Chronique Des Indiens Guayaki - Pierre Clastres

  • View
    121

  • Download
    4

Embed Size (px)

Transcript

  • Pierre Clastre

    Chronique des indiens Guayaki

    Ce que savent les Ach,chasseurs nomades du Paraguay

    Terre Humaine

  • Pour Hlne

  • CHAPITRE PREMIER

    NAISSANCE

    Beeru ! Ejo ! Kromi waave ! chuchote une voix dabord lointaine et confuse, puis douloureusement proche, mots tranges et cependant compris. Quel effort pour sarracher en pleine nuit au bonheur du repos dans la chaleur du feu voisin ! Insistante, la voix rpte son appel : Beeru ! Ejo ! Pichugi memby waave ! Nde r ina mech ! vwa ! Homme blanc ! Viens ! Lenfant de Pichugi est n ! Cest toi qui as demand voir ! Tout sclaire brusquement, je sais de quoi il sagit. Fureur et dcouragement. quoi bon leur recommander plusieurs jours lavance de mappeler ds lapparition des premiers signes, sils me laissent dormir pendant que se produit lvnement ! Car cest une occurrence dsormais rare dans la tribu que la venue au monde dun enfant, et je tenais beaucoup voir accoucher Pichugi.

    Cest son frre Karekyrumbygi, Grand Coati, qui est pench sur moi. Les flammes sagitent sur sa large face immobile et nulle motion nanime ses traits massifs. Il ne porte pas son labret et par le trou qui divise sa lvre infrieure scoule un mince filet de salive brillante. Voyant que je ne dors plus, il

    3

  • se redresse sans ajouter un mot et disparait rapidement dans lobscurit. Je me prcipite sur ses talons, esprant que le bb nest pas n depuis trop longtemps et que je trouverai encore de quoi satisfaire ma curiosit ethnographique : peut-tre en effet naurai-je plus loccasion dassister un accouchement chez les Guayaki. Qui sait quels gestes accomplis en cette circonstance, quels mots rares de bienvenue au nouvel arrivant, quels rites daccueil dun petit Indien risquent de mchapper jamais. Rien ici ne saurait se substituer lobservation directe : ni questionnaire si prcis fut-il ni rcit dinformateur quelle quen soit la fidlit. Car cest souvent sous linnocence dun geste demi esquiss, dune parole vite dite que se dissimule la singularit fugitive du sens, que sabrite la lumire o prend vie tout le reste. Voil pourquoi jattendais avec autant dimpatience que les Indiens eux-mmes laccouchement de Pichugi, bien dcid ne pas laisser chapper le moindre dtail de ce qui, irrductible au pur droulement biologique, prend demble une dimension sociale. Toute naissance est vcue dramatiquement par le groupe en son entier, elle nest pas la simple addition dun individu supplmentaire telle ou telle famille, mais une cause de dsquilibre entre le monde des hommes et lunivers des puissances invisibles, la subversion dun ordre que le rituel doit sattacher rtablir. Un peu lcart de la hutte o vivent Pichugi et sa famille, brle un feu dont la chaleur et la clart temprent peine le froid de cette nuit de juin. Cest lhiver. Le rempart des grands arbres protge du vent du sud le petit campement ; tout y est

    4

  • silencieux, et sur le bruissement sourd et continu des feuillages agits se dtache seulement le sec crpitement des foyers familiaux. Quelques Indiens sont l, accroupis autour de la femme. Pichugi est assise sur un lit de fougres et de palmes, cuisses cartes. Des deux mains, elle se cramponne un pieu solidement fich en terre devant elle, qui lui permet, par leffort de traction quelle exerce en sy accrochant, daccompagner les mouvements musculaires du bassin, et donc de faciliter la chute de lenfant (car waa, natre, signifie galement tomber). Rassur, je me rends compte que jtais injuste avec Karekyrumbygi. En fait, il ma prvenu temps puisque, dun paquet brusquement apparu et sur quoi un coup dil jet la drobe me permet dapercevoir des tranes sanguinolentes, jaillit un vagissement rageur : lenfant est tomb . La mre, un peu haletante, na pas mis la moindre plainte. Stocisme ou moindre sensibilit la douleur ? Je ne sais, mais lun et lautre peuvent tre vrais. En tout cas, les Indiennes sont rputes accoucher trs facilement et jen ai la preuve sous les yeux : le kromi est l, hurlant, et tout sest pass en quelques minutes. Cest un mle. Les quatre ou cinq Ach qui entourent Pichugi ne disent mot, rien ne se laisse dchiffrer sur les visages attentifs o pas mme un sourire ne vient se dessiner. Moins averti, je ne verrais peut-tre l que brutale insensibilit de sauvages devant ce qui, dans nos socits, suscite mois et joies aussitt exprims. Lorsque lenfant parat, le cercle de famille Or lattitude des Indiens nest pas moins rituelle que la ntre : loin de

    5

  • dnoter une indiffrence qui les scandaliserait sils la dcelaient chez dautres, leur silence est au contraire voulu, intentionnel, et la discrtion dont ils font preuve en la circonstance traduit seulement le souci quils ont du nouveau-n : ils ont charge dfinitive de ce frle membre du groupe, ils sont responsables de sa bonne sant. Il faut, ds maintenant, le garder labri de ceux-qui-ne-se-voient-pas, les habitants nocturnes de la fort, lafft dj de la jeune proie, et qui nattendent que le signal dun bruit, dune parole pour reprer et tuer lenfant. Sils apprenaient quest n ce soir le bb de Pichugi, cen serait fait de lui, il mourrait touff par Krei, le mortel fantme : aussi ne doit-on jamais, lorsquune femme accouche, ni rire ni parler et veille-t-on maintenir dans la disjonction naissance denfant et bruit humain. Je sais donc que les Guayaki sont heureux, dautant plus mme que leur prfrence pour les garons se trouve comble. Non certes quils mesurent leur affection aux filles : celles-ci sont choyes avec autant de tendresse que leurs frres. Mais le genre de vie de cette tribu est tel que larrive dun futur chasseur est accueillie avec plus de satisfaction que celle dune fille.

    Parmi ceux qui tracent autour de Pichugi une sorte de cercle protecteur, deux personnes surtout vont jouer un rle dcisif. Le kromi chpir (le jeune enfant aux yeux injects de sang) vient de jeter son premier cri, il gt encore terre. Un homme sagenouille, qui tient la main un long clat de bambou ; cest l le couteau des Guayaki, beaucoup plus tranchant et dangereux quon ne pourrait le croire. En quelques mouvements prcis

    6

  • et rapides, lofficiant tranche le cordon ombilical et le noue : la sparation davec la mre est opre. Pos proximit sur le sol se trouve un grand daity ; cest un rcipient de forme ovode, tress de fines lamelles de bambou et recouvert lextrieur dune couche de cire dabeille sauvage, qui limpermabilise. Il est rempli deau froide. Lhomme en recueille un peu dans le creux de sa main et commence baigner lenfant : dversant leau sur toutes les parties du petit corps, il le dbarrasse gestes doux et fermes la fois des srosits qui le souillent, et bientt la toilette est termine. Une jeune femme se baisse alors, et, accroupie, saisit lenfant, le prend au creux de son bras gauche et le presse contre son sein : il sagit maintenant de le rchauffer, aprs le bain deau froide dans la nuit glace. Aussi, de sa main droite, le soumet-elle au piy, au massage qui parcourt successivement les membres et le tronc, et les doigts agiles ptrissent lgrement la chair du bb. Cette femme se dsigne du nom de tapave (celle qui a pris dans ses bras), mais plus souvent du nom de upiaregi, celle qui a soulev. Pourquoi les Indiens retiennent-ils, pour la nommer, son geste apparemment anodin de soulever lenfant de terre, plutt que laction de le prendre dans ses bras ou de le rchauffer en le massant ? Ce nest pas simple hasard et une logique subtile prside ce choix linguistique. Remarquons dabord que le verbe upi, soulever, soppose celui qui dit la naissance : waa, tomber. Natre, cest tomber, et pour annuler cette chute , il faut relever, upi, lenfant. La fonction de lupiaregi ne se rduit pas lui offrir chaleur et

    7

  • rconfort, elle consiste surtout, dans la pense indigne, complter et clore le processus de la naissance qui sinaugure par une chute. Natre au sens de tomber cest, si lon peut dire, ntre (pas encore), et lacte de le relever assure lenfant laccs, la monte lexistence humaine.

    On trouve ici sans doute lillustration, dans ce rituel de naissance, du mythe dorigine des Guayaki, lequel nest en somme rien dautre que le mythe de naissance des Ache Jamo pyve, des premiers anctres des Guayaki. Quelle histoire nous raconte le mythe ? Les premiers anctres des Guayaki vivaient dans la terre grosse et terrible. Les premiers anctres des Guayaki sortirent de la terre grosse et terrible, ils sen allrent tous Pour sortir, pour sen aller, les premiers anctres des Guayaki griffaient de leurs ongles, tels des tatous Pour se transformer en humains, en habitants de la terre, les Ach originels devaient quitter leur demeure souterraine et, pour y parvenir, ils slevaient le long de la paroi verticale quils gravissaient en y plantant leurs ongles, semblables au tatou qui creuse profondment son terrier sous le sol. Le passage, clairement indiqu dans le mythe, de lanimalit lhumanit, sopre donc par labandon de lhabitat pr-humain, du terrier, et par lascension de lobstacle qui spare le monde animal infrieur (le bas) du monde humain de la surface (le haut) : lacte de naissance des premiers Guayaki fut une

    8

  • monte qui les spara de la terre. De la mme manire, la naissance