Emile Zola, Documents littéraires, - ?· Emile Zola, Documents littéraires, ... et le plus exquis…

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    14-Sep-2018

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  • Musset, Lorenzaccio, Zola, article Musset in Le Messager de lEurope Page 1

    Emile Zola, Documents littraires,

    tudes et portraits (1881)1,

    Alfred de Musset

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    Il y a un auteur dramatique dans Alfred de Musset, mais l'auteur dramatique le plus original

    et le plus exquis quon puisse voir. Ainsi rien n'est caractristique comme l'histoire de ses pices et

    de ses rapports avec les thtres. Je vais rsumer cette histoire. Tout jeune, il pensa au thtre, et

    plusieurs fois il songea y chercher des ressources. Il avait peine vingt ans, lorsque, pour la

    premire fois, il voulut tenter la fortune des planches. Justement, il venait d'obtenir de son pre

    l'autorisation de quitter son emploi, et il dsirait lui prouver qu'il saurait bien gagner sa vie. Ce fut

    alors qu'il crivit une pice en trois tableaux, intitule La Quittance de minuit ; chaque tableau ne

    contenait qu'une scne, en vers. L'uvre fut prsente et reue au Thtre des Nouveauts, qui prit

    quelques annes plus tard le nom de Thtre du Vaudeville. Les rptitions durent mme

    commencer, mais la tentative en resta l, et M. Paul de Musset pense que ce fut la Rvolution de

    Juillet qui empcha la reprsentation. La pice, dit-il, est encore dans un tiroir. La conclusion de

    cette anecdote est donc qu'il existe une comdie indite d'Alfred de Musset. Naturellement, cette

    comdie doit tre mdiocre, et elle ne verra sans doute jamais le jour.

    Mais le thtre gardait au pote un ennui plus vif. La mme anne, vers l'automne, le

    directeur de LOdon vint demander au pote des Contes d'Espagne, alors dans tout son triomphe

    de dbutant audacieux, une pice neuve et hardie. Il voulait un coup d'clat. Musset lui donna La

    Nuit vnitienne qui fut rpte vivement et joue le 1er dcembre 1830. Jamais chute ne fut plus

    bruyante. Ds la seconde scne, les sifflets couprent la voix aux acteurs. Des cris s'levaient, on

    tapait des pieds, on ricanait aux meilleurs endroits. L'intention bien arrte du public paraissait de

    ne rien entendre.

    Aujourd'hui encore, on s'explique difficilement un acharnement pareil. Et ce qu'il y a de

    surprenant, c'est que le bruit recommena tout aussi violent la seconde reprsentation. Cette

    seconde reprsentation fut marque par un de ces petits malheurs qui ont au thtre des

    consquences incalculables. L'hrone devait s'appuyer, un moment donn, contre un treillage

    vert ; or, ce treillage n'avait pas eu le temps de scher, et lorsque l'actrice, qui portait une robe de

    satin blanc superbe, se retourna vers le public, celui-ci put apercevoir les carreaux du treillage

    marqus en vert sur le satin. Cet accident acheva le dsastre, la salle prise dun fou rire ne voulut

    pas en entendre davantage. Alfred de Musset dut retirer la pice.

    On pense qu'il garda une longue rancune au thtre. Il venait dtre bless trop cruellement

    pour tre tent de recommencer l'exprience. Pendant longtemps, il dclara que le mtier d'auteur

    dramatique tait le dernier des mtiers. Il avait d'ailleurs jur, s'il crivait encore une pice, de

    l'crire selon sa fantaisie, sans se proccuper le moins du monde de l'optique de la scne. Et il tint

    parole, quand il crivit La Coupe et les lvres. C'tait aprs la mort de son pre, il venait de

    s'apercevoir qu'il n'avait pas de fortune, et il avait mme song se faire soldat. Pourtant, avant de

    s'engager, il voulait encore tenter la fortune avec un volume de vers. Aprs La Coupe et les lvres il

    crivit A quoi rvent les jeunes filles. L'diteur Renduel accepta de publier le volume, mais avec

    assez de mauvaise grce. Pendant qu'on l'imprimait, il trouva ce volume trop court et exigea une

    nouvelle pice. Musset dut crire Namouna, qui n'tait pas dialogu.

    Cependant, l'ouvrage garda le titre d'Un spectacle dans un fauteuil qui indique la rancune de

    Musset contre le thtre et sa ferme rsolution de ne plus composer de pices que pour les publier

    directement en librairie. Le recueil, d'ailleurs, eut beaucoup moins de retentissement que les Contes

    d'Espagne et dItalie, Alfred de Musset avait donc renonc au thtre et gardait toujours saignante

    la blessure faite son orgueil par la chute brutale de La Nuit vnitienne. De temps autre, lorsqu'il

    avait crire une nouvelle en prose, au lieu de prendre la forme du rcit, il prenait la forme

    dialogue, qu'il maniait ravir.

    Mais, je le rpte, en composant ces adorables petites pices, il ne songeait nullement la

    scne, ladaptation dramatique, et on l'et beaucoup surpris et mme effray, si on lui avait dit

    que ces pices verraient un soir la lumire de la rampe. Les choses en taient l, il souffrait dj et

    venait de passer quelque temps aux bains de mer du Croisic lorsque, en revenant Paris, il apprit

    une nouvelle stupfiante : la Comdie Franaise allait jouer le Caprice. On tait alors en 1847.

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    Voici l'histoire trs tonnante de cette pice : Madame Allan-Despraux, oublie des Parisiens,

    jouissait d'une grande faveur la cour de Russie. Admise dans la plus haute socit, elle y avait pris

    le ton et les manires des femmes du grand monde. Un jour, Saint-Ptersbourg, on lui conseilla

    d'aller voir une pice qui se jouait sur un petit thtre... Madame Allan-Despraux en fut si

    contente, qu'elle en demanda une traduction en franais, pour la jouer devant la cour. Or, cette

    pice tait le Caprice et peu s'en fallut qu'on ne la traduist dans la langue o elle avait t crite.

    L'empereur Nicolas aurait certainement command ce travail, si une personne au courant de la

    littrature franaise, comme il s'en trouve beaucoup en Russie, plus mme qu'en France, n'eut

    averti madame Allan que la pice russe, dont le mrite l'avait tant frappe, n'tait elle-mme qu'une

    traduction. Quand madame Allan revint en France, elle rapporta avec elle le Caprice. La

    stupfaction fut grande la Comdie Franaise, lorsqu'elle parla de jouer cette pice.

    Tout le monde s'attendait une chute piteuse. Les hommes de thtre, forts de leur prtendue

    exprience, dclaraient doctement qu'il n'y avait pas de pice dans le Caprice. Ainsi Alfred de

    Musset, inquiet, se rappelant les deux soires de La Nuit vnitienne, avait-il au fond l'envie

    d'empcher la reprsentation. Cependant, le Caprice fut jou le 27 novembre 1817. Et le succs fut

    colossal.

    Mais ce qu'il y a de prodigieux, c'est que le Caprice fit plus de bien Musset que toutes les

    uvres importantes publies par lui jusque-l. M. Paul de Musset dit avec raison : Le succs du

    Caprice a t un vnement dramatique, et la vogue extraordinaire de ce petit acte a plus fait pour

    la rputation de l'auteur que tous ses autres ouvrages. En quelques jours, le nom du pote pntra

    dans ces rgions moyennes du public, o la posie et les livres n'arrivent jamais. L'espce d'interdit

    qui pesait sur lui se trouva lev comme par enchantement, et il n'y eut plus de jour o la presse ne

    citt ses vers. Oui, la conspiration du silence dont j'ai parl, cessa seulement le jour o Musset

    obtint un succs dramatique. Lui qui avait produit tant de chefs-d'uvre, et que la gloire boudait, ne

    devint un grand homme que grce ce joli rien du Caprice. Toute la puissance d'expansion du

    thtre est dans ce fait si caractristique.

    Ainsi donc voil un crivain qui n'entend pas crire des pices jouables, qui met mme

    quelque affectation laisser courir librement sa fantaisie dans les nouvelles dialogues qu'il crit ;

    et il arrive ce miracle que ces nouvelles dialogues sont merveilleuses la scne et qu'elles y

    enterrent gaillardement les comdies et les drames charpents en vue des planches par des faiseurs.

    Aprs cet exemple clatant, qui oserait encore parler srieusement de loptique du thtre, des

    ncessits d'un code dramatique ? N'est-il pas vident que tout peut se jouer, pourvu que l'uvre

    soit une uvre de talent ?

    Aprs le succs du Caprice Alfred de Musset crivit plusieurs pices, qui furent reprsentes

    avec des succs plus ou moins vifs. Mais son continuel rve fut d'crire un rle pour Rachel, alors

    dans son triomphe. Le malheur fut que le pote et la tragdienne ne s'entendirent jamais ensemble.

    M. Paul de Musset conte pourtant une bien jolie anecdote. Dans un dner, donn par Rachel, en

    1846, les convives remarqurent au doigt de leur htesse une bague superbe. L'actrice, en voyant

    leur admiration, s'cria : Messieurs, puisque cette bague vous plat, je la mets l'enchre.

    Combien m'en donnez-vous? La bague, en quelques instants, fut pousse jusqu' trois mille

    francs. Comme Musset restait silencieux, Rachel se tourna vers lui. Et vous, mon pote ? Voyons,

    que me donnez-vous ? Je vous donne mon cur, rpondit Musset. La bague est vous dit

    Rachel. Et, avec une imptuosit d'enfant, elle jeta, le bijou dans l'assiette du pote. Elle ne voulut

    jamais le reprendre, malgr les efforts de Musset, et elle consentit seulement ce march : elle lui

    donnait la bague en remerciement du rle qu'il devait crire pour elle, et lui la gardait comme un

    gage de sa promesse. Plus tard, lorsque, aprs plusieurs brouilles, ils rompirent dfinitivement,

    Musset renvoya la bague Rachel qui la reprit, sans qu'il et besoin d'insister. La vrit tait que

    ces deux natures si libres et si primesautires ne pouvaient s'entendre. Aprs quinze jours de grande

    amiti, ils se blessaient mutuellement pour un mot. Musset n'avait pas le tranquille courage de

    supporter les caprices d'une comdienne et d'aller quand mme son chemin d'auteur dramatique

    convaincu. Il aurait d parler en matre, Rachel aurait fini par plier ; mais il obissait ses

    susceptibilits nerveuses, il rvait une interprte qui ft en mme temps une esclave aimante et

    soumise.

    Le thtre de Musset est devenu classique aujourd'hui. La plupart de ses pices sont au

    rpertoire de la Comdie-Franaise. Rien n'est adorable comme On ne badine pas avec lamour, le

    Chandelier, Il ne faut jurer de rien. Le malheur est qu'on n'a pas encore os mettre la scne la

    pice la plus complte et la plus profonde de Musset : Lorenzaccio. Il y a l un drame digne de

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    Shakespeare. On a recul jusqu'ici devant laudace de certaines situations et devant des difficults

    matrielles de mise en scne. Mais il est vident qu'un jour ou l'autre l'aventure sera tente.

    1. Document paru initialement dans Le Messager de lEurope en 1877