Conquérir l'espace

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    21-Jul-2016

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Mmoire de DNSEP 2015

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  • Conqurir lespace

    Emmanuel Espinasse

    Bande dessine et tridimensionnalit

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  • Conqurir l espace

  • cole Europenne Suprieure de limage dAngoulme Mmoire de DNSEP, option Art, mention Bande dessine

    2014-2015

  • Emmanuel Espinasse

    Conqurir lespace

    Bande dessine et tridimensionnalit

  • 6U ne envie despace, de schapper de la case, de confrontation au monde ; une envie de raconter, mais chelle 1 ; une envie de bande dessine taille humaine. Lenvie sest installe, assez lentement pour quil me soit impossible den discerner lorigine, jusqu devenir quelque chose qui tient de lobsession, un filtre travers lequel tout prend un sens et une dimension nouvelle. Petit petit, cest devenu une angoisse : voir se formuler ce genre dvidence, ctait raliser quil allait falloir sy confron-ter, intellectuellement et plastiquement. Et cest l que lcriture et la recherche trouvent leur place. Ce m-moire me permet de remettre plus tard la concrtisa-tion dune image entraperue, qui a toutes les chances de svanouir une fois le pinceau tremp dans lencre.

    Aprs rflexion, il me semble que cette ncessit de faire de la bande dessine dans lespace me vient de deux paysages : le premier, cest celui du souvenir et de lintime ; le second, cest le champ actuel de la bande

    dessine, qui sinscrit dans celui, plus vaste et peut-tre plus profondment labour, de lart contemporain.

    Je ne crois pas avoir fait de BD, enfant. Bien sr, mes lectures avides dans ce domaine ont im-prgn ma faon de dessiner et aliment mon imagi-nation, mais mes influences se rvlaient surtout par les stigmates quelles laissaient (bulles, thmatiques, personnages) plutt que par de relles tentatives de mapproprier les structures du rcit squentiel tel quil est habituellement reconnu, sous forme de planches ou de succession de cases. Cependant, jai de vives rminiscences dautres formes de rcits, que jappel-lerais aujourdhui bandes dessines. Raliss quatre mains avec mon ami L., ces parcours en dessin taient le pendant graphique des jeux dextrieur au cours des-quels la cour de rcration devenait un terrain sem dembches virtuelles, seulement franchissables par la ralisation dexploits physiques tout aussi imaginaires. Sur la surface du papier, nous tracions une ligne, la fois celle de reprsentation du sol et celle du sens de

  • 7lecture de lhistoire, sur laquelle voluaient nos avatars (nous tions invariablement les seuls protagonistes du rcit). Nous dessinions et nous racontions lhistoire quatre mains, en improvisant les preuves que nous devions surmonter fosss, piges et obstacles en tous genres mesure que nous dcouvrions et construi-sions ensemble lespace de la feuille. Ces exercices laissent entrevoir de multiples contraintes exploiter au sein dune pratique adulte de la bande dessine : improvisation collaborative, narration orale, rcit inte-ractif. Pour lors, cest la multiplicit de notre implica-tion dans lexercice qui me fascine nous tions simul-tanment narrateurs, dessinateurs, acteurs et lecteurs de ces histoires ainsi que la conception de lespace quil implique. Cette envie de concevoir une narration tri-dimensionnelle, un rcit exprimenter physiquement par lexploration de lespace, elle viendrait de l.

    videmment, le contexte contemporain de la bande dessine mincite revisiter ces expriences enfantines sur le plan de la proposition artistique.

    Depuis quelques dizaines dannes, le mdium sest vu lobjet dune controverse, encore dactualit, quant son inscription dans le champ artistique, ainsi que de profondes mutations dans ses pratiques ; tout cela a conduit brouiller les frontires de la bande dessine, confronte de nouveaux modes dexistence, de nou-velles problmatiques. En parallle se sont multiplies les tudes analytiques et smiologiques cherchant en proposer diffrentes dfinitions, comme si, face aux inquitudes que font planer ces bouleversements, il fal-lait essentialiser la bande dessine, instaurer des cadres normatifs permettant de la manipuler et de lapprhen-der. Toutes essentielles et passionnantes que soient ces tudes, il en va du rle de lartiste, selon moi, de pro-poser des pratiques singulires, dexploiter et de trans-former les codes de son mdium, de labtardir plus encore et daffirmer : a, cest de la bande dessine. Cest cette affirmation que les artistes de la bande dessine nont eu de cesse dexprimer depuis la fin du XXme sicle, par leurs productions plastiques et tho-riques. En semparant de nouvelles formes plastiques,

  • 8de nouveaux objets et thmatiques, et de nouveaux publics, les acteurs de la bande dessine auteurs, col-lectifs, maison dditions, etc. ont permis de lriger comme mdium, et non plus seulement comme genre : la bande dessine nest pas une sous-littrature pour enfant, elle ne se limite pas au rcit daventures. Au contraire, cest un langage, un outils discursif, qui se dmarque par sa pluralit, sa complexit et sa capacit se rinventer. Ces diffrentes mutations se sont cris-tallises autour de structures comme lAssociation, fon-de en 1990, qui sest vue le lieu de regroupement dune gnration dauteurs particulirement concerne par la place concde jusqualors la bande dessine dans le champ de la culture. Il sagissait pour eux, comme pour les gnrations actuelles et futures, de dfinir leurs propres conditions dexistence, sans avoir se confor-mer des codes et des formats compltement trangers leurs pratiques. Jean-Christophe Menu, co-fondateur de lAssociation et rdacteur dune thse1 sur la bande dessine dont il sera maintes fois question ici, parle

    (1) Jean-Christophe Menu, La bande dessine et son double, lAssociation, 2011

    davant-gardes pour dsigner ces nouvelles pratiques, ces doubles. Ainsi, les artistes ont commenc inves-tir lcriture de soi, le journalisme, labstraction, sortir du strict cadre ditorial, etc. Certaines structures mer-gent autour de production de discours auto-rflexifs (je pense notamment lOUvroir de BAnde dessine POtentielle), cest--dire de pratiques prenant comme objet le langage mme de la bande dessine.

    La dmocratisation de linformatique dans les annes 90 a galement permis lavnement dimpor-tantes mutations pour la bande dessine, au niveau esthtique, mais aussi structurel. Des auteurs comme lamricain Scott Mc Cloud se sont trs vite empars des outils numriques pour exprimenter sur le langage mme de la bande dessine, en dveloppant de nou-veaux dispositifs et de nouvelles mcaniques de lecture, impossibles sur les supports papier. Ce large mouve-ment dappropriation de lenvironnement virtuel me semble tre rvlateur de la capacit des artistes de la bande dessine sortir des cadres tablis, remettre en

  • 9question les vidences associes leur mdium. Avec linformatique vient naturellement la question du web, qui est lui aussi le lieu de nombreuses exprimenta-tions du fait des innombrables possibilits techniques quil apporte : hypertextualit, architectures en arbores-cences, transmdialit2 sont autant de moyens pour les auteurs dexplorer et dinvestir lespace dinternet.

    Alors, ceux que lide dune bande dessine spatiale rendrait sceptiques, je rpondrais que la bande dessine a dj prouv quelle navait pas une forme dexistence, quelle ntait pas attache un objet, mais que, comme toute forme artistique, elle tendait mul-tiplier ses conditions dexistence. Aujourdhui, il est communment admis que la peinture ne se limite pas un objet biplan, emprisonn dans les limites du cadre. Elle sest redfinie comme une matire inscrite dans

    (2) Hypertextualit : systme de navigation par liens hypertextes

    Architectures en arborescences : formes dorganisation de site web ramifications multiples

    Transmdialit : phnomne culturel qui tend la mixit des mdias (vido, son, image, etc.) et aux passages des uns aux autres au sein dun mme projet.

    lespace, avec Supports/Surfaces, et mme comme un objet sculptural, avec le mouvement Shaped Canvas, ou des artistes comme Lucio Fontana (fondateur du Spatialisme). Il en va de mme pour la bande dessine. Il me semble que la tridimensionnalit fait partie des nouvelles frontires que sapprte, et commence dj, franchir la bande dessine.

    En ralit, cette transition a dbut dans un cer-tain sens il y a une quarantaine dannes, avec lappa-rition et la multiplication des expositions de bande dessine. Cette introduction dans le milieu musal fait videmment partie intgrante de la question qui mintresse dans ce mmoire, aussi jy consacrerai un premier chapitre. Cependant, je suis convaincu que la bande dessine a d sacrifier une partie de son essence pour entrer dans le muse, puisquelle y a pntr avant tout en tant quobjet culturel, au dtriment de certaines de ses proprits qui en font une forme artistique et un langage en soi. De fait, confronter la bande dessine la spatialit soulve de nombreuses problmatiques dans

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    les mcaniques mme de sa rception. Peut-on conci-lier lecture et espace ? Cest la question sur laquelle je me pencherai dans un second chapitre. Pour clore ma rflexion, jaimerais tudier les caractristiques intrin-sques de la bande dessine qui la relient la notion despace, en mappuyant sur un certain nombre de dis-positifs dartistes.

  • Exposer la bandedessine

    I

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    1. Lexposition :

    un nouveL espace pour

    La bande dessine

    J ai voqu la controverse dont a t victime la bande dessine par rapport sa lgitimit revendiquer le statut de forme artistique. Aujourdhui, les termes de 9e Art ou dArt squentiel se sont largement rpandus, mais ils recouvrent un lent cheminement vers la reconnaissance de la bande dessi-ne, et occultent un dbat encore dactualit : la bande dessine doit-elle tre considre comme un art mineur ou majeur ? Je pense que son profond ancrage dans la culture populaire a largement favoris lmergence de ces questions. Cest dailleurs en rponse au