BERGSON, Henri. L'évolution créatrice

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    30-Dec-2015

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  • L'volution cratrice (1907)Henri Bergson (1859 - 1941)

    dition lectronique (ePub, PDF) v.: 1,0 : Les chos du Maquis, avril 2013.

  • Note sur cette dition lectronique! 5Introduction! 6I- De l'volution de la vie. Mcanisme et finalit.! 11

    De la dure en gnral. Les corps inorganiss. Les corps organiss: vieillissement et individualit.! 11

    Du transformisme et des manires de l'interprter. Le mcanisme radical: biologie et physico-chimie. Le finalisme radical: biologie et philosophie.! 24

    Recherche d'un criterium. Examen des diverses thories transformistes sur un exemple particulier. Darwin et la variation insensible. De Vries et la variation brusque. Eimer et l'orthogense. Les no-Lamarckiens et l'hrdit de l'acquis.! 44

    L'lan vital! 67

    II- Les directions divergentes de l'volution de la vie. Torpeur, Intelligence, Instinct.! 74

    Ide gnrale du processus volutif. La croissance. Les tendances divergentes et complmentaires. Signification du progrs et de l'adaptation.! 74

    Relation de l'animal la plante. Schma de la vie animale. Dveloppement de l'animalit.! 79

    Les grandes directions de l'volution de la vie : torpeur, intelligence, instinct.! 97

    Fonction primordiale de l'intelligence.! 108

    Nature de l'instinct.! 116

    Vie et conscience. Place apparente de l'homme dans la nature.! 125

    III- De la signification de la vie. L'ordre de la nature et la forme de l'intelligence.! 130

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  • Rapport du problme de la vie au problme de la connaissance. La mthode philosophique. Cercle vicieux apparent de la mthode propose. Cercle vicieux rel de la mthode inverse.! 130

    De la possibilit d'une gense simultane de la matire et de l'intelligence. Gomtrie inhrente la matire. Fonctions essentielles de l'intelligence.! 138

    Esquisse d'une thorie de la connaissance fonde sur l'analyse de l'ide de dsordre. Les deux formes opposes de l'ordre : le problme des genres et le problme des lois. Le dsordre et les deux ordres.! 151

    Cration et volution. Le monde matriel. De l'origine et de la destination de la vie. L'essentiel et l'accidentel dans les processus vitaux et dans le mouvement volutif. L'humanit. Vie du corps et vie de l'esprit.! 162

    IV- Le mcanisme cinmatographique de la pense et l'illusion mcanistique. Coup d'oeil sur l'histoire des systmes. Le devenir rel et le faux volutionnisme.! 183

    Esquisse d'une critique des systmes fonde sur l'analyse des ides de nant et d'immutabilit. L'existence et le nant.! 183

    Le devenir et la forme.! 199

    La philosophie des formes et sa conception du devenir. Platon et Aristote. Pente naturelle de l'intelligence.! 209

    Le devenir d'aprs la science moderne. Deux points de vue sur le temps.! 215

    Mtaphysique de la science moderne. Descartes, Spinoza, Leibniz.! 228

    La critique de Kant.! 235

    L'volutionnisme de Spencer.! 239

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  • L'volution cratrice (1907)Henri Bergson (1859 - 1941)

    dition lectronique (ePub, PDF) v.: 1,0 : Les chos du Maquis, avril 2013.

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  • Note sur cette dition lectronique

    Il s'agit du texte intgral de l'ouvrage (1907).Nous avons report les titres des sous-sections l o ils semblaient les plus

    appropris.

    Les chos du Maquis, avril 2013.

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  • Introduction

    L'histoire de l'volution de la vie, si incomplte qu'elle soit encore, nous laisse dj entrevoir comment l'intelligence s'est constitue par un progrs ininterrompu, le long d'une ligne qui monte, travers la srie des Vertbrs, jusqu' l'homme. Elle nous montre, dans la facult de comprendre, une annexe de la facult d'agir, une adaptation de plus en plus prcise, de plus en plus complexe et souple, de la conscience des tres vivants aux conditions d'existence qui leur sont faites. De l devrait rsulter cette consquence que notre intelligence, au sens troit du mot, est destine assurer l'insertion parfaite de notre corps dans son milieu, se reprsenter les rapports des choses extrieures entre elles, enfin penser la matire. Telle sera, en effet, une des conclusions du prsent essai. Nous verrons que l'intelligence humaine se sent chez elle tant qu'on la laisse parmi les objets inertes, plus spcialement parmi les solides, o notre action trouve son point d'appui et notre industrie ses instruments de travail, que nos concepts ont t forms l'image des solides, que notre logique est surtout la logique des solides, que, par l mme, notre intelligence triomphe dans la gomtrie, o se rvle la parent de la pense logique avec la matire inerte, et o l'intelligence n'a qu' suivre son mouvement naturel, aprs le plus lger contact possible avec l'exprience, pour aller de dcouverte en dcouverte avec la certitude que l'exprience marche derrire elle et lui donnera invariablement raison.

    Mais de l devrait rsulter aussi que notre pense, sous sa forme purement logique, est incapable de se reprsenter la vraie nature de la vie, la signification profonde du mouvement volutif. Cre par la vie, dans des circonstances dtermines, pour agir sur des choses dtermines, comment embrasserait-elle la vie, dont elle n'est qu'une manation ou un aspect ? Dpose, en cours de route, par le mouvement volutif, comment s'appliquerait-elle le long du mouvement volutif lui-mme ? Autant vaudrait prtendre que la partie gale le tout, que l'effet peut rsorber en lui sa cause, ou que le galet laiss sur la plage dessine la forme de la vague qui l'apporta. De fait, nous sentons bien qu'aucune des catgories de notre pense, unit, multiplicit, causalit mcanique, finalit intelligente, etc., ne s'applique exactement aux choses de la vie : qui dira o commence et on finit l'individualit, si l'tre vivant est un ou plusieurs, si ce sont les cellules qui s'associent en organisme ou si c'est l'organisme qui se dissocie en cellules ? En vain nous poussons le vivant dans tel ou tel de nos cadres. Tous les cadres craquent. Ils sont trop troits, trop rigides surtout pour ce que nous voudrions y mettre. Notre raisonnement, si sr de lui quand il circule travers les choses inertes, se sent d'ailleurs mal son aise sur ce nouveau terrain. On serait fort embarrass pour citer une dcouverte biologique due au raisonnement pur. Et, le plus souvent, quand l'exprience a fini par nous montrer

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  • comment la vie s'y prend pour obtenir un certain rsultat, nous trouvons que sa manire d'oprer est prcisment celle laquelle nous n'aurions jamais pens.

    Pourtant, la philosophie volutionniste tend sans hsitation aux choses de la vie les procds d'explication qui ont russi pour la matire brute. Elle avait commenc par nous montrer dans l'intelligence un effet local de l'volution, une lueur, peut-tre accidentelle, qui claire le va-et-vient des tres vivants dans l'troit passage ouvert leur action : et voici que tout coup, oubliant ce qu'elle vient de nous dire, elle fait de cette lanterne manuvre au fond d'un souterrain un Soleil qui illuminerait le monde. Hardiment, elle procde avec les seules forces de la pense conceptuelle la reconstruction idale de toutes choses, mme de la vie. Il est vrai qu'elle se heurte en route de si formidables difficults, elle voit sa logique aboutir ici de si tranges contradictions, que bien vite elle renonce son ambition premire. Ce n'est plus la ralit mme, dit-elle, qu'elle recomposera, mais seulement une imitation du rel, ou plutt une image symbolique ; l'essence des choses nous chappe et nous chappera toujours, nous nous mouvons parmi des relations, l'absolu n'est pas de notre ressort, arrtons-nous devant l'Inconnaissable. Mais c'est vraiment, aprs beaucoup d'orgueil pour l'intelligence humaine, un excs d'humilit. Si la forme intellectuelle de l'tre vivant s'est modele peu peu sur les actions et ractions rciproques de certains corps et de leur entourage matriel, comment ne nous livrerait-elle pas quelque chose de l'essence mme dont les corps sont faits ? L'action ne saurait se mouvoir dans l'irrel. D'un esprit n pour spculer ou pour rver je pourrais admettre qu'il reste extrieur la ralit, qu'il la dforme et qu'il la transforme, peut-tre mme qu'il la cre, comme nous crons les figures d'hommes et d'animaux que notre imagination dcoupe dans le nuage qui passe. Mais une intelligence tendue vers l'action qui s'accomplira et vers la raction qui s'ensuivra, palpant son objet pour en recevoir chaque instant l'impression mobile, est une intelligence qui touche quelque chose de l'absolu. L'ide nous serait-elle jamais venue de mettre en doute cette valeur absolue de notre connaissance, si la philosophie ne nous avait montr quelles contradictions notre spculation se heurte, quelles impasses elle aboutit ? Mais ces difficults, ces contradictions naissent de ce que nous appliquons les formes habituelles de notre pense des objets sur lesquels notre industrie n'a pas s'exercer et pour lesquels, par consquent, nos cadres ne sont pas faits. La connaissance intellectuelle, en tant qu'elle se rapporte un certain aspect de la matire inerte, doit au contraire nous en prsenter l'empreinte fidle, ayant t cliche sur cet objet particulier. Elle ne devient relative que si elle prtend, telle qu'elle est, nous reprsenter la vie, c'est--dire le clicheur qui a pris l'empreinte.

    Faut-il donc renoncer approfondir la nature de la vie ? Faut-il s'en tenir la reprsentation mcanistique que l'entendement nous en donnera toujours, reprsentation ncessairement artificielle et symbolique, puisqu'elle rtrcit

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  • l'activit totale de la vie la forme d'une certaine activit humaine, laquelle n'est qu'une manifestation partielle et locale de la vie, un effet ou un rsidu de l'opration vitale ?

    Il le faudrait, si la vie avait employ tout ce qu'elle renferme de virtualits psychiques faire de purs entendements, c'est--dire prparer des gomtres. Mais la ligne d'volution qui aboutit l'homme n'est pas la seule. Sur d'autres voies, divergentes, se sont dveloppes d'autres formes de la conscience, qui n'ont pas su se librer des contraintes extrieures ni se reconqurir sur elles-mmes, comme l'a fait l'intelligence humaine, mais qui n'en expriment pas moins, elles aussi, quelque chose d'immanent et d'essentiel au mouvement volutif. En les rapprochant les unes des autres, en les faisant ensuite fusionner avec l'intelligence, n'obtiendrait-on pas cette fois une conscience coextensive la vie et capable, en se retournant brusquement contre la pousse vitale qu'elle sent derrire elle, d'en obtenir une vision intgrale, quoique sans doute vanouissante ?

    On dira que, mme ainsi, nous ne dpassons pas notre intelligence, puisque c'est avec notre intelligence, travers notre intelligence, que nous regardons encore les autres formes de la conscience. Et l'on aurait raison de le dire, si nous tions de pures intelligences, s'il n'tait pas rest, autour de notre pense conceptuelle et logique, une nbulosit vague, faite de la substance mme aux dpens de laquelle s'est form le noyau lumineux que nous appelons intelligence. L rsident certaines puissances complmentaires de l'entendement, puissances dont nous n'avons qu'un sentiment confus quand nous restons enferms en nous, mais qui s'clairciront et se distingueront quand elles s'apercevront elles-mmes luvre, pour ainsi dire, dans l'volution de la nature. Elles apprendront ainsi quel effort elles ont faire pour s'intensifier, et pour se dilater dans le sens mme de la vie.

    C'est dire que la thorie de la connaissance et la thorie de la vie nous paraissent insparables l'une de l'autre. Une thorie de la vie qui ne s'accompagne pas d'une critique de la connaissance est oblige d'accepter, tels quels, les concepts que l'entendement met sa disposition : elle ne peut qu'enfermer les faits, de gr ou de force, dans des cadres prexistants qu'elle considre comme dfinitifs. Elle obtient ainsi un symbolisme commode, ncessaire mme peut-tre la science positive, mais non pas une vision directe de son objet. D'autre part, une thorie de la connaissance, qui ne replace pas l'intelligence dans l'volution gnrale de la vie, ne nous apprendra ni comment les cadres de la connaissance se sont constitus, ni comment nous pouvons les largir ou les dpasser. Il faut que ces deux recherches, thorie de la connaissance et thorie de la vie, se rejoignent, et, par un processus circulaire, se poussent l'une l'autre indfiniment.

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  • A elles deux, elles pourront rsoudre par une mthode plus sre, plus rapproche de l'exprience, les grands problmes que la philosophie pose. Car, si elles russissaient dans leur entreprise commune, elles nous feraient assister la formation de l'intelligence et, par l, la gense de cette matire dont notre intelligence dessine la configuration gnrale. Elles creuseraient jusqu' la racine mme de la nature et de l'esprit. Elles substitueraient au faux volutionnisme de Spencer, - qui consiste dcouper la ralit actuelle, dj volue, en petits morceaux non moins volus, puis la recomposer avec ces fragments, et se donner ainsi, par avance, tout ce qu'il s'agit d'expliquer -, un volutionnisme vrai, o la ralit serait suivie dans sa gnration et sa croissance.

    Mais une philosophie de ce genre ne se fera pas en un jour. A la diffrence des systmes proprement dits, dont chacun fut luvre d'un homme de gnie et se prsenta comme un bloc, prendre ou laisser, elle ne pourra se constituer que par l'effort collectif et progressif de bien des penseurs, de bien des observateurs aussi, se compltant, se corrigeant, se redressant les uns les autres. Aussi le prsent essai ne vise-t-il pas rsoudre tout d'un coup les plus grands problmes. Il voudrait simplement dfinir la mthode et faire entrevoir, sur quelques points essentiels, la possibilit de l'appliquer.

    Le plan en tait trac par le sujet lui-mme. Dans un premier chapitre, nous essayons au progrs volutif les deux vtements de confection dont notre entendement dispose, mcanisme et finalit1 ; nous montrons qu'ils ne vont ni l'un ni l'autre, mais que l'un des deux pourrait tre recoup, recousu, et, sous cette nouvelle forme, aller moins mal que l'autre. Pour dpasser le point de vue de l'entendement, nous tchons de reconstituer, dans notre second chapitre, les grandes lignes d'volution que la vie a parcourues ct de celle qui menait

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    1 L'ide de considrer la vie comme transcendante la finalit aussi bien qu'au mcanisme est d'ailleurs loin d'tre une ide nouvelle. En particulier, on la trouvera expose avec profondeur dans trois articles de M. Ch. Dunan sur Le problme de la vie (Revue philosophique, 1892). Dans le dveloppement de cette ide, nous nous sommes plus d'une fois rencontr avec M. Dunan. Toutefois les vues que nous prsentons sur ce point, comme sur les questions qui s'y rattachent, sont celles mmes que nous avions mises, il y a longtemps dj, dans notre Essai sur les donnes immdiates de la conscience (Paris, 1889). Un des principaux objets de cet Essai tait en effet de montrer que la vie psychologique n'est ni unit ni multiplicit, qu'elle transcende et le mcanique et l'intelligent, mcanisme et finalisme n'ayant de sens que l o il y a multiplicit distincte , spatialit , et par consquent assemblage de parties prexistantes : dure relle signifie la fois continuit indivise et cration. Dans le prsent travail, nous faisons application de ces mmes ides...