Cours Indiens

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    15-Jul-2015

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LIndien dans les socits hispano-amricaines coloniales.

Pourquoi ce thme ? Dun point de vue conomique et social, je voudrais essayer de vous faire comprendre ce que cest quune socit coloniale, ce que cela signifie au quotidien qutre domin. En Amrique latine lpoque coloniale, on avait un type doppression trs diffrent dune oppression de type social, comme celle des ouvriers dans les socits capitalistes, ou religieux, comme celle des juifs dans les socits chrtiennes ou musulmanes : je voudrais souligner la diffrence. Jessaierai aussi de montrer comment les Indiens ont ragi loppression, de la rsistance frontale au suicide et la ngation de soi, en passant par toutes les adaptations possibles et imaginables. Dun point de vue culturel, je vais essayer de poser la question de ce qui demeure et de ce qui change. Je cde la parole Serge Gruzinski : Comment nat, se transforme et dprit une culture ? Comment produit-on et reproduit-on un environnement crdible dans des situations o des bouleversements politiques et sociaux, o les disparits des modes de vie et de pense, o les crises dmographiques semblent avoir atteint des seuils ingals ? Comment, plus gnralement, des individus et des groupes construisent-ils et vivent-ils leur rapport au rel dans une socit branle par une domination extrieure sans prcdent ? Ce sont des questions quon ne peut manquer de se poser parcourir le terrain prodigieux que constitue le Mexique conquis et domin par les Espagnols du XVIe au XVIIIe sicle. Non pour tancher une soif dexotisme et darchasme qui na rien de commun avec la dmarche historique et anthropologique, mais pour mieux comprendre ce qua pu signifier lexpansion en Amrique de lOccident moderne . La rflexion cherche[ra] moins pntrer les mondes indignes pour en exhumer une authenticit miraculeusement prserve ou irrmdiablement perdue qu prendre la mesure sur trois sicles dun processus doccidentalisation en effet, lhistoire que je vais vous raconter est bien, pour lessentiel, celle dune occidentalisation, y compris dans le cadre des (sub)cultures qui se revendiquent aujourdhui encore comme indignes. Si toute tradition recouvre une reconstitution et une dperdition de tous les instants (Gruzinski), ce quil y a dindien aujourdhui en Amrique latine est bien ce qui a merg dune catastrophe dune ampleur et dune soudainet sans pareilles dans lhistoire : mais il ne faut pas oublier que nous sommes tous le rsultat de destructions successives que nous reste-t-il des Gaulois ? De nos anctres qui peuplaient la France avant les Gaulois ?

Jean-Pierre Minaudier. Lyce La Bruyre, Versailles, fvrier 14, 2012.

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Rupture irrmdiable, car on ne sait mme pas avec quoi on a rompu 1. LIndien nest plus aujourdhui ce quil tait en 1492 : il est aujourdhui parmi les plus chrtiens des Amricains, ses costumes traditionnels sont souvent aussi rcents que pittoresques. Les cultures indiennes daujourdhui ne sont quen continuit trs partielle avec celles davant 1492, ne serait-ce que parce que tout ce qui tait culture urbaine, raffine, nobiliaire, a disparu corps et biens (ne restent que des paysans pauvres) ; elles sont le fruit de synthses labores lpoque coloniale et par la suite, et leur vident conservatisme actuel nest pas entirement fait dhritages prcolombiens : bref, mme lidentit indigne est issue de la Conqute. Cela commence du reste par ce mot d indigne ou d Indien , issu dune erreur gographique commise par les premiers conqurants : par dfinition, il ne pouvait y avoir de mot quivalent dans les langues dAmrique avant 1492, car les populations de ce continent navaient alors se dfinir ni par rapport des non-Amricains, ni par opposition des Croles , des mtis , des Blancs et des Noirs , et car elles navaient aucune conscience globale delles-mmes : les diffrentes ethnies ou groupes dethnies taient spares par des gouffres infranchissables au niveau des modes de vie (sdentaires contre nomades notamment) et des valeurs, et se vouaient des haines inexpiables. Lide dun peuple indien solidaire face aux agressions est par dfinition plus rcente en ralit, elle date essentiellement des indignismes du XXe sicle2. Quest-ce quune identit, du reste ? Le cas de lquateur contemporain est rvlateur des diffrentes dfinitions quon peut donner du concept d identit indienne , ou plutt de plusieurs dimensions de cette identit qui ne correspondent que trs partiellement entre elles3 : - selon une dfinition raciste, gntico-physique, environ 90% des1 2

G. Hyvernaud, Leur terre et leurs morts , in Lettre anonyme. Jappelle indignisme lensemble des idologies qui, depuis 1920 environ, ont invers le mpris sculaire des Blancs et des mtis pour les Indiens, et ont au contraire valoris positivement lindianit. Ces idologies vont de pair avec un regret de la Conqute, perue comme une catastrophe, et de ses consquences, perues comme essentiellement ngatives, et avec la revendication dune continuit (souvent imaginaire) avec le pass prcolombien, une nostalgie de ce pass (idalis) et parfois mme un programme de retour ce pass. Ce qui saccompagne parfois, notamment chez les intellectuels indignistes blancs ou mtis, dun mpris de soi (ou dune schizophrnie quant sa part blanche : on entend des gens qui ont manifestement du sang blanc dire les Espagnols nous ont conquis !). Dans certains cas extrmes comme la gurilla du Sentier Lumineux au Prou dans les annes 1980, il sagissait carrment dexpulser tous les non-Indiens du pays Lindignisme sest teint de socialisme marxisant dans les annes 1960-1970 (ctait la mode), avec des relectures assez saugrenues du pass prcolombien (il fut question du communisme primitif des Incas ou de lutopie communiste des rductions jsuites du Paraguay), mais cest un accident de lhistoire : lindignisme est structurellement bien plus proche des nationalismes europens, voire dun certain racisme europen invers (vous pouvez lire ce propos le livre de Mario Vargas Llosa sur lcrivain pruvien Arguedas, cit plus bas en note). Enfin, il faut signaler quen gnral lindignisme est une idologie de la classe moyenne blanche et mtisse, ainsi que de lintelligentsia qui gnralement est blanche, bien plus que des Indiens eux-mmes, gnralement peu politiss et toujours en retard dune modernisation intellectuelle comme jessaierai de le montrer. 3 Le passage qui suit sinspire, en partie de mmoire, dun article de The Economist paru vers 2005.

Jean-Pierre Minaudier. Lyce La Bruyre, Versailles, fvrier 14, 2012.

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quatoriens ont du sang indien et a se voit (mais selon une dfinition raciste radicale, o lIndien est celui qui a 100% de sang indien, presque personne nest indien en quateur) ; - selon une dfinition par le mode de vie paysan traditionnel, envrion 50% des quatoriens sont indiens (mais leurs techniques agricoles archaques ne sont pas toutes trs prcolombiennes, dans pas mal de cas on a plutt limpression dtre en Espagne au XIXe sicle) ; - il ny a plus vraiment en quateur de dfinition juridique de lIndien, cest--dire que les quatoriens nont pas la mention Indien , Blanc ou mtis inscrite sur leur carte didentit, avec des obligations et des privilges affrents mais ce fut le cas lpoque coloniale, et encore aujourdhui les non-Indiens jouissent de nombreux privilges de fait4. Je nai pas trouv de chiffres prcis : on peut estimer que 25 30% des quatoriens ressortent juridiquement dune communaut indienne, mais ils perdent leur lien juridique avec elle quand ils sinstallent en ville (les communauts indiennes sont toutes des villages ou des morceaux de villages, sauf dans le cas particulier des ethnies nomades dAmazonie) ; - tout le monde ne parle pas de langues indiennes dans les communauts indiennes, et par ailleurs il y a des indianophones hors des communauts. Selon une dfinition par la langue on tombe 17% de la population (selon le site Ethnologue), un pourcentage en baisse rapide depuis une gnration ; - enfin, il y a le critre le moins discutable, celui de lauto-dfinition :4

Cela dit, depuis quelques dcennies la plupart des pays dAmrique Latine reconnaisseent officiellement les communauts indiennes avec leurs autorits propres, et leur accordent un statut qui les protge un peu. De ce fait, on peut parler dun retour une dfinition juridique de lIndien. En Colombie, tout sest jou au dbut des annes 1990, lorsque les gens ont eu se dclarer indiens, noirs ou autres dans le cadre de la mise en place de nouvelles institutions en 1993. Aujourdhui, pour la premire fois depuis 500 ans il peut tre rentable dtre Indien dans ce pays, : ainsi il y a des quotas en leur faveur dans les universits, et les tudes suprieures leur sont gratuites attention quand mme : ces quelques privilges nannulent pas les discriminations socioconomiques, qui subsistent. Dans la partie andine du dpartement colombien de Nario, que je connais bien, tout le monde est gntiquement mtis, plus personne ne parle une langue indienne depuis le XVIII e sicle et tout le monde pratique le mme type dagriculture, mais de petits resguardos (rserves) indiens ont survcu depuis lpoque coloniale avant dtre rofficialiss en 1991. On se bouscule dsormais pour tre inscrit dans un de ces resguardos, dautant quils monopolisent lattention des ONG trangres (et laide financire qui va avec) : la proportion dIndiens au sens juridique remonte donc, elle est dsormais non ngligeable (5% ?), mais cest un phnomne tout rcent et passablement artificiel (un certain nombre de ces nouveaux Indiens sont des imposteurs purs et simples !) qui ne signifie pas rupture avec les valeurs et les usages de la socit mtisse dominante : lexception de quelques militants qui tentent de se reconstruire une identit indienne en grande partie importe du Prou faute de matriel local, les no-Indiens du sud de la Colombie, imposteurs ou non, ne manifestent aucune indianit particulire dans leur existence quotidienne. La proportion dIndiens au sens gntique et linguistique est toujou