croyances comestibles et populaires

  • Published on
    05-Jan-2017

  • View
    218

  • Download
    0

Embed Size (px)

Transcript

<ul><li><p>Courrier de l'environnement de l'INRA n42, fvrier 2001 61</p><p>croyances comestibleset populaires</p><p>par Jean-Paul Branlard36, rue Rivay, bt. B, 92300 Levallois-Perret</p><p>JPBranlard@aol. com</p><p>Au cours de l'Histoire, de nombreuses croyances populaires accompagnent notre alimentation ;le droit y met parfois son nez pour rguler les pratiques.Dcouverte ce croisement de la magie, de la plante, de l'aliment et du droit...</p><p>Depuis le succs d'Astrix le Gaulois, nul n'ignore plus l'importance de la potion magique.Des comestibles sont dous de pouvoirs extraordinaires et employs comme tels dans descirconstances exceptionnelles. Pline reconnat l'uf le pouvoir d'arrter les incendies. Marc de cafet blanc d'uf dlivrent des messages aux sibylles de tout ordre qui savent les interprter. Parcequ'elles cartent les sorciers, des plantes comme l'ail se cultivent prs de l'habitation ; y semer dupersil entranerait bien entendu la mort du matre. Il y a aussi ce que l'on peut appeler des nomsprdestins, avec des concidences stupfiantes : le bolet ros (fausse oronge), un champignon,provoque l'excitation sexuelle !</p><p>La prparation culinaire requiert galement prudence et rituel. Paroles et tours de main font partieintgrante de la recette magique, tantt pour carter le mal, tantt pour se concilier le bien. Fairel'andouille exige patience, propret, minutie... tche traditionnellement rserve aux femmes dont ons'assure qu'elles ne sont pas en priode d'indisposition -ce qui pourrait gter le produit. Tenir unepice d'argent pendant que l'on fait sauter sa crpe ou tremper son alliance dans la pte, comme lefont les pouses dans les rgions du Nord, assure argent et bonheur l'anne durant.Le repas lui-mme obit des rites magiques, notamment partir de gestes obligatoires ou interdits.Au dbut du repas, on doit tracer une croix sur le pain avant de l'entamer et l'on se garde d'offrir auxinvits le quignon dans lequel le diable aurait pu se rfugier et on ne pose pas le pain l'envers. Aucours du repas, dans toutes les rgions, apparat la crainte de la mise en Cne du treize table . Enfin de repas, on ne croise pas ses couverts et on crase les coquille des oeufs que l'on vient de manger.Chaque menace dclenche une parade, un rite conjuratoire : en jetant une pince de sel par-dessus sonpaule, on empche le malheur qui rsulterait de la salire renverse (cette superstition remonterait autemps des gyptiens, puis des Romains : quand ils avaient pris une ville, ils la rasaient et rpandaientdu sel sur le site pour empcher toute vgtation de repousser).</p><p>Ces pratiques font partie du bagage mental. Elles voyagent toujours dans nos consciences. Ellesdonnent l'homme l'illusion de contrler les vnements de sa vie.Le droit n'y prte aucune attention : il ignore les effets magiques de la reprsentation des aliments etce n'est qu'avec la mise en danger du mangeur que se font sentir les effets juridiques de la rpression.</p><p>Repris de la Garance voyageuse n52, avec l'aimable autorisation de la revue</p></li><li><p>62 Courrier de l'environnement de l'INRA n42, fvrier 2001</p><p>Les effets magiques de la reprsentation</p><p>Selon les premiers anthropologues, les lois de la magie sympathique constituent les principes debase de la pense dans les cultures primitives . Des lambeaux surnagent et influent sur notrealimentation. En consommant l'aliment, nous le faisons devenir partie de nous. Du mme coup, nousabsorbons ses caractristiques imaginaires, rputes alors devenir les ntres. Par une sympathiesecrte , elles nous transforment de l'intrieur avec des consquences concrtes mais diffrentesselon la magie de contagion ou la magie par similarit.</p><p>La loi de contagion. Dans la pense magique, si deux entits entrent en contact, ne serait-ce qu'uneseule fois, il y a transfert de proprits de l'une l'autre. Cet change s'opre dans un temps trs brefet devient dfinitif. Les choses continuent agir l'une sur l'autre alors mme qu'elles cessent de setoucher. La forme la plus rpandue est dite interpersonnelle : par le contact avec un aliment, soit enle cuisinant ou simplement en le touchant, une personne peut y faire pntrer son essence (proprits,intentions...). Ainsi, durant des sicles, un peu partout en Europe, pour attirer les hommes, lesjouvencelles ont utilis le pain de nielle, une relique de la magie naturelle, un philtre interdit . Ils'agit d'une petite galette : la fille presse la pte contre son sexe pour la mouler avant de la cuire aufour et de l'offrir au galant qui tombe amoureux de la belle - c'est simple, pas cher et fait maison. Leplus souvent, les effets du principe de contigut sont ngatifs. Dans l'hindouisme indien, unenourriture prpare - donc touche - par quelqu'un d'une caste infrieure est interdite, car considrecomme pollue.</p><p>La loi de similitude. On devient ce que l'on mange. Dans la pense magique, la personne acquiert lesproprits des aliments qu'elle ingre. Les vgtaux, plus particulirement ceux consomms crus, enphase de germination, sont tenus pour vivants par les vgtariens : leur ingestion amliore la santet prolonge la vie. Prcisment, faute de pouvoir fcondant, le pollen - poussire des tamines que labutineuse triture avec sa salive - ne peut s'tiqueter aliment vivant et le Service des fraudes ajoute :il ne peut se vanter d'effets spectaculaires , ce qui appelle trop l'imagination du consommateur enlui laissant supposer toutes sortes de vertus. Selon le mme principe, les abeilles qui ont butin desfleurs pouvant exciter le dsir sexuel, tel le jasmin, fabriquent un miel aux vertus semblables. Celapeut expliquer la rputation d'aphrodisiaque du miel grec du mont Hymette qu'embaument lamarjolaine et le myrte, plantes prfres d'Aphrodite.</p><p>Dans cette ligne, la Cour de Paris condamne pour publicit trompeuse la vente de plantes vivantesstabilises ayant subi un traitement de conglation et de dessiccation.Dvorer un roman se dit au figur pour le lire trs rapidement, avec avidit, tant il est passionnant.Mais il y a une autre manire, plus singulire, de se nourrir. D'aprs Augier de Busbecq, les Tataresavaient coutume de manger les livres dans l'espoir de s'assimiler ainsi toute la science qui s'y trouvaitcontenue.</p><p>Mais il ne dit pas si cette mthode toute particulire d'tudier donne de bons rsultats. vrai dire, ellen'est pas absolument originale ; ne disait-on pas, jadis, aux coliers, par manire de plaisanterie, que lemeilleur moyen de se mettre dans la tte une belle sentence, une sage maxime, tait de la transcriresur un morceau de pain chanter - pain azyme - et d'avaler le tout, le soir, avant de se coucher. EnEspagne, les neules, sortes d'oublis, appeles suplicaciones en castillan, avaient l'origine laforme d'une grosse hostie et comportaient des textes : les manger permettait de raliser le vu qu'ellescomportaient, de le rendre plausible. On inscrit au mme registre le rituel de dlivrance des possds(fins) en Tunisie profonde : l'endiabl avale un papier sur lequel est crite l'incantation ; on peut aussicoucher la formule sur une galette d'orge qu' il ingre.</p></li><li><p>64 Courrier de l'environnement de l'INRA n42, fvrier 2001</p><p>Les effets juridiques de la rpression</p><p>Dans le gigantesque libre-service de la plante, les hommes se sont servis sans doute par hasard, peut-tre par instinct, parfois par erreur, toujours par observation. C'est dans le domaine des aliments quel'imaginaire, le magique, est demeur le plus prsent, le plus inquitant aussi. Le droit ne pouvait fairel'impasse sur cette ralit : tantt, pour le bien des mangeurs, il rgente la consommation mme del'aliment, tantt, pour lutter contre le mal, il rprime l'utilisation qui en est faite.</p><p>Un droit pour le bien. En rgimentant le contenu des assiettes, la norme marque l'ambition dulgislateur vouloir exercer un contrle bienfaisant pour les mes et les corps.L'aliment condamn pour sauvegarder les mes. Le corps est travers de correspondances, ilreproduit la nature l'identique. La magie de similitude tablit une relation entre l'apparence del'aliment et les effets qu'il transfre sur celui qui le consomme. Ds l'poque romaine s'chafaude lathorie des signatures : toute plante reprsente extrieurement un organe humain et correspond autraitement de la maladie de cet organe. Ce qui a la forme de la tte est bon pour la tte. Si l'on frottedes hmorrodes avec un oignon, le mal se dessche, lit-on dans La Magie Rurale ! Louis XV faitmanger des animelles (testicules de bliers) Madame de Pompadour qui il reproche sa trop grandefroideur : l'opothrapie1 tait ne.</p><p>// tait une fve... En forme d'embryon, la fve passait autrefois pour germer sous l'influence de lalune croissante, traditionnellement favorable aux naissances masculines. Une fois pele - dbarrassede sa robe -, la graine ressemble un petit rognon. Aussi, en vertu d'une analogie magique, l'utilise-t-on encore au X V I I I e sicle pour soigner de multiples affections des testicules et, par extension, toutesles maladies vnriennes. Il est piquant d'observer que la graine nourricire fut considr la foiscomme remde et incitation l'amour. On lui prte de remarquables proprits chauffantes . GuyCiterne rapporte, dans Miracles et religion populaire, que, si les garons de la rgion dijonnaisevoulaient dnoncer la trop grande froideur d'une fille, ils accrochaient sa fentre un bouquet defves. Par ce message, ils lui signifiaient qu'elle aurait bien besoin d'en user. Dans maintes rgions, ondit malicieusement d'une femme enceinte qu'elle a mang de la soupe de fves . Mais la flatulentelgumineuse ne ballonne pas seulement, elle a galement la rputation de provoquer des songes. C'estdepuis l'Antiquit que la fve passe pour mousser les sens et aussi pour donner des songes ; c'estpourquoi la doctrine de Pythagore en condamnait dj l'usage (Pline l'Ancien, Histoire naturelle).Chez les Arabes, au IF sicle de l'hgire2, un Ibn Qutayba affirme, en citant d'ailleurs un mdecin del'Antiquit, que la consommation des fves provoque des rves tellement embrouills que personnen'est en mesure de les interprter.</p><p>Comme de tels rves risquent d'tre rotiques et de troubler le recueillement, nombre de couventsmdivaux interdisent qu'on s'en nourrisse. Pour sauvegarder les mes, une lgislation interne l'glise retire de la ration le grain du diable . Dj, dans les temps anciens, les vents - mystiques avant de devenir triviaux - produits par ce fruit arogastrique amnent en rglementer laconsommation : les antiques flamines (prtres romains au souffle sacr) prohibent ces graines de leurnourriture, s'interdisant mme de les nommer. La rgle monastique participe l'entreprise normativevisant rformer radicalement les choix et les conduites alimentaires. Saint Jrme, par exemple,dfend expressment l'usage des fves aux moniales. L'interdiction vise surtout les femmes ; voyez laleon des proverbes : Quand les fves sont en vigueur, les femmes sont folles (en chaleur !).Beaucoup plus tard, la Cour de cassation condamnera sans tat d'me un parfum magique auprtendu pouvoir d'veiller, susciter, augmenter et entretenir l'amour. Le charlatan n'avait sans</p><p>1 Opothrapie : n.f., emploi thrapeutique d'organes d'origine animale, l'tat naturel ou sous forme d'extrait.2 Hgire : n.f., fuite de Mahomet Mdine, premire date de ta chronologie musulmane (correspond 622 de l're chrtienne).</p></li><li><p>Courrier de l'environnement de l'INRA n42, fvrier 2001 65</p><p>doute pas song aux fves : en voir ou en manger en rve, prsage affaire dsastreuse et procs quevous perdrez.L'aliment en libert surveille pour sauvegarder les vies. Dans l'ignorance des causes logiques dumal, l'homme a longtemps considr ce dernier comme une entreprise du malin et de ses acolytes.C'est donc avant tout comme contre-sort qu'il recourt aux aliments protecteurs et non commetraitement du mal lui-mme. Dans les nuits d'autrefois, les mres apeures prennent des prcautions,placent des dispositifs de scurit, des chasse-dmons : une gousse d'ail pendue au cou dunouveau-n loigne les sorcires qui pourraient le vider en provoquant le rejet de son lait. Il y eut untemps o, sans mme les connatre par leur nom, l'homme tait proche des plantes. Les pressentantmagiques, le peuple des simples en parait les autels de ses dieux. L'alliance, alors, se faisait d'elle-mme : pour l'enfant malade, pour le pre bless, pour la femme puise... Le mal tait partout et ils'agissait de s'en protger chaque instant. Ce lien s'affaiblit peu peu sans jamais disparatre.</p><p>La sauge est peut-tre la plante salvatrice qui la rputation de merveille de la nature est la mieuxapproprie. Du latin salvius qui signifie sauver , c'est l'herbe qui sauve. Ses effets sont magiquespuisqu'elle a le pouvoir de rompre les enchantements. Un adage de Salerne du XI I e sicle affirme quela consommation de sauge permet de communiquer avec l'au-del et de prdire l'avenir. Les Gauloislui attribuent mme la facult de ressusciter les morts ! Le chef toile, Marc Veyrat, dit que le sommetdes tiges de la sauge des prs aromatise ses plats que ses fleurs dcorent superbement. La sauge estinscrite la pharmacope et rentre donc dans le champ de l'article L 512 du Code de la sant publiquequi prvoit qu'est rserve aux pharmaciens, la vente de prparations, objets, pansements et toutarticle prsents comme conformes la pharmacope .</p><p>Absente de la liste des plantes dont le commerce a t libralis par le dcret du 15 juin 1979, entre-t-elle dans le monopole des pharmaciens et herboristes ? Sur cette question, l'Ordre des pharmaciens adurement bataill, mais perdu le procs. On a jug que la simple inscription la pharmacope est sansincidence sur l'appartenance au monopole et que la sauge n'est pas une plante mdicinale , maisessentiellement usage alimentaire, condimentaire et hyginique. Sa vente - en l'tat ou transforme -est donc libre. Le droit permet ainsi chacun de prendre son pied... de sauge qui, utilise de touttemps, prvient de tous les maux. Selon le dicton : Qui a de la sauge dans son jardin, n'a pas besoinde mdecin . Pour l'cole de Salerne du XIVe sicle, hritire des sagesses du monde orientalapportes par les Arabes : Pourquoi mourait l'homme dans le jardin de qui pousse la sauge si cen'est qu'il n'existe aucun remde contre le pouvoir de la mort . C'est dire les vertus que lapharmacope attribuait ce remde vgtal, vritable panace. Ainsi comprise, notre lgislationlibrale contribue sauvegarder les vies. Mais le principe est ailleurs : de nombreuses plantes sont surla liste rouge.</p><p>Le commerce des espces mdicinales reste plac sous la houlette des pharmaciens matres despoudres et des racines. Si trente deux de ces plantes inscrites la pharmacope sont en vente libre,c'est la condition d'tre commercialises sans indication thrapeutique et en l'tat - les extraitsslectifs ne sont pas, eux, librs - et seules quelques espces peuvent se dlivrer en mlange (tilleul,verveine, camomille, menthe, oranger, cynorhodon et hibiscus). Les autres, qui pourraient tre mauvaises herbes , sont soumises une A M M (autorisation de mise sur le march) - allge - duministre de la Sant (si elles sont conditionnes grande chelle ou si elles entrent dans uneprparation fab...</p></li></ul>