Comment vivre avec les autres ? Gense e de la ? Comment vivre avec les autres ? cette question

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  • Gense de la

    tolrance de Platon Benjamin Constant

    Anthologie de textesChoix et prsentation

    par Lidia Denkova

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    vaComment vivre avec les autres ? cette question ancienne

    et qui reste plus que jamais dactualit, cette anthologie propose

    des lments de rponse sous la forme de textes reprsentatifs

    qui schelonnent sur plus de vingt sicles. Ils touchent des

    aspects trs varis de la tolrance et privilgient, sans prtendre

    lexhaustivit, la rflexion europenne de lAntiquit au

    XIXe sicle. Ce florilge sest donn en effet pour axe directeur

    la pense classique, porteuse par excellence des thmes thiques.

    Il espre ainsi contribuer clairer la gense et le sens de cette

    notion complexe quest la tolrance lheure o celle-ci est

    de plus en plus reconnue par la communaut internationale

    comme une des valeurs fondamentales de la diversit culturelle

    et du dialogue entre toutes les civilisations.

    L. D.

    Lidia Denkova, philosophe bulgare, matre de confrences la NouvelleUniversit Bulgare de Sofia, o elle enseigne lhistoire compare des religions, a publi notamment trois anthologies critiques en bulgare :La tolrance (1995), Philosophie du conte merveilleux (1996)et Lros philosophique, Les grands textes de lamour platonicien(1999). Outre de nombreux articles et tudes, elle a publi une dizaine de traductions dauteurs anciens et modernes, entre autres Nicolas de Cues,Lon Tolsto,Vladimir Soloviev, Mircea Eliade, Roland Barthes et Michel Serres. A

    ntho

    logie

    de tex

    tes

  • Gense de la to lrance

    D E P L AT O N B E N J A M I N C O N S TA N T

    An t h o l o g i e d e t e x t e s

    Ch o i x e t p r s e n t a t i o n p a r L i d i a D e n k ova

    C o l l e c t i o n L e s c l a s s i q u e s d e l a t o l r a n c e

  • Les ides et opinions exprimes dans cette publication sont celles des auteurs etne refltent pas ncessairement les vues de lUNESCO.

    Publi en 2001par lOrganisation des Nations Uniespour lducation, la science et la culture7, place de Fontenoy, 75352 Paris 07 SP

    UNESCO 2001

    SHS-2001/WS/8

  • Il nest pas ncessaire de trouver systmatiquement la rponse une question.Trouver des rponses dfinitives mme en sachant le caractre illusoire detoute rponse dfinitive na toujours fait que trahir notre troitesse despritainsi que notre impuissance laisser notre existence ouverte, livre sonessence propre (Heidegger). Les rponses sont autant de voiles figs dans desposes changeantes, de masques plus ou moins vraisemblables : les carter, lesfaire tomber a pour effet de produire un malaise. La vraie tolrance estsouvent pnible, disait sir Richard Winn Livingstone, parce quelle permet des ides qui nous paraissent pernicieuses de sexprimer et de se rpandre1.

    Mais, tout dabord, quentend-on par ide pernicieuse ? Nest-il pasvrai, comme le soutenait lun des matres penser de la tolrance, JohnLocke, en sinterrogeant sur le droit prtendu dune glise den perscuterune autre, que donner le droit lorthodoxe dagir contre celle qui setrompe, lhrtique , cest user de grands mots et de termes spcieux pour ne rien dire ? Car, ajoute-t-il, nimporte quelle glise est orthodoxepour elle-mme, dans lerreur ou dans lhrsie pour les autres2. Ce qui

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    I n t r o d u c t i o nTo l r a n c e ,

    l e r ev i f d u n e i d e Voici une autre question : comment faut-il vivre avec les hommes ?

    Snque, Lettre XCV Lucilius

    1. Cit dans : La Tolrance, Essai danthologie,Textes choisis et prsents par Zaghloul Morsy,UNESCO, 1993, p. 181.

    2 J. Locke, Lettre sur la tolrance et autres textes, traduction de Jean Le Clerc, Paris,GF-Flammarion, 1992, p. 177.

  • serait donc pnible, ce nest pas la tolrance en soi, mais le refus dunerponse absolue qui ancrerait la personne et son identit dans un systmede valeurs incontestables. La tolrance serait source dangoisse du seul faitquelle conteste et relativise les valeurs en acceptant la dynamique de leurcoexistence incertaine, au lieu de procder une hirarchisation pistmo-logique et thique. Prive des notions de vrit et de bien absolues, dsem-pare, la personne na dautre choix que de valoriser la pluralit mouvante,de se constituer, par rapport la multitude complexe, comme un flux et unreflux dides permanent dont laccroissement conduirait au perfectionne-ment de lindividu et de la socit.

    On comprend mieux ds lors pourquoi il apparat, sinon pnible, dumoins plutt ardu de dfinir philosophiquement la tolrance. Selon GabrielMarcel, celle-ci se situe dans une zone limitrophe entre attitude et senti-ment rel ( on se montre tolrant ; mais je ne sais pas si on est tolrant ).En ralit la tolrance, dit-il, est une cote mal taille entre des dispositionspsychologiques, qui schelonnent dailleurs elles-mmes entre la bien-veillance, lindiffrence et le dgot, et un dynamisme spirituel duneessence toute diffrente, et qui trouve dans la transcendance son pointdappui et son principe moteur1 . Lide que la tolrance nest pas un traitconstitutif de la personne, mais un lment toujours fluctuant, en situa-tion (on pense ltre en situation de Sartre2) se trouve dj exprimepar Aristote quand il souligne que la bienveillance peut natre subitement,et ne suppose pas, la diffrence de lamiti, des relations habituelles(thique de Nicomaque).

    Ce relativisme de situation qui met en relief toujours lendurance, le ctpassif de la tolrance, le fait que nous sommes obligs de ragir aux mouve-ments du milieu, sans autre choix que le sentiment , pourrait tre la vraiecause du dgot , comme semble le suggrer la dfinition suivante : Latolrance se rapporte [] de faon essentielle ce qui est dsagrable,dplaisant et moralement rprhensible3. Passivit et contrainte, endurance

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    1. G. Marcel, Phnomnologie et dialectique de la tolrance, dans Essai de philosophie concrte,Paris, Gallimard, 1940, p. 326.

    2. Cf. J.-P. Sartre, Rflexions sur la question juive, chapitre II, Paris, Gallimard, 1954.3. Dictionnaire dthique et de philosophie morale, Paris, PUF, 1996, p. 1535.

  • et patience, coercition et souffrance : ces divers sens se retrouvent, en effet,dans la notion de tolrance, comme plusieurs langues lattestent1, ainsi queltymologie : tolerare, en latin, signifie porter , supporter . Mais ds ledpart lide est de porter ensemble au sens physique o les colonnes duntemple soutiennent ldifice. Cette solidarit au sens littral de solidit dusupport commun est trs bien formule par Snque, quand il utiliselimage du temple (on emploiera plus tard celle du navire) : Notre socitest une vote de pierres lies ensemble qui tomberaient si lune ne soutenaitlautre. (Lettre XCV Lucilius) De cette solidarit nat la conscience deleffort dployer par chacun pour prserver la meilleure situation de ltrecommun. Lide de tolrance volue ainsi dans un sens actif et positif : leffortest dj quelque chose de constitutif de la personne et dpend de sa libredcision. Selon les termes de la philosophie antique, cela veut dire aussi suivre la nature la ncessit en laidant au lieu de sy opposer. Notrepropension vivre avec les autres est tout fait naturelle (cette pensesurvivra comme un fil conducteur pendant des sicles), car la raison qui nousest donne par la nature, ou par Dieu, nous montre toutes les raisons dentre-tenir et de dvelopper ce vivre ensemble : cest non seulement lutilit(argument de base) qui ressort de lintrt commun, mais aussi la possibilitde nous reconnatre dans autrui, de se prsenter tel quen soi-mme ense diffrenciant de lautre suivant la pense de Hegel2. Cette reconnaissanceprend la forme dune lutte didentits dans laquelle peut-tre paradoxa-lement celles-ci cessent dtre figes jamais, de telle sorte que dans cemouvement conflictuel, on va vers une identit sinon faible, du moins las-tique et ouverte, vers une unit dans la charit3 . Mais la condition absoluepour parvenir une telle unit dans la charit consiste tablir des rela-tions entre personnes qui se considrent chacune comme fin en soi , carcest l, selon Kant, le vritable principe de lhumanit. La vraie tolranceapparat alors comme le seul moyen , pour les tres qui sont chacun une fin en soi , de communiquer.

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    1. Cf. Dire la Tolrance, coordonn par Paul Siblot, UNESCO-Praxiling, 1997, 73 p.2. G. F. Hegel, La Phnomnologie de lesprit, Paris,Aubier, p. 161.3. Une pense de Gianni Vattimo.Voir dans Qui sommes-nous ? Les rencontres philosophiques

    de lUNESCO, Paris, UNESCO-Gallimard, 1996, p. 58.

  • Depuis lAntiquit les philosophes ont essay de prsenter la tolrancecomme une tension entre lindividu et la socit, entre le mme et lautre,relation dont la meilleure image serait donne par celle dune corde las-tique (lien, re-lation). Plus on la tend, plus elle sallonge, augmentant de partet dautre la distance jusqu ce que, les forces qui fournissent cet effortmutuel venant spuiser, la corde se casse. Filons la mtaphore : lhistoirede lhumanit abonde en cordes casses qui ont t retendues de nouveaupar les nuds des compromis, par une con-corde extrieure qui demeure lepoint le plus faible des relations.Aussi Bacon dans ses Essais prcise-t-il quilest important de bien situer les limites de lunit, car lunit et lunifor-mit sont choses trs diffrentes . On constate trs souvent, en effet, quedeux personnes qui croient exprimer chacune une opinion originale dfen-dent en ralit le mme point de vue ; il est galement souvent trs difficilede leur faire admettre quils nont rien invent doriginal, l originalit consistant rompre le consensus difficilement obtenu ou faire baisser ledegr dassentiment. Les rapports entre les tres humains, il ne faut pas lou-blier, sont rgis aussi naturellement par la raison que par des passions tellesque la haine, la crainte, la rivalit et les autres espces daversion qui ontle mal pour objet (Malebranche). En effet, pour Malebranche, marqu parlintrt considrable que son sicle porte aux passions, ces passionsviolentes donnent lesprit des secousses imprvues qui ltourdissent et letroublent1. Lamiti, dit-il, que nous avons pour les autres hommes est uneinclination naturelle, car cest Dieu qui a imprim un mme amour dans lecur de chacun, donnant ainsi, comme le dit la premire ptre de laptreJean, un modle de lamour que lui-mme prouve envers toutes ses cra-tures (I Jean, IV, 10-11). Les pres de lglise se servent souvent de cet argu-ment thologique pour combattre les prtentions des lus une connais-sance exclusive, comme, dj au IXe sicle, saint Cyrille le Philosophe,qui dfend le droit du service religieux en langue populaire (en loccur-rence, le slavon) et, plus largement, le droit de tous avoir accs la paroledivine.

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    1. N. de Malebranche, Recherche de la vrit, Paris, Galerie de la Sorbonne, 1991, p. 582.

  • La comprhension mne aussi une tolrance rflchie et la cons-cience davoir une mme origine : ltre suprme ; ses reflets chez chacuntmoignent de la participation de chacun au divin. En tant tolrant, doux,indulgent, patient, misricordieux, on se rapproche du divin. Lamiti entreles hommes, crit saint Augustin, est douce par les chers liens grceauxquels, de plusieurs mes, elle forme une me unique. La concorderenforce lharmonie de lexistence, qui est ltat normal de lunivers.Toutefois, si lunivers, selon une tradition philosophique ancienne, est assi-mil au corps humain, qui forme un tout par la parfaite harmonie de sesmembres, on ne peut accorder ceux-ci une considration gale, puisqueleurs fonctions, quoique insparablement lies, sont diverses. Lgalit pleineet entire, qui supprime dun coup les questions difficiles de mrite, dejustice et dquit ne peut exister que sur le modle parodique de labbayede Thlme dcrite par Rabelais dans Gargantua et Pantagruel, o chacunveut faire, et fait toujours, ce qui plat tous les autres. Les arguments onto-logiques postulant lgalit de tous les hommes en tant qutres vivantensemble et citoyens du monde agissant ensemble (cosmopolites1) restent lisau stocisme ; ils nont pas une influence sensible sur les courants qui recher-chent les causes particulires du comportement humain et les effets spci-fiques produits dans la socit par la politique civile et religieuse. La tol-rance idale, conue comme galit idale de ltre, ne survit que dans lesutopies. Dans celle de Campanella, la Cit du Soleil, elle est pousse jusquune non-violence qui touche labsurde : les criminels dans la Cit excu-tent eux-mmes la sentence dont ils sont lobjet, pour ne pas charger laconscience de leurs concitoyens tolrants et compatissants.

    Cependant, de Platon et Aristote John Rawls, qui prfre la notiondquit celle dgalit pour dfinir la justice, la tolrance apparat commeune tentative trs ardue (sinon comme une aporie) de concilier les diff-rences inconciliables, non en les rduisant ou en les soumettant un seulprincipe, mais en maintenant entre elles un dialogue permanent. Soutenir,et non supprimer, les contraires permettrait de garder la richesse de toutes

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    1. Sur lhistoire du cosmopolitisme, voir, par exemple, P. Coulmas, Les citoyens du monde,Histoire du cosmopolitisme, (trad. de lallemand), Paris,Albin Michel, 1995.

  • les modalits de ltre entre lesquelles il sagit dtablir, non pas une galit,mais une juste (au sens dexacte et dquitable) proportionnalit de valeurs,dessences, et de fonctions dont linteraction sera arrte par des lois. Dansce systme, chacun consentirait occuper la place quil mrite, sans quoi lesdissensions mettront en pril le bien commun. Il en rsulte, crit Aristote,des conflits entre citoyens, car on veut user de contrainte des uns lgarddes autres, tout en se refusant personnellement excuter ce qui est juste. (thique de Nicomaque).

    Pour Malebranche, la solution, sur le plan psychologique, est simple.Tous les membres dun corps ne peuvent prtendre tre la tte ou le cur :il faut aussi bien des gens qui obissent que des gens qui commandent ; maiscomme ils ont tous un dsir pour la grandeur , ceux qui commandentdoivent mentir aux plus petits en leur disant quils sont grands, afin que cesderniers aient de la grandeur par imagination1 . tre tolrant sur le plandes passions signifierait alors tre indulgent, bienveillant pour autrui enraison de la faiblesse commune de la nature humaine (comme le rappelle levers clbre de Trence, Homo sum : humani nihil a me alienum puto, Je suishomme : rien de ce qui est humain ne mest tranger ). Cherchant desremdes contre la division entre les hommes, Jan Amos Comenius, auXVIIe sicle, faisait appel la commune fragilit humaine : Les hommesdoivent cesser de trop se fier leur sens et, tenant compte de la communefragilit humaine, reconnatre quil est indigne deux de saccabler mutuel-lement de haine pour des raisons futiles2.

    Dailleurs, la faiblesse selon Kant (La Religion dans les limites de la simpleraison) a un fondement plus profond que les passions, notamment la passionde lamour-propre. Ce mal irrmdiable, le cur malin d laffaiblissement de la nature humaine, coexiste ncessairement avec la bonne volont . Le mal qui nat de la discorde et de la diversit pourraittre combattu par le rapprochement progressif des hommes autour duncertain nombre de principes ; cette convergence conduit sentendre ausein dune paix qui nest pas produite par laffaiblissement de toutes les

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    1. N. de Malebranche, op. cit., p. 589.2. Cit dans Le droit dtre un homme, UNESCO, 1968, p. 251.

  • forces, mais au contraire par leur quilibre au milieu de la plus vive oppo-sition (Projet de paix perptuelle). Cest dans ce sens que Karl Jasperscontinue daller lorsquil voque la lutte existentielle comme une lutte danset par lamour ; lquilibre, de toute facon, reste fragile, la solidarit neparvient crer que des units restreintes, qui se combattent les unes lesautres1 .

    En dfinitive, la mtaphysique des murs implique un renforcementdu naturel jusqu son dpassement pour dcouvrir le principe universelde la morale . Ce mouvement ne peut faire lconomie de la contrainte dusoi, en dautres termes, des restrictions imposes par la raison. Dj la Grandethique aristotlique tente de faire de lendurance (karteria) une vertu lieaux restrictions que le principe conducteur de la raison (logos) introduit danslme ; si bien quelle devient chez lui un ressort de la communication avecles autres. La vie sociale nest autre quune disposition mutuelle (hexis)fonde sur la juste proportionnalit, dfinie elle-mme comme endurancemutuelle (to antipepontos).

    Lesprit grec ne pouvait aller plus loin dans lloge de cette auto-restric-tion, car se soumettre, shumilier, se limiter tait dans la Grce antique lesort du plus faible, de celui qui ne jouit pas pleinement de sa libert. Quonse rappelle, dans le Gorgias de Platon, la thse de Callicls selon laquelle ledroit naturel appartient aux plus forts, tandis que les infrieurs, qui subissentdes restrictions de tolrance , font les meilleurs esclaves. Aux XVIe etXVIIe sicles, toutes les questions abordant la tolrance tournent justementautour du thme du droit naturel et du droit positif, des exigences de lanature humaine cre par Dieu et des lois politiques et morales tablies parles hommes (Hobbes, Spinoza). Cest galement de lAntiquit que vientlidal de lhomme courageux qui endure, utilisant sa force pour matriserses passions ou subir bravement les souffrances. Le christianisme amplifieracette vertu de patience : le modle accompli en est Jsus-Christ lui-mme ;dans lchelle des vertus tablie par Jean Climaque, la patience assimile lhumiliation, labaissement occupe un rang plus quhonorable.

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    1. G. Marcel, Situation fondamentale et situations limites chez Karl Jaspers, dans Essai de philosophieconcrte, Paris, Gallimard, 1940, p. 364.

  • Cet esprit de tolrance qui prolonge les significations de la sympa-thie antique (cest--dire le ptir commun toutes les parties delUnivers) en les englobant dans la notion dune souffrance commune, seretrouve en diverses occurrences, sans lien premire vue. Jen donneraideux exemples. Dabord, lide de la philosophie russe (exprime notam-ment dans LAdolescent de Dostoevski) selon laquelle la solidarit des treshumains nat de la souffrance mtaphysique conscutive leur solitude.Abandonns de Dieu, il ne leur reste plus qu sentraider et saimer, carils sont pareillement seuls et dsesprs. Les liens naturels ces cordes tant briss, les hommes tendent leurs mains au-dessus de labme, appelantet attirant un autre abme (Psaumes, XLI, 41). Le second exemple, cestlesprit bouddhiste de lextrme tolrance, quillustre lhistoire du moinejaponais qui fut jet sept fois en prison. Chaque fois quil tait libr, ilvolait nouveau afin quon larrte encore et quil puisse continuer den-seigner les prisonniers, dont il connaissait, pour les avoir partages lui-mme, les penses et les souffrances (ce koan, ou exercice de mditation, estintitul Lesprit de lautre1 ). Cette compassion tend dj vers la bont, quiconstitue le vrai dpassement de la tolrance : se supporter les uns les autrescesse dtre suffisant, il faut aller plus loin. A la suite de Snque, quiaffirme : Cest peu de chose de ne point nuire celui que nous devrionsaider et aimer de tout notre cur , le philosophe russe contemporain IvanIline dfinit lhomme nouveau comme celui qui fait acte de bont, nonpas comme une obligation, mais en don, en sacrifice volontaire de soi.Lhomme comble le gouffre du nant par loffrande de sa propre personne ;il est prt pardonner parce quen acceptant de tolrer, de subir dans unevise plus haute, il a compris lesprit de lautre2 .

    Le souffrir est un ptir pur , crit galement Emmanuel Lvinas, mais,prcise-t-il, il ne sagit pas d une passivit qui dgraderait lhomme enportant atteinte sa libert3 . Reprenant la position de ce philosophe, onpourrait avancer que la tolrance sinscrit comme relation thique dans le

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    1. Le bol et le bton, 120 contes Zen, Paris,Albin Michel, 1986, p. 34.2. Cf.V. Janklvitch, Le Pardon, Paris,Aubier, 1967.3. E. Lvinas, Entre nous, Essais sur le penser--lautre, Paris, Grasset, 1991, p. 108.

  • projet dune culture prcdant la politique et qui, dans la proximit allantde moi au prochain, quelle signifie, ne se rduit pas une quelconque dfi-cience ou privation par rapport lunit de lUn. Relation avec autrui entant que tel et non pas relation avec lautre dj rduit au mme, l appa-rent , au mien. Culture de la transcendance, malgr lexcellence, prten-dument exclusive de limmanence qui passe en Occident pour la grcesuprme de lEsprit1 . La tolrance, ainsi envisage, apparatrait comme uneprdisposition inhrente ltre, qui sexprimerait en prsence du divers etdans des situations diverses. Lapprentissage de toutes ces tolrances facilite-rait lacquisition de cette promptitude de lattitude tolrante prompti-tude cder, plier, mais seulement jusqu un certain point dfini avecrigueur. La limite de cette souplesse de ltre, de cette lasticit, est celle-lmme o lidentit commence se dissiper. Un exemple parfait en estdonn par la tolrance qui rgit les activits ludiques (homo ludens) : chacunaccepte de se plier aux rgles du jeu, en vue, prcisment, daffirmer sonidentit par une victoire individuelle.

    Si je me suis permise, plus haut, de mettre laccent sur cette longue cita-tion de Lvinas, cest quelle exprime assez bien la vise de lanthologie :retracer le revif de lide thique de la tolrance. Revif, parce que limage de lamonte des eaux de la mare, puis de leur retrait, qui laisse toutes sortesdalluvions et de traces (une grande diversit dassertions, dides, de repr-sentations), permet de prsenter un tableau des vues sur la tolrance assezvaste, sans chercher tablir tout prix une filiation de lide qui seraitforcment artificielle. Cette anthologie, pour reprendre Lessing une autreimage, veut seulement ressembler quelquun qui du haut dune collinetourne son regard dans toutes les directions et voit surgir divers paysagesunis par la ligne dun horizon commun. Cet horizon, cest le schma dessignifications et des interprtations dessin par les rponses diverses appor-tes jusqu prsent une question qui nen reste pas moins toujoursactuelle : Comment faut-il vivre avec les hommes ?

    Publies ici sous la forme de textes reprsentatifs schelonnant sur plusde vingt sicles, ces rponses touchent des aspects trs varis de la tol-

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    4. Ibid., p. 205-206.

  • rance, lis souvent des vnements concrets qui ont boulevers la cons-cience de lpoque o ils se produisirent. La libert dexpression, de penseet de croyance religieuse dfendue aussi bien par Socrate, Spinoza etConstant est ncessaire lpanouissement de lindividu et par l au progrscommun. Pour John Stuart Mill, la tolrance, force de conservation quiassure la paix publique et lordre, nest quune condition pralable de lac-tivit intellectuelle, de lesprit dentreprise et du courage quexige le vraiprogrs, car le progrs comprend lordre, mais lordre ne comprend pas leprogrs1 . Instituer, dautre part, la tolrance en principe formel, cestcontribuer faire de celle-ci une condition du bonheur personnel ; sinon,les hommes seraient moins disposs ladmettre. En gnral, crit encoreMill, un homme qui a de laffection pour dautres, pour son pays ou pourlhumanit, est plus heureux quun homme qui nen a pas ; mais quoi sert-il de prcher cette doctrine un homme qui ne se soucie que de sa propretranquillit et de sa propre bourse ? Autant prcher au ver qui rampe sur laterre combien il vaudrait mieux pour lui dtre un aigle ! 2

    Pour se sentir la hauteur des aigles, il vaut mieux, selon Hume, entrerdavantage dans les proccupations dautrui et diminuer la distance quinous en spare en glissant de la sympathie imparfaite de la compassion la sympathie naturelle de libres collaborateurs3. Depuis Bayle, on a toujoursrecherch une rgle matrice, primitive et universelle , une loi morale qui,grce sa force daxiome, permettrait la tolrance de devenir elle aussi uneloi et une vertu universelles. Depuis les penseurs arabes, depuis ThomasdAquin, Pic de la Mirandole, Nicolas de Cues ou rasme, on a toujoursinsist sur lunit de lintellect qui produit les plus hautes ides de lhuma-nit. Depuis Confucius4, Platon et, bien plus tard, Rousseau, on na cess desouligner le rle de lducation qui enseigne les lois naturelles de la tol-rance. Les philosophes, tels Bouddha, Aristote et dautres encore, onttoujours prfr lexcs lide du juste milieu, de la temprance, et surtout

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    1. J.-S. Mill, Le gouvernement reprsentatif, deuxime dition, Paris, Guillaumin et Cie, Libraires,1865, p. 31.

    2. Ibid., p. 143.3. D. Hume, Rflexions sur les passions, Paris, Librairie Gnrale Franaise, 1990, p. 98.4. Cf. F.Tomlin, Les grandes philosophies de lOrient, Paris, Payot, 1952, p. 264-285.

  • lide dquilibre qui, pour William James, restitue le chant de la valeurintrinsque de la vie1 . Depuis Montaigne, on convient galement que latolrance est une source dimpartialit, quelle donne la capacit de ne passenflammer pour une part seulement de la vrit. Grce au brillant essai deStefan Zweig sur la vie et luvre dun dfenseur remarquable de la tol-rance, Sbastien Castellion, nous savons que le sicle de la Rforme, jalonnpar tant dintolrances conflictuelles et de guerres religieuses2, offre aussilexemple encourageant dun esprit humaniste qui a lutt toute sa vie enfaveur de la tolrance dans un contexte historique dsesprment hostile celle-ci.Aucun effort de cette nature, aucune dpense morale de sentimentspurs, comme lcrit Zweig, ne disparat de lunivers sans laisser de traces.

    Cette pense vient de la thorie de Lessing qui veut que la perfectibi-lit soit un trait propre tout tre humain et quon doive faire le bien pourle bien, et non parce que certaines rcompenses fixes arbitrairement nousy invitent , lobjectif final consistant tre homme, pleinement homme , parvenir une moralit et une rationalit acheves, qui sexercent enfaveur de tous sans exception3.

    Nous et les autres , tel est le grand thme de rflexion des auteursreprsents dans lanthologie. Nombre dautres penseurs lont galementabord, contribuant, par leurs ttonnements successifs , atteindre lho-rizon de luniversalit , comme le dmontre Tzvetan Todorov4 dans unexcellent livre, o lon trouve notamment cette belle justification duneanthologie de textes philosophiques : Les abstractions philosophiquespeuvent se rapprocher de nous laide de cette mdiation quest justementla pense morale et politique, qui entre en rapport aussi bien avec la mta-physique la plus abstraite quavec la vie de tous les jours5.

    La notion de tolrance a fait lobjet, aux XIXe et XXe sicles, dun travailde rexamen considrable, qui se reflte dans dautres textes mritant,certes, dtre lus.

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    1. W. James, Talks to Teachers on Psychology and to Students on Some of Lifes Ideal, 1899.2. Une histoire dtaille du problme dans Joseph Lecler, Histoire de la Tolrance au sicle

    de la Rforme, Paris,Albin Michel, 1988.3. Cf. G. Pons, Gotthold Ephraim Lessing et le christianisme, Paris, Didier, 1964, p. 412-423.4. T.Todorov, Nous et les autres, La rflexion franaise sur la diversit humaine, Paris, Seuil, 1989.5. Ibid., p. 11.

  • Le lecteur serait en droit de faire cette anthologie un double reproche privilgier la pense europenne et ntre pas assez exhaustive si je nerappelais dabord que son axe directeur est celui-l mme de la pense classique , porteuse par excellence des thmes thiques, et que la formuledes platoniciens, autant quil est possible lhomme , pourrait tre sadevise. Quant au choix des textes qui a t opr, jaimerais, pour le justi-fier, le fonder sur une acception largie du terme anthologie (de anthos,fleur, et legein, choisir). Legein, en grec ancien, signifie aussi, entre autres, penser , comprendre , dire , proposer . Quon accepte donc detrouver ici proposs les dires des philosophes afin que les questions rela-tives la tolrance restent ouvertes et prtes resurgir.

    Comment faut-il vivre avec les hommes ? la recherche dune rponse perdue , nous pouvons remonter le cours du pass, mais en faisantconfiance notre exprience immdiate, et cette question rhtoriquerpondre, sans craindre la tautologie, quil nous faut vivre avec.

    Lidia Denkova

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  • de Platon Benjamin Constant 15

    P l a t o n427-347 av. J.-C.A p o l og i e d e S o c r a t e

    Socrate ceux des juges qui avaient vot sa condamnation mort.

    Voici donc, Athniens, que, faute dun peu de patience de votre part, ceuxqui cherchent dcrier notre ville vont vous accuser et vous diffamercomme ayant mis mort Socrate, renomm pour sa science. Car ils dirontque jtais savant, quoique je ne le sois pas, pour le plaisir de mdire de vous.Pourtant, vous naviez gure attendre ; le cours naturel des choses vousaurait donn satisfaction. Vous voyez mon ge, je suis avanc dans la vie,japprochais de ma fin. Ce que je dis l ne sadresse pas vous tous, maisseulement ceux qui mont condamn mort.

    Et jai encore autre chose leur dire. Peut-tre pensez-vous,Athniens,que jai t condamn faute dhabiles discours, de ceux qui vous auraientpersuads, si javais cru quil fallait tout faire et tout dire pour chapper votre sentence. Rien de moins exact. Ce qui ma manqu pour treacquitt, ce ne sont pas les discours, cest laudace et limpudence, cest lavolont de vous faire entendre ce qui vous aurait t le plus agrable,Socrate pleurant, gmissant, faisant et disant des choses que jestime indignesde moi, en un mot tout ce que vous tes habitus entendre des autresaccuss. Mais non, je nai pas admis, tout lheure, que, pour chapper au

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    Gense de la Tolrance 16

    danger, jeusse le droit de rien faire qui ft lche, et je ne me repens pasmaintenant de mtre ainsi dfendu.

    Ah ! combien jaime mieux mourir aprs une telle dfense que de vivre pareil prix ! Nul homme, ni moi, ni aucun autre, soit devant un tribunal,soit la guerre, ne doit chercher se soustraire la mort par tous lesmoyens. Souvent, dans les combats, il est manifeste que lon aurait plus dechances de vivre en jetant ses armes, en demandant grce lennemi quivous presse. Et de mme, dans tous les autres dangers, il y a bien des moyensdchapper la mort, si lon est dcid tout faire, tout dire. Seulementprenez garde ceci, juges, que le difficile nest pas dviter la mort, maisbientt plutt dviter de mal faire. Le mal, voyez-vous, court aprs nousplus vite que la mort1. Cela explique que moi, qui suis vieux et lent, je mesois laiss attraper par le plus lent des deux coureurs, tandis que mes accu-sateurs, vigoureux et agiles, lont t par le plus rapide, qui est le mal.Aussi,maintenant, nous allons sortir dici, moi, jug par vous digne de mort, eux,jugs par la vrit coupable dimposture et dinjustice. Eh bien, je men tiens mon estimation, comme eux la leur. Sans doute, il fallait quil en ft ainsiet je pense que les choses sont ce quelles doivent tre.

    Quant lavenir, je dsire vous faire une prdiction, vous qui mavezcondamn. Car me voici cette heure de la vie o les hommes prdisent lemieux, un peu avant dexpirer. Je vous annonce donc, vous qui mavez faitmourir, que vous aurez subir, ds que jaurai cess de vivre, un chtimentbien plus dur, par Zeus, que celui que vous mavez inflig. En me condam-nant, vous avez cru vous dlivrer de lenqute exerce sur votre vie ; or, cestle contraire qui sensuivra, je vous le garantis. Oui, vous aurez affaire dautres enquteurs, plus nombreux, que je rprimais, sans que vous vous ensoyez douts. Enquteurs dautant plus importuns quils sont plus jeunes. Etils vous irriteront davantage. Car, si vous vous figurez quen tuant les gens,vous empcherez quil ne se trouve quelquun pour vous reprocher de vivremal, vous vous trompez. Cette manire de se dbarrasser des censeurs,entendez-le bien, nest ni trs efficace ni honorable. Une seule est honorable

    1. Rminiscence dun passage de lIliade (IX, 502), o il est dit que les Prires courent aprs leMal qui va plus vite quelles.

  • et dailleurs trs facile : elle consiste, non pas fermer la bouche aux autres,mais se rendre vraiment homme de bien.Voil ce que javais prdire ceux de vous qui mont condamn. Cela fait, je prends cong deux.

    A p o l o g i e d e S o c rat e

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    PLATON, uvres compltes, tome I,texte tabli et traduit par Maurice Croiset Les Belles Lettres, Paris, 1920, p. 168-170

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    Gense de la Tolrance 18

    L e s L o i s

    Livre V

    Primaut de lme.

    LAthnien. Quils coutent donc tous, ceux qui tout lheure men-tendaient parler des dieux et de nos chers anctres ; car de tous les trsorsque lon possde, aprs les dieux, cest lme qui est le plus divin, commetant ce que nous avons de plus personnel. Pour tout homme, tous ses biensforment deux catgories : les biens suprieurs et prfrables sont matres, lesbiens infrieurs et moins excellents sont esclaves ; or, parmi ses biens, on doittoujours prfrer ce qui commande ce qui est asservi. Ainsi donc, quandje dis quon doit honorer lme en second lieu aprs les dieux nos matreset ceux qui leur font cortge, mon exhortation est correcte. Or aucun denous, peut-on dire, nhonore correctement son me ; il le croit seulement ;car cest, je pense, un bien divin que lhonneur, mais rien de ce qui estmauvais nest honorable ; et quiconque estime la grandir par des paroles, desdons ou des complaisances, sans la rendre en rien meilleure de moins bonnequelle tait, celui-l peut croire quil lhonore, mais il nen fait rien.Dabord, peine arriv ladolescence, tout homme sestime capable dejuger de tout, et il simagine honorer son me en la louant, il sempresse dela laisser faire ce qui lui plat ; mais notre prtention actuelle est que, ce

  • faisant, il lui nuit au lieu de lhonorer, comme il doit le faire, disons-nous,en second lieu aprs les dieux. De mme quand un homme, chaque fautequil commet, ne sen estime pas cause, pas plus que de ses maux les plusnombreux et les plus graves, mais se dcharge sur dautres, en se tenant lui-mme chaque fois pour hors de cause, honore-t-il alors son me ? Il le croit,semble-t-il, mais il en est bien loin ; en ralit, il lui nuit. Ce nest pas nonplus quand il sacrifie aux plaisirs contre lavis et la recommandation dulgislateur qualors il lhonore daucune manire ; il la dshonore aucontraire en linfectant de mal et de remords. Et quand au contraire il nen-dure pas de rsister aux preuves recommandes, craintes, souffrances oudouleurs, mais se montre lche, alors non plus il ne lhonore pas par cettelchet ; car toute cette conduite la rend indigne dhonneur. Il ne lhonorepas davantage quand il regarde sans conditions la vie comme un bien ; alorsaussi il la dshonore : lorsque lme tient pour un mal tout ce qui se passechez Hads, il lui cde, au lieu de lui rsister pour linstruire et lui dmon-trer quelle ne sait pas mme si au contraire la socit des dieux de l-basnest pas pour nous le plus grand de tous les biens. Et encore, prfrer labeaut la vertu ce nest l rien dautre que dshonneur rel et total delme. Car ce raisonnement fait le corps plus honorable que lme, en quoiil ment : rien de terrestre, en effet, nest plus honorable que les Olympiens,et celui qui loccasion de lme professe une opinion diffrente ignorequel merveilleux trsor est ce quil nglige. Ne disons pas non plus, quandon brle dacqurir des richesses dune faon malhonnte ou quon nesouffre pas den acqurir ainsi, qualors, comme on le croit, on honore pardes dons sa propre me ; non, il sen faut du tout ; car ce qui en fait lhon-neur et la beaut, on le vend pour un peu dor ; tout lor, en effet, qui setrouve sur la terre ou sous la terre nentre pas en balance avec la vertu. Bref,pour tout rsumer dun mot, si le lgislateur classe dans ses listes certaineschoses comme honteuses et mauvaises, dautres, au contraire, commebonnes et belles, quiconque ne consent pas viter les unes de tous sesmoyens, pratiquer les autres de toutes ses forces, cet homme-l, quel quilsoit, ne se doute pas que par ces agissements il traite son me, ce quil a deplus divin, de la manire la plus dshonorante et la plus ignominieuse. Caron parle de la justice due la malfaisance, mais personne, peut-on dire, ne

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    de Platon Benjamin Constant 19

  • compte avec le plus grave de la peine : le plus grave cest de se rendresemblable ceux qui sont des hommes pervers, et, vu cette ressemblance, defuir les gens de bien, les bons entretiens, den tre coup, pour se coller auxautres, en les poursuivant, dans les relations sociales ; lorsquon sest attach de telles gens, il est fatal que lon fasse et prouve ce que ces gens-l ontpour nature de se faire et de se dire entre eux. Or ce rsultat nest pas justicefaite, car ce sont de belles choses que le juste et la justice ; cest un chti-ment, en effet, qui suit linjustice ; et lavoir subi comme y chapper, cest lamisre ; ou bien on manque la cure ; ou bien, pour que beaucoup dautressoient sauvs, on prit. Notre honneur, tout prendre, cest de suivre lemeilleur et de faire que le moins bon, sil est susceptible de samliorer,atteigne ce but mme aussi compltement que possible.

    Lhonneur est suprieur la richesse.

    Lhomme na donc rien en lui qui soit plus propre que lme viter le mal,dpister et saisir ce quil y a de meilleur au monde, et, aprs sen tre saisi,vivre en cette compagnie le reste de ses jours ; aussi a-t-elle t classeseconde en dignit, et le troisime rang, nimporte qui le reconnatra, appar-tient dans lordre naturel lhonneur du corps. Ici encore il faut examinerles honneurs, voir parmi eux les vrais et ceux qui sont falsifis ; et cest laf-faire du lgislateur. Or, voici lavertissement quil me parat donner sur ce quiles distingue : honorable est le corps non parce quil est beau, ou fort, ourapide, ou grand, ou mme sain encore que beaucoup puissent le penser ni non plus dailleurs pour les qualits opposes ; mais ceux qui atteignentla juste mesure en toutes ces manires dtre sont les plus quilibrs et enmme temps les plus srs de beaucoup ; car si dans le premier cas lmedevient vaine et effronte, dans le second elle devient basse et mesquine. Ilen est de mme pour la possession des richesses et des biens, et elle rentredans le mme rythme dvaluation : lexcs y engendre inimitis et sditionspour les cits ou les individus ; le dfaut, pour lordinaire, les asservit.

    Devoirs envers la jeunesse.

    Quon naille pas sattacher aux richesses cause des enfants, afin de leslaisser le plus riches possible : ni pour eux ni pour la cit ce nest le

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    Gense de la Tolrance 20

  • meilleur. Une fortune qui ne leur attire pas de flatteurs, tout en ne lesprivant pas du ncessaire, voil pour les jeunes la plus musicale et la plusexcellente de toutes : accorde harmonieusement toutes les circonstancesde notre vie, elle la prserve de la douleur. Aux enfants, cest un grandrespect de soi-mme, non de lor, quil faut lguer. A notre ide, cest encorrigeant les impudences de la jeunesse que nous lui lguerons cettevertu ; mais ce qui la produit chez les jeunes, ce nest pas notre admones-tation actuelle, quand nous leur disons pour les admonester que la jeunessedoit respecter tout le monde. Le lgislateur avis invitera plutt leshommes mrs respecter les jeunes, viter par dessus tout quun desjeunes les voie et les entende faire ou dire quelque chose de honteux, carl o les vieillards agissent sans vergogne, les jeunes aussi, fatalement,manqueront le plus de pudeur : ce qui importe lducation des jeunesgens aussi bien qu la ntre, ce nest pas quon donne des avis, mais quetous les avertissements donns dautres soient, manifestement, la rgle denotre propre vie.

    Parents et amis.

    Pour la parent, ceux qui nous lient les dieux de la famille et qui ont lemme sang dans les veines, quiconque les honore et les rvre peut raison-nablement escompter la bienveillance des dieux de la naissance pour laprocration de ses propres enfants. Quant aux amis et camarades, on gagneraleurs bonnes grces dans les relations courantes en attachant aux servicesquils nous rendent plus dimportance et de poids quils ne leur en atta-chent, et en accordant nos propres bons offices lendroit de nos amismoins destime que ne leur en accordent eux-mmes nos amis et noscamarades.

    La cit.

    Envers la cit et les concitoyens, le meilleur de beaucoup est celui qui,plutt quaux luttes olympiques et toutes celles de la guerre et de la paix,choisira de vaincre dans le glorieux service des lois nationales, avec la rpu-tation de les avoir servies pendant sa vie mieux que tous les hommes dumonde.

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  • Les trangers.A lgard des trangers, il faut se mettre dans lesprit que les contrats faitsavec eux ont une saintet particulire ; car toutes les fautes commises par lestrangers et contre eux ont, plus que celles qui se commettent entrecitoyens, une dpendance troite avec un dieu vengeur. Isol quil est, eneffet, sans compagnons ni parents, ltranger inspire plus de piti auxhommes et au dieux ; ds lors, celui qui peut davantage le venger met plusdempressement le secourir, et celui qui le peut minemment, en touteoccasion, cest le dmon ou dieu des trangers, qui fait partie de lescortede Zeus Xnios. Il faut donc lhomme tant soit peu prudent une grandevigilance pour ne commettre aucune faute lgard des trangers au coursde sa vie et dans sa route vers le terme de celle-ci. Or, parmi les fautes quiconcernent les trangers ou les compatriotes, la plus grande, pour touthomme, est celle qui atteint les suppliants ; car le dieu dont le tmoignageappuyait la demande du suppliant pour lui obtenir des garanties, ce dieu-ldevient gardien spcial de la victime, de sorte quil ne souffrira jamais sansvengeance, celui qui a eu cette souffrance en partage.

    Ainsi donc les rapports avec les parents, avec soi-mme et ses biens, avecla cit, les amis et la parent, les relations avec les trangers et les compa-triotes, tout cela a t pass en revue ; ce quil faut tre soi-mme pourmener la plus belle vie, voil ce que maintenant nous devons examinercomme la suite logique : tous les moyens que non plus la loi mais lloge etle blme ducatifs ont de rendre les individus plus dociles et mieux disposs lgard des lois futures, cest ce quil nous faut exposer aprs le reste.

    Idal personnel.

    La vrit vient en tte de tous les biens pour les dieux, de tous les bienspour les hommes ; puisse y avoir part ds le dbut celui qui veut arriver laflicit et au bonheur, afin de vivre le plus longtemps possible selon lavrit. Cet homme-l est sr ; mais il nest pas sr, celui qui aime mentirvolontairement ; quant celui qui aime cela sans le vouloir, cest un fou :aucune des deux espces nest enviable. Car il na jamais damis, celui quinest pas sr ou pas avis, et quand le progrs du temps le fait connatre, ilse mnage pour la dure vieillesse un isolement complet la fin de sa vie, de

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  • sorte que vivants ou non, compagnons et enfants laisseront peu prs aussitotalement sa vie dans la solitude. Il mrite dj quon lhonore, celui quinest coupable daucun crime, mais celui qui ne laisse pas non plus les crimi-nels commettre des crimes est digne dhonneur plus de deux fois autant quele prcdent : car celui-ci ne vaut quun homme, mais celui-l en vautplusieurs autres, lui qui signale aux magistrats linjustice dautrui. Et celuiqui aide les magistrats, dans la mesure des forces, rprimer le dsordre,quon le proclame le grand homme, lhomme accompli de la cit, vainqueurpour la vertu. Cette mme louange doit sappliquer aussi la temprance, la sagesse et tous les autres biens dont la possession permet non seulementde les avoir pour soi mais encore den faire part dautres. Celui qui partagesera honor comme le meilleur ; qui ne le peut, mais le voudrait, on lais-sera le second rang ; quant lgosme, celui qui na jamais de son pleingr lamiti de partager ses biens avec un autre, on le blmera personnelle-ment, mais on ne dprciera pas pour cela le bien possd cause de sonpossesseur, et on sefforcera de lacqurir. Que tout le monde, chez nous, aitlmulation de la vertu sans jalousie. Car ainsi on grandit les cits, en riva-lisant soi-mme avec les autres sans les paralyser par les calomnies ; maislenvieux qui croit ne pouvoir lemporter quen calomniant autrui met lui-mme moins deffort atteindre la vritable vertu, et il rduit au dcoura-gement ses mules par les critiques injustes dont ils se voient lobjet ; et ainsicest toute la cit dont il diminue lentranement dans ce concours de vertuet dont il affaiblit pour sa part la bonne rputation. Il faut donc que touthomme joigne lirascibilit la douceur la plus grande possible.

    Pour les fautes dautrui qui prsentent un danger et peu ou point dutout de chances de gurison, on ne peut sy soustraire quen en triomphantpar une lutte dfensive et en les chtiant inflexiblement, ce quaucune mene peut faire sans une colre gnreuse. Quant celles de tous les coupa-bles que lon peut esprer gurir, il faut savoir dabord quaucun hommeinjuste ne fait le mal de propos dlibr ; personne, en effet, ne sauraitdaucune manire accueillir de gat de cur aucun des maux les plusgrands, surtout dans ce quil a de plus prcieux ; or lme, nous lavons dit,est vraiment pour tout homme le bien le plus prcieux ; donc personne,dans ce quil a de plus prcieux, ne prendra jamais dlibrment le mal le

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  • plus grand, ni ne vivra sa vie durant en cette compagnie. Mais le criminelmrite toute compassion, au mme titre que nimporte quel homme atteintdun mal ; et nous pouvons avoir piti de celui qui a un mal gurissable,retenir et adoucir notre colre, au lieu de rpandre constamment notrehumeur noire, comme une femme acaritre ; mais contre celui qui se livreau dsordre sans contrle ni espoir damendement, il faut dchaner notrecolre ; aussi disons-nous quil convient ncessairement que lhomme debien soit irascible ou bnin selon les occasions.

    Lgosme.

    Le plus grand de tous les maux est inn dans lme de la plupart deshommes et chacun se le pardonne sans chercher aucun moyen dychapper ; cest ce quon entend quand on dit que tout homme est naturel-lement ami de soi-mme et quil est dans lordre que lon doive tre ainsi.Cest en ralit pour chacun, en chaque circonstance, la cause de toutes lesfautes, du fait de lamour excessif de soi-mme. Car celui qui aime saveuglesur ce quil aime, au point de mal juger du juste, du bon et du beau, danslide quil doit toujours prfrer son intrt au vrai ; car ce nest ni soi-mme ni ses biens quon doit chrir si lon veut tre un grand homme : cestle juste, que laction juste soit la sienne ou plutt celle dun autre. En vertude cette mme erreur, tous se sont habitus prendre pour de la sagesse leurignorance foncire ; en sorte que, sans rien savoir ou presque, nous croyonssavoir toutes choses, et faute de laisser les autres faire ce que nous ignorons,nous chouons ncessairement le faire nous-mmes. Aussi tout hommedoit-il fuir lamour excessif de soi-mme et rechercher toujours un meilleurque soi, sans prtexter jamais la honte quil prouve cette occasion.

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    PLATON, uvres compltes, tome XI (2e partie) Les Lois (livres III-VI), texte tabli et traduit par douard Des Places Les Belles Lettres, Paris, 1965, p. 78-85.

  • de Platon Benjamin Constant 25

    Livre IX. Chapitre IVLes sentiments daffection entre amis et les caractres distinctifs de lamitiprocdent, semble-t-il, de lamour quon a pour soi-mme. On admet quelamiti consiste dsirer et faire, pour son ami mme, le bien ou tout aumoins ce qui parat tel. Cest dsirer encore que lami existe et vive pourlui-mme, sentiments qui sont ceux des mres pour leur enfants et des amisquand ils nont que de lgers diffrends. Dautres prtendent que lamiticonsiste vivre ensemble, avoir les mmes gots, partager avec lami lespeines et les joies, tous caractres qui sont encore visibles au plus haut pointchez les mres. Cest par quelques-uns de ces traits quon dfinit lamiti.2. Aussi chacun de ces sentiments se trouve-t-il chez lhomme honnte lgard de lui-mme et chez les autres personnes dans la mesure o elles seregardent comme telles. Car il semble bien, comme nous lavons dit, que lavertu et lhomme vertueux sont la mesure de toutes choses. 3. Ce derniervit daccord avec lui-mme et souhaite toujours les mmes choses celade toute son me. Il dsire donc, pour lui-mme, ce qui est bien et ce quilui parat tel ; il agit en consquence son caractre propre consistant dpenser tous ses efforts pour atteindre le bien et dans son propre intrt,nous voulons dire dans lintrt de la partie pensante de son tre, qui,semble-t-il, constitue chacun de nous. En outre, il veut vivre et se conserver

    A r i s t o t e384-322 av. J.-C. t h i q u e d e N i c o m a q u e

  • et surtout conserver sa facult de penser, car pour lhomme vertueux le faitmme dexister est un bien. 4. Chacun, dailleurs, souhaite pour lui-mmece qui est bien et nul ne dsire, supposer en lui un changement, possdersous cette forme nouvelle tout ce quil possdait auparavant. Or ltre quids maintenant possde le bien, cest Dieu, attendu que ce qui le caract-rise, cest dtre immuable. Aussi chacun de nous est-il constitu essentiel-lement, ou au moins tout particulirement, par sa facult de penser. 5.Lhomme que nous venons de dfinir dsire vivre en intimit avec lui-mme, puisquil y trouve une relle satisfaction. Na-t-il pas plaisir, en effet, se rappeler ses actes passs et lesprance, en ce qui concerne ses actes venir, nest-elle pas conforme au bien, attendu que de pareils sentimentssont pleins dagrment ? Sa rflexion porte sur mille sujets de contempla-tion et dtude et cest surtout en intimit avec lui-mme quil prouve dela douleur et de la joie. Mais ce qui lafflige ou lui procure du plaisir esttoujours identique, loin de changer avec les circonstances diverses. La raisonen est que, pour ainsi dire, il est incapable dprouver des regrets. Commetels sont les sentiments dont lhonnte homme est anim envers lui-mme ;comme, dautre part, il est lgard de son ami dans les mmes dispositionsqu lgard de sa propre personne un ami tant un autre nous-mme ,lamiti semble bien possder quelquun de ces caractres et les amis parais-sent tre ceux en qui on les trouve. 6. Quant la question de savoir si lonpeut, ou non, prouver de lamiti envers soi-mme, laissons-la de ct pourlinstant. Du moins, semble-t-il, chacun peut ressentir de lamiti condi-tion que deux ou plusieurs des caractres indiqus plus haut se trouventrunis ; ajoutons aussi quune amiti porte lexcs est souvent compare celle quon prouve envers soi-mme. 7. Les traits que nous venons desouligner paraissent exister en bien des gens, mme sils ont une naturevicieuse. Est-ce dans la mesure o ils se complaisent en eux-mmes etsimaginent tre honntes quils manifestent quelques-uns de ces traits ?Toujours est-il que ceux qui sont compltement vicieux et sclrats nenprsentent aucun et quils ne peuvent mme pas nous faire illusion. 8. Il enva peu prs ainsi pour tout tre vicieux ; les gens de cet acabit sont endsaccord constant avec eux-mmes ; les impulsions de leurs sens les entra-nent dun ct, leur volont dun autre, comme ceux qui manquent

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  • dempire sur eux-mmes.Au lieu de ce qui leur parat tre le bien, ils pour-suivent lagrable, qui leur est nuisible par surcrot. Dautres, par lchet etpar paresse, sabstiennent dexcuter les actions quils jugent les meilleures ;dautres encore, aprs avoir commis bien des crimes et finissant mme parse prendre en horreur pour leur perversit, fuient la vie et se suppriment deleur propre main. 9. Il arrive galement que ces tres pervers recherchentdes personnes avec qui passer leurs jours, mais avant tout ils se fuient : leurmmoire est charge de trop dactes abominables et, face face avec eux-mmes, ils nenvisagent quun avenir semblable, tandis quen compagniedautres gens ils oublient tout. Comme rien en eux nest susceptible dtreaim, ils nprouvent pour leur propre personne aucun amour. De pareillesgens, par consquent, ne peuvent prouver ni joie ni douleur en unionintime avec eux-mmes : leur me en effet est un lieu de dissensions ; ilarrive quune partie de leur tre souffre par suite de leur perversit, quandelle subit certaines privations, tandis que lautre prouve de lagrment ; ilssont entrans tantt ici, tantt l, et pour ainsi dire tiraills en tous sens. 10.Comme il est impossible dprouver la fois de la peine et du plaisir, poureux laffliction suit de si prs le plaisir et en dcoule quils voudraient bienne pas lavoir prouv. Les mchants ne sont-ils pas accabls de remords ?Aussi le mchant parat-il, mme lendroit de sa propre personne,nprouver aucune sympathie, puisquil na rien en lui qui soit aimable.Comme un pareil tat est le comble du malheur, nous devons de toutes nosforces fuir la perversit et tendre lhonntet. Dans ces conditionslhomme pourra tre anim de sentiments amicaux son propre endroit etdevenir un ami pour autrui.

    IX. Chapitre VLa bienveillance, tout en prsentant des analogies avec lamiti, sendistingue nanmoins. La premire peut sadresser mme des inconnus etdemeurer cache, au contraire de lamiti. Sur ce point nous nous sommesdj exprim. Elle nest pas non plus laffection, car elle nimplique nieffort, ni lan, tous caractres qui accompagnent laffection. 2. Disonsencore que cette dernire suppose des relations habituelles, tandis que labienveillance peut natre mme subitement, comme on le voit en ce qui

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  • concerne les athltes. On prouve pour eux de la bienveillance ; notrevolont sassocie la leur, sans toutefois nous faire participer leurs actes,car, ainsi que nous lavons dit, la bienveillance nat subitement et ne nousfait aimer les tres que superficiellement. 3.Aussi semble-t-elle tre lori-gine de lamiti, comme lorigine de lamour se trouve le plaisir qui natde la vue. Nul ne ressent lamour, en effet, sans avoir t agrablementsduit par la forme extrieure ; toutefois, celui qui tire son agrment de labeaut nest pas pour autant en tat daimer, il lui faut en outre prouver leregret de labsence et le dsir de la prsence. De mme, il se rvle impos-sible que lamiti prenne naissance, si elle na pas t prcde de la bien-veillance ; toutefois, les gens bienveillants ne ressentent pas lamiti pourautant. Ils dsirent seulement le bien de ceux qui sadresse leur bien-veillance, mais ils ne voudraient pas les aider effectivement ni se donner lapeine leur sujet. Aussi est-ce uniquement par mtaphore quon peutappeler la bienveillance une amiti inactive ; mais si elle se prolonge dans letemps et si des relations familires stablissent, elle peut devenir une amitidistincte de celle qui se fonde sur lutilit ou lagrment. Ce nest pas deces motifs que procde la bienveillance : lhomme qui a reu un bienfait etqui rpond par de la bienveillance aux bons offices, ne fait que seconformer son devoir ; quant celui qui dsire le bonheur dautrui danslespoir de retirer pour son propre compte de nombreux avantages, sa bien-veillance porte, semble-t-il, sur sa propre personne bien plus que sur celledautrui. De mme, on ne doit pas donner le nom dami quiconque, enprodiguant ses attentions, na en vue que lutilit. 4. En un mot, la bien-veillance provient de quelque vertu et de quelque honntet ; elle apparatquand une personne nous semble honnte, ou courageuse, ou doue dequalits de cette sorte, comme il arrive couramment pour les athltes, ainsique nous lavons dit.

    IX. Chapitre VILa concorde, elle aussi, parat tre un des aspects de lamiti ; toutefois ilimporte de la distinguer de lidentit dopinion, cette dernire pouvantexister entre personnes qui ne se connaissent pas les unes et les autres. Nousne disons pas non plus que la concorde rgne entre les gens qui pensent de

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    mme sur nimporte quelle question, par exemple sur les phnomnesclestes, car il ny a rien qui se rapporte lamiti dans une pareille identitde pense. En revanche, on dit que des tats prsentent des exemples deconcorde, quand on y constate une seule et mme manire de voir sur lesintrts gnraux, quand on y prend les mmes dcisions et quon y excutece que lon a jug bon dun commun accord. 2.Ainsi cette identit de senti-ments sexerce dans le domaine de laction. Encore faut-il noter que lesactes raliser doivent tre importants, susceptibles dintresser les deuxpartis ou la totalit des individus. Par exemple la concorde existe dans lestats, quand tous sont daccord pour accepter les magistratures lectives,lalliance avec les Lacdmoniens ou lautorit de Pittakos, si celui-ci yconsentait. Mais quand chacun veut tre pour son compte la tte de ltat,comme il arrive dans les Phniciennes, on voit se produire des dissensions.On ne peut appeler concorde la comptition pour un mme objet, quelquil soit dailleurs, au profit des deux partis ; il faut encore que le sentimentsoit identique dans le mme moment, par exemple si le peuple et leshonntes gens sont daccord pour confier laristocratie le gouvernementde ltat. De la sorte, tous obtiennent ce quils dsirent. La concorde paratdonc tre une amiti politique et cest dans ce sens quon emploie le mot.Elle sexerce dans le domaine des intrts communs et de la vie en socit.3. Un accord de cette sorte ne peut exister quentre honntes gens : ils setrouvent en harmonie non seulement avec eux-mmes, mais entre eux,puisque, pour ainsi dire, lobjet de leur activit est identique. Les gens decette sorte sont fermes dans leur volonts, qui ne sont pas soumises unmouvement de flux et de reflux, comme les eaux de lEuripe ; ils veulent lejuste et lutile et cest quoi ils tendent et dun commun accord. 4. Enrevanche, cette concorde ne peut exister entre gens malhonntes, tout lemoins ne peut-elle tre que trs rduite. Ne leur est-il pas difficile dtreunis damiti ? Pour ce qui est de leurs propres avantages, ils cherchent lemporter sur les autres ; mais en ce qui concerne les tches difficiles et lescharges publiques, ils se laissent volontiers distancer. Et quand chacun pour-suit son intrt personnel, on en arrive exercer sur le voisin une vritableinquisition et lui barrer la route. Comme on ne veille pas aux intrts deltat, celui-ci dprit. Il en rsulte des conflits entre citoyens, car on veut

  • user de contrainte les uns lgard des autres, tout en se refusant person-nellement excuter ce qui est juste.

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    ARISTOTE, thique de Nicomaque,traduction, prface et notes par J.Voilquin Garnier-Flammarion, Paris, 1965, p. 241-245.

  • Chapitre VI1. Nous avons indiqu prcdemment quelles doivent tre les limites dunombre des citoyens exerant le droit de cit : disons maintenant quellessont les qualits quils doivent naturellement possder. On peut sen faireune ide approximative en portant ses regards sur les tats de la Grce lesplus clbres et sur les diverses nations qui se partagent toute la terrehabite. Les peuples qui habitent les pays froids et les diffrentes contres delEurope sont gnralement pleins de courage, mais ils sont infrieurs sousle rapport de lintelligence et de lindustrie. Cest pour cette raison quilssavent mieux conserver leur libert, mais ils sont incapables dorganiser ungouvernement, et ils ne peuvent pas conqurir les pays voisins. Les peuplesde lAsie sont intelligents et propres lindustrie, mais ils manquent decourage, et cest pour cela quils ne sortent pas de leur assujettissement etde leur esclavage perptuels. La race des Grecs, occupant des contresintermdiaires, runit ces deux sortes de caractres : elle est brave et intelli-gente.Aussi elle demeure libre, elle conserve le meilleur des gouvernements,et mme elle pourrait soumettre son obissance toutes les nations, si elletait runie en un seul tat.2. On observe la mme diffrence entre les peuples grecs, compars les unsaux autres, sil sen trouve qui nont reu de la nature quune seule de ces

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    A r i s t o t e

    L a Po l i t i q u e

  • deux qualits ; dautres les ont reues toutes les deux dans un heureuxmlange. Il est donc vident quil faut que les hommes soient intelligents etbraves, si lon veut que le lgislateur puisse les conduire facilement lavertu. Cest ce que disent quelques crivains politiques, lorsquils prten-dent que les guerriers qui sont les gardiens de ltat, doivent tre bien-veillants pour ceux quils connaissent, et intraitables pour ceux quils neconnaissent pas. Cest le cur qui produit lamiti : cest l que se trouvecette facult de lme qui fait que nous aimons.3. La preuve, cest que le cur se soulve bien plus contre des amis et desintimes que contre des inconnus, quand il se croit mpris. Cest donc avecraison quArchiloque, se plaignant de ses amis, dit son cur :

    Nes-tu pas outrag par un de tes amis ?Le principe de la domination part de cette mme facult chez tous leshommes ; le cur est imprieux ; il ne se soumet point. On a tort nanmoinsde dire que les hommes braves sont intraitables envers les inconnus ;il ne faut ltre contre personne, et les curs magnanimes ne sont farouchesqu lgard de linjustice. Ils prouvent une indignation plus vive contre unami, comme nous lavons dj dit, sils croient quil joint linjustice loutrage.4. Et ce nest pas sans raison : lorsquils ne sattendent qu de bons procds,ils sen voient privs indpendamment du prjudice qui leur est caus.Voil pourquoi lon a dit : La haine fraternelle est la plus implacable, et :Qui chrit lexcs sait har lexcs1.Ainsi le classement des citoyens qui peuvent avoir part au gouvernement,leur nombre et les qualits quon doit exiger deux, ltendue du territoireet les conditions quil doit runir, se trouvent peu prs dtermins ; car ilne faut pas chercher dans les choses qui ne peuvent sexpliquer qu laidedu langage, la mme prcision que dans celles qui sadressent directementaux sens.

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    ARISTOTE, La Politique,traduction franaise de Thurot, Librairie Garnier Frres, Paris, p. 162-164.

    1. Cette pense et celle qui prcde sont tires de deux tragdies dEuripide que nous navons plus.

  • 1. La pratique des philosophes nest pas conforme leurs paroles ? Mais cestdj une sorte de pratique, et excellente, que leurs paroles et leurs hautesconceptions ; car si leurs actes taient la hauteur de leurs paroles, quest-cequi serait plus heureux que ces hommes ? Mais il ny a pas lieu de mpriserles mots vertueux et les curs pleins de penses vertueuses. Sadonner desmditations salutaires, mme sans rsultat pratique, est louable.2. Est-il surprenant quon ne parvienne pas au sommet, quand on escaladedes pentes escarpes ? Si tu es un homme, admire jusque dans les chutes lesgrands efforts. Cest une noble entreprise de mesurer ses efforts, non pas ses forces personnelles, mais celles que comporte sa nature, de viser ausommet et de concevoir des progrs irralisables mme pour de grandscurs.3. Celui qui a pris les rsolutions suivantes : Moi, je ferai la mme figuredevant la mort, que jen entende parler ou que je la voie. Moi, je mesoumettrai toutes les tches, si rudes soient-elles, lme tayant le corps.Moi, je mpriserai tout autant les richesses prsentes ou absentes, sans treplus triste si elles sont chez les autres, ni plus fier si elles menvironnent deleur clat. Moi, je ne mapercevrai pas de Fortune, quelle sapproche ou seretire. Moi, je regarderai toutes les terres comme miennes, les miennescomme celles de tous. Moi, je vivrai avec la pense que je suis n pour

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    S n q u e5 av. J.-C.-65D e l a v i e h e u r e u s e

  • dautres et jen remercierai la nature. Comment, en effet, aurait-elle pumieux sauvegarder mes intrts ? Elle a donn moi seul tous, tous moiseul.4.Tout ce que j'aurai, je nen ferai ni conomie sordide, ni gaspillage. Rienne me paratra mieux en ma possession que ce que jaurai donn bonescient. Je nvaluerai les bienfaits ni au nombre, ni au poids, mais unique-ment daprs lestime que jaurai pour le bnficiaire. Jamais ce ne sera trop mes yeux, si loblig le mrite. Je ne ferai rien pour lopinion, tout pourma conscience. Je croirai que tout le monde me regarde alors que je seraiseul tmoin de mes actes.5. Je naurai dautre but en mangeant et en buvant que dapaiser mes besoinsnaturels, non de me remplir le ventre et de le vider. Agrable mes amis,doux et indulgent envers mes ennemis, je me laisserai flchir avant dtrepri et jirai au devant des requtes honorables. Je saurai que ma patrie estlunivers et que les dieux y prsident, quils se tiennent au-dessus et autourde moi comme censeurs de mes faits et dits. Et lorsque la nature redeman-dera mon souffle ou que ma raison le rejettera hors de moi, je pourrai, enmen allant, me rendre ce tmoignage que jai aim une consciencehonnte, des gots honntes, que je nai attent la libert de personne,encore moins la mienne. Celui qui concevra, adoptera, essaiera de suivreces rsolutions et marchera vers les dieux, ah ! celui-l, mme sil ne russitpas, a succomb du moins de nobles efforts1.

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    SNQUE, Dialogues, tome second,texte tabli et traduit par A. Bourgery Les Belles Lettres, Paris, 1972, p. 24-25.

    1. Ovide, Les Mtamorphoses, II, 328.

  • Chapitre V1. Nous avons vu ce quest la colre, si un autre tre que lhomme en estsusceptible, en quoi elle diffre de lirascibilit, quelles en sont les formes ;cherchons maintenant si la colre est dans la nature, si elle est utile et silfaut en garder quelque chose.2. Si elle est dans la nature, cest ce que nous verrons en tudiant lhomme.Quy a-t-il de plus doux que lui, quand son tat mental est bien quilibr,de plus cruel que la colre ? Quy a-t-il de plus affectueux que lui, de plushaineux que la colre ? Les hommes ont t faits pour sentraider, la colrepour dtruire ; ils recherchent la socit, elle lvite ; lhomme veut tre utile,la colre nuisible, lun secourir mme les trangers, lautre frapper mme lesamis les plus chers ; il est prt se sacrifier aux intrts dautrui, elle se jette-rait dans le pril, pourvu quon y tombe avec elle.3. Peut-on mconnatre plus compltement la nature quen assignant la meilleure et la plus acheve de ses uvres ce vice farouche et perni-cieux ? La colre, nous avons dit, est avide de chtiment, et lexistence duntel dsir dans un cur humain na rien de naturel. La vie humaine estfonde sur la bienfaisance et la concorde, et ce nest pas par la terreur, maispar une affection rciproque quelle forme des liens pour lunion et lasolidarit.

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    S n q u e

    D e l a c o l r e

  • Chapitre VI1. Comment ! Une punition ne sera pas parfois ncessaire ? Pourquoi pas ?Mais quelle soit exclusivement dicte par la raison. Car celle-ci ne nuit pas,elle gurit sous couleur de nuire. De mme que nous passons au feu, pourles redresser, certains javelots tordus et que nous les serrons en y mettant descoins non pour les briser, mais pour les allonger, de mme par la souffrancephysique et morale nous corrigeons les caractres dpravs.2.Voyez le mdecin : dabord, dans les affections lgres, il cherche ne pasmodifier sensiblement les habitudes journalires, rgler simplement lali-mentation, les boissons, les exercices et rtablir la sant uniquement enchangeant la faon de vivre. Aprs ce sont les restrictions qui peuvent tresalutaires. Si restreindre et rgler ne donnent aucun rsultat satisfaisant, ilsupprime et retranche un certain nombre de choses ; si cela ne russit pasencore, il met la dite, il soulage le corps par labstinence ; si les moyensbnins chouent, il ouvre la veine, il porte le fer sur les membres sils sontsusceptibles de contaminer les parties voisines et de propager la maladie ;aucun traitement ne parat trop dur, sil a pour effet de sauver le malade.3. Cest ainsi que doit agir le protecteur des lois, le dirigeant dune cit : tantquil le peut, il traite les esprits par des paroles, et encore assez douces, defaon persuader chacun de faire son devoir, lui inspirer le dsir du bienet de la justice, faire natre la haine des vices et lestime des vertus ; quilpasse ensuite un langage plus svre pour avertir encore et rprimander,quil en vienne en dernier lieu des chtiments et tout dabord des peineslgres, auxquelles on puisse mme surseoir ; que les derniers supplicessoient rservs aux derniers des criminels, de faon quil ne prissepersonne, moins que prir ne soit un bien mme pour celui qui prit.4. La seule diffrence avec les mdecins, cest que ceux-ci procurent une findouce ceux qui ils nont pu donner la vie, lexcuteur des lois aucontraire entoure la mort du condamn dun appareil dshonorant ; ce nestpas quil trouve un plaisir dans le chtiment (loin du sage une pareillebarbarie !), mais ainsi les supplicis seront un exemple et puisquils nont pasvoulu se rendre utiles qui que ce soit, ils le seront du moins par leur mort ltat. Donc la nature humaine nest pas avide de chtier, la colre nestpas non plus dans la nature humaine, puisquelle est avide de chtier.

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  • 5. Et japporterai ici un argument de Platon (quel mal peut-il y avoir eneffet utiliser les philosophes des autres coles dans la mesure o ils sontntres ?) : Un honnte homme, dit-il, ne blesse pas. Le chtiment blesse,donc le chtiment ne convient pas un honnte homme, la colre pasdavantage, puisque le chtiment convient la colre. Si un honnte hommenaime pas chtier, il naimera pas non plus cette passion pour qui le chti-ment est un plaisir, donc la colre nest pas naturelle.

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    SNQUE, Dialogues, tome premier, De Ira ,texte tabli et traduit par A. Bourgery, Paris Les Belles Lettres, 1972, p. 7-9.

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    p t r e X C V L u c i l i u s

    Voici une autre question : comment il faut vivre avec les hommes. Quefaisons-nous ? Quels prceptes donnons-nous ? De ne point verser de sanghumain ? Cest peu de chose de ne point nuire celui que nous devrionsaider ? la belle louange un homme dtre doux envers un autrehomme ! Lui enseignerons-nous tendre la main celui qui a fait naufrage ; montrer le chemin celui qui est gar, et partager son pain avec unhomme qui meurt de faim ? Pourquoi mamuserais-je dduire tout cequil faut faire ou viter, puisquen peu de mots je puis enseigner tous lesdevoirs de lhomme en cette forme ? Ce monde, que tu vois qui enfermeles choses divines et les choses humaines, nest quun. Nous sommes lesmembres de ce grand corps. La nature nous a rendus tous parents en nousengendrant dune mme matire et pour une mme fin. Elle nous a inspirun amour mutuel et nous a tous rendus sociables. Cest elle qui a tabli lajustice et lquit ; selon ses constitutions, cest un plus grand mal de faireune injure que den recevoir ; cest par son ordre que les mains doivent tretoujours prtes donner secours. Ayons ce vers dans la bouche et dans lecur :

    Je suis homme et ne tiens rien dhumain hors de moi.Nous sommes ns pour vivre en commun ; notre socit est une vote

    de pierres lies ensemble, qui tomberaient, si lune ne soutenait lautre.

  • Aprs avoir parl de nos devoirs envers les dieux et envers les hommes,voyons comment il faut user des choses. Cest en vain que nous avons parldes prceptes, si premirement nous ne savons quels sentiments nous devonsavoir de chaque chose, comme de la pauvret, des richesses, de la gloire, delinfamie, de la patrie, de lexil. Jugeons de tout cela en particulier sans nousarrter lopinion commune ; voyons ce que cest, sans demander commentil sappelle. Mais passons aux vertus. On nous dira que nous devons faire tatde la prudence, embrasser la constance, aimer la temprance, et nous rendre,sil est possible, la justice plus familire que les autres vertus. Mais ce nestrien faire si nous ne savons ce que cest que vertu ; sil ny en a quune seuleou plusieurs ; si elles sont spares ou jointes ensemble ; si, lorsquon enpossde une, on possde aussi les autres ; quelle diffrence elles ont entreelles. Il nest pas ncessaire quun artisan sinforme de tout ce qui regardeson art, quil sache quand il a commenc, non plus quun baladin connaisselorigine de sa danse. Tous ces arts savent assez ce quils sont ; il ne leurmanque rien, parce quils ne stendent pas au-del de la vie. Mais la vertuest oblige la connaissance delle-mme, et de toute autre chose. Il fautlapprendre premirement, pour apprendre ensuite quelle volont nousdevons avoir. Car laction ne sera pas juste, si la volont ne lest pas aussi,puisque cest elle qui produit laction ; et cette volont ne sera pas juste, silhabitude de lme, do elle procde, nest pas juste ; enfin, lhabitude delme ne sera point parfaite, si elle ne connat bien toutes les rgles de la vie,si elle ne juge sainement de toutes choses, et si elle ne les rduit leur justevaleur.

    La tranquillit nest que pour ceux qui se sont affermis en des senti-ments certains et immuables ; les autres quittent, puis se remettent, flottanttoujours entre lapptit et le dgot, parce quils se conduisent par lopiniondu peuple, qui est un guide fort incertain. Pour vouloir toujours une mmechose, il faut vouloir ce qui est vritable. Mais, pour le connatre, on a besoindes maximes gnrales de la philosophie, qui contiennent tout ce quiregarde la vie, les choses bonnes et les mauvaises, les honntes, les dshon-ntes, les justes et les injustes, la pit, limpit, les vertus et lusage desvertus, les commodits, la rputation, les charges, la sant, les forces, labeaut, et la subtilit de sens.Tout cela veut tre estim selon sa valeur, pour

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  • savoir le compte que lon en doit faire. Mais on estime certaines choses plusquelles ne valent, et lon sy trompe si fort que celles quon prise davantage,comme les richesses, la faveur, lautorit, ne mritent pas dtre estimes uneobole.Vous nen sauriez connatre la valeur, si vous ne regardez la rgle quiles compare et les estime entre elles. Comme les feuilles ne peuventdemeurer vertes, si elles ne sont attaches une branche do elles tirentleur nourriture, de mme les prceptes tant seuls perdent leur force, car ilsveulent tre soutenus. Davantage, ceux qui rejettent les maximes gnrales,ne prennent pas garde quils les tablissent en voulant les ruiner. Car quedisent-ils en effet ? Que les prceptes instruisent assez de quelle manire ondoit vivre, et que partant les maximes, cest--dire les dogmes de la sagessesont superflus. Mais ce discours mme est un dogme, comme si je disaismaintenant quil faut quitter les prceptes et sattacher seulement auxmaximes gnrales, je donnerais un prcepte en disant quil faut quitter lesprceptes. Il y a des choses qui ont besoin des avis de la philosophie, dau-tres de ses preuves, et dautres encore, qui sont tellement embarrasses, qupeine les peut-on claircir avec beaucoup de travail et de subtilit. Si lespreuves sont ncessaires, les maximes le sont aussi, parce quelles tablissentla vrit par la force des preuves. Il se trouve des choses qui sont envidence, dautres qui sont obscures. Les videntes tombent sous les sens, lesobscures sont hors de leur porte. Comme la raison nest pas occupe auxchoses videntes, et que son principal emploi est en celles qui sont obscures,il faut apporter des preuves pour claircir ces obscurits, ce quil est impos-sible de faire sans les maximes. Ces maximes sont ncessaires. Ce qui fait ennous le sens commun, fait aussi le sens parfait, savoir : la connaissance deschoses qui sont certaines, sans laquelle notre esprit est toujours flottant. Parconsquent, les rgles gnrales sont ncessaires, puisquelles arrtent enfixant nos opinions. Enfin, quand nous avertissons quelquun de considrerson ami comme soi-mme, et de penser que son ennemi peut devenir sonami, afin dexciter son amour et de modrer sa haine, nous ajoutons ordi-nairement que cela est juste et honnte. Or est-il que la raison sur laquelleles maximes sont tablies comprend tout ce qui est juste et honnte ;partant, la raison est ncessaire, sans laquelle rien ne peut tre juste nihonnte. Mais il faut joindre lun et lautre ensemble, car les branches ne

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  • peuvent vivre sans la racine, et la racine se conserve parce quelle produitau-dehors. Chacun sait combien les mains sont ncessaires ; on voit mani-festement le service quelles nous rendent ; le cur, toutefois, dont les mainsreoivent la vie, la force et le mouvement, est cach. Jen puis dire autantdes prceptes ; ils sont vidents ; mais les maximes de la sagesse sont caches.Comme il ny a que ceux qui sont initis dans les mystres qui en sachentles secrets, de mme lon ne communique les vrits caches quauxpersonnes qui sont entres dans le sanctuaire de la philosophie ; mais toutessortes de gens ont connaissance des prceptes et de semblables instructions.

    Posidonius estime non seulement que les prceptes sont ncessaires,mais que la persuasion, la consolation et lexhortation le sont aussi. Il y aajout encore la recherche des causes que nous pouvons appeler tymo-logie, puisque les grammairiens, qui sont les matres de la langue latine,autorisent, par leur exemple, lusage de ce mot. Il dit que la description dechaque vertu en particulier serait fort utile. Cest lthologie de Posidonius ;dautres lappellent caractre, cest--dire la marque essentielle dune vertuo dun vice qui fait connatre la diffrence quil y a entre les choses qui seressemblent. Cela a le mme effet que les prceptes ; car en donnant desprceptes lon dit :Vous ferez cela si vous voulez tre temprant ; en faisantune description, lon dit : Le temprant fait ceci, il sabstient de cela. Savez-vous en quoi ils diffrent ? Lun donne des prceptes de vertus, lautre enprsente le modle. Ces descriptions, mon avis, ou ces reprsentations sontfort utiles ; car si nous proposons des choses dignes de louange, il se trouverades gens pour les imiter.Vous croyez quil vous sera utile dapprendre toutesles marques auxquelles on connat un bon cheval, afin que vous ne soyez pastromp quand vous en voudrez acheter un, ou que vous ne perdiez pas votrepeine en faisant un mauvais choix : combien est-il plus avantageux deconnatre les marques dune belle me, lesquelles on peut prendre sur autrui,et puis se les appliquer.

    Un coursier gnreux, bien fait, dillustre race,Des fleuves menaant tente londe et la passe ;Il craint peu les dangers, moins encore le bruit ;Aime faire un passage quiconque le suit :Va partant le premier, encourage la troupe.

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  • Il a tte de cerf, larges flancs, large croupe,Crins longs, corps en bon point ; la trompette lui plat :Impatient du frein, inquiet, sans arrt,Loreille lui raidit, il bat du pied la terre,Ronfle et ne semble plus respirer que la guerre.Virgile fait, sans y penser, la peinture de lhomme de cur. Pour moi,

    je ne ferais pas un autre portrait dun grand personnage, si javais repr-senter Caton, qui, parmi le tumulte des guerres civiles, ne seffraya jamais,qui, pour les prvenir, alla le premier attaquer les armes qui staient avan-ces jusquaux Alpes ; je ne lui donnerais pas un autre visage, ni une autrecontenance. On ne pourrait pousser une affaire plus avant que fit ce grandhomme, lequel sleva en mme temps contre Csar et contre Pompe,tandis que tout le monde se partageait en faveur de lun ou de lautre ; il lesdfia tous deux et fit voir que la rpublique ntait pas entirement aban-donne. Ce serait peu de chose pour Caton, de dire de lui : Il ne craint pointles faux bruits ; car il ne sen tonna point, encore quils fussent vritables ettout proches ; il osa bien dire en prsence de dix lgions et des troupes auxi-liaires des Gaulois et des Barbares, que la rpublique ne devait point perdrecur, et quil fallait tenter toutes choses pour viter la servitude, laquelle, entous cas, serait plus honnte, tant en ouvrage de la fortune, que si elle taitvolontaire. Combien de vigueur et de courage ; combien de fermet dans cegrand homme, tandis que tout le monde tremble de peur. Il sait quil est leseul de qui la condition ne court point de risque. Que lon ne demande passi Caton est libre, mais sil est avec des personnes libres ; de l vient quil necraint ni le pril ni les armes.

    Aprs que jai admir la constance dun si grand personnage qui nesbranla jamais devant les ruines publiques, je prends plaisir dire :

    On voit dans ces regards une brillante ardeur,Et dans ses mouvements la fiert de son cur

    Certainement il serait de grande utilit de raconter quelquefois quelsont t les hommes vertueux, mme de reprsenter les traits de leur visage.Il faudrait parler de cette gnreuse plaie de Caton, qui lui ta la vie en lui

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  • conservant la libert ; de la sagesse de Llie et de lamiti qui fut entre lui etScipion ; des beaux faits de lautre Caton, tant de la ville que de dehors ; destables que Tubron fit couvrir de peaux de boucs au lieu de tapis, et de lavaisselle de terre quil fit servir au festin qui fut clbr devant le temple deJupiter. Ntait-ce pas consacrer la pauvret dans le Capitole ? Quand jenaurais que cette action pour le mettre au rang de Caton, ne serait-ce pasassez ? Ce fut une censure publique quil fit, et non un festin. Que les ambi-tieux connaissent peu en quoi consiste la gloire, et par quels moyens on lapeut acqurir ! Rome vit ce jour-l les meubles de plusieurs citoyens, etnadmira que ceux de Tubron. Leurs vases dor et dargent ont t brlset refondus mille fois depuis ; mais la vaisselle de terre durera dans tous lessicles.

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    de Platon Benjamin Constant 43

    uvres compltes de Snque le Philosophe avec la traduction en franais, publies sous la direction de M. Nisard, Paris, Chez Firmin Didot frres,fils et Cie, Libraires, Imprimeurs de lInstitut de France, 1869, p. 778-782.

  • Gense de la Tolrance 44

    p i c t t e55-135 ou 138E n t r e t i e n s

    C o n t r e l e s g e n s d i s p u t e u r s e t b r u t a u x

    Lhomme de bien sait viter les disputes.

    Lhomme de bien ne se dispute lui-mme avec personne et, autant quil lepeut, en empche les autres. Un exemple de ce fait soffre encore nous icicomme ailleurs : cest la vie de Socrate, qui non seulement fuyait person-nellement toute occasion de dispute, mais empchait aussi les autres de sedisputer.Vois, dans le Banquet de Xnophon, combien de disputes il a misfin, et comme aussi il a montr de la patience avec Thrasymaque, avec Polos,avec Callicls1, comme il en a montr avec sa femme et avec son fils, quandce dernier essayait de le rfuter par des sophismes2. Cest quil tait bienfermement convaincu que nul ne peut rgir la facult matresse dautrui.Aussi ne voulait-il rien de plus que ce qui tait vraiment sien. Et quest-ce dire ?

    Il agit toujours en accord avec sa nature.

    Cela ne consiste pas faire quun tel agisse suivant sa nature, car ce nest ennotre pouvoir ; mais, tandis que les gens soccupent de leurs propres affairescomme ils lentendent, il sagit nanmoins de se comporter selon la nature

    1. Cf. Platon, Rpublique et Gorgias.2. Xnophon, Mmorables, II, 2.

  • et dy persvrer, de se borner ses activits propres de faon que les autresse trouvent leur tour en accord avec la nature. Car tel est le but que sepropose toujours lhomme de bien. Se propose-t-il grer une prture ? Non,mais, si elle lui est donne, de veiller dans cette situation sur sa facultmatresse. Se propose-t-il de se marier ? Non, mais, si le mariage lui choit,de veiller se garder, dans cette situation, en accord avec la nature. Quant vouloir que son fils ou sa femme ne commettent pas de fautes, cest vouloirque les choses qui ne dpendent pas de nous en dpendent. Et lducationphilosophique consiste connatre ce qui est ntre et ce qui ne lest point.

    Le sage nest jamais malheureux.

    Y a-t-il donc place encore pour la dispute chez un homme qui est danscette disposition de lme ? Stonne-t-il de quelque vnement que cesoit ? Cela lui parat-il extraordinaire ? Nattend-il pas de la part desmchants des traitements plus fcheux et plus pnibles que ceux qui luiarrivent ? Ne compte-t-il pas comme autant de gagn tout ce quils ne luifont pas subir de pire ?

    Un tel ta injuri. Grand merci quil ne mait pas frapp. Mais il ta frapp aussi. Grand merci quil ne mait pas bless. Mais il ta bless aussi. Grand merci quil ne mait pas tu.Quand donc ou de qui a-t-il appris que lhomme est un tre civilis1,

    quil aime son prochain, que linjustice par elle-mme cause un grand tort celui qui la commet2 ? Ds lors, sil na pas appris cela et sil nen est pasconvaincu, pourquoi ne suivrait-il pas ce qui lui parat tre son intrt ?

    Mon voisin ma lanc des pierres. Est-ce donc toi qui a commis une faute ? Mais mon mobilier a t bris. Es-tu donc un meuble, toi ? Non, mais une personne. Alors, quel

    C o n t r e l e s g e n s d i s p u t e u r s e t b r u tau x

    de Platon Benjamin Constant 45

    1. Platon, Sophiste, 222 b.2. Platon, Criton, 49 b.

  • moyen de dfense test donn contre cette agression ? Es-tu un loup, ce serade rendre morsure pour morsure et de lancer aux autres plus de pierresquils ne ten ont lanc. Mais si tu cherches agir comme un homme,examine tes rserves, vois quelles facults tu avais en venant ici. Serait-ce lafrocit ? Serait-ce la rancune ? Quand donc un cheval est-il misrable ?Quand il est priv de ses facults naturelles ; non pas lorsquil ne peut paschanter comme le coucou, mais lorsquil ne peut pas courir. Et le chien ?Serait-ce lorsquil ne peut pas voler ? Non, mais quand il ne peut pas suivre la piste. De mme, par consquent, nest-il pas vrai quun homme aussi estmalheureux, non pas sil ne peut trangler des lions ou treindre des statues(car lhomme nest pas venu au monde pourvu par la nature de facultspour cela), mais sil a perdu sa bont dme ou sa fidlit ?

    Juger un homme sur son caractre.

    Cest propos de cet homme-l quil faudrait se rassembler pour gmir dece quil est venu au monde pour tant de maux , non, par Zeus, pourlhomme qui est n ou qui est mort , mais pour lhomme qui a le malheurde perdre de son vivant ce qui est son bien propre, non pas son patrimoine,son bout de champ, sa maisonnette, son htellerie et ses pauvres esclaves(car, de tout cela, il nest rien qui appartienne personnellement lhomme :ce sont toutes choses trangres, asservies, dpendantes de leurs matres, quiles donnent tantt lun, tantt lautre), mais bien les qualits caractris-tiques de lhomme, les empreintes que lon porte dans son esprit quand onvient au monde, semblables celles que nous cherchons sur la pice demonnaie : si nous les y trouvons, nous acceptons ces pices, sinon nous lesrejetons : De qui ce sesterce porte-t-il lempreinte ? De Trajan ? Apporte.De Nron ? Jette-le, il ne passe pas, il ne vaut rien. De mme aussi dans lecas prsent. Quelles empreintes portent ses jugements ? Douceur, sociabi-lit, patience, amour du prochain. Apporte, je laccepte, jen fais monconcitoyen, je laccepte pour voisin, pour compagnon de traverse. Voisseulement sil ne porte pas lempreinte de Nron. Est-il irascible, rancunier,toujours mcontent de son sort ? Si lide le prend, il brise la tte des gensquil rencontre. Pourquoi disais-tu donc que cest un homme ? Serait-cesur la simple forme extrieure que lon juge chacun des tres ? A ce compte,

    p i c t t e

    Gense de la Tolrance 46

  • on peut dire aussi quun morceau de cire est une pomme. Il faut encorequil en ait lodeur et le got : la forme extrieure ne suffit pas. Par cons-quent, pour lhomme non plus, le nez et les yeux ne suffisent pas, mais ilfaut que ses jugements soient humains. Cet individu nentend pas raison, ilne comprend pas quand on le rfute : cest un ne. Chez lui le sens de lapudeur est mort : cest un tre inutile, tout plutt quun homme. Cet autrecherche rencontrer quelquun pour lui donner une ruade ou le mordre,de telle sorte que ce nest ni un mouton ni un ne, mais quelque btesauvage.

    Ne point se proccuper de lopinion.

    Eh quoi ! Veux-tu que je me fasse mpriser ? Par qui ? Par des hommes qui sy connaissent ? Et comment des

    hommes qui sy connaissent pourront-ils mpriser celui qui est doux etrserv ? Par des gens qui ne sy connaissent pas ? quoi bon ten proc-cuper ? Pas plus quun homme du mtier ne se proccupe des gens quinentendent rien son art.

    Mais ils nen seront que beaucoup plus acharns contre moi. Que veux-tu dire par contre moi ? Peut-on nuire ta personne,

    ou tempcher de faire, des reprsentations qui soffrent toi, un usageconforme la nature ?

    Non. Pourquoi donc te troubler encore et pourquoi veux-tu te montrer

    redoutable ? Ne tavanceras-tu pas plutt pour proclamer que tu vis en paixavec tous les hommes, quoi quil fassent, et que tu te moques principale-ment de ceux qui croient te faire tort ? Ces esclaves ne savent ni qui je suisni o se trouvent pour moi le bien et le mal : il ny a point daccs pour euxaux biens qui mappartiennent.

    La scurit ne rgne que dans les jugements.

    Cest de la sorte aussi que les habitants dune ville solidement fortifie semoquent des assigeants : Quelle peine ces gens-l prennent en cemoment pour rien du tout ! Nos murailles sont solides, nous avons desvivres pour trs longtemps, ainsi que tous autres approvisionnements. Voil

    C o n t r e l e s g e n s d i s p u t e u r s e t b r u tau x

    de Platon Benjamin Constant 47

  • ce qui rend une ville forte et imprenable ; quant lme dun homme, cenest rien dautre que les jugements. Quelle sorte de muraille, en effet, estaussi puissante, quel corps aussi rsistant ou quelle fortune aussi assurecontre le vol, ou quelle rputation aussi garantie contre les intrigues ? Touteschoses partout sont prissables et se laissent facilement enlever ; pour peuquon en fasse cas, on sera ncessairement dans le trouble, dans le dcoura-gement, dans la crainte, dans la tristesse, on aura des dsirs insatisfaits et lontombera dans ce quon voulait viter. Et aprs cela, ne voulons-nous pasfortifier le seul moyen de scurit qui nous ait t donn ? Ne voulons-nouspas renoncer ce qui est prissable et servile pour rserver nos efforts cequi ne prit point et qui, par nature, est libre ? Et ne nous souvenons-nouspas que nul ne peut nuire ou tre utile quiconque, mais que le jugementsur chacune de ces choses, voil ce qui nuit et qui bouleverse, que l est la source des disputes, des dissentiments et des guerres ? Ce qui a fait tocleet Polynice1, ce nest pas autre chose que leur jugement sur la tyrannie, leurjugement sur lexil : celui-ci tait pour eux le pire des maux et celle-l lebien suprme. Or cest la nature de tout tre de rechercher le bien, de fuirle mal ; lhomme qui vous ravit le premier et vous prcipite dans soncontraire, il faut le regarder comme un ennemi, comme un tratre, ft-il un frre, un fils ou un pre, car rien ne nous est plus cher que le bien.Il reste que, si ces choses sont des biens et des maux, il ny a plus de prequi compte pour les fils, ni de frre pour un frre, mais en tout et partoutle monde est rempli dennemis, de tratres, de dlateurs. Si cest, aucontraire, dans la droiture de la personne, et en cela seul, que consiste lebien, dans sa mauvaise direction, et en cela seul, que consiste le mal, quelleplace peut-il y avoir pour la dispute, quelle place pour les injures ? quelsujet ? Pour des choses qui nont pour nous aucun sens ? Contre qui ?Contre les ignorants, les misrables, ceux qui se sont laiss tromper sur lesquestions essentielles ?

    p i c t t e

    Gense de la Tolrance 48

    1. Ces clbres frres ennemis ont servi dexemple (Livre II, XXII, 13-14) pour montrer les causes qui peuvent ruiner une amiti.

  • Ces principes sont la source de la paix.Cest grce ces principes gravs dans lesprit que Socrate vivait chez lui,patient lgard de sa femme acaritre et de son fils sans cur. quoi doncen venait cette femme acaritre ? lui verser sur la tte toute leau quil luiplaisait, pitiner son gteau ; et quest-ce que cela me fait, si je considreque tout cela na aucun sens pour moi ? Or une telle attitude est mon affaire moi, et nul tyran ne pourra entraver ma volont, nul matre ; ni la multi-tude entraver lindividu, ni le plus fort le plus faible, car cest un don irr-fragable de Dieu chacun de nous. Ces jugements produisent lamiti dansune maison, la concorde dans une ville, la paix parmi les nations ; ils rendentlhomme reconnaissant envers Dieu, partout confiant, car les choses dont ilsagissait lui sont trangres, sans valeur pour lui. Quant nous, oui, noussommes capables dcrire sur ces matires, den faire notre lecture et de lesapprouver quand nous les lisons ; mais quant y obir, nous en sommesloin ! Voil pourquoi le mot qui avait cours propos des Lacdmoniens :

    Chez eux, des lions ; phse, des renards,1

    sappliquera aussi nous : lcole, des lions, mais au dehors, des renards.

    C o n t r e l e s g e n s d i s p u t e u r s e t b r u tau x

    de Platon Benjamin Constant 49

    1.Aristophane, Paix, 1189-1190.

    PICTTE, Entretiens, livre IV, texte tabli et traduit par Joseph Souilh avec la collaboration de Armand Jagu Les Belles Lettres, Paris, 1965, p. 45-51.

  • Gense de la Tolrance 50

    N a z i a n z ev. 330-v. 390Sur la paix

    l occas ion du retourdes moines lunit

    DISCOURS 6En effet, rien ne mne aussi fortement la concorde ceux qui ont des senti-ments sincres lgard de Dieu que laccord au sujet de Dieu ; et rien nemne aussi srement la division que le dsaccord ce sujet. Car lhommele plus modr pour le reste devient le plus ardent ce propos, et lhommedoux devient rellement combatif, quand il voit que sa patience le prive deDieu ou plutt que, par sa propre faute, il fait du tort Dieu, dont noussommes la richesse et qui nous rend riches (Sagesse, X, 11).Aussi, comme jelai dit, nous avons t assez mesurs, mme dans notre division, pour quenotre union mme part plus vidente que notre dsunion, et pour que cequi tait entre nous dispart presque sous les heureuses circonstances quilentouraient.

    Mais, puisque la rapidit de la paix ne suffit pas donner la scurit, sinapparat pas, de plus, une parole qui la fortifie et si Dieu ne vient pascomme auxiliaire de la parole, lui en qui tout bien prend son origine etsaccomplit, eh bien, confirmons cette paix dans la mesure de nos forces pardes prires et des rflexions ! Pour cela, mettons-nous dabord dans lespritque Dieu est le plus beau et le plus lev des tres, sinon parce quon prfrele mettre au-dessus de lessence, du moins parce quon place ltre totale-ment en lui-mme, qui en est la source pour les autres (ptre de saint Paul

  • aux Corinthiens, I, VIII, 6). En second lieu, considrons tout ce qui, aucommencement, est venu de Dieu et auprs de Dieu, je veux dire les puis-sances angliques et clestes qui, parce quelles ont t illumines lespremires par la parole de la vrit, sont lumire et reflets, elles-mmes, dela parfaite lumire et rien ne les caractrise autant que labsence de lutteet de division. En effet, dans la divinit, il ny a pas de division, puisquil nya pas de rupture car la rupture est le fruit de la division. Mais celui de la concorde est si grand et en elle-mme et dans les secondes craturesquentre les autres appellations donnes Dieu et quil se plat recevoir,celle-ci est son privilge : en effet, Paix (ptre de saint Paul aux phsiens,II, 14) et Amour (ptre de laptre saint Jean, IV, 8, 16), tels sont les noms,et autres semblables, quon lui donne, car il se prsente nous par linter-mdiaire des noms pour que nous prenions notre part de ces qualitspropres Dieu.

    Or, celui des anges qui a os se rebeller et slever au-dessus de sacondition en redressant la tte face au Seigneur (Job, XV, 25) tout-puissantet, comme il est dit, en esprant placer son trne au-dessus des nues (Isae,XIV, 13-14), trouva une juste punition de sa folie, en tant condamn treobscurit au lieu de lumire (Isae, XIV, 12, 15) ou, pour dire plus vrai, endevenant de son fait mme obscurit. Les autres restent dans leur condition,caractrise principalement par la paix et labsence de division, car ils ontreu la participation lunit comme un don de la part de ladmirable etsainte Trinit, de qui ils tiennent aussi leur clat : celle-ci est en effet un seulDieu et nous avons foi en cela , non moins par la concorde que parlidentit de la substance. Ainsi sont proches de Dieu et de ce qui est divinceux qui manifestent leur attachement au bien de la paix, hassent soncontraire, la division, et la trouvent insupportable. Mais ils sont du partiadverse, ceux qui ont des murs belliqueuses, poursuivent la gloire eninnovant et se vantent de ce qui fait leur honte (ptre de saint Paul auxPhilippiens, III 19). Et celui dont jai parl, en se rebellant contre lui-mme,provoque la mme chose chez les autres aussi, soit par son aspect changeant,soit par les passions, homicide ds le commencement (vangile selon saintJean,VIII, 44) et ennemi du bien, pour tirer des flches dans lobscurit (Psaumes de David, X, 2 et LXIII, 3) contre le corps commun de lglise, en

    S u r la pa i x l o c cas i o n du r e tou r d e s m o i n e s l u n i t

    de Platon Benjamin Constant 51

  • se cachant lui-mme dans les tnbres de la division, ce que je crois, et ilsapproche de chacun de nous, la plupart du temps en sophiste et en fourbe,il souvre en nous, en secret et avec habilet, une sorte de brche, afin de syprcipiter tout entier, comme le fait un chef darme quand il enfonce unmur ou une ligne de bataille.

    Seule peut donc nous contraindre la bienveillance et lharmonielimitation de Dieu et de ce qui est divin : cest seulement dans cette direc-tion quil est prudent que lme, faite limage de Dieu (Gense, I, 26-27),porte ses regards pour conserver le plus possible sa noblesse en le prenantpour modle et, autant quelle le peut, en sassimilant lui. Levons ensuiteles yeux vers le ciel et baissons-les vers la terre (Isae, LI, 6), en coutant lavoix divine, et cherchons connatre les lois de la cration : le ciel, la terre,la mer et le monde tout entier, ce grand principe divin souvent clbr, oDieu se rvle par une proclamation silencieuse (Psaumes de David, XVIII,2-4), tant que cet ensemble demeure bien sa place et reste en paix aveclui-mme, en se tenant dans les limites propres de sa nature, tant quaucunde ses lments ne se soulve contre lautre, ni ne sort des liens de la bien-veillance par lesquels le Verbe artisan a li lunivers, tout cela forme uncosmos, comme on le dit prcisment : cest une beaut inaccessible, et jamaisrien ne pourrait tre conu de plus splendide ou de plus magnifique. Maisds quil cesse dtre en paix, il cesse aussi dtre cosmos. En effet, est-ce quele ciel, associ selon un plan lair et la terre, lun par la lumire, lautrepar les pluies, ne te parat pas command par la loi de la bienveillance ? Etla terre et lair, en accordant tous les tres vivants, lune la nourriture,lautre la respiration, et en conservant ainsi la vie, ne te paraissent-ils pasreprsenter laffection des parents pour leurs enfants ?

    Et les saisons, qui se mlent avec douceur, succdent peu peu les unesaux autres et font accepter la rudesse de leurs extrmes par la moyenne, nete paraissent-elles pas diriges par la paix, de faon approprie, en vue duplaisir comme de lutilit ? Et que dire du jour et de la nuit, qui ont obtenuchacun une part gale, et dont le retour priodique est bien mesur, lunnous poussant au travail, lautre nous mettant au repos ? Que dire du soleilet de la lune, de la beaut et du nombre des astres qui apparaissent, puissclipsent en ordre ? de la mer et de la terre qui se pntrent facilement

    G r g o i r e d e N a z i a n z e

    Gense de la Tolrance 52

  • lune lautre et font des changes utilement, nourrissant leurs biens enabondance et avec gnrosit ? des fleuves qui suivent leur cours traversmontagnes et plaines, ne dbordent (Psaumes de David, CIII, 6-9) que pourrendre service et ne se dtournent pas pour submerger la terre ? du mlangeet de la fusion des lments, et des proportions et accords des membres ? desaliments, des races et des habitations diffrentes des animaux (Psaumes deDavid, CIII, 27-28) ? des animaux qui dominent ou de ceux qui sontdomins, de ceux qui dpendent de nous ou de ceux qui sont libres ?Puisque toutes choses sont ainsi, bien gouvernes et rgies conformmentaux causes premires de lharmonie ou bien de la rencontre et de lac-cord , pourquoi faudrait-il y voir autre chose que la proclamation delamiti et de la concorde et une rgle de bonne entente que leur exempleimpose aux hommes ?

    Mais quand la matire se rebelle contre elle-mme et devient difficile matriser, parce quelle recherche la rupture par la division, ou que Dieu disloque quelque lment de cet ordre harmonieux pour effrayer et punir les pcheurs que la mer se dchane, ou que la terre tremble,que tombent des pluies tranges, ou que le soleil soit entirement clips(Josu, X, 12-14), quune saison soit dmesure ou que le feu se propage alors se manifestent le dsordre et la peur propos de tout, et lon comp-rend, par la division, quel bien est la paix. Et sans parler des peuples, desvilles et des royaumes, sans parler des churs, des armes, des maisons, desquipages de navires, des couples, des amis, qui sont runis grce la paix,mais dtruits par la division, je vais prendre lexemple du peuple dIsralpour illustrer mon propos.Aprs vous avoir rappel ses malheurs, sa disper-sion et la vie errante qui est la sienne maintenant et qui le sera trs long-temps car je me fie aux prdictions qui ont t faites son sujet , jevous demanderai ensuite, puisque vous le savez parfaitement, quelle est laraison de ces msaventures, afin que les malheurs des autres nous appren-nent la concorde.

    Tant que ces hommes conservrent la paix, et entre eux et avec Dieu(ptre de saint Paul aux Romains,V, 1), alors quils taient accabls en gyptedans le creuset de fer (Deutronome, IV, 20 ; Jrmie, XI, 4 ; III Rois,VIII, 51)et runis par les communes tribulations car il y a des moments o les

    S u r la pa i x l o c cas i o n du r e tou r d e s m o i n e s l u n i t

    de Platon Benjamin Constant 53

  • tribulations sont aussi un bon moyen de salut , ne les appelait-on pas lepeuple saint (Exode, XIX, 6 ; I Pierre 2, 9), lhritage du Seigneur (Deutronome, XXII, 9) et le sacerdoce royal (Exode, XIX, 6 ; I Pierre,II, 9) ? Et il ny a pas dune part les noms, dautre part les ralits : ils taientconduits par des chefs eux-mmes conduits par Dieu et avaient pour guide,la nuit et le jour, une colonne de feu et de nue (Exode, XIII, 21-22) ; la merscartait pour eux (Exode, XIV, 21-22) pendant leur fuite, le ciel leur four-nissait de la nourriture quand ils avaient faim (Exode, XVI, 4-15), le rocherfaisait sourdre de leau quand ils avaient soif (Exode, XVII, 6 ; Nombres,XX, 11) et, quand ils combattaient, des mains stendaient (Exode, XVII,11-13), qui en valaient des milliers, pour lever des trophes de victoire(Exode, XVII, 6) et rendre praticable le chemin faire grce la prire ; etles fleuves se retiraient, imitant la mer, leur semblable (Josu, III, 16-17), leslments simmobilisaient (Josu, X, 12-13), et les murs taient renverss parle son de la trompette (Josu,VI, 20). Et pourquoi parler des plaies dgypte(Exode,VII, 14-29 ;VIII ; IX ; X ; XII) qui firent leur joie, des voix de Dieuquils entendaient de la montagne (Exode, XIX, 16-25), de la double lgis-lation (Exode, XXXII, 15-16 ; XXXIV, 28-29 ; Deutronome, IX, 15 ; X, 4),lune dans la lettre, lautre dans lesprit (ptre de saint Paul aux Romains,II, 29 ; II ptre de saint Paul aux Corinthiens, III, 6), et de tout ce qui fit jadislhonneur dIsral au-del de son mrite ?

    Mais lorsque ces hommes commencrent tre malades, semportrentles uns contre les autres et se divisrent en de nombreuses fractions, quandla croix les eut rduits lextrmit (vangile selon saint Matthieu,XXVII, 22-25), ainsi que leur folle tmrit vis--vis de notre Dieu etSauveur, puisquils avaient ignor Dieu en lhomme, et lorsquils attirrentsur eux la verge de fer (Psaumes de David, II, 9 ; Apocalypse de saint Jean,II, 27 ; XII, 5 ; XIX, 15) qui les menaait de loin je veux parler de cetteautorit et de ce royaume qui domine actuellement , quarrive-t-il etquels sont leurs malheurs ?

    Jrmie se lamente sur leurs premiers malheurs et dplore la captivitde Babylone, qui tait bien digne en vrit de lamentations et de gmisse-ments ! Et comment eussent-ils t exagrs devant les murs renverss, laville rase, le temple dtruit, les offrandes pilles, les pieds et les mains

    G r g o i r e d e N a z i a n z e

    Gense de la Tolrance 54

  • profanes (IV Rois, XXV, 9-21 ; II Paralipomnes, XXXVI, 17-20 ; Lamentationsde Jrmie, LII, 13-27) les uns pntraient dans le sanctuaire, et les autresmanipulaient mme les objets sacrs (Lamentations de Jrmie, I, 10) , lesprophtes rduits au silence (Lamentations de Jrmie, II, 9-10), les prtresemmens, les vieillards traits sans piti (Lamentations de Jrmie, IV, 16), lesjeunes filles outrages, les jeunes gens morts (Lamentations de Jrmie, IV, 7),un feu tranger et ennemi, et des fleuves de sang au lieu du feu et du sangconsacrs, les Nazarens entrans de force, les gmissements slevant laplace des hymnes, et, pour citer les lamentations mmes de Jrmie, les filsde Sion, qui taient prcieux et pouvaient tre compars de lor (Lamentations de Jrmie, IV, 2), qui taient dlicats et navaient pas t atteintspar le mal, marchant sur un chemin tranger (Lamentations de Jrmie, IV, 5),et les chemins de Sion en deuil parce quon ne clbrait plus de fte(Lamentations de Jrmie, I, 4) ! Et encore est-ce peu en comparaison desmains de ces femmes nagure compatissantes (Lamentations de Jrmie,IV, 10 ; cf. II, 20), noffrant pas de nourriture leurs enfants on tait eneffet au plus fort du sige , mais dchirant leurs corps pour sen nourriret faisant de ce quelles avaient de plus cher un remde contre la faim ! Cesmalheurs ne sont-ils pas terribles et plus que terribles, non seulement pourceux qui les subissaient alors, mais aussi pour ceux qui en coutent le rcitaujourdhui ? En ce qui me concerne tout au moins, chaque fois que jeprends le Livre et que je lis les Lamentations et je le fais chaque fois que je veux modrer le bonheur dun succs par la lecture , jai la voixcoupe, je verse des larmes, et en mme temps que sous mes yeuxcommence la souffrance, en mme temps je me lamente avec lauteur desLamentations.

    Mais leur dernier malheur, leur dernire migration, le joug de leurservitude prsente et lhumiliation bien connue que les Romains leur fontsubir, et dont il ny a pas dautre cause que la division, qui les dploreracomme il convient parmi ceux qui savent crire des lamentations et mettrela parole la hauteur de la souffrance ? Quels livres contiendront ces faits ?Cest la terre tout entire, dans laquelle ils se sont disperss, qui est luniquestle de leurs malheurs ; leur culte est abandonn, et ils connaissent peinele sol de Jrusalem elle-mme ; ils ne peuvent y mettre le pied et jouir de

    S u r la pa i x l o c cas i o n du r e tou r d e s m o i n e s l u n i t

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  • leur gloire passe que pour se lamenter, en y paraissant un seul jour, sur ladvastation.

    Bien que la division soit aussi terrible et la cause daussi grands maux ce que je viens de dire le montre et de multiples exemples peuventlenseigner , il est encore beaucoup plus terrible, quand on sest libr dela petitesse dme et quon a got aux beauts de la paix, de se trouver denouveau atteint de la mme maladie et de retourner, comme on dit, sonpropre vomissement (Proverbes de Salomon, XXVI, 11 ; II ptre de laptresaint Pierre, II, 22), sans avoir t assagis par lexprience, la manire dontsinstruisent les sots ! Je crois en effet quon peut tenir pour lgers et sotsnon pas tant ceux qui persvrent dans un mal quelconque, mais bien desgens facilement ballotts de ci, de l, et qui passent dun endroit lautre,comme les vents qui changent de direction, les courants alterns des Euripesou les flots instables de la mer.

    Mais jobserve encore ceci : lespoir de la concorde rend du moinsdhumeur facile ceux qui se tiennent dans la division et allge pour unegrande part leur malheur. Cest un trs grand secours en effet, si lon estmalheureux, que lespoir dun changement et la perspective dun meilleurtat. Mais ceux qui, aprs stre souvent accords, retournent toujours aumal, se trouvent privs, entre autres choses, de lespoir dun meilleur tat.Habituellement, ils ne craignent pas moins la concorde que la division etnont confiance ni dans lune ni dans lautre, cause de leur inconsistanceet de leur incertitude dans lune et lautre situation.

    Et que personne naille croire que je dc lare satisfaisante nimportequelle paix ! Je sais en effet que, sil y a une division trs bonne, il y a aussiune concorde trs funeste. Mais celle dont je parle est belle et se rattache auBien et Dieu. Sil faut donner une trs brve explication ce sujet, telleest ma pense : il nest pas bon dtre plus lent ou plus ardent que de raisonet den arriver ainsi ou saccorder tous par facilit ou sloigner de touspar indiscipline ! Car autant la lenteur est inefficace, autant linconstance estinutile la communaut. Mais, dans le cas o les marques de limpit sontvidentes, on doit entrer en lutte contre le feu, contre le fer, contre lescirconstances, contre les princes et contre tous, plutt que davoir partagerle levain de perversit (I ptre de saint Paul aux Corinthiens, V, 8) et de

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  • donner son assentiment ceux qui sont dans le mal et rien de tout celane doit nous inspirer une crainte qui surpasse notre crainte envers Dieu etnous fasse trahir ainsi les paroles de la foi et de la vrit, nous qui sommesasservis la vrit (I ptre de saint Paul aux Thessaloniciens, I, 9). Mais dansle cas o le mcontentement vient dun soupon et o la crainte nest pasexamine, la patience est meilleure que la prcipitation, et lindulgencemeilleure que la prsomption. Il est alors bien plus important et plus utile,en restant dans le corps commun (I ptre de saint Paul aux Corinthiens,XII, 25-27), de nous ordonner les uns aux autres comme membres les unsdes autres (ptre de saint Paul aux Ephsiens, IV, 25) et de former un tout,que de nous porter prjudice en faisant scession, et dtruire notreconfiance en nous sparant, pour finir par imposer par un ordre, comme destyrans et non pas comme des frres, la conduite correcte.

    Puisque nous savons cela, frres, accueillons-nous les uns les autres et bras ouverts. Devenons sincrement un, imitons celui qui a dtruit le murde sparation (ptre de saint Paul aux phsiens, II, 14) et qui, par son sang,a tout rassembl et pacifi (ptre de saint Paul aux Colossiens, I, 20). Disons notre pre commun, cette vnrable tte blanche, ce pasteur doux etbienveillant : Vois-tu les rcompenses de ta clmence ? Lve les yeuxautour de toi et vois tes enfants rassembls (Isae, LX, 4 ; cf. XLIX, 18),comme tu le dsirais.Vois, accorde, la seule chose que tu demandais, nuitet jour, pour terminer ton sjour ici-bas dans une belle vieillesse. Voici quetous sont venus vers toi, se reposent sous tes ailes (vangile selon saintMatthieu, XXIII, 37) et entourent leur autel (Psaumes de David, XXV, 6) : silssen sont loigns avec des larmes, cest avec joie quils accourent denouveau vers lui. Rjouis-toi, sois dans lallgresse (Sophonie, III, 14), toile meilleur et le plus aimant des pres : tu tes revtu et tu tes entour deuxtous, comme une jeune marie de sa parure (Isae, XLIX, 18 ; Apocalypseselon saint Jean, XXI, 2). Prends toi aussi la parole pour nous dire : Mevoici, et voici les petits enfants que Dieu ma donns (Isae,VIII, 18 ; ptrede saint Paul aux Hbreux, II, 13). Ajoute encore cette autre parole duSeigneur, qui convient parfaitement : Ceux que tu mas donns, je les aigards, et je nai perdu aucun dentre eux (vangile selon saint Jean, XVII,12 ; XVIII, 9).

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  • Eh bien, plaise au ciel quil ne sen perde aucun, mais restons tous dansun mme esprit, luttant ensemble et dune mme me pour la foi de lvan-gile (ptre de saint Paul aux Philippiens, I, 27), avec une seule me, unemme pense (ptre de saint Paul aux Philippiens, II, 2), arms du bouclierde la foi (ptre de saint Paul aux phsiens,VI, 16), les hanches ceintes dela ceinture de vrit (ptre de saint Paul aux phsiens,VI, 14). Ne connais-sons quune seule lutte, celle qui doit tre mene contre le Malin et contreceux qui combattent sous sa conduite (ptre de saint Paul aux phsiens,VI, 12), sans craindre qui peut tuer le corps, et ne saurait prendre lme, maisdans la crainte du Matre de lme et du corps (vangile selon saint Matthieu,X, 28), gardant le bon dpt (II ptre de saint Paul Timothe 1, 14) quenous avons reu de nos Pres, adorant le Pre, le Fils et le Saint-Esprit,reconnaissant dans le Fils le Pre, dans lEsprit le Fils, en qui nous avons tbaptiss, en qui nous avons mis notre foi, avec qui nous sommes runis, lesdistinguant avant de les unir, et les unissant avant de les diviser, reconnais-sant que les Trois ne sont pas comme un seul car les noms ne sont passans hypostase, comme si la richesse tait pour nous dans les mots et nondans les ralits , mais que les Trois sont Un. En effet, ils sont Un non parlhypostase, mais par la divinit. LUnit est adore dans La Trinit etla Trinit rcapitule dans lUnit (ptre de saint Paul aux phsiens, I, 10) :tout entire adorable, royale tout entire, elle a un unique trne, une uniquegloire, elle est au-dessus du monde, au-dessus du temps, incre, invisible,intangible, incomprhensible, seule connatre lordre qui rside en elle-mme, mais digne dtre honore et servie par nous de faon gale, et elleest seule pntrer dans le Saint des Saints, laissant au dehors toutes les cra-tures : les unes spares par le premier voile, les autres par le second (ptrede saint Paul aux Hbreux, IX, 3-7), les cratures clestes et angliques spa-res par le premier de la divinit, les cratures que nous sommes sparesdes puissances clestes par le second (Exode, XXVI, 31-37 ; ptre de saintPaul aux Hbreux,VI, 19).

    Agissons ainsi et soyons dans ces dispositions, frres ! Ceux qui ont dau-tres sentiments, donnons-leur autant que possible notre aide et nos soins,puisquils sont la ruine de la vrit. Mais ceux qui sont incurables, dtour-nons-nous en de peur de contracter leur maladie avant de leur faire recou-

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  • vrer la sant. Et le Dieu de paix (ptre de saint Paul aux Romains, XV, 33 ;II ptre de saint Paul aux Corinthiens, XIII, 11) sera parmi nous, cette paixqui surpasse toute intelligence (ptre de saint Paul aux Philippiens, IV, 7)dans le Christ Jsus notre Seigneur qui est la gloire pour les sicles dessicles. Amen.

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    GRGOIRE DE NAZIANZE, Discours, 6-12,Collection Sources chrtiennes no 405,introduction, texte critique, traduction et notes par Marie-Ange Calvet-Sbasti d. du Cerf, Paris, 1995, p. 151-179. Publi avec laimable autorisation des ditions du Cerf.

  • Quelles sont les causes ordinaires des dlits et des crimes?

    Livre II. Chapitre V10. Il y a en effet, un attrait dans les belles choses, dans lor, largent, etc. Leplaisir du toucher charnel saccompagne dune sympathie qui en est ll-ment prpondrant. Chaque sens rencontre pareillement dans les chosescorporelles telle modalit qui lui correspond. Lhonneur mondain, lepouvoir de commander et de dominer, a de mme son prix : il est vrai quecest de l que sort le dsir vide de vengeance. Et cependant, pour seprocurer ces divers biens, on peut ne pas sloigner de vous, Seigneur, nidvier de votre loi. La vie mme, telle que nous la vivons ici-bas, a soncharme galement, quelle tire dune certaine mesure de beaut qui lui estpropre et dune harmonie avec toutes ces beauts terrestres. Lamiti entrehommes est douce par les chers liens grce auxquels, de plusieurs mes, elleforme une me unique.

    Ce sont toutes ces choses et dautres semblables qui nous donnent occa-sion de pcher, quand, par une propension dsordonne vers des biens quisont de qualit infrieure, nous abandonnons des biens meilleurs et plushauts, vous, Seigneur, notre Dieu, votre vrit, votre loi. En effet, ces choses

    Gense de la Tolrance 60

    S a i nt Au g u st i n354-430

    C o n f e s s i o n s

  • terrestres ont aussi leur sduction mais bien diffrente de celle de monDieu, crateur de lUnivers, car cest en lui que le juste trouve sa joie et ilest le dlice des curs droits .11. Recherche-t-on la cause dun crime ? On ne se satisfait dordinaire quelorsquon a pu dcouvrir chez le criminel le dsir datteindre quelquun deces biens que nous avons appels des biens de qualit infrieure, ou lacrainte de le perdre. Cest que, tout mprisables et bas quils sont, au prixdes biens suprieurs et batifiques, ceux-ci ont pourtant leur beaut, leurprestige. Un tel a commis un homicide. Pourquoi la-t-il commis ? Cestquil convoitait la femme ou le bien de celui quil a tu ; il a voulu volerpour avoir de quoi vivre ; il a craint pareil dommage du fait dautrui ; il abrl de venger quelque offense Aurait-il tu sans cause, pour le seulplaisir de tuer ? Qui le croirait ? On a dit dun homme, qui tait un monstrede dmence et de cruaut, que mme sans aucun motif, il aimait dployer sa mchancet et sa barbarie . Lhistorien vient cependant dindi-quer une raison : Il craignait, crit-il, que linaction nengourdt sa mainou son esprit. Mais pourquoi cela ? Pourquoi ? Cest quil voulait, grce cette constante pratique du crime, devenir le matre de Rome, conqurirhonneurs, pouvoir, richesses, saffranchir de la crainte des lois et des diffi-cults o le jetaient la mdiocrit de son patrimoine et la conscience de sescrimes. Donc ce quaimait Catilina, ce ntait point les crimes mmes, maisles fins que, par eux, il essayait datteindre.

    Livre III. Chapitre VIII16. Lobservation sur les turpitudes contre nature vaut galement pour lescrimes qui impliquent le dsir de nuire autrui, par des outrages ou par desactes de violence. Les uns et les autres procdent soit du dsir de se venger(cest le cas des inimitis prives), soit de la convoitise dun bien tranger(cas du bandit qui attaque un voyageur), soit du dsir dchapper un mal(cas de ladversaire auquel devient fatale la peur quon a de lui), soit de lajalousie (cas du misrable qui jalouse un heureux, ou de lheureux qui craintquun autre ne lgale ou qui souffre quil y ait dj russi), soit du seulplaisir de voir souffrir autrui (cas des spectateurs des combats de larne oude ceux qui bernent et mystifient leur prochain).

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    de Platon Benjamin Constant 61

  • Tels sont les principaux chefs diniquit ; ils ont leurs vivaces racinesdans le dsir drgl de dominer, de voir, de sentir ; tantt dans lune de cesconcupiscences, ou dans deux, ou dans les trois runies. Vivre dans cesfautes-l, cest pcher contre les trois et les sept commandements, contre lepsaltrion dix cordes votre Dcalogue, Dieu trs haut et trs doux.Mais quelles turpitudes peuvent vous atteindre, vous que rien ne sauraitcorrompre ? Quels crimes, vous qui il est impossible de nuire ? En ralitles fautes que vous chtiez, ce sont celles que les hommes commettentcontre eux-mmes, car, mme en pchant contre vous, ils agissent dunefaon impie contre leurs propres mes, et leur iniquit se trompe soi-mme en corrompant, en pervertissant leur nature que vous avez cre etordonne, soit par lusage drgl des choses permises, soit par un dsirpassionn de lillicite pour un usage qui est contraire la nature .Ils pchent aussi en se rvoltant contre vous par pense et par parole,en regimbant contre votre aiguillon ; ou bien lorsque leur audace, bri-sant les barrires de la socit humaine, trouve sa joie former des asso-ciations part, tenir des factions spares au gr des sympathies et desressentiments. Cest ce qui arrive quand on vous abandonne, source devie, seul et vritable Crateur et Modrateur de lunivers, quand, par unorgueil qui ncoute que soi, on aime une partie du tout comme un toutmensonger.

    Aussi nest-ce que par une humble pit que lon revient vous.Vousnous gurissez de lhabitude du mal. Clment aux pchs de ceux qui lesavouent, vous exaucez nos gmissantes prires de captifs chargs de liens,vous nous dlivrez des fers que nous nous sommes forgs nous-mmes,pourvu que nous ne dressions plus contre vous les cornes dune fausselibert , par cupidit de possder davantage, au risque de tout perdre, enaimant notre propre moi plus que vous, le Bien suprme.

    III. Chapitre IX17. Mais ct des turpitudes, des crimes et de tant dautres iniquits, il ya aussi les pchs de ceux qui sont dans le chemin du progrs. les bienjuger, on les blme dune part au point de vue de la loi de perfection, maison les loue dautre part pour ce quils promettent de fruits venir, comme

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    Gense de la Tolrance 62

  • la verdure annonce la moisson. Il y a des actes qui ressemblent des turpi-tudes, des crimes, et qui ne sont pourtant pas des pchs, parce quils neportent atteinte ni vous, Seigneur notre Dieu, ni la socit ; par exemple,quand un homme se procure certains biens profitables aux besoins de la vieet appropris aux circonstances, et quon ne peut savoir sil ny a pas eu, dansson cas, dsir drgl de possder ; ou encore, quand une autorit rgulire-ment tablie svit pour corriger un coupable, et quon ne sait trop si elle napas prouv quelque mauvaise joie nuire autrui.

    Il y a donc bien des actes qui peuvent paratre rprhensibles aux yeuxdes hommes, et que votre tmoignage approuve ; il y en a beaucoup dau-tres que louent les hommes, et que votre tmoignage condamne. Cest quefort diffrentes sont souvent les apparences dun acte, et les dispositionsintimes de son auteur, comme aussi les circonstances occasionnelles, pournous mystrieuses. Mais quand vous commandez subitement une choseextraordinaire et imprvue, leussiez-vous nagure interdite, lors mme quevous cacheriez momentanment les motifs de votre ordre, et cet ordre allt-il lencontre des conventions sociales dun groupe humain, qui peutdouter quon vous doive obir ? Il ny a de socit juste que celle qui vousobit. Mais heureux ceux qui sont assurs que vous leur avez command !Car toutes les actions de vos serviteurs vont excuter ce que requiertlheure prsente, ou prfigurer lavenir.

    Livre XIII1. Chapitre XVII20. Qui a rassembl en une masse unique les eaux damertume ? Elles onttoutes la mme fin : une flicit temporelle, terrestre, en vue de laquelle ellesfont tout, quelle que soit la varit innombrable des mouvements qui lesagitent. Quel autre que vous, Seigneur, a dit aux eaux de se rassembler enun mme lieu ; la terre sche, dapparatre, altre de vous ? Vtre est lamer, et cest vous qui lavez cre ; ce sont vos mains qui ont form cetteterre sche. Car ce nest pas lamertume des volonts, cest la runion deseaux que lon appelle mer.Vous rprimez aussi les passions mauvaises des

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    de Platon Benjamin Constant 63

    1. Saint Augustin, Confessions, tome II, livres IX-XIII, texte tabli et traduit par Pierre de Labriolle Les Belles Lettres, Paris, 1941, p. 380-384.

  • mes, vous fixez les limites quil leur est interdit de franchir, vous obligezleurs flots se briser sur eux-mmes, et ainsi vous organisez la mer selonlordre de votre empire qui stend sur toutes choses.21. Quant aux mes qui ont soif de vous, prsentes vos regards, et que vousavez spares, pour une autre fin, de toute union avec la mer, vous lesarrosez dune eau mystrieuse et douce ; et docile au commandement duSeigneur, son Dieu, notre me fait germer les uvres de misricorde, selonsa condition propre : lamour, le soulagement du prochain dans ses nces-sits matrielles. Elle porte en elle-mme la semence de cette compassion ;en vertu de sa ressemblance avec lui, car cest le sentiment de notre misrequi nous porte avoir piti de ceux qui sont dans le besoin, les secourir, les aider comme nous voudrions ltre nous-mmes si nous nous trou-vions dans une semblable dtresse. Et cette aide ne porte pas seulement surles choses faciles qui sont comme une herbe lgre ; elle est prte aussi une protection, une aide de bienfaits pour arracher celui qui souffrelinjustice la main du puissant, et pour lui fournir lombrage protecteur,lappui robuste dune quitable justice.

    XIII. Chapitre XVIII22. Ah ! Seigneur, vous qui distribuez coutumirement la joie et la force,permettez aussi que naisse de la terre la vrit, que la justice abaisse sesregards du haut du ciel , et que des luminaires apparaissent au firma-ment ! Partageons notre pain avec celui qui a faim, laissons entrer sousnotre toit le pauvre sans asile, vtons celui qui est nu, et ne mprisons pasceux qui nous apparente notre race !

    Si de notre terre naissent de pareils fruits, voyez-les et dites : Cela estbon , que notre lumire jaillisse au moment voulu , et que cette moissonde bonnes uvres, si chtive soit-elle, nous permette daccder plus haut,aux dlices de contempler le Verbe de Vie : alors nous apparatrons dans lemonde comme des luminaires , troitement attachs au firmament devotre criture.

    Cest l que vos enseignements nous aident faire la distinction entreles choses intelligibles et les choses sensibles, entre le jour et la nuit, commeentre les mes qui se donnent aux choses intelligibles et celles qui sasser-

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  • vissent aux choses sensibles.Ainsi vous ntes plus seul, comme avant la cra-tion du firmament, faire, dans le secret de votre discernement, la distinc-tion entre la lumire et les tnbres : vos spirituels, eux aussi, placs leurrang dans ce mme firmament, maintenant que votre grce sest manifeste travers lunivers, brillent au-dessus de la terre, divisent le jour avec lanuit et marquent la succession des temps. Cest que les choses anciennessont passes, et voici que le renouvellement sest fait ; notre salut est plusprs de nous lorsque nous avons cru ; la nuit a avanc et le jourapproche ; vous couronnez lanne de votre bndiction ; vous envoyez vos ouvriers dans votre moisson, ensemence par dautres mains ; vous enenvoyez mme pour de nouvelles semailles, dont la moisson ne se fera qula fin (du monde) !

    Ainsi vous exaucez les vux du juste, et vous bnissez ses annes. Maisvous, vous tes toujours le mme vous-mme, et vos annes, qui ne passentpoint, sont comme le grenier que vous prparez pour les annes quipassent .23.Votre dessein ternel dispense la terre les biens clestes aux momentsopportuns : aux uns est donne par lEsprit la parole de sagesse, tel le lumi-naire plus grand , destin ceux qui se plaisent la lumire dune vritclatante comme laurore dune journe ; dautres reoivent par le mmeesprit la parole de science, luminaire plus petit ; dautres la foi ; ou lepouvoir de gurir ; ou le don des miracles ; ou la prophtie ; ou le discerne-ment des esprits ; ou le don des langues. Et tous ces dons ressemblent auxtoiles, car ils sont tous luvre dun seul et mme esprit qui distribue sesbienfaits chacun, comme il lentend , et qui fait apparatre et briller cestoiles pour le bien de tous .

    Mais cette parole de science, qui renferme toutes les mystrieusesvrits, lesquelles se diversifient selon les temps comme la lune elle-mme,ces autres dons que jai mentionns en les assimilant aux toiles diffrenttellement de cette brillante lumire de sagesse, joie du jour qui sannonce,quils ne sont que le crpuscule de la nuit. Ils sont dailleurs ncessaires pourceux qui votre trs prudent serviteur na pu parler comme des tresspirituels, mais comme des tres charnels, lui qui ne prche la Sagesseque parmi les parfaits .

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    de Platon Benjamin Constant 65

  • Quant lhomme charnel lui-mme, qui est encore comme unenfant dans le Christ , et ne doit se nourrir que de lait jusqu ce que,stant fortifi, il puisse prendre une nourriture solide et que ses yeuxsoutiennent les rayons du soleil quil ne se sente pas abandonn dans sanuit : mais quil se contente de la clart de la lune et des toiles.

    Voil les enseignements que vous nous donnez, vous, notre Dieu,Suprme Sagesse, dans votre Livre votre firmament afin de nouspermettre de tout distinguer dans une admirable contemplation, limiteencore, il est vrai, par les signes, les temps, les jours et les annes .

    XIII. Chapitre XIX24. Mais dabord, lavez-vous, purifiez-vous, rejetez la perversit de vos curs et de mes yeux , afin quapparaisse la terre sche . Apprenez faire le bien, rendez justice lorphelin et dfendez les droits de la veuve :ainsi la terre produira une herbe nourricire et des arbres chargs de fruits.Venez et discutons ensemble, dit le Seigneur, afin que sallument au firma-ment du ciel des luminaires qui brillent au-dessus de la terre.

    Ce riche demandait au bon Matre ce quil devait faire pour obtenir lavie ternelle. Et le bon Matre que le riche prenait pour un homme maisqui nest bon que parce quil est Dieu lui rpondait : Si tu veux arriver la Vie, observe les commandements ; repousse loin de toi les eaux amresde la malice, de la perversit, garde-toi du meurtre, de ladultre, du vol, dufaux tmoignage, afin quapparaisse la terre sche , et que delle naisse lerespect des pre et mre, et lamour du prochain.

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    SAINT AUGUSTIN, Confessions,tome I, livres I-VIII, texte tabli et traduit par Pierre de Labriolle Les Belles Lettres, Paris, 1944, p. 36-39 ; 58-60.

  • de Platon Benjamin Constant 67

    C u e s1401-1464L a p a i x d e l a f o i

    Chapitre premier1. A la suite de la divulgation des rcentes atrocits du roi des Turcs Constantinopole1, un homme qui avait vu autrefois ces rgions fut assezchauff par le zle divin pour supplier avec force gmissements le Crateurde lunivers de mettre un frein, dans sa bont, la perscution qui svitaujourdhui avec plus de rigueur que jamais, cause de la diversit des ritesreligieux. Il advint que quelques jours plus tard, peut-tre la suite dunelongue mditation ininterrompue, cet homme zl eut une vision qui lui fitconnatre quentre le petit nombre de personnes brillant par leur expriencede toutes les diversits de ce genre observes dans les religions travers lemonde, on pourrait facilement trouver un certain accord, et grce cetaccord, par un moyen appropri et conforme la vrit, tablir une paixperptuelle en matire de religion. Cest pourquoi, afin que cette vision vntun jour la connaissance de ceux qui ont la charge de si grandes responsa-bilits, il la nota ci-dessous autant que sa mmoire la lui prsentait.2. Il fut ravi en effet en un haut lieu dintellection o, pour ainsi dire, entreles morts, on procda en conseil, de la manire qui suit, lexamen de cettequestion, sous la prsidence du Tout-Puissant. Le Roi du ciel et de la terre

    1. Le 28 mai 1453, Constantinople tombe aux mains des Turcs.

  • disait, en effet, que des messagers affligs, venant du royaume de ce monde,lui avaient port les gmissements des opprims, disant que beaucoupdhommes prenaient les armes les uns contre les autres pour des motifs reli-gieux et par la force contraignaient les hommes sous peine de mort renierla croyance dune secte laquelle ils appartenaient de longue date. Et sinombreux de toute la terre arrivaient les porteurs de ces lamentations, quele Roi ordonna de les faire comparatre devant lassemble plnire dessaints. Or, tous ceux-l semblaient, peut-on dire, connus des habitants duciel, puisque le Roi mme de lunivers, ds le principe, les avait tablis latte de chaque province et de chaque religion du monde ; ils ne se prsen-taient pas, en effet, sous une apparence dhommes, mais de puissances intel-lectuelles.3. Un seul de ces princes prit alors la parole au nom de tous ces envoys,disant : Seigneur, Roi de lunivers, aucune crature a-t-elle rien que tu nelui aies donn ? Au corps de lhomme form du limon de la terre, il ta pludinsuffler un esprit raisonnable, pour quen lui se reflte limage de ta puis-sance ineffable. A partir dun seul homme, un grand peuple sest multipli,qui occupe la surface de la terre merge. Et quoique cet esprit intellectuel,sem dans la terre, absorb dans lombre, ne voie pas la lumire et le prin-cipe de son origine, toi cependant tu as cr en mme temps que lui toutesces choses grce auxquelles, stimul par ltonnement que provoquent enlui les choses sensibles, il puisse un jour lever les yeux de la pense vers toile Crateur de lunivers et tre runi toi par la plus grande charit et ainsirevenir finalement, de faon fructueuse son origine.4. Mais tu sais, Seigneur, que grande multitude ne peut aller sans grandediversit et que presque tous les hommes sont forcs de mener une viepnible, pleine de tourments et de malheurs, et servilement soumis desrois qui rgnent sur eux. Do il rsulte quun tout petit nombre dentretous ceux-l ont assez de loisir pour user de leur propre libert et parvenirainsi la connaissance deux-mmes. Car bien des soins et des servitudescorporels les absorbent trop pour quils puissent te chercher, toi, qui es leDieu cach. Cest pourquoi tu as mis la tte de ton peuple des rois diverset des voyants, quon appelle prophtes, parmi lesquels beaucoup remplis-sant le mandat de ta dlgation, institurent en ton nom un culte et des lois,

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  • et instruisirent un peuple ignorant. Ces lois, ton peuple les reut exactementcomme si toi-mme, le Roi des rois, leur avais parl face face, croyant nonpas les entendre, mais tentendre,Toi en eux.A des nations diffrentes, tu asenvoy des prophtes et des prcepteurs diffrents, les uns en un temps, lesautres en un autre temps. Or il appartient la condition terrestre delhomme quune longue habitude, devenue pour nous seconde nature, soitdfendue comme vrit. Ainsi naissent de graves conflits quand chaquecommunaut oppose sa foi une autre.5. Viens donc leur secours,Toi qui seul le peux. Cest en effet, pour Toique se produit cette rivalit, pour Toi, que seuls les hommes vnrent en toutce que nous les voyons adorer. Car personne, en tout ce que nous le voyonsdsirer, ne dsire autre chose que ce Bien, que tu es ; et personne en toutesles dmarches de son intelligence nest en qute dautre chose que du Vrai,que tu es. Que cherche le vivant, sinon vivre ? Lexistant, sinon tre ? Toidonc, qui fais don de la vie et de ltre, tu es celui quon voit cherch, surdes modes diffrents dans les divers rites, et nomm de divers noms, car telque tu es, tu demeures pour tous inconnu et ineffable.Toi, en effet, qui es lapuissance infinie, tu nes rien de ce que tu as cr et la crature ne peut saisirle concept de ton infinit, puisquil nest aucune proportion du fini lin-fini. Mais, Dieu Tout-Puissant,Toi qui es invisible tout esprit, tu peux, surun mode o tu puisses tre saisi, te rendre visible qui tu veux. Ne te cachedonc pas plus longtemps, Seigneur ; sois bienveillant et montre ta face, etseront sauvs tous le peuples, qui ne peuvent dserter plus longtemps lasource de la vie et sa douceur, dont pourtant ils eurent peine lavant-got.Car personne ne scarte de toi, sinon parce quil ne te connat pas.6. Si tu daignes agir de la sorte, ce sera la fin du glaive, de la haine au teintlivide, et de tous les maux ; tous sauront quil nest quune religion uniquedans la diversit des rites. Sil advient quon ne puisse supprimer cette diff-rence des rites ou quil ne convienne pas de le faire, afin que la diversitaugmente la dvotion, chaque rgion mettant dautant plus de soin rglerses crmonies quelle les jugera plus agrables au roi que tu es , que dumoins, de mme que Tu es unique, unique soit la religion et unique le cultede latrie. Laisse-toi donc apaiser, Seigneur, puisque ta colre est bont et tajustice misricorde : pargne ta faible crature. Ainsi, nous, tes mandataires,

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  • la garde desquels tu as confi ton peuple, et que tu regardes prsentement,nous supplions humblement ta majest, par toutes les prires quil nous estpossible de tadresser.

    Chapitre II7. En rponse cette supplication de larchange, tous les habitants du cielstant inclins dun mme mouvement devant le souverain Roi, celui quitait assis sur le trne dclara que lhomme avait t livr sa libert, maisque dans cette libert, il lavait cr capable dtre associ lui. Mais,puisque lhomme animal et terrestre, sous la domination du prince des tn-bres, est retenu dans lignorance, marchant selon les conditions de la vie dessens, qui nappartient quau monde du prince des tnbres, et non suivantlhomme intrieur, pourvu dintelligence, dont la vie appartient la rgionde son origine, il dclara quavec beaucoup de soin et de diligence, il avaitrappel lhomme gar, par lentremise de divers prophtes, qui, en compa-raison des autre hommes, taient des voyants. Enfin, lorsque ces prophteseux-mmes ne furent plus en mesure de rsister suffisamment au prince delignorance, il a envoy son Verbe, par qui il a fait aussi les sicles. Il le revtitde nature humaine pour quau moins de cette faon il clairt lhomme quiest ducable et dou dun trs libre arbitre, et que celui-ci se rendt comptequil devait marcher selon lhomme intrieur et non lhomme extrieur, silesprait revenir un jour la douceur de la vie immortelle. Et le Verbe, ayantrevtu lhomme mortel, tmoigna dans son sang en faveur de cette vrit :lhomme est capable de la vie ternelle et pour latteindre, il doit tenir pournant la vie animale et sensible, et la vie ternelle elle-mme nest riendautre que lultime dsir de lhomme intrieur, cest--dire la vrit, laseule chose que lon dsire, et qui, en tant quelle est ternelle, ternelle-ment nourrit lintellect. Mais cette vrit qui nourrit lintellect nest riendautre que le Verbe lui-mme, en qui toutes choses sont enveloppes et parqui tout se dveloppe, et qui a revtu la nature humaine pour que chaquehomme, selon le choix de son libre arbitre dans sa nature dhomme, nedoutt pas dtre capable datteindre, dans cet homme qui est aussi le Verbe,limmortel aliment de la vrit. Et Il ajouta : Tout cela ayant t fait, quereste-t-il qui pt tre fait et qui nait pas t fait ?

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  • Chapitre III8. A cette interrogation du Roi des rois, Le Verbe fait chair, qui tient lepremier rang parmi tous les habitants des cieux, rpondit au nom de tous :

    Pre des misricordes, encore que tes uvres soient tout fait ache-ves et quil ne reste rien y ajouter pour les complter, puisque nanmoinsTu as dcrt ds le principe que lhomme resterait dou de libre arbitre,tant donn en outre que rien ne demeure stable, dans le monde sensible,et que les opinions et les conjectures fluentes varient avec le temps, demme que les langues et les interprtations, la nature humaine requiert de frquentes visitations pour draciner les nombreuses erreurs qui ont trait ton Verbe et faire briller la vrit de faon ininterrompue. Comme celle-ci est une et quil ny a pas de libre intelligence qui puisse manquer de lasaisir, toute la diversit des religions sera ramene une seule foi ortho-doxe. 9. Le Roi tomba daccord. Convoquant les anges qui prsident toutes lesnations et toutes les langues, il donna lordre chacun de conduire devantle Verbe fait chair un homme particulirement sage. Et bientt, en prsencedu Verbe, comparurent les hommes les plus srieux de ce monde, ravis, pourainsi dire, en extase et le Verbe de Dieu leur adressa ces mots :

    Le Seigneur, Roi du ciel et de la terre, a entendu les gmissements deceux quon a mis mort ou jets en prison ou rduits en esclavage, et qui ontsouffert ces maux cause de la diversit des religions. Et puisque les auteurset les victimes de ces perscutions ne sont mus que par la conviction dassurerainsi leur salut et de plaire leur Crateur, le Seigneur a donc eu piti de sonpeuple et il lui est agrable que toute la diversit religieuse, par le consente-ment commun de tous les hommes, soit ramene, dans la concorde, une reli-gion unique, dsormais inviolable. Cest la charge de cet office quil vousconfie, vous quil a choisis, vous donnant comme assistants des esprits ang-liques, ministres de sa cour qui doivent veiller sur vous et vous diriger ; il achoisi Jrusalem comme tant le lieu le plus adapt votre runion.

    Chapitre IV10. A quoi lun des dlgus, plus g que les autres, un Grec, comme onsen rendit compte, rpondit alors, aprs stre prostern :

    L a pa i x d e l a f o i

    de Platon Benjamin Constant 71

  • Nous disons les louanges de notre Dieu, dont la misricorde stendsur toutes ses uvres et qui seul peut faire quune si grande diversit de reli-gions soit ramene une paix unique et harmonieuse ; son prcepte, nousqui sommes son ouvrage ne pouvons quobir. Cependant nous prionsmaintenant quon nous montre comment pourrait tre instaure par nossoins cette unit de la religion. Car chaque nation, quelle quelle soit, se lais-sera difficilement convaincre par nous de recevoir une autre foi que cellequelle a dfendue jusquici, mme au prix de son sang.

    Le Verbe rpondit : Ce nest pas une autre foi, mais la mme et uniquefoi que vous trouverez partout prsuppose. Vous, en effet, qui tes iciprsents, ceux qui parlent votre langue vous disent sages ou du moins philo-sophes, cest--dire amis de la sagesse.

    Cest vrai , dit le Grec. Si donc vous aimez tous la sagesse, ne prsupposez-vous pas quexiste

    la Sagesse en elle-mme ? Tous scrirent ensemble quaucun ne doutait quelle existt.

    11. Le Verbe poursuivit : Il ne peut y avoir quune seule Sagesse. Sil taitpossible en effet quil y en et plusieurs, il serait ncessaire quelles vinssentdune seule ; car avant toute pluralit on trouve lunit.

    Le Grec : Nul dentre nous nhsite croire quil nexiste quune seuleSagesse, que nous aimons tous et cause de laquelle on nous appelle philo-sophes ; parce quils y participent, il existe de nombreux sages, mais laSagesse elle-mme demeure en elle-mme simple et indivise.

    Le Verbe : Vous tes donc tous daccord sur lexistence dune uniqueSagesse trs simple, dont la force est ineffable. Et dans le dploiement de sapuissance, tous font lexprience que sa force est ineffable et infinie. Quand,en effet, la vue se tourne vers ce qui est visible et prend garde que tout cequelle aperoit provient de la force de la Sagesse et semblablement pourloue et les autres objets du sens, elle affirme que la Sagesse invisibledpasse toutes choses. 12. Le Grec : Nous non plus, qui avons fait ainsi profession de philosophie,naimons dautre faon la douceur de la Sagesse que par lavant-got quenous en donne ladmiration des choses offertes au sens. Qui ne mourraitpour acqurir cette Sagesse, do manent toute beaut, toute douceur de

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    Gense de la Tolrance 72

  • vie et tout objet de dsir ? Dans la crature humaine, quel haut degr sereflte la puissance de la Sagesse dans ses membres, dans lordre de ceux-ci,dans la vie qui sy rpand, dans lharmonie des organes, dans le mouvement,et enfin dans lesprit raisonnable, capable darts admirables, sceau pour ainsidire de la sagesse et dans lequel, plus que partout ailleurs, comme dans uneimage proche se reflte la Sagesse ternelle, telle la vrit dans une prochesimilitude ! Et ce qui est plus admirable que tout, ce reflet de la Sagesse,grce une puissante conversion de lesprit, sapproche de plus en plus dela vrit, jusqu ce que le reflet vivant lui-mme, dabord ombre duneimage, devienne continment plus vrai et plus conforme la vrai Sagesse,bien que la Sagesse absolue elle-mme ne puisse jamais tre atteinte, tellequelle est, dans autre chose quelle ; en sorte que pour lintelligence, cetteinpuisable Sagesse ternelle elle-mme est ainsi une nourriture perptuelleet indfectible.

    Le Verbe : Vous en venez directement au propos o nous tendons.Ainsi donc, vous tous, qui vous recommandez de religions diverses, vousprsupposez dans toute cette diversit une seule ralit, que vous nommezSagesse. Mais dites, lunique Sagesse nembrasse-t-elle pas tout ce qui sepeut dire ?

    Chapitre V13. LItalien rpondit : Bien plus, le Verbe nest pas hors de la Sagesse. Eneffet, le Verbe de celui qui est souverainement sage est dans la Sagesse, et laSagesse est dans le Verbe, et rien nest hors delle. En effet, la Sagesse infinieembrasse toutes choses.

    Le Verbe : Si donc quelquun disait que tout a t cr dans la Sagesse,et un autre que tout a t cr dans le Verbe, diraient-ils la mme chose ouautre chose ?

    LItalien : Puisque Dieu Crateur cre tout dans la Sagesse, il est lui-mme, ncessairement, la Sagesse de la sagesse cre. Avant toute cra-ture, en effet, existe la Sagesse, par laquelle toute chose cre est ce quelleest.

    Le Verbe : Ainsi la Sagesse est ternelle, puisquelle est antrieure toutce qui commence et est cr.

    L a pa i x d e l a f o i

    de Platon Benjamin Constant 73

  • LItalien : Nul ne peut nier que ce que lon saisit par lintellect commeantrieur ce qui est issu dun principe, soit ternel.

    Le Verbe : Cest donc un principe. LItalien : Oui. Le Verbe : Et donc le plus simple. Tout ce qui est compos, en effet,

    est issu dun principe. Car les composants ne peuvent tre aprs lecompos.

    LItalien : Je ladmets. 15. Le Verbe : La Sagesse est donc ternit.

    LItalien : Il ne peut en tre autrement. Le Verbe : Or il nest pas possible quil y ait plusieurs ternits, puis-

    quavant toute pluralit il y a lunit. LItalien : Personne nen disconviendra. Le Verbe : Voil donc que vous, philosophes de diverses sectes, tes dac-

    cord sur la religion du Dieu unique que vous prsupposez tous, du faitmme que vous faites profession dtre des amis de la sagesse.

    Chapitre VI16. Sur ce, lArabe se leva et prit la parole : On ne peut rien dire de plusclair ni de plus vrai.

    Le Verbe : Or de mme quen tant quamis de la sagesse vous professezlexistence de la Sagesse absolue, pensez-vous quil y ait des hommes dousdintelligence qui naiment pas la Sagesse ?

    LArabe : Je pense quen toute vrit tous les hommes dsirent natu-rellement la Sagesse, puisque la Sagesse est la vie de lintelligence, qui nepeut se conserver en vie par une autre nourriture que la Vrit et le Verbede vie, cest--dire le pain de son intelligence, lequel est la Sagesse. Demme en effet que tout ce qui existe dsire tout ce sans quoi il ne peutexister, ainsi la vie intellectuelle dsire la Sagesse.

    Le Verbe : Ainsi donc tous les hommes professent avec vous lexistencede cette Sagesse une et absolue quils prsupposent : laquelle est le Dieuunique.

    LArabe : Il en est ainsi ; et il nest personne dintelligent qui puissepenser autrement.

    N i c o l a s d e C u e s

    Gense de la Tolrance 74

  • Le Verbe : Pour tous ceux qui sont pourvus dintelligence, il nest doncquune seule religion et quun seul culte, lesquels sont prsupposs danstoute la diversit des rites. 17. LArabe : Tu es la Sagesse, puisque tu es le Verbe de Dieu. Je demandecomment ceux qui rendent un culte plusieurs dieux se rencontrent avecles philosophes sur lunicit divine. Car en aucun temps on ne trouve desphilosophes qui naient jug impossible quil y et plusieurs dieux auxquelsne prsidt un seul, lev au-dessus deux, lequel seul est le principe dequi les autres tiennent tout ce quils ont de faon bien plus excellente quelunit dans le nombre.

    Le Verbe : Tous ceux qui ont jamais rendu un culte plusieurs dieuxont prsuppos lexistence de la divinit. Cest elle en effet quils adorentdans tous les dieux, comme identique en ceux qui y participent. De mme,en effet que si la blancheur nexiste pas, il ny a pas de choses blanches, si ladivinit nexiste pas, il nest pas non plus de dieux. Par consquent, le cultedes dieux confesse lexistence de la divinit. Et qui dit plusieurs dieux ditquun seul, auparavant, est leur principe tous ; de mme celui qui affirmelexistence de plusieurs saints admet lexistence dun seul Saint des saints,par la participation duquel tous les autres sont saints. Jamais nation ne futstupide au point de croire plusieurs dieux dont chacun serait causepremire, principe ou crateur de lunivers.

    LArabe : Cest ce que je pense. Car cest se contredire que de poserlexistence de plusieurs principes premiers. Le principe, en effet, puisquil nepeut tre issu dun principe en ce cas il serait lui-mme son propreprincipe et serait avant dtre, ce qui est inconcevable , le principe doncest ternel. Et il nest pas possible quil y ait plusieurs choses ternelles, puis-quavant toute pluralit il y a lunit. Par consquent, cest une seule chosencessairement, qui sera principe et cause de lunivers. Cest pourquoi jenai pas trouv jusquici de nation qui se soit carte de la voie de vrit. 18. Le Verbe : Pourvu donc que tous ceux qui honorent plusieurs dieuxprtent attention ce quils prsupposent, cest--dire la Dit qui est lacause de tout, et quils en fassent, comme limpose la raison elle-mme,lobjet dune religion manifeste, tout comme ils la vnrent implicitementdans tous ces tres quils nomment des dieux, le procs est termin.

    L a pa i x d e l a f o i

    de Platon Benjamin Constant 75

  • LArabe : Cela peut-tre ne serait pas difficile, mais supprimer le cultedes dieux sera une lourde tche. Car le peuple tient pour certain quil semrite les suffrages des dieux en les honorant et cest cette fin quil setourne vers eux pour son salut.

    Le Verbe : Si le peuple tait inform de son salut de la mme faonquon a dite, il chercherait ce salut en Celui qui a donn ltre et qui est leSauveur mme et le Salut infini, plutt quen ceux qui par eux-mmesnont rien que ce que leur accorde le Sauveur lui-mme. Mais si le peupleavait recours des dieux en qui lopinion universelle a vu des saints parcequils vcurent dune faon divine, et voyait en lun dentre eux, lors dunemaladie ou de quelque autre ncessit, un intercesseur agr, ou lui rendaitun culte de dulie, ou faisait pieusement mmoire de lui comme dun amide Dieu, dont il faut imiter la vie ; pourvu alors quil rservt Dieu seultout culte de latrie, il nirait pas contre lunique religion, et de cette faon,le peuple retrouverait facilement la paix.

    N i c o l a s d e C u e s

    Gense de la Tolrance 76

    NICOLAS DE CUES, La paix de la foi,traduction par Roland Galibois Centre dtudes de la Renaissance, Universit de Sherbrooke, Montral, 1977, p. 30-46.

  • de Platon Benjamin Constant 77

    r a s m e1469-1536O p i n i o n s

    d i g n e s d u n c h r t i e n

    Que subsistent toujours en toi ces paradoxes du vrai christianisme : que nulchrtien ne simagine tre n pour lui-mme et ne veuille vivre pour lui-mme, mais quau lieu de sattribuer tout ce quil a, tout ce quil est, il le porteau crdit de Dieu qui en est lauteur, et quil considre tous ses biens proprescomme communs tous. La charit chrtienne ne connat pas la proprit.Quil aime les tres pieux dans le Christ, les impies cause du Christ qui nousa aims le premier quand nous tions encore ses ennemis, au point de se livrertout entier pour notre rachat1. Que son affection aille aux premiers parcequils sont bons, et non moins aux derniers pour les rendre bons. Quil nehasse absolument aucun humain, pas davantage quun mdecin de confiancene hait un malade. Quil soit lennemi des vices seulement. Plus grave est lamaladie, plus grand sera le soin quy apporte la pure charit. Cest un adul-tre, cest un sacrilge, cest un Turc2 : quil excre ladultre, non ltrehumain ; quil repousse le sacrilge, non ltre humain ; quil fasse prir le Turc,

    1. ptre de saint Paul aux Romains,V, 10.2. Adultre et sacrilge , dans ce passage, ne dsignent pas laction, mais celui qui sen est

    rendu coupable. Turc fait allusion non point la nation, mais la religion.

  • non ltre humain1. Quil sapplique obtenir que prisse limpie qui sest faitlui-mme tel, mais que soit conserv lhomme qui a t fait par Dieu. Quilveuille sincrement le bien de tous, prie pour le bien de tous, fasse du bien tous. Quil naille pas nuire aux coupables et rendre service aux innocents.Quil se rjouisse des succs de tous comme sils taient les siens. Quil saf-flige des infortunes de tous de la mme faon que des siennes propres. Cestbien l ce que demande lAptre : pleurer avec ceux qui pleurent, se rjouiravec ceux qui se rjouissent2. Davantage : quil safflige du malheur dautruiplus que du sien. Quil soit plus joyeux du bonheur de son frre que du sienpropre. Ce nest pas dun chrtien de penser : Quest-ce que jai faire aveccelui-l ? Est-il blanc, est-il noir, je nen sais rien3, il mest inconnu, il mesttranger, il ne ma jamais rendu service ; il ma une fois fait du tort, il ne majamais t utile. Rien de tout cela ! demande-toi seulement quels sont tesmrites et quels sont envers toi les bienfaits du Christ, lui qui a voulu que turendes la pareille non point lui-mme, mais ton prochain.Vois seulementde quoi cet homme a besoin et ce que tu peux, toi. Pense seulement : il estmon frre dans le Seigneur, mon cohritier dans le Christ, un membre dumme corps, rachet par le mme sang, un compagnon dans une foicommune, appel la mme grce, la mme flicit dans la vie future.Comme la dit lAptre : Un seul corps et un seul esprit, de mme que vousavez t appels dans une seule esprance de votre appel, un seul Seigneur etune seule foi, un seul baptme, un seul Dieu et Pre de tous, qui est au-dessusde tous et travers tout et en nous tous4. Comment pourrait-il tre trangercelui qui tu es rattach par une relation si multiple dunit ? Chez les paensbienveillance ou malveillance peuvent bien tre en partie dues ce que les

    r a s m e

    Gense de la Tolrance 78

    1. Le seul moyen de faire disparatre le Turc (le musulman) tout en laissant en vie ltre humain, cest videmment de le convertir, tout comme le mdecin fait disparatre le malade, non lhomme, quau contraire il sauve. Il va de soi pour rasme, et tout le contexte le montre, que cette conversion ne peut se faire que selon la doctrine du Christ,cest--dire sans violence, menace ni contrainte, par la seule persuasion, la faon des Aptres.

    2. ptre de saint Paul aux Romains, XII, 15.3. Cf. Catulle, 93, 2.4. ptre de saint Paul aux phsiens, IV, 4-6 ; une seule esprance de votre appel : le passage

    ainsi rendu par la Vulgate est paraphras par rasme lui-mme : vous avez t appels la mme esprance dhritage .

  • rhteurs appellent circonstances : cest un concitoyen, un parent par allianceou par le sang, ou le contraire ; cest un intime, un ami de mon pre, un bien-faiteur, un homme aimable, de bonne naissance, riche, ou linverse. Dans leChrist tout cela nest rien ou, selon Paul, une seule et mme chose1. Quuneseule vrit soffre tes yeux et quelle suffise : il est ma chair, il est mon frredans le Christ.Tout ce qui est fait un membre ne rejaillit-il pas sur le corpsentier et de l sur la tte ? Nous sommes tous mutuellement des membres2.Les membres unis entre eux constituent le corps ; la tte du corps est Jsus-Christ ; la tte du Christ est Dieu3. Le bien ou le mal qui est fait nimportequel membre est fait toi, est fait chacun, est fait au Christ, est fait Dieu.Tout cela est un : Dieu, Christ, corps et membres. Il est inconvenant derencontrer chez des chrtiens cette formule Les gaux avec les gaux4 oucelle-ci Dissemblance est mre de haine. Pourquoi ces mots de dissensionl o lunit est tellement profonde ? Cela na pas saveur chrtienne si, commeil arrive en gnral, un homme de cour avec un provincial, un paysan avec uncitadin, un patricien avec un plbien, un magistrat avec un particulier, unriche avec un pauvre, une clbrit avec un inconnu, un puissant avec unfaible, un Italien avec un Allemand, un Franais avec un Anglais, un Anglaisavec un cossais, un grammairien avec un thologien, un grammairien avecun dialecticien, un juriste avec un mdecin, un savant avec un ignorant, unhomme loquent avec un qui sexprime mal, un clibataire avec un mari, unjeune avec un vieux, un clerc avec un lac, un prtre avec un moine, unMineur5 avec un Coltan6, un Carmlite7 avec un Jacobite8, et pour ne pasrappeler toutes les discriminations, un dissemblable avec un drisoirementdissemblable se montre malveillant.

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    de Platon Benjamin Constant 79

    1. ptre de saint Paul aux Galates, III, 28.2. ptre de saint Paul aux phsiens, IV, 25.3. Premire ptre de saint Paul aux Corinthiens, XI, 3.4. Adage 120 ; cest un fragment de phrase de Cicron venant du De Senectute (De la vieillesse) ;

    le commentaire drasme commence par : Ressemblance est mre de bienveillance , ngatifde la phrase Dissemblance qui est donc drasme lui-mme.

    5. Franciscain.6. Branche rforme des religieux franciscains, limage des colettes et colettines fondes par

    sainte Colette au XVe sicle ; non clotres, elles furent supprimes par Lon X en 1517.7. Peut-tre faut-il comprendre : un Carme?8. Appellation usuelle des Dominicains chez rasme.

  • O est la charit qui aime mme un ennemi, quand une appellationchange, quand la couleur peine diffrente dun habit, quand une ceintureou une chaussure ou de semblables extravagances humaines me font dtesterde toi1 ? Laissons donc plutt ces sornettes puriles et habituons-nous avoir devant les yeux ce qui compte, ce que Paul inculque en maintsendroits : que nous tous dans le Christ, notre tte, nous sommes les membresdun seul corps, anims du mme esprit, si du moins nous vivons en lui defaon ne pas jalouser les membres plus favoriss et secourir de bon grles plus faibles, de faon comprendre que nous avons nous-mmes reu unbienfait quand nous avons t bienfaisants envers notre prochain, que nousavons subi un dommage quand on a nui notre frre. Que nul nait en vueson propre intrt, mais que chacun pour sa part fasse contribuer lintrtde tous ce quil a reu de Dieu, afin que tout reflue vers la source do toutprovient, cest--dire la tte. Cest videmment ce que Paul crit auxCorinthiens. ()2

    Vois donc sils appartiennent ce corps ceux que partout tu entendsdire : Ma fortune mest venue par hritage, je la possde de droit, non parfraude. Pourquoi ne pas en user et en abuser mon gr3 ? Pourquoi endonnerais-je une part ceux qui je ne dois rien ? Je la gaspille, je len-gloutis, mais ce qui sengloutit est moi, les autres nont rien y voir. Unmembre de ton corps enrage de privations, et toi tu rotes des morceaux deperdrix.Ton frre nu gle, toi tant de tes vtements sont rongs par les miteset la pourriture.Toi tu as perdu au jeu mille pices dor en une seule nuit,tandis quune malheureuse jeune fille, pousse par la misre, prostitue sapudeur et que prit une me pour laquelle le Christ a donn sa vie4.Toi tudis : En quoi cela me concerne-t-il ? Ce qui est moi, jen fais ce que bon me semble. Aprs cela, avec un tel tat desprit tu te crois chrtien,alors que tu nes mme pas humain ! Tu entends dans une assemble

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    1. Critique des ordres religieux.2. Sont cits : Premire ptre de saint Paul aux Corinthiens, XII, 12-25 et 27 ; puis ptre de saint

    Paul aux Romains, XII, 4-6 ; ptre de saint Paul aux phsiens, IV, 15-16.3. Le droit romain dfinit la proprit comme le droit duser et dabuser (jus utendi et

    abutendi).4. me et vie : en latin le mme mot anima.

  • nombreuse quon lse la rputation de tel ou tel, toi tu te tais ou peut-tretu approuves le dtracteur dun sourire. Je laurais rfut, dis-tu, si ce quildisait mavait concern. Mais je nai rien voir avec celui quon dnigrait. Donc tu nas rien voir avec le corps si tu nas rien voir avec un de sesmembres. Rien non plus avec la tte, si tu nas rien voir avec le corps.

    Il est juste, dit-on, de repousser la force par la force. Cela mest gal desavoir ce que permettent les lois impriales, ce qui mtonne, cest commentde telles maximes sont entres dans les murs des Chrtiens : Je lui ai faitdu tort, mais javais t provoqu. Jai prfr lui faire du mal que den rece-voir. Soit, les lois humaines ne punissent pas ce quelles ont tolr. Maisque fera ton gnral1 le Christ si tu fais tort sa loi qui se trouve chezMatthieu : Moi je vous dis de ne pas rsister au mal, mais si quelquun tafrapp sur la joue droite, prsente-lui aussi lautre, et celui qui veut te faireun procs et tenlever ta tunique, laisse aussi ton manteau. Et si quelquunta rquisitionn pour mille pas, fais-en deux mille de plus avec lui. Aimezvos ennemis et faites du bien ceux qui vous hassent, et priez pour vosperscuteurs et vos calomniateurs, afin que vous soyez les fils de votre prequi est aux cieux, qui fait se lever le soleil sur les bons et les mchants etpleuvoir sur les justes et les injustes2. Si tu rponds : Ce nest pas moiquil a dit cela. Il la dit aux Aptres, il la dit aux parfaits , nas-tu pasentendu Pour que vous soyez les fils de votre Pre3 ? Si tu ne dsires pastre le fils de Dieu, la loi ne te regarde pas. Cependant il nest mme pasbon celui qui ne veut pas tre parfait. coute encore ceci, si tu ne dsirespas de rcompense, lordre ne te concerne pas. Car il vient ensuite : Si vousaimez ceux qui vous aiment, quelle est votre rcompense4 ? comme sildisait : aucune. Non, faire cela nest pas une vertu, mais ne pas le faire est uncrime. Rien nest d aucun des deux, lorsque chacun a reu autant quila donn. ()

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    1. Le mot latin imperator signifie la fois empereur et gnral ; le baptme, selon rasme,est le serment de fidlit (sacramentum) fait au Christ gnral limage du serment que les soldats romains prtaient leur gnral.

    2. vangile selon saint Matthieu,V, 39-41 et 44-45.3. Ibid. verset 45.4. Ibid. 46.

  • Toi donc, mon trs aimable frre, ddaigne totalement le vulgaire avecses opinions et ses faons, attache-toi sans mlange et tout entier la voietrace par le Christ, et ce qui dans cette vie se prsente aux sens dhorribleou de dsirable, laisse-le de ct pareillement par amour de la pit. Que leChrist lui seul te suffise, lui qui est lunique source pour bien penser etvivre heureusement. Et le monde considre cela, sans doute, comme folie etdmence, mais cest par elle quil a plu Dieu de sauver ceux qui croient.Heureux manque de sagesse que la sagesse dans le Christ ! Misrablemanque de sagesse que de navoir pas la sagesse du Christ ! Mais hol ! si jeveux que tu sois courageusement en dsaccord avec la foule, je ne veux paspour autant que tu imites la manire des Cyniques en aboyant partoutcontre les penses ou les actions dautrui, en les condamnant avec arrogance,en criant odieusement aux oreilles de tous, en dclamant avec rage contrela vie de nimporte qui, car je ne veux pas que tu sois ainsi la victime dedeux maux simultans : dabord te rendre odieux tous, ensuite cause decette hostilit ne pouvoir mme pas tre utile un seul. Sois, toi aussi, tout tous pour tous les gagner au Christ1, autant quil est possible sans blesserla pit. Au-dehors sois accommodant envers tous, pourvu quau-dedanssubsiste inbranl ton propos. Au-dehors que la gentillesse, laffabilit, lacomplaisance, la serviabilit attirent un frre quil convient damener auChrist aimablement et non de faire fuir par de la duret. Enfin il sagitmoins de lancer avec fracas ta pense par des paroles sauvages que delexprimer par ta manire dtre. Inversement il ne faut pas envers lafaiblesse de la masse avoir une indulgence telle que tu noses pas dfendrela vrit propos avec courage. La bont doit servir corriger les hommes,non les tromper.

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    1. Premire ptre de saint Paul aux Corinthiens, IX, 22.

  • de Platon Benjamin Constant 83

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    Matthieu, Chapitre V

    Donc Jsus sapercevant que la foule spaississait de jour en jour, forme detoutes sortes dhommes, sloigne de la zone basse, aisment accessible tous, et grimpant sur la montagne se met enseigner la Philosophie cleste,montrant par la hauteur mme du lieu quil nallait rien proclamer devulgaire ou de bas, mais seulement des choses hautes et clestes, et rappe-lant du mme coup lexemple de Mose qui pour rvler la Loi au peuple,grimpa sur une montagne selon lcriture1. Comme il montait, les Disciplesquil stait particulirement choisis le suivirent, sans que la foule ft emp-che de le faire, ceux du moins qui avaient assez dardeur et de force. Etainsi ayant atteint le sommet de la montagne, Jsus sassit, non point parfatigue, mais parce quil allait enseigner des choses hautes et plus srieusesqui demandaient un auditoire attentif. Quand les Disciples le comprirent,ils firent autour de lui un cercle plus rapproch pour que rien de la doctrinesacre ne pt leur chapper. Donc Jsus non point du trne dor de Jarca2,ni du pupitre orgueilleux des Philosophes ou de la chaire arrogante desPharisiens, mais dun relief herbeux, pour prluder sa divine et salutaire

    1. Cest pour parler avec Dieu que Mose monta sur le Sina (Exode, XIX).2. Non identifi.

  • philosophie, tourne les yeux non point vers la foule, mais vers les Disciples ;et, ayant ouvert sa bouche sacre, il commence exprimer les articles, quonnavait encore jamais entendus, de la doctrine vanglique, profondmentloigns de lopinion de tous ceux que le monde prend pour trs sages.Tousceux qui prtendent enseigner la sagesse promettent le bonheur. Tous leshommes, quel que soit leur tat ou leur condition, demandent le bonheur.Mais en quoi rside la flicit humaine, cest l un grand sujet de contro-verse entre philosophes, une grande source derreur dans la vie des mortels.Comme cest l le but et le fondement de la sagesse entire, cest celadabord quexplique Jsus, enseignant des paradoxes, mais trs vritables, etcest pourquoi il fit dabord des miracles pour donner du crdit ses proposincroyables, afin que ceux qui avaient expriment son efficacit pourgurir les maladies du corps, fussent assurs de la vrit aussi de la doctrinepar laquelle il gurissait les maladies de lme.

    Ce quil dit ce jour-l fut entendu par un petit nombre de disciples, etils ouvrirent les bras au bonheur. Que tous lentendent car il a parl pourtous et tous connatront la flicit. Des opinions fausses naissent tous lespchs de la vie. Il faut donc avant toutes choses travailler les extirper.Comme la plus pernicieuse maladie des mes est la violence et larrogancequi rend lhomme incapable de la vraie doctrine, et qui constitue mme lasource do jaillit presque tout ce qui est vice capital, cest elle dabordque Jsus porte remde en disant : Bienheureux les pauvres en esprit, carle royaume des cieux leur appartient. Qui aurait support une phrase aussisurprenante si aprs les tmoignages de Jean1, du Pre2, de la colombe3,enfin les signes4 prsents elle ne stait gagn de lautorit et du crdit ? Biendes hommes en raison de la minceur de leur patrimoine, de la bassesse deleur naissance, de lobscurit de leur condition, de ladversit de la fortunedeviennent dcourags et humilis et se dgotent eux-mmes. Ceux-l serapprochent du bonheur vanglique sils sattachent de bon gr l o lesappelle la fortune. En vrit cette humilit des esprits rside dans le senti-

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    1. Jean-Baptiste : vangile selon saint Matthieu, III, 11-12.2. Ibid., III, 17.3. Ibid., III, 16.4. Les miracles : vangile selon saint Matthieu, IV, 24.

  • ment, non dans les choses extrieures. Mais do vient un royaume cethomme qui ne revendique rien pour lui, qui sefface devant tous, qui sedgote lui-mme, qui ne chasse ou ne lse personne ? En effet il sembleplus proche de la servitude dun ne que dun royaume. Partout ce genredhommes est foul aux pieds, ls impunment, il vit dcourag et obscur,indigent et abandonn. Pourtant ce qua dit la vrit est vrai, cest euxseulement quappartient un royaume, mais cest celui des cieux.Timagines-tu que les personnages hautains et violents rgnent ? Ils subissent un escla-vage, ils sont soumis une foule de tyrans. Ils sont torturs par la cupidit,la colre, lenvie, le dsir de vengeance, la crainte, lespoir. Cest peine silsvivent, bien loin de rgner. En revanche celui qui est libre de tous cessoucis, fort de son innocence, confiant en Dieu, assur des rcompenses dusicle futur, ddaigne dun cur tranquille ce qui appartient ce monde etsattache aux biens clestes : est-ce quil ne possde pas un royaume de beau-coup plus beau et plus magnifique que le royaume des tyrans ? Il nest passoumis au pouvoir du dsir amoureux, de la cupidit, de lenvie, de la colre,de toutes les autres pestes des mes. Et arm de la foi, quand la situationlexige, il commande aux maladies, et elles senfuient ; il commande auxeaux, et elles sapaisent ; il commande aux Dmons, et ils sen vont. Ce nestpas le diadme, ni lonction, ni la garde qui donnent le royaume, ce sont cessentiments qui font le vrai roi et enfin appellent partager le royaumecleste et ternel o il ny aura plus de rbellion. Un royaume en ce mondesobtient par la violence, il se dfend par la brutalit tandis que ce royaumecest la modestie qui le procure, lhumilit qui le protge et le rend stable.Le monde ne juge aptes rgner que ceux qui, dots dun noble orgueil,portent bien haut une immense fiert ; mais Dieu lve jusqu son royaumede prfrence ceux qui se rabaissent le plus.

    Jsus continue et ajoute un paradoxe semblable au prcdent Bienheureux les doux, car ils possderont la terre en hritage. Qui doncsont les doux ? ceux qui ne font violence personne, ceux qui, lss,pardonnent aisment linjustice subie, qui prfrent perdre leurs biens pluttque de lutter, qui font plus de cas de la concorde et de la tranquillit delme que dun grand domaine, qui jugent plus souhaitable une pauvrettranquille que des richesses querelleuses. Mais ce genre dhommes, dordi-

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    de Platon Benjamin Constant 85

  • naire, est chass de ses terres et ils sont si loin de se procurer les biensdautrui quils sont mme expulss des possessions de leurs anctres. Maiscest une manire sans prcdent dagrandir ses possessions : la mansutudeobtient davantage et on lui fait spontanment des largesses que nob-tient par tous les moyens, permis et dfendus, la rapacit des autres. Unpropritaire dur et farouche ne possde mme pas ce quil a. Un hommepaisible qui prfre abandonner ses biens que se battre pour eux, a un fondsde terre partout o il trouve des amis de la mansutude vanglique.Toutle monde dteste lopinitret, mais mme les paens sont favorables lamansutude. Enfin, si un doux perd une possession, ce nest pas undommage, mais un grand profit ; il a perdu un champ, mais il garde intactesa tranquillit dme. Il a fait un grand bnfice en vendant son fonds deterre, celui qui a vit le tumulte et sauv le repos de son me. Enfin, supposer quil soit exclu de tout, le doux est dautant plus assur de possderla terre cleste do il ne pourra tre chass. Le monde considre commemalheureux et verse des larmes sur ceux qui sont expulss de leur patrie etcontraints de changer de terre, tandis que le Christ proclame bienheureuxceux qui sont exils cause de lvangile, mais inscrits comme citoyens auciel. Ils ont t chasss par le droit dune cit, exclus de leur demeure,limins de leur patrie, mais pour un homme vanglique le monde entierest sa patrie, et pour ceux qui sont pieux le ciel est la plus assure desdemeures, la patrie la plus sre. Communment cest un malheur quundeuil, tel point que certains, dpouills de leur affections, par exemple unepouse, des parents, des frres, ou des enfants, se donnent quelquefois lamort. Et cest pour cela quon met prs deux des amis qui puissent par leurconsolation attnuer la cruaut du deuil. Mais bienheureux ceux qui sontdans le deuil par amour pour lvangile, qui sont mme arrachs leursaffections, qui voient ceux quils ont de plus chers abattus et gorgs pourla justice vanglique, qui mprisant les plaisirs de ce monde passent leur viedans les larmes, dans les veilles, dans les jenes : car ils seront assists parlEsprit cleste, le consolateur secret, qui ds ici-bas compensera un deuilpassager par une inestimable joie de lesprit, avant de les transporter bienttvers les joies ternelles. La consolation humaine souvent, tandis quellecherche gurir le chagrin, laggrave ; mais lEsprit vrai consolateur rjouit

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  • intrieurement lme qui a bonne conscience, assure des rcompenses dela vie future, si bien que mme au milieu des plus atroces souffrancesphysiques ces hommes se flicitent, bien loin de se croire malheureux. Selonlopinion gnrale la faim est une chose cruelle, le dnuement doit tre fuien bateau et cheval1 ; et il ny a personne qui ne proclame heureux ceuxqui ont brillamment accru leur patrimoine et lont rendu assez solide pourpouvoir en jouir leur aise. Mais laccumulation de ressources aussi grandesque lon voudra ne rassasie pas lme et la flicit humaine ne doit pas semesurer la satit du ventre.

    Quels sont donc ceux que le Christ dclare heureux en ce genre ? Bienheureux, dit-il, ceux qui ont faim et soif de justice. Il faut recher-cher peu ce qui nourrit et entretient le corps et dont le souci tourmente simisrablement le grand nombre. Ceux qui sont rassasis sont quelquefoisdavantage torturs par la satit quils ne ltaient par la faim, et bienttaprs la satit reviennent en courant la soif et la faim quil faut souventapaiser, ceci pour les hommes pieux contents de peu et ne dsirant rien au-del du ncessaire, ni inquiets de lendroit o ils se trouvent, car bien srcelui qui les fournit en abondance cest celui qui nourrit les passereaux etvt les lys2. La flicit est pour ceux qui transfrent leur faim et leur soif deschoses corporelles et prissables vers la recherche de la justice vangliqueo il y a toujours de quoi apaiser sa faim et sa soif et o la satit estheureuse ; et cest prcisment une partie du bonheur davoir faim de cepain de lme dont qui aura mang vivra ternellement, et davoir soif decette eau vive dont natra chez celui qui en aura bu une source jaillissantpour la vie ternelle. Le commun des hommes estime heureux ceux quisont aids par la bienfaisance dautrui et flicite celui qui est soulag plusque celui qui soulage. Mais moi je dclare Bienheureux les misricor-dieux qui par charit fraternelle considrent la misre dautrui comme laleur, qui souffrent des maux de leur prochain, qui pleurent des malheurs desautres, qui leurs frais nourrissent lindigent3, vtent celui qui est nu4,

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    1. Adage 317 de toutes ses forces .2. vangile selon saint Matthieu,VI, 26-29.3. Ibid., XXV, 35.4. Ibid. XXV, 36.

  • avertissent celui qui sgare, instruisent lignorant, pardonnent celui quipche, bref qui dpensent tout ce dont ils sont dots pour soulager etrconforter les autres. En effet ce nest pas l un dbours, mais un profit. Carcelui qui est misricordieux et bienfaisant envers son prochain prouveraque Dieu est envers lui beaucoup plus misricordieux et met plus de bontdans sa bienfaisance.Tu as pardonn ton prochain une faute lgre, Dieute pardonnera tous tes pchs.Tu as renonc infliger ton frre un chti-ment temporaire, Dieu te fera remise du chtiment ternel. Tu as soulagavec ton argent lindigence de ton frre, Dieu te donnera en change sesressources clestes. Chez les hommes les misricordieux sappauvrissent carleur fortune spuise en largesses, mais auprs de Dieu ils senrichissent car,tandis que leur cassette se vide, leur cur se comble des intrts de leurpit. Le commun des hommes appelle malheureux ceux qui sont privs dela vue ; et ceux qui sont dpourvus de ce sens, de loin le plus agrable, disentquil ne vivent pas, mais passent leur temps dans les tnbres, semblables des morts. Tant cela semble une douce chose de regarder la lumire et decontempler ce thtre du monde qui est si beau. Or si cest chose tellementsouhaitable de voir le soleil avec ses yeux de chair, combien plus grande estla flicit de regarder avec les yeux de lme Dieu, crateur du soleil et detoutes choses.Vous avez vu bondir de joie ceux qui, dlivrs de leur ccit,ont eu le bonheur de voir la lumire, ils se flicitent exactement comme silstaient revenus des Enfers. Combien plus heureux ceux qui, dlivrs delobscurit de lesprit, ont reu le bienfait de voir intrieurement Dieu,source de toute allgresse, dont la vue est la plus haute flicit. Ce que lesoleil est pour les yeux purs, Dieu lest pour les esprits purs. Ce que lasuppuration ou la cataracte est pour lil, le pch lest pour lme.Bienheureux donc ceux qui ont le cur pur et intact de toute souillure, caril leur sera donn ce qui est plus souhaitable que tous les plaisirs de cemonde, voir Dieu. Le commun des mortels juge bienheureux ceux qui,ayant arrang leurs affaires comme ils le voulaient, passent leur vie dans lerepos et nont personne qui leur cre des ennuis ; mais mon jugement,bienheureux sont ceux qui, aprs avoir touff dans leur cur toute rbel-lion des dsirs, sappliquent rtablir la concorde aussi entre les autresdsunis, non seulement sans chercher se venger de ceux qui ont pu les

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  • blesser, mais encore en invitant deux-mmes la paix ceux par qui ils ontt offenss. Si quelquun trouve cela trop dur, voici la rcompense : caron les appellera fils de Dieu .

    Quel plus grand honneur que ce titre ? Mais aussi quel plus grandbonheur ? car ce nest pas un vain nom. Celui qui est fils est aussi forcmenthritier. Mais le fils illgitime est dsign par la dissemblance des caractres,le fils lgitime et authentique par son imitation de son pre. Dieu quipardonne gratuitement tous les pchs, invite tous les mortels par qui il avaitt offens la paix et lamiti. De lui-mme il se montre favorable enverstous ceux qui reviennent la sagesse. Il ne reconnatra pour ses fils que ceuxqui se comporteront envers leurs frres comme lui-mme sest comportenvers tous. Les pres charnels dshritent les fils qui ne saccordent pas avecleurs autres frres : ainsi le Pre cleste reniera ceux qui hassent la paix etsuscitent les dissensions. Comme aujourdhui partout les mauvais sont tropnombreux, la paix ne peut se maintenir avec tous que si lon tolre lesmchants. Cest le rle des tres pieux de sefforcer par tous moyens denavoir de dissension avec personne, bons ou mchants ; tous, par la bont,la douceur, la bienfaisance, doivent tre invits lamour et la concorde ;mais certains sont si pervers que les bienfaits mme les irritent, quils frap-pent ceux qui leur rendent service, sacharnent contre leurs bienfaiteurs,tiennent pour des ennemis ceux qui dsirent les sauver. Dans ce cas si la paixne peut se maintenir de part et dautre, ceux-l pourtant seront heureux parleur zle pour la paix, quand les impies les perscuteront, en raison seule-ment de la justice vanglique qui ne blesse personne et rend service tous.Car ce qui provoque leur haine cest prcisment ce qui aurait d fairenatre leur amour ; et leur raison de payer par des injures nest autre que lemotif qui aurait d les rendre reconnaissants. On dira : Qui pourrait aimerde tels gens qui aux bienfaits rpondent par la haine et les mfaits ? Cestdifficile, je lavoue, mais grande est la rcompense. Quelle rcompense ?Non point une couronne de chne ou de laurier, non point un buf ou unbouc ou rien de semblable, comme le monde laccorde au vainqueur dansles comptitions humaines, mais le royaume des cieux : cest cette palestreque vous devez vous prparer, mes disciples, si vous tes sduits par les prixde la flicit vanglique. Il ny a pas de raison que la cruaut des hommes

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  • vous terrifie. Nul ne pourra vous lser si vous restez opinitrement attachs la justice. La perscution des mchants ne vous tera pas votre innocence,mais augmentera votre bonheur. Mme au milieu des temptes de mauxvous serez heureux. Quand ils vous auront vous au malheur avec dabomi-nables imprcations, quand ils vous auront assaillis par toutes sortes demaux, quand ils auront lanc contre vous outrages et accusations de toutesorte mensongrement, non point par votre faute, mais en haine de moi, cartout votre crime cest dtre chrtien, ne pleurez point sur vous-mmes quites frapps, hus, dshonors, tout au contraire rjouissez-vous et exultezprcisment pour cela, parce que, plus ils se dchanent contre vous enperscutions, plus crot et saccumule la rcompense que le Pre vousrserve dans les cieux. Le mal quils vous font, Dieu le fera tourner votrebien ; les prjudices quils vous causent, il les fera tourner votre profit ; ledshonneur quils vous infligent, il le fera tourner votre gloire ternelle etvritable ; les accusations et les outrages quils vous lancent tort, il leschangera en brevets et certificats de vraie pit ; leurs imprcations il leschangera en loges et flicitations, non seulement devant lui qui il estlargement suffisant davoir plu, mme si vous dplaisiez au monde entier,mais aussi ds maintenant devant les hommes. Car tre blm pour sa pitpar des impies, cest tre lou ; tre crucifi par ceux qui hassent Dieu, cesttre couronn. Il ne faut pas rechercher la gloire devant les hommes, maiscelle-ci accompagne habituellement delle-mme la vritable vertu. Envoulez-vous un exemple immdiat et vident ? Quy a-t-il aujourdhui deplus saint ou de plus vnrable que la mmoire des Prophtes ? et pourtantquand ils taient parmi les vivants, on les a perscuts avec tous les genresde maux dont on vous perscute aussi aujourdhui. On les a perscuts parhaine pour mon Pre, on vous perscutera en haine de moi. Il faut pour celaun courage, je le reconnais, qui surpasse la moyenne humaine ; mais il fauttre exceptionnel pour faire bouger et entraner par sa force le mondeentier, englouti sous les opinions fades et les dsirs inconsistants. Qui eneffet parmi ces hommes na horreur des tortures du corps ? Qui nest pou-vant en prsence dun pril mortel ? Qui ne brle du dsir de se vengerquand il y est incit par datroces injures ? Qui tolre sans ragir que sarputation soit sans motif clabousse dune tache ? Mais moi jexige davan-

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  • tage de vous : quen raison de ces maux vous vous considriez commeheureux, que vous ayez lgard de vos aveugles perscuteurs plus de pitique dindignation ; que vous souhaitiez du bien ceux qui vous souhaitentdu mal ; qu ceux qui machinent votre perte vous offriez le salut ternel.

    Une telle vertu sublime et hroque vous ne la manifesterez pas si vousny parvenez par les degrs que je vous ai prsents auparavant. Si vousrenoncez tout orgueil, si vous rejetez le dsir de vengeance, si, ddaignanttous les plaisirs de ce monde, vous pousez une vie svre, si, tout dsir deschoses humaines teint, vous navez de soif ardente que pour la justice et lapit, si vous avez le cur ainsi dispos que vous dsiriez secourir tous ceuxqui sont dans le malheur, si votre esprit est purifi et nettoy de tous viceset dsirs mauvais, sil ne regarde que Dieu et ne prend plaisir qu lui, sivous-mmes, lme apaise, ne cherchez partout qu entretenir et rtablirla concorde, cest alors seulement que vous raliserez ce que tous les autresmortels ne peuvent pas encore atteindre, mme en rve. Pourtant ceux quiseront curables, dont lesprit ne sera pas dans un tat totalement dsespr,admirant la fois votre patience et votre bont, comprendront que ce nestpas une simagre, verront bien que cela ne relve pas des forces humaines,et touchs par votre exemple se tourneront vers une vie portant demeilleurs fruits. Car je vous ai choisis en petit nombre pour amener nonpoint telle ou telle cit, mais lunivers entier la connaissance de la sagessevanglique. Il faut que soit vivant et efficace ce qui doit suffire pour assai-sonner la vie du genre humain tout entier, affadie par le dsir de chosespassagres et de sottes opinions. Car je vous ai choisis non pour que voussoyez mdiocres ou supportables, mais pour que vous soyez le sel de la terre.Il ny a pas besoin que le sel soit abondant, mais quil soit efficace de faon pntrer tout ce quil touche, donner du got ce qui nen avait pas.Immense est la terre et pourtant tout ce quelle a de salinit lui vient duntout petit peu de sel qui lui a t ml. Et vous voyez quune nourritureabondante, dun got par ailleurs fade et insipide, est assaisonne par lapince de sel dont on la saupoudre. Il est impossible que dans une grandefoule dhommes on ne trouve des mdiocres et mme des individus peinesupportables ; mais la vivante et parfaite vigueur de la charit vangliquedoit persister chez les Aptres, les vques, les Docteurs. Autrement si vos

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  • murs vous sont affadies1 par lamour de la louange, le dsir des richesses,lattachement aux plaisirs, la passion de la vengeance, la crainte du dshon-neur, des prjudices ou de la mort, que restera-t-il donc pour assaisonner lavie insipide de la multitude ? Il arrivera ainsi non seulement que vous neservirez rien pour assaisonner les autres, mais aussi que vous en viendrez tre profondment mpriss par les hommes pour ne pas pratiquer ce quevous enseignez. Car quy a-t-il de plus mprisable que du sel fade dont onne peut mme pas se servir pour fumer les terres, car de surcrot il les stri-lise si on ly mle ? Vous ne serez admirs des hommes, mme de ceux quipar jalousie et par haine aboyaient contre vous, que sils comprennent quevotre enseignement a le got fort de lvangile, sils voient que toute votrevie rpond votre enseignement. Une fois que vous vous tes chargs decette mission, invitablement vous tes dune grande utilit pour tous ouvous faites tous un grand mal ; vous obtenez auprs des hommes uneimmense gloire ou une fltrissure insigne. Or il faut viter plus que la mortune fltrissure qui rejaillit en infamie pour lvangile.

    Soyez donc totalement sincres, exceptionnellement intgres, afin quepar votre puret soit corrige limpuret de la multitude. Que votre vie etvotre enseignement soient tels que pour tous ceux qui vous regardent ilssoient guide et rgle de vie juste. Le Soleil de ce monde est unique, mais salumire est si efficace et abondante quelle brille de loin pour tous les habi-tants de la terre. Je vous ai placs en un lieu lev pour que toutes vosparoles, toutes vos actions ncessaires se rpandent par tout lunivers. Si desnuages recouvrent le Soleil, do vient la lumire aux mortels ? Si votreenseignement est obscurci par des erreurs, si votre vie est assombrie par desdsirs de ce monde, quest-ce qui chassera lobscurit de la multitude ? Vousdevez donc prendre garde quil ny ait en vous ni tnbres ni folie.Vous nepourrez rester cachs mme si vous faites pour cela les plus grands efforts.Songez que vous jouez une pice sur le thtre du monde entier, afin quelinquitude aiguise votre attention et votre soin. Une faute lgre en voussera comme un crime affreux. Vous tes pareils une cit situe sur unehaute montagne, visible de loin, dans toutes les directions, pour les voya-

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    1. Le mot latin signifie la fois fade et draisonnable, insens.

  • geurs. Elle ne peut se dissimuler, mme si elle en avait envie. Car lamontagne au sommet lev qui la soutient la rend bon gr mal gr visible tous pour quelle montre le chemin aux gars.Telle est la nature de len-seignement vanglique, il ne permet pas ceux qui le rpandent de restercachs bien queux-mmes fuyant la renomme auprs des hommes cher-chent des cachettes. Pourquoi drober la vue ce qui a t institu prcis-ment pour tre galement utile tous ? On met du sel pour assaisonner ; leSoleil a t donn lunivers pour lclairer ; une cit se construit sur lacime dune montagne pour tre visible tous. La nuit on allume une lampedans la maison pour quelle claire tous ceux qui sont dans la demeure. Etquand elle est allume on ne la met pas sous le boisseau, mais on la placesur un lampadaire pour que sa lumire parvienne davantage tous et quecette lumire unique se rpande au profit du plus grand nombre possible.Vous aussi vous ne devez pas chercher vous procurer renomme et cl-brit auprs des hommes, ayez souci seulement de ne pas obscurcir lalumire que jai allume en vous et de persvrer sur le lampadaire o jevous ai placs. Le sel ne peut pas ne pas saler. La lumire ne peut pas ne pasclairer. Que donc votre lumire, ou plutt la mienne et celle de mon Pre,claire tous les mortels, afin que, contemplant votre vie, en tout pure et sanstache, et pleinement cleste, ils glorifient votre Pre cleste qui est d touthonneur et toute gloire. Car dans toutes vos bonnes uvres ou vos mira-cles, si admirables soient-ils, vous ne prtendrez rien pour vous, mais vousen transfrerez toute la gloire et tout le mrite celui dont provient tout cequi saccomplit de glorieux chez les hommes.Votre rle sera de navoir pasdautre souci que de remplir avec zle et bonne foi la charge quon vous aconfie. La rcompense vous sera verse en abondance, au moment choisi,par celui dont vous servez la gloire.

    Quand vous entendez ces prceptes nouveaux que Mose na pastransmis, que les Prophtes nont pas enseigns, ne supposez pas que jap-porte quelque chose de semblable ce quapportent habituellement lesPharisiens qui par leurs additions et de petites constitutions tout humainesalourdissent la Loi au point de ngliger et dabolir ce qui en est le principal.Je ne suis nullement venu pour rendre la Loi plus faible ou pour labrogerpar de nouveaux prceptes. Bien plutt je suis venu pour achever et parfaire

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  • la Loi : car elle ne prescrit rien que jusquici on puisse maccuser de navoirpas observ. Si quand parat la lumire les ombres disparaissent, si dj jeralise par mes actes eux-mmes ce que les Prophtes avaient dit qui arri-verait, rien nest t la Loi, mais cest plutt la perfection qui sajoute. Ellea eu son temps, elle a eu lhonneur qui lui tait d, elle a esquiss parcertains types ce qui aujourdhui est prsent au monde. Par des crmonieset des prceptes charnels, comme par des barrires elle a enclos les dsirs deshommes, pour les empcher de glisser dans toute sorte dignominie impu-nment et les rendre plus capables de recevoir lenseignement vanglique ;aujourdhui cest ce qui est parfait qui se manifeste : quoique charnelle etgrossire, elle a jusquici servi ce que les hommes reconnaissent leurpch1, aujourdhui la grce est donne sans crmonies pour effacer lespchs. Donc la Loi nest pas davantage blesse que si une image peintedu Roi succdait le Roi vivant en personne, attirant sur soi tous les regards,ou si un faible enfant par la marche du temps grandissait et devenait unhomme adulte, ou si aux frondaisons et aux feuilles succdait le fruit mr,ou si le Soleil levant obscurcissait la Lune et les toiles. Ce quelle a promisest maintenant prsent ; ce quelle a prdit saccomplit ; ce quelle a esquissest prsent la vue de tous ; ce quelle a essay de raliser sans y parvenir, seralise maintenant plein. Cette lumire est assure tous, mais sans que lesJuifs aient lieu de se plaindre de nous. Cest eux dabord qua t offertela grce de lvangile ; et ils ne possderont pas moins ce quils possdentsils le possdent en commun avec le plus grand nombre. Tenez ceci pourcertain, loin que nous dvalorisions la Loi dont les Pharisiens se glorifient,pas un seul iota, qui est la plus petite des lettres, pas mme un accent de laLoi tout entire ne prira, et rien de ce qui est crit en elle ne restera inac-compli. Il serait fou dattendre dans lavenir ce qui est dj prsent ; insensde se complaire aux ombres au point de faire fi des ralits, de sattacher auxchoses imparfaites au point de ddaigner les parfaites, dtreindre ce qui estcharnel jusqu tre dgot de ce qui est spirituel, dtre li ce qui estterrestre au point de faire fi de ce qui est cleste. Chez les Juifs on tient pourmprisable et peu respectueux de la Loi quiconque omet une seule des

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    1. Voir ptre de saint Paul aux Romains,VII, 7.

  • prescriptions ajoutes par les Pharisiens de leur propre fond : lavage desmains, des pots et des vases ; pourtant ces additions contribuent si peu laperfection de la Loi que souvent elles dtournent de la respecter. Mais dansle royaume des cieux, qui est de loin plus parfait, quiconque aura rompu unseul de ces prceptes minimes que jajoute aujourdhui aux prescriptions dela Loi mosaque, alors quil enseigne pourtant respecter ce que lui-mmepar faiblesse naccomplit pas, sera tenu pour insignifiant et tout fait mpri-sable, tel point que sil na pas fait de progrs dans la bonne voie, il seratotalement exclu du compagnonnage vanglique. Mais celui qui auraenseign ne pas ngliger ces petites choses qui loignent de ce quinterditla Loi, et qui accomplit ce quil enseigne, celui-l seul sera admir et tenupour grand dans le royaume des cieux. Et pourtant dans la Synagogue ontient pour minents ceux qui ngligent de telles choses, considrant commesuffisant de ne rien commettre de ce que la Loi a ordonn de punir, alorsquen mme temps quand il sagit des dsirs dpravs de leur me ils separdonnent. Cest l videmment la justice de ceux que la crainte du chti-ment dtourne de mal faire. Mais ceux que la charit, que lesprit clestepousse des choses plus parfaites, scartent deux-mmes bien loin de toutvoisinage avec les mfaits. Aucun de leurs actes ne fait tort autrui, mmeen intention ils ne nuisent personne. Pour que vous compreniez ladistance qui spare un Juif et un Chrtien, le disciple de Mose et le mien,je vous affirme que, si vous accomplissez tout ce que prescrit la Loi, tout cequaccomplissent les Pharisiens daujourdhui, qui se croient dune justiceparfaite, et si vous ny ajoutez rien de plus parfait, vous serez si loin dtregrands par cette voie quon ne vous donnera mme pas accs dans leroyaume des cieux. Car la prsente voie lemporte tellement que ceux quidans lautre tiennent le premier rang nont mme pas la dernire place danscelle-ci.

    Allons, pour rendre plus clair combien jajoute la justice pharisaque,et combien mes prceptes, loin de contredire ceux de la Loi, les soutiennentplutt, illustrons lide de quelques exemples. Vous avez appris ce qui futjadis prescrit vos anctres : Tu ne tueras point . Si quelquun a tu, si saculpabilit est prouve, sil est jug, il subira un chtiment. Donc jusquicicelui qui na tu personne semble avoir satisfait la Loi et chappe aux

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  • menaces de la Loi. Il sera videmment reu dans la Synagogue comme unhomme juste et innocent. Maintenant coutez tout ce que jajoute. Oui, jevous laffirme, quiconque sirrite seulement contre son frre est passibledun jugement. Oui la sublimit de notre voie grandit la faute tel pointque le rle jou par lhomicide dans lAncienne Loi, lest dans la Nouvellepar le mouvement incontrl de lme vers la vengeance. Car le premierdegr vers lhomicide est la colre. Cet homme na pas encore accomplilhomicide, mais il commence dj y tendre. Cest pourquoi celui qui avoulu du mal son frre a dj commis un grave forfait devant le tribunalde Dieu. Sil ne matrise pas bientt son me bouillonnante, si sa colredchane clate en cris qui, sans quil y ait assurment aucune insulte mani-feste qui frappe son frre, lattristent pourtant par dvidents signes dempris, par exemple sil dit racha ou quelque mot semblable qui rvleles mauvaises dispositions de son cur, alors tant plus proche de lhomi-cide non seulement il sera passible dun jugement et devra subir un chti-ment assez lger, bien qugal celui de lhomicide judaque, mais de plusil sera plus lourdement condamn par une assemble. Puis si le trouble deson me en rvolte a t assez violent pour quil frappe son frre duneinsulte cette fois vidente et certaine, sil lappelle crtin ou quelque chosede ce genre, alors il est passible dun chtiment plus grave que les autres,cest--dire de la ghenne.Tels sont les coups qui frappent celui qui ne sestpas encore avanc jusqu lhomicide. Mais voisin de lhomicide estquiconque sest cart de laffection fraternelle. Il na pas encore tir lpe,mais en intention il a frapp, celui qui par colre a voulu du mal. Il a frappavec la langue, celui qui par colre a dit une insulte et qui peut-tre auraittu sans la crainte du chtiment. Cest pourquoi la Loi vanglique quipunit la simple colre ne soppose pas au prcepte de la Loi Tu ne tueraspas , mais carte et loigne davantage de ce que la Loi ordonne de punir.Il est plus assur de ne pas commettre lhomicide, celui qui a arrach de soncur jusqu la racine la colre et la haine, do prennent naissance enpullulant les homicides. Donc quiconque a acquis la charit vanglique quiveut du bien mme ceux qui lui veulent du mal, qui fait le bien enchange du tort subi, na pas besoin des menaces de la Loi mosaque pourviter lhomicide. La ligne extrme de la haine cest de tuer, la ligne extrme

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  • de la charit cest de vouloir le bien mme de qui vous tue. Et chez les Juifsun homme qui roule des penses hostiles son frre parat pieux et reli-gieux sil apporte quelque prsent lautel, alors quaux yeux de Dieu nulsacrifice nest agrable sans la concorde fraternelle ; donc votre premier soindoit tre celui de la paix et de la concorde mutuelle.

    Si cependant, tant donne la faiblesse de la nature humaine, une fric-tion survient entre frres, toutes affaires cessantes appliquez-vous rtablirla concorde : mme, si tu te prparais offrir Dieu un prsent, si, djproche de lautel, tu te rappelais un dsaccord avec ton frre, soit quil taitoffens, soit quune offense mutuelle ait assombri votre amiti, nhsite pas,ne diffre pas, laisse au pied de lautel ton offrande, rentre en hte chez toiet fais quavant toutes choses soit rtablie la douceur de lamiti avec tonfrre. Ceci fait tu reviendras lautel pour achever ton sacrifice.Tant aucunprsent nest plus agrable Dieu que lentente entre les hommes. Cardune offrande diffre il ne souffre aucun dommage, dune concorde briseun grand danger menace les deux partis. Car les offenses qui durent engen-drent la haine et de la haine nat lhomicide. Mais aucune complaisancenest agrable Dieu si la charit ne la fait pas valoir. Et si tu me dis : Moije ne suis responsable de rien, quil revienne le premier de bonnes dispo-sitions car cest de lui quest venue loffense , je ne tcouterai pas. Celuiqui est invit aimer mme son ennemi ne fera pas de difficult pour rta-blir la bonne entente, quoiquelle ait t rompue par lautre. De toi-mmepardonne la faute et soulage de ce chagrin ton frre qui te croyait irritcontre lui. Tu ne trouveras pas la faveur de Dieu, si ton prochain na pasprouv ta faveur envers lui.Ton offrande ne sera pas agrable Dieu si tunas pas ton frre pour agrable. Si aux yeux de Dieu la concorde entre leshommes a un tel prix quil supporte dtre frustr dune offrande touteprte, pourvu que celle-l soit rtablie, combien plus juste est-il quelhomme en cause rachte la paix et lamiti au prix de ses biens ! Maispeut-tre auras-tu affaire un tre si inique quil te trane lui-mme injus-tement en justice, pour te crer des ennuis, mme sil ne te dpouille pas.Alors, les curs tant enflamms de part et dautre, on prpare un procs,on court au tribunal. Tu me demandes : Que dois-je faire dans ce cas ?Faut-il que je cherche me faire rendre justice conformment aux lois ?

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  • Si tu men crois, tu te mettras vite en route pour rgler laffaire avec tonadversaire, des conditions quitables ou non : si iniques soient les condi-tions de ta transaction avec lui, tu y gagneras encore. Tu perdras quelquescus, mais se trouve prserve la chose de loin la plus prcieuse, la paix etlamiti, se trouve prserve la tranquillit de lme ; or mme si tu la paies,imaginons, avec toute ta fortune, tu ne la paies pas cher. Il aurait fallu sesoumettre aux avocats et aux notaires, courir sans cesse en haut et en bas,rechercher la faveur des juges, faire et subir mille choses indignes de toi. Etcomme rien nest plus prcieux que le temps, songe tout celui que tuaurais d dpenser.Vois donc quel profit non ngligeable tu as ralis en tehtant de mettre un terme au conflit, alors que lissue des procs estdailleurs incertaine. Car ce nest pas toujours la meilleure cause qui lem-porte la fin : oui, il y a le risque que ton adversaire vainqueur te livre aujuge, que le juge te livre au ministre public pour tre conduit en prison.Or une fois que tu y auras t jet, tu nauras plus la possibilit de parvenir un accord avec ton adversaire, non seulement tu y gagneras des tourmentsdu corps et le dshonneur, mais encore tu ne seras pas libr tant que tunauras pas pay jusquau dernier sou toute la somme que rclamait tonadversaire, alors que tu aurais pu un moindre cot transiger avec lui, tantquil tait encore assez aimable et moins irrit. Ainsi dans le rtablissementde lamiti ne sois pas un comptable tatillon pour savoir qui des deux est leplus coupable. Occupe-toi seulement, mme en renonant une partie deton droit, prserver la concorde.

    Jusquici jai utilis un exemple touchant la charit et la haine, dontla premire est la racine de toute la pit vanglique, et lautre le flau.Mais tout proche de lhomicide est ladultre, et aucune charit nest plustroite que celle des poux. Comparons donc sur ce sujet aussi ce que la Loia prescrit vos anctres et tout ce que jy ajoute. eux il na t dit dansles tables rien dautre que : Tu ne commettras pas ladultre ; si tu lecommets, tu seras lapid par le peuple1. Donc chez les Juifs on considraitcomme saint et irrprochable quiconque se contentait de son pouse et setenait distance de celle dautrui. Mais selon la loi vanglique que moi

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    1. Lvitique, XX, 10 ; Exode, XX, 14 ; Deutronome, XXII, 22 ; vangile selon saint Jean,VIII, 7.

  • japporte, commet ladultre non seulement celui qui viole par luxure lafemme dautrui et serre le corps de celle-ci contre le sien, mais mme celuiqui regarde la femme dun autre avec des yeux trop peu pudiques. Car, demme quest proche de lhomicide celui qui se met en colre contre sonfrre, de mme tend vers ladultre celui dont le cur dj est adultre, dontles yeux sont adultres. Le mari na pas de motif pour tappeler subir lechtiment de ladultre, mais Dieu a un motif de te condamner pour adul-tre, car pour lui qui a dsir un forfait la commis. Donc ce que la colreest en matire dhomicides, le dsir lest en matire dadultres ; ce questdun ct lacte de dire racha ou fou , de lautre lest celui de repatreses regards et par leur invite solliciter la femme dun autre pour un acteimpudique. Mais ici lhomme charnel dira : Qui pourrait ne pas dsirer aumoins dans son cur ce quil aime ? Au contraire, qui aimera la femmedun autre, ce qui le met lui-mme en pril et porte tort au mari, sil a lecur ainsi dispos quil ne veuille pas lser un innocent et mme sapplique rendre le bien pour le mal ceux qui lont ls ? Je ne peux pas, dira-t-il, fermer les yeux. Mais il vaut mieux sarracher lil que de perdre sapit cause de lui. Mais aucune partie de son corps ne doit tre si chre lhomme quil ne vaille mieux la retrancher plutt que de perdre sonoccasion lun des vrais biens de lme. Il faut se hter vers le sommet de laperfection vanglique en rejetant aussitt tout ce qui fait obstacle lamarche, quelle quen soit la douceur et lamabilit. Cest un profit que dese procurer contre nimporte quelle perte la perle1 de la charit vang-lique. Donc si tandis que tu te htes vers elle ton il droit te fait obstacle,ne pense pas quelle chose prcieuse est lil, mais pense de quelle choseplus prcieuse il te tient loign ; et sans hsiter arrache lil qui te retient,et layant jet hte-toi de continuer ta route. Quand lhomme entier est dansun danger de mort, il vaut mieux par la perte dun seul membre acheter lesalut de tout le reste du corps. Ensuite tu vivras avec un seul il. Et alorsque sen suivra-t-il ? Nest-il pas prfrable de vivre avec un seul il que deprir avec les deux yeux intacts ? Aucune partie du corps nest plus chre ouplus ncessaire plus demplois divers que la main droite. Qui le nie ? Et

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    1. vangile selon saint Matthieu, XIII, 45.

  • pourtant si elle te retardait tandis que tu te htes vers ces entreprises diffi-ciles dont dpend le salut de lhomme tout entier, ampute-toi de la maindroite qui te retarde, jette ce fardeau et hte-toi allg vers ton but. Danscette situation critique il est plus utile de perdre un seul membre, si chersoit-il, que de se prcipiter avec le corps entier dans la perte de la ghenne.Si les hommes approuvent cette conduite alors que seul le corps est endanger, combien davantage faut-il agir ainsi chaque fois que lme et lecorps se trouvent en mme temps dans une situation critique. Mais il fautconsidrer ce que jai dit comme une comparaison servant mon ensei-gnement. Car je nentends pas avoir donn lordre quon sampute dunequelconque partie du corps : en effet la nature des membres nest pasmauvaise, cest leur mauvais usage qui est condamnable ; je parle des partiesde lme ; car lme aussi a ses parties nuisibles quil serait pieux de retran-cher au plus vite. Quand on ampute le corps dune de ses parties, en plusde la souffrance il y a ce dommage : il nest jamais possible de rtablir lapartie une fois quelle a t ampute. Mais quand cest lme qui a tampute dune de ses parties nuisibles, telles que la haine, la colre, le dsircharnel, lambition, la cupidit, non seulement lme nest pas mutile, maiselle est plus acheve davoir t ampute de parties monstrueuses et nuisi-bles. Et le bref dsagrment de lamputation a pour suite une voluptininterrompue.

    Je le dirai plus explicitement pour que vous compreniez mieux ce queje veux dire. Les passions sont les membres de lme. Or il y a certainespassions qui par leur nature propre conduisent limpit, telles que colre,haine, envie, convoitise du bien dautrui : si lune delles se met pullulerdans lme, il faut aussitt la couper ; car ainsi on enlve plus facilement etplus srement le mal sa naissance. Il y a inversement des passions qui parelles-mmes nont rien de mauvais, mais qui parfois loccasion dtournentde ce qui est le meilleur. De ce genre sont : lamour pour la patrie, laffec-tion pour sa femme, ses enfants et ses parents ou sous dautres rapports lafamille au sens large et les amis, le souci de sa rputation. Si ces membresservent celui qui se hte vers la perfection vanglique, il ny a pas de raisonque tu les amputes : car ma doctrine ne combat pas les affections naturellesmais elle rend la nature sa puret. Puis si le cas se prsente que laffection

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    Gense de la Tolrance 100

  • pour un parent, une pouse ou les enfants te retiennent loccasion, tedtournent du zle pour la pit vanglique et te ramnent vers le monde,ampute cette pit1 nuisible. De mme que celui qui sampute de pensesnuisibles ne retranche pas le cur dont elles naissent, mais les dsirsmauvais, de mme celui qui se met maintenant regarder la femme dunautre dune affection chaste, comme il regarde sa sur ou sa fille, a arrachde la bonne faon son il nuisible pour le remplacer par un il decolombe ; et celui qui avec la main dont il a lhabitude de dpouiller autrui,travaille dsormais secourir le dnuement dautrui, sest amput comme il le fallait de sa main droite rapace, pour la remplacer par une bienfaisante.

    Eh bien maintenant considrons un autre exemple encore. La Loimosaque permet au mari choqu par un dfaut quelconque de son pousede la renvoyer son gr, pourvu quil donne la renvoye un certificat derpudiation grce auquel elle pourra pouser un autre homme tandis que lepremier mari perd le droit de reprendre celle quil a rejete. Par consquentcelui qui a rpudi son pouse pour nimporte quel motif, pourvu quil luiait donn son dpart un certificat, ne sera pas jug comme adultre et nulne fltrira la femme comme adultre. Et bien que la Loi souhaitt entrepoux une amiti et une concorde perptuelles, cependant consciente de laduret de cur2 des Juifs, pour les empcher de commettre un crime pire,elle leur permit le divorce, afin dviter, disons, un empoisonnement ou unhomicide. Mais moi je veux que le mariage soit plus saint et plus inviolableentre ceux qui professent la Nouvelle Loi. En effet quiconque a renvoy sonpouse, sauf en cas dadultre (car elle a dj cess dtre son pouse si ellesest unie un autre homme), la contraint ladultre. En effet si elle enpouse un autre, ce nest pas un mari quelle pouse, mais un homme adul-tre. Et celui qui se marie avec une rpudie, ne se marie pas avec unepouse, mais avec une femme adultre. Rien de cela nest puni par la Loimosaque, mais la Loi vanglique le condamne. Pourtant il ny a pascontradiction entre elles, car la Loi mosaque a consenti le droit de rpu-diation aux maris pour quils ne se dchanent pas plus criminellement

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    de Platon Benjamin Constant 101

    1. Laffection pour femme ou enfants, etc.2. vangile selon saint Matthieu, XIX, 8.

  • contre des pouses dtestes, cependant il a restreint cette libert par lecertificat de rpudiation, pour quils ne puissent agir ainsi en secret ou neredemandent pas les pouses renvoyes la lgre, quand ils en auraientenvie. Elle na pas os exiger plus dans le mariage parce quelle na pas osprescrire ce que moi jai enseign il y a un instant. Car le mari selon lvan-gile, dot de mansutude, naura pas de difficult corriger le caractre deson pouse ou le supporter. En effet celui qui est en paix mme avec sesennemis, quand cherchera-t-il la dissension avec son pouse ? Quandmachinera-t-il le trpas pour son pouse sil ne se fche pas quand il est lset ne veut de mal personne quand il est offens ? Comment ne suppor-tera-t-il pas une pouse qui lui est unie par une intime relation sil supportemme un ennemi qui cherche le tuer ? La Loi sanctifie le mariage et nau-torise pas nimporte quel divorce ; moi je ne dtruis pas la Loi, mais je larenforce, puisque je naccepte pas de divorce sauf pour le motif de stupre,qui est en contradiction avec la nature mme du mariage. En effet lemariage a t introduit pour que la femme une fois accorde un marienfante pour lui seul et obisse lui seul. Donc elle a dj divorc davecson mari celle qui sest abandonne un autre homme. Donc entre pouxchrtiens il ne se produira pas de graves offenses et pour de lgres ni lui nielle ne recherchera le divorce, mais tous deux se rconcilieront aussitt siquelque incident se produit du fait de lhumaine faiblesse.

    Mais voici encore autre chose.Vous avez appris quon avait enseign vos anctres ne pas se parjurer mais accomplir ce dont ils avaient faitserment, comme tant dsormais engags envers Dieu, et non pas seulementenvers un homme. Chez les Juifs donc on ne punit que le parjure. Mais celuiqui trompe son prochain sans quintervienne un serment, est impuni dansla Synagogue, tandis que la Loi vanglique le condamne et le punit, carpour que vous soyez plus labri du parjure, elle condamne absolument toutserment, de sorte quil nest plus permis de jurer ni par Dieu ni par leschoses qui semblent communment moins sacres, cest--dire ni par leciel, car il est le trne de Dieu, ni par la terre car elle est comme lescabeaude ses pieds, ni par Jrusalem, parce quelle est la cit du grand Roi1 , celui

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    Gense de la Tolrance 102

    1. Citation sans paraphrase.

  • bien sr qui a cr et gouverne toutes choses, ni, la manire des sermentsbarbares, par la tte dun autre sur laquelle tu nas aucun droit, puisquelleest consacre Dieu qui a tout cr comme il la voulu, alors que toi tu nepeux mme pas blanchir un poil noir ou en noircir un blanc. Or commetoutes choses sont consacres Dieu leur crateur, vous devez avoir scru-pule jurer par une chose absolument quelconque. Et quel besoin deserment entre des hommes entre lesquels il ny a ni dfiance en raison deleur candeur, ni dsir de tromper en raison de leur sincrit, mme si celaleur tait permis impunment, surtout sil sagit de choses quils font profes-sion de mpriser. Donc entre vous une simple dclaration doit tre plussacre et plus solide que ne lest chez les Juifs le serment le plus solennel.Car chez vous en qui il ne doit rien y avoir sur les lvres qui soit en dsac-cord avec ce qui est dans lme, il nexiste pas dautre usage du langage quepour se signifier mutuellement ce que lon pense en soi-mme. Il ny a pasbesoin de mler aux contrats serment ou maldictions ou rien de semblablequi lie par la crainte celui qui promet ou qui inspire confiance celui quireoit lengagement. Il y a largement assez de deux mots, non et oui ,pour assurer que tu ne feras pas ce que tu promets de ne pas faire et accom-pliras ce que tu tes engag dune simple parole accomplir. En effet lundes deux hommes nest pas moins li par un mot simple et nu que ne lestun Juif jurant par tout ce quil a de sacr, et lautre na pas moins confianceque si un serment tait intervenu. Si quelque chose sajoute ces mots, ilne peut sy ajouter que par suite dun dfaut. Ou bien en effet celui qui jurena pas trs bonne opinion de celui qui il jure, ou bien celui qui exige leserment se mfie. Mais ni ceci ni cela ne vous concerne, vous que je veuxparfaits de toutes les manires. Cest pourquoi quand jinterdis totalementde jurer, je nabroge pas la Loi qui interdit le parjure, mais je rends la Loiplus complte et jcarte les hommes davantage de ce que punit la Loi.

    Vous avez appris ce que la Loi a permis nos anctres pour la rpara-tion dune injustice : il pour il, dit-elle, dent pour dent. Car elleconnaissait leurs mes avides de vengeance. Donc elle na rprim le dsirde se venger quen faisant compenser le dlit par le talion selon le gr desjuges, et en disant que celui qui avait arrach lil dun autre devait perdreun il et celui qui avait fait sauter une dent un autre devait perdre une

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    de Platon Benjamin Constant 103

  • dent. La raison tait que sil avait t permis de rparer une injustice au grde la victime, celle-ci souvent pour une dent arrache prendrait la vie. Doncla Loi tait destine empcher que la vengeance naille au-del de lajustice. Mais moi, cette Loi, je ne labroge pas, je la confirme. Car je vousapprends que pour les injustices mme les plus atroces il ne faut demanderabsolument aucune rparation, et ne pas faire payer outrage pour outrage,ni dommage pour dommage, ni injustice pour injustice ; tel point que siquelquun vous donne une gifle sur une joue, affront intolrable aux yeuxdu vulgaire, loin de lui rendre sa gifle, il faut plutt lui prsenter lautre joue frapper, et prfrer subir un affront redoubl plutt que de lui rendre lapareille. Et si quelquun vous trane en justice pour vous prendre unetunique, loin de lutter avec lui, il faut plutt lui cder spontanment en plusun manteau. Encore, si un importun tentait de tobliger laccompagner surmille pas, pour aller quelque part, accompagne-le sur deux mille pas pluttque dentrer en conflit avec lui ; par cette gentillesse et cette patience tuobtiendras que lui, qui est enclin blesser, ne soit pas exaspr jusqucommettre des cruauts pires, et que toi tu sois dlivr de cette corve plusvite que si le mal tait relay par le mal, si de petit il devenait grand etdunique multiple ; tu ne perdras pas la tranquillit de lme, enfin peut-tredun ennemi tu te feras un ami par ta bont.Vous accomplissez une chosedifficile : il faut y tendre toutes vos forces, tout en mprisant ces objetsmoins importants que les autres mortels passent toute leur vie se procureret accrotre ou viter ; il leur arrive ainsi quen poursuivant ces biens ilssoient dpossds des biens clestes, sans pour autant vivre ici agrablementcar ils entassent ennuis sur ennuis et semptrent dans des conflits et deshaines de diverses sortes. En mprisant ces choses dont la prsence ne rendpas pieux et dont labsence ne rend pas impie, vous vous dlivrerez de lahaine, vous obtiendrez lamour et la bienveillance, vous gagnerez pour votreenseignement crdit et autorit. Cest pourquoi si quelquun te cre desennuis pour un habit, un vase ou quelque chose de semblable dont il estavide, et quil veut te prendre, plutt que de le voir te tendre un pige pardautres voies, donne-lui ce quil demande, dun seul coup tu te lattacheraspar ce bienfait et tu te dlivreras dun ennui. Encore : si quelquun tedemande de lui prter de largent, donne-le lui sans faire de difficults,

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  • mme si rien ne doit ten revenir, ni intrt ni mme capital : car celui quiprte intrt fait moins participer ses biens quil ne guette ceux dautrui.Et pourquoi ferais-tu des difficults pour lui prter sans que peut-tre rienten revienne jamais, alors que tu aurais d mme lui faire cadeau de ce quetu avais de reste et qui lui manquait ? Ainsi votre exemple les hommesapprendront quil faut totalement ngliger ces biens pour lesquels il nestrien quils ne supportent ou ne fassent.

    coutez maintenant ce prcepte qui est tenu pour le plus importantdans la Loi : Tu aimeras, dit-elle, ton prochain et tu dtesteras ton ennemi. Elle exige la bont, mais envers ceux qui montrent de la bont dans leursintentions et dans leur conduite ; quant au reste elle permet quon veuilledu mal ceux qui nous font du tort.Vous voyez combien, loin dter ceprcepte, je lui ajoute. Car moi je ne me contente pas de bonnes disposi-tions mutuelles envers les amis, ce que jexige de vous qui tes attachs mon enseignement, cest que vous aimiez aussi vos ennemis et qu ceux quivous poursuivent de leur haine non seulement vous ne rpondiez pas parune haine rciproque, mais encore que vous les incitiez par vos bienfaits vous aimer. Sils sont assez sauvages pour refuser votre bienfait et pour vousattaquer sans fin, vous accablant de paroles et dactes malveillants, vousmalgr cela au milieu de vos afflictions, loin de changer vos dispositions,priez Dieu pour eux afin quils retrouvent la sagesse. En faisant montre decette bont envers tous, bons et mchants, vous manifesterez que vous tesles dignes fils de votre Pre cleste qui dans son dsir de sauver tous leshommes comble dautant de biens ceux qui les mritent et ceux qui ne lesmritent pas. Il permet en effet que son soleil soit commun ceux qui lho-norent et ceux qui le ddaignent ; il permet que sa pluie soit galementutile aux justes et aux injustes, appelant les mchants par son bienfait retrouver la sagesse, incitant les bons lui rendre grces. Que la similitudede caractre vous rattache au Pre cleste et ils croiront que votre doctrineprovient de lui sils dcouvrent en vous son insigne bont. Autrement sivous aimez ceux qui vous aiment, si vous faites du bien ceux qui vous ontrendu service, si vous voulez du bien ceux qui vous en veulent, vous avezvit laccusation, mais vous navez pas mrit dloge. Ne pas rendre unbienfait cest une ingratitude excrable mme aux yeux des paens et des

    L e s B at i t u d e s

    de Platon Benjamin Constant 105

  • publicains dont les pratiques ont mauvaise rputation jusquauprs dupeuple. Cest la nature, non la vertu vanglique qui nous fait aimer quinous aime. Et si vous vous montrez aimables et gentils envers votre familleou vos compatriotes seulement et que vous jugiez indignes dune simplesalutation tous les autres en leur qualit dtrangers, que faites-vous de rare ?Les paens nen font-ils pas autant ? Ce sont l conduites communes qui nervlent pas la bont, mais lappartenance lhumanit. Ce qui se rencontremme chez les mchants ne peut apparatre comme clatant. Donc vous jeveux que vous soyez parfaits et que par un certain rayonnement admirablede bont vous rappeliez votre Pre qui, tout-puissant quil est, est pourtantutile tous par sa bont sans attendre de salaire de personne. Il est doux etclment envers lensemble des hommes, alors quil pourrait, sil voulait, sevenger sur-le-champ.

    r a s m e

    Gense de la Tolrance 106

    RASME, uvres choisies, prsentation,traduction et annotations de Jacques Chomarat, Librairie Gnrale Franaise, Paris, 1991,p. 83-89 ; 570-596.

  • de Platon Benjamin Constant 107

    L a B o t i e1530-1563D i s c o u r s d e

    l a s e r v i t u d e vo l o n t a i r e

    Notre nature est ainsi, que les communs devoirs de lamiti lemportent unebonne partie du cours de notre vie ; il est raisonnable daimer la vertu,destimer les beaux faits, de reconnatre le bien do lon la reu, et dimi-nuer souvent de notre aise pour augmenter lhonneur et avantage de celuiquon aime et qui le mrite.Ainsi donc, si les habitants dun pays ont trouvquelque grand personnage qui leur ait montr par preuve une grandeprvoyance pour les garder, une grande hardiesse pour les dfendre, ungrand soin pour les gouverner ; si, de l en avant, ils sapprivoisent de luiobir et sen fier tant que de lui donner quelques avantages, je ne sais si ceserait sagesse, de tant quon lte de l o il faisait bien, pour lavancer enlieu o il pourra mal faire ; mais certes, si ne pourrait-il faillir dy avoir dela bont, de ne craindre point mal de celui duquel on na reu que bien.

    Mais, bon Dieu ! que peut tre cela ? comment dirons-nous que celasappelle ? quel malheur est celui-l, quel vice, ou plutt quel malheureuxvice ? Voir un nombre infini de personnes non pas obir, mais servir ; nonpas tre gouverns, mais tyranniss ; nayant ni biens ni parents, femmes nienfants, ni leur vie mme qui soit eux ! souffrir les pilleries, les paillardises,les cruauts, non pas dune arme, non pas dun camp barbare contre lequelil faudrait dfendre son sang et sa vie devant, mais dun seul ; non pas dunHercule ni dun Samson, mais dun seul hommeau, et le plus souvent le plus

  • lche et femelin de la nation ; non pas accoutum la poudre des batailles,mais encore grand peine au sable des tournois ; non pas qui puisse parforce commander aux hommes, mais tout empch de servir vilement lamoindre femmelette ! Appellerons-nous cela lchet ? dirons-nous que ceuxqui servent soient couards et recrus ? Si deux, si trois, si quatre ne se dfen-dent dun, cela est trange, mais toutefois possible ; bien pourra-lon dire bon droit, que cest faute de cur. Mais si cent, si mille endurent dun seul,ne dira-lon pas quils ne veulent point, non quils nosent pas se prendre lui, et que cest non couardise, mais plutt mpris ou ddain ? Si lon voit,non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un milliondhommes, nassaillir pas un seul, duquel le mieux trait de tous en reoit cemal dtre serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? est-celchet ? Or, il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelleils ne peuvent passer : deux peuvent craindre un, et possible dix ; mais mille,mais un million, mais mille villes, si elles ne se dfendent dun, cela nest pascouardise, elle ne va point jusque-l ; non plus que la vaillance ne stend pasquun seul chelle une forteresse, quil assaille une arme, quil conqute unroyaume. Donc quel monstre de vice est ceci qui ne mrite pas encore letitre de couardise, qui ne trouve point de nom assez vilain, que la naturedsavoue avoir fait et la langue refuse de nommer ?

    Quon mette dun ct cinquante mille hommes en armes, dun autreautant ; quon les range en bataille ; quils viennent se joindre, les uns libres,combattant pour leur franchise, les autres pour la leur ter : auxquelspromettra-lon par conjecture la victoire ? Lesquels pensera-lon qui plusgaillardement iront au combat, ou ceux qui esprent pour guerdon de leurspeines lentretnement de leur libert, ou ceux qui ne peuvent attendreautre loyer des coups quils donnent ou quils reoivent que la servitudedautrui ? Les uns ont toujours devant les yeux le bonheur de la vie passe,lattente de pareil aise lavenir ; il ne leur souvient pas tant de ce peu quilsendurent le temps que dure une bataille, comme de ce quil leur conviendra jamais endurer, eux, leurs enfants et toute la postrit. Les autresnont rien qui les enhardie quune petite pointe de convoitise qui serebouche soudain contre le danger et qui ne peut tre si ardente quelle nese doive, ce semble, teindre par la moindre goutte de sang qui sorte de leurs

    t i e n n e d e L a B o t i e

    Gense de la Tolrance 108

  • plaies. Aux batailles tant renommes de Miltiade, de Lonide, deThmistocle, qui ont t donnes deux mille ans y a et qui sont encoreaujourdhui aussi fraches en la mmoire des livres et des hommes commesi cet t lautre hier, qui furent donnes en Grce pour le bien des Grecset pour lexemple de tout le monde, quest-ce quon pense qui donna sipetit nombre de gens comme taient les Grecs, non le pouvoir, mais le curde soutenir la force de navires que la mer mme en tait charge, de dfairetant de nations, qui taient en si grand nombre que lescadron des Grecsnet pas fourni, sil et fallu, des capitaines aux armes des ennemis, sinonquil semble qu ces glorieux jours-l ce ntait pas tant la bataille des Grecscontre les Perses, comme la victoire de la libert sur la domination, de lafranchise sur la convoitise ?

    Cest chose trange dour parler de la vaillance que la libert met dansle cur de ceux qui la dfendent ; mais ce qui se fait en tous pays, par tousles hommes, tous les jours, quun homme mtine1 cent mille et les prive deleur libert, qui le croirait, sil ne faisait que lour dire et non le voir ? Et,sil ne se faisait quen pays tranges et lointaines terres, et quon le dit, quine penserait que cela fut plutt feint et trouv que non pas vritable ?Encore ce seul tyran, il nest pas besoin de le combattre, il nest pas besoinde le dfaire, il est de soi-mme dfait, mais que le pays ne consente saservitude ; il ne faut pas lui ter rien, mais ne lui donner rien ; il nest pasbesoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu quil nefasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples mmes qui se laissent ouplutt se font gourmander, puisquen cessant de servir ils en seraientquittes ; cest le peuple qui sasservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant lechoix ou dtre serf ou dtre libre, quitte la franchise et prend le joug, quiconsent son mal, ou plutt le pourchasse. Sil lui cotait quelque chose recouvrer sa libert, je ne len presserais point, combien quest-ce quelhomme doit avoir plus cher que de se remettre en son droit naturel, et, parmanire de dire, de bte revenir homme ; mais encore je ne dsire pas en luisi grande hardiesse ; je lui permets quil aime mieux je ne sais quelle sretde vivre misrablement quune douteuse esprance de vivre son aise.

    D i s c o u r s d e l a s e rv i t u d e v o l o n ta i r e

    de Platon Benjamin Constant 109

    1. Mtiner : Maltraiter.

  • Quoi ? si pour avoir libert il ne faut que la dsirer, sil nest besoin que dunsimple vouloir, se trouvera-t-il nation au monde qui lestime encore tropchre, la pouvant gagner dun seul souhait, et qui plaigne la volont recou-vrer le bien lequel il devrait racheter au prix de son sang, et lequel perdu,tous les gens dhonneur doivent estimer la vie dplaisante et la mort salu-taire ? Certes, comme le feu dune petite tincelle devient grand et toujoursse renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prt den brler, et, sans quony mette de leau pour lteindre, seulement en ny mettant plus de bois,nayant plus que consommer, il se consomme soi-mme et vient sans forceaucune et non plus feu : pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ilsexigent, plus ils ruinent et dtruisent, plus on leur baille1, plus on les sert,de tant plus ils se fortifient et deviennent toujours plus forts et plus fraispour anantir et dtruire tout ; et si on ne leur baille rien, si on ne leur obitpoint, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et dfaits et ne sontplus rien, sinon que comme la racine, nayant plus dhumeur ou aliment, labranche devient sche et morte.

    Les hardis, pour acqurir le bien quils demandent, ne craignent pointle danger ; les aviss ne refusent point la peine : les lches et engourdis nesavent ni endurer le mal, ni recouvrer le bien ; ils sarrtent en cela de lesouhaiter, et la vertu dy prtendre leur est te par leur lchet ; le dsir delavoir leur demeure par la nature. Ce dsir, cette volont est commune auxsages et aux indiscrets2, aux courageux et aux couards, pour souhaiter touteschoses qui, tant acquises, les rendraient heureux et contents : une seulechose est dire3 en laquelle je ne sais comment nature dfaut aux hommespour la dsirer ; cest la libert, qui est toutefois un bien si grand et si plai-sant, quelle perdue, tous les maux viennent la file, et les biens mme quidemeurent aprs elle perdent entirement leur got et saveur, corrompuspar la servitude : la seule libert, les hommes ne la dsirent point, non pourautre raison, ce semble, sinon que sils la dsiraient, ils lauraient, comme silsrefusaient de faire ce bel acqut, seulement parce quil est trop ais.

    t i e n n e d e L a B o t i e

    Gense de la Tolrance 110

    1. Bailler : donner.2. Des indiscrets : des gens dpourvus de rflexion.3. Est dire : fait dfaut.

  • Pauvres et misrables peuples insenss, nations opinitres en votre malet aveugles en votre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plusbeau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons etles dpouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte que vousne vous pouvez vanter que rien soit vous ; et semblerait que meshui1 cevous serait grand heur2 de tenir ferme vos biens, vos familles et vos vies ;et tout ce dgt, ce malheur, cette ruine, vous vient, non pas des ennemis,mais certes oui bien de lennemi, et de celui que vous faites si grand quilest, pour lequel vous allez si courageusement la guerre, pour la grandeurduquel vous ne refusez point de prsenter la mort vos personnes. Celuiqui vous matrise tant na que deux yeux, na que deux mains, na quuncorps, et na autre chose que ce qua le moindre homme du grand et infininombre de vos villes, sinon que lavantage que vous lui faites pour vousdtruire. Do a-t-il pris tant dyeux, dont il vous pie, si vous ne les luibaillez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, sil ne les prendde vous ? Les pieds dont il foule vos cits, do les a-t-il, sils ne sont desvtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? Commentvous oserait-il courir sus, sil navait intelligence avec vous ? Que vous pour-rait-il faire, si vous ntiez receleurs du larron qui vous pille, complices dumeurtrier qui vous tue et tratres vous-mmes ? Vous semez vos fruits, afinquil en fasse le dgt ; vous meublez et remplissez vos maisons, afin defournir ses pilleries ; vous nourrissez vos filles, afin quil ait de quoi solersa luxure ; vous nourrissez vos enfants, afin que, pour le mieux quil leursaurait faire, il les mne en ses guerres, quil les conduise la boucherie, quilles fasse les ministres de ses convoitises, et les excuteurs de ses vengeances ;vous rompez la peine vos personnes, afin quil se puisse mignarder3 en sesdlices et se vautrer dans les sales et vilains plaisirs ; vous vous affaiblissez,afin de le rendre plus fort et roide vous tenir plus courte la bride ; et detant dindignits, que les btes mmes ou ne les sentiraient point, ou nelendureraient point, vous pouvez vous en dlivrer, si vous lessayez, non pas

    D i s c o u r s d e l a s e rv i t u d e v o l o n ta i r e

    de Platon Benjamin Constant 111

    1. Meshui : maintenant.2. Heur : bonheur.3. Mignarder : traiter dlicatement.

  • de vous en dlivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez rsolus de neservir plus, et vous voil libres. Je ne veux pas que vous le poussiez oulbranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme ungrand colosse qui on a drob sa base, de son poids mme fondre en baset se rompre.

    Mais certes les mdecins conseillent bien de ne mettre pas la main auxplaies incurables, et je ne fais pas sagement de vouloir prcher en ceci lepeuple qui perdu, longtemps a, toute connaissance, et duquel, puisquil nesent plus son mal, cela montre assez que sa maladie est mortelle. Cherchonsdonc par conjecture, si nous en pouvons trouver, comment sest ainsi siavant enracine cette opinitre volont de servir, quil semble maintenantque lamour mme de la libert ne soit pas si naturelle.

    Premirement, cela est, comme je crois, hors de doute que, si nousvivions avec les droits que la nature nous a donns et avec les enseignementsquelle nous apprend, nous serions naturellement obissants aux parents,sujets la raison, et serfs de personne. De lobissance que chacun, sans autreavertissement que de son naturel, porte ses pre et mre, tous les hommessen sont tmoins, chacun pour soi ; de la raison, si elle nat avec nous, ounon, qui est une question dbattue fond par les acadmiques1 et touchepar toute lcole des philosophes. Pour cette heure je ne penserai pointfaillir en disant cela, quil y a en notre me quelque naturelle semence deraison, laquelle, entretenue par bon conseil et coutume, florit en vertu, et,au contraire, souvent ne pouvant durer contre les vices survenus, touffe,savorte. Mais certes, sil y a rien de clair ni dapparent en la nature et o ilne soit pas permis de faire laveugle, cest cela que la nature, le ministre deDieu, la gouvernante des hommes, nous a tous faits de mme forme, et,comme il semble, mme moule, afin de nous entreconnatre tous pourcompagnons ou plutt pour frres ; et si, faisant les partages des prsentsquelle nous faisait, elle a fait quelque avantage de son bien, soit au corps ouen lesprit, aux uns plus quaux autres, si na-t-elle pourtant entendu nous

    t i e n n e d e L a B o t i e

    Gense de la Tolrance 112

    1. Les penseurs de lAcadmie : cest--dire Platon et les Platoniciens.Les tudes platoniciennes ont connu en Italie, spcialement Florence, un grand renom au dbut du XVIe sicle.

  • mettre en ce monde comme dans un camp clos, et na pas envoy ici-bas lesplus forts ni les plus aviss, comme des brigands arms dans une fort, poury gourmander les plus faibles ; mais plutt faut-il croire que, faisant ainsi lesparts aux uns plus grandes, aux autres plus petites, elle voulait faire place la fraternelle affection, afin quelle et o semployer, ayant les uns puissancede donner aide, les autres besoin den recevoir. Puis donc que cette bonnemre nous a donn tous toute la terre pour demeure, nous a tous logsaucunement en mme maison, nous a tous figurs mme patron, afin quechacun se pt mirer et quasi reconnatre lun dans lautre ; si elle nous adonn tous ce grand prsent de la voix et de la parole pour nous accointeret fraterniser davantage, et faire, par la commune et mutuelle dclaration denos penses, une communion de nos volonts ; et si elle a tch par tousmoyens de serrer et treindre si fort le nud de notre alliance et socit ; sielle a montr, en toutes choses, quelle ne voulait pas tant nous faire tousunis que tous uns, il ne faut pas faire doute que nous ne soyons naturelle-ment libres, puisque nous sommes tous compagnons, et ne peut tomber enlentendement de personne que nature ait mis aucun en servitude, nousayant tous mis en compagnie.

    D i s c o u r s d e l a s e rv i t u d e v o l o n ta i r e

    de Platon Benjamin Constant 113

    TIENNE DE LA BOTIE, Discours de la servitudevolontaire, chronologie, introduction, bibliographie et notes par Simone Goyard-Fabre GF-Flammarion, Paris, 1983, p. 133-141.

  • De la libert de conscience.

    Il est ordinaire de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sansmodration, pousser les hommes des effets trs vicieux. En ce dbat parlequel la France est prsent agite de guerres civiles, le meilleur et le plussain parti est sans doute celui qui maintient et la religion et la policeanciennes du pays. Entre les gens de bien toutefois qui le suivent (car je neparle point de ceux qui sen servent de prtexte pour, ou exercer leursvengeances particulires, ou fournir leur avarice, ou suivre la faveur desprinces ; mais de ceux qui le font par vrai zle envers leur religion, et sainteaffection maintenir la paix et ltat de leur patrie), de ceux-ci, dis-je, il senvoit plusieurs que la passion pousse hors les bornes de la raison, et leur faitparfois prendre des conseils injustes, violents et encore tmraires.

    Il est certain quen ces premiers temps que notre religion commena degagner autorit avec les lois, le zle en arma plusieurs contre toute sorte delivres paens, de quoi les gens de lettres souffrent une merveilleuse perte.Jestime que ce dsordre ait plus port de nuisance aux lettres que tous lesfeux des barbares. Cornelius Tacite en est un bon tmoin : car, quoiquelempereur Tacite, son parent, en et peupl par ordonnances expressestoutes les librairies du monde, toutefois un seul exemplaire entier na puchapper la curieuse recherche de ceux qui dsiraient labolir pour cinq ou

    Gense de la Tolrance 114

    M o n t a i g n e1533-1592E s s a i s

  • six vaines clauses contraires notre crance. Ils ont aussi eu ceci, de prteraisment des louanges fausses tous les empereurs qui faisaient pour nous,et condamner universellement toutes les actions de ceux qui nous taientadversaires, comme il est ais voir en lempereur Julien, surnommlApostat.

    Ctait, la vrit, un trs grand homme et rare, comme celui qui avaitson me vivement teinte des discours de la philosophie, auxquels il faisaitprofession de rgler toutes ses actions ; et, de vrai, il nest aucune sorte devertu de quoi il nait laiss de trs notables exemples. En chastet (delaquelle le cours de sa vie donne bien clair tmoignage), on lit de lui unpareil trait celui dAlexandre et de Scipion, que de plusieurs trs bellescaptives il nen voulut pas seulement voir une, tant en la fleur de son ge :car il fut tu par les Parthes g de trente et un ans seulement. Quant lajustice, il prenait lui-mme la peine dour les parties ; et encore que parcuriosit il sinformt ceux qui se prsentaient lui de quelle religion ilstaient, toutefois linimiti quil portait la ntre ne donnait aucun contre-poids la balance. Il fit lui-mme plusieurs bonnes lois, et retrancha unegrande partie des subsides et impositions que levaient ses prdcesseurs.

    Nous avons deux bons historiens tmoins oculaires de ses actions : lundesquels, Ammien Marcellin, reprend aigrement en divers lieux de sonhistoire cette sienne ordonnance par laquelle il dfendit lcole et interditlenseigner tous les rhtoriciens et grammairiens chrtiens, et dit quilsouhaiterait cette sienne action tre ensevelie sous le silence. Il est vraisem-blable, sil et fait quelque chose de plus aigre contre nous, quil ne let pasoubli, tant bien affectionn notre parti. Il nous tait pre, la vrit, maisnon pourtant cruel ennemi ; car nos gens mmes rcitent de lui cettehistoire, que, se promenant un jour autour de la ville de Chalcdoine, Maris,vque du lieu, osa bien lappeler mchant tratre Christ, et quil nen fitautre chose, sauf lui rpondre : Va, misrable, pleure la perte de tes yeux. Aquoi lvque encore rpliqua : Je rends grces Jsus-Christ de mavoir tla vue, pour ne voir ton visage impudent ; affectant, disent-ils, en cela unepatience philosophique.Tant y a que ce fait-l ne se peut pas bien rapporteraux cruauts quon le dit avoir exerces contre nous. Il tait (dit Eutrope,mon autre tmoin) ennemi de la Chrtient, mais sans toucher au sang.

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    de Platon Benjamin Constant 115

  • Et, pour revenir sa justice, il nest rien quon y puisse accuser que lesrigueurs de quoi il usa, au commencement de son empire, contre ceux quiavaient suivi le parti de Constance, son prdcesseur. Quant sa sobrit, ilvivait toujours un vivre soldatesque, et se nourrissait en pleine paix commecelui qui se prparait et accoutumait laustrit de la guerre. La vigilancetait telle en lui quil dpartait la nuit trois ou quatre parties, dont lamoindre tait celle quil donnait au sommeil ; le reste, il lemployait visiterlui-mme en personne ltat de son arme et ses gardes, ou tudier : car,entre autres siennes rares qualits, il tait trs excellent en toute sorte delittrature. On dit dAlexandre le Grand, qutant couch, de peur que lesommeil ne le dbaucht de ses pensemens et de ses tudes, il faisait mettreun bassin joignant son lit, et tenait lune de ses mains au-dehors avec uneboulette de cuivre, afin que, le dormir le surprenant et relchant les prisesde ses doigts, cette boulette, par le bruit de sa chute dans le bassin, lerveillt. Celui-ci avait lme si tendue ce quil voulait, et si peu empchede fumes par sa singulire abstinence, quil se passait bien de cet artifice.Quant la suffisance militaire, il fut admirable en toutes les parties dungrand capitaine ; aussi fut-il quasi toute sa vie en continuel exercice deguerre, et la plupart avec nous en France contre les Allemands et Francons.Nous navons gure mmoire dhomme qui ait vu plus de hasards, ni qui aitplus souvent fait preuve de sa personne. Sa mort a quelque chose de pareil celle dEpaminondas : car il fut frapp dun trait, et essaya de larracher, etlet fait sans ce que, le trait tant tranchant, il se coupa et affaiblit sa main.Il demandait incessamment quon le rapportt en ce mme tat en la mlepour y encourager ses soldats, lesquels contestrent cette bataille sans lui,trs courageusement, jusques ce que la nuit spart les armes. Il devait la philosophie un singulier mpris en quoi il avait sa vie et les choseshumaines. Il avait ferme crance de lternit des mes. En matire de reli-gion, il tait vicieux partout ; on la surnomm Apostat pour avoir aban-donn la ntre ; toutefois cette opinion me semble plus vraisemblable, quilne lavait jamais eue cur, mais que, pour lobissance des lois, il staitfeint jusques ce quil tnt lEmpire en sa main. Il fut si superstitieux en lasienne que ceux-mmes qui en taient de son temps, sen moquaient ; et,disait-on, sil et gagn la victoire contre les Parthes, quil et fait tarir la

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  • race des bufs au monde pour satisfaire ses sacrifices ; il tait aussi emba-bouin de la science divinatrice, et donnait autorit toute faon depronostics. Il dit entre autres choses, en mourant, quil savait bon gr auxdieux et les remerciait de quoi ils ne lavaient pas voulu tuer par surprise,layant de longtemps averti du lieu et heure de sa fin, ni dune mort molleou lche, mieux convenable aux personnes oisives et dlicates, ni languis-sante, longue et douloureuse ; et quils lavaient trouv digne de mourir decette noble faon, sur le cours de ses victoires et en la fleur de sa gloire. Ilavait eu une pareille vision celle de Marcus Brutus, qui premirement le menaa en Gaule et depuis se reprsenta lui en Perse sur le point de sa mort.

    Ce langage quon lui fait tenir, quand il se sentit frapp : Tu as vaincu,Nazaren ; ou, comme dautres : Contente-toi, Nazaren , net toubli, sil et t cru par mes tmoins, qui tant prsents en larme, ontremarqu jusques aux moindres mouvements et paroles de sa fin, non plusque certains autres miracles quon y attache.

    Et, pour venir au propos de mon thme, il couvait, dit Marcellin, delongtemps en son cur le paganisme ; mais, parce que toute son arme taitde chrtiens, il ne losait dcouvrir. Enfin, quand il se vit assez fort pour oserpublier sa volont, il fit ouvrir les temples des dieux, et sessaya par tousmoyens de mettre sus lidoltrie. Pour parvenir son effet, ayant rencontren Constantinopole le peuple dcousu avec les prlats de lglise chrtiennediviss, les ayant fait venir lui au palais, les admonesta instamment das-soupir ces dissensions civiles, et que chacun sans empchement et sanscrainte servt sa religion. Ce quil sollicitait avec grand soin, pour lesp-rance que cette licence augmenterait les parts et les brigues de la division,et empcherait le peuple de se runir et de se fortifier par consquentcontre lui par leur concorde et unanime intelligence ; ayant essay par lacruaut daucuns chrtiens quil ny a point de bte au monde tant craindre lhomme que lhomme.

    Voil ses mots peu prs : en quoi cela est digne de considration, quelempereur Julien se sert, pour attiser le trouble de la dissension civile, decette mme recette de libert de conscience que nos rois viennent dem-ployer pour lteindre. On peut dire, dun ct, que de lcher la bride aux

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    de Platon Benjamin Constant 117

  • parts dentretenir leur opinion, cest pandre et semer la division ; cestprter quasi la main laugmenter, ny ayant aucune barrire ni coercitiondes lois qui bride et empche sa course. Mais, dautre ct, on dirait aussique de lcher la bride aux parts dentretenir leur opinion, cest les amolliret relcher par la facilit et par laisance, et que cest mousser laiguillon quisaffine par la raret, la nouvellet et la difficult. Et si crois mieux, pourlhonneur de la dvotion de nos rois, cest que, nayant pu ce quilsvoulaient, ils ont fait semblant de vouloir ce quils pouvaient.

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    MICHEL DE MONTAIGNE, Essais, ditionprsente, tablie et annote par Pierre Michel,tome II, Collection Folio classique Gallimard, Paris, 1972, p. 379-383.

  • de Platon Benjamin Constant 119

    B r u n o1548-1600L e x p u l s i o n

    d e l a b t e t r i o m p h a n t e

    Deuxime dialogue

    Sophie. Aprs la Sophie vient la Loi, sa fille. Cest par son entremise que laSophie veut uvrer, et tre utilise. Cest par elle que rgnent les princes etque se maintiennent royaumes et rpubliques. Sadaptant la complexion etaux murs des peuples et des nations, la Loi rprime laudace par la crainteet fait que la bont soit en sret parmi les sclrats. Cest elle qui entre-tient le remords dans la conscience des criminels, qui redoutent alors lajustice et apprhendent le supplice. Avec ses huit ministres : la peine dutalion, la prison, les coups, lexil, lignominie, lesclavage, la pauvret et lamort, elle chasse lorgueilleuse arrogance et lui substitue lhumble soumis-sion. Jupiter, aprs lavoir nouveau admise dans le ciel, la leve cettedignit la condition que, par ses soins, les puissants ne se reposent pointsur leur prminence et sur leur force. Mais, rapportant le tout uneProvidence plus grande et une Loi suprieure qui, en tant que divineet naturelle, rgle la Loi civile , elle devra faire comprendre que, pourceux qui russissent chapper ces toiles daraigne, on a prpar filets,lacets, chanes et billots. La loi ternelle a en effet dcrt que les plus puis-sants devront tre plus puissamment dompts et matriss sous une chapeencore plus lourde et dans un cachot encore plus rduit. Ensuite il aordonn et impos la Loi de sappliquer rigoureusement ce pour quoi

  • elle a t destine par le principe et la cause premire et principale : cest--dire ce qui relve de la communaut des hommes et de la conversationcivile. Elle agira ainsi afin que les puissants soient soutenus par les impuis-sants, que les faibles ne soient pas opprims par les plus forts, que les tyranssoient dposs, que les gouverneurs et les monarques anims par la justicesoient ordonns et confirms, que les rpubliques soient favorises, que laviolence ne foule pas aux pieds la raison, que lignorance ne ddaigne pointla doctrine, que les pauvres soient secourus par les riches, que les vertus etles tudes utiles et ncessaires la communaut soient encourages,promues et prserves ; que soient glorifis et recompenss ceux qui aurontprogress, et que les rapaces, les avares et les propritaires soient mpriss ettenus pour vils. Que grce elle, la crainte et le culte persistent envers lespuissances invisibles ainsi que lhonneur, le respect et la crainte envers ceuxqui nous gouvernent en ce monde plus directement. Que nul naccde aupouvoir sil ne surpasse autrui par ses mrites, ses capacits et son intelli-gence et sil ne se signale soit en vertu de ses qualits personnelles ce quiest rare et presque impossible , soit grce aux avis et aux conseils dautrui ce qui est lgitime, normal et ncessaire. Jupiter a donn la Loi lafacult de crer des obligations, laquelle facult doit sexercer surtout defaon ne point encourir le mpris et lindignit.Voil ce qui pourra luiarriver si elle saventure sur lun de ces chemins : le premier est celui delIniquit au cas o elle prescrirait et proposerait des choses injustes ; lesecond est celui de la Difficult au cas o elle proposerait et prescriraitdes choses irralisables, qui seraient en mme temps injustes. Car toute loidispose pour ainsi dire de deux mains grce auxquelles elle peut crer desobligations : lune est celle de la Justice et lautre celle de la Possibilit. Etlune est modre par lautre, tant donn que, bien que beaucoup de chosessoient possibles sans tre justes, en revanche, rien ne saurait tre juste sanstre la fois possible.

    Saulino. O, Sophie, tu as raison de dire que toute loi qui ne tendrait pas la bonne marche de la socit humaine doit tre rejete. Jupiter a eu raisonde prendre de telles dispositions. En effet, quelle vienne du ciel ou quellesoit issue de la terre, on ne doit ni approuver, ni admettre une institution ouune loi qui ne soit point utile ni avantageuse, et qui naboutisse pas la

    G i o r d a n o B r u n o

    Gense de la Tolrance 120

  • meilleure des fins concevables pour nous : on ne saurait concevoir de finplus grande que celle qui, par la correction des esprits et la rforme desintelligences, produit des fruits aussi ncessaires quutiles la conversationhumaine ; certes, il faut en effet que cela soit l une chose divine, lart desarts et la discipline des disciplines cette discipline vise corriger etrfrner les hommes qui sont, parmi tous les tres anims, ceux qui se distin-guent le plus les uns des autres par la diversit de leur complexion, de leursmurs, de leurs inclinations, de leurs volonts et de leurs lans. Mais, hlas, Sophie, nous sommes tombs si bas qui aurait jamais pu croire que celaft possible ? que lon estime grandement la religion qui tient la ralisa-tion et lexcution des bonnes uvres pour des gestes bas, vils et errons,certains allant mme jusqu dire que les dieux ne sen soucient point et quece nest point par le mrite des uvres, si considrables soient-elles, que leshommes sont justifis1 !

    Sophie. Certes, Saulino, je crois rver. Je pense que ce que tu dis estune chimre, lapparition issue dune imagination trouble, et non uneralit vritable. Et cependant, il nest que trop certain quon trouve de telsindividus, qui avancent et font croire cela aux pauvres gens. Mais naiecrainte, on ne saurait le tolrer et le monde sen rendra compte aussi ais-ment que du fait quon ne saurait subsister sans loi ni religion.

    A prsent, nous avons assez vu combien la Loi a t bien tablie etsitue. Il te faut maintenant entendre quelle condition le Jugement lac-compagne. Jupiter lui a mis en main lpe et la couronne : avec la seconde,il rcompense ceux qui, non contents de sabstenir de faire le mal, accom-plissent de bonnes uvres ; avec la premire, il chtie ceux qui sont toujoursprts aux crimes et qui sont des plantes striles et nuisibles. Il a confi auJugement la dfense et la garde de la vraie Loi, et la destruction de celle quiest inique et fausse, parce quelle est dicte par des gnies pervers, ennemisde la tranquillit et du bonheur humains. Il lui a enjoint dagir de concertavec la Loi, pour que, loin de lteindre dans les curs, ils y allument aucontraire, autant que possible, lapptit de la gloire : cest l, en effet,laiguillon le plus efficace, le seul qui, dordinaire, soit capable dexciter

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    de Platon Benjamin Constant 121

    1. Critique de la condamnation des uvres (Luther).

  • les hommes et de les animer dune ardeur telle quils puissent accomplir ces actions hroques de nature grandir, prserver et fortifier lesrpubliques.

    Saulino. Toutes ces gloires ne sont que vanits pour les sectateurs decette religion feinte, lesquels disent au contraire quon ne saurait se glorifierque de je ne sais quelle tragdie cabalistique.

    Sophie. En outre, le Jugement ne se souciera gure de ce que chacunimaginera ou pensera, pourvu que les paroles et les gestes ne troublent pasnotre tranquillit. Il sattachera surtout corriger et a maintenir tout ce quisert la ralisation des uvres et ne jugera point larbre la beaut de ses frondaisons mais la qualit de ses fruits1. Quant aux arbres qui nenportent pas, ils seront arrachs et cderont leur place dautres qui enproduisent. (...)

    Jupiter veut que le Jugement en conclue que les dieux aspirent par-dessus tout tre aims et craints, afin de favoriser le commerce entre leshommes et de signaler avant toute chose les vices qui lui sont nuisibles.Aussi ne saurait-on considrer comme pchs que les pchs intrieurs,pour autant quils se ralisent ou peuvent se raliser extrieurement. Quant la justice quon nexerce quintrieurement, elle ne sera jamais considrecomme telle, moins dtre mise en pratique extrieurement, de mmeque, si les plantes ne portent point de fruits prsent ou nen portent pointdemain, elles resteront striles. Selon Jupiter, les erreurs commises auxdpens de la rpublique doivent tre considres, relativement aux autres,comme les plus graves ; viennent ensuite, un degr infrieur, celles quisont commises au dtriment dun particulier dont lintrt est en jeu ; puis, un degr infrieur encore, celles qui mettent en cause deux personnesagissant de concert ; quant aux erreurs qui nengendrent pas de mauvaisexemple ou deffet nfaste et qui proviennent dimpulsions accidentiellesdans la complexion de lindividu, elles seront nulles. Or, cest en raison dela mme proportion et de la mme chelle, du plus haut degr derreur son absence, que les dieux souverains se sentent offenss ou, inversement,honors et servis par les uvres contraires ces erreurs. Jupiter a galement

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    1. Voir vangile selon saint Matthieu,VII, 20 : Vous les reconnatrez leurs fruits.

  • command au Jugement dtre avis, dapprouver dornavant le repentirmais sans le mettre au mme rang que linnocence, et dapprouver lacroyance et la conviction mais jamais au mme titre quune action etquune uvre. Il devra maintenir la mme distance entre dun ct, laconfession et la dclaration dintention et, de lautre, le fait de samender etdobserver labstinence. Il louera les penses, pour autant quelles se tradui-ront ostensiblement par des signes manifestes et par des effets possibles. Ilveillera ce que celui qui domine son corps en vain ne soit pas au mmerang que cet autre qui matrise son esprit. Il ne comparera point le solitaireinutile avec celui dont la frquentation est avantageuse. Il distinguera lesmurs et les religions bien moins daprs la diffrence des robes et la diver-sit des habits que daprs la qualit et la supriorit des dispositions enmatire de vertu et de conduite. Ses faveurs iront moins celui qui aurarprim la ferveur de son dsir, alors que son impuissance et sa froideurpeuvent tre naturelles, qu cet autre qui, sans tre aucunement timidemais en faisant preuve de patience, aura modr llan de sa colre. Il nap-plaudira point tant celui qui, peut-tre inutilement, se sera contraint renoncer aux volupts que cet autre qui aura rsolu de mettre un terme ses mfaits et ses mdisances. Le noble apptit de gloire, do rsultesouvent du bien pour la rpublique, ne sera point considr par lui, quandil en parlera, comme une erreur plus grave que la sordide convoitise desrichesses. Il ne clbrera point tant celui qui aura guri un misrable etinutile boiteux que celui qui aura libr sa patrie et rform un esprittroubl. Il nestimera point le fait davoir teint sans eau le feu dvorantdune fournaise, de quelque faon que ce soit, comme plus hroque que lefait davoir apais linsurrection dun peuple irrit sans effusion de sang. Ilne tolrera point quon dresse des statues aux poltrons, ces ennemis desrpubliques qui font tort aux murs et la vie humaine, en nous abreuvantde propos verbeux et de chimres : ces statues, en revanche, seront leves ceux qui btissent des temples aux dieux, contribuent accrotre le culte etle zle envers cette loi et cette religion, capables dallumer dans les curs lamagnanimit et lardeur de cette gloire qui provient des services rendus la patrie et au genre humain je veux parler de cette loi et de cette reli-gion qui ont institu des universits afin dtablir les rgles fondamentales

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    de Platon Benjamin Constant 123

  • en matire de murs, de lettres et darmes. De mme, le Jugement segardera bien de promettre amour, honneur, rcompense de vie ternelle etimmortalit ceux qui apprcient les pdants et les parabolains1 ; il lespromettra bien plutt ceux qui savent plaire aux dieux, en semployant perfectionner leur intellect et celui dautrui, servir la communaut, respecter formellement par leurs actions magnanimit, justice et misri-corde. (...)

    Saulino. Jaurais voulu que Jupiter et ordonn au Jugement quelquechose lencontre de la tmrit de ces grammairiens qui, aujourdhui, vontdtroussant lEurope.

    Sophie. Cest fort justement, Saulino, que Jupiter a command, imposet ordonn au Jugement de voir sil est vrai, selon lui, que ces individuspersuadent les peuples de mpriser ou, tout au moins, de faire bien peu decas des lgislateurs et des lois, en leur faisant comprendre que ces lgisla-teurs prescrivent limpossible et quils donnent des ordres par manire deplaisanterie, cest--dire pour faire entendre aux hommes que les dieuxsavent ordonner ce que ces hommes sont incapables de mener bien. Quele Jugement voie si, alors quils disent vouloir rformer les lois et les reli-gions dformes, ils ne gtent pas au contraire tout ce qui sy trouve de bon,et ne renforcent ni nlvent jusquaux astres tout ce qui peut sy dcouvrirou inventer de pervers et de vain. Quil voie sils napportent pas dautresfruits que ceux qui consistent anantir la socit, faire disparatre laconcorde, dissoudre lunion, encourager la rbellion des fils contre leurpre, des serviteurs contre leur matre, des sujets contre leur suprieur, crer un schisme entre les peuples, entre les nations, entre les compagnonset entre les frres, ainsi qu semer la zizanie dans les familles, les cits, lesrpubliques et les royaumes. Et, pour conclure, quil voie si, alors quils voussaluent en vous souhaitant la paix, ils ne portent point, o quils aillent, lepoignard de la division et la torche de la destruction, sparant le fils de sonpre, le voisin de son voisin, le citoyen de sa patrie, et entranant contre lanature et les lois dabominables dsunions. Que le Jugement voie si, alorsquils se disent ministres dun dieu qui ressuscite les morts et gurit les

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    Gense de la Tolrance 124

    1. Parabolains : hbleurs , charlatans .

  • malades1, ce ne sont pas eux qui sont les pires monstres que nourrit la terre,puisquils estropient les bien portants et tuent les vivants, moins par le feuet le fer quavec leur langue pernicieuse. Quil voie quelle sorte de paix etde concorde est celle quils proposent aux peuples dans la misre, et si leurvolont et leur ambition conjugues ne chercheraient pas plutt faire ensorte que le monde entier se trouve mis lunisson et la remorque de leurignorance maligne et trs prsomptueuse, et prise leur conscience malfai-sante, alors queux-mmes ne veulent ni se plier ni consentir aucunejustice et aucune doctrine, et que, dans le reste du monde et travers lessicles, il napparat point de discorde et de dissonance plus grandes quecelles qui svissent parmi eux. (...) Si cest le cas, sils sont pris sur le fait etconvaincus de telles actions, et si, aprs avoir t avertis, ils se rvlent incor-rigibles et sobstinent, Jupiter ordonne au Jugement, sous peine dtredisgraci et de perdre ce rang comme cette prminence quil dtient auciel, de les mettre en fuite, de les disperser et de les anantir. (...)

    Saulino. Selon moi, Sophie, Jupiter ne tient pas en finir si svrementavec cette espce dhommes si misrable et il ne commencera pas lesfrapper ainsi sans avoir, avant de consommer dfinitivement leur ruine, tentde les corriger, en leur faisant saisir leur maldiction et leur erreur et en lesincitant au repentir.

    Sophie. Assurment.Voil pourquoi Jupiter a donn ordre au Jugementde procder comme je vais te le dire. Il veut que leur soient enlevs tous lesbiens acquis par ceux qui prchaient, louaient et enseignaient les uvres, cesbiens abandonns en parfait tat par ceux qui uvraient et avaientconfiance dans la vertu de ces uvres, ces biens tablis par ceux qui, avecces uvres, ces bienfaits et ces testaments, croyaient se rendre agrables auxdieux.Ainsi, ces individus en viendront excrer jusquaux fruits des arbresissus de cette semence si hassable leurs yeux ; ils se mettront sentretenir, se prserver, se protger et se nourrir partir des seuls fruits, des seulsrevenus et des seules contributions quils apportent et ont apports avecceux qui, partageant la mme croyance, admettent et dfendent cetteopinion. Et il ne faut plus quil leur soit permis de dtenir, laide de

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    de Platon Benjamin Constant 125

    1. Voir vangile selon saint Matthieu, XI, 5 et vangile selon saint Luc,VII, 22.

  • rapines et dusurpations violentes, ce que dautres ont fait natre et ense-menc dans lintrt de tous, avec un esprit libre et bien intentionn, partirde moyens termes contraires et pour une fin contraire.

    III

    Une fois clos ce dbat, Jupiter, aprs avoir donn cong la Fortune, setourna vers les dieux :

    Il me semble, estima-t-il, que la Fortitude doit prendre la placedHercule, car elle ne doit pas tre loigne de l o se trouvent la Vrit,la Loi et le Jugement. En effet, cest avec constance et fortitude que lavolont doit rendre le Jugement moyennant la Prudence, dans le respect dela Loi et suivant la Vrit : comme la Vrit et la Loi forment lintellect,comme la Prudence, le Jugement et la Justice rglent la volont, ainsi laConstance et la Fortitude sont-elles suivies deffets.Voil pourquoi un sagea pu faire cette recommandation : Ne te fais pas juge, si tu nas point lavertu et la force de briser les embches de liniquit.

    Et tous les dieux de rpondre : Voil une bonne disposition, Jupiter, puisquHercule tait jusqu

    prsent le type mme de la fortitude quon devait contempler sur le frontdes astres. Remplace-le donc, Fortitude, en portant devant toi la lanterne dela Raison, car sinon tu ne serais plus Fortitude, mais Stupidit, Furie etTmrit. Comme ta folie, ton erreur et ton alination mentale ne teferaient plus craindre le mal et la mort, tu ne serais plus considre commela fortitude et ne le serais mme plus. Grce cette lumire, tu noseras plustengager dans une entreprise manifestement redoutable : car le sot et leforcen ne craignent pas ce que lon doit dautant plus apprhender quonest plus sage et plus prudent. Grce cette lumire, quand lexigeront lhon-neur, lutilit publique, la dignit et la perfection de ton tre ainsi que lesouci des lois divines et naturelles, tu ne seras point branle par les terreursqui te menaceront de mort.Tu sera prompte et dgourdie lorsque les autresseront endormis et lents.Tu endureras aisment ce que dautres endurerontdifficilement.Tu tiendras pour peu ou pour rien ce que les autres consid-reront comme beaucoup ou suffisant. Modre tes mauvaises compagnes : etcelle que tu as ta droite avec ses servantes, la Tmrit, lAudace, la

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    Gense de la Tolrance 126

  • Prsomption, lInsolence, la Furie et lexcessive Confiance ; et celle que tuas ta gauche avec la Pauvret desprit, lAbjection, la Frayeur, la Bassesse,la Pusillanimit et le Dsespoir. Conduis tes filles vertueuses : la Diligence,le Zle, la Tolrance, la Magnanimit, la Longanimit, le Courage, lAlacritet lIndustrie, sans oublier le livre dnombrant ce que gouvernent laCautle, la Persvrance, lEsquive ou lEndurance.

    Dans ce catalogue figure ce que lhomme anim par la Fortitude ne doitpas craindre : cest--dire, dun ct, ce qui ne nous rend pas pires que ceque nous sommes, comme la Faim, le Dnuement, la Soif, la Douleur, laPauvret, la Solitude, la Perscution et la Mort ; et, de lautre, ce qui nousrend pires et quon doit donc fuir avec le plus grand empressement : commelIgnorance crasse, lInjustice, lInfidlit, le Mensonge, lAvarice et leurssemblables. Si tu agis de la sorte, sans te dtourner droite ni gauche, sanstloigner de tes filles, sans ngliger de consulter et dobserver scrupuleuse-ment ton catalogue, sans laisser steindre ta lumire, tu seras la seule sauve-garde des Vertus, lunique gardienne de la Justice et le bastion de la Vrit :les vices ne pourront te prendre dassaut, ni les travaux tcraser, ni les prilsvenir bout de ta constance, ni les volupts tbranler, car tu mpriseras laRichesse, dompteras la Fortune et triompheras de tout. Tu noseras rientmrairement, tu ne craindras rien inconsidrment. Tu ne dsireras pasardemment les plaisirs, tu ne fuiras pas les douleurs.Tu ne te complairas pasdans de fausses louanges, et tu ne seras pas tonne par les reproches.Tu neconnatras pas lenthousiasme que suscite la prosprit, tu ne subiras pas ledcouragement qui dcoule de ladversit. Le fardeau des tracas ne tacca-blera pas, le vent de la lgret ne te soulvera pas. La richesse ne te rendrapas arrogante, et la pauvret ne te fera pas honte.Tu mpriseras le superflu,tu ne te soucieras gure du ncessaire.Tu te dtourneras de ce qui est bas,et tu tendras toujours vers de hautes entreprises.

    L e x p u l s i o n d e l a b t e t r i o m p h a n t e

    de Platon Benjamin Constant 127

    GIORDANO BRUNO, Lexpulsion de la bte triomphante, traduit de litalien, prsent et annot par Bertrand Levergeois d. Michel de Maule, Paris, 1992,p. 97-108 ; 142-144.

    QDQD

  • De lunit du sentimentdans lglise chrtienne.

    La religion tant le principal lien de la socit humaine, il est souhaiterpour cette socit que la religion elle-mme soit resserre par ltroit liende la vritable unit. Les dissensions et les schismes en matire de religiontaient un flau inconnu aux paens. La raison de cette diffrence est que lepaganisme tait plutt compos de rites et de crmonies relatifs au cultedes dieux que de dogmes positifs et dune croyance fixe ; car on devine assezce que pouvait tre cette foi des paens dont lglise navait pour docteurset pour aptres que des potes. Mais lcriture sainte, en parlant des attri-buts du vrai Dieu, dit de lui que cest un Dieu jaloux. Aussi son culte nesouffre-t-il ni mlange, ni alliage. Nous croyons donc pouvoir nouspermettre un petit nombre de rflexions sur cet important sujet de lunitde lglise, et nous tcherons de faire des rponses satisfaisantes ces troisquestions : Quels seraient les fruits de cette unit ? Quelles en sont les vraieslimites ? Enfin par quels moyens pourrait-on la rtablir ?

    Quant aux fruits de cette unit, outre quelle serait agrable Dieu (cequi doit tre la fin dernire et le but de tous les buts), elle procurerait deuxavantages principaux, dont lun regarde ceux qui sont encore aujourdhuihors de lglise et lautre est propre ceux qui se trouvent dj dans son

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    B a c o n1561-1626E s s a i s

  • sein. A lgard du premier de tous les scandales possibles, les plus grands etles plus manifestes sont sans contredit les schismes et les hrsies, scandalespires que celui mme qui nat de la corruption des murs ; car il en est cet gard du corps spirituel de lglise comme du corps humain, o uneblessure et une solution de continuit est souvent un mal plus dangereuxque la corruption des humeurs, en sorte quil nest point de cause plus puis-sante pour loigner de lglise ceux qui sont hors de son sein et pour enbannir ceux qui sy trouvent dj que les atteintes donnes lunit. Ainsi,quand les sentiments tant excessivement partags on entend lun crier : Levoil dans le dsert , et lautre dire : Non, non, le voici dans le sanctuaire ,cest--dire quand les uns cherchent le Christ dans les conciliabules deshrtiques et les autres sur la face extrieure de lglise, alors on doit avoirloreille perptuellement frappe de ces paroles des saintes critures : Gardez-vous de sortir. Laptre des gentils, dont le ministre et la voca-tion taient spcialement consacrs introduire dans lglise ceux qui setrouvaient hors de son sein, sexprimait ainsi en parlant aux fidles : Si unpaen ou tout autre infidle, entrant dans votre glise, vous entendait parlerainsi diffrentes langues, que penserait-il de vous ? Ne vous prendrait-il paspour autant dinsenss ? Certes, les athes ne sont pas moins scandalisslorsquils sont tourdis par le fracas des disputes et des controverses sur lareligion.Voil ce qui les loigne de lglise et les porte tourner en ridi-cule les choses saintes. Quoiquun sujet aussi srieux que celui-ci sembleexclure toute espce de badinage, je ne puis mempcher de rapporter iciun trait de ce genre qui peut donner une juste ide des mauvais effets deces disputes thologiques. Un plaisant de profession a insr dans le cata-logue dune bibliothque imaginaire un livre portant pour titre : Cabrioleset singeries des hrtiques. En effet, il nest point de secte qui naitquelque attitude ridicule et quelque singerie qui lui soit propre et qui lacaractrise, extravagance qui, en choquant les hommes charnels ou les poli-tiques dpravs, excite leur mpris et les enhardit tourner en ridicule lessaints mystres.

    A lgard de ceux qui se trouvent dj dans le sein de lglise, les fruitsquils peuvent retirer de son unit sont tous compris dans ce seul mot : lapaix, ce qui renferme une infinit de biens ; car elle tablit et affermit la foi,

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    de Platon Benjamin Constant 129

  • elle allume le feu divin de la charit. De plus, la paix de lglise sembledistiller dans les consciences mmes et y faire rgner cette srnit qui rgneau dehors. Enfin elle engage ceux qui se contentaient dcrire ou de lire descontroverses et des ouvrages polmiques tourner leur attention vers destraits qui respirent la pit et lhumilit.

    Quant aux limites de lunit, il importe avant tout de les bien placer.Or, on peut cet gard donner dans deux excs opposs ; car les uns, animsdun faux zle, semblent repousser toute parole tendant une pacification : Eh quoi ! Jehu est-il un homme de paix ? Quy a-t-il de commun entre lapaix et toi ? Viens et suis-moi. La paix nest rien moins que le but deshommes de ce caractre ; il ne sagit pour eux que de faire prdominer telleopinion et telle secte qui la soutient. Dautres, au contraire, semblables auxLaodicens, plus tides sur larticle de la religion et simaginant quon pour-rait, laide de certains tempraments, de certaines propositions moyenneset participant des opinions contraires, concilier avec dextrit les points enapparence les plus contradictoires, semblent ainsi vouloir se porter pourarbitres entre Dieu et lhomme. Mais il faut viter galement ces deuxextrmes, but auquel on parviendrait en expliquant, en dterminant dunemanire nette et intelligible pour tous en quoi prcisment consiste cettealliance dont le Sauveur a stipul lui-mme les conditions par ces deuxsentences ou clauses qui, la premire vue, semblent contradictoires : Celuiqui nest pas avec nous est contre nous, celui qui nest pas contre nous estavec nous , cest--dire si lon avait soin de sparer et de bien distinguer lespoints fondamentaux et essentiels de la religion davec ceux qui ne doiventtre regards que comme des opinions vraisemblables et de simples vuesayant pour objet lordre et la discipline de lglise.Tel de nos lecteurs seratent de croire que nous ne faisons ici que remanier un sujet trivial, rebattu,et proposer inutilement des choses dj excutes ; mais ce serait une erreur,car ces distinctions si ncessaires, si on les et faites avec plus dimpartialit,elles auraient t plus gnralement adoptes. Jessaierai seulement dedonner sur cet important sujet quelques vues proportionnes ma faibleintelligence. Il est deux espces de controverses qui peuvent dchirer le seinde lglise et quil faut viter galement : lune a lieu lorsque le point quiest le sujet de la dispute tant frivole et de peu dimportance, il ne mrite

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  • pas quon schauffe comme on le fait en le discutant, la dispute nayantalors pour principe que lesprit de contradiction ; car, la vrit, commelun des pres de lglise la observ, la tunique du Christ tait sans couture,mais le vtement de lglise est bigarr de diffrentes couleurs ; et il donne ce sujet le prcepte suivant : Quil y ait de la varit dans ce vtement,mais sans dchirure ; car lunit et luniformit sont deux choses trs diff-rentes. Lautre genre de controverse a lieu lorsque le point qui est le sujetde la discussion tant de plus grande importance, on lobscurcit force desubtilits, en sorte que, dans les arguments allgus de part et dautre, ontrouve plus desprit et dadresse que de substance et de solidit. Souvent unhomme qui a de la pntration et du jugement, entendant deux ignorantsdisputer avec chaleur, saperoit bientt quils sont au fond du mme avis etquils ne diffrent que par les expressions, quoique ces deux hommes, aban-donns eux-mmes, ne puissent parvenir saccorder laide dune bonnedfinition.

    Or, si, malgr la trs lgre diffrence qui peut se trouver entre les juge-ments humains, un homme peut avoir assez davantage cet gard sur dau-tres hommes pour faire sur eux une telle observation, il est naturel de penserque Dieu, qui du haut des cieux scrute tous les curs et lit dans tous lesesprits, voit encore plus souvent une mme opinion dans deux assertions oles hommes dont le jugement est si faible croient voir deux opinions diff-rentes, et quil daigne accepter lune et lautre galement. Saint Paul nousdonne une trs juste ide des controverses de ce genre et de leurs effets, parlavertissement et le prcepte quil offre ce mme sujet : vitez, dit-il, ceprofane nologisme qui donne lieu tant daltercations et ces vainesdisputes de mots qui usurpent le nom de science. Les hommes se crent eux-mmes des oppositions et des sujets de dispute o il ny en a point,disputes qui nont dautre source que cette trop grande disposition imaginer de nouveaux termes dont on fixe la signification de manire quaulieu dajuster les mots la pense, cest au contraire la pense quon ajusteaux mots.

    Or, il y a aussi deux espces de paix et dunit quon doit regardercomme fausses : lune est celle qui a pour fondement une ignorance impli-cite ; car toutes les couleurs saccordent ou plutt se confondent dans les

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  • tnbres. Lautre est celle qui a pour base lassentiment direct, formel etpositif deux opinions contradictoires sur les points essentiels et fonda-mentaux. La vrit et lerreur sur des points de cette nature peuvent trecompares au fer et largile dont taient composs les doigts des pieds dela statue que Nabuchodonosor vit en songe. On peut bien les faire adhrerlune lautre, mais il est impossible de les incorporer ensemble.

    Quant aux moyens et aux dispositions dont lunit peut tre leffet, leshommes, en sefforant de rtablir ou de maintenir cette unit, doivent bienprendre garde de donner atteinte aux lois de la charit ou de violer les loisfondamentales de la socit humaine. Il est parmi les chrtiens deux sortesdpes : lune spirituelle et lautre temporelle, pes dont chacune ayant sadestination et sa place ne doit en consquence tre employe qu propos maintenir la religion ; mais dans aucun cas on ne doit employer la troisime, savoir, celle de Mahomet ; je veux dire quil ne faut jamais propager la reli-gion par la voie des armes ni violenter les consciences par de sanglantesperscutions, hors les cas dun scandale manifeste, de blasphmes horriblesou de conspirations contre ltat, combines avec des hrsies.

    Beaucoup moins encore doit-on, dans les mmes vues et sous le mmeprtexte, fomenter des sditions, autoriser des conjurations, susciter desrvoltes, mettre lpe dans les mains du peuple ou employer tout autremoyen de cette nature et tendant la subversion de toute espce dordre etde gouvernement ; car tout gouvernement lgitime a t tabli par Dieumme. Employer ces odieux moyens, cest heurter la premire table de la loicontre la seconde, et, en considrant les hommes comme chrtiens, oublierque ces chrtiens sont des hommes. Le pote Lucrce, ne pouvant supporterlhorrible action dAgamemnon sacrifiant sa propre fille, scrie dans sonindignation : Tant la religion a pu inspirer datrocit ! Mais quaurait-il ditdu massacre de la Saint-Barthlemy, de la conspiration des poudres, etc., sices horribles attentats avaient t commis de son temps ? De telles horreurslauraient rendu cent fois plus picurien et plus athe quil ntait ; car,comme dans les cas mme ou lon est oblig demployer lpe au servicede la religion, on ne doit le faire quavec la plus grande circonspection, cestune mesure abominable que de mettre cette arme entre les mains de lapopulace. Abandonnons de tels moyens aux Anabaptistes et autres furies de

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  • cette trempe. Ce fut sans doute un grand blasphme que celui du dmonlorsquil dit : Je mlverai et je serai semblable au Trs-Haut. Mais unblasphme encore plus grand, cest de prsenter, pour ainsi dire, Dieu sur lascne et de lui dire : Je descendrai et je deviendrai semblable au prince destnbres. Serait-ce donc un sacrilge plus excusable de dgrader la causede la religion et de sabaisser commettre ou conseiller sous son nom desattentats aussi excrables que ceux dont nous parlons, comme assassinats deprinces, boucherie dun peuple entier, subversion des tats et des gouver-nements, etc. ? Ne serait-ce pas faire, pour ainsi dire, descendre le SaintEsprit, non sous la forme de colombe, mais sous celle dun vautour ou duncorbeau, et hisser sur le pacifique vaisseau de lglise lodieux pavillonquarborent sur leurs btiments des pirates et des assassins ? Ainsi il est detoute ncessit que lglise, sarmant de sa doctrine et de ses augustesdcrets, les princes de leur pe, enfin les hommes clairs du caduce de lathologie et de la philosophie morale, tous se concertent et se coalisentpour condamner et livrer jamais au feu de lenfer toute action de cettenature ainsi que toute doctrine tendant la justifier ; et cest ce quon a djfait en grande partie. Nul doute que, dans toute dlibration sur le fait de lareligion, on ne doive avoir prsent lesprit cet avertissement et ce conseilde laptre : La colre de lhomme ne peut accomplir la justice divine.

    Nous terminerons cet article par une observation mmorable dun dessaints pres, observation qui renferme aussi un aveu trs ingnu. Ceux, dit-il, qui soutiennent quon doit violenter les consciences sont eux-mmesintresss parler ainsi ; et ce dogme abominable nest pour eux quunmoyen de satisfaire leurs odieuses passions.

    E s sa i s : D e l un i t du s e nt i m e nt dan s l g l i s e c h r t i e nne

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    FRANCIS BACON, uvres philosophiques,morales et politiques, prsentes par J.-A.- C. Buchon,Paris,Auguste Desrez, 1838, p. 455-458.

  • Comme toute discussion sur le droit serait oiseuse, si le droit lui-mmenavait aucune ralit, il importera pour recommander notre ouvrage et leprmunir contre les attaques, de rfuter en peu de mots cette trs graveerreur. Mais pour ne pas avoir affaire une foule dadversaires, donnons cette opinion errone un avocat. Et quel philosophe prfrer Carnades,qui avait atteint ce degr de perfection rv par son cole, de pouvoir appli-quer la puissance de son loquence au service du mensonge non moins qula dfense de la vrit. Ce philosophe ayant entrepris de combattre la justice,principalement celle dont nous nous occupons en ce moment, nimaginapas dargument plus fort que celui-ci : les hommes se sont impos en vue deleur intrt des lois qui varient suivant leurs murs, et qui, chez les mmespeuples changent souvent avec le temps. Quant au droit naturel, il nexistepoint ; tous les tres, tant les hommes que les autres animaux, se laissententraner par la nature vers leur utilit propre. Ainsi, donc, ou bien il ny apas de justice, ou, sil en existe une, elle nest quune suprme folie, puis-quelle nuit lintrt individuel en se proccupant de procurer lavantagedautrui. Mais ce que dit ce philosophe, et ce quun pote soutient aprs luidans ce vers : la nature ne peut distinguer ce qui est injuste de ce qui estjuste , ne doit pas du tout tre admis. Lhomme est, en effet, un animal, maisun animal dune nature suprieure, et qui sloigne beaucoup plus de toutes

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    G r o t i u s1583-1645D u d ro i t d e

    l a g u e r r e e t d e l a p a i x

  • les autres espces dtres anims quelles ne diffrent entre elles. Cest cedont tmoignent une quantit de faits propres au genre humain.Au nombrede ces faits particuliers lhomme, se trouve le besoin de se runir, cest--dire de vivre avec les tres de son espce, non pas dans une communautbanale, mais dans un tat de socit paisible, organise suivant les donnesde son intelligence, et que les stociens appelaient tat domestique .Entendue ainsi dune manire gnrale, laffirmation que la nature nen-trane tout animal que vers sa propre utilit, ne doit donc pas tre concde.

    Parmi les autres animaux, en effet, quelques-uns modrent dans unecertaine mesure leurs instincts gostes, soit en faveur de leur progniture,soit au profit des tres de leur espce. Cette disposition provient en eux,croyons-nous, de quelque principe intelligent extrieur, puisquen ce quiconcerne dautres actes qui ne sont pas plus au-dessus de leur porte, unegale somme dintelligence napparat pas chez eux. On dira la mme chosedes enfants, chez lesquels, mme avant toute ducation, on voit apparatreune sorte dinclination vers la bienveillance, ainsi que Plutarque la observavec sagacit ; comme aussi cet ge la compassion clate spontanment.Quant lhomme fait, capable de reproduire les mmes actes propos dechoses ayant du rapport entre elles, il convient de reconnatre quil possdeen lui-mme un penchant dominant vers la vie sociale, pour la satisfactionduquel, seul entre tous les animaux, il est dot dun instrument particulier,le langage. Il est aussi dou de la facult de connatre et dagir, daprs desprincipes gnraux, facult dont les attributs ne sont pas communs tousles tres anims, mais sont de lessence de la nature humaine.

    Ce soin de la vie sociale, dont nous navons donn quune bauche, etqui est conforme lentendement humain, est la source du Droit propre-ment dit, auquel se rapportent le devoir de sabstenir du bien dautrui, derestituer ce qui, sans nous appartenir, est en notre possession, ou le profitque nous en avons retir, lobligation de remplir ses promesses, celle derparer le dommage caus par sa faute, et la distribution des chtimentsmrits entre les hommes.

    De cette notion du Droit en a dcoul une autre plus large. De ce queneffet lhomme a lavantage sur les autres tres anims, de possder non seule-ment les dispositions la sociabilit, dont nous avons parl, mais un juge-

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  • ment qui lui fait apprcier les choses, tant prsentes que futures, capables deplaire ou dtre nuisibles, et celles qui peuvent y conduire ; on conoit quilest convenable la nature de lhomme dobserver, dans les limites de lin-telligence humaine, la poursuite de ces choses, la direction dun jugementsain, de ne se laisser corrompre ni par la crainte, ni par les sductions dejouissances prsentes, de ne pas sabandonner une fougue tmraire. Cequi est en opposition avec un tel jugement doit tre considr commecontraire aussi au droit de la nature, cest--dire de la nature humaine.

    A cela se rapporte encore ce qui concerne une sage conomie dans ladistribution gratuite des choses qui sont propres chaque homme ou chaque socit, individuellement parlant, telle que la rpartition suivantlaquelle la prfrence est donne tantt au sage sur celui qui a moins desagesse, tantt au parent sur ltranger, tantt au pauvre sur le riche, suivantque les actes de chacun et que la nature de lobjet le comportent. Depuislongtemps dj beaucoup dauteurs font de cette conomie une partie dudroit pris dans un sens propre et troit, quoique cependant ce droit propre-ment ainsi dnomm ait une nature bien diffrente, puisquil consiste laisser aux autres ce qui leur appartient dj, ou remplir leur gard lesobligations qui peuvent nous lier envers eux.

    Ce que nous venons de dire aurait lieu en quelque sorte, quand mmenous accorderions, ce qui ne peut tre concd sans un grand crime, quilny a pas de Dieu, ou que les affaires humaines ne sont pas lobjet de sessoins. Le contraire nous ayant t inculqu partie par notre raison, partie parune tradition perptuelle, et nous tant confirm par des preuvesnombreuses et des miracles attests par tous les sicles, il sensuit que nousdevons obir sans exception ce Dieu, comme au Crateur et celui auquelnous sommes redevables de ce que nous sommes et de tout ce que nouspossdons ; dautant plus que de beaucoup de manires il sest montr trsbon et trs puissant : do nous devons conclure quil peut accorder ceuxqui lui obissent de trs grandes rcompenses, des rcompenses mmeternelles, tant ternel lui-mme, et quil doit avoir voulu quon le croieainsi, surtout sil la promis en termes exprs : ce que nous croyons nousautres chrtiens, convaincus que nous sommes par la foi indubitable destmoignages.

    H u g o G r o t i u s

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  • Voil donc une autre source du Droit, outre celle qui mane de lanature : savoir, celle qui provient de la libre volont de Dieu, laquelle notreraison nous prescrit sans rplique de nous soumettre. Mais ce Droit naturellui-mme dont nous avons trait, tant celui qui se rapporte la sociabilitde lhomme, que celui ainsi appel dans un sens plus tendu, bien quildcoule de principes inhrents ltre humain, peut cependant avec raisontre attribu Dieu, parce que cest la divinit qui a voulu que de tels prin-cipes existent en nous. (...)

    Il faut ajouter cela que par les lois quil a publies, Dieu a rendu aussices principes plus sensibles, mme pour ceux dont lesprit est moins apte auraisonnement, et quil a dfendu dabandonner eux-mmes les mouve-ments imptueux qui nous entranent vers des partis contraires, dans le sensde notre propre intrt ou de lintrt dautrui ; matrisant dune manireplus troite ceux qui ont plus de vhmence, et les resserrant dans deslimites et une juste mesure.

    Lhistoire sacre, de plus, indpendamment de ce qui est contenu dansses prceptes, ne stimule pas mdiocrement cette inclination pour la viesociale, en nous enseignant que tous les hommes sont ns des mmespremiers parents. Cest ainsi quon peut, dans ce sens, affirmer avec raisonce qu un autre point de vue a dit Florentinus, que la nature a tabli entrenous une parent : do la consquence que cest un crime pour un hommede tendre des embches son semblable. Parmi les hommes, les pre et mresont comme des divinits auxquelles il est d un honneur, sinon sanslimites, du moins dune nature toute spciale.

    Ensuite, comme cest une rgle du Droit naturel dtre fidle ses enga-gements, il tait ncessaire, en effet, quil existt parmi les hommesquelque moyen de sobliger les uns envers les autres, et lon ne peut enimaginer dautre plus conforme la nature de cette source dcoule leDroit civil. Ceux, en effet, qui staient runis quelque association dindi-vidus, ou qui staient soumis la domination soit dun seul homme, soit deplusieurs, ceux-l avaient expressment promis, ou, daprs la nature de lachose, on doit prsumer quils avaient pris lengagement tacite de seconformer ce quauraient tabli la majorit des membres de lassociation,ou ceux auxquels le pouvoir avait t dlgu.

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    de Platon Benjamin Constant 137

  • Ce que lon dit donc daprs, non seulement Carnades, mais suivantdautres, que lutilit est comme la mre de la justice et de lquit , nestpas vrai, si nous parlons exactement ; car la nature de lhomme qui nousentranerait rechercher le commerce rciproque de nos semblables, alorsmme que nous ne manquerions de rien, est elle-mme la mre du Droitnaturel. Mais la mre du Droit civil est lobligation que lon sest imposepar son propre consentement, et comme cette obligation tire sa force duDroit naturel, la nature peut tre considre comme la bisaeule aussi de ceDroit civil. Lutilit cependant vient sadjoindre au Droit naturel. Lauteurde la nature a voulu, en effet, que pris sparment nous soyons faibles, et quenous manquions de beaucoup de choses ncessaires pour vivre commod-ment, afin que nous soyons dautant plus entrans cultiver la vie sociale.Quant lutilit, elle a t la cause occasionnelle du Droit civil, car lasso-ciation dont nous avons parl, ou lassujettissement une autorit, ontcommenc stablir en vue de quelque avantage. Ceux enfin qui donnentdes lois aux autres, se proposent dordinaire en le faisant une utilit quel-conque, ou doivent se la proposer.

    Mais de mme que les lois de chaque tat regardent son avantage parti-culier, de mme certaines lois ont pu natre entre soit tous les tats, soit laplupart dentre eux, en vertu de leur consentement. Il parat mme que desrgles semblables ont pris naissance, tendant lutilit non de chaque asso-ciation dhommes en particulier, mais du vaste assemblage de toutes cesassociations. Tel est le droit quon appelle le Droit des gens, lorsque nousdistinguons ce terme du Droit naturel. Cette partie du Droit naturel a tcompltement omise par Carnades, qui distribue tout le Droit en Droitnaturel et en Droit civil propre chaque peuple. Et cependant devant traiterdu Droit qui existe entre les nations, il parle, en effet, sur les guerres etsur les choses acquises dans la guerre, il aurait d certainement fairemention de ce droit.

    Cest tort que Carnades qualifie la justice de folie. Car, de mme quede son propre aveu, il nest pas fou le citoyen qui, dans son pays, se conformeaux lois civiles, alors mme que pour observer le respect de ces lois, ildevrait laisser de ct certaines choses qui lui seraient avantageuses ; demme il nest pas fou le peuple qui ne prise pas son intrt particulier au

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  • point de ngliger les droits communs toutes les nations. La raison est, eneffet, la mme dans les deux cas. De mme que le citoyen qui enfreint leDroit civil en vue de son utilit prsente, dtruit le germe qui contient sonintrt venir et celui de toute sa postrit ; de mme le peuple violateurdu droit de la nature et des gens renverse jamais les remparts qui prot-geaient sa propre tranquillit. Mais quand mme on ne se promettraitaucune utilit de lobservation du droit, ce serait uvre de sagesse, et nonde folie, de se laisser porter o nous sentons que notre nature mme nousconduit.

    Aussi nest-il pas gnralement vrai de dire quil est ncessairedavouer que les lois ont t imagines par la crainte de linjustice : pensequi dans Platon se trouve explique ainsi, que les lois ont t inventes parla crainte de recevoir une injure, et que les hommes sont contraints par unesorte de force cultiver la justice. Cette proposition ne concerne seulementque les institutions et que les lois qui ont t tablies pour faciliter la miseen pratique du droit. Cest ainsi que beaucoup dhommes, faibles par eux-mmes, et ne voulant pas se laisser opprimer par de plus forts queux, se sontentendus pour tablir et maintenir forces communes des tribunaux, afinque tous ensemble prdominassent sur ceux auxquels chacun deux ntaitpas capable de rsister seul. Cest prcisment dans ce sens quon peutadmettre cette parole que le Droit est la volont du plus fort ; ce qui veutdire que le Droit manque de son effet extrieur, sil na point la force pourlassister : ainsi Solon a accompli de trs grandes choses, comme lui-mme ille dclarait, en accouplant sous le mme joug la force et le droit .

    Cependant, bien que dpourvu de lassistance de la force, le droit nestpas dnu de tout effet ; car la justice apporte la scurit la conscience,linjustice produit des tortures et des dchirements semblables ceux quePlaton nous dcrit dans la poitrine des tyrans. Le concert des gens de bienapprouve la justice et condamne liniquit. Mais ce quil y a de plus impor-tant, cest que celle-ci trouve un ennemi, celle-l un protecteur en Dieu, quirserve ses jugements pour aprs cette vie, de faon ce que souvent, dscelle-ci, il en fasse sentir les effets, ainsi que lhistoire nous lapprend par denombreux exemples.

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  • Conclusion, avec des exhortations la bonne foi et la paix.

    1. Et je pense que je puis finir ici, non que toutes les choses qui pouvaienttre dites aient t dites, mais parce quil a t assez dit pour jeter les fonde-ments sur lesquels, si quelquun veut construire des uvres plus imposantes,loin de me trouver envieux de lui, il emportera mme ma reconnaissance.Seulement, avant de prendre cong du lecteur, comme, lorsque je traitais dudessein dentreprendre la guerre, jai ajout certaines exhortations viterautant que faire se peut, de mme, maintenant, jajouterai un petit nombredavis qui puissent servir dans la guerre, et aprs la guerre, inspirer le soinde la bonne foi et de la paix : de la bonne foi, assurment, tant pour dau-tres raisons, quafin que lesprance de la paix ne soit pas enleve. Ce nestpas seulement tout tat quelconque, qui est maintenu par la bonne foi,comme dit Cicron (De offic., lib. II), mais cest encore cette plus grandesocit des nations. Supprimez-la, comme dit avec vrit Aristote, toutcommerce entre les hommes est ananti. 2. Cest pourquoi le mme Cicron dit avec raison quil est criminel de violerla foi, qui est le lien de la vie. Cest, suivant lexpression de Snque, le bienle plus inviolable du cur humain (Epist. LXXXVIII) ; les chefs suprmesdes hommes doivent la respecter dautant plus, quils pchent avec plus dim-punit que les autres.Aussi, la bonne foi supprime, ils seront semblables auxbtes froces, dont la violence est pour tout le monde un objet dhorreur. Lajustice, dans le reste de ses parties, a souvent quelque chose dobscur ; mais lelien de la bonne foi est par lui-mme manifeste, et cest mme pour celaquon sen sert aussi, afin de retrancher des affaires toute obscurit.3. Il appartient encore plus aux rois de la cultiver religieusement, dabord cause de leur conscience, ensuite cause de leur rputation, sur laquellerepose lautorit de la royaut. Quils ne doutent donc pas que ceux qui leurinsinuent lart de tromper, ne fassent la chose elle-mme quils enseignent.La doctrine qui rend lhomme insociable par rapport aux autres hommes ajoutez et odieux Dieu ne peut tre longtemps profitable.4. En second lieu, dans toute la direction de la guerre, lesprit ne peut tretenu en repos et confiant en Dieu, moins quil nait toujours la paix envue. Il a t dit, en effet, avec la plus grande vrit par Salluste, que les

    H u g o G r o t i u s

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  • sages font la guerre en vue de la paix ; avec quoi se rencontre cette maximedAugustin, que lon ne doit pas chercher la paix pour se prparer laguerre, mais faire la guerre pour avoir la paix (Epist. ad Bonif.).Aristote lui-mme blme plus dune fois les nations, qui se proposaient les exploits guer-riers comme devant tre leur but suprme (Polit., lib.VII, cap. II et XIII). Laviolence, qui domine surtout dans la guerre, a quelque chose qui tient de labte froce ; il faut mettre dautant plus de soin la temprer par lhuma-nit, de peur quen imitant trop les btes froces, nous ne dsapprenionslhomme. Si donc une paix suffisamment sre peut tre obtenue, en faisantgrce des mfaits, des dommages et des frais, elle nest pas dsavantageuse ;surtout entre les Chrtiens, a qui le Seigneur a lgu sa paix. Son meilleurinterprte veut quautant que faire se peut, autant quil est en nous, nouscherchions la paix avec tous les hommes (Rom., XII, 18). Il est dun hommede bien dentreprendre la guerre regret, et de ne pas en poursuivre volon-tiers les dernires consquences, comme nous le lisons dans Salluste. Celaseul, il est vrai, doit tre suffisant ; mais la plupart du temps aussi lutilithumaine y porte : dabord ceux qui sont les moins forts, parce quunelongue lutte avec plus fort que soi est prilleuse, et quainsi que cela se passedans un navire, on doit racheter une calamit plus grande par quelque sacri-fice, en mettant de ct la colre et lesprance, trompeuses conseillres,comme le dit trs bien Tite Live.Aristote nonce ainsi cette pense : Il vautmieux abandonner quelque chose de ses biens ceux qui sont les plus forts,que vaincus la guerre, de prir avec ce que lon a. 5. Mais elle y porte aussi ceux qui sont les plus forts ; parce que, comme lemme Tite Live le dit avec non moins de vrit, la paix est avantageuse etglorieuse pour ceux qui la donnent dans la prosprit de leurs affaires, etquelle est meilleure et plus sre quune victoire en esprance. Il faut penser,en effet, que Mars est accessible tous. On doit considrer, dit Aristote,combien dans la guerre il arrive ordinairement de changements nombreuxet imprvus. Dans un discours pour la paix, dans Diodore, un blme estdonn ceux qui exaltent la grandeur de leurs actions, comme si ce ntaitpas la coutume de la fortune de la guerre, dtre tour tour librale de sesfaveurs . Et surtout il faut craindre laudace de ceux qui sont dsesprs, demme que les morsures des btes mourantes sont les plus terribles.

    D u d r o i t d e l a g u e r r e e t d e l a pa i x

    de Platon Benjamin Constant 141

  • 6. Que si les deux ennemis se croient gaux, cest alors, de lavis deCsar, le meilleur temps pour traiter de la paix, pendant que lun et lautreont encore confiance en eux-mmes (Bell. civ., lib. III).7. Mais la paix faite, quelques conditions que ce soit, doit tre pleinementobserve, cause de cette saintet de la foi, dont nous avons parl, et londoit viter avec vigilance, non seulement la perfidie, mais aussi tout ce quiirrite les esprits. Car ce que Cicron a dit des amitis prives, vous pouvezlappliquer non moins bien ces amitis publiques : on doit veiller sur toutesavec le plus grand scrupule et la plus grande fidlit, mais principalementsur celles qui ont t ramenes de linimiti la rconciliation.8. Que Dieu qui seul le peut grave ces choses dans le cur de ceuxentre les mains desquels sont les affaires de la Chrtient ; quil leur donneun esprit intelligent du droit divin et humain, et qui pense toujours quil a t choisi comme ministre pour gouverner des hommes, tres trs chers Dieu.

    H u g o G r o t i u s

    Gense de la Tolrance 142

    Droit de la guerre et de la paix par Grotius,divis en trois livres, nouvelle traduction par M.P. Pradier-Fodr, Paris, Librairie de Guillaumin et Cie, 1867, p. 5-23 ; 467-472.

  • de Platon Benjamin Constant 143

    H o b b e s1588-1679D e l a r e l i g i o n

    Si la religion (en mettant part celle qui consiste en la pit naturelle) nedpend pas des individus (les miracles ayant pris fin depuis longtemps),ncessairement elle dpend des lois civiles. Ainsi, la religion nest pas unephilosophie ; dans chaque tat, elle est une loi ; et, pour cette raison, ellenoffre pas sujet discussion, mais excution. Et, en effet, on ne peutmettre en doute ni quon doit respecter Dieu en son cur, ni quon doivelaimer, le craindre, lhonorer ; ceci est le fond commun des religions de tousles peuples. On ne discute que des points sur lesquels on est en dsaccordlun avec lautre ; ce qui, pour cette raison, nest pas le cas pour la foi enDieu. Quant ces discussions, si lon cherche une science des faits qui nesont pas du domaine de la science, on dtruit sa croyance en Dieu, pourautant quon en ait. En effet, ltablissement de la science te la foi, commelaccomplissement te de lesprance.

    Laptre enseigne que des trois vertus, la foi, lesprance et la charit, sile rgne de Dieu advenait, la foi et lesprance disparatraient, mais seuledemeurerait la charit.Ainsi, les questions sur la nature de Dieu tmoignentde trop de curiosit lgard de la nature du Crateur, et on ne doit pas lesranger parmi les effets de la pit ; ceux qui discutent au sujet de Dieu nedsirent pas tellement concilier leur foi avec Dieu (en qui ils croient tousdj) quavec eux-mmes.

  • Puisque aimer Dieu est la mme chose quobir ses commandements,et que craindre Dieu est craindre de faire la moindre chose contre ce quilnous mande, on peut poser une deuxime fois la question : commentsavons-nous ce que Dieu a ordonn ?

    A cette question on peut rpondre que Dieu, par cela seul quil a faitles hommes raisonnables, leur a prescrit et a grav dans tous leurs curs dene faire quiconque rien de ce quils jugeraient injuste quon leur fasse eux-mmes. Ce principe contient toute la justice et toute la disciplinecivique.

    En effet, quel est lhomme qui, investi du pouvoir absolu par le peupleen vue de gouverner et dtablir des lois, ne jugerait pas injuste que sespropres lois soient ddaignes par nimporte quel de ses sujets ou que sonautorit soit nglige, et plus forte raison, discute ?

    Ainsi, puisque, si tu tais roi, tu trouverais cela injuste, ne tiens-tu pas laloi pour la rgle la plus sre de tes actions ? Et cest une loi divine que cellequi commande dobir aux pouvoirs suprmes, cest--dire aux lois deschefs suprmes.

    Mais puisque les hommes ont dj viol les commandements de Dieu,puisquils pchent chaque jour, comment, dira-t-on, la justice divine peut-elle se maintenir sans que Dieu rclame le chtiment des pchs ? Maislhomme, sil ne tire pas vengeance du tort quon lui a fait, et sil pardonneau point de nexiger aucune rparation, pas mme des excuses, le tiendrons-nous pour injuste ? Ne le tiendrons-nous pas plutt pour un saint ?

    Ainsi, moins de dire que Dieu est moins misricordieux que leshommes, il ny a pas de raison pour quil ne puisse pas pardonner auxpcheurs, du moins ceux qui se repentent, sans leur infliger de punition, eux ou dautres leur place. Quant aux sacrifices que Dieu exigeaitautrefois pour les pchs du peuple, on ne les considrait pas comme deschtiments, mais on les avait institus comme symboles de la conversion despcheurs et du retour lobissance premire. Ainsi, la mort de NotreSauveur ntait pas le chtiment des pcheurs, mais un sacrifice pour lespchs. Quant a son nom de porteur de pchs, on ne doit pas davantagelinterprter comme un chtiment quon interprtait jadis de cette manireles sacrifices, qui nexeraient pas sur les animaux la punition des pchs

    T h o m a s H o b b e s

    Gense de la Tolrance 144

  • commis par les Juifs, mais qui reprsentaient des offrandes de la gratitudehumaine. Dieu a exig des Isralites deux boucs par an, dont lun taitimmol comme offrande et lautre, charg des pchs du peuple, taitenvoy au dsert comme pour les y emporter. Cest de la mme faon quele Christ, en tant quil sest offert sur la Croix, a t mis mort ; et cest entant que porteur de nos pchs quil a t ressuscit.

    Tant que le Christ nest pas ressuscit, selon lAptre, nos pchsdemeurent.

    Ainsi, puisque la pit consiste en la foi, la justice et la charit, etpuisque la justice et la charit sont des vertus morales, je ne peux mac-corder avec ceux qui ont appel ces dernires de brillants pchs. Car alors,si elles taient des pchs, plus un homme serait suprieur aux autreshommes en saintet, moins on devrait avoir confiance en lui, en tant quemoins juste. Quest-ce qui peut donc dplaire Dieu chez ceux qui prati-quent la justice ? Il ne convient pas la foi, cest--dire la principale partiede la pit, de simuler ce quon na pas. Car mme si leurs uvres ont tjustes en grand nombre, ceux qui agissent selon la justice et la misricordeseulement par orgueil, par cupidit, ou par prudence sont injustes. Cestpourquoi on dit que Dieu a en horreur les sacrifices de son peuple, lesquels,cependant, ayant t ordonns par Dieu, nont pu tre des pchs. PourDieu, une uvre juste sans foi, un sacrifice, et toute forme de culte sont desabominations sil manque la justice et la charit.

    D e l a r e l i g i o n

    de Platon Benjamin Constant 145

    THOMAS HOBBES, Trait de lhomme,chap. XIV, traduction et commentaire par Paul-Marie Maurin Albert Blanchard, Paris, 1974, p. 180-182.

  • Dans la question de la libert de conscience, quon a beaucoup dbattuechez nous depuis quelques annes, il y a une chose qui a jet la confusion,entretenu les disputes et accru lanimosit ; cest, je crois, que les deuxparties, avec un zle et des erreurs gaux, ont port trop loin leurs prten-tions : lune prche une obissance absolue, tandis que lautre revendiqueune libert universelle, mais sans dire quelles sont les choses o lon a droit la libert, et sans montrer quelles sont les limites de la contrainte et delobissance.

    Afin dclaircir la voie, je pose comme fondements ce qui suit, et jecrois quon ne saurait ni le contester ni le rcuser.

    La mission de confiance, le pouvoir et lautorit qui appartiennent aumagistrat ne lui sont accords que pour quil en fasse usage pour le bien, laprservation et la paix de ceux qui sont membres de la socit la tte delaquelle il est plac ; cest donc cela, et cela seul, qui est et qui doit tre lanorme et la mesure sur laquelle il doit se rgler pour tablir ses lois, pourconcevoir et pour instituer son gouvernement. Car si les hommes pouvaientvivre ensemble dans la paix et la sret sans sunir sous des lois et sans seformer en corps de rpublique, ils nauraient nul besoin de magistrats et depolitique ; ceux-ci nont t tablis dans ce monde que pour prserver leshommes des fraudes et des violences quils peuvent commettre les uns

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    L o c k e1632-1704E s s a i s u r l a t o l r a n c e

  • lgard des autres, en sorte que cest la fin pour laquelle on a institu legouvernement qui doit tre lunique rgle de ses actions.

    Certains nous disent que la monarchie est jure divino. Je ne discuterai pascette opinion ; mais je leur rappellerai seulement que sils veulent dire parl, comme cest certainement le cas, que le pouvoir exclusif, suprme etarbitraire de disposer de toute chose appartient et doit appartenir uneseule personne, il y a lieu de souponner quils ont oubli dans quel pays ilssont ns et sous quelles lois ils vivent ; ils seront contraints de soutenir quela Magna Carta est une hrsie ouverte ! Et si, lorsquils parlent de monar-chie jure divino, ils entendent une monarchie non pas absolue mais limite(ce qui, mon avis est une absurdit, pour ne pas dire une contradiction),ils devraient nous montrer o est cette charte descendue du ciel, et nousmontrer o et quand Dieu a donn au magistrat le pouvoir de tout faire, etnon pas simplement celui de faire ce qui conduit la prservation et aubien-tre de ses sujets dans cette vie ; sinon, quils nous laissent la libert decroire ce que nous voulons ; en effet, on ne peut pas tre oblig envers unpouvoir (dont eux-mmes avouent quil est limit), et on ne peut en recon-natre les prtentions, que dans la mesure o il prouve le droit dtre obi.

    Dautre affirment que le magistrat tire tout son pouvoir et toute sonautorit dune concession et dun consentement du peuple ; voici ce que jeleur dis : on ne peut supposer que le peuple donne une autorit sur lui-mme une ou plusieurs personnes dans un autre but que celui de seprserver ; ni quil tende les limites de la juridiction quil confie au-del desbornes de cette vie.

    Voil donc nos prmisses ; le magistrat ne doit rien faire ni se proc-cuper de rien en dehors de ce qui tend garantir ses sujets la paix civileet la dfense de la proprit ; considrons maintenant les opinions et lesactions des hommes en rapport avec la question de la tolrance : elles sedivisent en trois catgories.

    En premier lieu, il y a toutes les actions et les opinions qui, en elles-mmes, ne sont pas du tout du ressort de la socit et du gouvernement ;telles sont toutes les opinions purement spculatives et le culte divin.

    En second lieu, il y a celles qui, de leur propre nature, ne sont ni bonnesni mauvaises, mais qui concernent cependant la socit et les rapports que

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    de Platon Benjamin Constant 147

  • les hommes ont les uns avec les autres ; telles sont toutes les opinionspratiques et les actions qui ont trait des choses indiffrentes.

    En troisime lieu, il y a celles qui concernent la socit, mais qui sontgalement bonnes ou mauvaises par leur propre nature ; tels sont les vertusmorales et les vices.

    I

    Je dis que seules les premires, cest--dire les opinions spculatives et leculte divin, possdent un droit absolu et universel la tolrance.

    Dabord les opinions purement spculatives, telles que la croyance la Trinit, au purgatoire, la transsubstantiation, au rgne personnel duChrist sur la terre, etc. Il apparat quen cela, tout homme possde unelibert sans limites, puisque les pures spculations naffectent en rien mesrapports avec les autres hommes ; comme elles nont aucune influence surmes actions en tant que je suis membre de la socit, et comme ellesdemeureraient identiques, avec toutes leurs consquences, sil ny avaitaucune autre personne que moi dans le monde, elles ne peuvent en aucunemanire causer de troubles dans ltat, ni tre daucun inconvnient pourmes voisins ; par consquent, elles ne sont pas du tout de la comptence dumagistrat. En outre, aucun homme ne peut donner un autre un pouvoirsur une chose sur laquelle il na lui-mme aucun pouvoir, et Dieu mme syemploierait en vain. Or, quun homme soit incapable de commander sonpropre entendement, ou de dcider positivement aujourdhui de lopinionquil aura demain, cest ce que dmontrent lvidence lexprience et lanature mme de lentendement, lequel ne saurait pas plus apprhender leschoses autrement quelles ne lui apparaissent que lil nest capable de voirdans larc-en-ciel dautres couleurs que celles quil y voit, que celles-ci ysoient rellement ou non.

    Lautre chose qui possde un droit lgitime une tolrance sans limite,cest le lieu, le temps et les modalits du culte divin, car il sagit l duneaffaire qui a lieu exclusivement entre Dieu et moi ; elle engage ma destineternelle, et elle est au-del de latteinte et de la comptence de la politiqueet du gouvernement, qui ne sont destins qu procurer mon bien-tre dansce monde ; le gouvernement peut me rendre justice lgard de mon voisin,

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    Gense de la Tolrance 148

  • mais il ne peut me dfendre contre mon Dieu. Quels que soient les mauxque je puisse endurer lorsque je lui obis dans dautres domaines, il pourramen ddommager ; mais sil me contraint dadhrer une religion fausse, ilne pourra men faire aucune rparation dans lautre monde. Permettez-moidajouter que, mme dans les choses de ce monde, sur lesquelles le magis-trat a autorit, il nenjoint jamais aux hommes de prendre soin de leurpropres affaires civiles ou prives ; il ne les contraint jamais pourvoir leurs propres intrts au-del de ce qui est ncessaire au bien public, et ilserait injuste sil le faisait ; il se contente de veiller ce que ces intrts nesoient ni lss ni envahis par dautres hommes, ce qui est une tolranceparfaite. Nous pouvons donc affirmer quil na pas interfrer dans lemonde priv qui me rattache lautre monde et que, dans la poursuite dece bien qui est pour moi dune importance beaucoup plus grande que toutce qui se trouve au pouvoir du magistrat, celui-ci ne doit ni me prescrire lechemin que je dois suivre, ni forcer mon zle ; pas plus que moi il na deconnaissance certaine et infaillible du chemin quil faut emprunter pourlatteindre ; nous sommes lun et lautre galement sa recherche, lun etlautre galement soumis en cette matire ; il ne peut me donner aucuneassurance que je ne me trompe pas, et si je me trompe, il ne pourra mendonner aucune compensation. Puisquil ne peut pas me contraindre acqurir une maison, est-il raisonnable quil me contraigne emprunter sapropre voie dans la poursuite du ciel, quil puisse mimposer les moyens desauver mon me alors quil ne saurait avec justice me prescrire des rglespour prserver ma sant ? Lui qui ne peut me choisir une pouse, il pour-rait me choisir une religion ! Mais si Dieu veut (ce qui est ici en question)que les hommes soient contraints gagner le ciel, ce ne doit pas tre par laviolence extrieure que le magistrat exerce sur le corps des hommes, maispar la contrainte intrieure que Son propre esprit exerce sur leur entende-ment, et cette contrainte ne peut tre mise en uvre par aucune forcehumaine ; la voie du salut ne rside pas dans laccomplissement forcdactions extrieures, mais dans le choix intime et volontaire de lesprit ; etlon ne peut supposer que Dieu veuille faire usage de moyens qui, loin depermettre datteindre la fin, y feraient plutt obstacle. Il nest pas possiblenon plus de penser que les hommes doivent donner au magistrat le pouvoir

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  • de choisir leur place la voie qui mne au salut ; cest une matire de trop grande consquence pour tre dlgue et peut-tre mme est-ilimpossible de sen dpartir. En effet, quoi quordonne le magistrat sur leculte divin, les hommes doivent ncessairement suivre ce queux-mmesestiment le meilleur, puisque aucune considration ne peut suffire contraindre faire ou sabstenir de faire une chose dont on est pleinementconvaincu quelle est la voie qui nous conduit un bonheur infini ou unemisre infinie.

    Le culte religieux est cet hommage que je rends au Dieu que jadore dela manire que je juge lui tre agrable ; il sagit donc dune action ou duncommerce qui na lieu quentre Dieu et moi-mme ; de sa propre nature,elle est sans rapport avec celui qui me gouverne ni avec mes voisins ; donc,par ncessit, elle nest lorigine daucune action qui soit susceptible detroubler la communaut. Le fait de sagenouiller ou de demeurer assis aumoment du sacrement ne tend pas plus troubler le gouvernement ou nuire mes voisins que le fait dtre assis ou debout devant ma propre table.Le port dune chape ou dun surplis ne peut pas plus mettre en danger oumenacer la paix de ltat que le port dun manteau ou dun habit sur laplace du march ; le baptme des adultes ne dtermine pas plus de temptedans ltat ou sur la rivire que le simple fait que je prenne un bain. Je puisobserver le repos du vendredi avec les Mahomtans, le sabbat avec les Juifs,le dimanche avec les Chrtiens ; je puis prier avec ou sans formulaire, adorerDieu avec les diverses crmonies pompeuses des papistes ou la manireplus simple des calvinistes, je ne vois rien dans tout cela qui, en soi-mme,puisse faire de moi un moins bon sujet de mon prince et un voisin moinsaccommodant pour mes concitoyens. Sauf si je prtends par orgueil, par uneoutrageuse prsomption en faveur de ma propre opinion, ou par uneconviction intime de ma propre infaillibilit, forcer et contraindre les autres tre de mon avis, ou que je veuille les censurer et les diffamer sils ne syrangent pas. Certes, de telles choses se produisent frquemment, mais cestpar la faute des hommes et non par celle du culte divin ; ce nest pas laconsquence de telle ou telle forme de dvotion, mais leffet dune naturehumaine ambitieuse et dprave, qui recourt successivement toutes lessortes de religion, comme le fils dAhab lorsquil faisait observer le jene : il

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  • sagissait dun moyen et dun artifice pour semparer de la vigne de Naboth,mais ce nen tait pas la cause. La mauvaise conduite de certains de sesdocteurs ne discrdite pas plus une religion (car la mme chose se produitdans toutes) que la conduite dAhab ne discrdite le jene.

    A partir des prmisses prcdentes, je pense que lon peut conclurececi : dans les spculations et le culte religieux, chaque homme jouit dunelibert parfaite et incontrlable, dont il peut faire librement usage sanslordre du magistrat et mme lencontre des ordres de celui-ci ; et cela sanscommettre aucune faute ni aucun pch, pourvu que tout soit accomplisincrement et en conscience lgard de Dieu, en accord avec tout ce quenous savons et dont nous sommes convaincus. Mais lorsque lorgueil, lam-bition et le dsir de revanche, les factions ou toute autre mauvaise herbe,viennent se mler ce que lon appelle conscience, ds lors il y a faute etnous en rpondrons au Jour du Jugement.

    II

    Je vais parler maintenant des principes pratiques ou des opinions parlesquelles les hommes pensent quils sont obligs de rgler leurs actions lesuns par rapport aux autres ; par exemple, que les hommes peuvent leverleurs enfants et tre disposs travailler ou demeurer en repos quand celaleur convient ; que la polygamie et le divorce sont lgitimes ou illgitimes ;toutes ces opinions, ainsi que les actions qui en dcoulent, possdent, aumme titre que lensemble des choses indiffrentes, un droit tre tolres,mais seulement dans la mesure o elles ne sont pas pour la communautcause de plus dinconvnients que davantages. A lexception de celles quisont videmment destructrices de toute socit humaine, toutes cesopinions portent soit sur des choses indiffrentes, soit sur des chosesdouteuses ; puisque ni le magistrat ni les sujets ne peuvent tre infailliblesdans laffirmation du pour et du contre, on ne doit les considrer que dansla mesure o, leur propos, la lgislation du magistrat et linterposition deses lois peuvent contribuer au bien-tre et la scurit du peuple. Maisaucune opinion de ce genre ne peut prtendre tre tolre sous prtextequelle serait une affaire de conscience, et que certains hommes sontconvaincus quil y a en elles matire pch ou devoir ; parce que la cons-

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    de Platon Benjamin Constant 151

  • cience et la conviction des sujets ne peuvent en aucun cas tre la mesure surlaquelle le magistrat puisse ou doive se rgler pour instituer ses lois : celles-ci doivent tre conformes au bien de tous les sujets, et non pas la convic-tion de certains dentre eux ; en effet, comme les convictions des uns et desautres se contredisent, cela donnerait lieu des lois qui, elles aussi, se contre-diraient ; et parce quil ny a rien en soi de si indiffrent devant quoi la cons-cience de tel ou tel ne se sente arrte, si la tolrance stendait tout ce enquoi les hommes prtendent qu cause de leur conscience il leur est impos-sible de se soumettre, on dtruirait par l toutes lois civiles et tout le pouvoirdu magistrat ; ds lors, il ny a plus ni lois ni gouvernement si lon refuse aumagistrat lautorit sur les choses indiffrentes, sur lesquelles on avouecependant de toute part quil a juridiction. Donc, si les erreurs ou les scru-pules de tel ou tel lempchent de faire quelque chose ou ly dterminent,cela ne dtruit pas le pouvoir du magistrat, et cela naltre pas la nature dela chose, qui demeure toujours indiffrente ; je nhsite pas dire ici quetoutes les opinions pratiques sont indiffrentes pour le lgislateur, bien que,peut-tre, elles ne le soient pas en elles-mmes. Certes le magistrat peut, enson for intrieur, tre convaincu que telle ou telle dentre elles est raison-nable ou absurde, ncessaire ou illgitime, et il se peut bien quil ait raisonen cela ; mais puisquil avoue lui-mme quil nest pas infaillible, il doit, lors-quil lgifre, ne les considrer que comme autant de choses indiffrentes,dans toute la mesure o, en les prescrivant, en les tolrant ou en les interdi-sant, il contribue au bien et lavantage du peuple ; en mme temps, ettouchant ces mmes opinions, le magistrat demeure oblig de conformer sesactions personnelles aux commandements de sa conscience et de ses convic-tions. En effet, ce nest pas parce quil a t lev au rang de gouverneurquil est devenu infaillible par rapport aux autres hommes ; en tantquhomme, il devra donc rendre compte Dieu de ses actions, selon quellesauront t en accord avec sa conscience et ses convictions ; en revanche, entant que magistrat, il devra rendre compte de ses lois et de son administra-tion, selon quelles auront eu pour but le bien, la prservation et le repos detous ses sujets autant que cela est possible dans ce monde ; il sagit l dunergle si certaine et si claire quil lui sera difficile de sy tromper moins dele vouloir.

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  • Mais avant de passer lexpos des limites de la contrainte et de lalibert qui conviennent en rapport avec ce genre de choses, il est ncessairede prciser quels sont les diffrents degrs de contrainte auxquels ils estpossible de recourir en ce qui concerne les opinions :1. Interdire de publier et de propager une opinion.2. Contraindre renoncer une opinion ou labjurer.3. Forcer quelquun dclarer quil consent lopinion contraire.

    Ces diffrents degrs de contrainte correspondent terme terme diffrents degrs de tolrance. De tout cela je conclus :1. Que le magistrat peut interdire la publication dune opinion lorsquelletend troubler le gouvernement, parce que, dans ce cas elle relve de sacomptence et de sa juridiction.2. Quaucun homme ne doit tre contraint de renoncer son opinion, oude consentir lopinion contraire, parce quune telle contrainte ne peutjamais produire la ralit de leffet en vue duquel elle a t mise en uvre.Elle ne peut en effet changer les esprits des hommes ; elle peut seulementles contraindre tre hypocrites ; en sorte que, en agissant ainsi, le magistratest si loin damener les hommes embrasser la vrit de son opinion quilles contraint plutt mentir pour la leur. En outre, une telle injonction neconduit ni la paix ni la sret du gouvernement ; tout au contraire, carsi, en recourant la contrainte, le magistrat est incapable de faire quequiconque se rapproche dun iota de sa propre opinion, il fait que chacunen devient dautant plus son ennemi.3. Que, comme pour toutes les autres choses indiffrentes, le magistrat a ledroit de prescrire ou dinterdire toutes les actions qui dcoulent de cesopinions dans la mesure o elles affectent la paix, la sret et la scurit deson peuple ; il en est le seul juge, mais il doit bien prendre garde ne faireaucune loi et ntablir aucune restriction que parce que les besoins deltat et le bien-tre du peuple lexigent ; et, sans doute, il ne suffit passimplement quil pense que de telles contraintes et une telle rigueur sontncessaires ou souhaitables ; il faut encore quil considre srieusement etimpartialement si cest bien le cas, et quil pse le pour et le contre ; sil setrompe, son opinion ne le justifiera pas plus davoir fait de telles lois que laconscience ou lopinion des sujets ne les excuserait dy dsobir car, dans

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  • lun et lautre cas, lexamen attentif et lenqute approfondie auraient pu lesinformer plus exactement. Je pense que lon maccordera aisment ceci :quiconque lgifre dans un autre but que la sret du gouvernement et laprotection de la vie, des biens et de la libert du peuple, cest--dire laprservation de lensemble de la socit, en subira les plus svres chti-ments devant le Grand Tribunal, non seulement parce que labus du pouvoiret de la confiance qui sont dposs entre les mains du lgislateur est la causedes maux les plus grands et les plus irrmdiables qui puissent affecter legenre humain (alors que, prcisment, le gouvernement a t institu pourson bien), mais galement parce quil naura pas eu en rendre comptedevant un tribunal ici-bas. On ne saurait imaginer de plus grande dsobis-sance envers le conservateur suprme du genre humain que lorsque lemagistrat fait usage du pouvoir, qui ne lui a t donn que pour la prser-vation de lensemble de ses sujets et de chacun dentre eux en particulierquand cest possible, lorsquil en fait usage, dis-je, pour servir ses plaisirs, savanit et ses passions, quil lemploie troubler le repos de ses semblables et les opprimer, alors quau regard du Roi des Rois, il nest spar deux quepar une diffrence fort mince et tout accidentelle.4. Que si le magistrat tente, dans ce genre dactions et dopinions, decontraindre les hommes, par la loi et par la force, aller lencontre desconvictions sincres de leur conscience, ils doivent faire ce que leur cons-cience exige deux, dans la mesure o ils le peuvent sans recourir laviolence. Mais, en mme temps, ils sont tenus de se soumettre de leur pleingr aux peines que la loi inflige pour une telle dsobissance. Par ce moyen,ils se garantissent dans leur grande affaire, qui relve de lautre monde, sanspour autant troubler la paix de ce monde-ci ; ils nenfreignent ni le devoirdallgeance quils ont envers Dieu, ni celui quils ont envers le roi, mais ilsrendent chacun de ce qui lui est d ; lintrt du magistrat demeure sauf,et le leur galement. Sans doute, quiconque refuse dobir sa consciencetout en obissant la loi, quiconque refuse de sassurer le ciel pour lui-mme en mme temps que la paix son pays ft-ce au prix de ses biens,de sa libert et de sa vie elle-mme un tel homme est un hypocrite qui,sous couvert de conscience, vise en ralit tout fait autre chose dans cemonde-ci. L encore, tout comme le magistrat dans le cas prcdent, la

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  • personne prive doit prendre bien garde que sa conscience ne linduise pasen erreur et ne la dtermine pas poursuivre obstinment comme nces-saires (ou fuir avec la mme obstination comme illgitimes) des choses quine sont pas telles, de peur qu cause dune telle disposition volontaire, ellenen vienne tre punie pour une mme dsobissance dans ce monde etdans lautre ; la libert de conscience est le grand privilge des sujets, commele droit de contraindre est la grande prrogative du magistrat ; il faut lessurveiller troitement, afin quils ngarent ni le magistrat ni les sujets parleurs belles prtentions, car les maux quils occasionnent sont les plusdangereux ; ce sont ceux quil faut le plus soigneusement viter, et Dieupunira avec la plus grande svrit les crimes qui auront t commis sous laspcieuse et fallacieuse apparence du droit.

    III

    Je dis quoutre les deux premires, il existe une troisime catgorie dac-tions, lesquelles sont estimes bonnes ou mauvaises en elles-mmes ; il sagitdes devoirs de la seconde table1, ainsi que des infractions commises leurencontre, ou encore des vertus morales des philosophes. Bien que ces vertusconstituent la part la plus vigoureuse et la plus vivante de la religion, celledont la conscience devrait tre proccupe au premier chef, je vois pour-tant quelles figurent fort peu dans toutes les disputes sur la libert de cons-cience. Peut-tre que si les hommes manifestaient plus de zle pour cesvertus, ils se querelleraient moins propos du reste. En tout cas, il est certainque lencouragement de la vertu est un soutien fort ncessaire ltat, alorsque la licence accorde aux vices conduit ncessairement lbranlement et la ruine de la socit ; de sorte quil ne sest jamais trouv aucun magistrat(et je crois quil ne sen trouvera jamais) qui ait lgalis le vice et proscrit lapratique de la vertu, laquelle sinstitue en tous lieux delle-mme et de sapropre autorit par les avantages quelle procure tous les gouvernements.Permettez-moi pourtant daffirmer que, si trange que cela puisse paratre,

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    de Platon Benjamin Constant 155

    1. La premire table de la loi comprend les devoirs spcifiques envers Dieu. La seconde tablenonce les devoirs envers nos semblables, et elle recoupe donc ce que les philosophes onttudi sous le nom de vertus morales .

  • le magistrat na rien voir avec les vertus morales et avec les vices ; il ne doitprescrire les devoirs de la seconde table que dans le seule mesure o ils sontutiles au bien et la prservation du genre humain en tant quil est soumis un gouvernement. Car si les socits politiques pouvaient aismentsubsister, et si les hommes pouvaient jouir de la paix et de la sret sans laprescription de ces devoirs par le moyen des injonctions et des punitions quidcoulent des lois, il est certain que le lgislateur ne devrait dicter aucunergle leur propos ; il devrait en abandonner entirement la pratique ladiscrtion et la conscience de son peuple. Sil tait possible de disjoindreles vertus morales et les vices du rapport quils ont au bien public, et silscessaient dtre autant de moyens dtablir ou de troubler la paix et laproprit parmi les hommes, ils se rduiraient alors au rang dune affairepurement prive et non politique entre Dieu et lme de chacun ; lautoritdu magistrat naurait pas y intervenir. Dieu a fait du magistrat son vicaireen son monde avec pouvoir de commander mais, tout comme pour dau-tres dputs, ce ntait que pour commander aux affaires du lieu o il aurait exercer son vicariat. Quiconque veut se mler des affaires de lautremonde na pas dautre pouvoir que celui de faire des instances et de tenterde convaincre.

    Le magistrat na pas se soucier du bien des mes, ni de leurs affairesdans lautre monde. Si on linstitue, et si on lui confie le pouvoir, cestseulement pour que les hommes puissent vivre en paix et en scurit ensocit les uns avec les autres, comme nous lavons dj suffisammentprouv. En outre, il est vident que si le magistrat ordonne la pratique desvertus, ce nest pas parce quelles sont vertueuses et quelles obligent enconscience, ni parce quelles sont des devoirs que lhomme doit Dieu, niparce quelles sont la voie quil faut suivre pour obtenir sa grce et safaveur, mais seulement parce quelles sont avantageuses lhomme dans sesrapports avec ses semblables, et parce que la plupart dentre elles sont desliens et des nuds fort solides pour la socit, et quon ne saurait les rel-cher sans ruiner tout ldifice. Pour dautres actions, qui nont pas une telleinfluence sur ltat, il peut bien sagir de vices que lon reconnat pour tels lgal des autres comme la convoitise, la dsobissance aux parents,lingratitude, la mchancet, le dsir de revanche et bien dautres encore

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  • mais le magistrat ne tire jamais le glaive pour les combattre. On ne peut pasdire quil les laisse de ct parce quil lui est impossible de les connatre,puisque les plus secrets dentre eux, comme le dsir de revanche et lamchancet, permettent de distinguer devant un tribunal entre lassassinatet le simple meurtre. Mme la charit, qui est certainement lun des plusgrands devoirs de lhomme et du chrtien, ne possde pas sans restrictionun droit universel la tolrance, car il y a certains cas et certaines pratiquescharitables que le magistrat interdit absolument, et cela, pour autant que jele sache, sans offenser le moins du monde les consciences les plus dlicates ;qui doute en effet que, lorsquon voit les pauvres mendier, cest absolumentparlant une vertu, et mme un devoir, de soulager leurs misres par desaumnes ; et pourtant, dans notre pays, la loi linterdit et le punit avecrigueur, sans que personne se plaigne dans ce cas daucune violation desdroits de la conscience, ni daucun empitement sur la libert ; or, sil sagis-sait dune contrainte illgitime exerce sur la conscience, tous ces hommessi dlicats et si scrupuleux ne manqueraient pas de le remarquer. Dieuprend tellement cur la prservation du gouvernement quil permetparfois que sa loi soit soumise dans une certaine mesure celle de lhommeet quelle sefface devant elle ; la loi prohibe les vices, mais cest souvent laloi humaine qui est la mesure de ces vices. Certaines rpubliques ontaffirm que le vol tait lgal pourvu quon ne soit pas pris sur le fait, etpeut-tre tait-il aussi innocent Sparte de voler un cheval que de gagnerun pur-sang en Angleterre, car le magistrat possde le pouvoir de transfrerla proprit dun homme un autre, et il peut donc instituer nimportequelle loi, pourvu quelle soit universelle, quelle sapplique galement tous, quelle soit sans violence, et quelle soit conforme au bien-tre et lintrt de la socit. Ctait le cas Sparte, puisquil sagissait dun peuplede guerriers, qui voyait dans le vol une bonne faon denseigner sescitoyens la vigilance, laudace et lnergie. Je ne remarque cela quenpassant, pour montrer quel point le bien de la Rpublique est la rgle detoutes les lois humaines, mme lorsquil parat limiter ou altrer lobliga-tion de certaines lois divines, et changer la nature du vice et de la vertu.Cest ce qui explique que le magistrat, qui peut faire que le vol soit uneaction innocente, ne peut cependant pas faire que le parjure et la rupture

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    de Platon Benjamin Constant 157

  • de la parole donne soient lgaux, parce que de telles actions sont destruc-trices de toute socit humaine.

    Du pouvoir que possde le magistrat sur les bonnes et les mauvaisesactions, je pense que lon peut dduire ce qui suit :1. Quil nest pas oblig de punir tous les vices, mais quil peut en tolrercertains ; et je voudrais bien savoir quel est le gouvernement au monde quine le fait pas.2. Quil ne doit pas ordonner la pratique de tous les vices, parce quune telleinjonction ne saurait conduire au bien du peuple et la prservation dugouvernement.3. Que, dans lhypothse o il ordonnerait la pratique dun vice, le sujet quia une conscience et qui voit le scandale est tenu de dsobir de tellesinjonctions et de se soumettre aux punitions qui suivent de cette dsobis-sance, comme dans le cas prcdent.

    Telles sont, mon avis, les limites de la contrainte et de la libert. Lestrois catgories de choses o la conscience est intresse possdent le droitde jouir de la mesure de tolrance que jai propose pour chacune delles,mais pas au-del, du moins lorsquon les considre sparment et abstraite-ment en elles-mmes.

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    JOHN LOCKE, Lettre sur la tolrance et autres textes,traduction par Jean Le Clerc, prcd de Essai sur la tolrance et de Sur la diffrence entrepouvoir ecclsiastique et pouvoir civil (traductionpar Jean-Fabien Spitz), introduction, bibliographie,chronologie et notes par Jean-Fabien Spitz GF-Flammarion, Paris, 1992, p. 105-119.

  • de Platon Benjamin Constant 159

    E s s a i p h i l o s o p h i q u ec o n c e r n a n t

    l e n t e n d e m e n t h u m a i n

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    Combien il est ncessaire daimer la vrit.

    Quiconque veut chercher srieusement la vrit, doit avant toutes chosesconcevoir de lamour pour elle. Car celui qui ne laime point, ne saurait setourmenter beaucoup pour lacqurir, ni tre fort en peine lorsquil nerussit pas la trouver. (...) Mais avec tout cela, lon peut dire sans setromper, quil y a fort peu de gens qui aiment la vrit pour lamour de lavrit, parmi ceux-l mme qui croient tre de ce nombre. Sur quoi ilvaudrait la peine dexaminer comment un homme peut connatre quilaime sincrement la vrit. Pour moi, je crois quen voici une preuveinfaillible : cest de ne pas recevoir une proposition avec plus dassurance queles preuves sur lesquelles elle est fonde ne le permettent. Il est visible quequiconque va au-del de cette mesure nembrasse pas la vrit par lamourquil a pour elle, quil naime pas la vrit pour lamour delle-mme, maispour quelque autre fin indirecte. Car lvidence quune proposition estvritable (except celles qui sont videntes par elles-mmes) consistantuniquement dans les preuves quun homme en a, il est clair que, quelquedegr dassentiment quil lui donne au-del des degrs de cette vidence,tout ce surplus dassurance est d quelque autre passion, et non lamourde la vrit ; parce quil est aussi impossible que lamour de la vritemporte mon assentiment au-dessus de lvidence que jai (quune telle

  • proposition est vritable), quil est impossible que lamour de la vrit mefasse donner mon consentement une proposition, en considration dunevidence qui ne me fait pas voir que cette proposition soit vritable ; ce quiest en effet embrasser cette proposition comme une vrit, parce quil estpossible ou probable quelle ne soit pas vritable. Dans toute vrit qui nestablit pas dans notre esprit par la lumire irrsistible dune videnceimmdiate ou par la force dune dmonstration, les arguments qui dtermi-nent notre assentiment sont les garants et le gage de sa probabilit notregard, et nous ne pouvons la recevoir que pour ce que ces arguments la fontvoir notre entendement. De sorte que, quelque autorit que nousdonnions une proposition, au-del de celle quelle reoit des principes etdes preuves sur quoi elle est appuye, on en doit attribuer la cause aupenchant qui nous entrane de ce ct-l ; et cest droger dautant lamour de la vrit, qui ne pouvant recevoir aucune vidence de nospassions, nen doit recevoir plus aucune teinture.

    Do vient le penchant qui porte les hommes imposer leurs opinions aux autres.

    Une suite constante de cette mauvaise disposition desprit, cest de sattri-buer lautorit de prescrire aux autres nos propres opinions. Car le moyenquil puisse presque arriver autrement, sinon que celui qui a impos sapropre croyance soit prt dimposer la croyance dautrui ? Qui peutattendre raisonnablement quun homme emploie des arguments et despreuves convaincantes auprs des autres hommes, si son entendement nestpas accoutum sen servir pour lui-mme, sil fait violence ses propresfacults, sil tyrannise son esprit et usurpe une prrogative uniquement due la vrit, qui est dexiger lassentiment de lesprit par sa seule autorit,cest--dire, proportion de lvidence que la vrit emporte avec elle ?

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    JOHN LOCKE, Essai Philosophique concernant lEntendement humain,prface et notes de Gonzague Truc La Renaissance du Livre, Paris, p. 188-190.

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    S p i n o z a1632-1677Tr a i t

    t h o l og i c o - p o l i t i q u e

    O lon montre que dans un tat libre il est loisible chacun de penser ce quil veut

    et de dire ce quil pense.

    Sil tait aussi facile de commander aux mes quaux langues, il ny auraitaucun souverain qui ne rgnt en scurit et il ny aurait pas de gouverne-ment violent, car chacun vivrait selon la complexion des dtenteurs dupouvoir et ne jugerait que daprs leurs dcrets du vrai ou du faux, du bienou du mal, du juste ou de linique. Mais, comme nous lavons fait observerau commencement de chapitre XVII, cela ne peut tre ; il ne peut se faireque lme dun homme appartienne entirement un autre ; personne eneffet ne peut transfrer un autre, ni tre contraint dabandonner son droitnaturel ou sa facult de faire de la raison un libre usage et de juger de touteschoses. Ce gouvernement par suite est tenu pour violent, qui prtenddominer sur les mes et une majest souveraine parat agir injustementcontre ses sujets et usurper leur droit, quand elle veut prescrire chacun cequil doit admettre comme vrai ou rejeter comme faux, et aussi quellesopinions doivent mouvoir son me de dvotion envers Dieu : car ceschoses sont du droit propre de chacun, un droit dont personne, le voult-il, ne peut se dessaisir. Je le reconnais, plus dun a lesprit occup de prjugstels et de si incroyable faon que, tout en ntant pas directement plac sous

  • le commandement dun autre, il est suspendu la parole de cet autre cepoint quon peut dire justement quil appartient cet autre, en tant qutrepensant ; quelque soumission toutefois que par certains artifices on arrive obtenir, encore na-t-on jamais fait que les hommes aient cess dprouverque chacun abonde dans son propre sens et quentre les ttes la diffrencenest pas moindre quentre les palais. Mose qui, non par la fourberie, maispar la vertu divine, stait si bien empar du jugement de son peuple,dautant quon croyait ses paroles et tous ses actes inspirs par Dieu, ne putcependant chapper ni aux rumeurs ni aux interprtations dfavorables ;encore bien moins les autres Monarques y chappent-ils. Et si lon pouvaitconcevoir quelque moyen de lempcher, ce serait au plus dans un tatmonarchique, non du tout dans une dmocratie o tous, ou au moins la plusgrande partie du peuple, participent au pouvoir collectif, je pense que toutle monde voit pourquoi.

    Si grand donc que soit le droit attribu au souverain sur toutes choseset tout interprte du droit et de la pit quon le croit, encore ne pourra-t-il jamais se drober la ncessit de souffrir que les hommes jugent detoutes choses suivant leur complexion propre et soient affects aussi de telsentiment ou tel autre. Il est bien vrai quil peut en droit tenir pour ennemistous ceux qui, en toutes matires, ne pensent pas entirement comme lui ;mais la discussion ne porte plus sur son droit, elle porte sur ce qui lui estutile. Accordons en effet quun souverain peut en droit gouverner avec lapire violence, et condamner mort les citoyens pour le plus lger motif ;tout le monde niera que dans cette faon de gouverner le jugement de ladroite Raison reste sauf. Et mme, comme un souverain ne peut rgner dela sorte sans mettre en danger tout ltat, nous pouvons nier aussi quil aitla puissance duser des moyens indiqus et dautres semblables, et cons-quemment quil en ait le droit absolu ; car nous avons montr que le droitdu souverain a pour limite sa puissance.

    Si donc personne ne peut renoncer la libert de juger et dopinercomme il veut, et si chacun est matre de ses propres penses par un droitsuprieur de Nature, on ne pourra jamais tenter dans un tat, sans que latentative ait le plus malheureux succs, de faire que des hommes, dopinionsdiverses et opposes, ne disent cependant rien que daprs la prescription du

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    Gense de la Tolrance 162

  • souverain ; mme les plus habiles, en effet, pour ne rien dire de la foule, nesavent se taire. Cest un dfaut commun aux hommes que de confier auxautres leurs desseins, mme quand le silence est requis ; ce gouvernementdonc sera le plus violent qui dnie lindividu la libert de dire et densei-gner ce quil pense ; au contraire, un gouvernement est modr quand cettelibert est accorde lindividu. Et cependant, nous ne saurions le nier, lamajest du souverain peut tre lse par les paroles comme par les actions ;et, par suite, sil est impossible denlever compltement cette libert auxsujets, il sera trs pernicieux de la leur accorder entirement. Nous avonsdonc ici nous demander dans quelle mesure prcise cette libert peut etdoit tre concde sans danger pour la paix de ltat et le droit du souve-rain ; cest l, suivant lavertissement donn au dbut du chapitre XVI, monobjet principal.

    Des fondements de ltat tels que nous les avons expliqus ci-dessus, ilrsulte avec la dernire vidence que sa fin dernire nest pas la domination ;ce nest pas pour tenir lhomme par la crainte et faire quil appartienne unautre que ltat est institu ; au contraire cest pour librer lindividu de lacrainte, pour quil vive autant que possible en scurit, cest--dire conserve,aussi bien quil se pourra, sans dommage pour autrui, son droit natureldexister et dagir. Non, je le rpte, la fin de ltat nest pas de faire passerles hommes de la condition dtres raisonnables celle de btes brutes oudautomates, mais au contraire il est institu pour que leur me et leur corpssacquittent en sret de toutes leurs fonctions, pour queux-mmes usentdune Raison libre, pour quils ne luttent point de haine, de colre ou deruse, pour quils se supportent sans malveillance les uns les autres. La fin deltat est donc en ralit la libert. Nous avons vu aussi que, pour formerltat, une seule chose est ncessaire : que tout le pouvoir de dcrter appar-tienne soit tous collectivement, soit quelques-uns, soit un seul. Puisque,en effet, le libre jugement des hommes est extrmement divers, que chacunpense tre seul tout savoir et quil est impossible que tous opinentpareillement et parlent dune seule bouche, ils ne pourraient vivre en paixsi lindividu navait renonc son droit dagir suivant le seul dcret de sapense. Cest donc seulement au droit dagir par son propre dcret quil renonc, non au droit de raisonner et de juger ; par suite nul la vrit ne

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  • peut, sans danger pour le droit de souverain, agir contre son dcret, mais ilpeut avec une entire libert opiner et juger et en consquence aussi parler,pourvu quil naille pas au-del de la simple parole ou de lenseignement, etquil dfende son opinion par la Raison seule, non par la ruse, la colre oula haine, ni dans lintention de changer quoi que se soit dans ltat de lau-torit de son propre dcret. Par exemple, en cas quun homme montrequune loi contredit la Raison, et quil exprime lavis quelle doit treabroge, si, en mme temps, il soumet son opinion au jugement du souve-rain ( qui seul appartient de faire et dabroger les lois) et quil sabstienne,en attendant, de toute action contraire ce qui est prescrit par cette loi,certes il mrite bien de ltat et agit comme meilleur des citoyens ; aucontraire, sil le fait pour accuser le magistrat diniquit et le rendre odieux,ou tente sditieusement dabroger cette loi malgr le magistrat, il est du toutun perturbateur et un rebelle.

    Nous voyons donc suivant quelle rgle chacun, sans danger pour le droitet lautorit du souverain cest--dire pour la paix de ltat, peut dire etenseigner ce quil pense ; cest la condition quil laisse au souverain le soinde dcrter sur toutes actions, et sabstienne den accomplir aucune contrece dcret, mme sil lui faut souvent agir en opposition avec ce quil juge etprofesse qui est bon. Et il peut le faire sans pril pour la justice et la pit ;je dis plus, il doit le faire, sil veut se montrer juste et pieux ; car, nous lavonsmontr, la justice dpend du seul dcret du souverain et, par suite, nul nepeut tre juste sil ne vit pas selon les dcrets rendus par le souverain. Quant la pit, la plus haute sorte en est (daprs ce que nous avons montr dansle prcdent chapitre) celle qui sexerce en vue de la paix et de la tran-quillit de ltat ; or elle ne peut se maintenir si chacun doit vivre selon lejugement de sa pense. Il est donc impie de faire quelque chose selon sonjugement propre contre le dcret du souverain de qui lon est sujet, puisque,si tout le monde se le permettait, la ruine de ltat sensuivrait. On nagitmme jamais contrairement au dcret et linjonction de sa propre Raison,aussi longtemps quon agit suivant les dcrets du souverain, car cest par leconseil mme de la Raison quon a dcid de transfrer au souverain sondroit dagir daprs son propre jugement. Nous pouvons donner de cettevrit une confirmation tire de la pratique : dans les conseils, en effet, que

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  • leur pouvoir soit ou ne soit pas souverain, il est rare quune dcision soitprise lunanimit des suffrages, et cependant tout dcret est rendu par latotalit des membres aussi bien par ceux qui ont vot contre que par ceuxqui ont vot pour.

    Mais je reviens mon propos. Nous venons de voir, en nous reportantaux fondements de ltat, suivant quelle rgle lindividu peut user de lalibert de son Jugement sans danger pour le droit du souverain. Il nest pasmoins ais de dterminer de mme quelles opinions sont sditieuses dansltat : ce sont celles quon ne peut poser sans lever le pacte par lequel lin-dividu a renonc son droit dagir selon son propre jugement : cetteopinion, par exemple, que le souverain nest pas indpendant en droit ; ouque personne ne doit tenir ses promesses ; ou quil faut que chacun vivedaprs son propre jugement ; et dautres semblables qui contredisent direc-tement ce pacte. Celui qui pense ainsi est sditieux, non pas raison dujugement quil porte et de son opinion considre en elle-mme, mais cause de laction qui sy trouve implique : par cela mme quon pense ainsi,en effet, on rompt tacitement ou expressment la foi due au souverain. Parsuite les autres opinions qui nimpliquent point une action telle que rupturedu pacte, vengeance, colre, etc., ne sont pas sditieuses, si ce nest dans untat en quelque mesure corrompu ; cest--dire o des fanatiques et desambitieux qui ne peuvent supporter les hommes de caractre indpendantont russi se faire une renomme telle que leur autorit lemporte dans lafoule sur celle du souverain. Nous ne nions pas cependant quil ny ait enoutre des opinions quil est malhonnte de proposer et de rpandre, encorequelles semblent avoir seulement le caractre dopinions vraies ou fausses.Nous avons dj, au chapitre XV, dtermin, quelles elles taient, en prenantsoin de ne porter aucune atteinte la libert de la Raison. Que si enfin nousconsidrons que la fidlit envers ltat comme envers Dieu se connat auxuvres seules, cest--dire la pit envers le prochain, nous reconnatronssans hsiter que ltat le meilleur concde lindividu la mme libert, quenous avons fait voir que lui laissait la Foi. Je le reconnais, une telle libertpeut avoir ses inconvnients ; mais y eut-il jamais aucune institution si sageque nuls inconvnients nen puissent natre ? Vouloir tout rgler par les lois,cest irriter les vices plutt que les corriger. Ce que lon ne peut prohiber,

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  • il faut ncessairement le permettre, en dpit du dommage qui souvent peuten rsulter. Quels ne sont pas les maux ayant leur origine dans le luxe,lenvie, lavidit, livrognerie et autres passions semblables ? On les supportecependant parce quon ne peut les prohiber par des lois et bien que cesoient rellement des vices ; encore bien plus la libert du jugement, qui esten ralit une vertu, doit-elle tre admise et ne peut-elle tre comprime.Ajoutons quelle nengendre pas dinconvnients que lautorit des magis-trats (je vais le montrer) ne puisse viter ; pour ne rien dire ici de la nces-sit premire de cette libert pour lavancement des sciences et des arts ; carles sciences et les arts ne peuvent tre cultivs avec un heureux succs quepar ceux dont le jugement est libre et entirement affranchi.

    Posons cependant que cette libert peut tre comprime et quil estpossible de tenir les hommes dans une dpendance telle quils nosent pasprofrer une parole, sinon par la prescription du souverain ; encore nob-tiendra-t-il jamais quils naient de penses que celles quil aura voulu ; etainsi, par une consquence ncessaire, les hommes ne cesseraient davoir desopinions en dsaccord avec leur langage et la bonne foi, cette premirencessit de ltat, se corromprait ; lencouragement donn la dtestableadulation et la perfidie amnerait le rgne de la fourberie et la corruptionde toutes les relations sociales. Tant sen faut dailleurs quil soit jamaispossible de lobtenir ; on ne fera point que tous rptent toujours la leonfaite ; au contraire, plus on prendra de soin pour ravir aux hommes la libertde la parole, plus obstinment ils rsisteront, non pas les avides, les flatteurset les autres hommes sans force morale, pour qui le salut suprme consiste contempler des cus dans une cassette et avoir le ventre trop rempli, maisceux qui une bonne ducation, la puret des murs et la vertu donnentun peu de libert. Les hommes sont ainsi faits quils ne supportent rien plusmalaisment que de voir les opinions quils croient vraies tenues pourcriminelles, et imput mfait ce qui meut leurs mes la pit enversDieu et les hommes ; par o il arrive quils en viennent dtester les lois, tout oser contre les magistrats, juger non pas honteux, mais trs beau,dmouvoir des sditions pour une telle cause et de tenter quelque entre-prise violente que ce soit. Puis donc que telle est la nature humaine, il estvident que les lois concernant les opinions menacent non les criminels,

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  • mais les hommes de caractre indpendant, quelles sont faites moins pourcontenir les mchants que pour irriter les plus honntes, et quelles nepeuvent tre maintenues en consquence sans grand danger pour ltat.Ajoutons que de telles lois condamnant des opinions sont du tout inutiles :ceux qui jugent saines les opinions condamnes ne peuvent obir ces lois ; ceux qui au contraire les rejettent comme fausses, ces lois paratrontconfrer un privilge et ils en concevront un tel orgueil que plus tard,mme le voulant, les magistrats ne pourraient les abroger. quoi il fautjoindre encore ces conclusions tires au chapitre XVIII en deuxime lieude lHistoire des Hbreux. Combien de schismes enfin sont ns dans lglisesurtout de ce que les magistrats ont voulu mettre fin par des lois aux contro-verses des docteurs !

    Si en effet les hommes ntaient pas domins par lespoir de tirer euxles lois et les magistrats, de triompher de leurs adversaires aux applaudisse-ments du vulgaire, et de recueillir des honneurs, ils ne se combattraient pasavec tant de malveillance, leurs mes ne seraient pas agites dune tellefureur. Cela, non seulement la Raison, mais lexprience lenseigne par desexemples quotidiens ; de telles lois en effet, commandant ce que chacun doitcroire et interdisant de rien dire ou crire contre telle opinion ou telleautre, ont t souvent institues en manire de satisfaction ou plutt deconcession la colre des hommes incapables de souffrir aucune fiert decaractre et qui aisment, par une sorte de malfaisant prestige, peuventtourner en rage la dvotion de la foule sditieuse et lexciter contre ceuxquils lui dsignent. Combien ne vaudrait-il pas mieux contenir la colre etla fureur du vulgaire que dtablir des lois dont les seuls violateurs possiblessont les amis des arts et de la vertu, et de rduire ltat cette extrmitquil ne puisse supporter les hommes dme fire ! Quelle pire conditionconcevoir pour ltat que denvoyer en exil comme des malfaiteurs deshommes qui forment des opinions dissidentes et ne savent pas dissimuler ?Quoi de plus pernicieux, je le rpte, que de tenir pour ennemis et deconduire la mort des hommes auxquels on na ni crime ni forfait repro-cher, simplement parce quils ont quelque fiert de caractre, et de faire ainsidu lieu de supplice, pouvante du mchant, le thtre clatant o pour lahonte du souverain, se voient les plus beaux exemples dendurance et de

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  • courage ? Qui sait en effet quil est, dans sa conduite, irrprochable, ne craintpas la mort comme un criminel et ne se sauve pas du supplice par desimplorations ; car le remords daucune vilenie ne torture son me ; il esthonorable ses yeux, non infamant, de mourir pour la bonne cause,glorieux de donner sa vie pour la libert. Quel exemple de tels hommespeuvent-ils donner par une mort, dont la cause est ignore des mesoiseuses et sans force, hae des sditieux, aime des meilleurs ? Certes nul nyapprendra rien qu les imiter sil ne veut aduler.

    Pour que la fidlit donc et non la complaisance soit juge digne des-time, pour que le pouvoir du souverain ne souffre aucune diminution, naitaucune concession faire aux sditieux, il faut ncessairement accorder auxhommes la libert du jugement et les gouverner de telle sorte que, profes-sant ouvertement des opinions diverses et opposes, ils vivent cependantdans la concorde. Et nous ne pouvons douter que cette rgle de gouverne-ment ne soit la meilleure, puisquelle saccorde le mieux avec la naturehumaine. Dans un tat dmocratique (cest celui qui rejoint le mieux ltatde nature) nous avons montr que tous conviennent dagir par un commundcret, mais non de juger et de raisonner en commun ; cest--dire, commeles hommes ne peuvent penser exactement de mme, ils sont convenus dedonner force de dcret lavis qui rallierait le plus grand nombre desuffrages, se rservant lautorit dabroger les dcisions prises sitt quunedcision meilleure leur paratrait pouvoir tre prise. Moins il est laiss dejuger, plus on scarte de ltat le plus naturel, et plus le gouvernement a deviolence. Pour quon voie maintenant comment cette libert na pasdinconvnients qui ne puissent tre vits par la seule autorit du souve-rain et comment, par cette seule autorit, des hommes professant ouverte-ment des opinions diffrents peuvent tre mis aisment dans limpossibilitde se nuire les uns aux autres, les exemples ne manquent pas et point nestbesoin de les chercher loin. Que la ville dAmsterdam nous soit un exemple,cette ville qui, avec un si grand profit pour elle-mme et ladmiration detoutes les nations, a got les fruits de cette libert ; dans cette rpubliquetrs florissante, dans cette ville trs minente, des hommes de toutes nationset de toutes sectes vivent dans la plus parfaite concorde et sinquitentuniquement, pour consentir un crdit quelquun, de savoir sil est riche ou

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  • pauvre et sil a accoutum dagir en homme de bonne foi ou en fourbe.Dailleurs la Religion ou la secte ne les touche en rien, parce quelle nepeut servir gagner ou perdre sa cause devant le juge ; et il nest absolu-ment aucune secte, pour odieuse quelle soit, dont les membres (pourvuquils ne causent de tort personne et vivent honntement) ne soientprotgs et assists par lautorit des magistrats. Jadis, au contraire, quand leshommes dtat et les tats des Provinces se laissrent entraner dans lacontroverse des Remontrants et des Contre-Remontrants, on aboutit unschisme ; et beaucoup dexemples ont alors fait connatre que les lois tabliessur la Religion, cest--dire pour mettre fin aux controverses, irritent leshommes plus quelles ne les corrigent ; et aussi que dautres hommes usentde ces lois pour prendre toute sorte de licences ; et, en outre, que lesschismes ne naissent pas dun grand zle pour la vrit (ce zle est, aucontraire, une source de bienveillance et de mansutude), mais dun grandapptit de rgner. Par l il est tabli, avec une clart plus grande que lalumire de jour, que les schismatiques sont bien plutt ceux qui condam-nent les crits des autres et excitent contre les auteurs le vulgaire turbulent,que les auteurs eux-mmes qui, le plus souvent, crivent pour les doctesseulement et demandent le secours de la seule Raison ; en second lieu, queles vrais perturbateurs sont ceux qui, dans un tat libre, veulent dtruire lalibert du jugement quil est impossible de comprimer.

    Nous avons ainsi montr : 1. quil est impossible denlever aux hommesla libert de dire ce quils pensent ; 2. que cette libert peut tre reconnue lindividu sans danger pour le droit et autorit du souverain et que lindi-vidu peut la conserver sans danger pour ce droit, sil nen tire point licencede changer quoi que ce soit aux droits reconnus dans ltat ou de rienentreprendre contre les lois tablies ; 3. que lindividu peut possder cettelibert sans danger pour la paix de ltat et quelle nengendre pas dincon-vnients dont la rduction ne soit aise ; 4. que la jouissance de cette libertdonne lindividu est sans danger pour la pit ; 5. que les lois tablies surles matires dordre spculatif sont du tout inutiles ; 6. nous avons montrenfin que non seulement cette libert peut tre accorde sans que la paix deltat, la pit et le droit du souverain soient menacs, mais que, pour leurconservation, elle doit ltre. O, en effet, les hommes sefforcent de ravir

    Tra i t t h o l o g i c o - p o l i t i q u e

    de Platon Benjamin Constant 169

  • cette libert leurs adversaires, o les opinions des dissidents, non les mes,seules capables de pch, sont appeles devant les tribunaux, des exemplessont faits, qui semblent plutt des martyres dhommes honntes, et quiproduisent plus dirritation, excitent plus la misricorde, sinon lavengeance, quils ninspirent deffroi. Puis les relations sociales et la bonnefoi se corrompent, ladulation et la perfidie sont encourages et les adver-saires des condamns senorgueillissent, parce quon a eu complaisance pourleur colre et que les chefs de ltat se sont faits les sectateurs de leurdoctrine, dont ils passent eux-mmes pour les interprtes. Ainsi arrive-t-ilquils osent usurper le droit et lautorit du souverain, ont le front de seprtendre immdiatement lus par Dieu et de revendiquer pour leursdcrets un caractre devant lequel ils veulent que sinclinent ceux du souve-rain, uvre tout humaine ; toutes choses entirement contraires, personnene peut lignorer, au salut de ltat. Ici comme au chapitre XVIII nousconcluons donc que ce quexige avant tout la scurit de ltat, cest que laPit et la Religion soient comprises dans le seul exercice de la Charit etde lquit, que le droit du souverain de rgler toutes choses tant sacresque profanes se rapporte aux actions seulement et que pour le reste il soitaccord chacun de penser ce quil veut et de dire ce quil pense.

    Jai ainsi achev de traiter les questions qui rentraient dans mon dessein.Il ne me reste plus qu avertir expressment que je soumettrai de grandcur lexamen et au jugement des Autorits de ma Patrie tout ce que jai crit. Si jai dit quoi que ce soit quelles jugent contraire aux lois du pays ou nuisible au salut commun, je veux que cela soit comme nayant past dit. Je sais que je suis homme et que jai pu me tromper ; du moins ai-je mis tous mes soins ne me pas tromper et, avant tout, ne rien crirequi ne saccorde entirement avec les lois du pays, la libert et les bonnesmurs.

    B a r u c h S p i n o z a

    Gense de la Tolrance 170

    BARUCH SPINOZA, uvres II,Trait thologico-politique, chapitre XX, prsentation,traduction et notes par Charles Appuhn GF-Flammarion, 1965, Paris, p. 327-336.

  • de Platon Benjamin Constant 171

    L e i b n i z1646-1716Des deg r s d a s s en t imen t

    1. Philalthe. Pour ce qui est des degrs dassentiment, il faut prendre gardeque les fondements de probabilit que nous avons, noprent point en celaau-del du degr de lapparence quon y trouve, ou quon y a trouv lors-quon la examine. Car il faut avouer que lassentiment ne saurait tretoujours fond sur une vue actuelle des raisons qui ont prvalu sur lesprit,et il serait trs difficile, mme ceux qui ont une mmoire admirable, detoujours retenir toutes les preuves qui les ont engags dans un certain assen-timent et qui pourraient quelquefois remplir un volume sur une seule ques-tion. Il suffit quune fois ils aient pluch la matire sincrement et avec soinet quils aient pour ainsi dire arrt le compte.

    2. Sans cela il faudrait que les hommes fussent fort sceptiques, ou chan-geassent dopinion tout moment pour se rendre tout homme, qui ayantexamin la question depuis peu, leur propose des arguments auxquels ils nesauraient satisfaire entirement sur le champ, faute de mmoire ou dappli-cation loisir.

    3. Il faut avouer que cela rend souvent les hommes obstins danslerreur : mais la faute est, non pas de ce quils se reposent sur leur mmoire,mais de ce quils ont mal jug auparavant. Car souvent il tient lieudexamen et de raison aux hommes, de remarquer quils nont jamais pensautrement. Mais ordinairement ceux qui ont le moins examin leurs

  • opinions y sont les plus attachs. Cependant lattachement ce quon a vu est louable, mais non pas toujours ce quon a cru, parce quon peutavoir laiss quelque considration en arrire, capable de tout renverser. Etil ny a peut-tre personne au monde qui ait le loisir, la patience et lesmoyens dassembler toutes les preuves de part et dautre sur les questionso il a ses opinions pour comparer ces preuves et pour conclure srementquil ne lui reste plus rien savoir pour une plus ample instruction.Cependant le soin de notre vie et de nos plus grands intrts ne sauraitsouffrir de dlai, et il est absolument ncessaire que notre jugement sedtermine sur des articles o nous ne sommes pas capables darriver uneconnaissance certaine.

    Thophile. Il ny a rien que de bon et de solide dans ce que vous venezde dire, Monsieur. Il serait souhaiter cependant que les hommes eussenten quelques rencontres des abrgs par crit (en forme de mmoires) desraisons qui les ont ports quelque sentiment de consquence, quils sontobligs de justifier souvent dans la suite, eux-mmes ou aux autres.Dailleurs, quoiquen matire de justice il ne soit pas ordinairement permisde rtracter les jugements qui ont pass, et de revoir des comptes arrts(autrement il faudrait tre perptuellement en inquitude, ce qui seraitdautant plus intolrable quon ne saurait toujours garder les notices deschoses passes), nanmoins on est reu quelquefois sur de nouvelles lumires se pourvoir en justice et obtenir mme ce quon appelle restitution inintegrum contre ce qui a t rgl. Et de mme dans nos propres affaires,surtout dans les matires fort importantes o il est encore permis de sem-barquer ou de reculer, et o il nest point prjudiciable de suspendre lex-cution et daller bride en main, les arrts de notre esprit, fonds sur desprobabilits, ne doivent jamais tellement passer in rem judicatam, comme lesjurisconsultes lappellent, cest--dire, pour tablis, quon ne soit dispos larvision du raisonnement, lorsque de nouvelles raisons considrables seprsentent lencontre. Mais quand il nest plus temps de dlibrer, il fautsuivre le jugement quon fait avec dautant de fermet que sil taitinfaillible, mais non pas toujours avec autant de rigueur.

    4. Philalthe. Puis donc que les hommes ne sauraient viter de sexposer lerreur en jugeant, et davoir de divers sentiments lorsquils ne sauraient

    G o t t f r i e d W i l h e l m L e i b n i z

    Gense de la Tolrance 172

  • regarder les choses par les mmes cts, ils doivent conserver la paix entreeux et les devoirs dhumanit, parmi cette diversit dopinions, sansprtendre quun autre doive changer promptement sur nos objections uneopinion enracine, surtout sil a lieu de se figurer que son adversaire agit parintrt ou ambition ou par quelque autre motif particulier. Et le plussouvent ceux qui voudraient imposer aux autres la ncessit de se rendre leurs sentiments, nont gure bien examin les choses. Car ceux qui sontentrs assez avant dans la discussion pour sortir du doute sont en si petitnombre et trouvent si peu de sujet de condamner les autres quon ne doitsattendre rien de violent de leur part.

    Thophile. Effectivement, ce quon a le plus de droit de blmer dans leshommes, ce nest pas leur opinion, mais leur jugement tmraire blmercelle des autres, comme sil fallait tre stupide ou mchant pour juger autre-ment queux ; ce qui dans les auteurs de ces passions et haines, qui les rpan-dent parmi le Public, est leffet dun esprit hautain et peu quitable, quiaime dominer et ne peut point souffrir de contradiction. Ce nest pas quilny ait vritablement du sujet bien souvent de censurer les opinions desautres, mais il faut le faire avec un esprit dquit, et compatir avec lafaiblesse humaine. Il est vrai quon a droit de prendre des prcautions contrede mauvaises doctrines, qui ont de linfluence dans les murs et dans lapratique de la pit : mais on ne doit pas les attribuer aux gens leur prju-dice sans en avoir de bonnes preuves. Si lquit veut quon pargne lespersonnes, la pit ordonne de reprsenter o il appartient le mauvais effetde leur dogmes, quand ils sont nuisibles, comme sont ceux qui vont contrela providence dun Dieu parfaitement sage, bon et juste, et contre cetteimmortalit des mes qui les rend susceptibles des effets de sa justice, sansparler dautres opinions dangereuses par rapport la morale et la police.Je sais que dexcellents hommes et bien intentionns soutiennent que cesopinions thoriques ont moins dinfluence dans la pratique quon ne pense,et je sais aussi quil y a des personnes dun excellent naturel, que lesopinions ne feront jamais rien faire dindigne delles : comme dailleurs ceuxqui sont venus ces erreurs par la spculation, ont coutume dtre naturel-lement plus loigns des vices dont le commun des hommes est susceptible,outre quils ont soin de la dignit et de la secte o ils sont comme des chefs ;

    D e s d e g r s d a s s e n t i m e n t

    de Platon Benjamin Constant 173

  • et lon peut dire quEpicure et Spinoza par exemple ont men une vie tout fait exemplaire.

    Mais ces raisons cessent le plus souvent dans leurs disciples ou imita-teurs, qui se croyant dchargs de limportune crainte dune providencesurveillante et dun avenir menaant, lchent la bride leurs passionsbrutales, et tournent leur esprit sduire et corrompre les autres ; et silssont ambitieux et dun naturel un peu dur, ils seront capables pour leurplaisir ou avancement de mettre le feu aux quatre coins de la terre, commejen ai connu de cette trempe que la mort a enlevs. Je trouve mme quedes opinions approchantes sinsinuant peu peu dans lesprit des hommesdu grand monde, qui rglent les autres, et dont dpendent les affaires, et seglissant dans les livres la mode, disposent toutes choses la rvolutiongnrale dont lEurope est menace, et achvent de dtruire ce qui resteencore dans le monde des sentiments gnreux des anciens Grecs etRomains, qui prfraient lamour de la patrie et du bien public et le soin dela postrit la fortune et mme la vie. Ces public spirits, comme les Anglaisles appellent, diminuent extrmement, et ne sont plus la mode ; et ils cesse-ront davantage quand ils cesseront dtre soutenus par la bonne morale etpar la vraie religion, que la raison naturelle mme nous enseigne. Lesmeilleurs du caractre oppos qui commence de rgner, nont plus dautreprincipe que celui quils appellent de lhonneur. Mais la marque de lhon-nte homme et de lhomme dhonneur chez eux est seulement de ne faireaucune bassesse comme ils la prennent. Et si pour la grandeur, ou parcaprice, quelquun versait un dluge de sang, on compterait cela pour rien,et un Hrostrate des Anciens ou bien Don Juan dans Le Festin de Pierrepasserait pour un hros. On se moque hautement de lamour de la patrie,on tourne en ridicule ceux qui ont soin du public, et quand quelquehomme bien intentionn parle de ce que deviendra la postrit, on rpond :alors comme alors. Mais il pourra arriver ces personnes dprouver eux-mmes les maux quils croient rservs dautres. Si lon se corrige encorede cette maladie desprit pidmique dont les mauvais effets commencent tre visibles, ces maux peut-tre seront prvenus, mais si elle va croissant, laprovidence corrigera les hommes par la rvolution mme qui en doitnatre ; car, quoi quil puisse arriver, tout tournera toujours pour le mieux

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    Gense de la Tolrance 174

  • en gnral au bout du compte, quoique cela ne doive et ne puisse pas arriversans le chtiment de ceux qui ont contribu mme au bien par leur actionsmauvaises.

    Mais je reviens dune digression, o la considration des opinions nuisi-bles et du droit de les blmer ma men. Or comme en thologie lescensures vont encore plus loin quailleurs et que ceux qui font valoir leurorthodoxie, condamnent souvent les adversaires, quoi sopposent dans leparti mme ceux qui sont appels syncrtistes par leurs adversaires, cetteopinion a fait natre des guerres civiles entre les rigides et les condescen-dants dans un mme parti. Cependant, comme refuser le salut ternel ceuxqui sont dune autre opinion est entreprendre sur les droits de Dieu, les plussages des condamnants ne lentendent que du pril, o ils croient voir lesmes errantes et ils abandonnent la misricorde singulire de Dieu ceuxdont la mchancet ne les rend pas incapables den profiter, et de leur ctils se croient obligs faire tous les efforts imaginables pour les retirer duntat si dangereux. Si ces personnes qui jugent ainsi du pril des autres, sontparvenues cette opinion aprs un examen convenable, et sil ny a pasmoyen de les en dsabuser, on ne saurait blmer leur conduite, tant quilsnusent que des voies de douceur. Mais aussitt quils vont plus loin, cestvioler les lois de lquit. Car ils doivent penser que dautres aussi persuadsqueux, ont autant le droit de maintenir leurs sentiments et mme de lesrpandre, sils les croient importants. On doit excepter les opinions quienseignent des crimes quon ne doit point souffrir, et quon a droitdtouffer par les voies de la rigueur, quand il serait vrai mme que celui quiles soutient ne peut point sen dfaire ; comme on a droit de dtruire mmeune bte venimeuse, toute innocente quelle est. Mais je parle dtouffer lasecte et non les hommes, puisquon peut les empcher de nuire et dedogmatiser.

    D e s d e g r s d a s s e n t i m e n t

    de Platon Benjamin Constant 175

    GOTTFRIED WILHELM LEIBNIZ, Nouveaux essaissur lentendement humain, chronologie, bibliographie,introduction et notes par Jacques Brunschwig G-F Flammarion, Paris, 1990, p. 363-366.

  • Disons donc que toute erreur, quelle quelle soit, est un dfaut, ou uneimperfection physique ; et tout jugement vrai, quel quil soit, une perfectionphysique : car tout jugement vrai est une reprsentation fidle des objets, telsquils sont eux-mmes et hors de lentendement, au lieu que toute erreurest une reprsentation infidle des objets tels quils sont hors de lentende-ment. Comme donc cest une mauvaise qualit physique, dans un peintre,de peindre si mal un homme, quon ait mille peines le trouver dans sonportrait, et quune glace de miroir, qui reprsente navement les objets toustels quils sont, est prfrable une autre qui les transforme jusques lesrendre tout fait mconnaissables, ainsi cest une mauvaise qualit physique une me de se former une ide des objets, qui ne les reprsente pas telsquils sont ; et un entendement o ils se gravent parfaitement conformes loriginal, est sans doute prfrable un autre, o leur image se renverse etse dfigure. Mais, dautre part, comme Apelle, Michel-Ange, ou tel autrepeintre clbre ne surpasse point en la moindre chose, quant au moral, cesmisrables peintres, qui pour apprendre aux spectateurs quils avaient fait uncheval ou un arbe, taient obligs de lcrire en bas du tableau ; comme, dis-je, ces deux sortes de peintres nont pas la plus petite chose les uns plus queles autres quant au bien moral, prcisment parce que les uns copient merveille la nature, et les autres dune faon pitoyable et quil faut, de toute

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    B a y l e1647-1706Commentaire philosophiquesur les paroles de Jsus-Christ :

    Contrains-les dentrer

  • ncessit, afin que les uns surpassent les autres, moralement parlant, quils seproposent quelque fin moralement meilleure et quils peignent par un prin-cipe moralement meilleur, ainsi, il faut dire que les mes qui croient lavrit, et celles qui croient lerreur, ne sont jusque-l en rien meilleuresmoralement les unes que les autres, et que la seule diffrence avantageusequi se peut trouver entre elles quant au bien moral, est que les unes croientce quelles croient par un motif dont elles ont reconnu la droiture et lajustice, et que les autres croient ce quelles croient par un motif o elles ontaperu quelque dsordre.

    Je ne parle point ici de ce que remarquent les cartsiens, que lon esttoujours coupable dune grande tmrit lorsquon affirme des choses que lon ne comprend pas distinctement, et que lon na pas examines avec la dernire exactitude et toute outrance ; soit quau reste le bonheurnous en ait voulu ou non : cest--dire, que la tmrit nest pas moindre enceux qui rencontrent ainsi par hasard la vrit, quen ceux qui la manquent ;je ne parle point, dis-je, de cela ; car cette maxime transporte dans la reli-gion et dans la morale ne serait pas dun aussi bon usage que dans laphysique.

    Nos demi-tolrants disent aussi quil faut tolrer les sectes qui nerenversent pas les fondements du christianisme, mais non pas celles qui lesrenversent. Cest encore la mme illusion. Car on demandera ce que cestque renverser les fondements ? Est-ce renverser une chose qui en soi et rel-lement est les fondements du christianisme, ou une chose qui est crue tellepar laccusateur, mais non pas par laccus ? Si lon rpond que cest lepremier, voil le commencement dun long procs, o laccus tiendra pourla ngative, soutenant que ce quil nie, bien loin dtre le fondement de lareligion, nest quune fausset, ou tout au plus quune chose indiffrente. Silon se contente de rpondre que cest le second, voil laccus qui dira quepeu lui importe de renverser ce qui passe pour fondamental dans lesprit deson adversaire, puisque ce nest nullement une consquence que ce soit riende fondamental ; et ainsi, voil une nouvelle dispute qui slvera sur cetenthymme de laccusateur :

    Une telle chose me parat fondamentale,Donc elle lest.

    C om m e nta i re ph i lo s oph i que sur le s parole s de J su s - C h r i st

    de Platon Benjamin Constant 177

  • Qui est un raisonnement pitoyable. Si lon veut donc russir dans cettedispute, il faut montrer quune telle secte renverse ce quelle croit fonda-mental dans le christianisme, et alors, il faudra la tolrer sur le pied quontolre les juifs, plus ou moins ; ou bien il faut montrer que les choses quellerenverse sont fondamentales, quoiquelle ne le croie pas. Mais, pour lemontrer, il ne faut pas dfinir les fondements sa fantaisie, ni se servir depreuves qui soient disputes par ladversaire ; autrement, ce serait prouverune chose obscure par une aussi obscure, ce qui est une moquerie. Il faut seservir de principes avous et reconnus des deux partis. Si lon en vient bout, laccus sera pour la tolrance sur le pied dune secte non chrtienne ;si lon nen vient pas bout, il ne sera pas justement trait comme renver-sant les fondements.

    Jajoute que, sil suffit pour ne point tolrer une religion de croirequelle renverse ce que nous croyons fondamental, les paens ne devaientsouffrir les prdicateurs de lvangile ; et nous ne pourrions pas souffrirlglise romaine, ni lglise romaine nous. Car nous ne croyons pas que lesfondements du christianisme se trouvent dans la communion romaine, sansun mlange dun poison trs dangereux ; et, quant elle, elle est trspersuade, quen niant son infaillibilit, nous renversons de fond en comblelessence la plus fondamentale du christianisme.

    Il y en a aussi qui distinguent entre une secte qui commence de slever,ou qui na jamais obtenu des dits de tolrance, et une secte qui est dj touttablie, soit par la possession, soit par une concession dment ratifie ; et ilsprtendent que celle-ci mrite toute sorte de tolrance, mais que lautrenen mrite pas toujours. Pour moi, jaccorde trs volontiers que la secondeespce de secte est incomparablement plus digne de tolrance que lautre,et quil ny a rien de plus infme que danantir des lois saintement jures ;mais je nie que la premire ne le soit pas ; car, si elle ne ltait pas, commentblmerions-nous les premires perscutions des chrtiens, et les supplicesque Franois Ier et Henri II ont fait souffrir ceux quon nommait luth-riens ? Je dis la mme chose de la distinction quon fait entre le chef dunesecte, et le peuple qui se laisse misrablement sduire. Javoue que ce sduc-teur, ou malicieux, ou de bonne foi, fait plus de mal que le peuple ; mais ilne sensuit pas quencore que le peuple mrite plus de support, lhrsiarque

    P i e r r e B a y l e

    Gense de la Tolrance 178

  • doive tre puni. Car, si cela sensuivait, le supplice de Luther, et de Calvin,naurait pas t condamnable, et celui de saint Paul et saint Pierre ne le seraitpas non plus.

    Je vois bien que pour dernire ressource, on me dira que si Luther,et Calvin, et les aptres, navaient pas eu la vrit de leur ct, le supplicequon leur aurait fait souffrir aurait t juste, et ainsi, ce sera fonder linjus-tice des perscutions, non pas sur la violence que lon fait la conscience,mais, sur ce que celui quon perscute est de la vraie religion.

    Mais quoi aboutiront tous ces grands discours et tous ces ambages deraisonnements ? A ceci : que la conscience errone doit procurer lerreurles mmes prrogatives, secours et caresses que la conscience orthodoxeprocure la vrit. Cela parat amen de loin, mais, voici comment je faisvoir la dpendance ou la liaison de ces doctrines.

    Mes principes avous de tout le monde, ou qui viennent dtre prouvs,sont :1. Que la volont de dsobir Dieu est un pch.2. Que la volont de dsobir au jugement arrt et dtermin de sa cons-cience est la mme chose que vouloir transgresser la loi de Dieu.3. Par consquent, que tout ce qui est fait contre le dictamen de la conscienceest un pch.4. Que la plus grande turpitude du pch, toutes choses tant galesdailleurs, vient de la plus grande connaissance que lon a quon fait un pch.5. Quune action, qui serait incontestablement trs bonne (donner lau-mne, par exemple), si elle se faisait par la direction de la conscience,devient plus mauvaise, quand elle se fait contre cette direction, que ne lestun acte qui serait incontestablement trs criminel (injurier un mendiant, parexemple), sil ne se faisait pas selon cette direction.6. Que se conformer une conscience qui se trompe dans le fond, pourfaire une chose que nous appelons mauvaise, rend laction beaucoup moinsmauvaise que ne lest une action faite contre la direction dune conscienceconforme la vrit, laquelle action est de celles que nous appelons trsbonnes.

    Je conclus lgitimement de tous ces principes, que la premire et la plusindispensable de toutes nos obligations, est celle de ne point agir contre

    C om m e nta i re ph i lo s oph i que sur le s parole s de J su s - C h r i st

    de Platon Benjamin Constant 179

  • linspiration de la conscience ; et que toute action, qui est faite contre leslumires de la conscience, est essentiellement mauvaise ; de sorte que,comme la loi daimer Dieu ne souffre jamais de dispense, cause que lahaine de Dieu est un acte mauvais essentiellement : ainsi la loi de ne paschoquer les lumires de la conscience est telle que Dieu ne peut jamais nousen dispenser ; vu que ce serait rellement nous permettre de la mpriser oude le har ; acte criminel intrinsque et par sa nature. Donc il y a une loi ter-nelle et immuable qui oblige lhomme, sous peine du plus grand pchmortel quil puisse commettre, de ne rien faire au mpris et malgr ledictamen de sa conscience.

    P i e r r e B a y l e

    Gense de la Tolrance 180

  • de Platon Benjamin Constant 181

    R p o n s e a u x q u e s t i o n sd u n P rove n a l

    P i e r r e B a y l e

    La tolrance.

    Sil est vrai, me demandez-vous, que la religion soit contraire au repos dessocits civiles quand elle forme plusieurs sectes, que deviendront les argu-ments de ceux qui soutiennent le dogme de la tolrance ? Ils noublientgure de dire que la diversit de religion peut contribuer notablement aubien des socits ; car sil slve une louable mulation entre trois ou quatresectes, elles sefforceront de se surpasser les unes les autres en bonnesmurs, et en zle pour la patrie. Chacune craindra les reproches que lesautres lui feraient de manquer dattachement la vertu, et au bien public :elles sobserveront mutuellement, et ne conspireront jamais ensemble pourtroubler la socit ; mais au contraire les unes rprimeront vigoureusementles autres en cas de sdition, il se formera des contrepoids qui entretiendrontla consistance de la Rpublique.Voil de quelle manire les tolrants ontcoutume de finir leur plaidoyer. Ils le commencent et le continuent parplusieurs raisons de droit, qui prouvent que lempire de la conscience nap-partient qu Dieu, mais enfin tant obligs de rpondre aux politiques quisoutiennent par des raisons dtat quil ne faut souffrir quune religion, vuque la diversit des sectes est une source danimosits et de cabalescontraires au bien public, comme lexprience ne la que trop dmontr, ilsallguent ce quon vient de dire.

  • Il est certain que lexprience peut favoriser les intolrants, mais celanempche pas que la rponse qui leur est faite par les tolrants ne soitsolide ; car si lon voulait embrasser lesprit et le dogme de la tolrance, ladiversit des sectes serait plus utile que nuisible au bien temporel dessocits. Disons donc quun mme crivain pourrait soutenir que la religionest pernicieuse ltat lorsquil arrive des schismes, et donner nanmoinsau dogme de la tolrance tous les loges que lui donnent ceux qui lesoutiennent. Quun mal soit sans remde, ou quil puisse ne pas ltre par unremde que le malade ne peut point prendre, cest toute la mme chose, etde l vient que pendant que la tolrance, le seul remde des troubles que lesschismes tranent avec eux, sera rejete, la diversit de religion sera un malaussi rel, et aussi terrible aux socits que sil tait irrmdiable. Or il estsr que la doctrine de tolrance ne produit rien : si quelque secte en faitprofession cest parce quelle en a besoin ; et il y a tout lieu de croire que sielle devenait dominante, elle labandonnerait tout aussitt. Les anciens chr-tiens soutinrent ce dogme pendant quils vcurent sous les empereurspaens : ils ne trouvaient rien alors de plus injuste que de faire agir la puis-sance sculire contre ceux qui ne suivaient pas la religion dominante, et ilsne cessaient de dire que les armes de la religion ne consistent qu persuaderdoucement et tranquillement les curs ; mais quand ils virent le christia-nisme sur le trne, ils ne parlrent que de renverser lidoltrie, et il ny eutpoint dempereurs quils louassent plus pompeusement que ceux quistaient le plus appliqus lexterminer. Il y a eu dans les sectes dominantesquelque petit nombre de particuliers qui ont crit en tolrants, mais leurslivres ont infiniment dplu au gros des glises protestantes, et ont t rfutspar des ministres fameux. Cest pourquoi le dogme de la tolrance nest pasplus utile contre les maux temporels que les schismes causent, que sipersonne ne le soutenait. Il vous sera donc facile de concilier les deuxchoses qui vous semblent se combattre, lune est que la religion trouble lerepos public quand elle forme des sectes, lautre est que la tolrance pour-rait rendre utile au bien temporel des socits la diversit des religions. Onpeut croire la seconde de ces deux choses et soutenir pourtant la premirecomme un fait certain, rel, incontestable et presque irrmdiable et invi-table.

    P i e r r e B a y l e

    Gense de la Tolrance 182

  • Il ne faut donc point distinguer ici entre la vraie et la fausse religion ;car de tous les chismes il ny en a point qui aient caus plus de troubles etplus de ravages, que ceux qui se sont levs dans la religion chrtienne. Ellena t la cause de tous ces dsordres que par accident, me direz-vous. Jevous accorde que si les hommes taient assez raisonnables pour embrasserles vrits de lvangile ds quelles leur sont annonces, la prdication dela vraie foi nexciterait aucun trouble dans la Rpublique, et quainsi cestpar accident ou en consquence des mauvaises dispositions de lhomme, quela vritable religion devient la perturbatrice du repos public : voyez Calvindans lptre ddicatoire de son Institution. Mais jose vous dire qu certainsgards les troubles de la socit sont une suite naturelle des dogmes depresque tous les thologiens. Le dogme de la tolrance ne peut tre mis enligne de compte ; je vous en ai dit les raisons : trop peu de gens le soutien-nent, aucune secte qui soit en place ne le soutient.

    R p on se aux que st i on s d un P rove n al : la tol ranc e

    de Platon Benjamin Constant 183

    PIERRE BAYLE, uvres diverses, prface et notes par Alain Niderst ditions Sociales, Paris, 1971, p. 108-122 ; 186-189.

  • Que les hommes, ayant pour la plupart dfigur,par les opinions qui les divisent, le principe de la religion

    naturelle qui les unit, doivent se supporter les uns les autres.

    Lunivers est un temple o sige lternel.L chaque homme son gr veut btir un autel.Chacun vante sa foi, ses saints et ses miracles,Le sang de ses martyrs, la voix de ses oracles.

    []Un doux inquisiteur, un crucifix en main,Au feu, par charit, fait jeter son prochain,Et, pleurant avec lui dune fin si tragique,Prend, pour sen consoler, son argent quil sapplique ;Tandis que, de la grce ardent se toucher,Le peuple, en louant Dieu, danse autour du bcher.On vit plus dune fois, dans une sainte ivresse,Plus dun bon catholique, au sortir de la messe,Courant sur son voisin pour lhonneur de la foi,Lui crier : Meurs, impie, ou pense comme moi. Calvin et ses suppts, guetts par la justice,Dans Paris, en peinture, allrent au supplice,

    Gense de la Tolrance 184

    V o l t a i r e1694-1778Po m e

    s u r l a l o i n a t u r e l l e

  • Servet fut en personne immol par Calvin.Si Servet1 dans Genve et t souverain,Il et, pour argument contre ses adversaires,Fait serrer dun lacet le cou des trinitaires.Ainsi dArminius les ennemis nouveauxEn Flandre taient martyrs, en Hollande bourreaux2.

    Do vient que, deux cents ans, cette pieuse rageDe nos aeux grossiers fut lhorrible partage ?Cest que de la nature on touffa la voix ;Cest qu sa loi sacre on ajouta des lois ;Cest que lhomme, amoureux de son sot esclavage,Fit, dans ses prjugs, Dieu mme son image.Nous lavons fait injuste, emport, vain, jaloux,Sducteur, inconstant, barbare comme nous.

    []Les vertus des paens taient, dit-on, des crimes.Rigueur impitoyable ! odieuses maximes !Gazetier clandestin dont la plate cretDamne le genre humain de pleine autorit,Tu vois dun il ravi les mortels, tes semblables,Ptris des mains de Dieu pour le plaisir des diables.Nes-tu pas satisfait de condamner au feuNos meilleurs citoyens, Montaigne et Montesquieu ?Penses-tu que Socrate et le juste Aristide,Solon, qui fut des Grecs et lexemple et le guide ;Penses-tu que Trajan, Marc Aurle,Titus,Nom chris, noms sacrs, que tu nas jamais lus,Aux fureurs des dmons sont livrs en partagePar le Dieu bienfaisant dont ils taient limage ;Et que tu seras, toi, de rayons couronn,Dun chur de chrubins au ciel environn,Pour avoir quelque temps, charg dune besace,

    Po m e sur la lo i nature l le

    de Platon Benjamin Constant 185

    1. Michel Servet, brl vif Genve, en 1553, pour avoir ni la Trinit.2. Arminius : thologien hollandais, mort en 1609, adversaire de la prdestination,

    soutenue par Gomar en Hollande, puis par Calvin Genve.

  • Dormi dans lignorance et croupi dans la crasse ?Sois sauv, jy consens : mais limmortel Newton,Mais le savant Leibnitz, et le sage Addison,Et ce Locke, en un mot, dont la main courageuseA de lesprit humain pos la borne heureuse ;Ces esprits qui semblaient de Dieu mme clairs,Dans des feux ternels seront-ils dvors ?Porte un arrt plus doux, prends un ton plus modeste,Ami ; ne prviens point le jugement cleste ;Respecte ces mortels, pardonne leur vertu :Ils ne tont point damn, pourquoi les damnes-tu ?A la religion discrtement fidle,Sois doux, compatissant, sage, indulgent, comme elle ;Et sans noyer autrui songe gagner le port :La clmence a raison, et la colre a tort.Dans nos jours passagers de peines, de misres,Enfants du mme Dieu, vivons au moins en frres ;Aidons-nous lun et lautre porter nos fardeaux ;Nous marchons tous courbs sous le poids de nos maux ;Mille ennemis cruels assigent notre vie,Toujours par nous maudite, et toujours si chrie ;Notre cur gar, sans guide et sans appui,Est brl de dsirs, ou glac par lennui ;Nul de nous na vcu sans connatre les larmes.De la socit les secourables charmesConsolent nos douleurs, au moins quelques instants :Remde encor trop faible des maux si constants.Ah ! nempoisonnons pas la douceur qui nous reste.Je crois voir des forats dans un cachot funeste,Se pouvant secourir, lun sur lautre acharns,Combattre avec les fers dont ils sont enchans.

    V o l t a i r e

    Gense de la Tolrance 186

  • de Platon Benjamin Constant 187

    Tr a i t s u r l a t o l r a n c e

    V o l t a i r e

    Si lintolrance a t enseigne par Jsus-Christ.

    Voyons maintenant si Jsus-Christ a tabli des lois sanguinaires, sil aordonn lintolrance, sil fit btir les cachots de lInquisition, sil institua lesbourreaux des auto-da-f.

    Il ny a, si je ne me trompe, que peu de passages dans les vangiles, dontlesprit perscuteur ait pu infrer que lintolrance, la contrainte, sont lgi-times. Lun est la parabole dans laquelle le royaume des cieux est compar un roi qui invite des convives aux noces de son fils ; ce monarque leur faitdire par ses serviteurs : Jai tu mes bufs et mes volailles ; tout est prt,venez aux noces (vangile selon saint Matthieu, XXII, 4). Les uns, sans sesoucier de linvitation, vont leur maisons de campagne, les autres leurngoce ; dautres outragent les domestiques du roi, et les tuent. Le roi faitmarcher ses armes contre ces meurtriers et dtruit leur ville. Il envoie surles grands chemins convier au festin tous ceux quon trouve ; un deux,stant mis table sans avoir mis la robe nuptiale, est charg de fers, et jetdans les tnbres extrieures.

    Il est clair que, cette allgorie ne regardant que le royaume des cieux,nul homme assurment ne doit en prendre le droit de garrotter, ou demettre au cachot son voisin qui serait venu souper chez lui sans avoir unhabit de noces convenable ; et je ne connais dans lhistoire aucun prince qui

  • ait fait pendre un courtisan pour un pareil sujet : il nest pas non plus craindre que, quand lempereur, ayant tu ses volailles, enverra des pages des princes de lEmpire pour les prier souper, ces princes tuent ces pages.Linvitation au festin signifie la prdication du salut ; le meurtre des envoysdu prince figure la perscution contre ceux qui prchent la sagesse et lavertu.

    Lautre parabole (vangile selon saint Luc, XIV) est celle dun particulierqui invite ses amis un grand souper ; et, lorsquil est prs de se mettre table, il envoie son domestique les avertir. Lun sexcuse sur ce quil a achetune terre, et quil va la visiter ; cette excuse ne parat pas valable, ce nest paspendant la nuit quon va voir sa terre. Un autre dit quil a achet cinq pairesde bufs et quil les doit prouver ; il a le mme tort que lautre ; on nes-saye pas des bufs lheure du souper. Un troisime rpond quil vient dese marier, et assurment son excuse est trs recevable. Le pre de famille, encolre, fait venir son festin les aveugles et les boiteux ; et, en voyant quilreste encore des places vides, il dit son valet : Allez dans les grandschemins et le long des haies, et contraignez les gens dentrer.

    Il est vrai quil nest pas dit expressment que cette parabole soit unefigure du royaume des cieux. On na que trop abus de ces paroles,Contrains-les dentrer ; mais il est visible quun seul valet ne peut contraindrepar la force tous les gens quil rencontre venir souper chez son matre ; et,dailleurs, des convives ainsi forcs ne rendraient pas le repas fort agrable.Contrains-les dentrer ne veut dire autre chose, selon les commentateurs lesplus accrdits, sinon : Priez, conjurez, pressez, obtenez. Quel rapport, jevous prie, de cette prire et de ce souper la perscution ?

    Si lon prend les choses la lettre, faudra-t-il tre aveugle, ou boiteux,et conduit par force pour tre dans le sein de lglise ? Jsus dit dans lamme parabole : Ne donnez dner ni vos amis ni vos parents riches :en a-t-on jamais infr quon ne dt point en effet dner avec ses parents etses amis, ds quils ont un peu de fortune ?

    Jsus-Christ, aprs la parabole du festin, dit : Si quelquun vient moi,et ne hait pas son pre, sa mre, ses frres, ses surs et mme sa propre me,il ne peut tre mon disciple, etc. Car qui est celui dentre vous qui, voulantbtir une tour, ne suppute pas auparavant la dpense ? Y a-t-il quelquun

    V o l t a i r e

    Gense de la Tolrance 188

  • dans le monde assez dnatur pour conclure quil faut har son pre et samre ? Et ne comprend-on pas aisment que ces paroles signifient : Nebalancez pas entre moi et vos plus chres affections ?

    On cite le passage de saint Matthieu : Qui ncoute point lglise soitcomme un paen et comme un receveur de la douane (XVIII, 17). Celane dit pas absolument quon doive perscuter les paens et les fermiers desdroits du roi ; ils sont maudits, il est vrai, mais ils ne sont point livrs au brassculier. Loin dter ces fermiers aucune prrogative de citoyen, on leur adonn les plus grands privilges ; cest la seule profession qui soitcondamne dans lcriture, et cest la plus favorise par les gouvernements.Pourquoi donc naurions-nous pas pour nos frres errants autant dindul-gence que nous prodiguons de considration nos frres les traitants ? []

    Lesprit perscuteur, qui abuse de tout, cherche encore sa justificationdans lexpulsion des marchands chasss du temple, et dans la lgion dedmons envoye du corps dun possd dans le corps de deux milleanimaux immondes. Mais qui ne voit que ces deux exemples ne sont autrechose quune justice que Dieu daigne faire lui-mme dune contravention la loi ? Ctait manquer de respect la maison du Seigneur que de changerson parvis en une boutique de marchands. En vain le sanhdrin et les prtrespermettaient ce ngoce pour la commodit des sacrifices ; le Dieu auquelon sacrifiait pouvait sans doute, quoique cach sous la figure humaine,dtruire cette profanation : il pouvait de mme punir ceux qui intro-duisaient dans le pays des troupeaux entiers, dfendus par une loi dont ildaignait lui-mme tre lobservateur. Ces exemples nont pas le moindrerapport aux perscutions sur le dogme. Il faut que lesprit dintolrance soitappuy sur de bien mauvaises raisons puisquil cherche partout les plus vainsprtextes.

    Presque tout le reste des paroles et des actions de Jsus-Christ prche ladouceur, la patience, lindulgence. Cest le pre de famille qui reoit len-fant prodigue ; cest louvrier qui vient la dernire heure, et qui est paycomme les autres ; cest le samaritain charitable : lui-mme justifie ses disci-ples de ne pas jener (vangile selon saint Matthieu, IX, 15) ; il pardonne lapcheresse (vangile selon saint Luc,VII, 48) ; il se contente de recommanderla fidlit la femme adultre (vangile selon saint Jean,VIII, 11) ; il daigne

    Tra i t sur la tol ranc e

    de Platon Benjamin Constant 189

  • mme condescendre linnocente joie des convives de Cana (vangile selonsaint Jean, II, 9), qui, tant dj chauffs de vin, en demandent encore ; ilveut bien faire un miracle en leur faveur ; il change pour eux leau en vin.

    Il nclate pas mme contre Judas qui doit le trahir ; il ordonne Pierrede ne se jamais servir de lpe (vangile selon saint Matthieu, XXVI, 52) ; ilrprimande les enfants de Zbde (vangile selon saint Luc, IX, 55), qui, lexemple dlie, voulaient faire descendre le feu du ciel sur une ville quinavait pas voulu les loger.

    Enfin il meurt victime de lenvie. Si l'on ose comparer le sacr avec leprofane, et un dieu avec un homme, sa mort, humainement parlant, a beau-coup de rapport avec celle de Socrate. Le philosophe grec prit par la hainedes sophistes, des prtres et des premiers du peuple : le lgislateur des chr-tiens succomba sous la haine des scribes, des pharisiens et des prtres.Socrate pouvait viter la mort, et il ne voulut pas : Jsus-Christ soffritvolontairement. Le philosophe grec pardonna non seulement ses calom-niateurs et ses juges iniques, mais il les pria de traiter un jour ses enfantscomme lui-mme, sils taient assez heureux pour mriter leur hainecomme lui : le lgislateur des chrtiens, infiniment suprieur, pria son prede pardonner ses ennemis.

    V o l t a i r e

    Gense de la Tolrance 190

    VOLTAIRE, uvres philosophiques,Collection Classiques Larousse Librairie Larousse, Paris, 1972, p. 30-32 ; 50 -55.

  • de Platon Benjamin Constant 191

    H u m e1711-1776R f l e x i o n s

    s u r l e s p a s s i o n s

    La socit et la sympathie ont beaucoup dempire sur toutes nos opinions :il nest gure possible de maintenir un principe ou un sentiment, lorsquonse voit contredit par tous ses amis ou connaissances. Mais de toutes nosopinions, celles que nous formons en notre propre faveur, quoique les plushautes et les plus prsomptueuses, sont cependant les moins stables, et donccelles que lopposition des autres branle le plus facilement. Le grand intrtque nous y prenons jette lalarme dans nos esprits, et fait que nous nousmettons en garde contre nos passions. Nous savons que nous sommes desjuges partiaux et par l sujets nous mprendre. Nous savons combien il estdifficile de juger dune thse qui nous est proche, cest ce qui nous faitprter loreille, en tremblant, ce que pensent de nous les autres hommes,qui sont, eux, mieux mme de nous apprcier. Et cest l que rside lavritable origine du dsir de la renomme. Si nous cherchons treapplaudis, ce nest pas par une passion primordiale ; ce nest que pour fixeret pour confirmer la bonne opinion que nous avons de nous-mmes : il enest de nous, cet gard, comme dune belle femme, qui aime voir sescharmes avantageusement rflchis dans le miroir.

    Dans les sujets de spculation il est souvent fort difficile de distinguerce qui produit un effet de ce qui ne fait que laugmenter ; cependant lesphnomnes me paraissent ici bien clairs, et propres tablir mon principe.

  • Lapprobation des personnes que nous estimons nous flatte bien davan-tage que les louanges de ceux pour qui nous avons du mpris.

    Lestime qui ne nous est accorde quaprs une longue familiarit,pendant laquelle on a eu occasion de se connatre intimement, a pour nousune douceur tout fait particulire.

    Le suffrage de ceux qui sont rservs et avares de louanges nous estdoublement prcieux.

    Lorsquun grand seigneur est connu pour tre dlicat dans le choix deses favoris, on sempresse dautant plus mriter ce titre.

    Les loges ne nous flattent gure lorsquils ne saccordent pas avec notrepropre opinion, lorsquils ne mettent pas en vidence les qualits parlesquelles nous prtendons exceller.

    Ces phnomnes ne semblent-ils pas prouver que lopinion favorableque les autres conoivent de nous est considre comme faisant autorit oucomme une confirmation de notre propre opinion ? Et si lopinion dautruia plus dinfluence cet gard quelle nen a dordinaire, la nature mme dusujet nous en fait voir la raison.

    Ainsi, peu dobjets sont susceptibles de flatter notre amour-propre,quand bien mme ils nous seraient proches et agrables, si nous ne lesvoyons pas recherchs, approuvs, par les autres. Cette paix, ce contente-ment dune me rsigne aux ordres de la Providence, qui la tranquillise aumilieu des troubles et des plus grands malheurs, est assurment la plus dsi-rable de toutes les dispositions. Cependant, cest l de toutes les vertus, detoutes les perfections, car on ne saurait lui refuser ce nom, celle dont onsapplaudit et senorgueillit le moins. Cest que renferme dans le curquelle charme, elle na point cet clat extrieur par o lon brille dans laconversation et dans le commerce du monde. Plusieurs autres qualits, tantde lesprit que du corps ou mme de la richesse, tant prcisment dans lemme cas, on ne peut que reconnatre que lopinion dautrui, aussi bien quedans la double relation dont nous avons dj parl, entre pour beaucoupdans la production de lorgueil et de lhumilit. []

    Si nous numrons toutes les circonstances qui produisent en nous lor-gueil et lhumilit, nous pouvons observer que ces mmes circonstancesfont de lautre un tre que lon aime, que lon dteste, que lon estime ou

    D a v i d H u m e

    Gense de la Tolrance 192

  • que lon mprise. Nous nous faisons une ide avantageuse des personnes qui nous attribuons des vertus, comme la beaut, la naissance, les richessesou lautorit, alors que le vice, la folie, la laideur, la pauvret, la bassessedextraction nous procurent des sentiments dfavorables. La double relation,celle des impressions et celle des ides, agit ici sur lamour et la haine,comme nous lavons vu agir sur lorgueil et lhumilit.Tout objet qui consi-dr part nous cause du plaisir ou de la peine, ds quil se rapporte unepersonne diffrente de nous-mmes, nous donne pour elle de laffection etdu dgot.

    De l vient que les injures et les mpris reus sont des sources fcondesde haine, comme les marques destime et les services rendus sont sourcesdamiti.

    Il se peut que nous prenions quelquun en affection, cause du rapportquil entretient avec nous-mmes. Mais il faut que ce rapport idal soit joint une relation de sentiments ; sans quoi il ne sera daucun effet.

    Nous nous familiarisons aisment avec les personnes qui nous sontallies par le sang, avec nos compatriotes, avec les gens de notre profession,avec ceux qui nous ressemblent, soit par leur fortunes, soit par les vne-ments de leur vie : nous recherchons leur compagnie, parce que nousentrons sans contrainte dans leurs ides et dans leurs sentiments, rien desingulier ou de nouveau ne nous arrte : notre imagination trouve uneespce de douceur passer de notre propre personne qui est toujours sonpoint de dpart, une personne qui nous est si troitement unie ; la sympa-thie est parfaite. Cette personne nous est immdiatement agrable et daccsfacile. Il ny a point de distance qui nous en spare, nous pouvons nous ylivrer sans rserve.

    La parent produit ici le mme effet que lhabitude et la familiarit ontcoutume de produire ; et cet effet rsulte des mmes causes. Dans lun etlautre cas, la satisfaction et le plaisir que nous fait goter le commerce denos semblables sont la source de lamiti que nous avons pour eux.

    Les passions damour et de haine sont toujours suivies, ou pluttaccompagnes, de bienveillance et de colre. Cest par l quelles se diff-rencient de lorgueil et de lhumilit. Ces derniers mouvements sont purs,ils nexcitent aucun dsir et ne nous portent point laction, alors que les

    R f le x i on s sur le s pas s i on s

    de Platon Benjamin Constant 193

  • premiers ne se renferment point sur eux-mmes et produisent toujours denouvelles vues dans lesprit : lamour nous fait dsirer le bonheur de lobjetaim, et fait que lide de son malheur nous chagrine. La haine, au contraire,nous fait dsirer le malheur de lobjet ha, et son bonheur nous fait souffrir.Ces dsirs opposs paraissent tre essentiellement unis ces deux passions ;cest un fait naturel sur lequel nous ne pouvons fournir davantage dexpli-cation.

    Nous compatissons souvent au sort dun malheureux, sans avoir pourlui ni estime, ni amiti. La compassion est la peine que nous causent lessouffrances dautrui. Il semble quelle doive son origine une conceptionforte et profonde de ces souffrances. Notre imagination slve par degrsde lide vive au sentiment rel de la misre des autres hommes.

    Il en est de mme de la malice et de lenvie. Quoiquil soit videntquelles tendent au mme but que la colre et la mauvaise volont, elles nesont pourtant pas toujours prcdes par la haine ou le ressentiment. Ellesnaissent de la comparaison de notre tat avec celui des autres : plus ils sontinfortuns, plus nous sommes contents et conforts dans nos vues.

    Comme la compassion tend au mme but que la bienveillance, etlenvie au mme but que le ressentiment, cette analogie produit une rela-tion bien troite entre ces diffrentes passions. Mais elle nest pas du genrede celle que nous avons explique ; il ne sagit pas ici dune ressemblance desentiments, mais bien dune ressemblance de tendance ou de direction.Cependant leffet est le mme. Il consiste galement runir et associerdiverses passions : la piti existe rarement, ou peut-tre nexiste-t-elle jamais,sans un mlange de tendresse ou de sympathie ; la colre et la mauvaisevolont sont les compagnes naturelles de lenvie : lorsque par quelque motifque ce soit on dsire le bonheur de quelquun, on est dj tout dispos laimer. Et lorsquon se rjouit de sa misre, on ne manquera gure de leprendre en aversion.

    Dans les cas mmes ou lintrt sen mle, ces consquences ne cessentpas davoir lieu : nous avons tout naturellement de laffection pour nospartenaires et de la haine pour nos rivaux.

    La pauvret, la bassesse, les mauvais succs suscitent aversion et mpris.Cependant, lorsque ces malheurs sont fort grands, ou nous sont reprsents

    D a v i d H u m e

    Gense de la Tolrance 194

  • sous de vives couleurs, ils produisent en nous la compassion, lattendrisse-ment, lamiti. Comment expliquer cette contradiction ? La pauvret et lamisre, considres dans leur apparence commune, crent en nous unmalaise ; et cela vient dune espce de sympathie imparfaite quelles nousfont prouver. Ce sentiment de malaise se transforme en aversion ou endgot, parce que ces sentiments se ressemblent. Mais lorsque nous entronsdavantage dans les proccupations dautrui, et que nous commenons luisouhaiter du bien, et que nous ressentons avec lui le contrecoup de sontriste sort, ces dispositions se changent en amiti et bienveillance, affectionsqui sont diriges vers le mme but.

    R f le x i on s sur le s pas s i on s

    de Platon Benjamin Constant 195

    DAVID HUME, Rflexions sur les passions,traduction revue par Corinne Hoogaert Livre de Poche, Paris, 1990, p. 89-91 ; 95-99.

  • Le droit cosmopolitique doit se borner aux conditions dune hospitalit universelle.

    Ici, comme dans les articles prcdents, il ne sagit pas de philanthropie, maisde droit, et, en ce sens, hospitalit signifie le droit qua tout tranger de ne pastre trait en ennemi dans le pays o il arrive. On peut refuser de le rece-voir, si lon ne compromet point par l son existence ; mais on ne peut agirhostilement contre lui, tant quil demeure pacifiquement sa place. Il nesagit point dun droit dtre admis au foyer domestique, auquel il pourraitprtendre (car il faudrait pour cela des conventions particulires, grceauxquelles il serait gnreusement admis devenir pour un temps lhte dece foyer), mais seulement du droit de visite ou du droit de soffrir fairepartie de la socit, lequel appartient tous les hommes, en vertu de celuide la possession commune de la surface de la terre. Car, cause de la formesphrique de cette surface, ils ne peuvent sy disperser linfini, et ils sontforcs la fin de se souffrir les uns ct des autres ; mais, originairement,personne na plus de droit quun autre un bien de la terre.

    Les parties inhabitables de cette surface, la mer et les dserts, divisentcette communaut, mais le vaisseau et le chameau (ce vaisseau du dsert)permettent aux hommes de traverser ces rgions sans matre, pour serapprocher les uns les autres, et dutiliser pour lier commerce entre eux le

    Gense de la Tolrance 196

    K a n t1724-1804P ro j e t

    d e p a i x p e r p t u e l l e

  • droit que possde en commun toute lespce humaine de jouir de la surfacede la terre. Linhospitalit des habitants des ctes (des ctes barbaresques, parexemple), qui semparent des vaisseaux naviguant dans les mers voisines ourduisent les naufrags lesclavage, ou celle des habitants du dsert (desBdouins de lArabie), qui sarrogent le droit de piller tous ceux qui appro-chent des tribus nomades, est donc contraire au droit naturel ; mais le droitdhospitalit, cest--dire la facult dtre reu sur une terre trangre, nestend pas au-del des conditions qui permettent dessayer de liercommerce avec les indignes. Cest de cette manire que des rgions loi-gnes les unes des autres peuvent contracter des relations amicales, qui finis-sent par recevoir la sanction des lois publiques, et que le genre humain serapproche insensiblement dune constitution cosmopolitique.

    Si, maintenant, on examine la conduite inhospitalire des tats delEurope, particulirement des tats commerants, on est pouvant de lin-justice quils montrent dans leur visite aux pays et aux peuples trangers(visite qui est pour eux synonyme de conqute). LAmrique, les pays habitspar les ngres, les les des pices, le Cap, etc., furent, pour ceux qui lesdcouvrirent, des pays qui nappartenaient personne, car ils comptaient leshabitants pour rien. Dans les Indes orientales (dans lIndoustan), sousprtexte de ntablir que des comptoirs de commerce, les Europens intro-duisirent des troupes trangres, et, par leur moyen, opprimrent les indi-gnes, allumrent des guerres entre les diffrents tats de cette vaste contre,et y rpandirent la famine, la rbellion, la perfidie et tout le dluge des mauxqui peuvent affliger lhumanit.

    La Chine et le Japon, ayant fait lessai de pareils htes, leur refusrentsagement, sinon laccs, du moins lentre de leur pays ; ils naccordrentmme cet accs qu un seul peuple de lEurope, aux Hollandais, et encoreen leur interdisant comme des captifs, toute socit avec les indignes. Lepire (ou, pour juger les choses au point de vue de la morale, le mieux), cestque lon ne jouit pas de toutes ces violences, que toutes les socits decommerce qui les commettent touchent au moment de leur ruine, que lesles sucre, ce repaire de lesclavage le plus cruel et le plus raffin, neproduisent pas de revenu rel et ne profitent quindirectement, ne servantdailleurs qu des vues peu louables, cest--dire former des matelots pour

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    de Platon Benjamin Constant 197

  • les flottes et entretenir ainsi des guerres en Europe, et cela entre les mainsdes tats qui se piquent le plus de dvotion et qui, en sabreuvant dini-quits, veulent passer pour des lus en fait dorthodoxie.

    Les relations (plus ou moins troites) qui se sont tablies entre tous lespeuples de la terre, ayant t portes au point quune violation du droitcommise en un lieu se fait sentir dans tous, lide dun droit cosmopolitiquene peut plus passer pour une exagration fantastique du droit ; elle apparatcomme le complment ncessaire de ce code non crit, qui, comprenant ledroit civil et le droit les gens, doit slever jusquau droit public des hommesen gnral, et, par l, jusqu la paix perptuelle, dont on peut se flatter, mais cette seule condition, de se rapprocher continuellement.

    Premier supplment.De la garantie de la paix perptuelle.

    Ce qui nous donne cette garantie nest rien de moins que cette grandeartiste quon appelle la nature (natura ddala rerum) et dont le cours mca-nique annonce manifestement quelle a pour fin de faire natre parmi leshommes, mme contre leur volont, lharmonie de la discorde.Aussi, tandisque nous lappelons Destin en la regardant comme laction ncessaire dunecause, qui nous demeure inconnue quant aux lois de ses oprations, nous lanommons Providence1 en considrant la finalit quelle manifeste dans lecours du monde, et en lenvisageant comme la sagesse profonde dune causesuprme qui prdtermine le cours des choses en vue du but dernier etobjectif du genre humain. Nous ne connaissons pas, il est vrai, proprementcette providence par ces dispositions artistement combines de la nature ;nous ne saurons mme conclure de ces dernires la premire ; seulement(comme dans tous les cas o nous rapportons la forme des choses des finsen gnral), nous pouvons et devons la supposer, afin de nous faire une idede la possibilit de ces dispositions, par analogie aux oprations de larthumain ; mais si lide du rapport de la nature et de son accord avec le butque la raison nous prescrit immdiatement (le but moral) est transcendanteau point de vue thortique, au point de vue pratique (par exemple relative-

    E m m a n u e l K a n t

    Gense de la Tolrance 198

    1.Voir la note de Kant p. 205.

  • ment lide du devoir de la paix perptuelle, vers laquelle il sagit de tournerle mcanisme de la nature), elle a un fondement dogmatique qui en assurela ralit.

    Le mot nature, dailleurs, lorsquil nest question, comme ici, que dethorie, non de religion, est une expression qui convient mieux aux bornesde la raison humaine (laquelle, relativement aux rapports des effets leurcause, doit se renfermer dans les limites de lexprience possible), et qui est plus modeste que celle de Providence, laquelle dsigne un tre que nous ne pouvons connatre et annonce, de notre part, une pense aussi tmraireque la tentative dIcare, celle de pntrer limpntrable mystre de sesdesseins.

    Avant de dterminer avec plus de prcision cette garantie, il est nces-saire de considrer la situation o la nature a plac les personnages qui doivent figurer sur son vaste thtre et qui finit par leur rendrencessaire cette garantie de la paix ; nous verrons ensuite comme elle la leurfournit.

    Voici ces dispositions provisoires :1. Elle a mis les hommes en tat de vivre dans toutes les contres de la terre ;2. Elle les a disperss au moyen de la guerre dans toutes les rgions, mmeles plus inhospitalires, afin de les peupler ;3. Elle les contraint par le mme moyen contracter des relations plus oumoins lgales.

    Que dans les froides plaines qui bordent la mer Glaciale croisse partoutla mousse, que dterre sous la neige le renne, qui lui-mme sert, soit nourrir, soit traner lOstiaque ou le Samoyde ; ou bien que les sables etle sel du dsert soient rendus praticables, par le moyen du chameau, quisemble avoir t cr tout exprs pour quon puisse les traverser, cela estdj tonnant. Le but se montre plus clairement encore dans le soin quapris la nature de placer, au rivage de la mer Glaciale, outre les animauxcouverts de fourrure, des phoques, des vaches marines et des baleines, dontla chair et la graisse fournissent de la nourriture et du feu aux habitants.Mais ce quil y a de plus merveilleux, cest la prcaution quelle a de fournir(sans quon sache trop comment) ces contres dpourvues de vgtationle bois sans lequel il ny aurait ni canots, ni armes, ni cabanes pour les habi-

    P roj et de pa i x pe rp tue l le

    de Platon Benjamin Constant 199

  • tants, lesquels sont dailleurs assez occups se dfendre contre les animauxpour vivre paisiblement entre eux.

    Mais il est probable que la guerre seule les a pousss dans ces climats. Lepremier instrument de guerre, parmi tous les animaux que lhomme a dapprendre dompter et apprivoiser, dans le temps o la terre commenait se peupler, cest le cheval (car llphant appartient un temps postrieur ;il a servi au luxe dtats dj forms). De mme lart de cultiver certainesespces de gramines ou de crales, dont la nature primitive nous estaujourdhui inconnue, celui de multiplier et damliorer les arbres fruitiers,au moyen de la transplantation et de la greffe (peut-tre ny en eut-ildabord en Europe que deux espces, les pommiers et les poiriers sauvages),nont pu natre que dans les tats dj constitus, l o il pouvait y avoir desproprits foncires assures. Il fallut dabord que les hommes, qui vivaientjusque-l dans un tat de sauvage indpendance, passassent de la vie dechasse1 ou de pche et de la vie pastorale la vie agricole, quils dcouvris-sent le sel et le fer, et peut-tre quils trouvassent, en les cherchant au loin,les premiers objets dun commerce qui engaget dabord les diffrentspeuples dans des relations pacifiques et leur ft contracter, mme avec les plusloigns, des rapports de convention et de socit.

    La nature, en faisant en sorte que les hommes puissent vivre partout surla terre, a voulu aussi despotiquement que cela ft pour eux une ncessit, laquelle ils obissent mme contre leur penchant et sans que cette ncessitrenfermt pour eux lide dun devoir qui les obliget au nom de la loimorale ; la guerre est le moyen quelle a choisi pour arriver ce but. Nousvoyons, en effet, des peuples qui tmoignent de lidentit de leur origine parcelle de leur langage : les Samoydes, par exemple, qui habitent les ctes de

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    1. De tous les genres de vie, celui de la chasse est sans doute le plus contraire ltat de civilisation : car les familles, qui sont alors forces de sisoler et de se disperser dans les vastesforts, deviennent bientt trangres les unes aux autres et mme ennemies, chacune delles ayant besoin de beaucoup despace pour se procurer sa nourriture et ses vtements.La dfense faite No de sabstenir du sang (Gense, IX, 4-6), qui, souvent renouvele,devient ensuite la condition impose par les Juifs chrtiens aux paens pour leur admissiondans le christianisme (Actes des aptres, XX, 20 ; XXI, 25), semble navoir t dans le principe que la dfense de la vie de chasseur, puisque le cas de manger de la chair crue doitse prsenter souvent dans ce genre de vie, et quainsi lon ne peut dfendre aussi lautre.(Note de Kant)

  • la mer Glaciale, parlent une langue semblable celle dun peuple qui habiteles monts Alta, situs deux cents milles de l. Un autre peuple, un peupleMongole, cavalier et partant belliqueux, sest introduit au milieu deux et ena chass une partie jusque dans des rgions glaciales et inhospitalires, oelle naurait certainement pas pntr de son propre mouvement1.

    Il en est de mme des Finlandais, qui, lextrmit la plus septentrionalede lEurope, sappellent Lapons ; ils ont t spars par des peuples goths etsarmates, des Hongrois, qui, malgr leur loignement, se rapprochent deux parla conformit de leur langue. Et quest-ce qui peut avoir pouss au nord delAmrique les Esquimaux (cette race dhommes toute diffrente de tous lesautres peuples de lAmrique, et qui descend peut-tre de quelques aventu-riers europens), et au sud les Peschres, jusque dans lle de Feu, sinon laguerre, dont la nature se sert comme dun moyen pour peupler toute la terre ?Mais la guerre elle-mme na besoin daucun motif particulier, elle sembleavoir sa racine dans la nature humaine, et mme elle passe pour une chosenoble, laquelle lhomme est port par lamour de la gloire, indpendammentde tout mobile intress. Cest ainsi que parmi les sauvages de lAmriquecomme en Europe dans les temps de chevalerie, le courage militaire est direc-tement en grand honneur, non seulement pendant la guerre (ce qui seraitjuste), mais aussi en tant quil y pousse, car on ne lentreprend souvent quepour montrer cette qualit, en sorte quon attache la guerre elle-mme unesorte de dignit, et quil se trouve jusqu des philosophes pour en fairelloge, comme dune noble prrogative de lhumanit, oubliant ce mot dunGrec : La guerre est mauvaise en ce quelle fait plus de mchants quellenen enlve. En voil assez sur les mesures que prend la nature pour arriver son propre but, relativement au genre humain, comme classe animale.

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    1. Mais, pourrait-on demander : si la nature a voulu que ces ctes de glace ne restassent pas inhabites, que deviendraient ceux qui les habitent, si, un jour (comme il faut sy attendre),elle ne leur charriait plus de bois ? Car il est croire quavec le progrs de la culture les habitants des pays temprs utiliseront mieux le bois qui crot sur le rivage de leurs fleuveset ne le laisseront plus tomber dans ces fleuves, qui le charrient la mer. Je rponds que les peuples qui habitent les bords de lObi, de lIenisey, de la Lena, etc., leur en feraientparvenir par le commerce, et quils en tireraient en change les produits en matires animalesdont la mer est si riche dans ces parages ; il suffirait que la nature les et forcs fairela paix (Note de Kant).

  • La question qui se prsente maintenant touche ce quil y a dessentieldans la poursuite de la paix perptuelle. Cest de savoir ce que la nature faitdans ce dessein pour conduire lhomme au but, dont sa propre raison lui faitun devoir, et par consquent pour favoriser son intention morale, et par quelleespce de garantie elle assure lexcution de ce que lhomme devrait faire,mais ne fait pas, daprs les lois de sa libert, de telle sorte quil soit forc dele faire, nonobstant cette libert, par une contrainte de la nature qui stendaux trois relations de droit public, le droit civil, le droit des gens et le droitcosmopolitique.

    Quand je dis que la nature veut quune chose arrive, cela ne signifie pasquelle nous en fait un devoir (car il ny a que la raison pratique qui, chap-pant elle-mme toute contrainte, puisse nous prescrire des devoirs), maisquelle le fait elle-mme, que nous le voulions ou non (fata volentem ducunt,nolentem trahunt).1. Lors mme quun peuple ne serait pas forc par des discordes intestines se soumettre la contrainte des lois publiques, il y serait rduit par laguerre extrieure ; car, daprs les dispositions de la nature dont nous avonsparl prcdemment, chaque peuple trouve devant lui un voisin qui lepresse, et loblige de se constituer en tat, pour former une puissance capablede lui rsister. Or la constitution rpublicaine, la seule qui soit parfaitementconforme aux droits de lhomme, est aussi la plus difficile tablir et particulirement maintenir. Aussi beaucoup soutiennent-ils quil faudraitpour cela un peuple danges, et que les hommes, avec leurs penchantsgostes, sont incapables dune forme de gouvernement aussi sublime. Maisla nature se sert justement de ces penchants intresss pour venir en aide la volont gnrale, qui se fonde sur la raison, et qui, si respecte quellesoit, se trouve impuissante dans la pratique. Aussi suffit-il pour la bonneorganisation de ltat (laquelle est certainement au pouvoir des hommes)de combiner entre elles les forces humaines, de telle sorte que lune arrteles effets dsastreux des autres ou les annihile elles-mmes, si bien que lersultat satisfait la raison, comme sil ny avait rien de pareil, et que chacunse voit contraint dtre, sinon un homme moralement bon, du moins unbon citoyen. Le problme de la constitution dun tat peut tre rsolu,mme, si trange que cela semble, pour un peuple de dmons (pourvu

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  • quils soient dous dintelligence) ; et voici comment il peut tre pos : Ordonner de telle sorte une multitude dtres raisonnables, qui tous dsi-rent pour leur conservation des lois universelles, mais dont chacun estenclin sen excepter soi-mme secrtement, et leur donner une telleconstitution que, malgr lantagonisme lev entre eux par leurs penchantspersonnels, ces penchants se fassent si bien obstacle les uns aux autres que,dans la conduite publique, leffet soit le mme que si ces mauvaises dispo-sitions nexistent pas.

    Un tel problme ne peut tre insoluble. La question, en effet, nest pas desavoir comment on peut amliorer moralement les hommes, mais commenton peut se servir du mcanisme de la nature pour diriger de telle faon lan-tagonisme de leurs dispositions hostiles, que tous les individus qui compo-sent un peuple sobligent eux-mmes entre eux se soumettre des lois decontrainte, et tablissent ainsi un tat pacifique o les lois sont en vigueur.Cest ce que lon peut voir mme dans les tats actuellement existants, siimparfaitement organiss quils soient : dans lextrieur de leur conduite, ilsse rapprochent dj beaucoup de ce que prescrit lide du droit, quoique lesprincipes essentiels de la moralit ny contribuent assurment en rien (aussibien nest-ce pas celle-ci quil faut demander la bonne constitution deltat, car cest plutt de cette constitution mme quon doit attendre labonne culture morale dun peuple). Cet exemple montre que le mcanismede la nature, lequel se rvle par des penchants intresss, qui, par leuressence mme, sont extrieurement opposs les uns aux autres, peut treemploy par la raison comme un moyen darriver son propre but, auxprincipes du droit, et par l aussi de favoriser et dassurer autant que celadpend de ltat mme, la paix intrieure et extrieure. Il est donc vrai dedire ici que la nature veut dune manire irrsistible que la victoire resteenfin au droit. Ce que lon nglige de faire, elle finit par le faire elle-mme,mais par des moyens fort dplaisants : Pliez trop un roseau, il se casse ; quiveut trop ne veut rien. (Bouterwek)2. Lide du droit des gens suppose la sparation de plusieurs tats voisins etindpendants les uns des autres ; et, quoiquune telle situation soit dj parelle-mme un tat de guerre (si une union fdrative ne prvient pas leshostilits) elle est cependant prfrable, aux yeux de la raison, la fusion de

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  • tous ces tats entre les mains dune puissance qui envahit toutes les autreset se transforme en monarchie universelle. En effet, les lois perdent toujoursen vigueur ce que le gouvernement gagne en tendue ; et un despotismesans me, aprs avoir touff les germes du bien, finit toujours par conduire lanarchie. Cependant il ny a pas dtat (ou de souverain) qui ne dsiresassurer une paix durable en dominant le monde entier, sil tait possible.Mais la nature veut dautres moyens.

    Elle en emploie deux pour empcher les peuples de se confondre etpour les tenir spars, la diversit des langues et celle des religions1. Cettediversit contient, il est vrai, le germe de haines rciproques et fournit unprtexte la guerre ; mais par suite des progrs de la civilisation et mesureque les hommes se rapprochent davantage dans leurs principes, elle conduit sentendre au sein dune paix, qui nest pas produite et garantie, commecelle du despotisme dont nous venons de parler (celle-l repose sur letombeau de la libert), par laffaiblissement de toutes les forces, mais aucontraire par leur quilibre au milieu de la plus vive opposition.3. Si la nature spare sagement les peuples que chaque tat voudrait agglo-mrer, soit par ruse, soit par force, et cela daprs les principes mmes dudroit des gens, en revanche elle se sert de lintrt rciproque des diffrentspeuples pour oprer entre eux une union que lide seule du droit cosmo-politique naurait pas suffisamment garantie de la violence et des guerres. Jeparle de lesprit de commerce, qui sempare tt ou tard de chaque peuple etqui est incompatible avec la guerre. De tous les moyens dont peut disposerla puissance publique, le pouvoir de largent tant le plus sr, les tats se voientforcs (sans y tre, il est vrai, dtermins par les mobiles de la moralit) detravailler au noble ouvrage de la paix, et, quelque part que la guerre menacedclater, de chercher la dtourner par des mdiations, comme sils avaientcontract cet effet une alliance perptuelle ; car les grandes associations

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    1. Diversit des religions, expression singulire ! Cest comme si lon parlait de morales diverses.Il peut bien y avoir diverses espces de foi, non pas au point de vue de la religion,mais relativement lhistoire des moyens qui ont servi la propager et qui sont du ressort delrudition, et de mme diffrents livres de la religion (le Zendavesta, les Vedas, le Coran, etc.) ;mais il ny a quune seule religion vraie pour tous les hommes et dans tous les temps.Ce ne sont donc l que les vhicules de la religion, cest--dire quelque chose de contingentqui peut tre trs diffrent suivant la diffrence des temps et des lieux. (Note de Kant.)

  • pour la guerre ne peuvent avoir lieu que trs rarement et russir plus rare-ment encore.

    Cest ainsi que la nature garantit la paix perptuelle par le mcanismemme des penchants naturels ; et, quoique cette garantie ne soit pas suffi-sante pour quon en puisse prdire (thortiquement) lavnement, elle suffitau point de vue pratique, et elle nous fait un devoir de tendre ce but (quinest pas purement chimrique).

    Note de la page 198.

    1. Dans le mcanisme de la nature, auquel lhomme appartient (comme tre sensible),se montre une forme qui dj sert de fondement son existence et que nous ne pouvons nous rendre intelligible quen y supposant la fin dun auteur du monde qui la prdtermine.Cette prdtermination, nous la nommons en gnral Providence (divine), et tant quelle est place au commencement du monde, Providence cratrice (Providentia conditrix ;semel jussit, semper parent,Augustin) ; mais, dans le cours de la nature, en tant quil sagit de maintenir cette nature daprs des lois gnrales de finalit, on lappelle Providence rgulatrice(providencia gubernatrix) ; enfin, par rapport des vnements particuliers, considrs comme fins divines, nous ne la nommons plus Providence, mais direction (directio extraordinaria).Mais vouloir la connatre dans ce sens (puisquen fait elle tient du miracle, quoique les vnements ne sappellent pas ainsi), cest une folle prtention de la part de lhomme,car il y a beaucoup dabsurdit et de prsomption, avec quelque pit et quelque humilitquon puisse dailleurs sexprimer ce sujet, conclure dun vnement particulier un principe particulier de la cause efficiente, en disant que cet vnement est une fin,et non simplement une suite naturelle et mcanique dune autre fin qui nous est tout faitinconnue.De mme encore la division de la Providence, considre (matriellement) dans son rapportavec des objets existants dans le monde en Providence gnrale et Providence particulire,est fausse et contradictoire (comme quand on dit, par exemple, quelle prend soin des espcesde la cration, mais quelle abandonne les individus au hasard) : car on lappelle gnrale,prcisment afin de faire entendre quaucune chose particulire nen est excepte.On a probablement song ici la division de la Providence, considre (formellement)daprs le mode dexcution de ses desseins ; savoir en Providence ordinaire (par exemple le charriage du bois par des courants maritimes sur des ctes de glace o il ne peut crotre,et donc les habitants ne pourraient vivre sans cela), auquel cas, quoique nous puissions bien nous expliquer la cause physico-mcanique de ces phnomnes (par exemple par les boisqui couvrent les rives des fleuves des pays temprs, et qui, tombant dans ces fleuves,sont emports plus loin par les courants), nous ne devons pas cependant omettre la cause tlologique, qui nous rvle la sollicitude dune cause commandant la nature.Pour ce qui est de lide, usite dans les coles, dune assistance divine ou dune coopration(concursus) un effet dans le monde sensible, il faut la rejeter absolument. Car il est dabordcontradictoire en soi de prtendre accoupler des choses incompatibles (grypes jungere equis) etde vouloir que celui-l mme qui est la cause absolue de tous les changements qui arriventdans le monde, complte, pendant le cours du monde, sa propre Providence prdterminante(ce qui supposerait quelle aurait t dfectueuse), de dire par exemple que le mdecin a gurile malade aprs Dieu, et quil na t que comme son aide. Causa solitaria non juvat. Dieu

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  • est lauteur du mdecin et de tous ses remdes ; et, si lon veut remonter jusquau principesuprme, qui nous est dailleurs thortiquement incomprhensible, il faut lui attribuer leffettout entier. On peut aussi lattribuer tout entier au mdecin, en considrant cet vnementcomme pouvant tre expliqu par lordre de la nature dans la chane des causes du monde.En second lieu, une telle faon de penser fait disparatre tous les principes dtermins aumoyen desquels nous jugeons un effet.Mais, sous le point de vue moralement pratique (qui est par consquent tout fait supra-sensible), par exemple dans la croyance que Dieu rparera, mme par des moyens qui nous sont impntrables, les dfauts de notre propre justice, pourvu que notre intentionait t bonne et que, par consquent, nous ne devons rien ngliger dans nos efforts vers le bien, lide du Concursus divin est tout fait juste et mme ncessaire ; seulement il va sans dire que personne ne doit essayer dexpliquer par l une bonne action (commevnement du monde), car cette prtendue connaissance thortique du supra-sensible estabsurde. (Note de Kant)

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    EMMANUEL KANT, Projet de paix perptuelle,texte intgral, notes et commentaires de J.-J. Barrire et C. Roche Nathan, Paris, 1991, p. 26-37.

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    Fo n d e m e n t s d e l a m t a p hy s i q u e

    d e s m u r s

    La volont est conue comme une facult de se dterminer soi-mme agir conformment la reprsentation de certaines lois. Et une telle facult nepeut se rencontrer que dans des tres raisonnables. Or ce qui sert lavolont de principe objectif pour se dterminer elle-mme, cest la fin, et,si celle-ci est donne par la seule raison, elle doit valoir galement pourtous les tres raisonnables. Ce qui, au contraire, contient simplement leprincipe de la possibilit de laction dont leffet est la fin sappelle le moyen.Le principe subjectif du dsir est le mobile, le principe objectif du vouloirest le motif ; de l la diffrence entre des fins objectives qui tiennent desmotifs valables pour tout tre raisonnable. Des principes pratiques sontformels, quand ils font abstraction de toutes les fins subjectives ; ils sont mat-riels, au contraire, quand ils supposent des fins de se genre. Les fins quuntre raisonnable se propose son gr comme effets de son action (les finsmatrielles) ne sont toutes que relatives ; car ce nest simplement que leurrapport la nature particulire de la facult de dsirer du sujet qui leurdonne la valeur quelles ont, laquelle, par suite, ne peut fournir des prin-cipes universels pour tous les tres raisonnables, non plus que des principesncessaires et valables pour chaque volition, cest--dire de lois pratiques.Voil pourquoi toutes ces fins relatives ne fondent que des impratifs hypo-thtiques.

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  • Mais suppos quil y ait quelque chose dont lexistence en soi-mme aitune valeur absolue, quelque chose qui, comme fin en soi, pourrait tre unprincipe de lois dtermines, cest alors en cela seulement que se trouveraitle principe dun impratif catgorique possible, cest--dire dune loipratique. Or je dis : lhomme, et en gnral tout tre raisonnable, existecomme fin en soi, et non pas simplement comme moyen dont telle volontpuisse user son gr ; dans toutes ses actions, aussi bien dans celles qui leconcernent lui-mme que dans celles qui concernent dautres tres raison-nables, il doit toujours tre considr en mme temps comme fin.Tous les objetsdes inclinations nont quune valeur conditionnelle ; car, si les inclinations etles besoins qui en drivent nexistaient pas, leur objet serait sans valeur. Maisles inclinations mmes, comme sources du besoin, ont si peu une valeurabsolue qui leur donne le droit dtre dsires pour elles-mmes, que, bienplutt, en tre pleinement affranchi doit tre le souhait universel de touttre raisonnable. Ainsi la valeur de tous les objets acqurir par notre actionest toujours conditionnelle. Les tres dont lexistence dpend, vrai dire,non pas de notre volont, mais de la nature, nont cependant, quand ce sontdes tres dpourvus de raison, quune valeur relative, celle de moyens, et voilpourquoi on les nomme des choses ; au contraire, les tres raisonnables sontappels des personnes, parce que leur nature les dsigne dj comme des finsen soi, cest--dire comme quelque chose qui ne peut pas tre employsimplement comme moyen, quelque chose qui par suite limite dautanttoute facult dagir comme bon nous semble (et qui est un objet derespect). Ce ne sont donc pas l des fins simplement subjectives, dont lexis-tence, comme effet de notre action, a une valeur pour nous : ce sont des finsobjectives, cest--dire des choses dont lexistence est un fin en soi-mme, etmme une fin telle quelle ne peut tre remplace par aucune autre, auservice de laquelle les fins objectives devraient se mettre, simplement commemoyens. Sans cela, en effet, on ne pourrait trouver jamais rien qui et unevaleur absolue. Mais si toute valeur tait conditionnelle, et par suite contin-gente, il serait compltement impossible de trouver pour la raison un prin-cipe pratique suprme.

    Si donc il doit y avoir un principe pratique suprme, et au regard de lavolont humaine un impratif catgorique, il faut quil soit tel que, par la

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  • reprsentation de ce qui, tant une fin en soi, est ncessairement une fin pourtout homme, il constitue un principe objectif de la volont, que par cons-quent il puisse servir de loi pratique universelle.Voici le fondement de ceprincipe : la nature raisonnable existe comme fin en soi. Lhomme se reprsentencessairement ainsi sa propre existence ; cest en ce sens un principe subjectifdactions humaines. Mais tout autre tre raisonnable se prsente galementainsi son existence, en consquence du mme principe rationnel qui vautaussi pour moi ; cest donc en mme temps un principe objectif dont doiventpouvoir tre dduites, comme dun principe pratique suprme, toutes les loisde la volont. Limpratif pratique sera donc celui-ci : Agis de telle sorte que tutraites lhumanit aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autretoujours en mme temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen.

    Restons-en aux exemples prcdents.En premier lieu, selon le concept du devoir ncessaire envers soi-mme,

    celui qui mdite le suicide se demandera si son action peut saccorder aveclide de lhumanit comme fin en soi. Si, pour chapper une situationpnible, il se dtruit lui-mme, il se sert dune personne, uniquementcomme dun moyen destin maintenir une situation supportable jusqu lafin de la vie. Mais lhomme nest pas une chose ; il nest pas par consquentun objet qui puisse tre trait simplement comme un moyen ; mais il doitdans toutes ses actions tre toujours considr comme une fin en soi. Ainsije ne puis disposer en rien de lhomme en ma personne, soit pour lemutiler, soit pour lendommager, soit pour le tuer. (Il faut que je nglige icide dterminer de plus prs ce principe, comme il le faudrait pour vitertoute mprise, dans le cas o, par exemple, il sagit de me laisser amputer lesmembres pour me sauver, de risquer ma vie pour la conserver ; cette dter-mination appartient la morale proprement dite.)

    En second lieu, pour ce qui est du devoir ncessaire ou devoir strictenvers les autres, celui qui a lintention de faire autrui une fausse promesseapercevra aussitt quil veut se servir dun autre homme simplement commedun moyen, sans que ce dernier contienne en mme temps la fin en lui-mme. Car celui que je veux par cette promesse faire servir mes desseinsne peut absolument pas adhrer ma faon den user envers lui et contenirainsi lui-mme la fin de cette action. Cette violation du principe de lhu-

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  • manit dans dautres hommes tombe plus videmment sous les yeux quandon tire les exemples datteintes portes la libert ou la proprit dau-trui. Car l il apparat clairement que celui qui viole les droits des hommesa lintention de se servir de la personne des autres simplement comme dunmoyen, sans considrer que les autres, en qualit dtres raisonnables, doiventtre toujours estims en mme temps comme des fins, cest--dire unique-ment comme des tres qui doivent pouvoir contenir aussi en eux la fin decette mme action1.

    En troisime lieu, pour ce qui est du devoir contingent (mritoire) enverssoi-mme, ce nest pas assez que laction ne contredise pas lhumanit dansnotre personne, comme fin en soi ; il faut encore quelle soit en accord avecelle. Or il y a dans lhumanit des dispositions une perfection plus grande,qui font partie de la fin de la nature lgard de lhumanit dans le sujetque nous sommes ; ngliger ces dispositions, cela pourrait bien la rigueurtre compatible avec la conservation de lhumanit comme fin en soi, maisnon avec laccomplissement de cette fin.

    En quatrime lieu, au sujet du devoir mritoire envers autrui, la fin natu-relle quont tous les hommes, cest leur bonheur propre. Or, coup sr,lhumanit pourrait subsister, si personne ne contribuait en rien au bonheurdautrui, tout en sabstenant dy porter atteinte de propos dlibr ; mais cene serait l cependant quun accord ngatif, non positif, avec lhumanitcomme fin en soi, si chacun ne tchait pas aussi de favoriser, autant quil esten lui, les fins des autres. Car le sujet tant une fin en soi, il faut que ses fins,pour que cette reprsentation produise chez moi tout son effet, soient aussi,autant que possible, mes fins.

    Ce principe, daprs lequel lhumanit et toute nature raisonnable engnral sont considres comme fin en soi (condition suprme qui limite la

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    1. Quon naille pas croire quici la formule triviale : quod tibi non vis fieri, etc., puisse servir de rgle ou de principe. Car elle est uniquement dduite du principe que nous avons pos,et encore avec diverses restrictions ; elle ne peut tre une loi universelle, car elle ne contientpas le principe des devoirs envers soi-mme, ni celui des devoirs de charit envers autrui (il y a bien des gens en effet pour consentir volontiers ce quautrui ne soit pas oblig de leur bien faire, pourvu quils puissent tre dispenss de bien faire autrui), ni enfin celuides devoirs stricts des hommes les uns envers les autres, car le criminel pourrait, daprs ce principe, argumenter contre le juge qui le punit, etc. (Note de Kant).

  • libert des actions de tout homme), nest pas emprunt lexpriencedabord cause de son universalit, puisquil stend tous les tres raison-nables en gnral : sur quoi aucune exprience ne suffit rien dterminer ;ensuite parce quen ce principe lhumanit est reprsente, non comme unobjet dont on se fait en ralit une fin de son propre gr, mais comme unefin objective, qui doit, quelles que soient les fins que nous nous proposions,constituer en qualit de loi la condition suprme restrictive de toutes les finssubjectives, et parce quainsi ce principe drive ncessairement de la raisonpure. Cest que le principe de toute lgislation pratique rside objectivementdans la rgle et dans la forme de luniversalit, qui le rend capable (daprs lepremier principe) dtre une loi (quon peut dire la rigueur une loi de lanature), tandis que subjectivement cest dans la fin quil rside ; or le sujet detoutes les fins, cest tout tre raisonnable, comme fin en soi (daprs lesecond principe) ; de l rsulte maintenant le troisime principe pratique dela volont, comme condition suprme de son accord avec la raison pratiqueuniverselle, savoir, lide de la volont de tout tre raisonnable conue commevolont instituant une lgislation universelle.

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    EMMANUEL KANT, Fondements de la mtaphysiquedes murs, traduction par Victor Delbos Nathan, Paris, 1989, p. 56-60.

  • Jai publi la moiti de cet crit dans mes Mlanges. Me voil en tat dedonner la suite.

    Lauteur sest plac sur une colline, do il croit dcouvrir au-del duchemin dj fait de son temps.

    Mais il nappelle hors du sentier battu aucun voyageur press, dontlunique dsir est datteindre bientt le terme de sa course et de se reposer.Il ne prtend pas que le point de vue qui le charme doive avoir le mmeattrait pour tout autre il.

    Aussi pense-t-il quon pourrait bien le laisser l sextasier solitaire. Sipourtant, de limmense lointain quun doux crpuscule ne voile ni ne laisse dcouvert entirement ses regards, il rapportait seulement une indicationdont labsence la si souvent dconcert !

    Voici ce quil pense. Pourquoi ne voulons-nous pas plutt voiruniquement, dans toutes les religions positives, une marche suivant laquellelentendement humain se dveloppe en chaque lieu, en chaque temps, et sedveloppera encore dans lavenir, plutt que de sourire ou de nous irritercontre quelquune delles ? Cette haine, ce ddain, rien, dans le meilleur desmondes, ne le mrite ; seules, les religions le mriteraient ! Dieu naurait-ilpas partout la main, except dans nos erreurs ?

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    L e s s i n g1729-1781D e l d u c a t i o n

    d u g e n r e h u m a i n

  • iCe quest lducation pour lhomme individuel, la rvlation lest pourlhumanit tout entire.

    iiLducation est la rvlation qui saccomplit dans lhomme individuel ; larvlation est lducation qui sest accomplie dans lhumanit, et quicontinue de sy accomplir.

    iiiQuil y ait quelque utilit pour la pdagogique considrer ainsi lducation,cest ce que je nentends pas rechercher ici ; mais il peut tre assurment dunetrs grande utilit, dun haut intrt en thologie pour lever une foule de diffi-cults, de se reprsenter la rvlation comme une ducation du genre humain.

    ivLducation ne donne rien lhomme quil ne puisse avoir de lui-mme :elle ne lui donne que ce quil pourrait tirer de son propre fonds ; seulementelle le lui donne et plus rapidement et plus facilement. De mme aussi, larvlation ne donne rien lhumanit que la raison humaine, abandonne elle-mme, ne puisse atteindre ; seulement elle lui a donn et lui donneplus promptement ce quil lui importe le plus de savoir.

    vEt comme ce nest point chose indiffrente pour lducation que lordredans lequel elle dveloppe les facults de lhomme, puisquelle ne peut toutapporter lhomme dune fois ; de mme Dieu, par sa rvlation, a dgarder un certain ordre, une certaine mesure.

    viQuoique le premier homme ait t dot de la notion dun seul Dieu, il taitpourtant impossible que cette notion, communique et non trouve,persistt longtemps dans toute sa puret. Aussitt donc que la raisonhumaine, abandonne elle-mme, eut commenc travailler cette ide,

    D e l ducat i on du g e nre h uma i n

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  • elle dcomposa ltre un, incommensurable, en parties multiples, commen-surables, et chacune delles donna un caractre, un signe.

    viiAinsi apparut naturellement le polythisme et lidoltrie. Et qui saitcombien de millions dannes la raison humaine et encore tourn dans cesgarements, quoique toujours et partout il se soit rencontr des hommesqui les aient reconnus et vits, si Dieu ntait pas venu lui imprimer,par un nouveau choc, une meilleure direction !

    viiiMais Dieu ne pouvait plus alors se rvler chaque homme en particulier ;et pourtant il voulait se rvler. Ds lors, il se choisit un peuple part pourcette ducation part ; ce fut prcisment le plus grossier, le plus sauvage,afin de tout reprendre avec lui ds le commencement.

    ixCe peuple tait le peuple isralite. Quel culte avait-il en gypte ? Onlignore compltement. Des esclaves si odieux, en effet, nosaient prendrepart au culte des gyptiens, et le Dieu de leurs pres leur tait complte-ment inconnu.

    xPeut-tre que les gyptiens avaient interdit expressment ce peuple toutdieu, tous les dieux ; ils lavaient prcipit dans un tel abaissement, quilnavait ni un seul Dieu ni plusieurs. Avoir un Dieu, avoir des dieux, taitseulement le privilge des premiers dentre les gyptiens ; privilge destin tyranniser avec une plus grande apparence de justice. Les chrtiens,maintenant encore, agissent-ils diffremment avec leurs esclaves ?

    xiA ce peuple neuf, grossier, Dieu se fit donc annoncer tout dabord, etsimplement comme le Dieu de ses pres, pour le familiariser avec lidedun Dieu protecteur qui ft aussi le sien.

    G o t t h o l d E p h r a i m L e s s i n g

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  • xiiGrce aux miracles par lesquels il fit sortir les Hbreux dgypte et lestablit en Chanaan, il se manifesta au peuple comme un Dieu plus puissantque tout autre dieu.[...]

    lxxvEt le dogme de la rdemption par le fils, ne pourrait-on pas lentendrecomme si tout nous forait reconnatre que Dieu, malgr cette impuis-sance originelle de lhomme, avait cependant prfr lui donner des loismorales, et lui pardonner ses nombreuses transgressions en considration deson fils, cest--dire en considration de lensemble absolu de toutes sesperfections, ensemble devant lequel et dans lequel chaque imperfection delindividu disparat, plutt que de ne pas lui donner ces lois, et lexclurede toute flicit morale, flicit qui ne peut se comprendre sans des lois decette nature ?

    lxxviQuon ne mobjecte pas que ces subtils raisonnements sont interdits lgard de mystres de la religion. Le mot mystre signifiait, dans lespremiers temps du christianisme, tout autre chose que ce que nous enten-dons maintenant ; et la transformation des vrits rvles en vrits ration-nelles, est absolument ncessaire pour quelles soient de quelque utilit auxhommes. Lorsquelles ont t rvles, elles ntaient sans doute pas encoredes vrits rationnelles ; mais elles ont t rvles pour le devenir. Ellestaient pareilles au rsultat que larithmticien prsente ses lves, afinquils puissent se diriger par l dans leurs calculs. Les lves veulent-ils secontenter du rsultat donn davance : ils napprendront jamais calculer, etne rempliront point les intentions dans lesquelles le bon matre leur a donnun guide pour leur travail.

    lxxviiEt pourquoi, nous aussi, ne pourrions-nous pas tre dirigs par une religiondont la vrit historique, si on le veut, parat si quivoque ? Pourquoi,

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    de Platon Benjamin Constant 215

  • cependant, ne pourrions-nous pas tre dirigs vers des ides plus justes, plusrapproches du vrai, sur lessence divine, sur notre nature, sur nos rapportsavec Dieu, ides auxquelles la raison humaine ne serait jamais arrive delle-mme ?

    lxxviiiIl nest pas vrai que des spculations sur ces objets aient jamais t unesource de malheur, aient jamais t nuisibles la socit civile. Non, cenest point aux spculations, cest la folie, la tyrannie qui veut empcherces spculations, cest aux hommes qui ont pour spculation de nenpermettre aucune, quil faut adresser ce reproche.

    lxxixAu contraire, ces spculations, quelles quelles puissent tre dans lindividu,sont incontestablement les exercices les plus convenables de lentendementhumain en gnral, tant que le cur humain en gnral nest capable dechrir la vertu que pour ses suites ternellement heureuses.

    lxxxEn effet, avec cet intrt goste du cur humain, ne vouloir exercer len-tendement lui-mme que sur ce qui concerne nos besoins corporels, seraitlmousser plutt que laiguiser. Cet entendement veut absolument tredirig vers des objets spirituels, sil doit atteindre son perfectionnementcomplet, et produire cette puret de cur qui nous rend capables de chrirla vertu pour elle-mme.

    lxxxiOu bien, lhumanit ne doit-elle jamais parvenir ce haut degr de lumireet de puret ? Jamais ?

    lxxxiiJamais ! Dieu puissant, ne me laisse point concevoir une telle calomnie ! Lducation a son but pour le genre aussi bien que pour lindividu. Cequi est lev, est lev pour quelque chose.

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    Gense de la Tolrance 216

  • lxxxiiiLes perspectives flatteuses quon dcouvre ladolescent, les honneurs, lebien-tre quon fait briller ses regards, quest-ce que cela, sinon desmoyens de llever jusqu lhomme ? Jusqu lhomme, qui alors, quandmme ces perspectives dhonneur et de bien-tre svanouiraient, est dumoins capable de faire son devoir ?

    lxxxivQuoi ! Lducation humaine vise ce but, et lducation divine ny tendraitpas ! Ce qui russit lart avec lindividu, ne russirait point la natureavec lespce ! Calomnie ! Calomnie !

    lxxxvNon. Il viendra, il viendra certainement, le temps de la consommation ; ilviendra, le temps o lhomme se sentant plus convaincu dun avenirtoujours meilleur, ne sera cependant pas forc demprunter cet avenir leprincipe de ses actions : alors lhomme fera le bien parce que cest le bien,et non pour darbitraires rcompenses places devant lui ; rcompenses quiont eu pour but unique autrefois de fixer, daffermir son regard incertain,pour lui apprendre connatre les meilleures rcompenses, les rcompensesintrieures.

    lxxxviCertainement il viendra le temps dun nouvel, dun ternel vangile, quinous est promis dans le livre lmentaire mme de la nouvelle alliance.

    lxxxviiPeut-tre mme que certains illumins du XIIIe et du XIVe sicle1 avaientrecueilli un rayon de ce nouvel vangile ternel ; en quoi ils ntaient danslerreur quen ce quils annonaient trop prochainement son apparition.

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    de Platon Benjamin Constant 217

    1. Lessing fait ici allusion aux doctrines dAmaury, et surtout celles de Joachim,abb de Flore, en Calabre. (Note du traducteur.)

  • lxxxviiiPeut-tre que leurs trois ges du monde ntaient pas une si creuse rverie.Et bien certainement leurs intentions ntaient pas fausses, lorsquils ensei-gnaient que la nouvelle alliance vieillirait comme avait vieilli lancienne :ctait toujours pour eux la mme conomie du mme Dieu ; toujours, pour leur faire parler ma langue, le mme plan de lducation universellede lhumanit.

    lxxxixSeulement, ils rapprochaient trop cette poque ; seulement ils croyaient mal propos pouvoir rendre leurs contemporains, peine chapps de lenfance,sans lumires, sans prparations et dun seul coup, des hommes dignes deleur troisime ge.

    xcEt cest l prcisment ce qui en fit des illumins. Lillumin jette souventun regard trs juste dans lavenir ; seulement, il ne peut attendre cet avenir. Ilen souhaite le prompt avnement, et il dsire en tre le promoteur. Ce perfec-tionnement, laccomplissement duquel la nature met des sicles, doit mrirdans linstant de la dure de lillumin. Car de quoi lui serviront ses prvi-sions, si ce quil reconnat pour le meilleur ne doit pas tre dj le meilleurde son temps ? Reviendra-t-il ? Croit-il revenir ? Il est trange que, seule,cette illumination ne veuille plus tre de mode parmi les illumins.

    xciMarche ton pas imperceptible, ternelle Providence ! Fais seulement qucause de cette imperceptibilit je ne dsespre pas de toi. Fais que je nedsespre pas de toi, alors mme que les pas me sembleraient se porter enarrire ! Il nest point vrai que la ligne la plus courte soit toujours la lignedroite.

    xciiTu as tant de choses entraner sur la route ternelle, tant dcarts faire droite et gauche ! Eh quoi ! ne serait-il pas bon, ne serait-ce pas chose

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    Gense de la Tolrance 218

  • arrte, que la grande, que la lente roue qui porte sans cesse lhumanit plusprs de sa perfection, ne pt tre mise en mouvement que par dautres pluspetites et plus rapides, dont chacune fournit son action isole ?

    xciiiEh bien ! il nen est pas autrement. La route sur laquelle le genre humainsavance son perfectionnement, chaque homme individuel (tel plus tt, telplus tard) doit dabord lavoir parcourue ! Quoi ! dans une seule et mmevie lavoir parcourue ! Lhomme peut-il, dans la mme vie, avoir t un juifcharnel et un chrtien spirituel ? Peut-il, dans la mme vie, les avoir dpassslun et lautre ?

    xcivPas ainsi, sans doute. Mais pourquoi chaque homme ne pourrait-il avoirexist plus dune fois dans ce monde ?

    xcvCette hypothse nest-elle risible que parce quelle est la plus ancienne ?Parce que lentendement humain, avant que les sophismes de lcole leus-sent gar et affaibli, lavait conue tout dabord ?

    xcviPourquoi ne pourrais-je pas, une fois dj, avoir fait ici-bas vers ma perfec-tion tous les pas qui peuvent amener pour lhomme des punitions et desrcompenses temporelles seulement ?

    xcviiEt pourquoi ne ferais-je pas une autre fois tous ceux que la perspective desrcompenses ternelles nous aide si puissamment faire ?

    xcviiiPourquoi ne devrais-je point revenir aussi souvent que je serais propre acqurir en connaissances et en capacits nouvelles ? Me suis-je donc, dupremier coup, port si loin, quil soit inutile de revenir ?

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    de Platon Benjamin Constant 219

  • xcixNon : pas pour cela. Serait-ce alors parce que jai oubli mon existencepasse ? Tant mieux pour moi si je lai oublie. Le souvenir de mes tatsprcdents ne me permettrait pas de faire un bon usage de ltat prsent. Et ce que je suis condamn oublier maintenant, est-ce une raison pourque je loublie ternellement ?

    cSerait-ce, enfin, parce que trop du temps serait perdu pour moi ? Perdu ! Et quy a-t-il donc perdre ? Lternit tout entire nest-elle pas moi ?

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    Gense de la Tolrance 220

    GOTTHOLD EPHRAIM LESS ING, De lducation du genre humain, traduction franaise de J.Tissot Librairie philosophique de Ladrange, Paris, 1857,p. 6-9, 30-36.

  • de Platon Benjamin Constant 221

    C o n s t a n t1767-1830D e l a l i b e r t

    r e l i g i e u s e

    Nous en sommes enfin venus la seule ide raisonnable relativement lareligion, celle de consacrer la libert des cultes sans restriction, sans privi-lge, sans mme obliger les individus, pourvu quils observent des formesextrieures purement lgales, dclarer leur assentiment en faveur dunculte en particulier. Nous avons vit lcueil de cette intolrance civile,quon a voulu substituer lintolrance religieuse proprement dite, aujour-dhui que le progrs des ides soppose cette dernire. lappui de cettenouvelle espce dintolrance, lon a frquemment cit Rousseau, quichrissait toutes les thories de la libert, et qui a fourni des prtextes toutes les prtentions de la tyrannie.

    Il y a, dit-il, une profession de foi purement civile, dont il appartientau souverain de fixer les articles, non pas prcisment comme dogmes dereligion, mais comme sentiments de sociabilit. Sans pouvoir obligerpersonne croire ces dogmes, il peut bannir de ltat quiconque ne lescroit pas. Il peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable1. Quest-ce que ltat, dcidant des sentiments quil faut adopter ? Quemimporte que le souverain ne moblige pas croire, sil me punit de ce queje ne crois pas ? Que mimporte quil ne me frappe pas comme impie, sil

    1. J.-J. Rousseau, Contrat social, livre IV, chapitre VIII.

  • me frappe comme insociable ? Que mimporte que lautorit sabstienne dessubtilits de la thologie, si elle se perd dans une morale hypothtique, nonmoins subtile, non moins trangre sa juridiction naturelle ?

    Je ne connais aucun systme de servitude, qui ait consacr des erreursplus funestes que lternelle mtaphysique du Contrat social.

    Lintolrance civile est aussi dangereuse, plus absurde, et surtout plusinjuste que lintolrance religieuse. Elle est aussi dangereuse, puisquelle a lesmmes rsultats sous un autre prtexte ; elle est plus absurde, puisquellenest pas motive sur la conviction ; elle est plus injuste, puisque le malquelle cause nest pas pour elle un devoir, mais un calcul.

    Lintolrance civile emprunte mille formes et se rfugie de poste enposte pour se drober au raisonnement.Vaincue sur le principe, elle disputesur lapplication. On a vu des hommes, perscuts depuis prs de trentesicles, dire au gouvernement qui les relevait de leur longue proscription,que sil tait ncessaire quil y et dans un tat plusieurs religions positives,il ne ltait pas moins dempcher que les sectes tolres ne produisissent,en se subdivisant, de nouvelles sectes1. Mais chaque secte tolre nest-ellepas elle-mme une subdivision dune secte ancienne ? A quel titre conteste-rait-elle aux gnrations futures les droits quelle a rclams contre les gn-rations passes ?

    Lon a prtendu quaucune des glises reconnues ne pouvait changerses dogmes sans le consentement de lautorit. Mais si par hasard ces dogmesvenaient tre rejets par la majorit de la communaut religieuse, lauto-rit pourrait-elle lastreindre les professer ? Or, en fait dopinion, les droitsde la majorit et ceux de la minorit sont les mmes.

    On conoit lintolrance, lorsquelle impose tous une seule professionde foi ; elle est au moins consquente. Elle peut croire quelle retient leshommes dans le sanctuaire de la vrit : mais lorsque deux opinions sontpermises, comme lune des deux est ncessairement fausse, autoriser legouvernement forcer les individus de lune et de lautre rester attachs lopinion de leur secte, ou les sectes ne jamais changer dopinion, cestlautoriser formellement prter son assistance lerreur.

    B e n j a m i n C o n s t a n t

    Gense de la Tolrance 222

    1. Discours des juifs au gouvernement franais.

  • La libert complte et entire de tous les cultes est aussi favorable lareligion que conforme la justice.

    Si la religion avait toujours t parfaitement libre, elle naurait, je lepense, t jamais quun objet de respect et damour. Lon ne concevraitgure le fanatisme bizarre qui rendrait la religion en elle-mme un objet dehaine ou de malveillance. Ce recours dun tre malheureux un tre juste,dun tre faible un tre bon, me semble ne devoir exciter, dans ceuxmmes qui le considrent comme chimrique, que lintrt et la sympathie.Celui qui regarde comme des erreurs toutes les esprances de la religiondoit tre plus profondment mu que tout autre de ce concert universel detous les tres souffrants, de ces demandes de la douleur slanant vers unciel dairain, de tous les coins de la terre, pour rester sans rponse, et delillusion secourable qui prend pour une rponse le bruit confus de tant deprires, rptes au loin dans les airs.

    Les causes de nos peines sont nombreuses. Lautorit peut nousproscrire, le mensonge nous calomnier ; les liens dune socit toute facticenous blessent ; la nature inflexible nous frappe dans ce que nous chrissons ;la vieillesse savance vers nous, poque sombre et solennelle o les objetssobscurcissent et semblent se retirer, et o je ne sais quoi de froid et deterne se rpand sur tout ce qui nous entoure.

    Contre tant de douleurs, nous cherchons partout des consolations, ettoutes nos consolations durables sont religieuses. Lorsque les hommes nousperscutent, nous nous crons je ne sais quel recours par del les hommes.Lorsque nous voyons svanouir nos esprances les plus chries, la justice, lalibert, la patrie, nous nous flattons quil existe quelque part un tre quinous saura gr davoir t fidles, malgr notre sicle, la justice, la libert, la patrie. Quand nous regrettons un objet aim, nous jetons un pont surlabme, et le traversons par la pense. Enfin, quand la vie nous chappe,nous nous lanons vers une autre vie. Ainsi la religion est, de son essence,la compagne fidle, lingnieuse et infatigable amie de linfortun.

    Ce nest pas tout. Consolatrice du malheur, la religion est, en mmetemps, de toutes nos motions, la plus naturelle. Toutes nos sensationsphysiques, tous nos sentiments moraux, la font renatre dans nos curs notre insu.Tout ce qui nous parat sans bornes, et produit en nous la notion

    D e la l i b e rt re l i g i e u se

    de Platon Benjamin Constant 223

  • de limmensit, la vue du ciel, le silence de la nuit, la vaste tendue des mers,tout ce qui nous conduit lattendrissement ou lenthousiasme, la cons-cience dune action vertueuse, dun gnreux sacrifice, dun danger bravcourageusement, de la douleur dautrui secourue ou soulage, tout ce quisoulve au fond de notre me les lments primitifs de notre nature, lempris du vice, la haine de la tyrannie, nourrit le sentiment religieux.

    Ce sentiment tient de prs toutes les passions nobles, dlicates etprofondes : comme toutes ces passions, il a quelque chose de mystrieux ; carla raison commune ne peut expliquer aucune de ces passions dune maniresatisfaisante. Lamour, cette prfrence exclusive pour un objet dont nousavions pu nous passer longtemps et auquel tant dautres ressemblent, lebesoin de la gloire, cette soif dune clbrit qui doit se prolonger aprsnous, la jouissance que nous trouvons dans le dvouement, jouissancecontraire linstinct habituel de notre gosme, la mlancolie, cette tristessesans cause, au fond de laquelle est un plaisir que nous ne saurions analyser,mille autres sensations quon ne peut dcrire, et qui nous remplissent dim-pressions vagues et dmotions confuses, sont inexplicables pour la rigueurdu raisonnement : elles ont toutes de laffinit avec le sentiment religieux.Toutes ces choses sont favorables au dveloppement de la morale : elles fontsortir lhomme du cercle troit de ses intrts ; elles rendent lme cettelasticit, cette dlicatesse, cette exaltation qutouffe lhabitude de la viecommune et des calculs quelle ncessite. Lamour est la plus mlange deces passions, parce quil a pour but une jouissance dtermine, que ce butest prs de nous, et quil aboutit lgosme. Le sentiment religieux, par laraison contraire, est de toutes ces passions, la plus pure. Il ne fuit point avecla jeunesse ; il se fortifie quelquefois dans lge avanc, comme si le ciel nouslavait donn pour consoler lpoque la plus dpouille de notre vie.

    Un homme de gnie disait que la vue de lApollon du Belvdre oudun tableau de Raphal le rendait meilleur. En effet, il y a dans la contem-plation du beau, en tout genre, quelque chose qui nous dtache de nous-mmes, en nous faisant sentir que la perfection vaut mieux que nous, et quipar cette conviction, nous inspirant un dsintressement momentan,rveille en nous la puissance du sacrifice, qui est la source de toute vertu. Ily a dans lmotion, quelle quen soit la cause, quelque chose qui fait circuler

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    Gense de la Tolrance 224

  • notre sang plus vite, qui nous procure une sorte de bien-tre, qui double lesentiment de notre existence et de nos forces, et qui par l nous rendsusceptibles dune gnrosit, dun courage, dune sympathie au-dessus denotre disposition habituelle. Lhomme corrompu lui-mme est meilleurlorsquil est mu, et aussi longtemps quil est mu.

    Je ne veux point dire que labsence du sentiment religieux prouve danstout individu labsence de morale. Il y a des hommes dont lesprit est lapartie principale, et ne peut cder qu une vidence complte. Ceshommes sont dordinaire livrs des mditations profondes, et prservs dela plupart des tentations corruptrices par les jouissances de ltude ou lha-bitude de la pense : ils sont capables par consquent dune moralit scru-puleuse ; mais dans la foule des hommes vulgaires, labsence du sentimentreligieux, ne tenant point de pareilles causes, annonce le plus souvent, jele pense, un cur aride, un esprit frivole, une me absorbe dans des int-rts petits et ignobles, une grande strilit dimagination. Jexcepte le cas ola perscution aurait irrit ces hommes. Leffet de la perscution est dervolter contre ce quelle commande, et il peut arriver alors que deshommes sensibles, mais fiers, indigns dune religion quon leur impose,rejettent sans examen tout ce qui tient la religion ; mais cette exception,qui est de circonstance, ne change rien la thse gnrale.

    Je naurais pas mauvaise opinion dun homme clair, si on me leprsentait comme tranger au sentiment religieux ; mais un peuple, inca-pable de ce sentiment, me paratrait priv dune facult prcieuse, et dsh-rit par la nature. Si lon maccusait ici de ne pas dfinir dune manire assezprcise le sentiment religieux, je demanderais comment on dfinit avecprcision cette partie vague et profonde de nos sensations morales, qui parsa nature mme dfie tous les efforts du langage. Comment dfinirez-vouslimpression dune nuit obscure, dune antique fort, du vent qui gmit travers des ruines, ou sur des tombeaux, de locan qui se prolonge au-deldes regards ? Comment dfinirez-vous lmotion que vous causent leschants dOssian, lglise de Saint-Pierre, la mditation de la mort, lhar-monie des sons ou celle des formes ? Comment dfinirez-vous la rverie, cefrmissement intrieur de lme, o viennent se rassembler et comme seperdre, dans une confusion mystrieuse, toutes les puissances des sens et de

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    de Platon Benjamin Constant 225

  • la pense ? Il y a de la religion au fond de toutes ces choses.Tout ce qui estbeau, tout ce qui est intime, tout ce qui est noble, participe de la religion.

    Elle est le centre commun o se runissent au-dessus de laction dutemps, et de la porte du vice, toutes les ides de justice, damour, de libert,de piti, qui, dans ce monde dun jour, composent la dignit de lespcehumaine ; elle est la tradition permanente de tout ce qui est beau, grand etbon travers lavilissement et liniquit des sicles, la voix ternelle quirpond la vertu dans sa langue, lappel du prsent lavenir, de la terre auciel, le recours solennel de tous les opprims dans toutes les situations, ladernire esprance de linnocence quon immole et de la faiblesse que lonfoule aux pieds.

    Do vient donc que cette allie constante, cet appui ncessaire, cettelueur unique au milieu des tnbres qui nous environnent, a, dans tous lessicles, t en butte des attaques frquentes et acharnes ? Do vient quela classe qui sen est dclare lennemie a presque toujours t la plusclaire, la plus indpendante et la plus instruite ? cest quon a dnatur lareligion ; lon a poursuivi lhomme dans ce dernier asile, dans ce sanctuaireintime de son existence : la religion sest transforme entre les mains de lau-torit en institution menaante. Aprs avoir cr la plupart et les pluspoignantes de nos douleurs, le pouvoir a prtendu commander lhommejusque dans ses consolations. La religion dogmatique, puissance hostile etperscutrice, a voulu soumettre son joug limagination dans ses conjec-tures, et le cur dans ses besoins. Elle est devenue un flau plus terrible queceux quelle tait destine faire oublier.

    De l, dans tous les sicles o les hommes ont rclam leur indpen-dance morale, cette rsistance la religion, qui a paru dirige contre la plusdouce des affections, et qui ne ltait en effet que contre la plus oppressivedes tyrannies. Lintolrance, en plaant la force du ct de la foi, a plac lecourage du ct du doute : la fureur des croyants a exalt la vanit des incr-dules, et lhomme est arriv de la sorte se faire un mrite dun systmequil et naturellement d considrer comme un malheur. La perscutionprovoque la rsistance. Lautorit, menaant une opinion quelle quelle soit,excite la manifestation de cette opinion tous les esprits qui ont quelquevaleur. Il y a dans lhomme un principe de rvolte contre toute contrainte

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    Gense de la Tolrance 226

  • intellectuelle. Ce principe peut aller jusqu la fureur ; il peut tre la causede beaucoup de crimes ; mais il tient tout ce quil y a de noble au fond denotre me.

    Je me suis senti souvent frapp de tristesse et dtonnement en lisant lefameux Systme de la Nature1. Ce long acharnement dun vieillard fermerdevant lui tout avenir, cette inexplicable soif de la destruction, cette haineaveugle et presque froce contre une ide douce et consolante, me parais-saient un bizarre dlire ; mais je le concevais toutefois en me rappelant lesdangers dont lautorit entourait cet crivain. De tout temps on a troubl larflexion des hommes irrligieux : ils nont jamais eu le temps ou la libertde considrer loisir leur propre opinion ; elle a toujours t pour eux uneproprit quon voulait leur ravir : ils ont song moins lapprofondir qula justifier ou la dfendre. Mais laissez-les en paix : ils jetteront bientt untriste regard sur le monde, quils ont dpeupl de lintelligence et de labont suprmes ; ils stonneront eux-mmes de leur victoire : lagitation dela lutte, la soif de reconqurir le droit dexamen, toutes ces causes dexalta-tion ne les soutiendront plus ; leur imagination, nagure toute occupe dusuccs, se retournera dsuvre et comme dserte sur elle-mme ; ilsverront lhomme seul sur une terre qui doit lengloutir. Lunivers est sansvie : des gnrations passagres, fortuites, isoles, y paraissent, souffrent,meurent ; nul lien nexiste entre ces gnrations, dont le partage est ici ladouleur, plus loin le nant.Toute communication est rompue entre le pass,le prsent et lavenir : aucune voix ne se prolonge des races qui ne sont plusaux races vivantes, et la voix des races vivantes doit sabmer un jour dans lemme silence ternel. Qui ne sent que, si lincrdulit navait pas rencontrlintolrance, ce quil y a de dcourageant dans ce systme aurait agi surlme de ses sectateurs, de manire les retenir au moins dans lapathie etdans le silence ?

    Je le rpte. Aussi longtemps que lautorit laissera la religion parfaite-ment indpendante, nul naura intrt dattaquer la religion ; la pensemme nen viendra pas ; mais si lautorit prtend la dfendre, si elle veut

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    de Platon Benjamin Constant 227

    1. Le Systme de la Nature est luvre du baron dHolbach, (1723-1789), un des collaborateurs de lEncyclopdie.

  • surtout sen faire une allie, lindpendance intellectuelle ne tardera pas lattaquer.

    De quelque manire quun gouvernement intervienne dans ce qui arapport la religion, il fait du mal.

    Il fait du mal, lorsquil veut maintenir la religion contre lespritdexamen, car lautorit ne peut agir sur la conviction : elle nagit que surlintrt. En naccordant ses faveurs quaux hommes qui professent lesopinions consacres, que gagne-t-elle ? dcarter ceux qui avouent leurpense, ceux qui par consquent ont au moins de la franchise ; les autres, parun facile mensonge, savent luder ses prcautions ; elles atteignent leshommes scrupuleux, elles sont sans force contre ceux qui sont ou devien-nent corrompus.

    Quelles sont dailleurs les ressources dun gouvernement pour favoriserune opinion ? Confiera-t-il exclusivement ses sectateurs les fonctionsimportantes de ltat ? mais les individus repousss sirriteront de la prf-rence. Fera-t-il crire ou parler pour lopinion quil protge ? dautres cri-ront ou parleront dans un sens contraire. Restreindra-t-il la libert descrits, des paroles, de lloquence, du raisonnement, de lironie mme ou dela dclamation ? Le voil dans une carrire nouvelle : il ne soccupe plus favoriser ou convaincre, mais touffer ou punir ; pense-t-il que ses loispourront saisir toutes les nuances et se graduer en proportion ? Ses mesuresrpressives seront-elles douces ? on les bravera, elle ne feront quaigrir sansintimider. Seront-elles svres ? le voil perscuteur. Une fois sur cette penteglissante et rapide, il cherche en vain sarrter.

    Mais ses perscutions mmes, quel succs pourrait-il en esprer ? Aucunroi, que je pense, ne fut entour de plus de prestiges que Louis XIV.Lhonneur, la vanit, la mode, la mode toute-puissante, staient placs, sousson rgne, dans lobissance. Il prtait la religion lappui du trne et celuide son exemple. Il attachait le salut de son me au maintien des pratiquesles plus rigides, et il avait persuad ses courtisans que le salut de lme duroi tait dune particulire importance. Cependant, malgr sa sollicitudetoujours croissante, malgr laustrit dune vieille cour, malgr le souvenirde cinquante annes de gloire, le doute se glissa dans les esprits, mme avantsa mort. Nous voyons dans les mmoires du temps, des lettres interceptes,

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    Gense de la Tolrance 228

  • crites par des flatteurs assidus de Louis XIV, et offensantes galement, nousdit Mme de Maintenon, Dieu et au roi. Le roi mourut. Limpulsion philo-sophique renversa toutes les digues ; le raisonnement se ddommagea de lacontrainte quil avait impatiemment supporte, et le rsultat dune longuecompression fut lincrdulit pousse lexcs.

    Lautorit ne fait pas moins de mal et nest pas moins impuissante,lorsque, au milieu dun sicle sceptique, elle veut rtablir la religion. La reli-gion doit se rtablir seule par le besoin que lhomme en a ; et quand on lin-quite par des considrations trangres, on lempche de ressentir toute laforce de ce besoin. Lon dit, et je le pense, que la religion est dans la nature ;il ne faut donc pas couvrir sa voix par celle de lautorit. Lintervention desgouvernements pour la dfense de la religion, quand lopinion lui est dfa-vorable, a cet inconvnient particulier, que la religion est dfendue par deshommes qui ny croient pas. Les gouvernants sont soumis, comme lesgouverns, la marche des ides humaines ; lorsque le doute a pntr dansla partie claire dune nation, il se fait jour dans le gouvernement mme.Or, dans tous les temps, les opinions ou la vanit sont plus fortes que lesintrts. Cest en vain que les dpositaires de lautorit se disent quil est deleur avantage de favoriser la religion : ils peuvent dployer pour elle leurpuissance, mais ils ne sauraient sastreindre lui tmoigner des gards. Ilstrouvent quelque jouissance mettre le public dans la confidence de leurarrire-pense ; ils craindraient de paratre convaincus, de peur dtre prispour des dupes. Si leur premire phrase est consacre commander lacrdulit, la seconde est destine reconqurir pour eux les honneurs dudoute, et lon est mauvais missionnaire, quand on veut se placer au-dessusde sa propre profession de foi.

    Alors stablit cet axiome, quil faut une religion au peuple, axiome quiflatte la vanit de ceux qui le rptent, parce quen le rptant, ils se spa-rent de ce peuple auquel il faut une religion.

    Cet axiome est faux par lui-mme, en tant quil implique que la reli-gion est plus ncessaire aux classes laborieuses de la socit quaux classesoisives et opulentes. Si la religion est ncessaire, elle lest galement tousles hommes et tous les degrs dinstruction. Les crimes des classes pauvreset peu claires ont des caractres plus violents, plus terribles, mais plus

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    de Platon Benjamin Constant 229

  • faciles en mme temps dcouvrir et rprimer. La loi les entoure, elle lessaisit, elle les comprime aisment, parce que ces crimes la heurtent dunemanire directe. La corruption des classes suprieures se nuance, se diver-sifie, se drobe aux lois positives, se joue de leur esprit en ludant leursformes, leur oppose dailleurs le crdit, linfluence, le pouvoir.

    Raisonnement bizarre ! le pauvre ne peut rien ; il est environn den-traves ; il est garrott par des liens de toute espce ; il na ni protecteurs nisoutiens ; il peut commettre un crime isol ; mais tout sarme contre lui dsquil est coupable ; il ne trouve dans ses juges, tirs toujours dune classedennemis, aucun mnagement ; dans ses relations, impuissantes comme lui,aucune chance dimpunit ; sa conduite ninflue jamais sur le sort gnral dela socit dont il fait partie, et cest contre lui seul que vous voulez lagarantie mystrieuse de la religion ! Le riche, au contraire, est jug par sespairs, par ses allis ; par des hommes sur qui rejaillissent toujours plus oumoins les peines quils lui infligent. La socit lui prodigue ses secours :toutes les chances matrielles et morales sont pour lui, par leffet seul de larichesse : il peut influer au loin, il peut bouleverser ou corrompre ; et cestcet tre puissant et favoris que vous voulez affranchir du joug quil voussemble indispensable de faire peser sur un tre faible et dsarm !

    Je dis tout ceci dans lhypothse ordinaire, que la religion est surtoutprcieuse, comme fortifiant les lois pnales ; mais ce nest pas mon opinion.Je place la religion plus haut ; je ne la considre point comme le supplmentde la potence et de la roue. Il y a une morale commune fonde sur le calcul,sur lintrt, sur la sret, et qui peut la rigueur se passer de la religion.Elle peut sen passer dans le riche, parce quil rflchit ; dans le pauvre, parceque la loi lpouvante, et que dailleurs, ses occupations tant tracesdavance, lhabitude dun travail constant produit sur sa vie leffet de larflexion. Mais malheur au peuple qui na que cette morale commune !Cest pour crer une morale plus leve que la religion me semble dsi-rable : je linvoque, non pour rprimer les crimes grossiers, mais pour enno-blir toutes les vertus.

    Les dfenseurs de la religion croient souvent faire merveille en la repr-sentant surtout comme utile : que diraient-ils, si on leur dmontrait quilsrendent le plus mauvais service la religion ?

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    Gense de la Tolrance 230

  • De mme quen cherchant dans toutes les beauts de la nature un butpositif, un usage immdiat, une application la vie habituelle, on fltrit toutle charme de ce magnifique ensemble ; en prtant sans cesse la religion uneutilit vulgaire, on la met dans la dpendance de cette utilit. Elle na plusquun rang secondaire, elle ne parat plus quun moyen, et par l mme elleest avilie.

    Laxiome quil faut une religion au peuple est en outre tout ce quil y ade plus propre dtruire toute religion. Le peuple est averti, par un instinctassez sr, de ce qui se passe sur sa tte. La cause de cet instinct est la mme quecelle de la pntration des enfants, et de toutes les classes dpendantes. Leurintrt les claire sur la pense secrte de ceux qui disposent de leur destine.On compte trop sur la bonhomie du peuple, lorsquon espre quil croiralongtemps ce que ses chefs refusent de croire.Tout le fruit de leur artifice, cestque le peuple, qui les voit incrdules, se dtache de sa religion, sans savoirpourquoi. Ce que lon gagne en prohibant lexamen, cest dempcher lepeuple dtre clair, mais non dtre impie. Il devient impie par imitation ; iltraite la religion de chose niaise et de duperie, et chacun la renvoie ses inf-rieurs, qui, de leur ct, sempressent de la repousser encore plus bas. Elledescend ainsi chaque jour plus dgrade ; elle est moins menace lorsquonlattaque de toutes parts. Elle peut alors se rfugier au fond des mes sensibles.La vanit ne craint pas de faire preuve de sottise et de droger en la respectant.

    Qui le croirait ! lautorit fait du mal, mme lorsquelle veut soumettre sa juridication les principes de la tolrance ; car elle impose la tolrancedes formes positives et fixes qui sont contraires sa nature. La tolrance nestautre chose que la libert de tous les cultes prsents et futurs. LempereurJoseph II voulut tablir la tolrance, et libral dans ses vues, il commena parfaire dresser un vaste catalogue de toutes les opinions religieuses, professespar les sujets. Je ne sais combien furent enregistres, pour tre admises aubnfice de sa protection. Quarriva-t-il ? un culte quon avait oubli vint se montrer tout coup, et Joseph II, prince tolrant, lui dit quil tait venutrop tard. Les distes de Bohme furent perscuts, vu leur date, et lemonarque philosophe se mit la fois en hostilit contre le Brabant quirclamait la domination exclusive du catholicisme, et contre les malheureuxBohmiens, qui demandaient la libert de leur opinion.

    D e la l i b e rt re l i g i e u se

    de Platon Benjamin Constant 231

  • Cette tolrance limite renferme une singulire erreur. Limaginationseule peut satisfaire aux besoins de limagination. Quand, dans un empire,vous auriez tolr vingt religions, vous nauriez rien fait encore pour lessectateurs de la vingt et unime. Les gouvernements qui simaginent laisseraux gouverns une latitude convenable, en leur permettant de choisir entreun nombre fixe de croyances religieuses, ressemblent ce Franais qui,arriv dans une ville dAllemagne dont les habitants voulaient apprendrelitalien, leur donnait le choix entre le basque ou le bas-breton.

    Cette multitude des sectes dont on spouvante est ce quil y a pour lareligion de plus salutaire ; elle fait que la religion ne cesse pas dtre unsentiment pour devenir une simple forme, une habitude presque mca-nique, qui se combine avec tous les vices, et quelquefois avec tous lescrimes.

    Quand la religion dgnre de la sorte, elle perd toute son influence surla morale ; elle se loge, pour ainsi dire, dans une case des ttes humaines, oelle reste isole de tout le reste de lexistence. Nous voyons en Italie la messeprcder le meurtre, la confession le suivre, la pnitence labsoudre, etlhomme, ainsi dlivr du remords, se prparer des meurtres nouveaux.

    Rien nest plus simple. Pour empcher la subdivision des sectes, il fautempcher que lhomme ne rflchisse sur sa religion ; il faut donc empcherquil ne sen occupe ; il faut la rduire des symboles que lon rpte, despratiques que lon observe. Tout devient extrieur ; tout doit se faire sansexamen, tout se fait bientt par l mme sans intrt et sans attention.

    Je ne sais quels peuples mogols, astreints par leur culte des priresfrquentes, se sont persuads que ce quil y avait dagrable aux dieux, dansles prires, ctait que lair, frapp par le mouvement des lvres, leur prouvtsans cesse que lhomme soccupait deux. En consquence ces peuples ontinvent de petits moulins prires, qui, agitant lair dune certaine faon,entretiennent perptuellement le mouvement dsir ; et pendant que cesmoulins tournent, chacun, persuad que les dieux sont satisfaits, vaque sansinquitude ses affaires ou ses plaisirs. La religion, chez plus dune nationeuropenne, ma rappel souvent les petits moulins des peuples mogols.

    La multiplication des sectes a pour la morale un grand avantage.Toutesles sectes naissantes tendent se distinguer de celles dont elles se sparent

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    Gense de la Tolrance 232

  • par une morale plus scrupuleuse, et souvent aussi la secte qui voit soprerdans son sein une scission nouvelle, anime dune mulation recomman-dable, ne veut pas rester dans ce genre en arrire des novateurs. Ainsi lap-parition du protestantisme rforma les murs du clerg catholique. Si lau-torit ne se mlait point de la religion, les sectes se multiplieraient linfini :chaque congrgation nouvelle chercherait prouver la bont de sa doctrine,par la puret de ses murs : chaque congrgation dlaisse voudrait sedfendre avec les mmes armes. De l rsulterait une heureuse lutte o lonplacerait le succs dans une moralit plus austre : les murs samliore-raient sans efforts, par une impulsion naturelle et une honorable rivalit.Cest ce que lon peut remarquer en Amrique, et mme en cosse o latolrance est loin dtre parfaite, mais o cependant le presbytrianisme sestsubdivis en de nombreuses ramifications.

    Jusqu prsent la naissance des sectes, loin dtre accompagne de ceseffets salutaires, a presque toujours t marque par des troubles et par desmalheurs. Cest que lautorit sen est mle. sa voix, par son action indis-crte, les moindres dissemblances jusques alors innocentes et mme utilessont devenues des germes de discorde.

    Frdric-Guillaume, le pre du grand Frdric, tonn de ne pas voirrgner dans la religion de ses sujets la mme discipline que dans ses casernes,voulut un jour runir les luthriens et les rforms : il retrancha de leursformules respectives ce qui occasionnait leurs dissentiments et leur ordonnadtre daccord. Jusqualors ces deux sectes avaient vcu spares, mais dansune intelligence parfaite. Condamnes lunion, elles commencrentaussitt une guerre acharne, sattaqurent entre elles, et rsistrent lau-torit. la mort de son pre, Frdric II monta sur le trne ; il laissa toutesles opinions libres ; les deux sectes se combattirent sans attirer ses regards ;elles parlrent sans tre coutes : bientt elles perdirent lespoir du succset lirritation de la crainte ; elles se turent, les diffrences subsistrent, et lesdissensions furent apaises.

    En sopposant la multiplication des sectes, les gouvernements mcon-naissent leurs propres intrts. Quand les sectes sont trs nombreuses dansun pays, elles se contiennent mutuellement, et dispensent le souverain detransiger avec aucune delles. Quand il ny a quune secte dominante, le

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    de Platon Benjamin Constant 233

  • pouvoir est oblig de recourir mille moyens pour navoir rien encraindre. Quand il ny en a que deux ou trois, chacune tant assez formi-dable pour menacer les autres, il faut une surveillance, une rpression noninterrompue. Singulier expdient ! vous voulez, dites-vous, maintenir lapaix, et pour cet effet vous empchez les opinions de se subdiviser demanire partager les hommes en petites runions faibles ou impercepti-bles, et vous constituez trois ou quatre grands corps ennemis que vousmettez en prsence, et qui, grce aux soins que vous prenez de les conservernombreux et puissants, sont prts sattaquer au premier signal.

    Telles sont les consquences de lintolrance religieuse : mais lintol-rance irrligieuse nest pas moins funeste.

    Lautorit ne doit jamais proscrire une religion, mme quand elle lacroit dangereuse. Quelle punisse les actions coupables quune religion faitcommettre, non comme actions religieuses, mais comme actions coupables :elle parviendra facilement les rprimer. Si elle les attaquait comme reli-gieuses, elle en ferait un devoir, et si elle voulait remonter jusqu lopinionqui en est la source, elle sengagerait dans un labyrinthe de vexations etdiniquits, qui naurait plus de terme. Le seul moyen daffaiblir uneopinion, cest dtablir le libre examen. Or, qui dit examen libre, dit loi-gnement de toute espce dautorit, absence de toute intervention collec-tive : lexamen est essentiellement individuel.

    Pour que la perscution, qui naturellement rvolte les esprits et lesrattache la croyance perscute, parvienne au contraire dtruire cettecroyance, il faut dpraver les mes, et lon ne porte pas seulement atteinte la religion quon veut dtruire, mais tout sentiment de morale et de vertu.Pour persuader un homme de mpriser ou dabandonner un de sessemblables, malheureux cause dune opinion, pour lengager quitteraujourdhui la doctrine quil professait hier, parce que tout coup elle estmenace, il faut touffer en lui toute justice et toute fiert.

    Borner, comme on la fait souvent parmi nous, les mesures de rigueuraux ministres dune religion, cest tracer une limite illusoire. Ces mesuresatteignent bientt tous ceux qui professent la mme doctrine, et elles attei-gnent ensuite tous ceux qui plaignent le malheur des opprims. Quon neme dise pas, disait M. de Clermont-Tonnerre, en 1791, et lvnement a

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    Gense de la Tolrance 234

  • doublement justifi sa prdiction, quon ne me dise pas, quen poursuivant outrance les prtres quon appelle rfractaires, on teindra toute opposi-tion ; jespre le contraire, et je lespre par estime pour la nation franaise :car toute nation qui cde la force, en matire de conscience, est une nationtellement vile, tellement corrompue, que lon nen peut rien esprer ni enraison, ni en libert1.

    La superstition nest funeste que lorsquon la protge ou quon lamenace : ne lirritez pas par des injustices ; tez-lui seulement tout moyende nuire par des actions, elle deviendra dabord une passion innocente, etsteindra bientt, faute de pouvoir intresser par ses souffrances, oudominer par lalliance de lautorit.

    Erreur ou vrit, la pense de lhomme est sa proprit la plus sacre ;erreur ou vrit, les tyrans sont galement coupables lorsquils lattaquent.Celui qui proscrit au nom de la philosophie la superstition spculative, celuiqui proscrit au nom de Dieu la raison indpendante, mritent galementlexcration des hommes de bien.

    Quil me soit permis de citer encore, en finissant, M. de Clermont-Tonnerre. On ne laccusera pas de principes exagrs. Bien quami de lalibert, ou peut-tre parce quil tait ami de la libert, il fut presque toujoursrepouss des deux partis dans lassemble constituante ; il est mort victimede sa modration : son opinion, je pense, paratra de quelque poids. La reli-gion et ltat, disait-il, sont deux choses parfaitement distinctes, parfaite-ment spares, dont la runion ne peut que dnaturer lune et lautre.Lhomme a des relations avec son Crateur ; il se fait ou il reoit telles outelles ides sur ses relations ; on appelle ce systme dides : religion. La reli-gion de chacun est donc lopinion que chacun a de ses relations avec Dieu.Lopinion de chaque homme tant libre, il peut prendre ou ne pas prendretelle religion. Lopinion de la minorit ne peut jamais tre assujettie cellede la majorit ; aucune opinion ne peut donc tre commande par le pactesocial. La religion est de tous les temps, de tous les lieux, de tous les gouver-nements ; son sanctuaire est dans la conscience de lhomme, et la conscience

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    de Platon Benjamin Constant 235

    1. Rflexions sur le fanatisme, rimprimes dans les uvres compltes de Stanislas de Clermont-Tonnerre, Paris, an III, tome IV.

  • est la seule facult que lhomme ne puisse jamais sacrifier une conventionsociale. Le corps social ne doit commander aucun culte ; il nen doitrepousser aucun.

    Mais de ce que lautorit ne doit ni commander ni proscrire aucunculte, il nen rsulte point quelle ne doive pas les salarier ; et ici notre cons-titution est encore reste fidle aux vritables principes. Il nest pas bon demettre dans lhomme la religion aux prises avec lintrt pcuniaire. Obligerle citoyen payer directement celui qui est, en quelque sorte, son interprteauprs de Dieu quil adore, cest lui offrir la chance dun profit immdiat silrenonce sa croyance : cest lui rendre onreux des sentiments que lesdistractions du monde pour les uns, et ses travaux pour les autres, necombattent dj que trop. On a cru dire une chose philosophique, en affir-mant quil valait mieux dfricher un champ que payer un prtre ou btir untemple ; mais quest-ce que btir un temple, payer un prtre, sinon recon-natre quil existe un tre bon, juste et puissant, avec lequel on est bien aisedtre en communication ? Jaime que ltat dclare, en salariant, je ne dispas un clerg, mais les prtres de toutes les communions qui sont un peunombreuses, jaime, dis-je, que ltat dclare ainsi que cette communicationnest pas interrompue, et que la terre na pas reni le ciel.

    Les sectes naissantes nont pas besoin que la socit se charge de len-tretien de leurs prtres. Elles sont dans toute la ferveur dune opinion quicommence et dune conviction profonde. Mais ds quune secte estparvenue runir autour de ses autels un nombre un peu considrable demembres de lassociation gnrale, cette association doit salarier la nouvelleglise. En les salariant toutes, le fardeau devient gal pour tous, et au lieudtre un privilge, cest une charge commune et qui se rpartit galement.

    Il en est de la religion comme des grandes routes : jaime que ltat lesentretienne, pourvu quil laisse chacun le droit de prfrer les sentiers.

    B e n j a m i n C o n s t a n t

    Gense de la Tolrance 236

    BENJAMIN CONSTANT, uvres politiques de Benjamin Constant, avec introduction, notes etindex par Charles Louandre, Paris, 1874, p. 189-211.

  • IntroductionTolrance, le revif dune ide . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3

    PlatonApologie de Socrate . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15Les Lois, Livre V . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18

    Aristotethique de Nicomaque . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25La Politique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31

    SnqueDe la vie heureuse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33De la colre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35ptre XCV Lucilius . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38

    pictteEntretiens, Contre les gens disputeurs et brutaux . . . . . . . . . 44

    Grgoire de NazianzeDiscours, Sur la paix loccasion du retour des moines lunit 50

    Saint AugustinConfessions, Livres II-III, XIII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 60

    Nicolas de CuesLa paix de la foi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67

    de Platon Benjamin Constant 237

    T a b l ed e s m a t i r e s

  • rasmeOpinions dignes dun chrtien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77Les Batitudes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 83

    La BotieDiscours de la servitude volontaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 107

    MontaigneEssais, De la libert de conscience . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 114

    BrunoLexpulsion de la bte triomphante . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 119

    BaconEssais, De lunit du sentiment dans lglise chrtienne . . . . . 128

    GrotiusDu droit de la guerre et de la paix . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 134

    HobbesDe la religion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 143

    LockeEssai sur la tolrance . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 146Essai philosophique concernant lentendement humain . . . . . . . 159

    SpinozaTrait thologico-politique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 161

    Leibniz Des degrs dassentiment . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 171

    BayleCommentaire philosophique sur les paroles de Jsus-Christ : Contrains-les dentrer . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 176Rponse aux questions dun Provenal, La tolrance . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 181

    VoltairePome sur la loi naturelle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 184Trait sur la tolrance Si lintolrance a t enseigne par Jsus-Christ . . . . . . . . . . 187

    HumeRflexions sur les passions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 191

  • KantProjet de paix perptuelle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 196Fondements de la mtaphysique des murs . . . . . . . . . . . . . . . 207

    LessingDe lducation du genre humain . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 212

    ConstantDe la libert religieuse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 221

  • Gense de la

    tolrance de Platon Benjamin Constant

    Anthologie de textesChoix et prsentation

    par Lidia Denkova

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    enko

    vaComment vivre avec les autres ? cette question ancienne

    et qui reste plus que jamais dactualit, cette anthologie propose

    des lments de rponse sous la forme de textes reprsentatifs

    qui schelonnent sur plus de vingt sicles. Ils touchent des

    aspects trs varis de la tolrance et privilgient, sans prtendre

    lexhaustivit, la rflexion europenne de lAntiquit au

    XIXe sicle. Ce florilge sest donn en effet pour axe directeur

    la pense classique, porteuse par excellence des thmes thiques.

    Il espre ainsi contribuer clairer la gense et le sens de cette

    notion complexe quest la tolrance lheure o celle-ci est

    de plus en plus reconnue par la communaut internationale

    comme une des valeurs fondamentales de la diversit culturelle

    et du dialogue entre toutes les civilisations.

    L. D.

    Lidia Denkova, philosophe bulgare, matre de confrences la NouvelleUniversit Bulgare de Sofia, o elle enseigne lhistoire compare des religions, a publi notamment trois anthologies critiques en bulgare :La tolrance (1995), Philosophie du conte merveilleux (1996)et Lros philosophique, Les grands textes de lamour platonicien(1999). Outre de nombreux articles et tudes, elle a publi une dizaine de traductions dauteurs anciens et modernes, entre autres Nicolas de Cues,Lon Tolsto,Vladimir Soloviev, Mircea Eliade, Roland Barthes et Michel Serres. A

    ntho

    logie

    de tex

    tes

    Table des matires

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