Ducrot Presupposes Et Sous-Entendus

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    16-Jul-2015

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    476 Pragmatique et Theorie de l'enonciation

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    OSWALD DucrotPRESUPPOSES ET SOUS-ENTENDUS

    (reexamen)"

    Je voudrais presenter ici une sorte d'autocritique (au, pour employer uneexpression universitairement mieux vue, un reexamen), en expliquant pourquoij'ai abandonne, au plutot deplace, l'opposition que j 'etablissais, depuis unarticle publie sous ce titre en 1969, entre presupposes et sous-entendus ".J'espere quand meme glisser lei et la, dans cette confession, quelques mots deInguistique.

    Je ne peux pas partir d'une definition du presuppose et du sous-entendu,car ce serait supposer resolu le probleme qui est le mien ici : c'est justement aune definition que je veux aboutir. Tout ce que je peux faire au depart, c'estdonner un exemple qui servira de reference par la suite. Pour ne pas me fatiguer,je prendrai I'exemple Ie plus use qui soit, Imaginons un enonce de la phrasePierre a cesse defumer. NOllS dirons que cet enonce291:

    a. Pose que Pierre ne fume pas actuellement.b. Presuppose qu' ilfumait autrefois.D'autre part, si cet enonce est destine a faire rernarquer a un fumeur

    invetere sa lachete, il se peut qu'il vehicule des sous-entendus comme Avecun peu de courage on peut y arriver , Pierre est plus energique que toi ...,etc.Je supposerai que mon exemple a suffi it rappeler quel type de phe-

    nomene releve du presuppose et quel autre du sous-entendu. Moyennant cettesupposition, je peux abandonner les preliminaires et commencer a exposer ceque j'appellerai la conception ancienne des rapports presuppose - SOIlS-entendu, c'est-a-dire celle que je vais reexaminer,L'idee centrale etait que les presupposes apportes par un enonce sont de-termines, et determines uniquement, par la phrase dont cet enonce est Ia reali-sation. Cette these se subdivise elle-meme en deux propositions :

    Oswald Ducrot, Le Dire et le dit, Paris, Minuit, coll, IIPropositions , 1987, p. 33-46. Cechapitre reprend, avec de legeres modifications, le texte d'une conference faite a Lyon en mai1977, texte publie dans Strategies discursives, Presses universitaires de Lyon, 1978, p. 33-43 .

    Presupposes et sous-entendus , Langue francoise, 1969, n 4.

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    Le sens en pragmatique 4771. La signification de la phrase peut impliquer I'existence, dans le sens de

    ses enonces, de tel ou tel presuppose (cetteproposition, je la maintiens - avecquelques reserves). .

    2 . Tous les presupposes qui apparaissent dans lesens de I'enonce sontdeja prevus dans la'signification meme de la phrase (c'est cette seconde propo&sition, surtout, que je-discute).

    En resume, le presuppose, selon la conception ancienne , est toujoursrepone de la signification dans Ie sens, On pourrait meme dire qu'il est. ecritdans fa signification s'il ne' fallait pas tenir compte de certaines specificationsqui sont necessairemenr absentes de Ia phrase (cf., dans mon exemple, Ia speci-fication du temps a u sesitue Ie fait presuppose : it est passe, mais par rapport aqueI present ?). D'une facon inverse; le sous-entendu se caracterise par Ie faitque, tout en etant observable dans certains enonces d'une phrase, iIn'est pasmarque dans la phrase. Cette situation du sous-entendu s'explique par le proces-sus interpretatif d'ou il est -issu. Pour mal, en effet, il est toujours engendrecomme reponse a des questions du type: Pourquoi Ie locuteur a-t-il dit cequ'Il a dit? , Qu'est-ce qui a rendu possible sa parole? . En d'autrestermes, une condition necessaire (certainement pas suffisante, d'ailleurs) pourqu'un enonce E sous-entende X, est que X apparaisse comme une explication deson enonciation. Si, dans mon exemple de reference, l'enonce Pierre a cessede fumer sous-entend C'est possible de s'arreter , c'est dans la mesure oul'on admet qu'une des raisons ayant amene a produire cet enonce etait le desirde communiquer cette remarque au destinataire, Si done Ie sous-entendu est re-ponse a une question sur 'les conditions de possibilite de l'enonciation, il estbien evident qu'il ne peut apparaitre qu'au moment de cette enonciatiouet qu'ilreleve par consequent du seul enonce : it appartient ausens sans etre anticipe auprefigure dans la signification. Ainsi- c'est en tout cas la these que je vaisreexaminer - l'opposition presuppose - sous-entendu reproduirait la dis-tinction des deux niveaux semantiques, celui de la signification (phrase), etcelui du sens (enonce) : presuppose et sous-entendu s'opposent en ce qu'ilsn'ont pas leur origine au meme moment de I'interpretation.

    Cette these est explicable - sinon justifiable - a divers titres ..D'abord,il faut se rappeler que le presuppose, dans Ia Iitterature philosophique, est ge-neralement decrit comme une condition d'emploi. Autrement dit, on prend pourune caracteristlque fondamentale du presuppose I' observation suivante, SiI'enonce E comporte le presuppose X, et si, dans Ia situation O U E apparait, Xn'est pas veri f i e , on a l'impression, non pas a proprement parler d'une faussete,mats d'une anomalie, d'un emploi hors de propos. Or il est bien evident que lesconditions d'emploi ne peuvent caracteriser que la phrase: elles sont relativesaux circonstances rendant possible ou impossible que la phrase soit transformeeen enonce, Cela n'aurait aucun sens de parler des conditions d'emploi del'enonce, puisque l'enonce lui-meme est un emploi, I) resulte de I a que Iepresuppose appartient avant tout a 1a phrase: it est transmis de la phrase al'enonce dans Ia mesure ou celui-ci laisse entendre que sont satisfaites lesconditions d'empJoi de Ia phrase dont il est la realisation. Ayant, pour rna part,

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    478 Pragmatique et Theorie de l'enonciationsouvent critique la definition du presuppose comme condition d'emploi,j'auraisdO etre peu sensible a ce type de motivations; mais, en fait, meme en critiquantcette definition, il n'etait pas facile de se debarrasser de toutes les implicationsqu' elle comporte et dont 1a"notion. de..'presupposition etait, pour ainsi dire,enveloppee (it est parfoisdelicat de manger Ie bonbon sans Ie papier),

    Un deuxierne type de considerations amenait a la these que je veux mettreen question. Ce sont les criteres utilises c1assiquement pour deceler le phe-nomene de-presupposition. II s'agit avant tout, on Ie sait, de la negation et del'interrogation. Les presupposes d'une assertion sont conserves lorsque cetteassertion est transformee en negation ou en interrogation (en disant Est-ce quePierre a cesse de furner ? , on maintient quil fumait autrefois). On auraremarque que je viens d'employer I'expression les presupposes d'une asser-tion . II s'agit 1ftd'une hypocrisie, ou, en termes Iinguistiques, d'une neutrali-sation, poureviter d'avoir a choisir entre les expressions phrase assertive et enonce assertif. Si je renonce, maintenant, a cette hypocrisie, l'expressionque je dois choisir est incontestablement phrase , Cela ne fait aucun sens deparler de transformations negatives au interrogatives faites sur cette realite in-stantanee qu'est Penance. Ces transformations ne peuvent concemer que l'etreabstrait, internporel, infinirnent reproductible, qu'est la phrase. Une formulationsoigneuse des criteres classiques serait : pour que la phrase P presuppose X, ilfaut que taus les enonces de P vehiculent X, et que X soit contenu aussi danstaus Ies enonces des phrases interrogatives et negatives construites a partir de P.J'ai pu me debarrasser facilement tout a l'heure de l'argument tire, en faveur dela theorie ancienne , a partir d'une definition de la presupposition commecondition d'emploi - puisque je refuse cette definition, 11sera plus difficile deme debarrasser de l'argument tire de la negation et de l'interrogation, car ils'agit I a de faits incontestables, qui constituent une des motivations Ies plussolides pour la notion de presupposition.

    Avant de prendre position sur ce point, je passe a un troisieme type deconsiderations, qui a rapport a la notion d'acte illocutoire, Pour differentesraisons, j'ai ete amene (et cela, au mains, je ne Ie regrette pas) a decrire lapresupposition cornme un acte de parole, plus precisement comme un acte il1o-cutoire, analogue a celui d'interrogation, d'ordre, d'assertion, etc. Or j'etais parailleurs enclin, a l'epoque, a caracteriser I'iliocutoire, par opposition au per-locutoire, par son inherence a Ia phrase. Je partais d'une definition del' illocutoire - que je n 'ai aucune intention d' abandonner - selon Jaquelleaccomplir un acte illocutoire, c'estpresenter ses propres paroles cornme indui-sant, immediatement, une transformationjuridique de la situation: les presenter,par exemple, comme creatrices d'obligation pour le destinataire (dans le cas deI'ordre ou de l'interrogation), au pour le locuteur (dans le cas de la promesse).On ne peut pas interroger si on n'attribue pas it ce qu'on dit le pouvoirimmediat, du fait meme que c'est dit, de mettre le destinataire dans son tort aucas a u il n'effectuerait pas I'une des conduites cataloguees comme reponses,

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    Le sens en pragmatique 479j'accomplis un acte perlocutoire, comme celui de consoler, I'effet que jesperealors pour rna parole peut etre un effet tres indirect, lie a un enchainementcausal fort complexe (je console X de ses .malheurs en lui racontant ceux de sonami Y, qui sont encore plus grands), L'effet perlocutoire n'est done pas neces-sairement immediat, D'autre part, le perlocutoire peut n'avoir aucun aspect ju-ridique : je peux consoler X sans pretendre pour autant qu'il doit, memeen unsens tres lache de ce verbe, se Iaisser. consoler. Enfin, je 0ai pas besoin, pouratteindre un objectif perlocutoire, de me presenter comme tend ant it ce but: jepeux consoler s