De la discrimination aux attitudes ?· quartiers populaires déterminés à tirer le meilleur parti…

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    12-Sep-2018

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  • TUDES ET RECHERCHES

    Institut national de la jeunesse et de lducation populaire Service comptence nationale, DJEPVA Ministre de lducation nationale 95, avenue de France 75650 Paris cedex 13 Tlphone: 01 70 98 94 00 Tlcopie: 01 70 98 94 20 www.injep.fr

    Laurent Lardeux, charg dtudes et de recherche, INJEP

    Dans le cadre dune vaste enqute ralise auprs de 7000 lycens visant mesurer leur degr dadhsion des thses et pratiques radicales, lINJEP participe plus spcifiquement au volet portant sur le sentiment dinjustice et de discrimination. Les rsultats font apparatre un puissant dsir de russite de la part de lycens dclarant pourtant subir de multiples injustices et discriminations. La forte adhsion des jeunes des quartiers populaires au modle dintgration, qui est cens garantir lgalit des chances chacun quelle que soit sa place sur le territoire franais, peut toutefois engendrer de profondes frustrations en cas de dfaillance de ce principe dgalit.

    Lun des volets de la recherche sur ladhsion des jeunes aux thses et pratiques radicales [encadr Mthodologie, p.2] vise caractriser les situa-tions dingalits sociales et scolaires rencontres par les

    lycens pour ensuite dcrire les sentiments dinjustice et les ventuelles formes de protestation que ces situations peuvent engendrer. la lecture des rsultats, il apparat notamment quun sentiment prononc de frustration peut se former partir des carts structurels entre, dune part, des attentes trs fortes formules par les lycens lgard de lcole et, dautre part, des situations objectives dingalits rencontres dans les diffrents tablis-sements enquts. Ces diffrenciations structurelles peuvent dans certains cas se traduire en termes de sentiment dinjustice

    et de discrimination. Elles peuvent aussi inciter certains lycens adhrer des ides et pratiques radicales et conduire la contestation dun ordre scolaire et social pouvant parfois tre peru comme excluant.

    Des tablissements socialement ingaux, mais des lycens tout aussi ambitieux

    Les rsultats de la recherche ont permis dinterroger la relation entre caractris-tiques sociologiques des tablissements et aspirations personnelles des lycens. Dans quelle mesure la composition sociale et ethnique dun lyce contribue-t-elle ouvrir ou fermer des horizons de rus-site incitant ces lves regarder lavenir avec plus ou moins doptimisme ?Pour rpondre cette question, nous avons dans un premier temps tabli une typologie des tablissements de notre chantillon partir dune analyse statistique des donnes sur les caractristiques sociales, conomiques et ethniques de leurs lves. Trois types de lyces sont ici diffren-cier : lyces trs populaires , lyces assez populaires , lyces mixtes sociale-ment . Les lyces de type trs populaire comptent quatre fois plus de parents dlves trangers que les lyces de type mixte socialement (16 % contre 3 %), et trois fois plus de parents binationaux (35 % contre 11 %). Cette diffrenciation lie aux origines des parents se double dune diff-renciation sociale. On compte en effet dans

    N 12 Avril 2018

    De la discrimination aux attitudes protestataires?ENQUTE DANS LES LYCES POPULAIRES

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    les lyces de type trs populaire 38 % de filles ou de fils douvriers contre 25 % dans les lyces mixtes socialement ; par ailleurs, 11 % des lycens dtablissements trs populaires dclarent que leur pre est en recherche demploi contre 4 % dans les lyces socialement mixtes.Malgr des distinctions sociales et eth-niques trs fortes entre les diffrents tablissements, on observe a contrario, et de faon contre-intuitive, des scores dadhsion au systme scolaire des lves trs proches dun type de lyce un autre [tableau, p.2]. Cet indicateur a t construit partir des questions por-tant sur le jugement des lycens quant lutilit de lcole pour leur vie future, et sur leur exprience scolaire personnelle ( satisfaction lgard de lorientation , sentiment davoir t trait de manire juste lcole ).Il apparat la lecture de ces rsultats quun tablissement marqu par de trs fortes ingalits sociales et frquent majoritairement par des descendants dimmigrs ne comptera pas plus dlves loigns des valeurs transmises par lcole quun lyce socialement et ethniquement plus mixte. Quil sagisse de lorientation passe ou venir, ou de la facilit espre trouver un emploi au cours de leur vie professionnelle future, les lves des lyces trs populaires ne se distinguent pas des autres lycens.Par ailleurs, le fait dtre dans une situa-tion sociale plus fragile ne semble pas altrer loptimisme et la facult se pro-jeter un niveau suprieur. Ce sont en effet les lves des lyces trs popu-laires qui considrent plus souvent que

    les autres lcole comme utile pour leur vie future (78 % contre 75 %) et qui envi-sagent trs majoritairement une situa-tion future meilleure que celle de leurs parents (66 % contre seulement 39 % pour les lves des lyces mixtes socia-lement). Sil existe de trs fortes ingali-ts sociales, celles-ci namnent pas les lves minorer le rle de lcole comme moyen dascension sociale. Au contraire, on observe ici de nombreux lves des quartiers populaires dtermins tirer le meilleur parti des opportunits offertes par le systme scolaire.

    Sentiment dinjustice et parcours scolaire contrari

    Au-del des ingalits objectives dducation et des carts importants de russite scolaire entre les lyces trs populaires et les lyces socialement mixtes, notre enqute permet dobserver de quelle manire ces diffrenciations objectives sont vcues subjectivement par les lycens selon les caractristiques de leur environnement social.Le sentiment dinjustice, plus particulire-ment dans le domaine scolaire, reste diver-sement prouv. Des carts importants sont ainsi observables dans la proportion de lycens dclarant avoir t traits de manire injuste lcole : ceux frquen-tant des tablissements de type populaire sont 25 % avoir dj prouv ce senti-ment ngatif, ceux des lyces socialement mixtes reprsentent 17 %. Ce diffrentiel apparat nettement plus important encore lorsquil sagit de relier ce sentiment din-justice dans le cadre scolaire avec le type de filire frquent. Les lycens inscrits dans des filires professionnelles sont presque deux fois plus nombreux dcla-rer avoir subi un traitement injuste lcole ou au collge que les lycens frquentant une filire gnrale ou technologique. Ce sentiment dinjustice est galement beau-coup plus marqu chez les jeunes ayant

    De la discrimination aux attitudes protestataires? Enqute dans les lyces populaires

    mthodologie

    Lenqute sur les jeunes et la radicalitRalise avec le concours du CNRS et le soutien du ministre de lducation nationale, de lINJEP, de la CNAF et de la Fondation Jean-Jaurs, cette recherche sur les jeunes et la radicalit a t coordonne par Olivier Galland (GEMASS, CNRS Paris4) et Anne Muxel (CEVIPOF, CNRS, Sciences Po). Elle se donne pour objectif de caractriser et de mesurer le degr dadhsion des jeunes enquts des ides et pratiques radicales dans le domaine politique et religieux, et didentifier les facteurs associs ces dispositions [1]. Trois types de matriaux ont t runis:- une enqute quantitative par questionnaires auto-administrs auprs de

    7000lycens de classe de seconde, ralise en septembre-octobre 2016 sur la base dun chantillon raisonn de 21lyces publics denseignement gnral, technologique et professionnel rpartis dans quatre acadmies (Lille, Crteil, Dijon, Aix-Marseille);

    - une enqute quantitative auto-administre en ligne auprs dun chantillon reprsentatif de 1800 jeunes de 14-16ans;

    - une enqute qualitative comportant des entretiens individuels et des focus groups avec des jeunes lycens appartenant aux tablissements concerns par lenqute.

    tableau

    Ladhsion des lycens au systme scolaire et leurs perceptions de lavenir

    Sources: enqute CNRS sur les lycens et la radicalit (2018).

    Lecture: 78 % des lves des lyces trs populaires considrent lcole comme utile pour leur vie future.

    Lyces trs populaires

    Lyces populaires

    Lyces socialement

    mixtesUtilit de lcole dans la vie future (en %): - Oui - Non

    7822

    7921

    7525

    Situation future qui sera (en %): - Meilleure que celle des parents - Semblable - Moins bonne

    66304

    55396

    39529

    Trouver un emploi plus tard sera (en %) : - Trs facile - Assez facile - Plutt difficile - Trs difficile

    855343

    953354

    556362

    Indicateur dadhsion au systme scolaire: (score entre 0 et 10) - Ensemble - Garon - Fille

    7,47,37,5

    7,37,37,5

    7,47,37,5

  • TUDES ET RECHERCHES

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    dj redoubl (27 %) par rapport ceux nayant pas de retard scolaire (17 %). Les diffrences constates entre les filires, mais aussi entre redoublants et non- redoublants, confirment quil existe des parcours scolaires contraris et des orien-tations parfois subies plus que choisies.En ce qui concerne lorigine ethnocultu-relle, des diffrences notables sont ga-lement observables dans le fait davoir dj ressenti un traitement injuste lcole entre les jeunes dont les deux parents sont ns en France mtropoli-taine (17 %) et les jeunes issus dun couple mixte (22 %), ou de deux parents immi-grs (23 %). En prenant plus spcifique-ment en compte les rgions dorigine des parents, les carts sont l encore significa-tifs entre les jeunes dont les parents sont originaires de Turquie (30 % ressentent un traitement injuste lcole), dAfrique du nord (25 %) ou dAfrique subsaharienne (24 %). Le sentiment dinjustice scolaire des jeunes qui descendent de migrants peut tre vu comme une consquence dorientations scolaires contraries ou empches[2]. Rappelons que les jeunes issus de limmigration africaine (Maghreb et Afrique subsaharienne) sont plus nom-breux dans les filires technologiques ou professionnelles que dans les voies gn-rales. Ces orientations, lorsquelles ne sont pas choisies, peuvent en effet tre gnratrices de frustrations lies un dcalage entre des attentes et des mobi-lisations fortes des familles immigres et des situations dchec, de retard scolaire ou dorientation non dsire.

    Sentiment de discrimination ethno-raciale, de religion ou de quartier

    la lecture de ces rsultats, il est aussi intressant de saisir dans quelle mesure les injustices ressenties dans le domaine sco-laire par certaines catgories de lycens peuvent tre en partie lies lexistence de facteurs de discrimination.En ce qui concerne le sentiment de dis-crimination ethnique, de religion ou de quartier 1, les rsultats font apparatre, conformment dautres enqutes menes sur la question[3], que les des-cendants de limmigration dAfrique sub-saharienne ont la probabilit la plus forte de ressentir ce type de discrimination, suivis par les descendants dimmigrs originaires de territoires ultra-marins et, enfin, par ceux de limmigration

    maghrbine. Il apparat par ailleurs que lorigine sociale, la composition familiale ou le lieu de rsidence, dont la puissance explicative sur les parcours scolaires a souvent t rappele, nattnuent pas la force de lorigine migratoire dans la pro-babilit de dclarer une discrimination ethnique, religieuse ou de quartier.

    Frustration relative, ingalits relles et ingalits ressenties

    De faon contre-intuitive, les traitements statistiques nous informent galement que le fait de frquenter un lyce plus avantag socialement augmente signi-ficativement les chances de dclarer un sentiment de discrimination ethnique, religieuse ou de quartier par rapport aux lycens frquentant un tablissement trs populaire dans lequel on trouve pour-tant majoritairement des lves issus de limmigration extra-europenne. Les situations objectives dingalit ne suf-fisent donc pas expliquer la formation du sentiment de discrimination. Ce sont davantage les contextes dinteractions plutt que les ingalits relles qui favo-risent son apparition. Comme le rvle le graphique1, les descendants dimmigrs dAfrique subsaharienne ou du Maghreb, minoritaires dans les lyces de centre-ville, ressentent plus souvent une dis-crimination ethnique, religieuse ou de quartier dans les tablissements plus avantags socialement dans lesquels ils se trouvent minoritaires. linverse, les lycens descendants de parents franais ns en France, dont nous avons pu voir quils se trouvent en forte minorit dans certains lyces des quartiers prioritaires

    de la politique de la ville (QPV), res-sentent plus frquemment une discrimi-nation ethnique, religieuse ou de quartier dans les lyces trs populaires.Le fait que la relation entre sentiment de discrimination et niveau social du lyce soit inverse selon que les lycens soient ou non descendants dimmigrs est riche denseignements sur la forma-tion de la frustration relative [encadr Dfinition, p.3]. Il semblerait ainsi que ce ne soit pas tant le fait dappartenir un groupe effectivement discrimin que le fait que ce dernier soit minoritaire dans le quartier concern qui augmente les chances de ressentir un traitement diff-renci du fait de ses origines. Le ressenti-ment peut ainsi tre dautant plus affirm dans des situations de comparaison sociale o les lycens se retrouvent non

    N 12 Avril 2018

    dfinition

    La frustration relativeLa frustration survient lorsque lcart entre les aspirations dun ct et les possibilits de les satisfaire de lautre tend se creuser, cest--dire lorsque certaines ambitions ne peuvent tre accomplies en raison dun manque objectif de ressources conomiques, sociales, culturelles ou scolaires. Cette frustration devient relative quand les individus se sentent privs ou dmunis relativement dautres personnes, groupes ou situations avec lesquels ils se comparent. Ce nest donc pas tant les situations relles de privation qui permettent dans ce cas de mesurer le niveau de frustration ressenti, mais le contexte et les situations de comparaison sociale qui peuvent crer de fortes variations du ressentiment.

    graphique 1

    Rpartition des lycens dclarant ressentir une discrimination ethnique, religieuse ou de quartier selon lorigine et le type dtablissement

    Sources: enqute CNRS sur les lycens et la radicalit (2018).

    Lecture: 25% des lycens des tablissements trs populaires dont les parents sont ns en France mtropolitaine dclarent ressentir une discrimination ethnique, religieuse ou de quartier.

    Parents originaires de France

    Parents originaires du Maghreb

    Lyces trs populaires

    Lyces populaires

    Lyces socialement mixtes

    0% 10% 20% 30% 40% 50%Lycens

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    INJEP ANALYSES & SYNTHSES figure ds sa parution sur le site internet de lINJEP : www.injep.fr (rubrique publications )

    Directeur de la publication : Thibaut de Saint Pol. Comit ditorial : Aude Kerivel, Francine Labadie, Laurent Lardeux, Quentin Francou. Rdacteur en chef : Roch Sonnet. Correction : Sabrina Bendersky. Mise en page : Catherine Hossard. Impression : Centrimprim Issoudun. ISSN 2555-1116.

    pas avec des semblables qui partagent la mme exprience dinjustice, mais lors-quils sont minoritaires, relativement plus isols et davantage pris dans des preuves individuelles de concurrence et de rivalit.

    De la frustration aux attitudes protestataires?

    Le dcalage constat entre les attentes et les espoirs dune vie meilleure dun ct, et le sentiment de discrimination et din-justic...

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