et rpondent mieux lobjectif de sduction et de persuasion du locuteur.

  • Discours politiques : persuader et faire croire Dans les discours politiques radiotlviss (qui sont des appels lectoraux), le moment est

    grave, la situation formelle, et le contact entre lorateur et son auditoire distant et indirect. lenjeu fondamental est de persuader llecteur de voter pour lui. Toutes les stratgies sont dveloppes en fonction de ce faire croire . La vitesse dlocution (nombre de syllabes/seconde) est lente, et le rythme rgulier tend vers le rythme ternaire de lalexandrin franais. Paradoxalement, bien que le contenu soit connu et quil ny ait aucune improvisation dans le discours, le temps de pause est nettement suprieur (plus de 50%) celui relev dans les entretiens politiques et dans les entretiens amicaux. La majorit de ces pauses sont distribues aux frontires de phrases, de propositions et de syntagme et participent la structuration de lnonc. Certaines pauses cependant, inattendues par leur localisation permettent dattirer lattention sur le mot qui suit et lide quil transmet. Les pauses sont des brches dans le discours qui apportent la surprise et la solennit selon le cas, que lon retrouve aussi bien dans les discours des hommes politiques franais que dans ceux des hommes politiques amricains (Carter et Reagan) et allemands (Schmidt et StrauB). Sadapter la situation et marquer sa diffrence Les strotypes relevs pour les discours et les entretiens ne doivent pas faire oublier les diffrences individuelles. Dans les entretiens comme dans les discours on observe des indices propres chacun des orateurs : la voix rauque et souvent craque de J. Chirac, la postriorisation de larticulation des voyelles chez G.Marchais, qui sera imite par les membres du parti communiste et de la CGT. Certaines caractristiques peuvent tre cependant considres comme des signaux ayant une fonction communicative.

    Dans les entretiens politiques, le temps dhsitation est particulirement lev chez M. Rocard (6.3% du temps de parole), trs faible chez J. Chirac (0.8%) et relativement faible chez F. Mitterrand (2.3%). Dans les entretiens amicaux, les pourcentages sont lgrement plus levs pour M. Rocard et pour F. Mitterrand, et trs levs pour J. Chirac (11.8%). F.Mitterrand et J. Chirac limitent la production des hsitations dans les messages ayant une fonction persuasive, le contrle parat particulirement efficace chez J. Chirac.

    Les rsultats obtenus pour la vitesse dlocution et le temps de pause confirment cette tendance. Dans les entretiens politiques, M. Rocard articule plus vite et pause moins que F. Mitterrand et J. Chirac. Dans les entretiens amicaux, Chirac et F. Mitterrand marquent moins de silences que dans les entretiens politiques, pour M. Rocard cest linverse. M. Rocard marque peu de diffrences entre les deux situations; en revanche, J.Chirac parat sadapter parfaitement au contexte et la situation et faire un usage stratgique du temps qui lui est imparti.

    Dans les discours politiques les diffrences sont encore plus frappantes : G. Pompidou qui est alors Prsident de la Rpublique pause plus quil ne parle (53% du temps de parole ! ) contrairement A. Krivine, J.M. Le Pen et F. Mitterrand, qui sont des challengers. Les rsultats obtenus pour la vitesse dlocution vont dans le mme sens. Plus on parat (ou plus lon croit) se rapprocher du pouvoir politique plus on recourt au silence. Marquer sa relation au pouvoir Comparons pour nous en assurer trois discours de F. Mitterrand produits diffrentes de sa carrire (challenger, 1974, Prsident,1984, et Prsident-candidat, 1988) et des extraits du dbat opposant J. Chirac (futur Prsident) et L. Jospin. (futur vaincu) en 1995.

    De manire vidente, la situation au pouvoir a un effet sur lorganisation temporelle de la parole. Le temps de pause, la dure moyenne des pauses du discours de 1974 sont infrieurs au temps de pause et la dure moyenne des pauses du discours prsidentiel de 1988, tout comme les valeurs obtenues pour ce dernier sont infrieures celles du discours de 1984. Ces

  • diffrenc...

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