Emile ZOLA - L'argent

  • Published on
    09-Apr-2016

  • View
    239

  • Download
    6

Embed Size (px)

DESCRIPTION

Emile Zola - L'argent

Transcript

<ul><li><p>Les classiques BooKenSTOCK.com</p><p>LargentEmile Zola</p><p>Les classiques BooKenSTOCK.com</p></li><li><p>Les classiques BooKenSTOCK.com</p><p>Texte numris parVincent Maret (maretv@worldnet.fr)</p><p>sous license ABU</p><p>Version 1.1, Aout 1999Copyright (C) 1999 Association de Bibliophiles Universelshttp://abu.cnam.fr/ abu@cnam.fr</p><p>La base de textes de l'Association des Bibliophiles Universels (ABU) est une oeuvre decompilation, elle peut tre copie, diffuse et modifie dans les conditions suivantes :</p><p>1. Toute copie des fins prives, des fins d'illustration de l'enseignement ou de recherchescientifique est autorise.</p><p>2. Toute diffusion ou inclusion dans une autre oeuvre doit :a) soit inclure la presente licence s'appliquant a l'ensemble de la diffusion ou de l'oeuvredrivee.b) soit permettre aux bnficiaires de cette diffusion ou de cette oeuvre drive d'en extrairefacilement et gratuitement une version numrise de chaque texte inclu, muni de la prsentelicence. Cette possibilit doit tre mentionne explicitement et de faon claire, ainsi que lefait que la prsente notice s'applique aux documents extraits.c) permettre aux bnficiaires de cette diffusion ou de cette oeuvre drive d'en extrairefacilement et gratuitement la version numrise originale, munie le cas chant desamliorations vises au paragraphe 6, si elles sont prsentent dans la diffusion ou lanouvelle oeuvre. Cette possibilit doit tre mentionne explicitement et de faon claire, ainsique le fait que la prsente notice s'applique aux documents extraits. Dans tous les autrescas, la prsente licence sera rpute s'appliquer l'ensemble de la diffusion ou de l'oeuvredrive.</p><p>3. L'en-tte qui accompagne chaque fichier doit tre intgralement conserve au sein de lacopie.</p><p>4. La mention du producteur original doit tre conserve, ainsi que celle des contributeursultrieurs.</p><p>5. Toute modification ultrieure, par correction d'erreurs, additions de variantes, mise enforme dans un autre format, ou autre, doit tre indique. L'indication des diversescontributions devra tre aussi prcise que possible, et date.6. Ce copyright s'applique obligatoirement toute amlioration par simple correctiond'erreurs ou d'oublis mineurs (orthographe, phrase manquante, ...), c'est--dire necorrespondant pas l'adjonction d'une autre variante connue du texte, qui devra donccomporter la prsente notice.</p></li><li><p>Les classiques BooKenSTOCK.com</p><p>Chapitre I</p><p>Onze heures venaient de sonner la Bourse, lorsque Saccard entra chezChampeaux, dans la salle blanc et or, dont les deux hautes fentres donnent surla place. D'un coup d'oeil, il parcourut les rangs de petites tables, o les convivesaffams se serraient coude coude ; et il parut surpris de ne pas voir le visagequ'il cherchait.Comme, dans la bousculade du service, un garon passait, charg de plats :" Dites donc, M. Huret n'est pas venu ?- Non, monsieur, pas encore. "Alors, Saccard se dcida, s'assit une table que quittait un client, dansl'embrasure d'une des fentres. Il se croyait en retard ; et, tandis qu'on changeaitla serviette, ses regards se portrent au-dehors, piant les passants du trottoir.Mme, lorsque le couvert fut rtabli, il ne commanda pas tout de suite, ildemeura un moment les yeux sur la place, toute gaie de cette claire journe despremiers jours de mai. A cette heure o le monde djeunait, elle tait presquevide : sous les marronniers, d'une verdure tendre et neuve, les bancs restaientinoccups ; le long de la grille, la station des voitures, la file des fiacress'allongeait, d'un bout l'autre ; et l'omnibus de la Bastille s'arrtait au bureau, l'angle du jardin, sans laisser ni prendre de voyageurs. Le soleil tombaitd'aplomb, le monument en tait baign, avec sa colonnade, ses deux statues, sonvaste perron, en haut duquel il n'y avait encore que l'arme des chaises, en bonordre.Mais Saccard, s'tant tourn, reconnut Mazaud, l'agent de change, la tablevoisine de la sienne : Il tendit la main." Tiens ! c'est vous. Bonjour !- Bonjour ! " rpondit Mazaud, en donnant une poigne de main distraite.Petit, brun, trs vif, joli homme, il venait d'hriter de la charge d'un de sesoncles, trente-deux ans. Et il semblait tout au convive qu'il avait en face de lui,un gros monsieur figure rouge et rase, le clbre Amadieu, que la Boursevnrait, depuis son fameux coup sur les Mines de Selsis. Lorsque les titrestaient tombs quinze francs, et que l'on considrait tout acheteur comme unfou, il avait mis dans l'affaire sa fortune, deux cent mille francs, au hasard, sanscalcul ni flair, par un enttement de brute chanceuse. Aujourd'hui que ladcouverte de filons rels et considrables avait fait dpasser aux titres le coursde mille francs, il gagnait une quinzaine de millions ; et son opration imbcilequi aurait d le faire enfermer autrefois, le haussait maintenant au rang desvastes cerveaux financiers. Il tait salu, consult surtout. D'ailleurs, il nedonnait plus d'ordres, comme satisfait, trnant dsormais dans son coup de gnieunique et lgendaire. Mazaud devait rver sa clientle.</p></li><li><p>Les classiques BooKenSTOCK.com</p><p>Saccard, n'ayant pu obtenir d'Amadieu mme un sourire, salua la table d'en face,o se trouvaient runis trois spculateurs de sa connaissance, Pillerault, Moser etSalmon." Bonjour ! a va bien ?- Oui, pas mal... Bonjour ! "Chez ceux-ci encore, il sentit la froideur, l'hostilit presque. Pillerault pourtant,trs grand, trs maigre, avec des gestes saccads et un nez en lame de sabre,dans un visage osseux de chevalier errant, avait d'habitude la familiarit d'unjoueur qui rigeait en principe le casse-cou, dclarant qu'il culbutait dans descatastrophes, chaque fois qu'il s'appliquait rflchir. Il tait d'une natureexubrante de haussier, toujours tourn la victoire, tandis que Moser, aucontraire, de taille courte, le teint jaune, ravag par une maladie de foie, selamentait sans cesse, en proie de continuelles craintes de cataclysme. Quant Salmon, un trs bel homme luttant contre la cinquantaine, talant une barbesuperbe, d'un noir d'encre, il passait pour un gaillard extraordinairement fort.Jamais il ne parlait, il ne rpondait que par des sourires, on ne savait dans quelsens il jouait, ni mme s'il jouait ; et sa faon d'couter impressionnait tellementMoser, que souvent celui-ci, aprs lui avoir fait une confidence, courait changerun ordre, dmont per son silence.Dans cette indiffrence qu'on lui tmoignait, Saccard tait rest les regardsfivreux et provocants, achevant le tour de la salle. Et il n'changea plus unsigne de tte qu'avec un grand jeune homme, assis a trois tables de distance, lebeau Sabatani, un Levantin, la face longue et brune, qu'clairaient des yeuxnoirs magnifiques, mais qu'une bouche mauvaise, inquitante, gtait. L'amabilitde ce garon acheva de l'irriter : quelque excut d'une Bourse trangre, un deces gaillards mystrieux aim des femmes, tomb depuis le dernier automne surle march, qu'il avait dj vu l'oeuvre comme prte-nom dans un dsastre debanque, et qui peu peu conqurait la confiance de la corbeille et de la coulisse,par beaucoup de correction et une bonne grce infatigable, mme pour les plustars.Un garon tait debout devant Saccard." Qu'est-ce que monsieur prend ?- Ah ! oui... Ce que vous voudrez, une ctelette, des asperges. "Puis, il rappela le garon." Vous tes sr que M. Huret n'est pas venu avant moi et n'est pas reparti ?- Oh ! absolument sr ! "Ainsi, il en tait l, aprs la dbcle qui, en octobre, l'avait forc une fois de plus liquider sa situation, vendre son htel du parc Monceau, pour louer unappartement les Sabatanis seuls le saluaient, son entre dans un restaurant, o ilavait rgn, ne faisait plus tourner toutes les ttes, tendre toutes les mains. Iltait beau joueur, il restait sans rancune, la suite de cette dernire affaire deterrains, scandaleuse et dsastreuse, dont il n'avait gure sauv que sa peau.Mais une fivre de revanche s'allumait dans son tre ; et l'absence d'Huret qui</p></li><li><p>Les classiques BooKenSTOCK.com</p><p>avait formellement promis d'tre l, ds onze heures, pour lui rendre compte dela dmarche dont il s'tait charg prs de son frre Rougon, le ministre alorstriomphant, l'exasprait surtout contre ce dernier. Huret, dput docile, craturedu grand homme, n'tait qu'un commissionnaire. Seulement, Rougon, lui quipouvait tout, tait-ce possible qu'il l'abandonnt ainsi ? Jamais il ne s'taitmontr bon frre. Qu'il se ft fch aprs la catastrophe, qu'il et rompuouvertement pour n'tre point compromis lui-mme, cela s'expliquait ; mais,depuis six mois, n'aurait-il pas d lui venir secrtement en aide et, maintenant,allait-il avoir le coeur de refuser le suprme coup d'paule qu'il lui faisaitdemander par un tiers, n'osant le voir en personne, craignant quelque crise decolre qui l'emporterait ? Il n'avait qu'un mot dire, il le remettrait debout, avectout ce lche et grand Paris sous les talons." Quel vin dsire monsieur ? demanda le sommelier.- Votre bordeaux ordinaire. "Saccard, qui laissait refroidir sa ctelette, absorb, sans faim, leva les yeux, envoyant une ombre passer sur la nappe. C'tait Massias, un gros garon rougeaud,un remisier qu'il avait connu besogneux, et qui se glissait entre les tables, sa cote la main. Il fut ulcr de le voir filer devant lui, sans s'arrter, pour aller tendrela cote Pillerault et Moser. Distraits, engags dans une discussion, ceux-ci yjetrent peine un coup d'oeil non, ils n'avaient pas d'ordre donner, ce seraitpour une autre fois, Massias, n'osant s'attaquer au clbre Amadieu, pench au-dessus d'une salade de homard, en train de causer voix basse avec Mazaud,revint vers Salmon, qui prit la cote, l'tudia longuement, puis la rendit, sans unmot. La salle s'animait. D'autres remisiers, chaque minute, en faisaient battreles portes. Des paroles hautes s'changeaient de loin, toute une passion d'affairesmontait, mesure que s'avanait l'heure. Et Saccard, dont les regardsretournaient sans cesse au-dehors, voyait aussi la place se remplir peu peu, lesvoitures et les pitons affluer ; tandis que, sur les marches de la Bourse,clatantes de soleil, des taches noires, des hommes se montraient dj, un un." Je vous rpte, dit Moser de sa voix dsole, que ces lectionscomplmentaires du 20 mars sont un symptme des plus inquitants... Enfin,c'est aujourd'hui Paris tout entier acquis l'opposition. "Mais Pillerault haussait les paules. Carnot et Garnier-Pags de plus sur lesbancs de la gauche, qu'est-ce que a pouvait faire ?" C'est comme la question des duchs, reprit Moser, eh bien, elle est grosse decomplications... Certainement ! vous avez beau rire. Je ne dis pas que nousdevions faire la guerre la Prusse, pour l'empcher de s'engraisser aux dpensdu Danemarck ; seulement, il y avait des moyens d'action... Oui, oui, lorsque lesgros se mettent manger les petits, on ne sait jamais o a s'arrte... Et, quant auMexique...Pillerault, qui tait dans un de ses jours de satisfaction universelle, l'interrompitd'un clat de rire :</p></li><li><p>Les classiques BooKenSTOCK.com</p><p>" Ah ! non, mon cher, ne vous ennuyez plus, avec vos terreurs sur le Mexique...Le Mexique, ce sera la page glorieuse du rgne... O diable prenez-vous quel'empire soit malade ? Est-ce qu'en janvier l'emprunt de trois cents millions n'apas t couvert plus de quinze fois ? Un succs crasant !... Tenez ! je vousdonne rendez-vous en 67, oui, dans trois ans d'ici, lorsqu'on ouvrira l'Expositionuniverselle que l'empereur vient de dcider.- Je vous dis que tout va mal ! affirma dsesprment Moser.- Eh ! fichez-nous la paix, tout va bien ! "Salmon les regardait l'un aprs l'autre, en souriant de son air profond. EtSaccard, qui les avait couts, ramenait aux difficults de sa situationpersonnelle cette crise o l'empire semblait entrer. Lui, une fois encore, tait parterre est-ce que cet empire, qui l'avait fait, allait comme lui culbuter, croulanttout d'un coup de la destine la plus haute la plus misrable ? Ah ! depuisdouze ans, qu'il l'avait aim et dfendu, ce rgime o il s'tait senti vivre,pousser, se gorger de sve, ainsi que l'arbre dont les racines plongent dans leterreau qui lui convient. Mais, si son frre voulait l'en arracher, si on leretranchait de ceux qui puisaient le sol gras des jouissances, que tout ft doncemport, dans la grande dbcle finale des nuits de fte !Maintenant, il attendait ses asperges, absent de la salle o l'agitation croissaitsans cesse, envahi par des souvenirs. Dans une large glace, en face, il venaitd'apercevoir son image ; et elle l'avait surpris. L'ge ne mordait pas sur sa petitepersonne, ses cinquante ans n'en paraissaient gure que trente-huit, il gardait unemaigreur, une vivacit de jeune homme. Mme, avec les annes, son visage noiret creus de marionnette, au nez pointu, aux minces yeux luisants, s'tait commearrang, avait pris le charme de cette jeunesse persistante, si souple, si active, lescheveux touffus encore, sans un fil blanc. Et, invinciblement, il se rappelait sonarrive Paris, au lendemain du coup d'Etat, le soir d'hiver o il tait tomb surle pav, les poches vides, affam, ayant toute une rage d'apptits satisfaire. Ah! cette premire course travers les rues, lorsque, avant mme de dfaire samalle, il avait eu le besoin de se lancer par la ville, avec ses bottes cules, sonpaletot graisseux, pour la conqurir ! Depuis cette soire, il tait souvent monttrs haut, un fleuve de millions avait coul entre ses mains, sans que jamais ilet possd la fortune en esclave, ainsi qu'une chose soi, dont on dispose,qu'on tient sous clef, vivante, matrielle. Toujours le mensonge, la fiction avaithabit ses caisses, que des trous inconnus semblaient vider de leur or. Puis, voilqu'il se retrouvait sur le pav, comme l'poque lointaine du dpart, aussi jeune,aussi affam, inassouvi toujours, tortur du mme besoin de jouissances et deconqutes. Il avait got tout, et il ne s'tait pas rassasi, n'ayant pas eul'occasion ni le temps, croyait-il, de mordre assez profondment dans lespersonnes et dans les choses. A cette heure, il se sentait cette misre d'tre, sur lepav, moins qu'un dbutant, qu'auraient soutenu l'illusion et l'espoir. Et unefivre le prenait de tout recommencer pour tout reconqurir, de monter plus hautqu'il n'tait jamais mont, de poser enfin le pied sur la cit conquise. Non plus la</p></li><li><p>Les classiques BooKenSTOCK.com</p><p>richesse menteuse de la faade, mais l'difice solide de la fortune, la vraieroyaut de l'or trnant sur des sacs pleins !La voix de Moser qui s'levait de nouveau, aigre et trs aigu, tira un instantSaccard de ses rflexions." L'expdition du Mexique cote quatorze millions par mois, c'est Thiers qui l'aprouv... Et il faut vraiment tre aveugle pour ne pas voir que, dans la Chambre,la majorit est branle. Ils sont trente et quelques maintenant, gauche.L'empereur lui-mme comprend bien que le pouvoir absolu devient impossible,puisqu'il se fait le promoteur de la libert. "Pillerault ne rpondait plus, se contentait de ricaner d'un air de mpris." Oui, je sais, le march vous parat solide, les affaires marchent. Mais attendezla fin... On a trop dmoli et trop reconstruit, Paris, voyez-vous ! Les grandstravaux ont puis l'pargne. Quant aux puissantes maisons de crdit qui voussemblent si prospres, attendez qu'une d'elles fasse le saut, et vo...</p></li></ul>