Boudon Theorie Du Choix Rationnel

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Boudon Theorie Du Choix Rationnel

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<p>ArticleThorie du choix rationnel ou individualisme mthodologique? Raymond BoudonSociologie et socits, vol. 34, n 1, 2002, p. 9-34.</p> <p>Pour citer cet article, utiliser l'adresse suivante :http://id.erudit.org/iderudit/009743ar Note : les rgles d'criture des rfrences bibliographiques peuvent varier selon les diffrents domaines du savoir.</p> <p>Ce document est protg par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'rudit (y compris la reproduction) est assujettie sa politique d'utilisation que vous pouvez consulter l'URI http://www.erudit.org/apropos/utilisation.html</p> <p>rudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif compos de l'Universit de Montral, l'Universit Laval et l'Universit du Qubec Montral. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche. rudit offre des services d'dition numrique de documents scientifiques depuis 1998. Pour communiquer avec les responsables d'rudit : erudit@umontreal.ca</p> <p>Document tlcharg le 20 October 2011 05:50</p> <p>Thorie du choix rationnel ou individualisme mthodologique ?</p> <p>raymond boudonCNRS GEMAS Maison des sciences de lhomme 54, boulevard Raspail 75270 Paris Cedex 06, France Courriel : rboudon@noos.fr</p> <p>lindividualisme mthodologique La thorie du choix rationnel (tcr) tant une variante de l individualisme mthodologique (im), on prcisera dabord la signication de cette notion. Elle dsigne un paradigme, cest--dire une conception densemble des sciences sociales, qui se dnit par trois postulats. Le premier pose que tout phnomne social rsulte de la combinaison dactions, de croyances ou dattitudes individuelles (P1 : postulat de lindividualisme). Il sensuit quun moment essentiel de toute analyse sociologique consiste comprendre le pourquoi des actions, des croyances ou des attitudes individuelles responsables du phnomne quon cherche expliquer. Selon le second postulat, comprendre les actions, croyances et attitudes de lacteur individuel, cest en reconstruire le sens quelles ont pour lui, ce qui en principe du moins est toujours possible (P2 : postulat de la comprhension). Quant au troisime postulat, il pose que lacteur adhre une croyance, ou entreprend une action parce quelle a du sens pour lui, en dautres termes que la cause principale des actions, croyances, etc. du sujet rside dans le sens quil leur donne, plus prcisment dans les raisons quil a de les adopter (P3 : postulat de la rationalit ). Ce dernier postulat exclut, par exemple, quon explique les croyances magiques par la mentalit primitive , la pense sauvage ou la violence symbolique , ces notions faisant appel des mcanismes oprant linsu du sujet, linstar</p> <p>9</p> <p>10</p> <p>sociologie et socits vol. xxxiv. 1</p> <p>des processus chimiques dont il est le sige. Il nimplique pas cependant que le sujet soit clairement conscient du sens de ses actions et de ses croyances. On reviendra plus loin sur ce point dlicat. Il nimplique pas non plus que les raisons des acteurs ne dpendent pas de causes, telles que les ressources cognitives de lacteur ou dautres variables caractristiques de sa situation, au sens large de ce terme, et du contexte dans lequel il se trouve. historique de lim Si le paradigme de lim est courant dans les analyses sociologiques les plus anciennes, cest seulement la n du xixe sicle quil est identi. Pour dsigner ce que nous appelons aujourdhui im, lconomiste autrichien C. Menger (1871 ; 1883) emploie lexpression d atomisme , bien malencontreuse, car elle semble ignorer que les individus sont insrs dans un contexte dinstitutions, de rgles, de traditions, quils ont des ressources, des dispositions, des capacits sociales et cognitives variables. Lexpression d individualisme mthodologique propose lorigine par Schumpeter sur la base dune indication de Max Weber, ne comporte pas ces connotations. Cest sans doute pourquoi elle sest impose. Lim tant apparu dans le contexte des discussions thoriques et mthodologiques entre conomistes, ces derniers, la suite de C. Menger, associent gnralement aux postulats de lim, le postulat selon lequel les actions individuelles obiraient des motivations utilitaristes. Lim se trouve alors conjugu avec la tradition benthamienne, selon laquelle lindividu agit sous lempire dun calcul des plaisirs et des peines ou, dans un langage plus moderne, dun calcul cot-avantage ou calcul cot-bnfice (ccb). Mais de conjuguer lim et lutilitarisme nest en rien ncessaire. Lim nimplique, en aucune faon par lui-mme, une reprsentation du comportement, des attitudes ou des croyances les faisant driver dun ccb. Ce point a t vu avec une parfaite clart par les sociologues se recommandant de lim, notamment par Max Weber. le jeu des restrictions possibles de lim Les sciences sociales utilisent ainsi diverses dclinaisons de lim. Pour ne prendre en compte que les principales : certains sociologues sen tiennent aux postulats fondamentaux P1, P2 et P3. Pour Tocqueville, Weber et de nombreux auteurs contemporains, les acteurs font ce quils font ou croient ce quils croient, parce quil ont des raisons de faire ce quils font ou de croire ce quils croient, mais ils admettent que ces raisons sont de natures diverses selon les circonstances et quil est impossible de les rduire un type unique. Dautres ajoutent la restriction que le sens de laction pour lacteur rside toujours pour lui dans les consquences de ses actions (P4 : postulat consquentialiste). On peut qualier cette version de lim de consquentialiste ou dinstrumentaliste. Dautres admettent de surcrot que, parmi les consquences de son action, les seules qui intressent lacteur sont celles qui le concernent personnellement (P5 : postulat de lgosme).</p> <p>Thorie du choix rationnel ou individualisme mthodologique ?</p> <p>11</p> <p>Plus restrictivement encore, on peut admettre que toute action comporte un cot et un bnce et que lacteur se dcide toujours pour la ligne daction qui maximise la diffrence entre les deux (P6 : postulat du ccb). Cest la version de lim laquelle sarrtent gnralement les conomistes et, leur suite, les sociologues se recommandant de la tcr. Ce modle ne comporte toutefois aucune restriction sur le contenu des intrts et des prfrences du sujet. Il le suppose donn et donc extrieur au domaine de lexplanandum. On peut ainsi encore introduire des restrictions sur ce point et admettre, par exemple, comme les sociologues dinspiration nietzschenne et/ou marxienne, que le sujet est tenaill par la volont de puissance (P7) et/ou quil est avant tout concern par ses intrts de classe (P8). Les modles instrumentalistes (postulats P1 P4) doivent leur succs, dabord au fait quils proposent une thorie simple du comportement, des croyances et des attitudes. Ils sont, de plus, porteurs dune promesse de thorie gnrale. Les fonctionnalistes qui retiennent le modle instrumentaliste dans sa forme non restreinte (postulats P1 P4) ont prsent leur approche comme gnrale. G. Becker (1996) avance que la tcr (postulats P1 P6) est la seule thorie capable dunier les sciences sociales. Bien avant lui, des moralistes franais classiques, comme La Rochefoucauld, avaient annonc la tcr en proposant driger lamour-propre en thorie gnrale (Boudon et Cherkaoui, 1999). Les sociologues dinspiration marxiste et/ou nietzschenne prsentent de mme leur modle prfr (postulats P1 P6 + P7 et/ou P8) comme tant gnralement valide. La popularit des modles instrumentalistes provient aussi de ce quils sont porteurs dun effet de dmythication. Max Scheler (1954) avance, juste titre, que lutilitarisme (i.e. la tradition de pense issue de Bentham) doit son inuence ce quil met jour le pharisasme des relations sociales. Cela est tout aussi vrai des modles tirant leur inspiration de Marx ou de Nietzsche. De plus, comme ils jettent soupon et discrdit sur les interprtations du sens commun, les modles instrumentalistes passent facilement pour profonds , comme capables de mettre en lumire les choses caches derrire les apparences . Mais linuence de ces modles ne rsulte pas seulement de considrations extrascientiques. En ce qui concerne la tcr, une dimension essentielle de son attrait a t bien mise en vidence par J. Coleman (1986) : la raison pour laquelle, crit-il, laction rationnelle a une force de sduction particulire en tant que base thorique est quil sagit dune conception de laction qui rend inutile toute question supplmentaire . Auparavant, Hollis (1977) avait exprim la mme ide en des termes voisins : rational action is its own explanation (cit in Goldthorpe, 2000). Dans ces deux citations, lexpression action rationnelle dsigne laction guide par le ccb. Il est vrai que, ds lors quon a expliqu que le sujet X a fait Y plutt que Y parce quil lui paraissait plus avantageux du point de vue de ses objectifs de faire Y, lexplication est complte. Mme si la biologie tait capable de dcrire les phnomnes lectriques et chimiques qui accompagnent un processus de dcision, cela najouterait rien lexplication. On ne voit gure quelle objection srieuse on pourrait opposer lide que la tcr est capable de proposer des explications de caractre dnitif ou, comme on peut</p> <p>12</p> <p>sociologie et socits vol. xxxiv. 1</p> <p>encore dire, sans bote noire . En revanche, on peut et lon doit se demander sil faut suivre ses partisans lorsquils dclarent la considrer comme gnrale et comme la seule thorie capable de produire des explications dnitives . Une autre raison de lattrait de la tcr rside dans le fait que le postulat du ccb la rend accessible au formalisme mathmatique. Mais ce postulat nest pas une condition ncessaire de la mathmatisation. Il permet de reprendre le formalisme mathmatique de lconomie, mais des modles chappant la tcr peuvent aussi tre exprims mathmatiquement. Dautre part, la mathmatique nest quun langage et la mathmatisation dune thorie ne prjuge videmment en rien de sa validit. J. Coleman (1990), qui a jou un rle minent dans la diffusion de la tcr en dehors de lconomie, ne sy est converti que tardivement, en partie sans doute parce quil pensait quelle permettrait dopposer une alternative la sociologie de caractre plus descriptive quexplicative et souvent plus dmagogique que scientique qui t irruption sur le march des ides dans les annes 19601. Max Weber avait prt les mmes vertus lim : il lui paraissait pouvoir prserver lavenir de la sociologie en proposant une alternative efcace aux pseudo-explications de caractre holiste qui imprgnaient la sociologie de son temps. Il dclare en effet :si je suis devenu sociologue, cest essentiellement pour mettre n cette industrie (Betrieb) base de concepts collectifs dont le spectre rde toujours parmi nous. En dautres termes, la sociologie ne peut, elle aussi, que partir de laction de lindividu, quil soit isol, en groupe ou en masse ; bref : elle doit tre conduite selon une mthode strictement individualiste 2.</p> <p>Inutile de dire que lentreprise base de concepts collectifs que Weber stigmatise dans ce texte se prolonge bien aprs lui, comme lindique un texte classique de Bourricaud (1975) sur les sociologies structuralistes. La sociologie holiste que Weber repousse ici sur le ton du mpris (dem immer noch spukenden Betrieb) est celle qui prtend pouvoir rayer la subjectivit de lacteur social ou tre autorise mettre son propos des propositions incontrles, au nom dune conception nave de la science. Pour Weber, on ne peut au contraire ngliger lvidence selon laquelle les causes relles des phnomnes sociaux ont pour origine les acteurs individuels, leurs actions, choix, dcisions, motivations, attitudes et croyances. La bonne explication dun phnomne social est donc celle qui le ramne ses causes individuelles, lesquelles doivent tre tablies par des procdures scientiques dment contrles. Bien entendu, les acteurs individuels sont socialement situs : les ressources matrielles et cognitives, les intrts, etc. dun fonctionnaire ne sont pas ceux dun paysan.1. Je mappuie ici sur des conversations que jai eues avec lui. Pour ma part, jai pris conscience de limportance de lim vers la n des annes 1960, dans le l de mes recherches en matire de sociologie judiciaire et de sociologie de lducation. 2. Lettre R. Liefmann, 9 mars 1920, cite par Mommsen (1965) : [...] Wenn ich nun jetzt einmal Soziologe geworden bin [...], dann wesentlich deshalb, um dem immer noch spukenden Betrieb, der mit Kollektivbegriffen arbeitet, ein Ende zu machen. Mit anderen Worten : auch Soziologie kann nur durch Ausgehen vom Handeln des oder der, weniger oder vieler Einzelnen, strikt individualistisch in der Methode also, betrieben werden . La sociologie, elle aussi : Weber songe ici lconomie, comme le montre le contexte.</p> <p>Thorie du choix rationnel ou individualisme mthodologique ?</p> <p>13</p> <p>Un point mrite enfin dtre soulev : la tcr est beaucoup plus influente en Angleterre et aux tats-Unis quen France ou en Allemagne. Cela vient en particulier de linuence diffuse de la philosophie benthamienne sur les socits anglo-saxonnes. Cette influence se dcle, par exemple, dans la lgislation. Ainsi, la loi britannique actuelle traite lembryon humain comme un sujet de droit partir de 14 jours, parce que cest le moment o sesquisse son systme nerveux et donc sa capacit de ressentir des plaisirs et des peines3. On a peine imaginer que des lois allemandes ou franaises puissent tre fondes sur des principes aussi littralement benthamiens. limportance de la tcr Lune des raisons essentielles de lattrait de la tcr est, on la dit, quelle fournit des explications dpourvues de botes noires, cest--dire ne dbouchant pas sur des questions additionnelles. Je prendrai pour illustrer cet argument un exemple de Tocqueville. Tocqueville npousait videmment en aucune faon la mtaphysique de Bentham. Bien quil ait tudi de prs les physiocrates et les conomistes libraux, il ntait pas conomiste. Il est, pour ces raisons, intressant de lui emprunter une brillante thorie qui met en jeu la tcr une poque o elle nest ni ofcialise, ni mme identie. Cet exemple a lintrt de souligner que, lorsquil sagit de certains phnomnes sociaux, la tcr apparat immdiatement comme un modle pertinent. Tocqueville (1986) sinterroge, dans LAncien Rgime et la Rvolution, sur une diffrence macroscopique entre la France et lAngleterre la n du xviiie sicle. Bien que les physiocrates soient alors fort inuents, lagriculture franaise stagne en raison de labsentisme trs important des propritaires fonciers. En mme temps, lagriculture anglaise se modernise rapidement. Cet absentisme est un effet de la centralisation administrative. Elle fait que les charges royales sont plus nombreuses et donc plus accessibles en France quen Angleterre, mais aussi que ces charges confrent leurs titulaires un pouvoir, une inuence et un prestige particuliers, puisquelles les rigent en instruments dun tat tout puissant. En Angleterre, les charges ofcielles sont moins nombreuses; de surcrot, le pouvoir local tant beaucoup plus indpendant du pouvoir central quen France, la vie locale offre toutes sortes dopportunits aux ambitieux. Un gentleman farmer entrepr...</p>