BE Euchristie Fondement Identite

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    L'EUCHARISTIECOMME FONDEMENT

    DE L'IDENTIT DE L'GLISEDANS LE NOUVEAU TESTAMENT *

    Charles Perrot

    OTRE propos porte sur le repas chrtien en tant qu'il est lefondement de l'identit communautaire ou, en d'autrestermes, sur l'euc istie en tant qu'elle fait l'glise et lui

    donne la raison de son identit*. Non pas seulement le repaseucharistique, saisi comme le lieu, inscrit dans un temps et unespace donns, o la communaut prend conscience d'elle-mme. Mais une action liturgique qui, dans un gestesymbolique, manifeste la source et dclare le principe de sa

    propre existence communautaire, alors mme que le Corpsecclsial du Christ engendre son eucharistie, et inversement.Ce double engendrement est l'une des caractristiques essen-tielles du repas chrtien. Avec toute la tradition, le Pre deLubac l'a fortement soulign. Essayons de dire l'originalitd'un tel engendrement, en empruntant, cette fois, le langage del'histoire.

    * Les pages qui suivent constituent l'essentiel du dernier chapitre de notrelivre Jsus et l'h istoire, paru chez Descle, en 1979, 19932, dans lacollection dirige par J. Dor Jsus et Jsus-Christ. Quelques modifications

    seulement sont apportes dans l'introduction et la conclusion.

    N

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    Des repas juifs...

    Dans le monde juif du Iersicle de notre re 1 n'importe quel

    repas de groupe, comme le repas de famille, peut sans doutetre le lieu d'une reconnaissance mutuelle, en tant qu'ildlimite un groupe et en unit pour une part les membres entreeux ; mais il n'engendre pas pour autant le groupe en question.Au demeurant, dans les conventicules pharisiens du 1er sicle,c'est--dire dans ces socits de stricte observance en matirede puret rituelle, les repas pris parfois en commun n'taientpas des lieux o ces groupes de purs dcouvraient leur unit,mais bien plutt leur sparation d'avec Je monde pcheur.

    Ces ligues de spars c'est le sens radical du motpharisien entendaient d'abord manger une nourriture parfai-tement dme et entirement pure, loin de l'impuret du Amha-aretz , du peuple du pays. Le repas est d'abord le lieu

    de la sparation, de l'exclusion de l'impur ou de la non-contamination. Le phnomne est plus vident encore dans lemouvement intgriste et spar par excellence que constituaitalors la communaut qumrnienne de la Nouvelle Alliance2.

    Toutefois, dans le monde juif de la Diaspora hellnistique,une certaine pratique du regroupement communautaire, dans lecadre d'un repas, n'tait pas inconnue. A l'instar des thiases dumonde hellnistique, les Juifs de Rome savaient manger en-semble, comme le rapporte Flavius Josphe d'aprs la lettred'un proconsul du temps de Jules Csar : Lorsque CaiusCsar... a interdit par ordonnance la formation d'associations(= thiases) Rome, les Juifs furent les seuls qu'il n'ait pas

    empchs de runir de l'argent et de faire des repas en commun(sundeipna poiein) (AJ 14 214-216). Le droit de ramasserde l'argent pour manger en commun tait en effet troitementsurveill par le pouvoir. Ce qui n'alla certainement pas sansposer quelques problmes aux groupes chrtiens naissants,

    1. Cf. C. PERROT,Le repas du Seigneur, LMD 123 (1975), pp. 29-46.

    2.

    Sur le repas essnien voir A. JAUBERT,La Notion d'Alliance dans leJudasme, Paris: Seuil 1963, pp. 198-208; M. D ELCOR,Repas cultuelsessniens et thrapeutes, Thiases et Haburoth, dansRevue de Qumrn 6(1968), pp. 401-426.

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    tant donn la curieuse particularit que nous signalerons plusloin, o le service du partage communautaire, la collecte ycompris, et le repas de groupe sont troitement unis. Perdus enterre paenne, une terre radicalement impure, les Juifs de la

    Diaspora sentaient donc le besoin de se regrouper, non seule-ment dans une maison de prire, mais aussi une tablecommune.

    Sans doute est-ce l l'une des raisons qui amenrent lestranges juifs gyptiens du bord du lac Marotis se rassemblerpour leurs repas festifs. Dans son livre sur la Vie Contemplative,Philon d'Alexandrie parle longuement de ces Thrapeutes runislors de ces repas qui taient en mme temps des lieux de laparole3. Dans la Diaspora encore, on voit des juifs manger etboire ensemble, dans un repas pur (coena pura) ; et mmedans l'extraordinaire roman juif de Joseph et Asneth 4, onrelve une certaine mise en valeur du pain bnit de la vie,de la coupe bnite d'immortalit et de l'onction (d'huile)bnite d'incorruptibilit. Mais l encore, le repas reste le lieude la puret, et donc de la vie incorruptible au sein d'un mondepaen impur et dj mort. Ce roman juif, crit au 1er sicle,nous prsente Asneth, la petite fiance paenne de Joseph, unefois convertie, vivifie et renouvele par l'esprit de Dieu, entrain de manger du pain de vie et de boire la coupe debndiction (8, 5. 11 ; 15, 3). Il n'empche qu'il n'est pointquestion, ici comme auparavant, d'un repas de groupe et a

    fortiori d'un repas qui engendrerait le groupe comme tel, enlui inspirant, en outre, le sens de son existence communautaire.

    3.

    Le repas thrapeute des sept semaines , dont parie Philon dans la VieContemplative 64-65, doit, croyons-nous, tre mis en relation avec lamention rpte des sept semaines dans leRouleau du Temple 18, 11-16 (lebl et la fte des semaines); 19, 11-14 (la fte du vin nouveau) et 21, 12-16(la fte de l'huile). Sur l'tat de la question avant la dcouverte du Rouleau,voir A. JAUBERT,La Notion d'Alliance, op. cit ., pp. 477-479. On lira latraduction du Rouleau dans A. CAQUOT, Le Rouleau du Temple deQoumrn , dans tudes thologiques et religieuses, 53 (1978), pp. 443-500.

    4.

    Cf. M. PHILONENKO,Joseph et Aseneth, Leyde 1968.

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    ... au repas chrtien

    Or, c'est justement l l'un des caractres essentiels du repas

    chrtien parfaitement ramass dans la formule elliptique deI Co 10, 17. Relisons rapidement les versets 14 17, d'aprsla TOB :

    C'est pourquoi, mes bien-aims, fuyez l'idoltrie. Je vous parlecomme des gens raisonnables ; jugez vous-mmes de ce que je dis. Lacoupe de bndiction que nous bnissons n'est-elle pas une communionau sang du Christ ? Le pain que nous rompons n'est-il pas une commu-nion au corps du Christ ? Puisqu'il y a un seul pain, nous sommes tousun seul corps ; car tous nous participons cet unique pain.

    Le mot grec koinnia, traduit ici par communion, pour-rait l'tre aussi bien par participation . Mais donnons surtout

    une traduction littrale de la dernire phrase (en accordant unsens causal oti qui l'inaugure) : Car un unique pain, ununique corps, nous les nombreux nous sommes ; en effet, tousd'un unique pain nous avons part. La phrase est fortementrythme, suivant un jeu dialectique entre l' un et le tous, audemeurant trs paulinien (Rm 5; 12, 5 ; 1 Co 12, 12; Ga 3,28). Les amateurs de chiasme dcouvriront vite le schma ABB'A' : un unique pain nous les nombreux (oi polloi) ; noustous (pantes) partir d'un unique pain.

    A l'vidence, Je ressort de la phrase joue sur le rapport entrel'unicit et la pluralit, entre la dispersion et l'union. Dj auverset 16 qui prcde, il y a un contraste entre le pain rompu etla communion, entre le pain fractionn (selon l'expression juive

    perash lehem) et l'union une mme ralit, c'est--dire lecorps ecclsial du Christ5. Au verset 17, le contraste s'tablitentre l'unicit du pain et la multiplicit de tous les membres.On relvera ici l'expression les nombreux pour dsigner lacommunaut chrtienne, l'instar des Rabbim (= les Nom-breux) dont il est question Qumrn et aussi chez les scribespour nommer un groupe synagogal. 1 Co 10, 33 donne un autreexemple de cet emploi.

    5. Nous suivons ici l'exgse de H. CONZELMANN,Der erste Brief andie Korinther, Gttingen 1969, pp. 201-203.

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    En bref, dans 1 Co 10, 14-22, Paul s'attaque ceux quiusent inconsidrment de leur libert, au point de partager lafois la table du Seigneur et la table des dmons avec lesviandes cultuelles offertes aux idoles (10, 21). Or, une telle

    confusion met en question la spcificit du repas du Seigneur :l'identit du groupe chrtien est en jeu, dans ses limites, sonunit et sa signification. S'il fallait ds lors donner un tar-gum au texte paulinien de 1 Co 10, 16-17, nous dirions : Lepain que nous fractionnons, n'est-il pas ce qui produit notreunion ecclsiale ou plutt notre participation ce Corps duChrist que constitue l'glise quand elle mange ? En effet, unemme table, une unique ralit socio-religieuse, voil notregroupe, de par notre participation plurielle ce pain unique.

    fond sur le repas du Seigneur

    Mais au nom de quoi Paul exprime-t-il une telle convictionde foi ? Pourquoi un tel lien entre le pain et le groupe qui lemange ? La rponse ces questions apparat d'emble commeramasse dans la seule expression, forge par la foi pascale etemploye par l'aptre pour dsigner le repas communautairechrtien : C'est le souper du Seigneur : kuriakon deipnon (1Co 11, 20). C'est le repas o Jsus, le Ressuscit, continue derassembler son groupe ressuscit, de lui donner manger et delui parler. C'est le souper toujours prsid par le Seigneur. Parce repas, le Seigneur construit encore son glise, alors mmeque cette glise nomme son Seigneur prsent j'allais dire le cre , un peu comme on cre l'eucharistie , dans l'anam-

    nse de sa mort et l'attente de sa venue.Dans le langage de l'histoire, mettant en relief les conditionsde production de ces affirmations de la foi, tentons de saisir cequ'il y a de spcifique dans le repas chrtien au point d'appelerde telles convictions de foi. La vie communautaire produit sathologie fidle in fide dans l'intelligence de sonexistence et la comprhension de sa pratique.

    Trois points seulement arrteront notre attention : 1) Le repaschrtien est le lieu par excellence de la Communaut nouvelle.2) Il est aussi le lieu o l'glise se reconnat elle-mme dans le

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    fait de nommer son Seigneur. 3) Le troisime point, dj plusdlicat, tentera de montrer comment l'glise, dans sa convictionde foi, dsigne son Seigneur comme celui qui continue deprsider son repas, de la nourrir et de lui parler, bref de

    construire toujours sa communaut. Nous effleurerons peinece dernier point.

    1. LE LIEU DE LA COMMUNAUT

    A la diffrence des repas juifs mentionns plus haut, le repaschrtien n'est pas le lieu d'une sparation purifiante de sesmembres dans la protection de la puret rituelle, mais bien, aucontraire, le lieu essentiel de l'union entre les membres dugroupe, en grec : de la koinnia. Le repas chrtien l'est mme un double titre : en tant qu'il conjugue en lui deux pratiquesconnues au 1ersicle, savoir le repas de groupe et le serviced'entraide.

    Repas de groupe et service d'entraide chez les Juifs

    Le repas juif, et en particulier le repas festif, voyait sondbut marqu par la bndiction sur le pain, et sa fin, par labndiction sur la coupe de vin. L'eulogie (berakha) oul'eucharistie de l'action de grce, sur le pain et sur le vin, enmarquait donc les limites. De son ct, le service de la

    bienfaisance, ou encore la collecte, est dj plus difficile cerner dans le Judasme du 1er sicle, tant les contours ensemblent divers, depuis la dme des plerins pour les pauvresde Jrusalem, jusqu' l'auberge pour les plerins trangers,sans parler de cette chambre des secrets , situe au Templeet dans toutes les villes d'Isral, o l'on dposait les fonds decharit pour les pauvres de bonne famille 6. Ce service de lacharit devait prendre plus d'importance encore, et de la doublemanire suivante. Chaque jour tait distribue l'cuelle des

    6. CfM. Shekalim 5, 6; Tosefta Shekalim 2, 6.

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    pauvres (tamhuy) de passage ; alors que dans les synagogues,et cette fois la veille du sabbat, tait distribu pour lasubsistance de la semaine le panier des pauvres (quppah) etdes veuves habitant le pays 7.

    Double caractristique du repas chrtien

    Or, le repas chrtien se prsente, la fois, comme un repasde groupe et comme un service d'entraide. Dans Ac 6, 1-6,Luc rapporte mme les dboires de ces veuves hellnistes tropngliges par le service quotidien 8. Et pour remdier lasituation, les aptres vont se dessaisir du service des tables auprofit de la parole dlivre aussi durant le repas. Remar-quons la curieuse expression grecque employe dans Ac 6, 2 :diakonein trapezais, exactement servir table aux comptoirsde la distribution. La distribution des biens collects est lieau repas pour faire de ce dernier le repas de l'entraide. Dans letexte de 1 Co 11, 17-34, qui sera cit plus loin, on relve uneliaison identique entre le repas de groupe et le lieu de lacharit, lors des runions des pauvres et des moins pauvres dela communaut corinthienne. Au demeurant, une telle liaisonentre la collecte et le repas tait bien naturelle. Le repas degroupe appelle le rassemblement des biens partager, dans unecommunaut pauvre surtout. D'ailleurs, l'ordonnance de Csarrappele plus haut liait immdiatement le droit de collecter del'argent et celui de manger en commun ; un papyrus judo-

    7.

    D'aprsM. Peah 8, 7;M. Pesahim 10, 1 ; Tosefta Baba Metzia 3, 9;

    T.b. Baba Bathra 8a-9c;T.b. Baba Metzia 38a; T.b. Sanhedrin 17b. Commetoutes les pratiques de ce genre, une telle coutume est difficile dater; voirJ. JEREMIAS,Jrusalem au temps de Jsus, Paris: Cerf 1967, pp. 131-134 etA. STROBEL,Armenpflege um des Frieden Willen, dans Zeitschri ft furdie Neutestamentliche Wissenschaft 63 (1972), pp. 271-276; mais aussi laraction de D. SECOMBE, Was there Organized Charity in Jerusalembefore the Christians?, dansJournal of Theological Studies 29 (1978),p. 140-143.

    8.

    Outre le service quotidien, la communaut se retrouvait le premierjour de la semaine o la coll ecte avait l ieu (1 Co 16, 2). Lepanier dupauvre attribu le vendredi, juste avant le sabbat (T.b. Baba Bathra 8b),passe dsormais au soir du sabbat. Sur ce point, voir aussi P. GRELOT, DuSabbat juif au dimanche chrtien, LMD 124 (1975), pp. 14-54.

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    gyptien du 1ersicle rapporte aussi une liste des contributionsen vue des repas festifs9.

    La Cne et la Multiplication des pains

    Un tel lien entre le service de table et le service de l'entraidetrouve son reflet dans le double rcit archtypal du repaschrtien. Le premier type de repas, le repas de groupe, reflteson image originaire dans le rcit de la Cne ; le second type dela distribution de la nourriture trouve son archtype dans lercit de la Multiplication des pains. La foule est alors dans lebesoin, des pains et des poissons sont collects (cf. Jn 6, 9), etnon point achets, et tout est multipli et distribu jusqu' lasurabondance. Or, faut-il ajouter que le rcit de la Cne et celuide la Multiplication sont lis par l'anamnse du mme geste deJsus qui prside le repas, bnit, rompt le pain et le (fait)distribue(r) : Mc 6, 41 ; 7, 6 e...