Bergson, Matiere Et Memoire

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    13-Jan-2016

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Materialisme

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  • Matire et mmoire

    Henri Bergson

    Edition numrique : Pierre Hidalgo

    La Gaya Scienza, dcembre 2011

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    Table des matires

    Avant-propos de la septime dition ............................ 3

    Chapitre premier : De la slection des images pour la reprsentation. Le rle du corps ............................... 13

    Chapitre II : De la reconnaissance des images. La mmoire et le cerveau ................................................. 86

    Chapitre III : De la survivance des images. La mmoire et lesprit ..................................................................... 161

    Chapitre IV : De la dlimitation et de la fixation des images. Perception et matire. me et corps. ............ 215

    Rsum et conclusion ................................................. 271

    propos de cette dition lectronique ...................... 300

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    Avant-propos de la septime dition

    Ce livre affirme la ralit de lesprit, la ralit de la ma-tire, et essaie de dterminer le rapport de lun lautre sur un exemple prcis, celui de la mmoire. Il est donc nettement dualiste. Mais, dautre part, il envisage corps et esprit de telle manire quil espre attnuer beaucoup, sinon supprimer, les difficults thoriques que le dualisme a toujours souleves et qui font que, suggr par la cons-cience immdiate, adopt par le sens commun, il est fort peu en honneur parmi les philosophes.

    Ces difficults tiennent, pour la plus grande part, la conception tantt raliste, tantt idaliste, quon se fait de la matire. Lobjet de notre premier chapitre est de mon-trer quidalisme et ralisme sont deux thses galement excessives, quil est faux de rduire la matire la repr-sentation que nous en avons, faux aussi den faire une chose qui produirait en nous des reprsentations mais qui serait dune autre nature quelles. La matire, pour nous, est un ensemble d images . Et par image nous en-tendons une certaine existence qui est plus que ce que lidaliste appelle une reprsentation, mais moins que ce que le raliste appelle une chose, une existence situe mi-chemin entre la chose et la reprsentation . Cette conception de la matire est tout simplement celle du sens commun. On tonnerait beaucoup un homme tranger aux spculations philosophiques en lui disant que

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    lobjet quil a devant lui, quil voit et quil touche, nexiste que dans son esprit et pour son esprit, ou mme, plus g-nralement, nexiste que pour un esprit, comme le voulait Berkeley. Notre interlocuteur soutiendrait toujours que lobjet existe indpendamment de la conscience qui le per-oit. Mais, dautre part, nous tonnerions autant cet inter-locuteur en lui disant que lobjet est tout diffrent de ce quon y aperoit, quil na ni la couleur que lil lui prte, ni la rsistance que la main y trouve. Cette couleur et cette rsistance sont, pour lui, dans lobjet : ce ne sont pas des tats de notre esprit, ce sont les lments constitutifs dune existence indpendante de la ntre. Donc, pour le sens commun, lobjet existe en lui-mme et, dautre part, lobjet est, en lui-mme, pittoresque comme nous lapercevons : cest une image, mais une image qui existe en soi.

    Tel est prcisment le sens o nous prenons le mot image dans notre premier chapitre. Nous nous plaons au point de vue dun esprit qui ignorerait les discussions entre philosophes. Cet esprit croirait naturellement que la matire existe telle quil la peroit ; et puisquil la peroit comme image, il ferait delle, en elle-mme, une image. En un mot, nous considrons la matire avant la dissociation que lidalisme et le ralisme ont opre entre son exis-tence et son apparence. Sans doute il est devenu difficile dviter cette dissociation, depuis que les philosophes lont faite. Nous demandons cependant au lecteur de loublier. Si, au cours de ce premier chapitre, des objections se pr-sentent son esprit contre telle ou telle de nos thses, quil examine si ces objections ne naissent pas toujours de ce

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    quil se replace lun ou lautre des deux points de vue au-dessus desquels nous linvitons slever.

    Un grand progrs fut ralis en philosophie le jour o Berkeley tablit, contre les mechanical philosophers , que les qualits secondaires de la matire avaient au moins autant de ralit que les qualits primaires. Son tort fut de croire quil fallait pour cela transporter la matire lintrieur de lesprit et en faire une pure ide. Sans doute, Descartes mettait la matire trop loin de nous quand il la confondait avec ltendue gomtrique. Mais, pour la rap-procher de nous, point ntait besoin daller jusqu la faire concider avec notre esprit lui-mme. Pour tre all jusque-l, Berkeley se vit incapable de rendre compte du succs de la physique et oblig, alors que Descartes avait fait des relations mathmatiques entre les phnomnes leur essence mme, de tenir lordre mathmatique de lunivers pour un pur accident. La critique kantienne de-vint alors ncessaire pour rendre raison de cet ordre ma-thmatique et pour restituer notre physique un fonde-ment solide, quoi elle ne russit dailleurs quen limi-tant la porte de nos sens et de notre entendement. La critique kantienne, sur ce point au moins, naurait pas t ncessaire, lesprit humain, dans cette direction au moins, naurait pas t amen limiter sa propre porte, la mta-physique net pas t sacrifie la physique, si lon et pris le parti de laisser la matire mi-chemin entre le point o la poussait Descartes et celui o la tirait Berkeley, cest--dire, en somme, l o le sens commun la voit. Cest l que nous essayons de la voir nous-mme. Notre premier chapitre dfinit cette manire de regarder la matire ; notre quatrime chapitre en tire les consquences.

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    Mais, comme nous lannoncions dabord, nous ne trai-tons la question de la matire que dans la mesure o elle intresse le problme abord dans le second et le troisime chapitres de ce livre, celui mme qui fait lobjet de la pr-sente tude : le problme de la relation de lesprit au corps.

    Cette relation, quoiquil soit constamment question delle travers lhistoire de la philosophie, a t en ralit fort peu tudie. Si on laisse de ct les thories qui se bornent constater l union de lme et du corps comme un fait irrductible et inexplicable, et celles qui parlent vaguement du corps comme dun instrument de lme, il ne reste gure dautre conception de la relation psychophysiologique que lhypothse piphnomniste ou lhypothse parallliste , qui aboutissent lune et lautre dans la pratique je veux dire dans linterprtation des faits particuliers aux mmes conclusions. Que lon considre, en effet, la pense comme une simple fonction du cerveau et ltat de conscience comme un piphno-mne de ltat crbral, ou que lon tienne les tats de la pense et les tats du cerveau pour deux traductions, en deux langues diffrentes, dun mme original, dans un cas comme dans lautre on pose en principe que, si nous pou-vions pntrer lintrieur dun cerveau qui travaille et assister au chass-crois des atomes dont lcorce cr-brale est faite, et si, dautre part, nous possdions la clef de la psychophysiologie, nous saurions tout le dtail de ce qui se passe dans la conscience correspondante.

    vrai dire, cest l ce qui est le plus communment admis, par les philosophes aussi bien que par les savants. Il y aurait cependant lieu de se demander si les faits, exa-

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    mins sans parti pris, suggrent rellement une hypothse de ce genre. Quil y ait solidarit entre ltat de conscience et le cerveau, cest incontestable. Mais il y a solidarit aus-si entre le vtement et le clou auquel il est accroch, car si lon arrache le clou, le vtement tombe. Dira-t-on, pour cela, que la forme du clou dessine la forme du vtement ou nous permette en aucune faon de la pressentir ? Ainsi, de ce que le fait psychologique est accroch un tat crbral, on ne peut conclure au paralllisme des deux sries psychologique et physiologique. Quand la philosophie prtend appuyer cette thse parallliste sur les donnes de la science, elle commet un vritable cercle vicieux : car, si la science interprte la solidarit, qui est un fait, dans le sens du paralllisme, qui est une hypothse (et une hypo-thse assez peu intelligible1, cest, consciemment ou in-consciemment, pour des raisons dordre philosophique. Cest parce quelle a t habitue par une certaine philoso-phie croire quil ny a pas dhypothse plus plausible, plus conforme aux intrts de la science positive.

    Or, ds quon demande aux faits des indications pr-cises pour rsoudre le problme, cest sur le terrain de la mmoire quon se trouve transport. On pouvait sy at-tendre, car le souvenir, ainsi que nous essayons de le montrer dans le prsent ouvrage, reprsente prcis-ment le point dintersection entre lesprit et la matire. Mais peu importe la raison : personne ne contestera, je

    1 Sur ce dernier point nous nous sommes appesanti plus parti-culirement dans un article intitul : Le paralogisme psychophysio-logique (Revue de mtaphysique et de morale, novembre 1904).

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    crois, que dans lensemble de faits capables de jeter quelque lumire sur la relation psychophysiologique, ceux qui concernent la mmoire, soit ltat normal, soit ltat pathologique, occupent une place privilgie. Non seule-ment les documents sont ici dune abondance extrme (quon songe seulement la masse formidable dobservations recueillies sur les diverses aphasies !), mais nulle part aussi bien quici lanatomie, la physiologie et la psychologie nont russi se prter un mutuel appui. celui qui aborde sans ide prconue, sur le terrain des faits, lantique problme des rapports de lme et du corps, ce problme apparat bien vite comme se resserrant au-tour de la question de la mmoire, et mme plus spciale-ment de la mmoire des mots : cest de l, sans aucun doute, que devra partir la lumire capable dclairer les cts plus obscurs du problme.

    On verra comment nous essayons de le rsoudre. Dune manire gnrale, ltat psychologique nous parat, dans la plupart des cas, dborder normment ltat cr-bral. Je veux dire que ltat crbral nen dessine quune petite partie, celle qui est capable de se traduire par des mouvements de locomotion. Prenez une pense complexe qui se droule en une srie de raisonnements abstraits. Cette pense saccompagne de la reprsentation dimages, au moins naissantes. Et ces images elles-mmes ne sont pas reprsentes la conscience sans que se dessinent, ltat desquisse ou de tendance, les mouvements par les-quels ces images se joueraient elles-mmes dans lespace, je veux dire, imprimeraient au corps telles ou telles atti-tudes, dgageraient tout ce quelles contiennent implici-tement de mouvement spatial. Eh bien, de cette pense

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    complexe qui se droule, cest l, notre avis, ce que ltat crbral indique tout instant. Celui qui pourrait pntrer lintrieur dun cerveau, et apercevoir ce qui sy fait, se-rait probablement renseign sur ces mouvements esquis-ss ou prpars ; rien ne prouve quil serait renseign sur autre chose. Ft-il dou dune intelligence surhumaine, et-il la clef de la psychophysiologie, il ne serait clair sur ce qui se passe dans la conscience correspondante que tout juste autant que nous le serions sur une pice de thtre par les alles et venues des acteurs sur la scne.

    Cest dire que la relation du mental au crbral nest pas une relation constante, pas plus quelle nest une rela-tion simple. Selon la nature de la pice qui se joue, les mouvements des acteurs en disent plus ou moins long : presque tout, sil sagit dune pantomime ; presque rien, si cest une fine comdie. Ainsi notre tat crbral contient plus ou moins de notre tat mental, selon que nous ten-dons extrioriser notre vie psychologique en action ou lintrioriser en connaissance pure.

    Il y a donc enfin des tons diffrents de vie mentale, et notre vie psychologique peut se jouer des hauteurs diff-rentes, tantt plus prs, tantt plus loin de laction, selon le degr de notre attention la vie. L est une des ides directrices du prsent ouvrage, celle mme qui a servi de point de dpart notre travail. Ce que lon tient dordinaire pour une plus grande complication de ltat psychologique nous apparat, de notre point de vue, comme une plus grande dilatation de notre personnalit tout entire qui, normalement resserre par laction, stend dautant plus que se desserre davantage ltau o

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    elle se laisse comprimer et, toujours indivise, stale sur une surface dautant plus considrable. Ce quon tient dordinaire pour une perturbation de la vie psychologique elle-mme, un dsordre intrieur, une maladie de la per-sonnalit, nous apparat, de notre point de vue, comme un relchement ou une perversion de la solidarit qui lie cette vie psychologique son concomitant moteur, une altra-tion ou une diminution de notre attention la vie ext-rieure. Cette thse, comme dailleurs celle qui consiste nier la localisation des souvenirs de mots et expliquer les aphasies tout autrement que par cette localisation, fut considre comme paradoxale lors de la premire publica-tion de cet ouvrage (1896). Elle le paratra beaucoup moins aujourdhui. La conception de laphasie qui tait alors classique, universellement admise et tenue pour in-tangible, est fort battue en brche depuis quelques annes, surtout pour des raisons dordre anatomique, mais en par-tie aussi pour des raisons psychologiques du mme genre que celles que nous exposions ds cette poque2. Et ltude si approfondie et originale que M. Pierre Janet a faite des nvroses la conduit dans ces dernires annes, par de tout autres chemins, par lexamen des formes psychasth-niques de la maladie, user de ces considrations de

    2 Voir les travaux de Pierre Marte et louvrage de F. MOUTIER, Laphasie de Broca, Paris, 1908 (en particulier le chap. VII). Nous ne pouvons entrer dans le dtail des recherches et des controverses relatives la question. Nous tenons cependant citer le rcent ar-ticle de J. DAGNAN-BOUVERET, Laphasie motrice sous-corticale (Journal de psychologie normale et pathologique, janvier-fvrier 1911).

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    tension psychologique et d attention la ralit quon qualifia dabord de vues mtaphysiques3.

    vrai dire, on navait pas tout fait tort de les quali-fier ainsi. Sans contester la psychologie, non plus qu la mtaphysique, le droit de sriger en science indpen-dante, nous estimons que chacune de ces deux sciences doit poser des problmes lautre et peut, dans une cer-taine mesure, laider les rsoudre. Comment en serait-il autrement, si la psychologie a pour objet ltude de lesprit humain en tant que fonctionnant utilement pour la pra-tique, et si la mtaphysique nest que ce mme esprit hu-main faisant effort pour saffranchir des conditions de laction utile et pour se ressaisir comme pure nergie cra-trice ? Bien des problmes qui paraissent trangers les uns aux autres, si lon sen tient la lettre des termes o ces deux sciences les posent, apparaissent comme trs voisins et capables de se rsoudre les uns par les autres quand on en approfondit ainsi la signification intrieure. Nous naurions pas cru, au dbut de nos recherches, quil pt y avoir une connexion quelconque entre lanalyse du souve-nir et les questions qui sagitent entre ralistes et ida-listes, ou entre mcanistes et dynamistes, au sujet de le...

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