Bergson et la science - ?· 1 Bergson et la science 1) Dans l’Essai, Bergson oppose ce qui relève…

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    25-Dec-2018

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Bergson et la science 1) Dans lEssai, Bergson oppose ce qui relve de la quantit (espace) ce qui

relve de la qualit (la dure). Il montre ainsi linanit de la science lorsquelle sapplique au vcu en analysant la notion dintensit et en critiquant la psychophy-sique1. Il sattelle ainsi une critique mthodique de la mesure en psychologie, celle de nos tats de conscience. Pour montrer lerreur qui consiste mesurer ces tats de conscience, Bergson critique la notion de grandeur intensive 2 :

On admet dordinaire que les tats de conscience, sensations sentiments, passions, ef-forts, sont susceptibles de crotre et de diminuer ; quelques uns assurent mme quune sensation peut tre dite deux, trois, quatre fois plus intense quune autre sensation de mme nature 3.

Or, pour Bergson, il ny a de grandeur quextensive, et, une intensit, si on ne se laisse pas trahir par le langage (aimer quelquun plus quun autre, avoir plus ou moins chaud, etc.), est toujours et seulement une qualit. Cela implique quun tat de conscience est toujours unique et que, lorsquune sensation change, elle nest pas la mme sensation que la prcdente avec une augmentation ou une diminution quantitative, mais elle est une autre sensation. Par exemple, lillusion qui nous fait croire quune sensation est plus ou moins forte quantitativement provient de ce que nous projetons la cause dans leffet 4. Par exemple, lorsque je pique ma main gauche avec une pingle tenue dans la main droite, je dis que la douleur est de plus en plus grande quand jexerce avec la main droite une pression de plus en plus forte. Mais en fait, je projette dans la sensation de la main gauche leffort croissant de la main droite. En fait, je ne ressens pas dans la main gauche une unique sensation qui augmente au fur et mesure que la main droite exerce une pression, mais je ressens une srie de sensations qualitativement distinctes. Plus prcisment, ce que fait ma main droite, jy pense, et lide mme que jen ai est celle dune quantit qui augmente. Par consquent, jintroduis, par la pense, la cause dans leffet, et jinterprte une srie de sensations qualitativement distinctes comme une quantit homogne qui crot. Cette erreur est celle du sens commun. On en trouve en philosophie les li-naments chez Kant qui, dans la Critique de la Raison Pure, en dressant la table des catgories, les divise en catgories mathmatiques et catgories dynamiques : ce sont les premires qui intressent Bergson. En effet, si Kant entend par catgories mathmatiques les catgories qui se rapportent aux objets de lintuition (pure et empirique), ces catgories oprent la synthse du divers de lintuition, cest--dire quelles oprent la synthse des parties de lespace et du temps. Ces lments syn-thtiss sont homognes. Plus prcisment, les catgories mathmatiques sont

1 La psychophysique nest pas confondre avec la psychophysiologie. En effet, la psychophysique renvoie la mesure et la quantification des sensations, alors que la psychophysiologie concerne le rapport ven-tuel quil y a entre le cerveau et la pense (que Bergson analyse notamment dans Matire et Mmoire). 2 Essai sur les donnes immdiates de la conscience, 6/2. La pagination renvoie dabord ldition du centenaire aux P.U.F (ici p. 6) et ensuite ldition P.U.F quadrige (ici p. 2). 3 Ibid., 5/1. 4 Ibid., 34/35.

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celles de la quantit et de la qualit. La grandeur, cest--dire lextension de lobjet, est dtermine par la quantit : cest sa grandeur extensive5. En ce qui concerne la catgorie mathmatique de la qualit (ralit, ngation, limitation), on la trouve dans les anticipations de la perception : Dans tous les phnomnes, la sensation et le rel qui lui correspond dans lobjet (realitas phaenomenon) ont une grandeur intensive, cest--dire un degr 6. Cest prcisment ce point que Bergson dnonce : en effet, pour Kant, la ralit du phnomne est ce qui, en affectant le sujet, est reprsent dans la sensation. Mais lintuition pure, parce quelle ne comporte pas la reprsentation dun rel hors de nous qui nous affecterait, peut tre nomme degr zro de lintuition. Autrement dit, ce que Kant nomme grandeur intensive est lintensit de la sensation qui ne peut tre reprsentation quentre deux seuils : un seuil minimum en de duquel la sensation ne se produit pas encore (et nest pas ressentie en tant que telle), et un seuil maximum au-del duquel la sensation ne se produit plus. Cela implique quil y a des degrs de la sensation puisquelle oscille entre deux seuils. Ce sont des grandeurs fluentes 7. Pour Kant, la sensation ne peut se produire sans que le sujet ne soit affect par la matire du phnomne, et comme telle, la sensa-tion ne peut tre anticipe a priori8.

Certes, le contenu de la sensation ne peut tre saisi quempiriquement ; mais ce contenu de la sensation ne peut tre saisi que si la perception anticipe le donn. Ce qui le montre cest quune sensation qui nest pas saisie au pralable comme comportant des degrs nest plus une sensation (autrement dit, une sensation qui nest pas saisie conceptuellement comme ayant une grandeur intensive nest pas une sensation). En ce sens, et en termes plus modernes, la grandeur intensive est une grandeur qualitative. Et en tant que grandeur, elle doit pouvoir faire lobjet dune tude scientifique. Souvre ainsi la possibilit dune science de la sensation et mme dune thorie de la sensation. Cela ne signifie pas pour autant que Kant a ralis une psychologie scientifique de la perception. Sans entrer dans le dtail, les Premiers Principes Mtaphysiques de la Science de la Nature (1786) refusent la psychologie empi-rique le statut de science et ce, parce que les mathmatiques ne peuvent pas tre utilises dans lordre des phnomnes du sens interne.

Or, pour Bergson, ne peuvent tre mesures que les grandeurs extensives, cest--dire les ralits spatiales. Une qualit, comme un tat de conscience, ne sau-rait tre quantifie. Or, la psychophysique prtend mesurer le qualitatif. Dans cette perspective, elle est un prolongement du sens commun au sens o elle scientifise ce que le sens commun exprime (en sexprimant en termes de plus et de moins ). Dans le chapitre 1 de lEssai, Bergson critique la psychophysique de Fechner :

Fechner est parti dune loi dcouverte par Weber et daprs laquelle, tant donne une certaine excitation provoquant une certaine sensation, la quantit dexcitation quil faut

5 Kant, Critique de la Raison Pure, chapitre II, 3me section, P.U.F., Quadrige. Traduction Tremesaygues et Pacaud, p. 164. 6 Ibid., p. 167. 7 Ibid., p. 170. 8 Ibid., p. 173.

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ajouter la premire pour que la conscience saperoive dun changement sera dans un rapport constant avec elle 9.

Bergson part de la mesure des seuils diffrentiels dexcitation qui a t pense par Weber : il sagit de mesurer simplement laccroissement minimal dune excitation (qui est dordre quantitatif) pour que soit ressentie une diffrence de sensation. Au-trement dit, Weber avait mesur quen de dun changement de quantit minimale, le sujet ne ressentait pas de diffrence entre deux sensations par exemple (le fait daugmenter imperceptiblement un bruit nimplique pas que vous ressentiez subjec-tivement une sensation diffrente de celle que vous ressentiez lorsque le bruit tait imperceptiblement plus faible). Plus prcisment, Weber affirme quentre deux ex-citations la diffrence minimale qui est requise pour produire une diffrence de sen-sation perceptible crot proportionnellement ces excitations. Cette loi permettait dobserver des faits de conscience et de mesurer les excitations correspondantes. Fechner, quant lui, entend montrer que pour que la sensation croisse de quantits toujours gales, il faut que lexcitation croisse de quantits toujours proportion-nelles cette excitation mme. Bergson ne conteste nullement la loi de Weber mais le pas franchi par Fechner : mesurer une excitation qui provoque une sensation est une chose, mais de l conclure que la sensation est quelque chose de mesurable en est une autre.

Pour comprendre ce quest la psychophysique, il faut se rappeler que nous quantifions nos tats psychologiques et que cette quantification nest rendue pos-sible que par une spatialisation de ces derniers. Autrement dit, nous projetons nos tats psychologiques dans un espace idal. En effet, toute mesure suppose lespace. Nous imaginons ainsi que nos tats sont juxtaposs les uns ct des autres, de faon inerte, et sont susceptibles dun ventuel accroissement ou dune ventuelle diminution de degr. Ce qui est en cause est lexpression quantitative de la qualit. Mais il nen reste pas moins que la thse de Fechner est aussi pertinente quoriginale. En effet, il sest appuy sur lobservation exprimentale. Il a repr des phases dindtermination dans la continuit de notre perception et de notre sensibi-lit. Ces phases, il les a tenues pour des phases de la sensation, o paradoxalement rien nest ressenti. Autrement dit, ce qui rend la psychophysique possible est, si lon admet que nos sensations et nos perceptions reprsentent une sensibilit disconti-nue, cest--dire une sensibilit constitue dun mixte de sensations effectivement ressenties et de phases o il ny a aucune sensation, lide selon laquelle mesurer une sensation nest pas un acte artificiel puisquil y a des intervalles objectifs entre les sensations effectivement ressenties ; du coup, il devient tout fait lgitime de mesurer ce que ressent le sujet puisquil y a des intervalles. Autrement dit, sil y a vraiment des intervalles pendant lesquels le sujet ne ressent pas, on peut objective-ment mesurer puisque la subjectivit de la sensation est prcisment absente. La condition fondamentale de la possibilit de la psychophysique provient de ce quelle pose un intervalle entre des sensations. Or,

9 Essai, 42/45.

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Lerreur de Fechner, disions-nous, tait davoir cru un intervalle entre deux sensations successives S et S, alors que de lune lautre il y a seulement passage, et non pas diff-rence au sens arithmtique du mot 10.

En effet, Bergson affirme que, si on est attentif ce que nous ressentons, nous nous apercevrons que les sensations se succdent de faon continue, et que si va-riabilit il y a, elle sera dordre seulement qualitatif. Mais on pourrait rtorquer Bergson que si des sensations du sujet sont hors de porte de sa conscience, cela implique peut-tre quelles sont imperceptibles, anonymes, et correspondent alors aux intervalles dont parle Fechner, intervalles qui permettent prcisment la me-sure. La stratgie de Bergson est en ce sens claire : montrer que la vie de la cons-cience est interpntration rciproque, quil ny a pas dintervalles dans la vie int-rieure de la conscience, bref que les tats psychologiques nont rien voir avec le nombre et lespace, que nos tats psychologiques relvent de la dure qui est rfrac-taire lespace. Cest prcisment ce que va montrer le chapitre II qui fonde les as-sertions du premier. La thse de Bergson selon laquelle la science (ici la psychophysique) ne peut pas mesurer nos tats de conscience prsuppose une conception du temps trs sp-cifique : un temps certes irrversible, purement qualitatif, htrogne, indivisible et donc continu. La confusion et lerreur profondes de la psychophysique est de faire de nos tats de conscience des choses alors que ce sont des progrs qualitatifs. Si nos tats de conscience voluent dans la dure, ils sont alors toujours uniques et singuliers. Donc, si la dure est qualit, ce nest pas parce quune sensation nest pas ressentie par le sujet quelle sera mesurable ; parce quune sensation non ressentie par un sujet est unique, elle nest alors plus superposable et comparable une autre sensation en vue de la mesure. On ne peut mesurer que ce qui se rpte, ce qui est commun, homogne et non ce qui est singulier. Mesurer, cest comparer. Or, dans le cadre de la dure, chaque tat de conscience est incomparable, tant unique et original. Cest la raison pour laquelle il distingue 2 types de multiplicit (numrique et non numrique dans le chapitre 2). La spatialisation du sens commun et de la science est donc comme une rac-tion contre ce quil y a de qualitatif, elle est un moyen dfensif qui permet la ma-trise des choses. La science est donc une intelligente raction dfensive pour domi-ner la nature. Pour y parvenir, lintelligence ne doit pas se laisser submerger par le qualitatif. Par consquent, dans Lessai, la science na de lgitimit que dans son ap-plication aux ralits extrieures juxtaposes dans lespace. Elle est illgitime lors-quelle sapplique notre vie psychologique profonde qui est le monde de la dure.

2) Cependant, dans lIntroduction la Mtaphysique, et de faon encore plus ra-

dicale que dans Matire et Mmoire, la science tourne vide parce quelle se retrouve sans objet. En effet, ce texte insiste sur le fait que, mme dans le cas de la matire, notre structure spatiale nest quun voile imaginaire que notre esprit dpose sur la ralit dans le but de la connatre et de la matriser. Pourquoi cela ? Parce que le rel dans sa totalit est dure , y compris la matire. La science na donc plus la lgi- 10 Essai, 47/50. Nous soulignons.

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timit quelle avait dans lEssai. Mais alors, que doit faire la science pour ne pas tre rduite un semblant de connaissance ? Bergson se trouve ainsi face une alterna-tive : soit la science est dfinitivement prive dobjet, soit elle doit changer son ap-proche du rel pour tenter den pouser les contours et surtout le mouvement.

Jusqu prsent, nous savons que la dure est celle des tats internes de la

conscience, tats quaucune science ne peut prtendre connatre. Une telle connais-sance est seulement intuitive. Mais cela risque de clore la mtaphysique de lintuition sur elle-mme. La mtaphysique ne serait quune contemplation de soi ? :

Mais si la mtaphysique doit procder par intuition, si lintuition a pour objet la mobilit de la dure, et si la dure est dessence psychologique, nallons-nous pas enfermer le phi-losophe dans la contemplation exclusive de lui-mme ? La philosophie ne va-t-elle pas consister se regarder simplement vivre, "comme un ptre assoupi regarde leau cou-ler" ? 11.

De plus, sil ny a de dure quintrieure, comment expliquer alors que les choses extrieures nous changent elles aussi, certes, pas comme nous, mais changent tout de mme. Comment justifier que tout dure ? Par la notion dextensif. Dans Matire et Mmoire, limage du cne montrait que la vie psychologique se jouait diffrents niveaux de tensions, selon que le sujet se tient dans le monde de la mmoire pure (le rve) ou de la perception prsente (laction). Mais si le pass coexiste avec le prsent par et dans son insertion mme, et si le pass prsente dif-frents niveaux de contraction (selon quil est plus prs de la mmoire pure que de laction), il est ncessaire de co...