Bergson Introduction Par Henri Gouhier

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    06-Jul-2015

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Introduction Henri Bergson. iLa fin de lre cartsienne.

Henri Bergson est n le 18 octobre 1859 ; il est mort le 3 janvier 1941. Sa philosophie tient tout entire en quatre ouvrages : - Essai sur les donnes immdiates de la conscience, 1889. - Matire et mmoire, 1896. - Lvolution cratrice, 1907. - Les deux sources de la morale et de la religion, 1932. Sans doute, le catalogue de luvre imprime de Bergson nest pas limit cette courte liste. On y trouve deux livres de plus petit format o le philosophe applique sa doctrine ltude de problmes particuliers : Le Rire, en 1900 ; Dure et simultanit, en 1922. Surtout, parmi les articles et confrences quil eut loccasion de publier, Bergson a voulu lui-mme choisir ceux qui, ses yeux, ntaient pas seulement des crits de circonstances ; de l les deux recueils de 1919 et 1934 : Lnergie spirituelle, La pense et le mouvant. Toutefois, si important que soit le contenu de ces livres et recueils, il sagit dappendices, ou mieux dclaircissements la philosophie expose et justifie dans les quatre ouvrages fondamentaux. Je dclare avoir publi tout ce que je voulais livrer au public ( 1) Il ne faut pas seulement comprendre, comme la suite du texte le montrera, que Bergson entend rester le seul diteur de ses crits : comprenons aussi qu sa mort il ne laissera pas derrire lui une uvre inacheve ; il ny aura rien attendre de quelque opus posthumum. Cest sans doute pourquoi le philosophe a dcid dimprimer en 1934 les deux essais indits ou plutt lessai en deux parties quil avait dans ses tiroirs depuis janvier 1922 et qui occupe le tiers de La pense et le mouvant. Ces pages reprsentent dans luvre de Bergson ce que sont les deux premire parties du Discours de la mthode dans celle de Descartes : mais cette histoire de son esprit intimement unie la rflexion sur la mthode que Descartes tenait prsenter en tte de son premire livre, Bergson en a fait une sorte de testament philosophique : il sest dcid le publier dans le recueil qui, dans sa pense, pourrait ou devrait tre son dernier ouvrage. Les dates sont toujours importantes pour lhistorie ; ici, elles ont une signification philosophique : la chronologie indique dj le sens du bergsonisme. Le premier livre, le thse de doctorat, est de 1889 : lauteur a trente ans. Le second parat sept ans plus tard. Le troisime vient onze ans aprs le second : lauteur de Lvolution cratrice a quarante-huit ans. Il faudra attendre un quart de sicle pour lire Les Deux sources : Henri Bergson a soixante-treize ans. Que signifient ces chiffres ? Ils disent dabord que Bergson ne livre sa pense au public quau moment o sa prcision lui permet de trouver une expression adquate. Il faut, disait-il un jour, avoir pouss jusquau bout la dcomposition de ce quon a dans lesprit, pour arriver sexprimer en termes simples (2) . Formule curieuse sous la plume du philosophe qui a si souvent dnonc les artifices du morcellement : mais sa philosophie se soumet aux1

Testament du 8 fvrier 1937, cit par Floris Delattre, dans Les tudes bergsoniennes, vol. III, Paris, Albin Michel, 1952. Dans le mme sens, voir la lettre de 1939 un correspondant lui demandant sil prparait quelque uvre nouvelle : Cest trot quon ma prt lintention de publier bientt un livre. Je cherche seulement me faire une opinion sur deux ou trois points que je voudrais lucider avant de quitter la plante (George Cattaui, Tmoignage , dans : Henri Bergson, Essais et tmoignages, recueillis par Albert Bguin et Pierre Thvenaz, Les Cahiers du Rhne, Neuchtel, Editions de la Baconnire, 1943, p. 129). 2 La philosophie , 1915, dans Ecrits et paroles, t II, p. 432 ; cf. Discours au Comit France-Amrique , juin 1913, ibid., p. 386.

exigences du langage dont lexactitude requiert une analyse complte, serait-ce pour traduire ce qui rsiste toute analyse. Cette exactitude, Bergson la reconnat la simplicit des termes que, fidle la tradition de Descartes, de Pascal, de Rousseau, il emprunte la langue de tout le monde : il laisse donc mrir ses ides jusquen ce point o elles dessinent elles-mmes leur forme dans un assemblage ingnieux des mots usuels (3). Nul neut plus que lui le respect de la chose crite. Quel homme de lettres ne prendrait pour devise la dernire ligne de lessai que nous appelons son testament philosophique : On nest jamais tenu de faire un livre (4 )? Ecrites en 1922, cette ligne et celles qui la prcdent laissent entendre quune quinzaine dannes aprs Lvolution cratrice, Bergson ne sait pas encore si ses recherches et ses rflexions permettront sa philosophie daller plus loin. Cest que les dates de ses livres ne signifient pas seulement les scrupules du penseur et les exigences de lcrivain : travers ces scrupules et ces exigences, elles laissent deviner lide que le philosophe se fait de la philosophie. Aux yeux de Bergson, la philosophie est une science ; chaque livre apporte le rsultat de recherches mthodiquement conduites et ce rsultat ne doit tre publi que si la manire dont il est acquis peut limposer tous les lecteurs comptents ; cest pourquoi, comme le savant, le philosophe est un homme qui sait attendre et mme se taire. Quon relise la lettre du 20 fvrier 1912 au R.P. Joseph de Tonqudec qui, aprs Lvolution cratrice, avait crit un article sous le titre M. Bergson est-il moniste ? : la mthode philosophique, telle que je lentends, est rigoureusement calque sur lexprience (intrieure et extrieure), et ne permet pas dnoncer une conclusion qui dpasse de quoi que ce soit les considrations empiriques sur lesquelles elle se fonde ; parlant de sa trilogie, jamais, continue-t-il, je ny ai fait aucune place ce qui tait simplement opinion personnelle ; se mfiant des ruses de la raison, il raffine : ou conviction capable de sobjectiver par cette mthode particulire . Quant la question du P. de Tonqudec, regardant ses livres comme sils taient ceux dun autre, il lui semble que de tout cela se dgage la rfutation du monisme ; mais pour en dire davantage , il faudrait aborder les problmes moraux. Voici alors la dclaration qui, ne loublions pas, vise les solutions proposes, vingt ans plus tard, dans Les Deux sources : mme quand il sagit de Dieu, la philosophie reste quelque chose qui se constitue selon une mthode bien dtermine et qui peut, grce cette mthode, prtendre une objectivit aussi grande que celle des sciences positives . Cest pourquoi Bergson disait alors : Je ne suis pas sr de jamais rien publier ce sujet ; je ne le ferai que si jarrive des rsultats qui me paraissent aussi dmontrables ou aussi montrables que ceux de mes autres travaux (5) . Lide quil se fait de la philosophie, on le voit, dicte le comportement du philosophe. Dans un livre de physique, on ne trouve pas les impressions du physicien sur ce que pourrait bien tre lexplication de tel ou tel phnomne : les hypothses scientifiques ne sont pas des suppositions. De mme, selon Bergson, le philosophe ne raconte pas les aventures de son esprit : il en prsente les rsultats quand, mthodiquement tablis, ils jouissent au mois de cette probabilit que les savants reconnaissent leurs thories. En dautres termes : la pense dHenri Bergson dborde le bergsonisme, mais ce qui na pu passer dans le bergsonisme nintresse personne ; sur de multiples questions que ses livres laissent de ct, lhomme peut bien se faire une opinion, mais le philosophe se tait. La discipline que Bergson lui impose confirme, il est vrai, une disposition de son esprit ; toutefois, les raisons de sa discrtion ne sont pas uniquement psychologiques : naturellement peu port aux confidences publiques, sa doctrine loblige lever si haut le mur de la vie prive que celui-ci cache une sorte de philosophie non crite qui, rduite ltat de certitudes intimes et doptions personnelles, reste trop loin de la philosophie vraie pour tre une vraie philosophie.3 4 5

Ibid. La pense et le mouvant, p.1330. Lettre au P. de Tonqudec , 20 fvrier 1912 ; Ecrits et paroles, t. II, p. 365-366.

L est, sans doute, le motif proprement philosophique qui, joint la discrtion naturelle de sont esprit, explique pourquoi, par une clause de son testament, Bergson a interdit la chasse aux indits : Je dclare avoir publi tout ce que je voulais livrer au public. Donc jinterdis formellement la publication de tout manuscrit, ou de tout portion de manuscrit de moi quon pourrait trouver dans mes papiers ou ailleurs Jinterdis la publication de tout cours, de toute leon, de tout confrence quon aurait pu prendre en note, ou dont jaurais pris note moi-mme. Jinterdis galement la publication de mes lettres (6) . Bien sr, Bergson ne veut pas quaprs sa mort on lui attribue des paroles plus on moins exactement comprises ou que lon dite des textes de sa main qui, coups des circonstances environnantes, risqueraient dtre mal entendus. Cependant, il faut voir surtout dans ses prcautions, le souci de ne laisser sous son nom que des rsultats scientifiquement acquis. Les croquis, les esquisses, les propos btons rompus mme autour dides soigneusement tudies, les hypothses improvises au dtour dune lettre mme la suite de patientes rflexions, tout cela doit rester en dehors de la philosophie : dans un recueil d uvres compltes , les penses inacheves dHenri Bergson ne pourraient que compromettre la vrit du bergsonisme. Telle tait, semble-t-il, lattitude que le philosophe jugeait conforme la nature dune entreprise comme la sienne. (7) Ainsi Bergson se fait de la philosophie la mme ide que sen faisait Descartes : elle est science, et ceci parce quelle reprsente un savoir qui, ni par ses mthodes ni par ses certitudes, ne se distingue radicalement des connaissances acquises par les savants. Cest plus tard que la philosophie se complaira dans ses diffrences avec les sciences positives ; mme quand ils reconnaissent leur origine dans le bergsonisme, les divers existentialismes ne sont plus hants par lidal dune mtaphysique comme science rigoureuse, du moins en prenant pareille formule au sens strict, avec toutes les similitudes quelle implique. Mais, dans la pense de Bergson, comme sur larbre de Descartes (8), il y a continuit de la physique la mtaphysique quand on considre les mthodes dinvestigation et la qualit des certitudes. Ceci, bien entendu, ne veut pas dire que Bergson est cartsien. Les deux philosophes se font la mme ide de la philosophie comme science, mais ils ne se font pas la mme de la science. Au temps de Descartes, il ny a quune science vraiment digne de ce nom aux yeux dun esprit critique : Je me plaisais surtout aux mathmatiques, cause de la certitude et de lvidence de leurs raisons , crit lauteur du Discours de la mthode, racontant ses souvenirs de collge. Cest pourquoi les mathmatiques vont jouer dans sa philosophie le rle de science-modle : Ces longues chanes de raisons, tout simples et faciles, dont les gomtres ont coutume de se servir pour parvenir leurs plus difficiles dmonstrations, mavaient donn occasion de mimaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes sentresuivent6

Cit par Rose-Marie Moss-Bastide, Bergson ducateur, Paris, P.U.F., 1955, p. 352 ; partiellement cit par F. Delattre, voir supra, p. VII, n. I. 7 En fait, il ny a pas deux mais trois termes considrer dans la question des crits de Bergson. 1 Les livres et recueils publis par ses soins ; 2 Les manuscrits, lettres, notes de cours, etc., dont son testament interdit la publication ; 3 Les articles et discours quil a lui-mme publis, les lettres dont il a lui-mme autoris la publication, bref tous les textes dont Mme R.-M. Moss-Bastide a entrepris ldition dans Ecrits et paroles. Certain sont particulirement importants pour lhistoire de la pense de Bergson : aussi trouvera-t-on les principaux cits dans cette Introduction. 8 Les Principes de la philosophie, Prface, d. Adam et Tannery, t. IX, p. 14 : Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la mtaphysique, le tronc est la physique

en mme faon (9). Si la philosophie est une science, elle ne peut ltre qu limage des mathmatiques : celles-ci offrent dans leur vidence le type de certitude laquelle la raison doit prtendre ; de leurs dmarches le philosophe tire une mthode qui est la mthode, unissant lintuition intellectuelle la dduction. Un mme espoir soulve alors la mtaphysique aussi bien que la physique : Au mois pens-je avoir trouv comment on peut dmontrer les vrits mtaphysiques dune faon qui est plus vidente que les dmonstrations de Gomtrie. (10) Le bergsonisme se prsente comme la prise de conscience dune situation nouvelle dans lhistoire des sciences. Le XIX sicle a vu se constituer une biologie positive, avec toute lextension que son tymologie permet de donner au mot biologie pour dsigner les diverses sciences de la vie ; et aprs les sciences de la vie organique, tout naturellement apparaissent des sciences de la vie sociale, de la vie psychique Voil donc des sciences authentiques qui ont dfinitivement rejet le mathmatisme cartsien ; elles se dveloppent en dehors du schma quavait prvu pour elles linventeur des animaux-machines : leurs progrs manifestent des vrits incontestablement scientifiques et qui, pourtant, ne sont pas vraies comme 2 + 2 = 4. Ainsi il y a une autre vidence que celle des rapports intelligibles : il y a celle des faits. Il y a une vidence quand on dmontre et une vidence quand on montre. Bien sr, il faut savoir montrer comme il faut savoir dmontre ; mais, si une mthode est imprieusement requise dans les deux cas, ce nest pas la mme ici et l. La philosophie est science la manire des mathmatiques selon Descartes, la manire de la biologie selon Bergson. Que ce changement soit dans le sens de lhistoire, Bergson lui-mme la clairement expliqu au cours dune sance de la Socit franaise de Philosophie, le 2 mai 1901 : La mtaphysique, disait-il, me parat chez Descartes avoir pris pour modle et aussi pour support la science mathmatique. En quoi elle avait dailleurs raison, la mathmatique ayant t jusqu la veille du XIX sicle, la seule science solidement constitue (11). Mais aujourdhui ? Sil semble y avoir un divorce entre la science et la mtaphysique, demandons-nous si notre mtaphysique ne serait pas inconciliable avec la science simplement parce quelle retarde sur la science, tant la mtaphysique dune science rigide, aux cadres tout mathmatiques, enfin de la science qui a fleuri de Descartes Kant, alors que la science du XIX sicle a paru aspirer une forme beaucoup plus souple et ne pas prendre toujours la mathmatique pour modle (12). Cest pourquoi il faut rompre les cadres mathmatiques, tenir compte des science biologiques, psychologiques, sociologiques, et sur cette base plus large difier une mtaphysique capable de monter se plus en plus haut par leffort continu, progressif, organis de tous les philosophes associs dans le mme respect de lexprience (13). Cette nouvelle alliance de la mtaphysique et des sciences est le signe dune profonde modification dans la structure mme de lintelligence : il sagit dune nouvelle intelligibili...