Emile ZOLA - L'argent

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Emile Zola - L'argent

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    LargentEmile Zola

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    Texte numris parVincent Maret (maretv@worldnet.fr)

    sous license ABU

    Version 1.1, Aout 1999Copyright (C) 1999 Association de Bibliophiles Universelshttp://abu.cnam.fr/ abu@cnam.fr

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    Chapitre I

    Onze heures venaient de sonner la Bourse, lorsque Saccard entra chezChampeaux, dans la salle blanc et or, dont les deux hautes fentres donnent surla place. D'un coup d'oeil, il parcourut les rangs de petites tables, o les convivesaffams se serraient coude coude ; et il parut surpris de ne pas voir le visagequ'il cherchait.Comme, dans la bousculade du service, un garon passait, charg de plats :" Dites donc, M. Huret n'est pas venu ?- Non, monsieur, pas encore. "Alors, Saccard se dcida, s'assit une table que quittait un client, dansl'embrasure d'une des fentres. Il se croyait en retard ; et, tandis qu'on changeaitla serviette, ses regards se portrent au-dehors, piant les passants du trottoir.Mme, lorsque le couvert fut rtabli, il ne commanda pas tout de suite, ildemeura un moment les yeux sur la place, toute gaie de cette claire journe despremiers jours de mai. A cette heure o le monde djeunait, elle tait presquevide : sous les marronniers, d'une verdure tendre et neuve, les bancs restaientinoccups ; le long de la grille, la station des voitures, la file des fiacress'allongeait, d'un bout l'autre ; et l'omnibus de la Bastille s'arrtait au bureau, l'angle du jardin, sans laisser ni prendre de voyageurs. Le soleil tombaitd'aplomb, le monument en tait baign, avec sa colonnade, ses deux statues, sonvaste perron, en haut duquel il n'y avait encore que l'arme des chaises, en bonordre.Mais Saccard, s'tant tourn, reconnut Mazaud, l'agent de change, la tablevoisine de la sienne : Il tendit la main." Tiens ! c'est vous. Bonjour !- Bonjour ! " rpondit Mazaud, en donnant une poigne de main distraite.Petit, brun, trs vif, joli homme, il venait d'hriter de la charge d'un de sesoncles, trente-deux ans. Et il semblait tout au convive qu'il avait en face de lui,un gros monsieur figure rouge et rase, le clbre Amadieu, que la Boursevnrait, depuis son fameux coup sur les Mines de Selsis. Lorsque les titrestaient tombs quinze francs, et que l'on considrait tout acheteur comme unfou, il avait mis dans l'affaire sa fortune, deux cent mille francs, au hasard, sanscalcul ni flair, par un enttement de brute chanceuse. Aujourd'hui que ladcouverte de filons rels et considrables avait fait dpasser aux titres le coursde mille francs, il gagnait une quinzaine de millions ; et son opration imbcilequi aurait d le faire enfermer autrefois, le haussait maintenant au rang desvastes cerveaux financiers. Il tait salu, consult surtout. D'ailleurs, il nedonnait plus d'ordres, comme satisfait, trnant dsormais dans son coup de gnieunique et lgendaire. Mazaud devait rver sa clientle.

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    Saccard, n'ayant pu obtenir d'Amadieu mme un sourire, salua la table d'en face,o se trouvaient runis trois spculateurs de sa connaissance, Pillerault, Moser etSalmon." Bonjour ! a va bien ?- Oui, pas mal... Bonjour ! "Chez ceux-ci encore, il sentit la froideur, l'hostilit presque. Pillerault pourtant,trs grand, trs maigre, avec des gestes saccads et un nez en lame de sabre,dans un visage osseux de chevalier errant, avait d'habitude la familiarit d'unjoueur qui rigeait en principe le casse-cou, dclarant qu'il culbutait dans descatastrophes, chaque fois qu'il s'appliquait rflchir. Il tait d'une natureexubrante de haussier, toujours tourn la victoire, tandis que Moser, aucontraire, de taille courte, le teint jaune, ravag par une maladie de foie, selamentait sans cesse, en proie de continuelles craintes de cataclysme. Quant Salmon, un trs bel homme luttant contre la cinquantaine, talant une barbesuperbe, d'un noir d'encre, il passait pour un gaillard extraordinairement fort.Jamais il ne parlait, il ne rpondait que par des sourires, on ne savait dans quelsens il jouait, ni mme s'il jouait ; et sa faon d'couter impressionnait tellementMoser, que souvent celui-ci, aprs lui avoir fait une confidence, courait changerun ordre, dmont per son silence.Dans cette indiffrence qu'on lui tmoignait, Saccard tait rest les regardsfivreux et provocants, achevant le tour de la salle. Et il n'changea plus unsigne de tte qu'avec un grand jeune homme, assis a trois tables de distance, lebeau Sabatani, un Levantin, la face longue et brune, qu'clairaient des yeuxnoirs magnifiques, mais qu'une bouche mauvaise, inquitante, gtait. L'amabilitde ce garon acheva de l'irriter : quelque excut d'une Bourse trangre, un deces gaillards mystrieux aim des femmes, tomb depuis le dernier automne surle march, qu'il avait dj vu l'oeuvre comme prte-nom dans un dsastre debanque, et qui peu peu conqurait la confiance de la corbeille et de la coulisse,par beaucoup de correction et une bonne grce infatigable, mme pour les plustars.Un garon tait debout devant Saccard." Qu'est-ce que monsieur prend ?- Ah ! oui... Ce que vous voudrez, une ctelette, des asperges. "Puis, il rappela le garon." Vous tes sr que M. Huret n'est pas venu avant moi et n'est pas reparti ?- Oh ! absolument sr ! "Ainsi, il en tait l, aprs la dbcle qui, en octobre, l'avait forc une fois de plus liquider sa situation, vendre son htel du parc Monceau, pour louer unappartement les Sabatanis seuls le saluaient, son entre dans un restaurant, o ilavait rgn, ne faisait plus tourner toutes les ttes, tendre toutes les mains. Iltait beau joueur, il restait sans rancune, la suite de cette dernire affaire deterrains, scandaleuse et dsastreuse, dont il n'avait gure sauv que sa peau.Mais une fivre de revanche s'allumait dans son tre ; et l'absence d'Huret qui

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    avait formellement promis d'tre l, ds onze heures, pour lui rendre compte dela dmarche dont il s'tait charg prs de son frre Rougon, le ministre alorstriomphant, l'exasprait surtout contre ce dernier. Huret, dput docile, craturedu grand homme, n'tait qu'un commissionnaire. Seulement, Rougon, lui quipouvait tout, tait-ce possible qu'il l'abandonnt ainsi ? Jamais il ne s'taitmontr bon frre. Qu'il se ft fch aprs la catastrophe, qu'il et rompuouvertement pour n'tre point compromis lui-mme, cela s'expliquait ; mais,depuis six mois, n'aurait-il pas d lui venir secrtement en aide et, maintenant,allait-il avoir le coeur de refuser le suprme coup d'paule qu'il lui faisaitdemander par un tiers, n'osant le voir en personne, craignant quelque crise decolre qui l'emporterait ? Il n'avait qu'un mot dire, il le remettrait debout, avectout ce lche et grand Paris sous les talons." Quel vin dsire monsieur ? demanda le sommelier.- Votre bordeaux ordinaire. "Saccard, qui laissait refroidir sa ctelette, absorb, sans faim, leva les yeux, envoyant une ombre passer sur la nappe. C'tait Massias, un gros garon rougeaud,un remisier qu'il avait connu besogneux, et qui se glissait entre les tables, sa cote la main. Il fut ulcr de le voir filer devant lui, sans s'arrter, pour aller tendrela cote Pillerault et Moser. Distraits, engags dans une discussion, ceux-ci yjetrent peine un coup d'oeil non, ils n'avaient pas d'ordre donner, ce seraitpour une autre fois, Massias, n'osant s'attaquer au clbre Amadieu, pench au-dessus d'une salade de homard, en train de causer voix basse avec Mazaud,revint vers Salmon, qui prit la cote, l'tudia longuement, puis la rendit, sans unmot. La salle s'animait. D'autres remisiers, chaque minute, en faisaient battreles portes. Des paroles hautes s'changeaient de loin, toute une passion d'affairesmontait, mesure que s'avanait l'heure. Et Saccard, dont les regardsretournaient sans cesse au-dehors, voyait aussi la place se remplir peu peu, lesvoitures et les pitons affluer ; tandis que, sur les marches de la Bourse,clatantes de soleil, des taches noires, des hommes se montraient dj, un un." Je vous rpte, dit Moser de sa voix dsole, que ces lectionscomplmentaires du 20 mars sont un symptme des plus inquitants... Enfin,c'est aujourd'hui Paris tout entier acquis l'opposition. "Mais Pillerault haussait les paules. Carnot et Garnier-Pags de plus sur lesbancs de la gauche, qu'est-ce que a pouvait faire ?" C'est comme la question des duchs, reprit Moser, eh bien, elle est grosse decomplications... Certainement ! vous avez beau rire. Je ne dis pas que nousdevions faire la guerre la Prusse, pour l'empcher de s'engraisser aux dpensdu Danemarck ; seulement, il y avait des moyens d'action... Oui, oui, lorsque lesgros se mettent manger les petits, on ne sait jamais o a s'arrte... Et, quant auMexique...Pillerault, qui tait dans un de ses jours de satisfaction universelle, l'interrompitd'un clat de rire :

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    " Ah ! non, mon cher, ne vous ennuyez plus, avec vos terreurs sur le Mexique...Le Mexique, ce sera la page glorieuse du rgne... O diable prenez-vous quel'empire soit malade ? Est-ce qu'en janvier l'emprunt de trois cents millions n'apas t couvert plus de quinze fois ? Un succs crasant !... Tenez ! je vousdonne rendez-vous en 67, oui, dans trois ans d'ici, lorsqu'on ouvrira l'Expositionuniverselle que l'empereur vient de dcider.- Je vous dis que tout va mal ! affirma dsesprment Moser.- Eh ! fichez-nous la paix, tout va bien ! "Salmon les regardait l'un aprs l'autre, en souriant de son air profond. EtSaccard, qui les avait couts, ramenait aux difficults de sa situationpersonnelle cette crise o l'empire semblait entrer. Lui, une fois encore, tait parterre est-ce que cet empire, qui l'avait fait, allait comme lui culbuter, croulanttout d'un coup de la destine la plus haute la plus misrable ? Ah ! depuisdouze ans, qu'il l'avait aim et dfendu, ce rgime o il s'tait senti vivre,pousser, se gorger de sve, ainsi que l'arbre dont les racines plongent dans leterreau qui lui convient. Mais, si son frre voulait l'en arracher, si on leretranchait de ceux qui puisaient le sol gras des jouissances, que tout ft doncemport, dans la grande dbcle finale des nuits de fte !Maintenant, il attendait ses asperges, absent de la salle o l'agitation croissaitsans cesse, envahi par des souvenirs. Dans une large glace, en face, il venaitd'apercevoir son image ; et elle l'avait surpris. L'ge ne mordait pas sur sa petitepersonne, ses cinquante ans n'en paraissaient gure que trente-huit, il gardait unemaigreur, une vivacit de jeune homme. Mme, avec les annes, son visage noiret creus de marionnette, au nez pointu, aux minces yeux luisants, s'tait commearrang, avait pris le charme de cette jeunesse persistante, si souple, si active, lescheveux touffus encore, sans un fil blanc. Et, invinciblement, il se rappelait sonarrive Paris, au lendemain du coup d'Etat, le soir d'hiver o il tait tomb surle pav, les poches vides, affam, ayant toute une rage d'apptits satisfaire. Ah! cette premire course travers les rues, lorsque, avant mme de dfaire samalle, il avait eu le besoin de se lancer par la ville, avec ses bottes cules, sonpaletot graisseux, pour la conqurir ! Depuis cette soire, il tait souvent monttrs haut, un fleuve de millions avait coul entre ses mains, sans que jamais ilet possd la fortune en esclave, ainsi qu'une chose soi, dont on dispose,qu'on tient sous clef, vivante, matrielle. Toujours le mensonge, la fiction avaithabit ses caisses, que des trous inconnus semblaient vider de leur or. Puis, voilqu'il se retrouvait sur le pav, comme l'poque lointaine du dpart, aussi jeune,aussi affam, inassouvi toujours, tortur du mme besoin de jouissances et deconqutes. Il avait got tout, et il ne s'tait pas rassasi, n'ayant pas eul'occasion ni le temps, croyait-il, de mordre assez profondment dans lespersonnes et dans les choses. A cette heure, il se sentait cette misre d'tre, sur lepav, moins qu'un dbutant, qu'auraient soutenu l'illusion et l'espoir. Et unefivre le prenait de tout recommencer pour tout reconqurir, de monter plus hautqu'il n'tait jamais mont, de poser enfin le pied sur la cit conquise. Non plus la

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    richesse menteuse de la faade, mais l'difice solide de la fortune, la vraieroyaut de l'or trnant sur des sacs pleins !La voix de Moser qui s'levait de nouveau, aigre et trs aigu, tira un instantSaccard de ses rflexions." L'expdition du Mexique cote quatorze millions par mois, c'est Thiers qui l'aprouv... Et il faut vraiment tre aveugle pour ne pas voir que, dans la Chambre,la majorit est branle. Ils sont trente et quelques maintenant, gauche.L'empereur lui-mme comprend bien que le pouvoir absolu devient impossible,puisqu'il se fait le promoteur de la libert. "Pillerault ne rpondait plus, se contentait de ricaner d'un air de mpris." Oui, je sais, le march vous parat solide, les affaires marchent. Mais attendezla fin... On a trop dmoli et trop reconstruit, Paris, voyez-vous ! Les grandstravaux ont puis l'pargne. Quant aux puissantes maisons de crdit qui voussemblent si prospres, attendez qu'une d'elles fasse le saut, et vous les verreztoutes culbuter la file... Sans compter que le peuple se remue. CetteAssociation internationale des travailleurs, qu'on vient de fonder pour amliorerla condition des ouvriers, m'effraie beaucoup, moi. Il y a, en France, uneprotestation, un mouvement rvolutionnaire qui s'accentue chaque jour... Je vousdis que le ver est dans le fruit. Tout crvera. "Alors ce fut une protestation bruyante. Ce sacr Moser avait sa crise de foie,dcidment. Mais lui-mme, en parlant, ne quittait pas des yeux la table voisine,o Mazaud et Amadieu continuaient, dans le bruit, causer trs bas. Peu peu,la salle entire s'inquitait de ces longues confidences. Qu'avaient-ils se dire,pour chuchoter ainsi ? Sans doute, Amadieu donnait des ordres, prparait uncoup. Depuis trois jours, de mauvais bruits couraient sur les travaux de Suez.Moser cligna les yeux, baissa galement la voix." Vous savez, les Anglais veulent empcher qu'on travaille l-bas. On pourraitbien avoir la guerre. "Cette fois, Pillerault fut branl, par l'normit mme de la nouvelle. C'taitincroyable, et tout de suite le mot vola de table en table, acqurant la force d'unecertitude l'Angleterre avait envoy un ultimatum, demandant la cessationimmdiate des travaux. Amadieu, videmment, ne causait que de a avecMazaud, qui il donnait l'ordre de vendre tous ses Suez. Un bourdonnement depanique s'leva dans l'air charg d'odeurs grasses, au milieu du bruit croissantdes vaisselles remues. Et, ce moment, ce qui porta l'motion son comble, cefut l'entre brusque d'un commis de l'agent de change, le petit Flory, un garon figure tendre, mange d'une paisse barbe chtaine. Il se prcipita, un paquet defiches la main, et les remit au patron, en lui parlant l'oreille." Bon ! " rpondit simplement Mazaud, qui classa les fiches dans son carnet.Puis, tirant sa montre :" Bientt midi ! Dites Berthier de m'attendre. Et soyez l vous-mme, montezchercher les dpches. "

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    Lorsque Flory s'en fut all, il reprit sa conversation avec Amadieu, tira d'autresfiches de sa poche, qu'il posa sur la nappe, ct de son assiette ; et, chaqueminute, un client qui partait se penchait au passage, lui disait un mot, qu'ilinscrivait rapidement sur un des bouts de papier, entre deux bouches. La faussenouvelle, venue on ne savait d'o, ne de rien, grossissait comme une nued'orage." Vous vendez, n'est-ce pas ? " demanda Moser Salmon..Mais le muet sourire de ce dernier fut si aiguis de finesse, qu'il en restaanxieux, doutant maintenant de cet ultimatum de l'Angleterre, qu'il ne savaitmme pas avoir invent." Moi, j'achte tant qu'on voudra " , conclut Pillerault, avec sa tmrit vaniteusede joueur sans mthode.Les tempes chauffes par la griserie du jeu, que fouettait cette fin bruyante dedjeuner, dans l'troite salle, Saccard s'tait dcid manger ses asperges, ens'irritant de nouveau contre Huret, sur lequel il ne comptait plus. Depuis dessemaines, lui, si prompt se rsoudre, il hsitait, combattu d'incertitudes. Ilsentait bien l'imprieuse ncessit de faire peau neuve, et il avait rv d'abordune vie toute nouvelle, dans la haute administration ou dans la politique.Pourquoi le Corps lgislatif ne l'aurait-il pas men au conseil des ministres,comme son frre ? Ce qu'il reprochait la spculation, c'tait la continuelleinstabilit, les grosses sommes aussi vite perdues que gagnes : jamais il n'avaitdormi sur le million rel, ne devant rien personne. Et, cette heure o il faisaitson examen de conscience, il se disait qu'il tait peut-tre trop passionn pourcette bataille de l'argent, qui demandait tant de sang-froid. Cela devait expliquercomment, aprs une vie si extraordinaire de luxe et de gne, il sortait vid, brl,de ces dix annes de formidables trafics sur les terrains du nouveau Paris, danslesquels tant d'autres, plus lourds, avaient ramass de colossales fortunes. Oui,peut-tre s'tait-il tromp sur ses vritables aptitudes, peut-tre triompherait-ild'un bond, dans la bagarre politique, avec son activit, sa foi ardente. Tout allaitdpendre de la rponse de son frre. Si celui-ci le repoussait, le rejetait augouffre de l'agio, eh bien ! ce serait sans doute tant pis pour lui et les autres, ilrisquerait le grand coup dont il ne parlait encore personne, l'affaire normequ'il rvait depuis des semaines et qui l'effrayait lui-mme, tellement elle taitvaste, faite, si elle russissait ou si elle croulait, pour remuer le monde.Pillerault levait la voix." Mazaud, est-ce fini, l'excution de Schlosser ?- Oui, rpondit l'agent de change, l'affiche sera mise aujourd'hui... Que voulez-vous ? c'est toujours ennuyeux, mais j'avais reu les renseignements les plusinquitants et je l'ai escompt le premier. Il faut bien, de temps autre, donnerun coup de balai.- On m'a affirm, dit Moser, que vos collgues, Jacoby et Delarocque, y taientpour des sommes rondes. "L'agent eut un geste vague.

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    " Bah ! c'est la part du feu... Ce Schlosser devait tre d'une bande, et il en seraquitte pour aller cumer la Bourse de Berlin ou de Vienne. "Les yeux de Saccard s'taient ports sur Sabatani, dont un hasard lui avait rvll'association secrte avec Schlosser : tous deux jouaient le jeu connu, l'un lahausse, l'autre la baisse sur une mme valeur, celui qui perdait en tant quittepour partager le bnfice de l'autre, et disparatre. Mais le jeune homme payaittranquillement l'addition du djeuner fin qu'il venait de faire. Puis, avec sa grcecaressante d'Oriental mtin d'Italien, il vint serrer la main de Mazaud, dont iltait le client. Il se pencha, donna un ordre, que celui-ci crivit sur une fiche." Il vend ses Suez " , murmura Moser.Et, tout haut, cdant un besoin, malade de doute :" Hein ? que pensez-vous du Suez ? "Un silence se fit dans le brouhaha des voix, toutes les ttes des tables voisines setournrent. La question rsumait l'anxit croissante. Mais le dos d'Arnadieu quiavait simplement invit Mazaud pour lui recommander un de ses neveux, restaitimpntrable, n'ayant rien dire ; tandis que l'agent, que les ordres de vente qu'ilrecevait commenaient tonner, se contentait de hocher la tte, par unehabitude professionnelle de discrtion." Le Suez, c'est trs bon ! " dclara de sa voix chantante Sabatani, qui, avant desortir, se drangea de son chemin, pour serrer galamment la main de Saccard.Et Saccard garda un moment la sensation de cette poigne de main, si souple, sifondante, presque fminine.. Dans son incertitude de la route prendre, de sa vie refaire, il les traitait tous de filous, ceux qui taient l. Ah ! si on l'y forait,comme il les traquerait, comme il les tondrait, les Moser trembleurs, lesPillerault vantards, et ces Salmon plus creux que des courges, et ces Amadieudont le succs a fait le gnie ! Le bruit des assiettes et des verres avait repris, lesvoix s'enrouaient, les portes battaient plus fort, dans la hte qui les dvorait tousd'tre l-bas, au jeu, si une dbcle devait se produire sur le Suez. Et, par lafentre, au milieu de la place sillonne de fiacres, encombre de pitons, ilvoyait les marches ensoleilles de la Bourse comme mouchetes maintenantd'une monte continue d'insectes humains, des hommes correctement vtus denoir, qui peu peu garnissaient la colonnade ; pendant que, derrire les grilles,apparaissaient quelques femmes, vagues, rdant sous les marronniers.Brusquement, au moment o il entamait le fromage qu'il venait de commander,une grosse voix lui fit lever la tte." Je vous demande pardon, mon cher. Il m'a t impossible de venir plus tt. "Enfin, c'tait Huret, un normand du Calvados, une figure paisse et large depaysan rus, qui jouait l'homme simple. Tout de suite, il se fit servir n'importequoi, le plat du jour, avec un lgume." Eh bien " demanda schement Saccard, qui se contenait.Mais l'autre ne se pressait pas, le regardait en homme finassier et prudent. Puis,en se mettant manger, avanant la face et baissant la voix :

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    " Et bien, j'ai vu le grand homme... Oui, chez lui, ce matin... Oh ! il a t trsgentil, trs gentil pour vous. "Il s'arrta, but un grand verre de vin, se mit une pomme de terre dans la bouche." Alors ?- Alors, mon cher, voici... Il veut bien faire pour vous tout ce qu'il pourra, il voustrouvera une trs jolie situation, mais pas en France... Ainsi, par exemple,gouverneur dans une de nos colonies, une des bonnes. Vous y seriez le matre,un vrai petit prince. "Saccard tait devenu blme." Dites donc, c'est pour rire, vous vous fichez du monde !... Pourquoi pas tout desuite la dportation !... Ah ! Il veut se dbarrasser de moi. Qu'il prenne garde queje finisse par le gner pour de bon ! "Huret restait la bouche pleine, conciliant." Voyons, voyons, on ne veut que votre bien, laissez-nous faire.- Que je me laisse supprimer, n'est-ce pas ?... Tenez ! tout l'heure, on disait quel'empire n'aurait bientt plus une faute commettre. Oui, la guerre d'Italie, leMexique, l'attitude vis--vis de la Prusse. Ma parole, c'est la vrit !... Vousferez tant de btises et de folies, que la France entire se lvera pour vousflanquer dehors "Du coup, le dput, la fidle crature du ministre, s'inquita, palissant, regardantautour de lui." Ah ! permettez, permettez, je ne peux pas vous suivre... Rougon est un honntehomme, il n'y a pas de danger, tant qu'il sera l... Non, n'ajoutez rien, vous lemconnaissez, je tiens le dire. "Violemment, touffant sa voix entre ses dents serres, Saccard l'interrompit." Soit, aimez-le, faites votre cuisine ensemble... Oui ou non, veut-il mepatronner ici, Paris ?- A Paris, jamais ! "Sans ajouter un mot, il se leva, appela le garon, pour payer, tandis que, trscalme, Huret, qui connaissait ses colres, continuait avaler de grossesbouches de pain et le laissait aller, de peur d'un esclandre. Mais, ce moment,dans la salle, il y eut une forte motion.Gundermann venait d'entrer, le banquier roi, le matre de la Bourse et du monde,un homme de soixante ans, dont l'norme tte chauve, au nez pais, aux yeuxronds, fleur de tte, exprimait un enttement et une fatigue immenses. Jamais iln'allait la Bourse, affectant mme de n'y pas envoyer de reprsentant officiel ;jamais non plus il ne djeunait dans un lieu public. Seulement, de loin en loin, illui arrivait, comme ce jour-l, de se montrer au restaurant Champeaux, o ils'asseyait une des tables pour se faire simplement servir un verre d'eau deVichy, sur une assiette. Souffrant depuis vingt ans d'une maladie d'estomac, il nese nourrissait absolument que de lait.Tout de suite, le personnel fut en l'air pour apporter le verre d'eau, et tous lesconvives prsents s'aplatirent. Moser, l'air ananti, contemplait cet homme qui

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    savait les secrets, qui faisait son gr la hausse ou la baisse, comme Dieu fait letonnerre. Pillerault lui-mme le saluait, n'ayant foi qu'en la force irrsistible dumilliard. Il tait midi et demi, et Mazaud, qui lchait vivement Amadieu, revint,se courba devant le banquier, dont il avait parfois l'honneur de recevoir un ordre.Beaucoup de boursiers taient ainsi en train de partir, qui restrent debout,entourant le dieu, lui faisant une cour d'chines respectueuses, au milieu de ladbandade des nappes salies ; et ils le regardaient avec vnration prendre leverre d'eau, d'une main tremblante, et le porter ses lvres dcolores.Autrefois, dans les spculations sur les terrains de la plaine Monceau ; Saccardavait eu des discussions, toute une brouille mme avec Gundermann. Ils nepouvaient s'entendre, l'un passionn et jouisseur, l'autre sobre et d'une froidelogique. Aussi le premier, dans sa colre, exaspr encore par cette entretriomphale, s'en allait-il, lorsque l'autre l'appela." Dites donc, mon bon ami, est-ce vrai ? vous les affaires... Ma foi, vous faitesbien, a vaut mieux. "Ce fut, pour Saccard, un coup de fouet en plein visage. Il redressa sa petite taille,il rpliqua d'une voie aigu comme une pe :" Je fonde une maison de crdit au capital de vingt-cinq millions, et je comptealler vous voir bientt. "Et il sortit, laissant derrire lui le brouhaha ardent de la salle, o tout le mondese bousculait, pour ne pas manquer l'ouverture de la Bourse. Ah ! russir enfin,remettre le talon sur ces gens qui lui tournaient lui tournaient le dos, et lutter depuissance avec ce roi de l'or, et l'abattre peut-tre un jour ! Il n'tait pas dcid lancer sa grande affaire, il demeurait surpris de la phrase que le besoin derpondre lui avait tire. Mais pourrait-il tenter la fortune ailleurs, maintenant queson frre l'abandonnait et que les hommes et les choses le blessaient pour lerejeter la lutte, comme le taureau saignant est ramen dans l'arne ?Un instant, il resta frmissant, au bord du trottoir. C'tait l'heure active o la viede Paris semble affluer sur cette place centrale, entre la rue Montmartre et la rueRichelieu, les deux artres engorges qui charrient la foule. Des quatrecarrefours, ouverts aux quatre angles de la place, des flots ininterrompus devoitures coulaient, sillonnant le pav, au milieu des remous d'une cohue depitons. Sans arrt, les deux files de fiacres de la station, le long des grilles, serompaient et se reformaient ; tandis que, sur la rue Vivienne, les victorias desremisiers s'allongeaient en un rang press, que dominaient les cochers, guides enmain, prts fouetter au premier ordre. Envahis, les marches et le pristyletaient noirs d'un fourmillement de redingotes ; et, de la coulisse, installe djsous l'horloge et fonctionnant, montait la clameur de l'offre et de la demande, cebruit de mare de l'agio, victorieux du grondement de la ville. Des passantstournaient la tte, dans le dsir et la crainte de ce qui se faisait l, ce mystre desoprations financires o peu de cervelles franaises pntrent, ces ruines, cesfortunes brusques, qu'on ne s'expliquait pas, parmi cette gesticulation et ces crisbarbares. Et lui, au bord du ruisseau, assourdi par les voix lointaines, coudoy

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    par la bousculade des gens presss, il rvait une fois de plus la royaut de l'or,dans ce quartier de toutes les fivres, o la Bourse, d'une heure trois, batcomme un coeur norme, au milieu.Mais, depuis sa dconfiture, il n'avait point os rentrer la Bourse ; et, ce jour-lencore, un sentiment de vanit souffrante, la certitude d'y tre accueilli, envaincu, l'empchait de monter les marches. Comme les amants chasss del'alcve d'une matresse, qu'ils dsirent davantage, mme en croyant l'excrer, ilrevenait fatalement l, il faisait le tour de la colonnade sous des prtextes,traversant le jardin, marchant d'un pas de promeneur, l'ombre des marronniers.Dans cette sorte de square poussireux, sans gazon ni fleurs, o grouillait sur lesbancs, parmi les urinoirs et les kiosques journaux, un mlang de spculateurslouches et de femmes du quartier, en cheveux, allaitant des poupons, il affectaitune flnerie dsintresse, levait les yeux, guettait, avec la furieuse pense qu'ilfaisait le sige du monument, qu'il l'enserrait d'un cercle troit, pour y rentrer unjour en triomphateur.Il pntra dans l'angle de droite, sous les arbres qui font face la rue de laBanque, et tout de suite il tomba sur la petite bourse des valeurs dclasses : les" Pieds humides " , comme on appelle avec un ironique mpris ces joueurs de labrocante, qui cotent en plein vent, dans la boue des jours pluvieux, les titres descompagnies mortes. Il y avait l, en un groupe tumultueux, toute une juiveriemalpropre, de grasses faces luisantes, des profils desschs d'oiseaux voraces,une extraordinaire runion de nez typiques, rapprochs les uns des autres, ainsique sur une proie, s'acharnant au milieu de cris gutturaux, et comme prs de sedvorer entre eux. Il passait, lorsqu'il aperut un peu l'cart un gros homme, entrain de regarder au soleil un rubis, qu'il levait en l'air, dlicatement, entre sesdoigts normes et sales." Tiens, Busch !... Vous me faites songer que je voulais monter chez vous. "Busch, qui tenait un cabinet d'affaires, rue Feydeau, au coin de la rue Vivienne,lui avait, plusieurs reprises, t d'une utilit grande, en des circonstancesdifficiles. Il restait extasi, examiner l'eau de la pierre prcieuse, sa large faceplate renverse, ses gros yeux gris comme teints par la lumire vive ; et l'onvoyait, roule en corde, la cravate blanche qu'il portait toujours ; tandis que saredingote d'occasion, anciennement superbe, mais extraordinairement rpe et,macule de taches, remontait jusque dans ses cheveux ples, qui tombaient enmches rares et rebelles de son crne nu. Son chapeau, roussi par le soleil, lavpar les averses, n'avait plus d'ge.Enfin, il se dcida redescendre sur terre." Ah ! monsieur Saccard, vous faites un petit tour par ici..- Oui... C'est une lettre en langue russe, une lettre d'un banquier russe, tabli Constantinople. Alors, j'ai pens votre frre, pour me la traduire. "Busch, qui, d'un mouvement inconscient et tendre, roulait toujours le rubis danssa main droite, tendit la gauche, en disant que, le soir mme, la traduction seraitenvoye. Mais Saccard expliqua qu'il s'agissait seulement de dix lignes.

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    " Je vais monter, votre frre me lira a tout de suite... "Et il fut interrompu par l'arrive d'une femme norme, Mme Mchain, bienconnue des habitus de la Bourse, une de ces enrages et misrables joueuses,dont les mains grasses tripotent dans toutes sortes de louches besognes. Sonvisage de pleine lune, bouffi et rouge, aux minces yeux bleus, au petit nez perdu, la petite bouche d'o sortait une voix flte d'enfant, semblait dborder duvieux chapeau mauve, nou de travers par des brides grenat ; et la gorge gante,et le ventre hydropique, crevaient la robe de popeline verte, mange de boue,tourne au jaune. Elle tenait au bras un antique sac de cuir noir, immense, aussiprofond qu'une valise, qu'elle ne quittait jamais. Ce jour-l, le sac gonfl, plein crever, la tirait droite, penche comme un arbre." Vous voil, dit Busch qui devait l'attendre.- Oui, et j'ai reu les papiers de Vendme, je les apporte.- Bon ! filons chez moi... Rien faire aujourd'hui, ici "Saccard avait eu un regard vacillant sur le vaste sac de cuir. Il savait que,fatalement, allaient tomber l les titres dlasss, les actions des socits mises enfaillite, sur lesquelles les Pieds humides agiotent encore, des actions de cinqcents francs qu'ils se disputent vingt sous, dix sous, dans le vague espoir d'unrelvement improbable, ou plus pratiquement comme une marchandise sclrate,qu'ils cdent avec bnfice aux banquiers dsireux de gonfler leur passif. Dansles batailles meurtrires de la finance, la Mchain tait le corbeau qui suivait lesarmes en marche ; pas une compagnie, pas une grande maison de crdit ne sefondait, sans qu'elle appart, avec son sac, sans qu'elle flairt l'air, attendant lescadavres, mme aux heures prospres des missions triomphantes ; car ellesavait bien que la droute tait fatale, que le jour du massacre viendrait, o il yaurait des morts manger, des titres ramasser pour rien dans la boue et dans lesang. Et lui, qui roulait son grand projet d'une banque, eut un lger frisson, futtravers d'un pressentiment, voir ce sac, ce charnier des valeurs dprcies,dans lequel passait tout le sale papier balay de la Bourse.Comme Busch emmenait la vieille femme, Saccard le retint." Alors, je puis monter, je suis certain de trouver votre frre ? "Les yeux du juif s'adoucirent, exprimrent une surprise inquite." Mon frre, mais certainement ! O voulez-vous qu'il soit ?- Trs bien, tout l'heure ! "Et, Saccard, les laissant s'loigner, poursuivit sa marche lente, le long des arbres,vers la rue Notre-Dame des Victoires. Ce ct de la place est un des plusfrquents, occup par des fonds de commerce, des industries en chambre, dontles enseignes d'or flambaient sous le soleil. Des stores battaient aux balcons,toute une famille de province restait bante, la fentre d'un htel meubl.Machinalement, il avait lev la tte, regard ces gens dont l'ahurissement lefaisait sourire, en le rconfortant par cette pense qu'il y aurait toujours, dans lesdpartements, des actionnaires. Derrire son dos, la clameur de la Bourse, le

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    bruit de la mare lointaine continuait, l'obsdait, ainsi qu'une menaced'engloutissement qui allait le rejoindre.Mais une nouvelle rencontre l'arrta." Comment, Jordan, vous la Bourse ? " s'cria-t-il, en serrant la main d'ungrand jeune homme brun, aux petites moustaches, l'air dcid et volontaire.Jordan, dont le pre, un banquier de Marseille, s'tait autrefois suicid, la suitede spculations dsastreuses, battait depuis dix ans le pav de Paris, enrag delittrature, dans une lutte brave contre la misre noire. Un de ses cousins, install Plassans, o il connaissait la famille de Saccard, l'avait autrefois recommand ce dernier, lorsque celui-ci recevait tout Paris, dans son htel du parcMonceau." Oh ! la Bourse, jamais ! " rpondt le jeune homme, avec un geste violent,comme s'il chassait le souvenir tragique de son pre.Puis, se remettant sourire :" Vous savez que je me suis mari... Oui, avec une petite amie d'enfance. Onnous avait fiancs aux jours o j'tais riche, et elle s'est entte vouloir quandmme du pauvre diable que je suis devenu.- Parfaitement, j'ai reu la lettre de faire part, dit Saccard. Et imaginez-vous quej'ai t en rapport, autrefois, avec votre beau-pre, M. Maugendre, lorsqu'il avaitsa manufacture de bches, la Villette. Il a d y gagner une jolie fortune. "Cette conversation avait lieu prs d'un banc, et Jordan l'interrompit, pourprsenter un monsieur gros et court, l'aspect militaire, qui se trouvait assis, etavec lequel il causait, lors de la rencontre." Monsieur le capitaine Chave, un oncle de ma femme... Mme Maugendre, mabelle-mre, est une Chave, de Marseille "Le capitaine s'tait lev, et Saccard salua. Celui-ci connaissait de vue cette figureapoplectique, au cou raidi par l'usage du col de crin, un de ces types d'infimesjoueurs au comptant, qu'on tait certain de rencontrer tous les jours l, d'uneheure trois. C'est un jeu de gagne-petit, un gain presque assur de quinze vingt francs, qu'il faut raliser dans la mme Bourse.Jordan avait ajout avec son bon rire expliquant sa prsence :" Un boursier froce, mon oncle, dont je ne fais, parfois, que serrer la main enpassant.- Dame ! dit simplement le capitaine, il faut bien jouer, puisque legouvernement, avec sa pension, me laisse crever de faim. "Ensuite, Saccard, que le jeune homme intressait par sa bravoure vivre, luidemanda si les choses de la littrature marchaient. Et Jordan, s'gayant encore,raconta l'installation de son pauvre mnage un cinquime de l'avenue deClichy ; car les Maugendre, qui se dfiaient d'un pote, croyant avoir beaucoupfait en consentant au mariage, n'avaient rien donn, sous le prtexte que leurfille, aprs eux, aurait leur fortune intacte, engraisse d'conomies. Non, lalittrature ne nourrit pas son homme, il avait en projet un roman qu'il ne trouvaitpas le temps d'crire, et il tait entr forcment dans le journalisme, o il bclait

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    tout ce qui concernait son tat, depuis des chroniques, jusqu' des comptesrendus de tribunaux et mme des faits divers." Eh bien, dit Saccard, si je monte ma grande affaire, j'aurai peut-tre besoin devous. Venez donc me voir. "Aprs avoir salu, il tourna derrire la Bourse. L, enfin, la clameur lointaine,les abois du jeu cessrent, ne furent qu'une rumeur vague, perdue dans legrondement de la place. De ce ct, les marches taient galement envahies demonde ; mais le cabinet des agents de change, dont on voyait les tentures rougespar les hautes fentres, isolait du vacarme de la grande salle la colonnade, o desspculateurs, les dlicats, les riches, s'taient assis commodment l'ombre,quelques-uns seuls, d'autres par petits groupes, transformant en une sorte de clubce vaste pristyle ouvert au plein ciel. C'tait un peu, ce derrire du monument,comme l'envers d'un thtre, l'entre des artistes, avec la rue louche etrelativement tranquille, cette rue Notre-Dame-des-Victoires, occupe toute pardes marchands de vin, des cafs, des brasseries, des tavernes, grouillant d'uneclientle spciale, trangement mle. Les enseignes indiquaient aussi lavgtation mauvaise, pousse au bord d'un grand cloaque voisin des compagniesd'assurances mal fames, des journaux financiers de brigandage, des socits,des banques, des agences, des comptoirs, la srie entire des modestes coupe-gorge, installs dans des boutiques ou des entresols, larges comme la main. Surles trottoirs, au milieu de la chausse partout, des hommes rdaient, attendaient,ainsi qu' la corne d'un bois.Saccard s'tait arrt l'intrieur des grilles. Levant les yeux sur la porte quiconduit au cabinet des agents de d'ange, avec le regard aigu d'un chef d'armeexaminant sous toutes ses faces la place dont il veut tenter l'assaut, lorsqu'ungrand gaillard, qui sortait d'une taverne, traversa la rue et vint s'incliner trs bas." Ah ! monsieur Saccard, n'avez-vous rien pour moi ? J'ai quitt dfinitivementle Crdit mobilier, je cherche une situation. "Jantrou tait un ancien professeur, venu de Bordeaux Paris, la suite d'unehistoire reste louche. Oblig de quitter l'Universit, dclass, mais beau garonavec sa barbe noire en ventail et sa calvitie prcoce, d'ailleurs lettr, intelligentet aimable, il tait dbarqu la Bourse vers vingt-huit ans, s'y tait tran et salipendant dix annes comme remisier, en n'y gagnant gure que l'argentncessaire a ses vices. Et, aujourd'hui, tout fait chauve, se dsolant ainsi qu'unefille dont les rides menacent le gagne-pain, il attendait toujours l'occasion quidevait le lancer au succs, la fortune.Saccard, le voir si humble, se rappela avec amertume, le salut de Sabatani,chez Champeaux : dcidment, les tars et les rats seuls lui restaient. Mais iln'tait pas sans estime pour l'intelligence vive de celui-ci, et il savait bien qu'onfait les troupes les plus braves avec les dsesprs, ceux qui osent tout, ayanttout gagner. Il se montra bonhomme." Une situation, rpta-t-il. Eh ! a peut se trouver. Venez me voir.- Rue Saint-Lazare, maintenant, n'est-ce pas ?

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    - Oui, rue Saint-Lazare. Le matin. "Ils causrent. Jantrou tait trs anim contre la Bourse, rptant qu'il fallait treun coquin pour y russir, avec la rancune d'un homme qui n'avait pas eu lacoquinerie chanceuse. C'tait fini, il voulait tenter autre chose, il lui semblaitque, grce sa culture universitaire, sa connaissance du monde, il pouvait sefaire une belle place dans l'administration. Saccard l'approuvait d'un hochementde tte. Et, comme ils taient sortis des grilles, longeant le trottoir jusqu' la rueBrongniart, tous deux s'intressrent un coup sombre, d'un attelage trscorrect, qui tait arrt dans cette rue, le cheval tourn vers la rue Montmartre.Tandis que le dos du cocher, haut perch, demeurait d'une immobilit de pierre,ils avaient remarqu qu'une tte de femme, deux reprises, paraissait a laportire et disparaissait, vivement. Tout d'un coup, la tte se pencha, s'oublia,avec un long regard d'impatience en arrire, du ct de la Bourse." La baronne Sandorff " , murmura Saccard.C'tait une tte brune trs trange, des yeux noirs brlants sous des paupiresmeurtries, un visage de passion la bouche saignante, et que gtait seulement unnez trop long. Elle semblait fort jolie, d'une maturit prcoce, pour ses vingt-cinq ans, avec son air de bacchante habille par les grands couturiers du rgne." Oui, la baronne, rpta Jantrou. Je l'ai connue, quand elle tait jeune fille, chezson pre, le comte de Ladricourt. Oh ! un enrag joueur, et d'une brutalitrvoltante. J'allais prendre ses ordres chaque matin, il a failli me battre un jour.Je ne l'ai pas pleur, celui-l, quand il est mort d'un coup de sang, ruin, lasuite d'une srie de liquidations lamentables... La petite alors d se rsoudre pouser le baron Sandorff, conseiller l'ambassade d'Autriche, qui avait trente-cinq ans de plus qu'elle, et qu'elle avait positivement rendu fou, avec ses regardsde feu.- Je sais " , dit simplement Saccard.De nouveau, la tte de la baronne avait replong dans le coup. Mais, presqueaussitt, elle reparut, plus ardente, le cou tordu pour voir au loin, sur la place." Elle joue, n'est-ce pas ?- Oh ! comme une perdue ! Tous les jours de crise, on peut la voir la, dans savoiture, guettant les cours, prenant fivreusement des notes sur son carnet,donnant des ordres... Et, tenez ! c'tait Massias qu'elle attendait le voici qui larejoint. "En effet, Massias courait de toute la vitesse de ses jambes courtes, sa cote a lamain, et ils le virent qui s'accoudait a la portire du coup, y plongeant la tte ason tour, en grande confrence avec la baronne. Puis, comme ils s'cartaient unpeu, pour ne pas tre surpris dans leur espionnage, et comme le remisierrevenait, toujours courant, ils l'appelrent. Lui, d'abord, jeta un regard de ct,s'assurant que le coin de la rue le cachait ; ensuite, il s'arrta net, essouffl, sonvisage fleuri congestionn, gai quand mme, avec ses gros yeux bleus d'unelimpidit enfantine.

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    " Mais qu'est-ce qu'ils ont ? cria-t-il. Voil le Suez qui dgringole. On parled'une guerre avec l'Angleterre. Une nouvelle qui les rvolutionne, et qui vient onne sait d'o... Je vous le demande un peu, la guerre ! qui est-ce qui peut bienavoir invent a ? A moins que a ne se soit invent tout seul... Enfin, un vraicoup de chien. "Jantrou cligna des yeux." La dame mord toujours ?- Oh ! enrage ! Je porte ses ordres a Nathansohn. "Saccard, qui coutait, fit tout haut une rflexion." Tiens ! c'est vrai, on m'a dit que Nathansohn tait entr la coulisse.- Un garon trs gentil, Nathansohn, dclara Jantrou, et qui mrite de russir.Nous avons t ensemble au Crdit mobilier... Mais il arrivera, lui, car il est juif.Son pre, un Autrichien, est tabli Besanon, horloger, je crois... Vous savezque a l'a pris un jour, l-bas, au Crdit, en voyant comment a se maniganait.Il s'est dit que ce n'tait pas si malin, qu'il n'y avait qu' avoir une chambre et ouvrir un guichet ; et il a ouvert un guichet... Vous tes content, vous, Massias ?- Oh ! content ! Vous y avez pass, vous avez raison de dire qu'il faut tre juif ;sans a, inutile de chercher comprendre, on n'y a pas la main, c'est la dveinenoire... Quel sale mtier ! Mais on y est, on y reste. Et puis, j'ai encore de bonnesjambes, j'espre tout de mme. "Et il repartit, courant et riant. On le disait fils d'un magistrat de Lyon, frappd'indignit, tomb lui-mme la Bourse, aprs la disparition de son pre, n'ayantpas voulu continuer ses tudes de droit.Saccard et Jantrou, petits pas, revinrent vers la rue Brongniart ; et ils yretrouvrent le coup de la baronne ; mais les glaces taient leves, la voituremystrieuse paraissait vide, tandis que l'immobilit du cocher semblait avoirgrandi, dans cette attente qui se prolongeait souvent jusqu'au dernier cours." Elle est diablement excitante, reprit brutalement Saccard. Je comprends levieux baron. "Jantrou eut un sourire singulier." Oh ! le baron, il y a longtemps qu'il en a assez, je crois. Il est trs ladre, dit-on... Alors, vous savez avec qui elle s'est mise, pour payer ses factures, le jeu nesuffisant jamais ?- Non.- Avec Delcambre.- Delcambre, le procureur gnral ! ce grand homme sec, si jaune, si rigide !...Ah ! je voudrais bien les voir ensemble ! "Et tous deux, trs gays, trs allums, se sparrent avec une vigoureusepoigne de main, aprs que l'un ait rappel l'autre qu'il se permettrait d'aller levoir prochainement.Ds qu'il se retrouva seul, Saccard fut repris par la voix haute de la Bourse, quidferlait avec l'enttement du flux son retour. Il avait tourn le coin, ildescendait vers la rue Vivienne, par ce ct de la place que l'absence de cafs

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    rend svre. Il longea commerce, le bureau de poste, les grandes agencesd'annonces, de plus en plus assourdi et enfivr, mesure qu'il revenait devant lafaade principale ; et, quand il put enfiler le pristyle d'un regard oblique, il fitune nouvelle pause comme s'il ne voulait pas encore achever le tour de lacolonnade, cette sorte d'investissement passionn dont il l'enserrait. L, sur cetlargissement du pav, la vie s'talait, clatait un flot de consommateursenvahissait les cafs, la boutique du ptissier ne dsemplissait pas, les talagesattroupaient la foule, celui d'un orfvre surtout, flambant de grosses picesd'argenterie. Et, par les quatre angles, les quatre carrefours, il semblait que lefleuve des fiacres et des pitons augmentt, dans un enchevtrement inextricable; tandis que le bureau des omnibus aggravait les embarras et que les voitures desremisiers, en ligne, barraient le trottoir presque d'un bout l'autre de la grille.Mais ses yeux s'taient fixs sur les marches hautes, o des redingotess'grenaient au plein soleil. Puis, ils remontrent vers les colonnes dans la massecompacte, un grouillement noir, peine clair par les taches ples des visages.Tous taient debout, on ne voyait pas les chaises, le rond que faisait la coulisse,assise sous l'horloge, ne se devinait qu' une sorte de bouillonnement, une furiede gestes et de paroles dont l'air frmissait. Vers la gauche, le groupe desbanquiers occups des arbitrages, des oprations sur le change et sur leschques anglais, restait plus calme, sans cesse travers par la queue de mondequi entrait, allant au tlgraphe. Jusque sous les galeries latrales, lesspculateurs dbordaient, s'crasaient ; et, entre les colonnes, appuys auxrampes de fer, il y en avait qui prsentaient le ventre ou le dos, comme chez eux,contre le velours d'une loge. La trpidation, le grondement de machine sousvapeur, grandissait, agitait la Bourse entire, dans un vacillement de flamme.Brusquement, il reconnut le remisier Massias qui descendait les marches toutesjambes, puis qui sauta dans sa voiture, dont le cocher lana le cheval au galop.Alors, Saccard sentit ses poings se serrer. Violemment, il s'arracha, il tournadans la rue Vivienne, traversant la chausse pour gagner le coin de la rueFeydeau, o se trouvait la maison de Busch. Il venait de se rappeler la lettrerusse qu'il avait se faire traduire. Mais, comme il entrait, un jeune homme,plant devant la boutique du papetier qui occupait le rez-de-chausse, le salua ;et il reconnut Gustave Sdille, le fils d'un fabricant de soie de la rue desJeneurs, que son pre avait plac chez Mazaud, pour tudier le mcanisme desaffaires financires. Il sourit paternellement ce grand garon lgant, sedoutant bien de ce qu'il faisait l, en faction. La papeterie Conin fournissait decarnets toute la Bourse, depuis que la petite Mme Conin y aidait son mari, legros Conin, qui, lui, ne sortait jamais de son arrire-boutique, s'occupait de lafabrication, tandis qu'elle, toujours, allait et venait, servant au comptoir, faisantles courses dehors. Elle tait grasse, blonde, rose, un vrai petit mouton fris,avec des cheveux de soie ple, trs gracieuse, trs cline, et d'une continuellegaiet. Elle aimait bien son mari, disait-on, ce qui ne l'empchait pas, quand unboursier de la clientle lui plaisait, d'tre tendre ; mais pas pour de l'argent,

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    uniquement pour le plaisir, et une seule fois, dans une maison amie duvoisinage, ce que racontait la lgende. En tout cas, les heureux qu'elle faisaitdevaient se montrer discrets et reconnaissants, car elle restait adore, fte, sansun vilain bruit autour d'elle. Et la papeterie continuait de prosprer, c'tait uncoin de vrai bonheur. En passant, Saccard aperut Mme Conin qui souriait Gustave travers les vitres. Quel joli petit mouton ! Il en eut une sensationdlicieuse de caresse. Enfin ; il monta.Depuis vingt ans, Busch occupait tout en haut, au cinquime tage, un troitlogement compos de deux chambres et d'une cuisine. N Nancy, de parentsallemands, il tait dbarqu l de sa ville natale, il y avait peu peu tendu soncercle d'affaires, d'une extraordinaire complication, sans prouver le besoin d'uncabinet plus grand, abandonnant son frre Sigismond la pice sur la rue, secontentant de la petite pice sur la cour, o les paperasses ; les dossiers, lespaquets de toutes sortes s'empilaient tellement, que la place d'une unique chaise,contre le bureau, se trouvait rserve. Une de ses grosses affaires tait bien letrafic sur les valeurs dprcies ; il les centralisait, il servait d'intermdiaire entrela petite Bourse et les " Pieds humides " et les banqueroutiers, qui ont des trous combler dans leur bilan ; aussi suivait-il les cours, achetant directement parfois,aliment surtout par les stocks qu'on lui apportait. Mais, outre l'usure et tout uncommerce cach sur les bijoux et les pierres prcieuses, il s'occupaitparticulirement de l'achat des crances. C'tait l ce qui emplissait son cabinet en faire craquer les murs, ce qui le lanait dans Paris, aux quatre coins, flairant,guettant, avec des intelligences dans tous les mondes. Ds qu'il apprenait unefaillite, il accourait, rdait autour du syndic, finissait par acheter tout ce dont onne pouvait rien tirer de bon immdiatement. Il surveillait les tudes de notaire,attendait les ouvertures de successions difficiles, assistait aux adjudications descrances dsespres. Lui-mme publiait des annonces, attirait les cranciersimpatients qui aimaient mieux toucher quelques sous tout de suite que de courirle risque de poursuivre leurs dbiteurs. Et, de ces sources multiples, du papierarrivait, de vritables hottes, le tas sans cesse accru d'un chiffonnier de la dette :billets impays, traits inexcuts, reconnaissances restes vaines, engagementsnon tenus. Puis, l-dedans, commenait le triage, le coup de fourchette dans cetarlequin gt, ce qui demandait un flair spcial, trs dlicat. Dans cette mer decranciers disparus ou insolvables, il fallait faire un choix, pour ne pas tropparpiller son effort. En principe, il professait que toute crance, mme la pluscompromise, peut redevenir bonne, et il avait une srie de dossiersadmirablement classs, auxquels correspondait un rpertoire des noms, qu'ilrelisait de temps autre, pour s'entretenir la mmoire. Mais, parmi lesinsolvables, il suivait naturellement de plus prs ceux qu'il sentait avoir deschances de fortune prochaine : son enqute dnudait les gens, pntrait lessecrets de famille, prenait note des parents riches, des moyens d'existence, desnouveaux emplois surtout, qui permettaient de lancer des oppositions. Pendantdes annes souvent, il laissait ainsi mrir un homme, pour l'trangler au premier

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    succs. Quant aux dbiteurs disparus, ils le passionnaient plus encore, le jetaientdans une fivre de recherches continuelles, l'oeil sur les enseignes et sur lesnoms que les journaux imprimaient, qutant les adresses comme un chien qutele gibier. Et, ds qu'il les tenait, les disparus et les insolvables, il devenait froce,les mangeait de frais, les vidait jusqu'au sang, tirant cent francs de ce qu'il avaitpay dix sous, en expliquant brutalement ses risques de joueur, forc de gagneravec ceux qu'il empoignait ce qu'il prtendait perdre sur ceux qui lui filaiententre les doigts, ainsi qu'une fume.Dans cette chasse aux dbiteurs, la Mchain tait une des aides que Busch aimaitle mieux employer ; car, s'il devait avoir ainsi une petite troupe de rabatteurs ses ordres, il vivait dans la dfiance de ce personnel, mal fam et affam ; tandisque la Mchain avait pignon sur rue, possdait derrire la butte Montmartretoute une cit, la Cit de Naples, un vaste terrain plant de huttes branlantesqu'elle louait au mois un coin d'pouvantable misre, des meurt-de-faim en tasdans l'ordure, des trous pourceau qu'on se disputait et dont elle balayait sanspiti les locataires avec leur fumier, ds qu'ils ne payaient plus. Ce qui ladvorait, ce qui lui mangeait les bnfices de sa cit, c'tait sa passionmalheureuse du jeu. Et elle avait aussi le got des plaies d'argent, des ruines, desincendies, au milieu desquels on peut voler des bijoux fondus. Lorsque Busch lachargeait d'un renseignement prendre, d'un dbiteur dloger, elle y mettaitparfois du sien, se dpensait pour le plaisir. Elle se disait veuve, mais personnen'avait connu son mari. Elle venait on ne savait d'o, et elle paraissait avoir eutoujours cinquante ans, dbordante, avec sa mince voix de petite fille.Ce jour-l, ds que la Mchain se trouva assise sur l'unique chaise, le cabinet futplein, comme bouch par ce dernier paquet de chair, tomb cette place. Devantson bureau, Busch, prisonnier, semblait enfoui, ne laissant merger que sa ttecarre, au-dessus de la mer des dossiers." Voici, dit-elle en vidant son vieux sac de l'norme tas de papiers qui legonflait, voici ce que Fayeux m'envoie de Vendme... Il a tout achet pour vous,dans cette faillite Charpier que vous m'aviez dit de lui signaler... Cent dix francs.Fayeux, qu'elle appelait son cousin, venait d'installer l-bas un bureau dereceveur de rentes. Il avait pour ngoce avou de toucher les coupons des petitsrentiers du pays ; et, dpositaire de ces coupons et de l'argent, il jouaitfrntiquement." a ne vaut pas grand-chose, la province, murmura Busch, mais on y fait destrouvailles tout de mme. "Il flairait les papiers, les triait dj d'une main experte, les classait en grosd'aprs une premire estimation, l'odeur. Sa face plate se rembrunissait, il eutune moue dsappointe." Hum ! il n'y a pas gras, rien mordre. Heureusement que a n'a pas cotcher... Voici des billets... Encore des billets... Si ce sont des jeunes gens, et s'ilssont venus Paris, nous les rattraperons peut-tre... "Mais il eut une lgre exclamation de surprise.

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    " Tiens ! qu'est-ce que c'est que a ? "Il venait de lire, au bas d'une feuille de papier timbre, la signature du comte deBeauvilliers, et la feuille ne portait que trois lignes, d'une grosse criture snile." Je m'engage payer la somme de dix mille francs mademoiselle Lonie Cron,le jour de sa majorit. "" Le comte de Beauvilliers, reprit-il lentement, rflchissant tout haut, oui, il aeu des fermes, tout un domaine, du ct de Vendme... Il est mort d'un accidentde chasse, il a laiss une femme et deux enfants dans la gne. J'ai eu des billetsautrefois, qu'ils ont pays difficilement... Un farceur, un pas-grand-chose... "Tout d'un coup, il clata d'un gros rire, reconstruisant l'histoire." Ah ! le vieux filou, c'est lui qui a fichu dedans la petite !... Elle ne voulait pas,et il l'aura dcide avec ce chiffon de papier, qui tait lgalement sans valeur.Puis, il est mort... Voyons, c'est dat de 1854, il y a dix ans. La fille doit tremajeure, que diable ! Comment cette reconnaissance pouvait-elle se trouverentre les mains de Charpier ?... Un marchand de grains, ce Charpier, qui prtait la petite semaine. Sans doute la fille lui a laiss a en dpt pour quelques cus ;ou bien peut-tre s'tait-il charg du recouvrement...- Mais, interrompit la Mchain, c'est trs bon, a, un vrai coup !Busch haussa ddaigneusement les paules." Eh ! non, je vous dis qu'en droit a ne vaut rien... Que je prsente a auxhritiers, et ils peuvent m'envoyer promener, car il faudrait faire la preuve quel'argent est rellement d... Seulement, si nous retrouvons la fille, j'espre lesamener tre gentils et s'entendre avec nous, pour viter un tapagedsagrable... Comprenez-vous ? cherchez cette Lonie Cron, crivez Fayeuxpour qu'il nous dniche l-bas. Ensuite, nous verrons rire. "Il avait fait des papiers deux tas qu'il se promettait d'examiner fond, quand ilserait seul, et il restait immobile, les mains ouvertes, une sur chaque tas.Aprs un silence, la Mchain reprit :" Je me suis occupe des billets Jordan... J'ai bien cru que j'avais retrouv notrehomme. Il a t employ quelque part, il crit maintenant dans les journaux.Mais on vous reoit si mal, dans les journaux ; on refuse de vous donner lesadresses. Et puis, je crois qu'il ne signe pas ses articles de son vrai nom. "Sans une parole, Busch avait allong le bras pour prendre, sa placealphabtique, le dossier Jordan. C'taient six billets de cinquante francs, dats decinq annes dj et chelonns de mois en mois, une somme totale de trois centsfrancs, que le jeune homme avait souscrite un tailleur, aux jours de misre.Impays leur prsentation, les billets s'taient grossis de frais normes, et ledossier dbordait d'une formidable procdure. A cette heure, la dette atteignaitsept cent trente francs quinze centimes." Si c'est un garon d'avenir, murmura Busch, nous le pincerons toujours. "Puis, une liaison d'ides se faisant sans doute en lui, il s'cria :" Et dites donc, l'affaire Sicardot, nous l'abandonnons ? "

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    La Mchain leva au ciel ses gros bras plors. Toute sa monstrueuse personne eneut un remous de dsespoir." Ah ! Seigneur Dieu ! gmit-elle de sa voix de flte, j'y laisserai ma peau ! "L'affaire Sicardot tait toute une histoire romanesque qu'elle aimait conter. Unepetite-cousine elle, Rosalie Chavaille, la fille tardive d'une soeur de son preavait t prise seize ans, un soir, sur les marches de l'escalier, dans une maisonde la rue de la Harpe, o elle et sa mre occupaient un petit logement ausixime. Le pis tait que le monsieur, un homme mari, dbarqu depuis huitjours peine, avec sa femme, dans une chambre que sous-louait une dame dusecond, s'tait montr si amoureux, que la pauvre Rosalie, renverse d'une maintrop prompte contre l'angle d'une marche, avait eu l'paule dmise. De l, justecolre de la mre, qui avait failli faire un esclandre affreux, malgr les larmes dela petite, avouant qu'elle avait bien voulu, que c'tait un accident et qu'elle auraittrop de peine, si l'on envoyait le monsieur en prison. Alors, la mre, se taisant,s'tait contente d'exiger de celui-ci une somme de six cents francs, rpartie endouze billets, cinquante francs par mois, pendant une anne ; et il n'avait pas eude march vilain, c'tait mme modeste, car sa fille, qui finissait sonapprentissage de couturire, ne gagnait plus rien, malade, au lit, cotant gros, simal soigne d'ailleurs, que, les muscles de son bras s'tant rtracts, elledevenait infirme.Avant la fin du premier mois, le monsieur avait disparu, sans laisser son adresse.Et les malheurs continuaient, tapaient dru comme grle : " Rosalie accouchaitd'un garon, perdait sa mre, tombait une sale vie, une misre noire. Echoue la Cit de Naples, chez sa petite-cousine, elle avait tran les rues jusqu'vingt-six ans, ne pouvant se servir de son bras, vendant parfois des citrons auxHalles, disparaissant pendant des semaines avec des hommes, qui la renvoyaientivre et bleue de coups. Enfin, l'anne d'auparavant, elle avait eu la chance decrever, des suites d'une borde plus aventureuse que les autres. Et la Mchainavait d garder l'enfant, Victor ; et il ne restait de toute cette aventure que lesdouze billets unpays, signs Sicardot. On n'avait jamais pu en savoir davantage: le monsieur s'appelait Sicardot.D'un nouveau geste, Busch prit le dossier Sicardot, une mince chemise de papiergris. Aucun frais n'avait t fait, il n'y avait l que les douze billets." Encore si Victor tait gentil ! expliquait lamentablement la vieille femme.Mais imaginez-vous, un enfant pouvantable... Ah ! c'est dur de faire deshritages pareils, un gamin qui finira sur l'chafaud, et ces morceaux de papierdont jamais je ne tirerai rien ! "Busch tenait ses gros yeux ples obstinment fixs sur les billets. Que de fois illes avait tudis ainsi, esprant, dans un dtail inaperu, dans la forme deslettres, jusque dans le grain du papier timbr, dcouvrir un indice. Il prtendaitque cette criture pointue et fine ne devait pas lui tre inconnue." C'est curieux, rptait-il une fois encore, j'ai certainement vu dj des a et deso pareils, si allongs, qu'ils ressemblent des i . "

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    Juste ce moment, on frappa ; et il pria la Mchain d'allonger la main pourouvrir ; car la pice donnait directement sur l'escalier. Il fallait la traverser si l'onvoulais gagner l'autre, celle qui avait vue sur la rue. Quant la cuisine, un trousans air, elle se trouvait de l'autre ct du palier." Entrez, monsieur. "Et ce fut Saccard qui entra. Il souriait, gay intrieurement par la plaque decuivre, visse sur la porte et portant en grosses lettres noires le mot Contentieux." Ah ! oui, monsieur Saccard, vous venez pour cette traduction... Mon frre estl, dans l'autre pice... Entrez, entrez donc. "Mais la Mchain bouchait absolument le passage, et elle dvisageait le nouveauvenu, l'air de plus en plus surpris. Il fallut tout une manoeuvre lui recula dansl'escalier, elle-mme sortit, s'effaant sur le palier, de faon qu'il pt entrer etgagner enfin la chambre voisine, o il disparut. Pendant ces mouvementscompliqus, elle ne l'avait pas quitt des yeux." Oh ! souffla-t-elle, oppresse, ce M. Saccard, je ne l'avais jamais tant vu...Victor est tout son portrait. "Busch sans comprendre d'abord, la regardait. Puis, une brusque illumination sefit, il eut un juron touff." Tonnerre de Dieu ! c'est a, je savais bien que j'avais vu a quelque part ! "Et, cette fois, il se leva, bouleversa les dossiers, finit par trouver une lettre queSaccard lui avait crite, l'anne prcdente, pour lui demander du temps enfaveur d'une dame insolvable. Vivement, il compara l'criture des billets cellede cette lettre c'taient bien les mmes a et les mmes o , devenus avec le tempsplus aigus encore et il y avait aussi une identit de majuscules vidente." C'est lui, c'est lui, rptait-il. Seulement, voyons, pourquoi Sicardot, pourquoipas Saccard ? "Mais, dans sa mmoire, une histoire confuse s'veillait, le pass de Saccard,qu'un agent d'affaires Larsonneau, millionnaire aujourd'hui, lui avait cont.Saccard tombant Paris au lendemain du coup d'Etat, venant exploiter lapuissance naissante de son frre Rougon, et d'abord sa misre dans les ruesnoires de l'ancien Quartier latin, et ensuite sa fortune rapide, la faveur d'unlouche mariage quand il avait eu la chance d'enterrer sa femme. C'tait lors deces dbuts difficiles qu'il avait chang son nom de Rougon contre celui deSaccard, en transformant simplement le nom de cette premire femme, qui senommait Sicardot." Oui, oui, Sicardot, je me souviens parfaitement, murmura Busch. Il a eu lefront de signer le nom du nom de sa femme. Sans doute le mnage avait donnce nom, en descendant rue de la Harpe. Et puis, le bougre prenait toutes sortesde prcautions, devait dmnager la moindre alerte... Ah ! il ne guettait pasque les cus, il culbutait aussi les gamines dans les escaliers ! C'est bte, afinira par lui jouer un vilain tour.- Chut ! chut, reprit la Mchain. Nous le tenons, et on peut bien dire qu'il y a unbon Dieu. Enfin, je vas donc tre rcompense de tout ce que j'ai fait pour ce

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    pauvre petit Victor, que j'aime bien tout de mme, allez, quoiqu'il soitindcrottable. "Elle rayonnait, ses yeux minces ptillaient dans la graisse fondante de sonvisage.Mais Busch, aprs le coup de fivre de cette solution longtemps cherche, que lehasard lui apportait, se refroidissait la rflexion, hochait la tte. Sans douteSaccard, bien que ruin pour le moment, tait encore bon tondre. On pouvaittomber sur un pre moins avantageux. Seulement, il ne se laisserait pas ennuyer,il avait la dent terrible. Et puis, quoi ? il ne savait certainement pas lui-mmequ'il avait un fils, il pourrait nier, malgr cette ressemblance extraordinaire quistupfiait la Mchain. Du reste, il tait une seconde fois veuf, libre, il ne devaitcompte de son pass personne, de sorte que, mme s'il acceptait le petit,aucune peur, aucune menace n'tait exploiter contre lui. Quant ne tirer de sapaternit que les six cents francs des billets, c'tait en vrit trop misrable, a nevalait pas la peine d'avoir t si miraculeusement aid par le hasard. Non, non !il fallait rflchir, nourrir a, trouver le moyen de couper la moisson en pleinematurit." Ne nous pressons pas, conclut Busch. D'ailleurs, il est par terre, laissons-lui letemps de se relever. "Et, avant de congdier la Mchain, il acheva d'examiner avec elle les menuesaffaires dont elle tait charge, une jeune femme qui avait engag ses bijouxpour un amant, un gendre dont la dette serait paye par sa belle-mre, samatresse, si l'on savait s'y prendre, enfin les varits les plus dlicates durecouvrement si complexe et si difficile des crances.Saccard, en entrant dans la chambre voisine, tait rest quelques secondes blouipar la clart blanche de la fentre, aux vitres ensoleilles, sans rideaux. Cettepice, tapisse d'un papier ple fleurettes bleues, tait nue simplement un petitlit de fer dans un coin, une table de sapin au milieu, et deux chaises de paille. Lelong de la cloison de gauche, des planches peine rabotes servaient debibliothque, charges de livres, de brochures, de journaux, de papiers de toutessortes. Mais la grande lumire du ciel, ces hauteurs, mettait dans cette nuditcomme une gaiet de jeunesse, un rire de fracheur ingnue. Et le frre deBusch, Sigismond, un garon de trente-cinq ans, imberbe, aux cheveux chtains,longs et rares, se trouvait l, assis devant la table, son vaste front bossu dans samaigre main, si absorb par la lecture d'un manuscrit, qu'il ne tourna point latte, n'ayant pas entendu la porte s'ouvrir.C'tait une intelligence, ce Sigismond, lev dans les universits allemandes,qui, outre le franais, sa langue maternelle, parlait l'allemand, l'anglais et lerusse. En 1849, Cologne, il avait connu Karl Marx, tait devenu le rdacteur leplus aim de sa Nouvelle Gazette rhnane ; et, ds ce moment, sa religion s'taitfixe, il professait le socialisme avec une foi ardente, ayant fait le don de sapersonne entire l'ide d'une prochaine rnovation sociale, qui devait assurer lebonheur des pauvres et des humbles. Depuis que son matre, banni d'Allemagne,

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    forc de s'exiler de Paris la suite des journes de Juin, vivait Londres,crivait, s'efforait d'organiser le parti, lui vgtait de son ct, dans ses rves,tellement insoucieux de sa vie matrielle, qu'il serait srement mort de faim, sison frre ne l'avait recueilli, rue Feydeau, prs de la Bourse, en lui donnant lapense d'utiliser sa connaissance des langues pour s'tablir traducteur. Ce frrean adorait son cadet, d'une passion maternelle, loup froce aux dbiteurs, trscapable de voler dix sous dans le sang d'un homme, mais tout de suite attendriaux larmes, d'une tendresse passionne et minutieuse de femme, ds qu'ils'agissait de ce grand garon distrait, rest enfant. Il lui avait donn la bellechambre sur la rue, il le servait comme une bonne, menait leur trange mnage,balayant, faisant les lits, s'occupant de la nourriture qu'un petit restaurant duvoisinage montait deux fois par jour. Lui, si actif, la tte bourre de milleaffaires, le tolrait oisif, car les traductions ne marchaient pas, entraves detravaux personnels ; et il lui dfendait mme de travailler, inquiet d'une petitetoux mauvaise ; et malgr son dur amour de l'argent, sa cupidit assassine quimettait dans la conqute de l'argent l'unique raison de vivre, il souriaitindulgemment des thories du rvolutionnaire, il lui abandonnait le capitalcomme un joujou un gamin, quitte le lui voir briser.Sigismond, de son ct, ne savait mme pas ce que son frre faisait dans la picevoisine. Il ignorait tout de cet effroyable ngoce sur les valeurs dclasses et surl'achat des crances, il vivait plus haut, dans un songe souverain de justice.L'ide de charit le blessait, le jetait hors de lui : la charit, c'tait l'aumne,l'ingalit consacre par la bont ; et il n'admettait que la justice ; les droits dechacun reconquis, poss en immuables principes de la nouvelle organisationsociale. Aussi, la suite de Karl Marx, avec lequel il tait en continuellecorrespondance, puisait-il ses jours tudier cette organisation, modifiant,amliorant sans cesse sur le papier la socit de demain, couvrant de chiffresd'immenses pages, basant sur la science l'chafaudage compliqu de l'universelbonheur. Il retirait le capital aux uns pour le rpartir entre tous les autres, ilremuait les milliards, dplaait d'un trait de plume la fortune du monde ; et cela,dans cette chambre nue, sans une autre passion que son rve, sans un besoin dejouissance satisfaire, d'une frugalit telle, que son frre devait se fcher pourqu'il bt du vin et manget de la viande. Il voulait que le travail de tout homme,mesur selon ses forces, assurt le contentement de ses apptits lui, se tuait labesogne et vivait de rien. Un vrai sage, exalt dans l'tude, dgag de la viematrielle, trs doux et trs pur. Depuis le dernier automne, il toussait de plus enplus, la phtisie l'envahissant qu'il daignt mme s'en apercevoir et se soigner.Mais Saccard ayant fait un mouvement, Sigismond enfin leva ses grands yeuxvagues, et s'tonna, bien qu'il connt le visiteur." C'est pour une lettre traduire. "La surprise du jeune homme augmentait, car il avait dcourag les clients, lesbanquiers, les spculateurs, les agents de change, tout ce monde de la Bourse,

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    qui reoit particulirement d'Angleterre et d'Allemagne, une correspondancenombreuse, des circulaires, des statuts de socit." Oui, une lettre en langue russe. Oh ! dix lignes seulement. "Alors, il tendit la main, le russe tant rest sa spcialit, lui seul le traduisantcouramment, au milieu des autres traducteurs du quartier, qui vivaient del'allemand et de l'anglais. La raret des documents russes, sur le march de Paris,expliquait ses longs chmages.Tout haut, il lut la lettre, en franais. C'tait, en trois phrases, une rponsefavorable d'un banquier de Constantinople, un simple oui, dans une affaire." Ah ! merci " , s'cria Saccard, qui parut enchant.Et il pria Sigismond d'crire les quelques lignes de la traduction au revers de lalettre. Mais celui-ci fut pris d'un terrible accs de toux, qu'il touffa dans sonmouchoir, pour ne pas dranger son frre, qui accourait, ds qu'il l'entendaittousser ainsi. Puis, la crise passe, il se leva, alla ouvrir la fentre toute grande,touffant, voulant respirer l'air. Saccard, qui l'avait suivi, jeta un coup d'oeildehors, eut une lgre exclamation." Tiens ! vous voyez la Bourse. Oh ! qu'elle est drle, d'ici "Jamais, en effet, il ne l'avait vue sous un si singulier aspect, vol d'oiseau, avecles quatre vastes pentes de zinc de sa toiture, extraordinairement dveloppes,hrisses d'une fort de tuyaux. Les pointes des paratonnerres se dressaient,pareilles des lances gigantesques menaant le ciel. Et le monument lui-mmen'tait plus qu'un cube de pierre, stri rgulirement par les colonnes, un cubed'un gris sale, nu et laid, plant d'un drapeau en loques. Mais, surtout, lesmarches et le pristyle l'tonnaient, piquets de fourmis noires, toute unefourmilire en rvolution, s'agitant, se donnant un mouvement norme, qu'on nes'expliquait plus, de si haut, et qu'on prenait en piti." Comme a rapetisse ! reprit-il. On dirait qu'on va tous les prendre dans lamain, d'une poigne. "Puis, connaissant les ides de son interlocuteur, il ajouta en riant :" Quand balayez-vous tout a, d'un coup de pied ? "Sigismond haussa les paules." A quoi bon ? vous vous dmolissez bien vous-mmes. "Et, peu peu, il s'anima, il dborda du sujet dont il tait plein. Un besoin deproslytisme le lanait, au moindre mot, dans l'exposition de son systme." Oui, oui, vous travaillez pour nous, sans vous en douter... Vous tes lquelques usurpateurs, qui expropriez la masse du peuple ; et quand vous serezgorgs, nous n'aurons qu' vous exproprier notre tour... Tout accaparement,toute centralisation conduit au collectivisme. Vous nous donnez une leonpratique, de mme que les grandes proprits absorbant les lopins de terre, lesgrands producteurs dvorant les ouvriers en chambre, les grandes maisons decrdit et les grands magasins tuant toute concurrence, s'engraissant de la ruinedes petites banques et des petites boutiques, sont un acheminement lent, maiscertain, vers le nouvel tat social... Nous attendons que tout craque, que le mode

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    de production actuelle ait abouti au malaise intolrable des ses derniresconsquences. Alors, les bourgeois et les paysans eux-mmes nous aideront. "Saccard, intress, le regardait avec une vague inquitude, bien qu'il le prt pourun fou." Mais enfin, expliquez-moi, qu'est-ce que c'est que votre collectivisme ?Le collectivisme, c'est la transformation des capitaux privs, vivant des luttes dela concurrence, en un capital social unitaire, exploit par le travail de tous....Imaginez une socit o les instruments de la production sont la proprit detous, o tout le monde travaille selon son intelligence et sa vigueur, et o lesproduits de cette coopration sociale sont distribus chacun, au prorata de soneffort. Rien n'est plus simple, n'est-ce pas ? une production commune dans lesusines, les chantiers et les ateliers de la nation ; puis, un change, un paiementen nature. Si il y a surcrot de production, on le met dans des entrepts publics,d'o il est repris pour combler les dficits qui peuvent se produire. C'est unebalance faire... Et cela, comme d'un coup de hache, abat l'arbre pourri. Plus deconcurrence, plus de capital priv, donc plus d'affaires d'aucune sorte, nicommerce, ni marchs, ni Bourses. L'ide de gain n'a plus aucun sens. Lessources de la spculation, les rentes gagnes sans travail, sont taries.Oh ! oh ! interrompit Saccard, a changerait diablement les habitudes de bien dumonde ! Mais ceux qui ont des rentes aujourd'hui, qu'en faite vous ? Ainsi,Gundermann, vous lui prenez son milliard ?- Nullement, nous ne sommes pas des voleurs. Nous le rachterions son milliard,toutes ses valeurs, ses titres de rente, par de bons de jouissance, diviss enannuits. Et vous imaginez-vous ce capital immense remplac ainsi par unerichesse suffocante de moyens de consommation en moins de cent annes, lesdescendants de votre Gundermann seraient rduits, comme les autres citoyens,au travail personnel ; car les annuits finiraient bien par s'puiser, et ilsn'auraient pu capitaliser leurs conomies forces, le trop-plein de cet crasementde provisions, en admettant mme qu'on conserve intact le droit d'hritage... Jevous dis que cela balaie d'un coup, non seulement les affaires individuelles, lessocits d'actionnaires, les associations de capitaux privs, mais encore toutesles sources indirectes de rentes, tous les systmes de crdit, prts, loyers,fermages... Il n'y a plus, comme mesure de la valeur, que le travail. Le salaire setrouve naturellement supprim, n'tant pas, dans l'tat capitaliste actuel,quivalent au produit exact du travail, puisqu'il ne reprsente jamais que ce quiest strictement ncessaire au travailleur pour son entretien quotidien. Et il fautreconnatre que l'tat actuel est seul coupable, que le patron le plus honnte estbien forc de suivre la dure loi de la concurrence, d'exploiter ses ouvriers, s'ilveut vivre. C'est notre systme social entier dtruire... Ah ! Gundermanntouffant sous l'accablement de ses bons de jouissance ! les hritiers deGundermann n'arrivant pas tout manger, obligs de donner aux autres et dereprendre la pioche ou l'outil, comme les camarades ! "

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    Et Sigismond clata d'un bon rire d'enfant en rcration, toujours debout prs dela fentre, les regards sur la Bourse, o grouillait la noire fourmilire du jeu. Desrougeurs ardentes montaient ses pommettes, il n'avait d'autre amusement quede s'imaginer ainsi les plaisantes ironies de la justice de demain.Le malaise de Saccard avait grandi. Si ce rveur veill disait vrai, pourtant ? s'ilavait devin l'avenir ? Il expliquait des choses qui semblaient trs claires etsenses." Bah ! murmura-t-il pour se rassurer, tout a n'arrivera pas l'anne prochaine.- Certes ! reprit le jeune homme, redevenu grave et las. Nous sommes dans lapriode transitoire, la priode d'agitation. Peut-tre y aura-t-il des violencesrvolutionnaires, elles sont souvent invitables. Mais les exagrations, lesemportements sont passagers... Oh ! je ne me dissimule pas les grandesdifficults immdiates. Tout cet avenir rv semble impossible, on n'arrive pas donner aux gens une ide raisonnable de cette socit future, cette socit dejuste travail, dont les moeurs seront si diffrentes des ntres. C'est comme unautre monde dans une autre plante... Et puis, il faut bien le confesser, larorganisation n'est pas prte, nous cherchons encore. Moi, qui ne dors plusgure, j'y puise mes nuits. Par exemple, il est certain qu'on peut nous dire : " Siles choses sont ce qu'elles sont, c'est que la logique des faits humains les a faitesainsi. " Ds lors, quel labeur pour ramener le fleuve sa source et le diriger dansune autre valle !... Certainement, l'tat social actuel a d sa prosprit sculaireau principe individualiste, que l'mulation, l'intrt personnel rend d'unefcondit de production sans cesse renouvele. Le collectivisme arrivera-t-iljamais cette fcondit, et par quel moyen activer la fonction productive dutravailleur, quand l'ide de gain sera dtruite ? L est, pour moi, le doute,l'angoisse, le terrain faible o il faut que nous nous battions, si nous voulons quela victoire du socialisme s'y dcide un jour... Mais nous vaincrons, parce quenous sommes la justice. Tenez ! vous voyez ce monument devant vous... Vous levoyez ? "- La Bourse ? dit Saccard. Parbleu ! oui, je la vois !- Eh bien, ce serait bte de la faire sauter, qu'on la rebtirait ailleurs...Seulement, je vous prdis qu'elle sautera d'elle-mme, quand l'Etat l'auraexproprie, devenu logiquement l'unique et universelle banque de la nation ; et,qui sait ? elle servira alors d'entrept public nos richesses trop grandes, un desgreniers d'abondance o nos petits-fils trouveront le luxe de leurs jours de fte !"D'un geste large, Sigismond ouvrait cet avenir de bonheur gnral et moyen. Etil s'tait tellement exalt, qu'un nouvel accs de toux le secoua, revenu sa table,les coudes parmi ses papiers, la tte entre les mains, pour touffer le rle dchirde sa gorge. Mais, cette fois, il ne se calmait pas. Brusquement, la porte s'ouvrit,Busch accourut, ayant congdi la Mchain, l'air boulevers, souffrant lui-mmede cette toux abominable. Tout de suite, il s'tait pench, avait pris son frredans ses grands bras, comme un enfant dont on berce la douleur.

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    " Voyons, mon petit, qu'est-ce que tu as encore, t'trangler ? Tu sais, je veuxque tu fasses venir un mdecin. Ce n'est pas raisonnable... Tu auras trop caus,c'est sr. "Et il regardait d'un oeil oblique Saccard, rest au milieu de la pice, dcidmentbouscul par ce qu'il venait d'entendre, dans la bouche de ce grand diable, sipassionn et si malade, qui, de sa fentre, l-haut, devait jeter un sort sur laBourse, avec ses histoires de tout balayer pour tout reconstruire." Merci, je vous laisse, dit le visiteur, ayant hte d'tre dehors. Envoyez-moi malettre, avec les dix lignes de traduction... J'en attends d'autres, nous rglerons letout ensemble. "Mais, la crise tant finie, Busch le retint un instant encore." A propos, la dame qui tait l tout l'heure vous a connu autrefois, oh, il y alongtemps.- Ah ! O donc ?- Rue de la harpe, en 52 "Si matre qu'il ft de lui, Saccard devint ple. Un tic nerveux tira sa bouche. Cen'tait point qu'il se rappelt cette minute, la gamine culbute dans l'escalier : ilne l'avait mme pas sue enceinte, il ignorait l'existence de l'enfant. Mais lerappel des misrables annes de ses dbuts lui tait toujours dsagrable." Rue de la Harpe, oh ! je n'y ai habit que huit jours lors de mon arrive Paris,le temps de rechercher un logement... Au revoir ! !- Au revoir ! " accentua Busch, qui se trompa, voyant un aveu dans cet embarras,et qui dj cherchait de quelle faon large il exploiterait l'aventure.De nouveau dans la rue, Saccard retourna machinalement vers la place de laBourse. Il tait tout frissonnant, il ne regarda mme pas la petite Mme Conin,dont la jolie figure blonde souriait, la porte de la papeterie. Sur la place,l'agitation avait grandi, la clameur du jeu venait battre les trottoirs grouillant demonde, avec la violence dbride d'une mare haute. C'tait le coup de gueule detrois heures moins un quart, la bataille des derniers cours, l'enragement savoirqui s'en irait les mains pleines. Et, debout l'angle de la rue de la Bourse en facedu pristyle, il croyait reconnatre, dans la bousculade confuse, sous lescolonnes, le baissier Moser et le haussier Pillerault, tous les deux aux prises ;tandis qu'il s'imaginait entendre, sortie du fond de la grande salle, la voix aigude l'agent de change Mazaud, que couvraient par moments les clats deNathansohn, assis sous l'horloge, la coulisse. Mais une voiture, qui rasait leruisseau, faillit l'clabousser. Massias sauta, avant mme que le cocher etarrt, monta les marches d'un bond, apportant, hors d'haleine, le dernier ordred'un client.Et lui, toujours immobile et debout, les yeux sur la mle, l-haut, remchait savie, hant par le souvenir de ses dbuts, que la question de Busch venait derveiller.Il se rappelait la rue de la Harpe, puis la rue Saint-Jacques, o il avait tran sesbottes cules d'aventurier conqurant, dbarqu Paris pour le soumettre ; et

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    une fureur le reprenait, l'ide qu'il ne l'avait pas soumis encore, qu'il tait denouveau sur le pav, guettant la fortune, inassouvi, tortur d'une faim dejouissance telle, que jamais il n'en avait souffert davantage. Ce fou de Sigismondle disait avec raison : le travail ne peut faire vivre, les misrables et les imbcilestravaillent seuls, pour engraisser les autres. Il n'y avait que le jeu, le jeu qui, dusoir au lendemain, donne d'un coup le bien-tre, le luxe, la vie large, la vie toutentire. Si ce vieux monde social devait crouler un jour, est-ce qu'un hommecomme lui n'allait pas encore trouver le temps et la place de combler ses dsirs,avant l'effondrement ?Mais un passant le coudoya, qui ne se retourna mme pas pour s'excuser. Ilreconnut Gundermann faisant sa petite promenade de sant, il le regarda entrerchez un confiseur, d'o ce roi de l'or rapportait parfois une bote de bonbons d'unfranc ses petites-filles. Et ce coup de coude, cette minute, dans la fivre dontl'accs montait en lui, depuis qu'il tournait ainsi autour de la Bourse, coude, cette minute, dans la fivre dont l'accs montait fut comme le cinglement, lapousse dernire qui le dcida. Il avait achev d'enserrer la place, il donneraitl'assaut. C'tait le serment d'une lutte sans merci : il ne quitterait pas la France, ilbraverait son frre, il jouerait la partie suprme, une bataille de terrible audace,qui lui mettrait Paris sous les talons, ou qui le jetterait au ruisseau, les reinscasss.Jusqu' la fermeture, Saccard s'entta, debout son poste d'observation et demenace. Il regarda le pristyle se vider, les marches se couvrir de la lentedbandade de tout ce monde chauff et las. Autour de lui, l'encombrement dupav et des trottoirs continuait, un flot ininterrompu de gens, l'ternelle foule exploiter, les actionnaires de demain, qui ne pouvaient passer devant cettegrande loterie de la spculation, sans tourner la tte, dans le dsir et la crainte dece qui se faisait l, ce mystre des oprations financires, d'autant plus attirantpour les cervelles franaises, que trs peu d'entre elles le pntrent.

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    Chapitre II

    Aprs sa dernire et dsastreuse affaire de terrains, lorsque Saccard dut quitterson palais du parc Monceau, qu'il abandonnait ses cranciers, pour viter unecatastrophe plus grande, son ide fut d'abord de se rfugier chez son filsMaxime. Celui-ci, depuis la mort de sa femme, qui dormait dans un petitcimetire de la Lombardie, occupait seul un htel de l'avenue de l'Impratrice,o il avait organis sa vie avec un sage et froce gosme ; il y mangeait lafortune de la morte sans une faute, en garon de faible sant que le vice avaitprcocement mri ; et, d'une voix nette, il refusa son pre de le prendre chezlui, pour continuer vivre tous deux en bon accord, expliquait-il de son airsouriant et avis.Ds lors, Saccard songea une autre retraite. Il allait louer une petite maison Passy, un asile bourgeois de commerant retir, lorsqu'il se souvint que le rez-de-chausse et le premier tage de l'htel d'Orviedo, rue Saint-Lazare, n'taienttoujours pas occups, portes et fentres closes. La princesse d'Orviedo, installedans trois chambres du second depuis la mort de son mari, n'avait pas mme faitmettre d'criteau la porte cochre, que les herbes envahissaient. Une portebasse, l'autre bout de la faade, menait au deuxime tage, par un escalier deservice. Et, souvent en rapport d'affaires avec la princesse, dans les visites qu'illui rendait, il s'tait tonn de la ngligence qu'elle apportait tirer un particonvenable de son immeuble. Mais elle hochait la tte, elle avait sur les chosesde l'argent des ides elle. Pourtant, lorsqu'il se prsenta pour louer en son nom,elle consentit tout de suite, elle lui cda, moyennant un loyer drisoire de dixmille francs, ce rez-de-chausse et ce premier tage somptueux, d'installationprincire, qui en valait certainement le double.On se souvenait du faste affich par le prince d'Orviedo. C'tait dans le coup defivre de son immense fortune financire, lorsqu'il tait venu d'Espagne,dbarquant Paris au milieu d'une pluie de millions, qu'il avait achet et faitrparer cet htel, en l'attendant le palais de marbre et d'or dont il rvait d'tonnerle monde. La construction datait du sicle dernier, une de ces maisons deplaisance, bties au milieu de vastes jardins par des seigneurs galants ; mais,dmolie en partie, rebtie dans de plus svres proportions, elle n'avait gard, deson parc d'autrefois, qu'une large cour borde d'curies et de remises, que la rueprojete du Cardinal-Fesch allait srement emporter. Le prince la tenait de lasuccession d'une demoiselle Saint-Germain, dont la proprit s'tendait jadisjusqu' la rue des Trois-Frres, l'ancien prolongement de la rue Taitbout.D'ailleurs, l'htel avait conserv son entre sur la rue Saint-Lazare, cte cteavec une grande btisse de la mme poque, la Folie-Beauvilliers d'autrefois,que les Beauvilliers occupaient encore, la suite d'une ruine lente ; et eux

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    possdaient un reste d'admirable jardin, des arbres magnifiques, condamnsaussi disparatre, dans le bouleversement prochain du quartier.Au milieu de son dsastre, Saccard tranait une queue de serviteurs, les dbris deson trop nombreux personnel un valet de chambre, un chef de cuisine et safemme, charge de la lingerie, une autre femme reste on ne savait pourquoi, uncocher et deux palefreniers ; et il encombra les curies et les remises, y mit deuxchevaux, trois voitures, installa au rez-de-chausse un rfectoire pour ses gens.C'tait l'homme qui n'avait pas cinq cents francs solides dans sa caisse, mais quivivait sur un pied de deux ou trois cent mille francs par an. Aussi trouva-t-il lemoyen de remplir de sa personne les vastes appartements du premier tage, lestrois salons, les cinq chambres coucher, sans compter l'immense salle manger, o l'on dressait une table de cinquante couverts. L, autrefois, une porteouvrait sur un escalier intrieur, conduisant au second tage, dans une autre salle manger, plus petite ; et la princesse, qui avait rcemment lou cette partie dusecond un ingnieur, M. Hamelin, un clibataire vivant avec sa soeur, s'taitcontente de faire condamner la porte, l'aide de deux fortes vis. Elle partageaitainsi l'ancien escalier de service avec ce locataire, tandis que Saccard avait seulla jouissance du grand escalier. Il meubla en partie quelques pices de sesdpouilles du parc Monceau, laissa les autres vides, parvint quand mme rendre la vie cette enfilade de murailles tristes et nues, dont une main obstinesemblait avoir arrach jusqu'aux moindres bouts de tenture, ds le lendemain dela mort du prince. Et il put recommencer le rve d'une grande fortune.La princesse d'Orviedo tait alors une des curieuses physionomies de Paris. Il yavait quinze ans, elle s'tait rsigne pouser le prince, qu'elle n'aimait point,pour obir un ordre formel de sa mre, la duchesse de Combeville. A cettepoque, cette jeune fille de vingt ans avait un grand renom de beaut et desagesse, trs religieuse, un peu trop grave, bien qu'aimant le monde avecpassion. Elle ignorait les singulires histoires qui couraient sur le prince, lesorigines de sa royale fortune value trois cents millions, toute une vie de volseffroyables, non plus au coin des bois, main arme, comme les noblesaventuriers de jadis, mais en correct bandit moderne, au clair soleil de la Bourse,dans la poche du pauvre monde crdule, parmi les effondrements et la mort. L-bas en Espagne, ici en France, le prince s'tait, pendant vingt annes, fait sa partdu lion dans toutes les grandes canailleries restes lgendaires. Bien que nesouponnant rien de la boue et du sang o il venait de ramasser tant de millions,elle avait prouv pour lui, ds la premire rencontre, une rpugnance que sareligion devait rester impuissante vaincre ; et, bientt, une rancune sourde,grandissante, s'tait jointe cette antipathie, celle de n'avoir pas un enfant de cemariage subi par obissance. La maternit lui aurait suffi, elle adorait lesenfants, elle en arrivait la haine contre cet homme qui, aprs avoir dsesprl'amante, ne pouvait mme contenter la mre. C'tait ce moment qu'on avait vula princesse se jeter dans un luxe inou, aveugler Paris de l'clat de ses ftes,mener un train fastueux, que les Tuileries, disait-on, jalousaient. Puis,

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    brusquement, au lendemain de la mort du prince, foudroy par une apoplexie,l'htel de la rue Saint-Lazare tait tomb un silence absolu, une nuitcomplte. Plus une lumire, plus un bruit, les portes et les fentres demeuraientcloses, et la rumeur se rpandait que la princesse, aprs avoir dmnagviolemment le rez-de-chausse et le premier tage, s'tait retire comme unerecluse, dans trois petites pices du second, avec une ancienne femme dechambre de sa mre, la vielle Sophie, qui l'avait leve. Quand elle avait reparu,elle tait vtue d'une simple robe de laine noire, les cheveux cachs sous unfichu de dentelle, petite et grasse toujours, avec son front troit, son joli visagerond aux dents de perles entre des lvres serres, mais ayant dj le teint jaune,le visage muet, enfonc dans une volont unique, d'une religieuse clotre depuislongtemps. Elle venait d'avoir trente ans, elle n'avait plus vcu depuis lors quepour des oeuvres immenses de charit.Dans Paris, la surprise tait grande, et il circula toutes sortes d'histoiresextraordinaires. La princesse avait hrit de la fortune totale, les fameux troiscents millions dont la chronique des journaux eux-mmes s'occupait. Et lalgende qui finit par s'tablir fut romantique. Un homme, un inconnu vtu denoir, racontait-on, comme la princesse allait se mettre au lit, tait un soir apparutout d'un coup dans sa chambre, sans qu'elle et jamais compris par quelle portesecrte il avait pu entrer ; et ce que cet homme lui avait dit, personne au mondene le savait ; mais il devait lui avoir rvl l'origine abominable des trois centsmillions, en exigeant peut-tre d'elle le serment de rparer tant d'iniquits, si ellevoulait viter d'affreuses catastrophes. Ensuite, l'homme avait disparu. Depuiscinq ans qu'elle se trouvait veuve, tait-ce en effet pour obir un ordre venu del'au-del, tait-ce plutt dans une simple rvolte d'honntet, lorsqu'elle avait euen main le dossier de sa fortune ? la vrit tait qu'elle ne vivait plus que dansune ardente fivre de renoncement et de rparation. Chez cette femme quin'avait pas t amante et qui n'avait pu tre mre, toutes les tendresses refoules,surtout l'amour avort de l'enfant, s'panouissaient en une vritable passion pourles pauvres, pour les faibles, les dshrits, les souffrants, ceux dont elle croyaitdtenir les millions vols, ceux qui elle jurait de les restituer royalement, enpluie d'aumnes.Ds lors, l'ide fixe s'empara d'elle, le clou de l'obsession entra dans son crneelle ne se considra plus que comme un banquier, chez qui les pauvres avaientdpos trois cents millions, pour qu'ils fussent employs au mieux de leur usage; elle ne fut plus qu'un comptable, un homme d'affaires, vivant dans les chiffres,au milieu d'un peuple de notaires, d'ouvriers et d'architectes. Au-dehors, elleavait install tout un vaste bureau avec une vingtaine d'employs. Chez elle,dans ses trois pices troites, elle ne recevait que quatre ou cinq intermdiaires,ses lieutenants ; et elle passait l ses journes, un bureau, comme un directeurde grandes entreprises, clotre loin des importuns, parmi un amoncellementpaperasses qui la dbordait. Son rve tait de soulager toutes les misres, depuisl'enfant qui souffre d'tre n jusqu'au vieillard qui ne peut mourir sans

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    souffrance. Pendant ces cinq annes, jetant l'or pleines mains, elle avait fond, la Villette, la Crche Sainte-Marie, avec des berceaux blancs pour les tout-petits, des lits bleus pour les plus grands, une vaste et claire installation quefrquentaient dj trois cents enfants ; un orphelinat Saint-Mand, l'OrphelinatSaint-Joseph, o cent garons et cent filles recevaient une ducation et uneinstruction telles qu'on les donne dans les familles bourgeoises ; enfin, un asilepour les vieillards Chtillon, pouvant admettre cinquante hommes et cinquantefemmes, et un hpital de deux cents lits dans un faubourg, l'Hpital Saint-Marceau, dont on venait seulement d'ouvrir les salles. Mais son oeuvre prfre,celle qui absorbait en ce moment tout son coeur, tait l'Oeuvre du Travail, unecration elle, une maison qui devait remplacer la maison de correction, o troiscents enfants, cent cinquante filles et cent cinquante garons, ramasss sur lepav de Paris, dans la dbauche et dans le crime, taient rgnrs par de bonssoins et par l'apprentissage d'un mtier. Ces diverses fondations, des donsconsidrables, une prodigalit folle dans la charit, lui avaient dvor prs decents millions en cinq ans. Encore quelques annes de ce train, et elle seraitruine, sans avoir rserv mme la petite rente ncessaire au pain et au lait dontelle vivait maintenant. Lorsque sa vieille bonne, Sophie, sortant de son continuelsilence, la grondait d'un mot rude, en lui prophtisant qu'elle mourrait sur lapaille, elle avait un faible sourire, le seul qui part dsormais sur ses lvresdcolores, un divin sourire d'esprance.Ce fut justement l'occasion de l'Oeuvre du Travail que Saccard fit laconnaissance de la princesse d'Orviedo. Il tait un des propritaires du terrainqu'elle acheta pour cette oeuvre, un ancien jardin plant de beaux arbres, quitouchait au parc de Neuilly et qui se trouvait en bordure, le long du boulevardBineau. Il l'avait sduite par la faon vive dont il traitait les affaires, elle voulutle revoir, la suite de certaines difficults avec ses entrepreneurs. Lui-mmes'tait intress aux travaux, l'imagination prise, charm du plan grandiosequ'elle imposait l'architecte deux ailes monumentales, l'une pour les garons,l'autre pour les filles, relies entre elles par un corps de logis, contenant lachapelle, la communaut, l'administration, tous les services ; et chaque aile avaitson prau immense, ses ateliers, ses dpendances de toutes sortes. Mais surtoutce qui le passionnait, dans son propre got du grand et du fastueux, c'tait leluxe dploy, la construction norme et faite de matriaux dfier les sicles,les marbres prodigus, une cuisine revtue de faence o l'on aurait fait cuire unboeuf, des rfectoires gigantesques aux riches lambris de chne, des dortoirsinonds de lumire, gays de claires peintures, une lingerie, une salle de bains,une infirmerie installes avec des raffinements excessifs ; et, partout, desdgagements vastes, des escaliers, des corridors, ars l't, chauffs l'hiver ; etla maison entire baignant dans le soleil, une gaiet de jeunesse, un bien-tre degrosse fortune. Quand l'architecte, inquiet, trouvant toute cette magnificenceinutile, parlait de la dpense, la princesse l'arrtait d'un mot elle avait eu le luxe,elle voulait le donner aux pauvres, pour qu'ils en jouissent leur tour, eux qui

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    font le luxe des riches. Son ide fixe tait faite de ce rve : combler lesmisrables, les coucher dans les lits, les asseoir la table des heureux de cemonde, non plus l'aumne d'une crote de pain, d'un grabat de hasard, mais lavie large au travers de palais o ils seraient chez eux, prenant leur revanche,gotant les jouissances des triomphateurs. Seulement, dans ce gaspillage, aumilieu des devis normes, elle tait abominablement vole ; une nued'entrepreneurs vivaient d'elle, sans compter les pertes dues la mauvaisesurveillance ; on dilapidait le bien des pauvres. Et ce fut Saccard qui lui ouvritles yeux, en la priant de le laisser tirer les comptes au clair, absolumentdsintress d'ailleurs, pour l'unique plaisir de rgler cette folle danse demillions qui l'enthousiasmait. Jamais il ne s'tait montr si scrupuleusementhonnte. Il fut, dans cette affaire colossale et complique, le plus actif, le plusprobe des collaborateurs, donnant son temps, son argent mme, simplementrcompens par cette joie des sommes considrables qui lui passaient entre lesmains. On ne connaissait gure que lui l'Oeuvre du Travail, o la princessen'allait jamais, pas plus qu'elle n'allait visiter ses autres fondations, cache aufond de ses trois petites pices, comme la bonne desse invisible ; et lui, ador, ily tait bni, accabl de toute la reconnaissance dont elle semblait ne pas vouloir.Sans doute, depuis cette poque, Saccard nourrissait un vague projet, qui, toutd'un coup, lorsqu'il fut install dans l'htel d'Orviedo comme locataire, prit lanettet aigu d'un dsir. Pourquoi ne se consacrerait-il pas tout entier l'administration des bonnes oeuvres de la princesse ? Dans l'heure de doute o iltait, vaincu de la spculation, ne sachant quelle fortune refaire, cela luiapparaissait comme une incarnation nouvelle, une brusque monte d'apothose :devenir le dispensateur de cette royale charit, canaliser ce flot d'or qui coulaitsur Paris. Il restait deux cents millions, quelles oeuvres crer encore, quellecit du miracle faire sortir du sol ! Sans compter que, lui, les ferait fructifier,ces millions, les doublerait, les triplerait, saurait si bien les employer qu'il entirerait un monde. Alors, avec sa passion, tout s'largit, il ne vcut plus que decette pense grisante, les rpandre en aumnes sans fin, en noyer la Franceheureuse ; et il s'attendrissait, car il tait d'une probit parfaite, pas un sou ne luidemeurait aux doigts. Ce fut, dans son crne de visionnaire, une idylle gante,l'idylle d'un inconscient, o ne se mlait aucun dsir de racheter ses anciensbrigandages financiers. D'autant plus que, tout de mme, au bout, il y avait lerve de sa vie entire, sa conqute de Paris. Etre le roi de la charit, le Dieuador de la multitude des pauvres, devenir unique et populaire, occuper de lui lemonde, cela dpassait son ambition. Quels prodiges ne raliserait-il pas, s'ilemployait tre bon ses facults d'homme d'affaires, sa ruse, son obstination,son manque complet de prjugs ! Et il aurait la force irrsistible qui gagne lesbatailles, l'argent, l'argent pleins coffres, l'argent qui fait tant de mal souvent etqui ferait tant de bien, le jour o l'on mettrait donner son orgueil et son plaisir !Puis, agrandissant encore son projet, Saccard en arriva se demander pourquoiil n'pouserait pas la princesse d'Orviedo. Cela fixerait les positions,

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    empcherait les interprtations mauvaises. Pendant un mois, il manoeuvraadroitement, exposa des plans superbes, crut se rendre indispensable ; et un jour,d'une voix tranquille, redevenu naf, il fit sa proposition, dveloppa son grandprojet. C'tait une vritable association qu'il offrait, il se donnait comme leliquidateur des sommes voles par le prince, il s'engageait les rendre auxpauvres, dcuples. D'ailleurs, la princesse, dans son ternelle robe noire, avecson fichu de dentelle sur la tte, l'couta attentivement, sans qu'une motionquelconque animt sa face jaune. Elle tait trs frappe des avantages quepourrait avoir une association pareille, indiffrente, du reste, aux autresconsidrations. Puis, ayant remis sa rponse au lendemain, elle finit par refuser :sans doute elle avait rflchi qu'elle ne serait plus seule matresse de sesaumnes, et elle entendait en disposer en souveraine absolue, mme follement.Mais elle expliqua qu'elle serait heureuse de le garder comme conseiller, ellemontra combien prcieuse elle estimait sa collaboration, en le priant decontinuer s'occuper de l'Oeuvre du Travail, dont il tait le vritable directeur.Toute une semaine, Saccard prouva un violent chagrin, ainsi qu' la perte d'uneide chre ; non pas qu'il se sentt retomber au gouffre du brigandage ; mais, demme qu'une romance sentimentale met des larmes aux yeux des ivrognes lesplus abjects, cette colossale idylle du bien fait coups de millions avait attendrisa vieille me de corsaire. Il tombait une fois encore, et de trs haut il luisemblait tre dtrn. Par l'argent, il avait toujours voulu, en mme temps que lasatisfaction de ses apptits, la magnificence d'une vie princire ; et jamais il nel'avait eue, assez haute. Il s'enrageait, mesure que chacune de ses chutesemportait un espoir. Aussi, lorsque son projet croula devant le refus tranquille etnet de la princesse, se trouva-t-il rejet une furieuse envie de bataille. Sebattre, tre le plus fort dans la dure guerre de la spculation, manger les autrespour ne pas qu'ils vous mangent, c'tait, aprs sa soif de splendeur et dejouissance, la grande cause, l'unique cause de sa passion des affaires. S'il nethsaurisait pas, il avait l'autre joie, la lutte des gros chiffres, les fortunes lancescomme des corps d'arme, les chocs des millions adverses, avec les droutes,avec les victoires, qui le grisaient. Et tout de suite reparut sa haine deGundermann, son effrn besoin de revanche : abattre Gundermann, cela lehantait d'un dsir chimrique, chaque fois qu'il tait par terre, vaincu. S'il sentaitl'enfantillage d'une pareille tentative, ne pourrait-il du moins l'entamer, se faireune place en face de lui, le forcer au partage, comme ces monarques de contresvoisines et d'gale puissance, qui se traitent de cousins ? Ce fut alors que, denouveau, la Bourse l'attira, la tte emplie d'affaires lancer, sollicit en toussens par des projets contraires, dans une telle fivre, qu'il ne sut que dcider,jusqu'au jour o une ide suprme, dmesure, se dgagea des autres et s'emparapeu peu de lui tout entier.Depuis qu'il habitait l'htel d'Orviedo, Saccard apercevait parfois la soeur del'ingnieur Hamelin qui habitait le petit appartement du second, une femmed'une taille admirable, Mme Caroline, comme on la nommait familirement.

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    Surtout, ce qui l'avait frapp, la premire rencontre, c'tait ses cheveux blancssuperbes, une royale couronne de cheveux blancs, d'un si singulier effet sur cefront de femme jeune encore, ge de trente-six ans peine. Ds vingt-cinq ans,elle tait ainsi devenue toute blanche. Ses sourcils, rests noirs et trs fournis,gardaient une jeunesse, une tranget vive son visage encadr d'hermine. Ellen'avait jamais t jolie, avec son menton et son nez trop forts, sa bouche largedont les grosses lvres exprimaient une bont exquise. Mais, certainement, cettetoison blanche, cette blancheur envole de fins cheveux de soie, adoucissait saphysionomie un peu dure, lui donnait un charme souriant de grand-mre, dansune fracheur et une force de belle amoureuse. Elle tait grande, solide, ladmarche franche et trs noble.Chaque fois qu'il la rencontrait, Saccard, plus petit qu'elle, la suivait des yeux,intress, enviant sourdement cette taille haute, cette carrure saine. Et, peu peu, par l'entourage, il connut toute l'histoire des Hamelin. Ils taient, Carolineet Georges, les enfants d'un mdecin de Montpellier, savant remarquable,catholique exalt, mort sans fortune. Lorsque le pre s'en alla, la fille avait dix-huit ans, le garon dix-neuf ; et, comme celui-ci venait d'entrer l'Ecolepolytechnique, elle le suivit Paris, o elle se plaa institutrice. Ce fut elle quilui glissa des pices de cent sous, qui l'entretint d'argent de poche, pendant lesdeux annes de cours ; plus tard, lorsque, sorti dans un mauvais rang, il dutbattre le pav, ce fut elle encore qui le soutint, en attendant qu'il trouvt unesituation. Ces deux enfants s'adoraient, faisaient le rve de ne se quitter jamais.Pourtant, un mariage inespr s'tant prsent, la bonne grce et l'intelligencevive de la jeune fille ayant conquis un brasseur millionnaire, dans la maison oelle tait en place, Georges voulut qu'elle acceptt : ce dont il se repentitcruellement, car, au bout de quelques annes de mnage, Caroline fut obliged'exiger une sparation pour ne pas tre tue par son mari, qui buvait et lapoursuivait avec un couteau, dans des crises d'imbcile jalousie. Elle tait alorsge de vingt-six ans, elle se retrouvait pauvre, s'tant obstine ne rclameraucune pension de l'homme qu'elle quittait. Mais son frre avait enfin, aprsbien des tentatives, mis la main sur une besogne qui lui plaisait : il allait partirpour l'Egypte, avec la Commission charge des premires tudes du canal deSuez ; et il emmena sa soeur, elle s'installa vaillamment Alexandrie,recommena donner des leons, pendant que lui courait le pays. Ils restrentainsi en Egypte jusqu'en 1859, ils assistrent aux premiers coups de pioche sur laplage de Port-Sad : une maigre quipe de cent cinquante terrassiers peine,perdue au milieu des sables, commande par une poigne d'ingnieurs. Puis,Hamelin, envoy en Syrie pour assurer les approvisionnements, y resta, lasuite d'une fcherie avec ses chefs. Il fit venir Caroline Beyrouth, o d'autreslves l'attendaient, il se lana dans une grosse affaire, patronne par unecompagnie franaise, le trac d'une route carrossable de Beyrouth Damas, lapremire, l'unique voie ouverte travers les gorges du Liban ; et ils vcurentencore trois annes l, jusqu' l'achvement de la route, lui visitant les

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    montagnes, s'absentant deux mois pour un voyage Constantinople, travers leTaurus, elle le suivant ds qu'elle pouvait s'chapper, pousant les projets derveil qu'il faisait, battre cette vieille terre endormie sous la cendre descivilisations mortes. Il avait amass tout un portefeuille dbordant d'ides et deplans, il sentait l'imprieuse ncessit de rentrer en France, s'il voulait donner uncorps ce vaste ensemble d'entreprises, former des socits, trouver descapitaux. Et, aprs neuf annes de sjour en Orient, ils partirent, ils eurent lacuriosit de repasser par l'Egypte, o les travaux du canal de Suez lesenthousiasmrent : une ville avait pouss en quatre ans dans les sables de laplage de Port-Sad, tout un peuple s'agitait l, les fourmis humaines s'taientmultiplies, changeaient la face de la terre. Mais, Paris, une malchance noireattendait Hamelin. Depuis quinze mois, il s'y dbattait avec ses projets, sanspouvoir communiquer sa foi personne, trop modeste, peu bavard, chou cedeuxime tage de l'htel d'Orviedo, dans un petit appartement de cinq picesqu'il louait douze cents francs, plus loin du succs que lorsqu'il courait les montset les plaines de l'Asie. Leurs conomies s'puisaient rapidement, le frre et lasoeur en arrivaient une grande gne.Ce fut mme ce qui intressa Saccard, cette tristesse croissante de MmeCaroline, dont la belle gaiet s'assombrissait du dcouragement o elle voyaittomber son frre. Dans leur mnage, elle tait un peu l'homme. Georges, qui luiressemblait beaucoup physiquement, en plus frle, avec des facults de travailrares ; mais il s'absorbait dans ses tudes, il ne fallait point l'en sortir. Jamais iln'avait voulu se marier, n'en prouvant pas le besoin, adorant sa soeur, ce qui luisuffisait. Il devait avoir des matresses d'un jour, qu'on ne connaissait pas. Et cetancien piocheur de l'Ecole polytechnique, aux conceptions si vastes, d'un zle siardent pour tout ce qu'il entreprenait, montrait parfois une telle navet, qu'onl'aurait jug un peu sot. Elev dans le catholicisme le plus troit, il avait gard sareligion d'enfant, il pratiquait, trs convaincu ; tandis que sa soeur s'tait reprisepar une lecture immense, par toute la vaste instruction qu'elle se donnait sonct, aux longues heures o il s'enfonait dans ses travaux techniques. Elleparlait quatre langues, elle avait lu les conomistes, les philosophes, passionneun instant pour les thories socialistes et volutionnistes ; mais elle s'taitcalme, elle devait surtout ses voyages, son long sjour parmi descivilisations lointaines, une grande tolrance, un bel quilibre de sagesse. Si ellene croyait plus, elle demeurait trs respectueuse de la foi de son frre. Entre eux,il y avait eu une explication, et jamais ils n'en avaient reparl. Elle tait uneintelligence, dans sa simplicit et sa bonhomie ; et, d'un courage vivreextraordinaire, d'une bravoure joyeuse qui rsistait aux cruauts du sort, elleavait coutume de dire qu'un seul chagrin tait rest saignant en elle, celui den'avoir pas eu d'enfant.Saccard put rendre Hamelin un service, un petit travail qu'il lui procura, descommanditaires qui avaient besoin d'un ingnieur pour un rapport sur lerendement d'une machine nouvelle. Et il fora ainsi l'intimit du frre et de la

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    soeur, il monta frquemment passer une heure entre eux, dans leur salon, leurseule grande pice, qu'ils avaient transforme en cabinet de travail. Cette picerestait d'une nudit absolue, meuble seulement d'une longue table dessiner,d'une autre table plus petite, encombre de papiers, et d'une demi-douzaine dechaises. Sur la chemine, des livres s'empilaient. Mais, aux murs, une dcorationimprovise gayait ce vide, une srie de plans, une suite d'aquarelles claires,chaque feuille fixe avec quatre clous. C'tait son portefeuille de projetsqu'Hamelin avait ainsi tal, les notes prises en Syrie, toute sa fortune future ; etles aquarelles taient de Mme Caroline, des vues de l-bas, des types, descostumes, ce qu'elle avait remarqu et croqu en accompagnant son frre, avecun sens trs personnel de coloriste, sans aucune prtention d'ailleurs. Deuxlarges fentres, ouvrant sur le jardin de l'htel Beauvilliers, clairaient d'unelumire vive cette dbandade de dessins, qui voquait une vie autre, le rved'une antique socit tombant en poudre, que les pures, aux lignes fermes etmathmatiques, semblaient vouloir remettre debout, comme sous l'tayement dusolide chafaudage de la science moderne. Et quand il se fut rendu utile, aveccette dpense d'activit qui le faisait charmant, Saccard s'oublia surtout devantles plans et les aquarelles, sduit, demandant sans cesse de nouvellesexplications. Dans sa tte, tout un vaste lanage germait dj.Un matin, il trouva Mme Caroline seule, assise la petite table dont elle avaitfait son bureau. Elle tait mortellement triste, les mains abandonnes parmi lespapiers." Que voulez-vous ? cela tourne dcidment mal... je suis brave pourtant. Maistout va nous manquer la fois ; et ce qui me navre, c'est l'impuissance ou lemalheur rduit mon pauvre frre, car il n'est vaillant, il n'a de force qu'autravail... J'avais song me replacer institutrice quelque part, pour l'aider aumoins. J'ai cherch et je n'ai rien trouv... Pourtant, je ne puis pas me mettre faire des mnages. "Jamais Saccard ne l'avait vue ainsi dmonte, abattue." Que diable ! vous n'en tes pas l ! " cria-t-il.Elle hocha la tte, elle se montrait amre contre la vie, qu'elle acceptaitd'habitude si gaillardement, mme mauvaise. Et Hamelin tant rentr cemoment, rapportant la nouvelle d'un dernier chec, elle eut de grosses larmeslentes, elle ne parla plus, les poings serrs, sa table, les yeux perdus devantelle." Et dire, laissa chapper Hamelin, qu'il y a, l-bas, des millions qui nousattendent, si quelqu'un voulait seulement m'aider les gagner ! "Saccard s'tait plant devant une pure reprsentant l'lvation d'un pavillonconstruit au centre de vastes magasins." Qu'est-ce donc ? demanda-t-il.- Oh ! je me suis amus, expliqua l'ingnieur. C'est un projet d'habitation " l-bas, Beyrouth, pour le directeur de la Compagnie que j'ai rve, vous savez, laCompagnie gnrale des Paquebots runis. "

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    Il s'animait, il donna de nouveaux dtails. Pendant son sjour en Orient, il avaitconstat combien le service des transports tait dfectueux. Les quelquessocits, installes Marseille, se tuaient par la concurrence, n'arrivaient pas avoir le matriel suffisant et confortable ; et une de ses premires ides, la basemme de tout l'ensemble de ses entreprises, tait de syndiquer ces socits, deles runir en une vaste Compagnie, pourvue de millions, qui exploiterait laMditerrane entire et s'en assurerait la royaut, en tablissant des lignes pourtous les ports de l'Afrique, de l'Espagne, de l'Italie, de la Grce, de l'Egypte, del'Asie, jusqu'au fond de la mer Noire. Rien n'tait la fois, d'un organisateur deplus de flair, ni d'un meilleur citoyen : c'tait l'Orient conquis, donn la France,sans compter qu'il rapprochait ainsi la Syrie, o allait s'ouvrir le vaste champ deses oprations." Les syndicats, murmura Saccard, l'avenir semble tre l, aujourd'hui... C'estune forme si puissante de l'association ! Trois ou quatre petites entreprises, quivgtent isolment, deviennent d'une vitalit et d'une prosprit irrsistibles, sielles se runissent... Oui, demain est aux gros capitaux, aux efforts centralissdes grandes masses. Toute l'industrie, tout le commerce finiront par n'tre qu'unimmense bazar unique, o l'on s'approvisionnera de tout. "Il s'tait arrt encore, debout cette fois devant une aquarelle qui reprsentait unsite sauvage, une gorge aride, que bouchait un croulement gigantesque derochers, couronns de broussailles." Oh ! oh ! reprit-il, voici le bout du monde. On ne doit pas tre coudoy par lespassants dans ce coin-l.- Une gorge du Carmel, rpondit Hamelin Ma soeur a pris a, pendant les tudesque j'ai faites de ce ct. "Et il ajouta simplement :" Tenez ! entre les calcaires crtacs et les porphyres qui ont relev ces calcaires,sur tout le flanc de la montagne, il y a l un filon d'argent sulfur considrable,oui ! une mine d'argent dont l'exploitation, d'aprs mes calculs, assurerait desbnfices normes.- Une mine d'argent " , rpta vivement Saccard.Mme Caroline, les yeux toujours au loin, dans sa tristesse, avait entendu ; et,comme si une vision se ft voque :" Le Carmel, ah ! quel dsert, quelles journes de solitude ! C'est plein de myrteset de gents, cela sent bon l'air tide en est embaum. Et il y a des aigles, sanscesse, qui planent trs haut... Mais tout cet argent qui dort dans ce spulcre, ct de tant de misre. On voudrait des foules heureuses, des chantiers, desvilles naissantes, un peuple rgnr par le travail.- Une route serait facilement ouverte du Carmel Saint-Jean-d'Acre, continuaHamelin. Et je crois bien qu'on dcouvrirait galement du fer, car il abonde dansles montagnes du pays... J'ai aussi tudi un nouveau mode d'extraction, quiraliserait d'importantes conomies. Tout est prt, il ne s'agit plus que de trouverdes capitaux.

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    - La Socit des mines d'argent du Carmel ! " murmura Saccard.Mais c'tait maintenant l'ingnieur qui, les regards levs, allait d'un plan l'autre, repris par le labeur de toute sa vie, enfivr la pense de l'avenirclatant qui dormait l, pendant que la gne le paralysait." Et ce ne sont que les petites affaires du dbut, reprit-il. Regardez cette srie deplans, c'est ici le grand coup, tout un systme de chemins de fer traversant l'AsieMineure, de part en part... Le manque de communications commodes et rapides,telle est la cause premire de la stagnation o croupit ce pays si riche. Vous n'ytrouveriez pas une voie carrossable, les voyages et les transports s'y fonttoujours dos de mulet ou de chameau... Imaginez alors quelle rvolution, si deslignes ferres pntraient jusqu'aux confins du dsert ! Ce serait l'industrie et lecommerce dcupls, la civilisation victorieuse, l'Europe s'ouvrant enfin lesportes de l'Orient... Oh ! pour peu que cela vous intresse, nous en causerons endtail. Et vous verrez, vous verrez ! "Tout de suite, du reste, il ne put s'empcher d'entrer dans des explications.C'tait surtout pendant son voyage Constantinople, qu'il avait tudi le trac deson systme de chemins de fer. La grande, l'unique difficult se trouvait dans latraverse des monts Taurus ; mais il avait parcouru les diffrents cols, ilaffirmait la possibilit d'un trac direct et relativement peu dispendieux.D'ailleurs, il ne songeait pas excuter d'un coup le systme complet. Lorsqu'onaurait obtenu du sultan la concession totale, il serait sage de n'entreprendred'abord que la branche mre, la ligne de Brousse Beyrouth par Angora et Alep.Plus tard, on songerait l'embranchement de Smyrne Angora, et celui deTrbizonde Angora, par Erzeroum et Sivas." Plus tard, plus tard encore... " , continua-t-il.Et il n'acheva pas, il se contentait de sourire, n'osant dire jusqu'o il avait poussl'audace de ses projets. C'tait le rve." Ah ! les plaines au pied du Taurus, reprit Mme Caroline de sa voix lente dedormeuse veille, quel paradis dlicieux ! On n'a qu' gratter la terre, lesmoissons poussent, dbordantes. Les arbres fruitiers, les pchers, les cerisiers,les figuiers, les amandiers, cassent sous les fruits. Et quels champs d'oliviers etde mriers, pareils de grands bois ! Et quelle existence naturelle et facile, danscet air lger, constamment bleu ! "Saccard se mit rire, de ce rire aigu de bel apptit, qu'il avait lorsqu'il flairait lafortune. Et, comme Hamelin parlait encore d'autres projets, notamment de lacration d'une banque Constantinople, en disant un mot des relations toutes-puissantes qu'il y avait laisses, surtout prs du grand vizir, il l'interrompitgaiement." Mais c'est un pays de cocagne, on en vendrait ! "Puis, trs familier, appuyant les deux mains aux paules de Mme Caroline,toujours assise :

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    " Ne vous dsesprez donc pas, madame ! Je vous aime bien, vous verrez que jeferai avec votre frre quelque chose de trs bon pour nous tous... Ayez de lapatience. Attendez. "Pendant le mois qui suivit, Saccard procura de nouveau l'ingnieur quelquespetits travaux ; et, s'il ne reparlait plus des grandes affaires, il devait y penserconstamment, proccup, hsitant devant l'ampleur crasante des entreprises.Mais ce qui resserra davantage le lien naissant de leur intimit, ce fut la faontoute naturelle dont Mme Caroline vint s'occuper de son intrieur d'hommeseul, dvor de frais inutiles, d'autant plus mal servi qu'il avait davantage deserviteurs. Lui, si habile au-dehors, rput pour sa main vigoureuse et adroitedans le gchis des grands vols, laissait aller chez lui tout la dbandade,insoucieux du coulage effrayant qui triplait ses dpenses ; et l'absence d'unefemme se faisait aussi cruellement sentir, jusque dans les plus petites choses.Lorsque Mme Caroline s'aperut du pillage, elle lui donna d'abord des conseils,puis finit par s'entremettre et lui faire raliser deux ou trois conomies ; si bienqu'en riant, un jour, il lui offrit d'tre son intendante pourquoi pas ? elle avaitcherch une place d'institutrice, elle pouvait bien accepter une situationhonorable pour elle, qui lui permettrait d'attendre. L'offre, faite en manire deplaisanterie, devint srieuse. N'tait-ce pas une faon de s'occuper, de soulagerson frre, avec les trois cents francs que Saccard voulait donner par mois ? Etelle accepta, elle rforma la maison en huit jours, renvoya le chef et sa femmepour ne prendre qu'une cuisinire, qui, avec le valet de chambre et le cocher,devait suffire au service. Elle ne garda aussi qu'un cheval et une voiture, prit lahaute main sur tout, examina les comptes avec un soin si scrupuleux, qu' la finde la premire quinzaine elle avait obtenu une rduction de moiti. Il tait ravi, ilplaisantait en disant que c'tait lui qui la volait maintenant, et qu'elle aurait dexiger un tant pour cent sur tous les bnfices qu'elle lui faisait faire.Alors, une vie trs troite avait commenc. Saccard venait d'avoir l'ide de faireenlever les vis qui condamnaient la porte de communication entre les deuxappartements, et l'on remontait librement, d'une salle manger dans l'autre, parl'escalier intrieur ; de sorte que, pendant que son frre travaillait en haut,enferm du matin au soir pour mettre en ordre ses dossiers d'Orient, MmeCaroline, laissant son propre mnage aux soins de l'unique bonne qui les servait,descendait chaque heure de la journe, donner des ordres, comme chez elle.C'tait devenu la joie de Saccard, la continuelle apparition de cette grande bellefemme, qui traversait les pices de son pas solide et superbe, avec la gaiettoujours inattendue de ses cheveux blancs, envols autour de son jeune visage.Elle tait de nouveau trs gaie, elle avait retrouv sa bravoure vivre, depuisqu'elle se sentait utile, occupant ses heures, continuellement debout. Sansaffectation de simplicit, elle ne portait plus qu'une robe noire, dans la poche delaquelle on entendait la sonnerie claire du trousseau de clefs ; et cela l'amusaitcertainement, elle la savante, la philosophe, de n'tre plus qu'une bonne femmede mnage, la gouvernante d'un prodigue, qu'elle se mettait aimer, comme on

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    aime les enfants mauvais sujets. Lui, un instant trs sduit, calculant qu'il n'yavait aprs tout qu'une diffrence de quatorze ans entre eux, s'tait demand cequ'il arriverait, s'il la prenait un beau soir entre ses bras. Etait-il admissible que,depuis dix ans, depuis sa fuite force de chez son mari, dont elle avait reuautant de coups que de caresses, elle et vcu en guerrire voyageuse, sans voirun homme ? Peut-tre les voyages l'avaient-ils protge. Cependant, il savaitqu'un ami de son frre, un M. Beaudoin, un ngociant rest Beyrouth, et dontle retour tait prochain, l'avait beaucoup aime, au point d'attendre pourl'pouser la mort de son mari, qu'on venait d'enfermer dans une maison de sant,fou d'alcoolisme. Evidemment, ce mariage n'aurait fait que rgulariser unesituation bien excusable, presque lgitime. Ds lors, puisqu'il devait y en avoireu un, pourquoi n'aurait-il pas t le second ? Mais Saccard en restait auraisonnement, la trouvant si bonne camarade, que la femme souventdisparaissait. Lorsque, la voir passer, avec sa taille admirable, il se posait saquestion : savoir ce qu'il arriverait s'il l'embrassait, il se rpondait qu'il arriveraitdes choses fort ordinaires, ennuyeuses peut-tre ; et il remettait l'exprience plus tard, il lui donnait des poignes de main vigoureuses, heureux de sacordialit.Puis, tout d'un coup, Mme Caroline retomba un grand chagrin. Un matin, elledescendit abattue, trs ple, les yeux gros ; et il ne put rien apprendre d'elle ; ilcessa de l'interroger devant son obstination dire qu'elle n'avait rien, qu'elle taitcomme tous les jours. Ce fut le lendemain seulement qu'il comprit, en trouvanten haut une lettre de faire part, la lettre qui annonait le mariage de M. Beaudoinavec la fille d'un consul anglais, trs jeune et immensment riche. Le coup avaitd tre d'autant plus dur, que la nouvelle tait arrive par cette lettre banale, sansaucune prparation, sans mme un adieu. C'tait tout un croulement dansl'existence de la malheureuse femme, la perte de l'espoir lointain o elle seraccrochait, aux heures de dsastre. Et, le hasard ayant, lui aussi, des cruautsabominables, elle avait justement appris, l'avant-veille, que son mari tait mort,elle venait enfin de croire, pendant quarante-huit heures, la ralisationprochaine de son rve. Sa vie s'effondrait, elle en restait anantie. Le soir mme,une autre stupeur l'attendait : comme, son habitude, avant de remonter secoucher, elle entrait chez Saccard causer des ordres du lendemain, il lui parla deson malheur, si doucement, qu'elle clata en sanglots ; puis, dans cetattendrissement invincible, dans une sorte de paralysie de sa volont, elle setrouva entre ses bras, elle lui appartint, sans joie ni pour l'un ni pour l'autre.Quand elle se reprit, elle n'eut pas de rvolte, mais sa tristesse en fut accrue, l'infini. Pourquoi avait-elle laiss s'accomplir cette chose ? elle n'aimait pas cethomme, lui-mme ne devait pas l'aimer. Ce n'tait point qu'il lui part d'un geet d'une figure indignes de tendresse ; sans beaut certes, et vieux dj, ill'intressait par la mobilit de ses traits, par l'activit de toute sa petite personnenoire ; et, l'ignorant encore, elle voulait le croire serviable, d'une intelligencesuprieure, capable de raliser les grandes entreprises de son frre, avec

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    l'honntet moyenne de tout le monde. Seulement, quelle chute imbcile ! Elle,si sage, si instruite par la dure exprience, si matresse d'elle-mme, avoir ainsisuccomb, sans savoir pourquoi ni comment, dans une crise de larmes, engrisette sentimentale ! Le pis tait qu'elle le sentait, autant qu'elle, tonn,presque fch de l'aventure. Lorsque, cherchant la consoler, il lui avait parl deM. Beaudoin comment d'un amant ancien, dont la basse trahison ne mritait quel'oubli, et qu'elle s'tait rcrie, en jurant que jamais rien ne s'tait pass entreeux, il avait d'abord cru qu'elle mentait, par une fiert de femme ; mais elle taitrevenue sur ce serment avec tant de force, elle montrait des yeux si beaux, siclairs de franchise, qu'il avait fini par tre convaincu de la vrit de cettehistoire, elle par droiture et dignit se gardant pour le jour des noces, l'hommepatientant deux annes, puis se lassant et en pousant une autre, quelqueoccasion trop tentante de jeunesse et de richesse. Et le singulier tait que cettedcouverte, cette conviction qui aurait d passionner Saccard, l'emplissait aucontraire d'une sorte d'embarras, tellement il comprenait la fatalit sotte de sabonne fortune. Du reste, ils ne recommencrent pas, puisque ni l'un ni l'autre neparaissait en avoir l'envie.Pendant quinze jours, Mme Caroline resta ainsi affreusement triste. La force devivre, cette impulsion qui fait de la vie une ncessit et une joie, l'avaitabandonne. Elle vaquait ses occupations si multiples, mais comme absente,sans s'illusionner mme sur la raison et l'intrt des choses. C'tait la machinehumaine travaillant dans le dsespoir du nant de tout. Et, au milieu de cenaufrage de sa bravoure et de sa gaiet, elle ne gotait qu'une distraction, cellede passer toutes ses heures libres le front aux vitres d'une fentre du grandcabinet de travail, les regards fixs sur le jardin de l'htel voisin, cet htelBeauvilliers, o, depuis les premiers jours de son installation, elle devinait unedtresse, une de ces misres caches, si navrantes dans leur effort sauvegarderles apparences. Il y avait l aussi des tres qui souffraient, et son chagrin taitcomme tremp de ces larmes, elle agonisait de mlancolie, jusqu' se croireinsensible et morte dans la douleur des autres.Ces Beauvilliers, qui autrefois, sans compter leurs immenses domaines de laTouraine et de l'Anjou, possdaient, rue de Grenelle, un htel magnifique,n'avaient plus Paris que cette ancienne maison de plaisance, btie en dehors dela ville au commencement du sicle dernier, et qui se trouvait aujourd'huienclave parmi les constructions noires de la rue Saint-Lazare. Les quelquesbeaux arbres du jardin restaient l comme au fond d'un puits, la moussemangeait les marches du perron, miett et fendu. On et dit un coin de naturemis en prison, un coin doux et morne, d'une muette dsesprance, o le soleil nedescendait plus qu'en un jour verdtre, dont le frisson glaait les paules. Et,dans cette paix humide de cave, en haut de ce perron disjoint, la premirepersonne que Mme Caroline avait aperue tait la comtesse de Beauvilliers, unegrande femme maigre de soixante ans, toute blanche, l'air trs noble, un peusuranne. Avec son grand nez droit, ses lvres minces, son cou particulirement

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    long, elle avait l'air d'un cygne trs ancien, d'une douceur dsole. Puis, derrireelle, presque aussitt, s'tait montre sa fille, Alice de Beauvilliers, ge devingt-cinq ans, mais si appauvrie, qu'on l'aurait prise pour une fillette, sans leteint gt et les traits dj tirs du visage. C'tait la mre encore, chtive, moinsl'aristocratique noblesse, le cou allong jusqu' la disgrce, n'ayant plus que lecharme pitoyable d'une fin de grande race. Les deux femmes vivaient seules,depuis que le fils, Ferdinand de Beauvilliers, s'tait engag dans les zouavespontificaux, la suite de la bataille de Castelfidardo, perdue par Lamoricire.Tous les jours, lorsqu'il ne pleuvait pas, elles apparaissaient ainsi, l'une derrirel'autre, elles descendaient le perron, faisaient le tour de l'troite pelouse centrale,sans changer une parole ; il n'y avait que des bordures de lierre, les fleursn'auraient pas pouss, ou peut-tre auraient-elles cot trop cher. Et cettepromenade lente, sans doute une simple promenade de sant, par ces deuxfemmes si ples, sous ces arbres centenaires qui avaient vu tant de ftes et queles bourgeoises maisons du voisinage touffaient, prenait une mlancoliquedouleur, comme si elles eussent promen le deuil des vieilles choses mortes.Alors, intresse, Mme Caroline avait guett ses voisines par une sympathietendre, sans curiosit mauvaise ; et, peu peu, dominant le jardin, elle pntraleur vie, qu'elles cachaient avec un soin jaloux, sur la rue. Il y avait toujours uncheval dans l'curie, une voiture sous la remise, que soignait un vieuxdomestique, la fois valet de chambre, cocher et concierge ; de mme qu'il yavait une cuisinire, qui servait aussi de femme de chambre ; mais, si la voituresortait de la grand-porte, correctement attele, menant ces dames leurs courses,si la table gardait un certain luxe, l'hiver, aux dners de quinzaine o venaientquelques amis, par quels longs jenes, par quelles sordides conomies de chaqueheure tait achete cette apparence menteuse de fortune ! Dans un petit hangar, l'abri des yeux, c'taient de continuels lavages, pour rduire la note de lablanchisseuse, de pauvres nippes uses par le savon, rapices fil fil ; c'taientquatre lgumes pluchs pour le repas du soir, du pain qu'on faisait rassir surune planche, afin d'en manger moins ; c'taient toutes sortes de pratiquesavaricieuses, infimes et touchantes, le vieux cocher recousant les bottinestroues de mademoiselle, la cuisinire noircissant a l'encre les bouts de gantstrop dfrachis de madame ; et les robes de la mre qui passaient la fille aprsd'ingnues transformations, et les chapeaux qui duraient des annes, grce deschanges de fleurs et de rubans. Lorsqu'on n'attendait personne, les salons derception, au rez-de-chausse, taient ferms soigneusement, ainsi que lesgrandes chambres du premier tage ; car, de toute cette vaste habitation, les deuxfemmes n'occupaient plus qu'une troite pice, dont elles avaient fait leur salle manger et leur boudoir. Quand la fentre s'entrouvrait, on pouvait apercevoir lacomtesse raccommodant son linge, comme une petite bourgeoise besogneuse ;tandis que la jeune fille, entre son piano et sa bote d'aquarelle, tricotait des baset des mitaines pour sa mre. Un jour de gros orage, toutes deux furent vuesdescendant au jardin, ramassant le sable que la violence de la pluie emportait.

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    Maintenant, Mme Caroline savait leur histoire. La comtesse de Beauvilliersavait beaucoup souffert de son mari, qui tait un dbauch, et dont elle ne s'taitjamais plainte. Un soir, on le lui avait rapport, Vendme, rlant, avec un coupde feu au travers du corps. On avait parl d'un accident de chasse quelque balleenvoye par un garde jaloux, dont il devait avoir pris la femme ou la fille. Et lepis tait que s'anantissait avec lui cette fortune des Beauvilliers, autrefoiscolossale, assise sur des terres immenses, des domaines royaux, que laRvolution avait dj trouve amoindrie, et que son pre et lui venaientd'achever. De ces vastes biens fonciers, une seule ferme demeurait, les Aublets, quelques lieues de Vendme, rapportant environ quinze mille francs de rente,l'unique ressource de la veuve et de ses deux enfants. L'htel de la rue deGrenelle tait depuis longtemps vendu, celui de la rue Saint-Lazare mangeait lagrosse part des quinze mille francs de la ferme, cras d'hypothques, menacd'tre mis en vente son tour, si l'on ne payait pas les intrts ; et il ne restaitgure que six ou sept mille francs pour l'entretien de quatre personnes, ce traind'une noble famille qui ne voulait pas abdiquer. Il y avait dj huit ans,lorsqu'elle tait devenue veuve, avec un garon de vingt ans et une fille de dix-sept, au milieu de l'croulement de sa maison, la comtesse s'tait raidie dans sonorgueil nobiliaire, en se jurant qu'elle vivrait de pain plutt que de dchoir. Dslors, elle n'avait plus eu qu'une pense, se tenir debout son rang, marier sa fille un homme d'gale noblesse, faire de son fils un soldat. Ferdinand lui avaitcaus d'abord de mortelles inquitudes, la suite de quelques folies de jeunesse,des dettes qu'il fallut payer ; mais, averti de leur situation en un solennelentretien, il n'avait pas recommenc, coeur tendre au fond, simplement oisif etnul, cart de tout emploi, sans place possible dans la socit contemporaine.Maintenant, soldat du pape, il tait toujours pour elle une cause d'angoissesecrte, car il manquait de sant, dlicat sous son apparence fire, de sang puiset pauvre, ce qui lui rendait le climat de Rome dangereux. Quant au mariaged'Alice, il tardait tellement, que la triste mre en avait les yeux pleins de larmes,quand elle la regardait, vieillie dj, se fltrissant attendre. Avec son aird'insignifiance mlancolique, elle n'tait point sotte, elle aspirait ardemment lavie, un homme qui l'aurait aime, du bonheur ; mais, ne voulant pas dsolerdavantage la maison, elle feignait d'avoir renonc tout, plaisantant le mariage,disant qu'elle avait la vocation d'tre vieille fille ; et, la nuit, elle sanglotait dansson oreiller, elle croyait mourir de la douleur d'tre seule. La comtesse, par sesmiracles d'avarice, tait pourtant arrive mettre de ct vingt mille francs,toute la dot d'Alice ; elle avait galement sauv du naufrage quelques bijoux, unbracelet, des bagues, des boucles d'oreilles, qu'on pouvait estimer une dizainede mille francs ; dot bien maigre, corbeille de noces dont elle n'osait mmeparler, peine de quoi faire face aux dpenses immdiates, si l'pouseur attenduse prsentait. Et, cependant, elle ne voulait pas dsesprer, luttant quand mme,n'abandonnant pas un des privilges de sa naissance, toujours aussi haute et defortune convenable, incapable de sortir pied et de retrancher un entre-mets un

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    soir de rception, mais rognant sur sa vie cache, se condamnant des semainesde pommes de terre sans beurre, pour ajouter cinquante francs la dotternellement insuffisante de sa fille. C'tait un douloureux et puril hrosmequotidien, tandis que, chaque jour, la maison croulait un peu plus sur leurs ttes.Cependant, jusque-l, Mme Caroline n'avait point eu l'occasion de parler lacomtesse et sa fille. Elle finissait par connatre les dtails les plus intimes deleur vie, ceux qu'elles croyaient cacher au monde entier, et il n'y avait eu encoreentre elles que des changes de regards, ces regards qui se tournent dans unebrusque sensation de sympathie, derrire soi. La princesse d'Orviedo devait lesrapprocher. Elle avait eu l'ide de crer, pour son Oeuvre du Travail, une sortede commission de surveillance, compose de dix dames, qui se runissaientdeux fois par mois, visitaient l'Oeuvre en dtail, contrlaient tous les services.Comme elle s'tait rserv de choisir elle-mme ces dames, elle avait dsign,parmi les premires, Mme de Beauvilliers, une de ses grandes amies d'autrefois,devenue simplement sa voisine, aujourd'hui qu'elle s'tait retire du monde. Et iltait arriv que, la commission de surveillance ayant brusquement perdu sonsecrtaire, Saccard, qui gardait la haute main sur l'administration del'tablissement, venait d'avoir l'ide de recommander Mme Caroline, comme unsecrtaire modle, qu'on ne trouverait nulle part : en effet, la besogne tait assezpnible, il y avait beaucoup d'critures, mme des soins matriels quirpugnaient un peu ces dames ; et, ds le dbut, Mme Caroline s'tait rvleune hospitalire admirable, que sa maternit inassouvie, son amour dsesprdes enfants, enflammait d'une tendresse active pour tous ces pauvres tres, qu'ontchait de sauver du ruisseau parisien. Donc, la dernire sance de lacommission, elle s'tait rencontre avec la comtesse de Beauvilliers ; mais celle-ci ne lui avait adress qu'un salut un peu froid, cachant sa secrte gne, ayantsans doute la sensation qu'elle avait en elle un tmoin de sa misre. Toutes deux,maintenant, se saluaient, chaque fois que leurs yeux se rencontraient et qu'il yaurait eu une trop grosse impolitesse feindre de ne pas se reconnatre.Un jour, dans le grand cabinet, pendant qu'Hamelin rectifiait un plan d'aprs denouveaux calculs, et que Saccard, debout, suivait son travail, Mme Caroline,devant la fentre, comme son habitude, regardait la comtesse et sa fille faireleur tour de jardin. Ce matin-l, elle leur voyait, aux pieds, des savates qu'unechiffonnire n'aurait pas ramasses contre une borne." Ah ! les pauvres femmes ! murmura-t-elle, que cela doit tre terrible, cettecomdie du luxe qu'elles se croient forces de jouer. "Et elle se reculait, se cachait derrire le rideau de vitrage, de peur que la mre nel'apert et ne souffrit davantage d'tre ainsi guette. Elle-mme s'tait apaise,depuis trois semaines qu'elle s'oubliait, chaque matin, cette fentre : le grandchagrin de son abandon s'endormait, il semblait que la vue du dsastre des autreslui fit accepter plus courageusement le sien, cet croulement qu'elle avait crutre celui de toute sa vie. De nouveau, elle se surprenait rire.

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    Un instant encore, elle suivit les deux femmes dans le jardin vert de mousse,d'un air de profonde songerie. Puis, se retournant vers Saccard, vivement :" Dites-moi donc pourquoi je ne peux pas tre triste... Non, a ne dure pas, a n'ajamais dur, je ne peux pas tre triste, quoi qu'il m'arrive... Est-ce de l'gosme ?Vraiment, je ne crois pas. Ce serait trop vilain, et d'ailleurs j'ai beau tre gaie, j'aile coeur fendu tout de mme au spectacle de la moindre douleur. Arrangez cela,je suis gaie et je pleurerais sur tous les malheurs qui passent, si je ne me retenais,comprenant que le moindre morceau de pain ferait bien mieux leur affaire quemes larmes inutiles. "En disant cela, elle riait de son beau rire de bravoure, en vaillante qui prfraitl'action aux apitoiements bavards." Dieu sait pourtant, continua-t-elle, si j'ai eu lieu de dsesprer de tout. Ah ! lachance ne m'a pas gte jusqu'ici... Aprs mon mariage, dans l'enfer o je suistombe, injurie, battue, j'ai bien cru qu'il ne me restait qu' me jeter l'eau. Jene m'y suis pas jete, j'tais vibrante d'allgresse, gonfle d'un espoir immense,quinze jours aprs, quand je suis partie avec mon frre pour l'Orient... Et, lors denotre retour Paris, lorsque tout a failli nous manquer, j'ai eu des nuitsabominables, o je nous voyais mourant de faim sur nos beaux projets. Nous nesommes pas morts, je me suis remise rver des choses normes, des chosesheureuses qui me faisaient rire parfois toute seule... Et, dernirement, quand j'aireu ce coup affreux dont je n'ose parler encore, mon coeur a t commedracin ; oui, je l'ai positivement senti qui ne battait plus ; je l'ai cru fini, je mesuis crue finie, anantie moi-mme. Puis, pas du tout ! voici que l'existence mereprend, je ris aujourd'hui, demain, j'esprerai ! je voudrai vivre encore, vivretoujours... Est-ce extraordinaire, de ne pas pouvoir tre triste longtemps ! "Saccard, qui riait lui aussi, haussa les paules." Bah ! vous tes comme tout le monde. C'est l'existence, a.- Croyez-vous, s'cria-t-elle, tonne. Il me semble, moi, qu'il y a des gens sitristes, qui ne sont jamais gais, qui se rendent la vie impossible, tellement ils sela peignent en noir... Oh ! ce n'est pas que je m'abuse sur la douceur et la beautqu'elle offre. Elle a t trop dure, je l'ai trop vue de prs, partout et librement.Elle est excrable, quand elle n'est pas ignoble. Mais, que voulez-vous ! jel'aime. Pourquoi ? je n'en sais rien. Autour de moi, tout a beau pricliter,s'effondrer, je suis quand mme, ds le lendemain, gaie et confiante sur lesruines... J'ai pens souvent que mon cas est, en petit, celui de l'humanit, qui vit,certes, dans une misre affreuse, mais que ragaillardit la jeunesse de chaquegnration. A la suite de chacune des crises qui m'abattent, c'est comme jeunessenouvelle, un printemps dont les promesses de sve me rchauffent et merelvent le coeur. Cela est tellement vrai, que, aprs une grosse peine, si je sorsdans la rue, au soleil, tout de suite je me remets aimer, esprer, treheureuse. Et l'ge n'a pas de prise sur moi, j'ai la navet de vieillir sans m'enapercevoir... Voyez-vous, j'ai beaucoup trop lu pour une femme, je ne sais plusdu tout o je vais, pas plus, d'ailleurs, que ce vaste monde ne le sait lui-mme.

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    Seulement, c'est malgr moi, il me semble que je vais, que nous allons tous quelque chose de trs bien et de parfaitement gai. "Elle finissait par tourner la plaisanterie, mue pourtant, voulant cacherl'attendrissement de son espoir ; tandis que son frre, qui avait lev la tte, laregardait avec une adoration pleine de gratitude." Oh ! toi, dclara-t-il, tu es faite pour les catastrophes, tu es l'amour de la vie ! "Dans ces quotidiennes causeries du matin, une fivre s'tait peu peu dclare,et si Mme Caroline retournait cette joie naturelle, inhrente sa sant mme,cela provenait du courage que leur apportait Saccard, avec sa flamme active desgrandes affaires. C'tait chose presque dcide, on allait exploiter le fameuxportefeuille. Sous les clats de sa voix aigu, tout s'animait, s'exagrait. D'abord,on mettait la main sur la Mditerrane, on la conqurait, par la Compagniegnrale des Paquebots runis ; et il numrait les ports de tous les pays dulittoral o l'on crerait des stations, et il mlait des souvenirs classiques effacs son enthousiasme d'agioteur, clbrant cette mer, la seule que le monde ancienet connue, cette mer bleue autour de laquelle la civilisation a fleuri, dont lesflots ont baign les antiques villes, Athnes, Rome, Tyr, Alexandrie, Carthage,Marseille, toutes celles qui ont fait l'Europe. Puis, lorsqu'on s'tait assur cevaste chemin de l'Orient, on dbutait l-bas, en Syrie, par la petite affaire de laSocit des mines d'argent du Carmel, rien que quelques millions gagner enpassant, mais un excellent lanage, car cette ide d'une mine d'argent, de l'argenttrouv dans la terre, ramass la pelle, tait toujours passionnante pour lepublic, surtout quand on pouvait y accrocher l'enseigne d'un nom prodigieux etretentissant comme celui du Carmel. Il y avait aussi l-bas des mines decharbon, du charbon fleur de roche, qui vaudrait de l'or, lorsque le pays secouvrirait d'usines ; sans compter les autres menues entreprises qui serviraientd'entractes, des crations de banques, des syndicats pour les industriesflorissantes, une exploitation des vastes forts du Liban, dont les arbres gantspourrissent sur place, faute de routes. Enfin, il arrivait au gros morceau, laCompagnie des chemins de fer d'Orient, et l, il dlirait, car ce rseau de lignesferres, jet d'un bout l'autre sur l'Asie Mineure, comme un filet, c'tait pourlui la spculation, la vie de l'argent, prenant d'un coup ce vieux monde, ainsiqu'une proie nouvelle, encore intacte, d'une richesse incalculable, cache sousl'ignorance et la crasse des sicles. Il en flairait le trsor, il hennissait comme uncheval de guerre, l'odeur de la bataille.Mme Caroline, d'un bon sens si solide, trs rfractaire d'habitude auximaginations trop chaudes, se laissait pourtant aller cet enthousiasme, n'envoyait plus nettement l'outrance. A la vrit, cela caressait en elle sa tendressepour l'Orient, son regret de cet admirable pays, o elle s'tait crue heureuse ; et,sans calcul, par un contre-effet logique, c'tait elle, ses descriptions colores, sesrenseignements dbordants, qui fouettaient de plus en plus la fivre de Saccard.Quand elle parlait de Beyrouth, elle avait habit trois ans, elle ne tarissait pas :Beyrouth, au pied du Liban, sur sa langue de terre, entre des grves de sable

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    rouge et des croulements de rochers, Beyrouth avec ses maisons enamphithtre, au milieu de vastes jardins, un paradis dlicieux plant d'orangers,de citronniers et de palmiers. Puis, c'taient toutes les villes de la cte, au nordAntioche, dchue de sa splendeur, au sud Saida, l'ancienne Sidon, Saint-Jean-d'Acre, Jaffa et Tyr, la Sour actuelle, qui les rsume toutes, Tyr dont lesmarchands taient des rois, dont les marins avaient fait le tour de l'Afrique, etqui, aujourd'hui, avec son port combl par les sables, n'est plus qu'un champ deruines, une poussire de palais, o ne se dressent, misrables et parses, quequelques cabanes de pcheurs. Elle avait accompagn son frre partout, elleconnaissait Alep, Angora, Brousse, Smyrne, jusqu' Trzibonde ; elle avait vcuun mois Jrusalem, endormie dans le trafic des lieux saints, puis deux autresmois Damas, la reine de l'Orient, au centre de sa vaste plaine, la villecommerante et industrielle, dont les caravanes de La Mecque et de Bagdad fontun centre grouillant de foule. Elle connaissait aussi les valles et les montagnes,les villages des Maronites et des Druses perchs sur les plateaux, perdus au fonddes gorges, les champs cultivs et les champs striles. Et, des moindres coins,des dserts muets comme des grandes villes, elle avait rapport la mmeadmiration pour l'inpuisable, la luxuriante nature, la mme colre contre leshommes stupides et mauvais. Que de richesses naturelles ddaignes ou gches! Elle disait les charges qui crasent le commerce et l'industrie, cette loi imbcilequi empche de consacrer les capitaux l'agriculture, au-del d'un certainchiffre, et la routine qui laisse aux mains du paysan la charrue dont on se sertavant Jsus-Christ, et l'ignorance o croupissent encore de nos jours ces millionsd'hommes, pareils des enfants idiots, arrts dans leur croissance. Autrefois, lacte se trouvait trop petite, les villes se touchaient ; maintenant, la vie s'en estalle vers l'Occident, il semble qu'on traverse un immense cimetire abandonn.Pas d'coles, pas de routes, le pire des gouvernements, la justice vendue, unpersonnel administratif excrable, des impts trop lourds, des lois absurdes, laparesse, le fanatisme ; sans compter les continuelles secousses des guerres viles,des massacres qui emportent des villages entiers. Alors, elle se fchait, elledemandait s'il tait permis de gter ainsi l'oeuvre de la nature, une terre bnie,d'un charme exquis, o tous les climats se retrouvaient, les plaines ardentes, lesflancs temprs des montagnes, les neiges ternelles des hauts sommets. Et sonamour de la vie, sa vivace esprance la faisaient se passionner, l'ide du coupde baguette tout-puissant dont la science et la spculation pouvaient frappercette vieille terre endormie, pour la rveiller." Tenez ! criait Saccard, cette gorge du Carmel, que vous avez dessine l, o iln'y a que des pierres et des lentisques, eh bien, ds que la mine d'argent sera enexploitation, il y poussera d'abord un village, puis une ville... Et tous ces portsencombrs de sable, nous les nettoierons, nous les protgerons de fortes jetes.Des navires de haut bord stationneront o des barques n'osent s'amarreraujourd'hui... Et, dans ces plaines dpeuples, ces cols dserts, que nos lignesferres traverseront, vous verrez toute une rsurrection, oui ! les champs se

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    dfricher, des routes et des canaux s'tablir, des cits nouvelles sortir du sol, lavie enfin revenir comme elle revient un corps malade, lorsque, dans les veinesappauvries, on active la circulation d'un sang nouveau... Oui ! l'argent fera desprodiges. "Et, devant l'vocation de cette voix perante, Mme Caroline voyait rellement selever la civilisation prdite. Ces pures sches, ces tracs linaires s'animaient,se peuplaient : c'tait le rve qu'elle avait fait parfois d'un Orient dbarbouill desa crasse, tir de son ignorance, jouissant du sol fertile, du ciel charmant, avectous les raffinement de la science. Dj, elle avait assist au miracle, ce Port-Sad qui, en si peu d'annes, venait de pousser sur une plage nue, d'abord descabanes pour abriter les quelques ouvriers de la premire heure, puis la cit dedeux mille mes, la cit de dix mille mes, des maisons, des magasinsimmenses, une jete gigantesque, de la vie et du bien-tre crs avec enttementpar les fourmis humaines. Et c'tait bien cela qu'elle voyait se dresser denouveau, la marche en avant, irrsistible, la pousse sociale qui se rue au plus debonheur possible, le besoin d'agir, d'aller devant soi, sans savoir au juste o l'onva, mais d'aller plus l'aise, dans des conditions meilleures ; et le globeboulevers par la fourmilire qui refait sa maison, et le continuel travail, denouvelles jouissances conquises, le pouvoir de l'homme dcupl, la terre luiappartenant chaque jour davantage. L'argent, aidant la science, faisait le progrs.Hamelin, qui coutait en souriant, avait eu alors un mot sage." Tout cela, c'est la posie des rsultats, et nous n'en sommes mme pas laprose de la mise en oeuvre. "Mais Saccard ne s'chauffait que par l'outrance de ses conceptions, et ce fut pisle jour o, s'tant mis lire des livres sur l'Orient, il ouvrit une histoire del'expdition d'Egypte. Dj, le souvenir des Croisades le hantait, ce retour del'Occident vers l'Orient, son berceau, ce grand mouvement qui avait ramenl'extrme Europe aux pays d'origine, en pleine floraison encore, et o il y avaittant apprendre. Seulement, la haute figure de Napolon le frappa davantage,allant guerroyer l-bas, dans un but grandiose et mystrieux. S'il parlait deconqurir l'Egypte, d'y installer un tablissement franais, de donner ainsi laFrance le commerce du Levant, il ne disait certainement pas tout ; et Saccardvoulait voir, dans le ct de l'expdition qui est rest vague et nigmatique, il nesavait au juste quel projet de colossale ambition, un immense empire reconstruit,Napolon couronn Constantinople, empereur d'Orient et des Indes, ralisantle rve d'Alexandre, plus grand que Csar et Charlemagne. Ne disait-il pas, Sainte-Hlne, en parlant de Sidney, le gnral anglais qui l'avait arrt devantSaint-Jean-d'Acre : " Cet homme m'a fait manquer ma fortune ? " Et ce que lesCroisades avaient tent, ce que Napolon n'avait pu accomplir, c'tait cettepense gigantesque de la conqute de l'Orient qui enflammait Saccard, mais uneconqute raisonne, ralise par la double force de la science et de l'argent.Puisque la civilisation tait alle de l'est en l'ouest, pourquoi donc ne reviendrait-elle pas vers l'est, retournant au premier jardin de l'humanit, cet Eden de la

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    presqu'le hindoustanique, qui dormait dans la fatigue des sicles ? Ce serait unenouvelle jeunesse, il galvanisait le paradis terrestre, le refaisait habitable par lavapeur et l'lectricit, replaait l'Asie Mineure comme centre du vieux monde,comme point de croisement des grands chemins naturels qui relient lescontinents. Ce n'taient plus des millions gagner, mais des milliards et desmilliards.Ds lors, chaque matin, Hamelin et lui eurent de longues confrences. Si l'espoirtait vaste, les difficults se prsentaient, nombreuses, normes. L'ingnieur, quijustement tait Beyrouth, en 1862, pendant l'horrible boucherie que les Drusesfirent des chrtiens maronites, et qui ncessita l'intervention de la France, necachait pas les obstacles qu'on rencontrerait parmi ces populations en continuellebataille, livres au bon plaisir des autorits locales. Seulement, il avait, Constantinople, de puissantes relations, il s'tait assur l'appui du grand vizir,Fuad-Pacha, homme de rel mrite, partisan dclar des rformes ; et il seflattait d'obtenir de lui toutes les concessions ncessaires. D'autre part, bien qu'ilprophtist la banqueroute fatale de l'empire Ottoman, il voyait plutt unecirconstance favorable dans ce besoin effrn d'argent, ces emprunts qui sesuivaient d'anne en anne : un gouvernement besogneux, s'il n'offre pas degarantie personnelle, est tout prt s'entendre avec les entreprises particulires,ds qu'il y trouve le moindre bnfice. Et n'tait-ce pas une manire pratique detrancher l'ternelle et encombrante question d'Orient, en intressant l'empire degrands travaux civilisateurs, en l'amenant au progrs, pour qu'il ne ft plus cettemonstrueuse borne, plante entre l'Europe et l'Asie ? Quel beau rle patriotiquejoueraient l des compagnies franaises !Puis, un matin, tranquillement, Hamelin aborda le programme secret auquel ilfaisait parfois allusion, ce qu'il appelait, en souriant, le couronnement del'difice." Alors, quand nous serons les matres, nous referons le royaume de Palestine, etnous y mettrons le pape... D'abord, on pourra se contenter de Jrusalem, avecJaffa comme port de mer. Puis, la Syrie sera dclare indpendante, et on lajoindra... Vous savez que les temps sont proches o la papaut ne pourra resterdans Rome, sous les rvoltantes humiliations qu'on lui prpare. C'est pour cejour-l qu'il nous faudra tre prts. "Saccard, bant, l'coutait dire ces choses d'une voix simple, avec sa foi profondede catholique. Lui-mme ne reculait pas devant les imaginations extravagantes,mai jamais il ne serait all jusqu' celle-ci. Cet homme de science, d'apparence sifroide, le stupfiait. Il cria :" C'est fou ! La Porte ne donnera pas Jrusalem.- Oh ! pourquoi ? reprit paisiblement Hamelin. Elle a tant besoin d'argent !Jrusalem l'ennuie, ce sera un bon dbarras. Souvent, elle ne sait quel partiprendre, entre les diverses communions qui se disputent la possession dessanctuaires... D'ailleurs, le pape aurait en Syrie un vritable appui parmi lesMaronites, car vous n'ignorez pas qu'il a install, Rome, un collge pour leurs

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    prtres... Enfin, j'ai bien rflchi, j'ai tout prvu, et ce sera l're nouvelle, l'retriomphale du catholicisme. Peut-tre dira-t-on que c'est aller trop loin, que lepape se trouvera comme spar, dsintress des affaires de l'Europe. Mais dequel clat, de quelle autorit ne rayonnera-t-il pas, lorsqu'il trnera aux lieuxsaints, parlant au nom du Christ, de la terre sacre o le Christ a parl ! C'est lqu'est son patrimoine, c'est l que doit tre son royaume. Et, soyez tranquille,nous le ferons puissant et solide, ce royaume, nous le mettrons l'abri desperturbations politiques, en basant son budget, avec la garantie des ressources dupays, sur une vaste banque dont les catholiques du monde entier se disputerontles actions. "Saccard, qui s'tait mis a sourire, dj sduit par l'normit du projet, sans treconvaincu, ne put s'empcher de baptiser cette banque, dans un cri joyeux detrouvaille." Le trsor du Saint-Spulcre, hein ? superbe ! l'affaire est l ! "Mais il rencontra le regard raisonnable de Mme Caroline, qui souriait elle aussi,sceptique, un peu fche mme ; et il eut honte de son enthousiasme." N'importe, mon cher Hamelin, nous ferons bien de tenir secret cecouronnement de l'difice, comme vous dites. On se moquerait de nous. Et puis,notre programme est dj terriblement charg, il est bon d'en rserver lesconsquences extrmes, la fin glorieuse, aux seuls initis.- Sans doute, telle a toujours t mon intention, dclara l'ingnieur. Ceci sera lemystre. "Et ce fut sur ce mot, ce jour-l, que l'exploitation du portefeuille, la mise enoeuvre de toute l'norme srie des projets fut dfinitivement rsolue. Oncommencerait par crer une modeste maison de crdit pour lancer les premiresaffaires ; puis, le succs aidant, peu peu on se rendrait matre du march, onconquerrait le monde.Le lendemain, comme Saccard tait mont chez la princesse d'Orviedo, pourprendre un ordre au sujet de l'Oeuvre du Travail, le souvenir lui revint du rvequ'il avait caress un moment, d'tre le prince poux de cette reine de l'aumne,simple dispensateur et administrateur de la fortune des pauvres. Et il sourit, caril trouvait cela un peu niais, cette heure. Il tait bti pour faire de la vie et nonpour panser les blessures que la vie a faites. Enfin, il allait se retrouver sur sonchantier, en plein dans la bataille des intrts, dans cette course au bonheur qui at la marche mme de l'humanit, de sicle en sicle, vers plus de joie et plusde lumire.Ce mme jour, il trouva Mme Caroline seule, dans le cabinet aux pures. Elletait debout devant une des fentres, retenue l par une apparition de la comtessede Beauvilliers et de sa fille, dans le jardin voisin, une heure inaccoutume.Les deux femmes lisaient une lettre, d'un air de grande tristesse sans doute unelettre du fils, de Ferdinand, dont la situation ne devait pas tre brillante, Rome.

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    " Regardez, dit Mme Caroline, en reconnaissant Saccard. Encore quelquechagrin pour ces malheureuses. Les pauvresses, dans la rue, me font moins depeine.- Bah ! s'cria-t-il gaiement, vous les prierez de venir me voir. Nous lesenrichirons, elles aussi, puisque nous allons faire la fortune de tout le monde. "Et, dans sa fivre heureuse, il chercha ses lvres, pou les baiser. Mais, d'unmouvement brusque, elle avait retir la tte, devenue grave et plie d'uninvolontaire malaise." Non, je vous en prie. "C'tait la premire fois qu'il tentait de la reprendre, depuis qu'elle s'taitabandonne lui, dans une minute de complte inconscience. Les affairessrieuses arranges, il pensait sa bonne fortune, voulant aussi, de ce ct,rgler la situation. Ce vif mouvement de recul l'tonna." Bien vrai, cela vous ferait de la peine ?- Oui, beaucoup de peine. "Elle se calmait, elle souriait son tour." D'ailleurs, avouez que vous-mme n'y tenez gure.- Oh ! moi, je vous adore.- Non, ne dites pas a, vous allez tre si occup ! Et puis, je vous assure que jesuis prte avoir de la vraie amiti pour vous, si vous tes l'homme actif que jecrois, et si vous faites toutes les grandes choses que vous dites... Voyons, c'estbien meilleur, l'amiti ! "Il l'coutait, souriant toujours, gn et combattu pourtant. Elle le refusait, c'taitridicule de ne l'avoir eue qu'une fois, par surprise. Mais sa vanit seule ensouffrait." Alors ? amis seulement ?- Oui, je serai votre camarade, je vous aiderai... Amis, grands amis ! "Elle tendit ses joues, et, conquis, trouvant qu'elle avait raison, il y posa deuxgros baisers.

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    Chapitre III

    La lettre du banquier russe de Constantinople, que Sigismond avait traduite, taitune rponse favorable, attendue pour mettre Paris l'affaire en branle ; et, ds lesur-lendemain, Saccard, son rveil, eut l'inspiration qu'il fallait agir ce jour-lmme, qu'il devait avoir, d'un, coup, avant la nuit, form le syndicat dont ilvoulait tre sr, pour placer l'avance les cinquante mille actions de cinq centsfrancs de sa socit anonyme, lance au capital de vingt-cinq millions.En sautant du lit, il venait de trouver enfin le titre de cette socit, l'enseignequ'il cherchait depuis longtemps. Les mots : la Banque universelle, avaientbrusquement flamb devant lui, comme en caractres de feu, dans la chambreencore noire." La Banque universelle, ne cessa-t-il de rpter, tout en s'habillant, la Banqueuniverselle, c'est simple, c'est grand, a englobe tout, a couvre le monde... Oui,oui, excellent ! la Banque universelle ! "Jusqu' neuf heures et demie, il marcha travers les vastes pices, absorb, nesachant par o il commencerait sa chasse aux millions, dans Paris. Vingt-cinqmillions, cela se trouve encore au tournant d'une rue ; mme, c'tait l'embarrasdu choix qui le faisait rflchir, car il y voulait mettre quelque mthode. Il butune tasse de lait, il ne se fcha pas, lorsque le cocher monta lui expliquer que lecheval n'tait pas bien, la suite d'un refroidissement sans doute, et qu'il seraitplus sage de faire venir le vtrinaire." C'est bon, faites... Je prendrai un fiacre. "Mais, sur le trottoir, il fut surpris par le vent aigre qui soufflait un brusque retourde l'hiver, dans ce mai si doux la veille encore. Il ne pleuvait pourtant pas, degros nuages montaient l'horizon. Et il ne prit pas de fiacre, pour se rchaufferen marchant ; il se dit qu'il descendrait d'abord pied chez Mazaud, l'agent dechange, rue de la Banque ; car l'ide lui tait venue de le sonder sur Daigremont,le spculateur bien connu, l'homme heureux de tous les syndicats, seulement, rueVivienne, du ciel envahi de nues livides, une telle giboule creva, mle degrle, qu'il se rfugia sous une porte cochre.Depuis une minute, Saccard tait l, regarder tomber l'averse, lorsque,dominant le roulement de l'eau, une claire sonnerie de pices d'or lui fit dresserl'oreille. Cela semblait sortir des entrailles de la terre, continu, lger et musical,comme dans un conte des Mille et une Nuits . Il tourna la tte, se reconnut, vitqu'il se trouvait sous la porte de la maison Kolb, un banquier qui s'occupaitsurtout d'arbitrages sur l'or, achetant le numraire dans les Etats o il tait bascours, puis le fondant, pour vendre les lingots ailleurs, dans les pays o l'or taiten hausse ; et, du matin au soir, les jours de fonte, montait du sous-sol ce bruitcristallin des pices d'or, remues la pelle, prises dans des caisses, jetes dansle creuset. Les passants du trottoir en ont les oreilles qui tintent, d'un bout de

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    l'anne l'autre. Maintenant, Saccard souriait complaisamment cette musique,qui tait comme la voix souterraine de ce quartier de la Bourse, il y vit unheureux prsage.La pluie ne tombait plus, il traversa la place, se trouva tout de suite chezMazaud. Par une exception, le jeune agent de change avait son domicilepersonnel, au premier tage, dans la maison mme o les bureaux de sa chargetaient installs, occupant tout le second. Il avait simplement reprisl'appartement de son oncle, lorsque, la mort de celui-ci, il s'tait entendu avecses cohritiers pour racheter la charge.Dix heures sonnaient, et Saccard monta directement aux bureaux, la portedesquels il se rencontra avec Gustave Sdille." Est-ce que M. Mazaud est l ?- Je ne sais pas, monsieur, j'arrive. "Le jeune homme souriait, toujours en retard, prenant l'aise son emploi desimple amateur, qu'on ne payait pas, rsign passer l un an ou deux pour faireplaisir son pre, le fabricant de soie de la rue des Jeneurs. Saccard traversa lacaisse, salu par le caissier d'argent et par le caissier des titres ; puis, il entradans le cabinet des deux fonds de pouvoirs, o il ne trouva que Berthier, celuides deux qui tait charg des relations avec les clients et qui accompagnait lepatron la Bourse." Est-ce que M. Mazaud est l ?- Mais je le pense, je sors de son cabinet... Tiens non, il n'y est plus... C'est qu'ilest dans le bureau du comptant. "Il avait pouss une porte voisine, il faisait du regard le tour d'une assez vastepice, o cinq employs travaillaient, sous les ordres du premier commis." Non, c'est particulier !... Voyez donc vous-mme la liquidation, l, ct. "Saccard entra dans le bureau de la liquidation. C'tait l que le liquidateur, lepivot de la charge, aid de sept employs, dpouillait le carnet que lui remettaitl'agent chaque jour, aprs la Bourse, puis appliquait aux clients les affaires faitesselon les ordres reus, en s'aidant de fiches, conserves pour savoir les noms ;car le carnet ne porte pas les noms, ne contient que l'indication brve de l'achatou de la vente telle valeur, telle quantit, tel cours, de tel agent." Est-ce que vous avez vu M. Mazaud ? " demanda Saccard.Mais on ne lui rpondit mme pas. Le liquidateur tant sorti, trois employslisaient leur journal, deux autres regardaient en l'air ; tandis que l'entre deGustave Sdille venait d'intresser vivement le petit Flory, qui, le matin, faisaitdes critures, changeait des engagements, et qui, l'aprs-midi, la Bourse, taitcharg des tlgrammes. N Saintes, d'un pre employ l'enregistrement,d'abord commis Bordeaux chez un banquier, tomb ensuite Paris chezMazaud, vers la fin du dernier automne, il n'y avait d'autre avenir que d'ydoubler peut-tre ses appointements, en dix annes. Jusque-l, il s'y tait bienconduit, rgulier, consciencieux. Seulement depuis un mois que Gustave taitentr la charge, il se drangeait, entran par son nouveau camarade, trs

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    lgant, trs lanc, pourvu d'argent, et qui lui avait fait connatre des femmes.Flory, le visage mang de barbe, avait l-dessous un nez passions, une boucheaimable, des yeux tendres ; et il en tait aux petites parties fines, pas chres,avec Mlle Chuchu, une figurante des Varits, une maigre sauterelle du pavparisien, la fille ensauve d'une concierge de Montmartre, amusante avec safigure de papier mch, o luisaient de grands yeux bruns admirables.Gustave, avant mme d'ter son chapeau, lui contait sa soire." Oui, mon cher, j'ai bien cru que Germaine me flanquerait dehors, parce queJacoby est venu. Mais c'est lui qu'elle a trouv le moyen de mettre la porte, ah! je ne sais comment, par exemple ! Et je suis rest. "Tous deux s'touffrent de rire. Il s'agissait de Germaine Coeur, une superbefille de vingt-cinq ans, un peu indolente et molle, dans l'opulence de sa gorge,qu'un collgue de Mazaud, le juif Jacoby, entretenait au mois. Elle avait toujourst avec des boursiers, et toujours au mois, ce qui est commode pour deshommes trs occups, la tte embarrasse de chiffres, payant l'amour comme lereste, sans trouver le temps d'une vraie passion. Elle tait agite d'un souciunique, dans son petit appartement de la rue de la Michodire, celui d'viter lesrencontres entre les messieurs qui pouvaient se connatre." Dites donc, questionna Flory, je croyais que vous vous rserviez pour la joliepapetire ? "Mais cette allusion Mme Conin rendit Gustave srieux. Celle-ci, on larespectait c'tait une femme honnte ; et, quand elle voulait bien, il n'y avait pasd'exemple qu'un homme se ft montr bavard, tellement on restait bons amis.Aussi, ne voulant pas rpondre, Gustave posa-t-il son tour une question." Et Chuchu, vous l'avez mene Mabille ?- Ma foi, non ! c'est trop cher. Nous sommes rentrs, nous avons fait du th. "Derrire les jeunes gens, Saccard avait entendu ces noms de femme, qu'ilschuchotaient d'une voix rapide.Il eut un sourire. Il s'adressa Flory." Est-ce que vous n'avez pas vu M. Mazaud ?- Si, monsieur, il est venu me donner un ordre, et il est redescendu sonappartement... Je crois que son petit garon est malade, on l'a averti que ledocteur tait l... Vous devriez sonner chez lui, car il peut trs bien sortir, sansremonter. "Saccard remercia, se hta de descendre un tage. Mazaud tait un des plusjeunes agents de change, combl par le sort, ayant eu cette chance de la mort deson oncle, qui l'avait rendu titulaire d'une des plus fortes charges de Paris, unge o l'on apprend encore les affaires. Dans sa petite taille, il tait de figureagrable, avec de minces moustaches brunes, des yeux noirs perants ; et ilmontrait une grande activit, l'intelligence trs alerte, elle aussi. On le citait dj, la corbeille, pour cette vivacit d'esprit et de corps, si ncessaire dans lemtier, et qui, jointe beaucoup de flair, une intuition remarquable, allait lemettre au premier rang ; sans compter qu'il avait une voix aigu, des

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    renseignements de Bourses trangres de premire main, des relations chez tousles grands banquiers, enfin un arrire-cousin, disait-on, l'agence Havas. Safemme, pouse par amour, lui avait apport douze cent mille francs de dot, unejeune femme charmante dont il avait dj deux enfants, une fillette de trois anset un petit garon de dix-huit mois.Justement, Mazaud reconduisait jusqu'au palier le docteur, qui le rassurait, enriant." Entrez donc, dit-il Saccard. C'est vrai, avec ces petits tres, on s'inquite toutde suite, on les croit perdus pour le moindre bobo. "Et il l'introduisit ainsi dans le salon, o sa femme se trouvait encore, tenant lebb sur ses genoux, tandis que la petite fille, heureuse de voir sa mre gaie, sehaussait pour l'embrasser. Tous les trois taient blonds, d'une fracheur de lait, lajeune mre d'air aussi dlicat et ingnu que les enfants. Il lui mit un baiser surles cheveux." Tu vois bien que nous tions fous.- Ah ! a ne fait rien, mon ami, je suis si contente qu'il nous ait rassurs ! "Devant ce grand bonheur, Saccard s'tait arrt, en saluant. La pice,luxueusement meuble, sentait bon la vie heureuse de ce mnage, que rienencore n'avait dsuni ; peine, depuis quatre ans qu'il tait mari, donnait-on Mazaud une courte curiosit pour une chanteuse de l'opra-Comique. Il restaitun mari fidle, de mme qu'il avait la rputation de ne pas encore trop jouer pourson compte, malgr la fougue de sa jeunesse. Et cette bonne odeur de chance, deflicit sans nuage, se respirait rellement dans la paix discrte des tapis et destentures, dans le parfum dont un gros bouquet de roses, dbordant d'un vase deChine, avait imprgn toute la pice.Mme Mazaud, qui connaissait un peu Saccard, lui dit gaiement :" N'est-ce pas, monsieur, qu'il suffit de le vouloir pour tre toujours heureux ?- J'en suis convaincu, madame, rpondit-il. Et puis, il y a des personnes si belleset si bonnes, que le malheur n'ose jamais les toucher. "Elle s'tait leve, rayonnante. Elle embrassa son tour son mari, elle s'en alla,emportant le petit garon, suivie de la fillette, qui s'tait pendue au cou de sonpre. Celui-ci, voulant cacher son motion, se retourna vers le visiteur, avec unmot de blague parisienne." Vous voyez, on ne s'embte pas, ici. "Puis, vivement :" Vous avez quelque chose me dire ?... Montons, voulez-vous ? nous seronsmieux. "En haut, devant la caisse, Saccard reconnut Sabatani, qui venait toucher desdiffrences ; et il fut surpris de la poigne de main cordiale que l'agent changeaavec son client. D'ailleurs, ds qu'il fut assis dans le cabinet, il expliqua sa visite,en le questionnant sur, les formalits, pour faire admettre une valeur la coteofficielle. Ngligemment, il dit l'affaire qu'il allait lancer, la Banque universelle,au capital de vingt-cinq millions. Oui, une maison de crdit cre surtout dans le

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    but de patronner de grandes entreprises, qu'il indiqua d'un mot. Mazaudl'coutait, ne bronchait pas ; et, avec une obligeance parfaite, il expliqua lesformalits remplir. Mais il n'tait pas dupe, il se doutait que Saccard ne seserait pas drang pour si peu. Aussi, lorsque ce dernier pronona enfin le nomde. Daigremont, eut-il un sourire involontaire. Certes, Daigremont avait l'appuid'une fortune colossale ; on disait bien qu'il n'tait pas d'une fidlit trs sre ;seulement, qui tait fidle, en affaires et en amour ? personne ! Du reste, lui,Mazaud, se serait fait un scrupule de dire la vrit sur Daigremont, aprs leurrupture, qui avait occup toute la Bourse. Celui-ci, maintenant, donnait laplupart de ses ordres Jacoby, un juif de Bordeaux, un grand gaillard desoixante ans, large figure gaie, dont la voix mugissante tait clbre, mais quidevenait lourd, le ventre empt ; et c'tait comme une rivalit qui se posaitentre les deux agents, le jeune favoris par la chance, le vieux arriv l'anciennet, ancien fond de pouvoirs qui des commanditaires avaient enfinpermis d'acheter la charge de son patron, d'une pratique et d'une ruseextraordinaires, perdu malheureusement par une passion du jeu, toujours laveille d'une catastrophe, malgr des gains considrables. Tout se fondait dans lesliquidations. Germaine Coeur ne lui cotait que quelques billets de mille francs,et on ne voyait jamais sa femme." Enfin, dans cette affaire de Caracas, conclut Mazaud, cdant la rancunemalgr sa grande correction, il est certain que Daigremont a trahi et qu'il a raflles bnfices... Il est trs dangereux. "Puis, aprs un silence :" Mais pourquoi ne vous adressez-vous pas Gundermann ?- Jamais ! " cria Saccard, que la passion emportait. A ce moment, Berthier, lefond de pouvoirs, entra et chuchota quelques mots l'oreille de l'agent. C'taitla baronne Sandorff qui venait payer des diffrences et qui soulevait toutessortes de chicanes, pour rduire son compte. D'habitude, Mazaud s'empressait,recevait lui-mme la baronne ; mais, quand elle avait perdu, il l'vitait comme lapeste, certain d'un trop rude assaut sa galanterie. Il n'y a pires clientes que lesfemmes, d'une mauvaise foi plus absolue, ds qu'il s'agit de payer." Non, non, dites que je n'y suis pas, rpondit-il avec humeur. Et ne faites pasgrce d'un centime, entendez-vous ! "Et, lorsque Berthier fut parti, voyant au sourire de Saccard qu'il avait entendu." C'est vrai, mon cher, elle est trs gentille, celle-l, mais vous n'avez pas ide decette rapacit... Ah ! les clients, comme ils nous aimeraient, s'ils gagnaienttoujours ! Et plus ils sont riches, plus ils sont du beau monde, Dieu me pardonne! plus je me mfie, plus je tremble de n'tre pas pay... Oui, il y a des jours o,en dehors des grandes maisons, j'aimerais mieux n'avoir qu'une clientle deprovince. "La porte s'tait rouverte, un employ lui remit un dossier qu'il avait demand lematin, et sortit.

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    " Tenez ! a tombe bien. Voici un receveur de rentes, install Vendme, unsieur Fayeux... Eh bien, vous n'avez pas ide de la quantit d'ordres que je reoisde ce correspondant. Sans doute, ces ordres sont de peu d'importance, venant depetits bourgeois, de petits commerants, de fermiers. Mais il y a le nombre... Envrit, le meilleur de nos maisons, le fond mme est fait des joueurs modestes,de la grande foule anonyme qui joue. "Une association d'ides se fit, Saccard se rappela Sabatani au guichet de lacaisse." Vous avez donc Sabatani, maintenant ? demanda-t-il.- Depuis un an, je crois, rpondit l'agent d'un air d'aimable indiffrence. C'est ungentil garon, n'est-ce pas ? il a commenc petitement, il est trs sage et il feraquelque chose. "Ce qu'il ne disait point, ce dont il ne se souvenait mme plus, c'tait queSabatani avait seulement dpos chez lui une couverture de deux mille francs.De l le jeu si modr du dbut. Sans doute, comme tant d'autres, le Levantinattendait que la mdiocrit de cette garantie ft oublie ; et il donnait despreuves de sagesse, il n'augmentait que graduellement l'importance de sesordres, en attendant le jour o, culbutant dans une grosse liquidation, ildisparatrait. Comment montrer de la dfiance vis--vis d'un charmant garondont on est devenu l'ami ? comment douter de sa solvabilit, lorsqu'on le voitgai, d'apparence riche, avec cette tenue lgante qui est indispensable, commel'uniforme mme du vol la Bourse ?" Trs gentil, trs intelligent " rpta Saccard, qui prit soudain la rsolution desonger Sabatani, le jour o il aurait besoin d'un gaillard discret et sansscrupules. Puis, se levant et prenant cong :" Allons, adieu !... Lorsque nos titres seront prts, je vous reverrai, avant detcher de les faire admettre la cote. "Et comme Mazaud, sur le seuil du cabinet, lui serrait la main, en disant :" Vous avez tort, voyez donc Gundermann pour votre syndicat.- Jamais ! " cria-t-il de nouveau, l'air furieux.Enfin, il sortait, lorsqu'il reconnut devant le guichet de la caisse Moser etPillerault : le premier empochait d'un air navr son gain de la quinzaine, sept ouhuit billets de mille francs ; tandis que l'autre, qui avait perdu, payait une dizainede mille francs, avec des clats de voix, l'air agressif et superbe, comme aprsune victoire. L'heure du djeuner et de la Bourse approchait, la charge allait sevider en partie ; et, la porte du bureau de la liquidation s'tant entrouverte, desrires s'en chapprent, le rcit que Gustave faisait Flory d'une partie de canot,dans laquelle la barreuse, tombe la Seine, avait perdu jusqu' ses bas.Dans la rue, Saccard regarda sa montre. Onze heures, que de temps perdu ! Non,il n'irait pas chez Daigremont ; et, bien qu'il se ft emport au seul nom deGundermann, il se dcida brusquement monter le voir. D'ailleurs, ne l'avait-ilpas prvenu de sa visite, chez Champeaux, en lui annonant sa grande affaire,pour lui clouer aux lvres son mauvais rire ? Il se donna mme comme excuse

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    qu'il n'en voulait rien tirer, qu'il dsirait seulement le braver, triompher de lui,qui affectait de le traiter en petit garon. Et, une nouvelle giboule s'tant mise battre le pav d'un ruissellement de fleuve, il sauta dans un fiacre, il crial'adresse au cocher, rue de Provence.Gundermann occupait l un immense htel, tout juste assez grand pour soninnombrable famille. Il avait cinq filles et quatre garons, dont trois filles et troisgarons maris, qui lui avaient dj donn quatorze petits-enfants. Lorsque, aurepas du soir, cette descendance se trouvait runie, ils taient, en les comptant,sa femme et lui, trente et un table. Et, part deux de ses gendres quin'habitaient pas l'htel, tous les autres avaient l leurs appartements, dans lesailes de gauche et de droite, ouvertes sur le jardin ; tandis que le btiment centraltait pris entirement par l'installation des vastes bureaux de la banque. Enmoins d'un sicle, la monstrueuse fortune d'un milliard tait ne, avait pouss,dbord dans cette famille, par l'pargne, par l'heureux concours aussi desvnements. Il y avait l comme une prdestination, aide d'une intelligencevive, d'un travail acharn, d'un effort prudent et invincible, continuellementtendu vers le mme but. Maintenant, tous les fleuves de l'or allaient cette mer,les millions se perdaient dans ces millions, c'tait un engouffrement de larichesse publique au fond de cette richesse d'un seul, toujours grandissante ; etGundermann tait le vrai matre, le roi tout-puissant, redout et obi de Paris etdu monde.Pendant que Saccard montait le large escalier de pierre, aux marches uses par lecontinuel va-et-vient de la foule, plus uses dj que le seuil des vieilles glises,il se sentait contre cet homme un soulvement d'une inextinguible haine. Ah ! lejuif ! il avait contre le juif l'antique rancune de race, qu'on trouve surtout dans lemidi de la France ; et c'tait comme une rvolte de sa chair mme, une rpulsionde peau qui, l'ide du moindre contact, l'emplissait de dgot et de violence, endehors de tout raisonnement, sans qu'il pt se vaincre. Mais le singulier tait quelui, Saccard, ce terrible brasseur d'affaires, ce bourreau d'argent aux mainslouches, perdait la conscience de lui-mme, ds qu'il s'agissait d'un juif, enparlait avec une pret, avec des indignations vengeresses d'honnte homme,vivant du travail de ses bras, pur de tout ngoce usuraire. Il dressait lerquisitoire contre la race, cette race maudite qui n'a plus de patrie, plus deprince, qui vit en parasite chez les nations, feignant de reconnatre les lois, maisen ralit n'obissant qu' son Dieu de vol, de sang et de colre ; et il la montraitremplissant partout la mission de froce conqute que ce Dieu lui a donne,s'tablissant chez chaque peuple, comme l'araigne au centre de sa toile, pourguetter sa proie, sucer le sang de tous, s'engraisser de la vie des autres. Est-cequ'on a jamais vu un juif faisant oeuvre de ses dix doigts ? est-ce qu'il y a desjuifs paysans, des juifs ouvriers ? Non, le travail dshonore, leur religion ledfend presque, n'exalte que l'exploitation du travail d'autrui. Ah ! les gueux !Saccard semblait pris d'une rage d'autant plus grande, qu'il les admirait, qu'il leurenviait leurs prodigieuses facults financires, cette science inne des chiffres,

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    cette aisance naturelle dans les oprations les plus compliques, ce flair et cettechance qui assurent le triomphe de tout ce qu'ils entreprennent. A ce jeu devoleurs, disait-il, les chrtiens ne sont pas de force, ils finissent toujours par senoyer ; tandis que prenez un juif qui ne sache mme pas la tenue des livres,jetez-le dans l'eau trouble de quelque affaire vreuse, et il se sauvera, et ilemportera tout le gain sur son dos. C'est le don de la race, sa raison d'tre travers les nationalits qui se font et se dfont. Et il prophtisait avecemportement la conqute finale de tous les peuples par les juifs, quand ils aurontaccapar la fortune totale du globe, ce qui ne tarderait pas, puisqu'on leur laissaitchaque jour tendre librement leur royaut, et qu'on pouvait dj voir, dansParis, un Gundermann rgner sur un trne plus solide et plus respect que celuide l'empereur.En haut, au moment d'entrer dans la vaste antichambre, Saccard eut unmouvement de recul, en la voyant pleine de remisiers, de solliciteurs, d'hommes,de femmes, de tout un grouillement tumultueux de foule. Les remisiers surtoutluttaient qui arriverait le premier, dans l'espoir improbable d'emporter un ordre; car le grand banquier avait ses agents lui ; mais c'tait dj un honneur, unerecommandation que d'tre reu, et chacun d'eux voulait pouvoir s'en vanter.Aussi l'attente n'tait-elle jamais longue, les deux garons de bureau ne servaientgure qu' organiser le dfil, un dfil incessant, un vritable galop, par lesportes battantes. Et, malgr la foule, Saccard presque tout de suite fut introduitdans le flot.Le cabinet de Gundermann tait une immense pice, dont il n'occupait qu'unpetit coin, au fond, prs de la dernire fentre. Assis devant un simple bureaud'acajou, il se plaait de faon tourner, le dos la lumire, il avait le visagecompltement dans l'ombre. Lev ds cinq heures, il tait au travail, lorsqueParis dormait encore ; et quand, vers neuf heures, la bousculade des apptits seruait, galopant devant lui, sa journe dj tait faite. Au milieu du cabinet, desbureaux plus vastes, deux de ses fils et un de ses gendres l'aidaient, rarementassis, s'agitant au milieu des alles et venues d'un monde d'employs. Maisc'tait l le fonctionnement intrieur de la maison. La rue traversait toute lapice, n'allait qu' lui, au matre, dans son coin modeste ; tandis que, durant desheures, jusqu'au djeuner, l'air impassible et morne, il recevait, souvent d'unsigne, parfois d'un mot, s'il voulait se montrer trs aimable.Ds que Gundermann aperut Saccard, sa figure s'claira d'un faible souriregoguenard." Ah ! c'est vous, mon bon ami... Asseyez-vous donc un instant, si vous avezquelque chose me dire. Je suis vous tout l'heure. "Ensuite, il affecta de l'oublier. Saccard, du reste, ne s'impatientait pas, intresspar le dfil des remisiers, qui, les uns sur les talons des autres, entraient avec lemme salut profond, tiraient de leur redingote correcte le mme petit carton, leurcote portant les cours de la Bourse, qu'ils prsentaient au banquier du mmegeste suppliant et respectueux. Il en passait dix, il en passait vingt. Le banquier,

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    chaque fois, prenait la cote, y jetait un coup d'oeil, puis la rendait ; et rienn'galait sa patience, si ce n'tait son indiffrence complte, sous cette grled'offres.Mais Massias se montra, avec son air gai et inquiet de bon chien battu. On lerecevait si mal parfois, qu'il en aurait pleur. Ce jour-l, sans doute il tait boutd'humilit, car il se permit une insistance inattendue." Voyez donc, monsieur, le Mobilier est trs bas... Combien faut-il que je vousen achte ? "Gundermann, sans prendre la cote, leva ses yeux glauques sur ce jeune hommesi familier. Et, rudement :" Dites donc, mon ami, croyez-vous que a m'amuse de vous recevoir ?- Mon Dieu ! monsieur, reprit Massias devenu ple, a m'amuse encore moins devenir chaque matin pour rien, depuis trois mois.- Eh bien, ne revenez pas. "Le remisier salua et se retira, aprs avoir chang, avec Saccard, le coup d'oeilfurieux et navr d'un garon qui avait la brusque conscience qu'il ne ferait jamaisfortune.Saccard se demandait, en effet, quel intrt Gundermann pouvait avoir recevoir tout ce monde. Evidemment, il avait une facult d'isolement spciale, ils'absorbait, il continuait de penser ; sans compter qu'il devait y avoir l unediscipline, une faon de procder chaque matin une revue du march, danslaquelle il trouvait toujours un gain faire, si minime fut-il. Trs prement, ilrabattit quatre-vingts francs un coulissier, qu'il avait charg d'un ordre laveille, et qui le volait d'ailleurs. Puis, un marchand de curiosits arriva, avec uneboite en or maill du dernier sicle, un objet refait en partie, dont le banquierflaira immdiatement le truquage. Ensuite, ce furent deux dames, une vieille nez d'oiseau de nuit, une jeune, brune, trs belle, qui avaient lui montrer, chezelles, une commode Louis XV, qu'il refusa nettement d'aller voir. Il vint encoreun bijoutier avec des rubis, deux inventeurs, des Anglais, des Allemands, desItaliens, toutes les langues, tous les sexes. Et le dfil des remisiers sepoursuivait quand mme, coupant les autres visites, s'ternisant, avec lareproduction du mme geste, la prsentation mcanique de la cote ; pendant quele flot des employs, mesure que l'heure de la Bourse approchait, traversait lapice plus nombreux, apportant des dpches, venant demander des signatures.Mais ce fut le comble au tapage un petit garon de cinq ou six ans, cheval surun bton, fit irruption dans le cabinet en jouant de la trompette ; et, coup surcoup, il vint encore deux enfants, deux fillettes, l'une de trois ans, l'autre de huit,qui assigrent le fauteuil du grand-pre, lui tirrent les bras, se pendirent soncou ; ce qu'il laissa faire placidement, les baisant lui-mme avec cette passionjuive de la famille, de la ligne nombreuse qui fait la force et qu'on dfend.Tout d'un coup, il parut se souvenir de Saccard." Ah ! mon bon ami, vous m'excuserez, vous voyez que je n'ai pas une minute moi... Vous allez m'expliquer votre affaire. "

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    Et il commenait l'couter, lorsqu'un employ qui avait introduit un grandmonsieur blond, vint lui dire un nom l'oreille, il se leva aussitt, sans htepourtant, alla confrer avec le monsieur devant une autre des fentres, tandisqu'un de ses fils continuait recevoir les remisiers et les coulissiers sa place.Malgr sa sourde irritation, Saccard commenait tre envahi d'un respect. Ilavait reconnu le monsieur blond, le reprsentant d'une des grandes puissances,plein de morgue aux Tuileries, ici la tte lgrement incline, souriant ensolliciteur. D'autres fois, c'taient de hauts administrateurs, des ministres del'empereur eux-mmes, qui taient reus ainsi debout dans cette pice, publiquecomme une place, emplie d'un vacarme d'enfants. Et l s'affirmait la royautuniverselle de cet homme qui avait des ambassadeurs lui dans toutes les coursdu monde, des consuls dans toutes les provinces, des agences dans toutes lesvilles et des vaisseaux sur toutes les mers. Il n'tait point un spculateur, uncapitaine d'aventures, manoeuvrant les millions des autres, rvant, l'exemplede Saccard, des combats hroques o il vaincrait, o il gagnerait pour lui uncolossal butin, grce l'aide de l'or mercenaire, engag sous ses ordres ; il tait,comme il le disait avec bonhomie, un simple marchand d'argent, le plus habile,le plus zl qui pt tre. Seulement, pour asseoir sa puissance, il lui fallait biendominer la Bourse ; et c'tait ainsi, chaque liquidation, une nouvelle bataille,o la victoire lui restait infailliblement, par la vertu dcisive des gros bataillons.Un instant, Saccard, qui le regardait, resta accabl sous cette pense que tout cetargent qu'il faisait mouvoir tait lui, qu'il avait lui, dans ses caves, samarchandise inpuisable, dont il trafiquait en commerant rus et prudent, enmatre absolu, obi sur un coup d'oeil, voulant tout entendre, tout voir, tout fairepar lui-mme. Un milliard soi, ainsi manoeuvr, est une force inexpugnable." Nous n'aurons pas une minute, mon bon ami, revint dire Gundermann. Tenez !je vais djeuner, passez donc avec moi dans la salle voisine. On nous laisseratranquilles peut-tre. "C'tait la petite salle manger de l'htel celle du matin, o la famille ne setrouvait jamais au complet. Ce jour-l, ils n'taient que dix-neuf table, donthuit enfants. Le banquier occupait le milieu, et il n'avait devant lui qu'un bol delait.Il resta un instant les yeux ferms, puis de fatigue, la face trs ple etcontracte, car il souffrait du foie et des reins ; puis, lorsqu'il eut, de ses mainstremblantes port le bol ses lvres et bu une gorge, il soupira :" Ah ! je suis reint, aujourd'hui !- Pourquoi ne vous reposez-vous pas ? " demanda Saccard.Gundermann tourna vers lui des yeux stupfaits ; et, navement :" Mais je ne peux pas ! "En effet, on ne le laissait pas mme boire son lait tranquille, car la rception desremisiers avait repris, le galop maintenant traversait la salle manger, tandis queles personnes de la famille, les hommes, les femmes, habitus cettebousculade, riaient, mangeaient fortement des viandes froides et des ptisseries,

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    et que les enfants excits par deux doigts de vin pur, menaient un vacarmeassourdissant.Et Saccard, qui le regardait toujours, s'merveillait de le voir avaler son lait lentes gorges, d'un tel effort, qu'il semblait ne devoir jamais atteindre le fond dubol. On l'avait mis au rgime du lait, il ne pouvait mme plus toucher uneviande, ni un gteau. Alors, quoi bon un milliard ? Jamais non plus lesfemmes ne l'avaient tent : durant quarante ans, il tait rest d'une fidlit stricte la sienne, et, aujourd'hui, sa sagesse tait force, irrvocablement dfinitive.Pourquoi donc se lever ds cinq heures, faire ce mtier abominable, s'craser decette fatigue immense, mener une vie de galrien que pas un loqueteux n'auraitaccepte, la mmoire bourre de chiffres, le crne clatant de tout un monde deproccupations ? Pourquoi cet or inutile ajout tant d'or, lorsqu'on ne peutacheter et manger dans la rue une livre de cerises, emmener une guinguette aubord de l'eau la fille qui passe, jouir de tout ce qui se vend, de la paresse et de lalibert ? Et Saccard, qui, dans ses terribles apptits, faisait cependant la part del'amour dsintress de l'argent, pour la puissance qu'il donne, se sentait prisd'une sorte de terreur sacre, voir se dresser cette figure, non plus de l'avariceclassique qui thsaurise, mais de l'ouvrier impeccable, sans besoin de chair,devenu comme abstrait dans sa vieillesse souffreteuse, qui continuait difierobstinment sa tour de millions, avec l'unique rve de la lguer aux siens pourqu'ils la grandissent encore, jusqu' ce qu'elle domint la terre.Enfin, Gundermann se pencha, se fit expliquer demi-voix la cration projetede la Banque universelle. D'ailleurs, Saccard fut sobre de dtails, ne fit qu'uneallusion aux projets du portefeuille d'Hamelin, ayant senti, ds les premiersmots, que le banquier cherchait le confesser, rsolu d'avance l'conduireensuite." Encore une banque, mon bon ami, encore une banque ! rpta-t-il de son airnarquois. Mais une affaire o je mettrais plutt de l'argent, ce serait dans unemachine, oui, une guillotine couper le cou toutes ces banques qui sefondent... Hein ? un rteau nettoyer la Bourse. Votre ingnieur n'a pas a, dansses papiers ? "Puis, affectant de se faire paternel, avec une cruaut tranquille :" Voyons, soyez raisonnable, vous savez ce que je vous ai dit... Vous avez tortde rentrer dans les affaires, c'est un vrai service que je vous rends, en refusant delancer votre syndicat... Infailliblement, vous ferez la culbute, c'estmathmatique, a ; car vous tes beaucoup trop passionn, vous avez tropd'imagination ; puis, a finit toujours mal, quand on trafique avec l'argent desautres... Pourquoi votre frre ne vous trouve-t-il pas une bonne place, hein ? uneprfecture, ou bien une recette ; non, pas une recette, c'est trop dangereux...Mfiez-vous, mfiez-vous, mon bon ami. "Saccard s'tait lev, frmissant." C'est bien dcid, vous ne prendrez pas d'actions, vous ne voulez pas tre avecnous ?

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    - Avec vous, jamais de la vie !... Vous serez mang avant trois ans. "Il y eut un silence, gros de batailles, un change aigu de regards qui se dfiaient." Alors, bonsoir... Je n'ai pas encore djeun et j'ai trs faim. Faudra voir qui est-ce qui sera mang. "Et il le laissa, au milieu de sa tribu qui finissait de se bourrer bruyamment deptisseries, recevant les derniers courtiers attards, fermant par instants les yeuxde lassitude, pendant qu'il achevait son bol petits coups, les lvres toutesblanches de lait.Saccard se jeta dans son fiacre, en donnant l'adresse de la rue Saint-Lazare. Uneheure sonnait, c'tait une journe perdue, il rentrait djeuner, hors de lui. Ah ! lesale juif ! en voil un, dcidment, qu'il aurait eu du plaisir casser d'un coup dedents, comme un chien casse un os ! Certes, le manger, c'tait un morceauterrible et trop gros. Mais est-ce qu'on savait ? les plus grands empires s'taientbien crouls, il y a toujours une heure o les puissants succombent. Non, pas lemanger, l'entamer d'abord, lui arracher des lambeaux de son milliard ; ensuite, lemanger, oui ! pourquoi pas ? les dtruire, dans leur roi incontest, ces juifs quise croyaient les matres du festin ! Et ces rflexions, cette colre qu'il emportaitde chez Gundermann, soulevaient Saccard d'un furieux zle, d'un besoin dengoce, de succs immdiat il aurait voulu btir d'un geste sa maison de banque,la faire fonctionner, triompher, craser les maisons rivales. Brusquement, lesouvenir de Daigremont lui revint ; et, sans discuter, d'un mouvementirrsistible, il se pencha, il cria au cocher de monter la rue La Rochefoucauld.S'il voulait voir Daigremont, il devait se hter, quitte djeuner plus tard, car ilsavait que celui-ci sortait vers une heure. Sans doute, ce chrtien-l valait deuxjuifs, et il passait pour un ogre dvorateur des jeunes affaires qu'on mettait engarde chez lui. Mais, cette minute, Saccard aurait trait avec Cartouche, pourla conqute, mme la condition de partager. Plus tard, on verrait bien, il seraitle plus fort.Cependant, le fiacre, qui montait avec peine la rude cte de la rue, s'arrtadevant la haute porte monumentale d'un des derniers grands htels de cequartier, qui en a compt de fort beaux. Le corps de btiments, au fond d'unevaste cour pave, avait un air de royale grandeur ; et le jardin qui le suivait,plant encore d'arbres centenaires, restait un vritable parc, isol des ruespopuleuses. Tout Paris connaissait cet htel pour ses ftes splendides, surtoutpour l'admirable collection de tableaux, que pas un grand-duc en voyage nemanquait de visiter. Mari une femme clbre par sa beaut, comme sestableaux, et qui remportait dans le monde de vifs succs de cantatrice, le matredu logis menait un train princier, tait aussi glorieux de son curie de course quede sa galerie, appartenait un des grands clubs, affichait les femmes les pluscoteuses, avait loge l'Opra, chaise l'htel Drouot et petit banc dans leslieux louches la mode. Et toute cette large vie, ce luxe flambant dans uneapothose de caprice et d'art, tait uniquement pay par la spculation, unefortune sans cesse mouvante, qui semblait infinie comme la mer, mais qui en

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    avait le flux et le reflux, des diffrences de deux et trois cent mille francs, chaque liquidation de quinzaine.Lorsque Saccard eut gravi le majestueux perron, un valet l'annona, lui fittraverser trois salons encombrs de merveilles, jusqu' un petit fumoir, oDaigremont achevait un cigare, avant de sortir. Ag dj de quarante-cinq ans,celui-ci luttait contre l'embonpoint, de haute taille, trs lgant avec sa coiffuresoigne, ne portant que les moustaches et la barbiche, en fanatique des Tuileries.Il affectait une grande amabilit, d'une confiance absolue en soi, certain devaincre.Tout de suite, il se prcipita." Ah ! mon cher ami, que devenez-vous ? Je pensais encore vous, l'autre jour...Mais n'tes-vous pas mon voisin "Pourtant, il se calma, renona cette effusion qu'il gardait pour le troupeau,lorsque Saccard, jugeant les finesses de transition inutiles, abordaimmdiatement le but de sa visite. Il dit sa grande affaire, expliqua qu'avant decrer la Banque universelle, au capital de vingt-cinq millions, il cherchait former un syndicat d'amis, de banquiers, d'industriels, qui assurerait l'avance lesuccs de l'mission, en s'engageant prendre les quatre cinquimes de cettemission, soit quarante mille actions au moins. Daigremont tait devenu trssrieux, l'coutait, le regardait, comme s'il l'et fouill jusqu'au fond de lacervelle, pour voir quel effort, quel travail utile lui-mme, il pourrait encoretirer de cet homme, qu'il avait connu si actif, si plein de merveilleuses qualits,dans sa fivre brouillonne. D'abord, il hsita." Non, non, je suis accabl, je ne veux rien entreprendre de nouveau. "Puis, tent pourtant, il posa des questions, voulut connatre les projets quepatronnerait la nouvelle maison de crdit, projets dont son interlocuteur avait laprudence de ne parler qu'avec la plus extrme rserve. Et, lorsqu'il connut lapremire affaire qu'on lancerait, cette ide de syndiquer toutes les compagniesde transports de la Mditerrane, sous la raison sociale de Compagnie gnraledes Paquebots runis, il parut trs frapp, il cda tout d'un coup.- Eh bien, je consens en tre. Seulement, c'est une condition... Comment tes-vous avec votre frre le ministre ? "Saccard, surpris, eut la franchise de montrer son amertume." Avec mon frre... Oh ! il fait ses affaires, et je fais les miennes. Il n'a pas lacorde trs fraternelle, mon frre. "- Alors, tant pis ! dclara nettement Daigremont. Je ne veux tre avec vous quesi votre frre y est aussi... Vous entendez bien, je ne veux pas que vous soyezfchs. "D'un geste colre d'impatience, Saccard protesta. Est-ce qu'on avait besoin deRougon ? est-ce que ce n'tait pas aller chercher des chanes, pour se lier pieds etmains ? Mais, en mme temps, une voix de sagesse, plus forte que son irritation,lui disait qu'il fallait au moins s'assurer de la neutralit du grand homme.Cependant, il refusait brutalement.

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    " Non, non, il a toujours t trop cochon avec moi. Jamais je ne ferai le premierpas.- Ecoutez, reprit Daigremont j'attends Huret cinq heures, pour une commissiondont il s'est charg... Vous allez courir au Corps lgislatif, vous prendrez Huretdans un coin, vous lui conterez votre affaire, il en parlera tout de suite Rougon,il saura ce que ce dernier en pense, et nous aurons la rponse ici, cinq heures...Hein ! rendez-vous cinq heures ? "La tte basse, Saccard rflchissait." Mon Dieu ! si vous y tenez !- Oh ! absolument ! sans Rougon, rien ; avec Rougon, tout ce que vous voudrez.- C'est bon, j'y vais. "Il partait, aprs une vigoureuse poigne de main, lorsque que l'autre le rappela." Ah ! dites donc, si vous sentez que les choses s'emmanchent, passez donc, enrevenant, chez le marquis de Bohain et chez Sdille, faites-leur savoir que j'ensuis et demandez-leur d'en tre... Je veux qu'ils en soient ! "A la porte, Saccard retrouva son fiacre, qu'il avait gard, bien qu'il n'et qu'descendre le bout de la rue, pour tre chez lui. Il le renvoya, comptant qu'ilpourrait faire atteler, l'aprs-midi ; et il rentra vivement djeuner. On nel'attendait plus, ce fut la cuisinire qui lui servit elle-mme un morceau deviande froide, qu'il dvora, tout en se querellant avec le cocher ; car, celui-ci,qu'il avait fait monter, lui ayant rendu compte de la visite du vtrinaire, il enrsultait qu'il fallait laisser le cheval se reposer trois ou quatre jours. Et, labouche pleine, il accusait le cocher de mauvais soins, il le menaait de MmeCaroline, qui mettrait ordre tout a. Enfin, il lui cria d'aller au moins chercherun fiacre. De nouveau, une onde diluvienne balayait la rue, il dut attendre plusd'un quart d'heure la voiture, dans laquelle il monta, sous des torrents d'eau, enjetant l'adresse :" Au Corps lgislatif ! "Son plan tait d'arriver avant la sance, de faon prendre Huret au passage et l'entretenir tranquillement. Par malheur, on redoutait ce jour-l un dbatpassionn, car un membre de la gauche devait soulever l'ternelle question duMexique ; et Rougon, sans doute, serait forc de rpondre.Comme Saccard entrait dans la salle des Pas-Perdus, il eut la chance de tombersur le dput. Il l'entrana au fond d'un des petits salons voisins, ils s'y trouvrentseuls, grce la grosse motion qui rgnait dans les couloirs. L'oppositiondevenait de plus en plus redoutable, le vent de catastrophe commenait souffler, qui devait grandir et tout abattre. Aussi, Huret, proccup, ne comprit-ilpas d'abord, et se fit-il expliquer deux reprises la mission dont on le chargeait.Son effarement s'en augmenta." Oh ! mon cher ami, y pensez-vous ! parler Rougon en ce moment ! ilm'enverra coucher, c'est sr. "Puis, l'inquitude de son intrt personnel se fit jour. Il n'existait, lui, que par legrand homme, qui il devait sa candidature officielle, son lection, sa situation

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    de domestique bon tout faire, vivant des miettes de la faveur du matre. A cemtier, depuis deux ans, grce aux pots-de-vin, aux gains prudents ramassssous la table, il arrondissait ses vastes terres du Calvados, avec la pense de s'yretirer et d'y trner aprs la dbcle. Sa grosse face de paysan malin s'taitassombrie, exprimait l'embarras o le jetait cette demande d'intervention, sansqu'on lui donnt le temps de se rendre compte s'il y aurait l, pour lui, bnficeou dommage." Non, non ! je ne peux pas... Je vous ai transmis la volont de votre frre, je nepeux pas aller le relancer encore. Que diable ! songez un peu moi. Il n'estgure tendre, quand on l'embte ; et, dame ! je n'ai pas envie de payer pour vous,en y laissant mon crdit. "Alors, Saccard, comprenant, ne s'attacha plus qu' le convaincre des millionsqu'il y aurait gagner, dans le lancement de la Banque universelle. A largestraits, avec sa parole ardente qui transformait une affaire d'argent en un conte depote, il expliqua les entreprises superbes, le succs certain et colossal.Daigremont, enthousiasm, se mettait la tte du syndicat. Bohain et Sdilleavaient dj demand d'en tre. Il tait impossible que lui, Huret, n'en ft pas :ces messieurs le voulaient absolument avec eux, cause de sa haute situationpolitique. Mme on esprait bien qu'il consentirait faire partie du conseild'administration, parce que son nom signifiait ordre et probit.A cette promesse d'tre nomm membre du conseil, le dput le regarda bien enface." Enfin, qu'est-ce que vous dsirez de moi, quelle rponse voulez-vous que jetire de Rougon ?- Mon Dieu ! reprit Saccard, moi, je me serais pass volontiers de mon frre.Mais c'est Daigremont qui exige que je me rconcilie. Peut-tre a-t-il raison...Alors, je crois que vous devez simplement parler de notre affaire au terriblehomme, et obtenir, sinon qu'il nous aide, du moins qu'il ne soit pas contre nous."Huret, les yeux demi ferms, ne se dcidait toujours pas." Voil ! si vous apportez un mot gentil, rien qu'un mot gentil, entendez-vous !Daigremont s'en contentera, et nous bclons ce soir la chose nous trois.- Eh bien, je vais essayer, dclara brusquement le dput, en affectant unerondeur paysanne ; mais il faut que ce soit pour vous, car il n'est pas commode,oh ! non, surtout quand la gauche le taquine... A cinq heures.- A cinq heures ! "Saccard resta prs d'une heure encore, trs inquiet des bruits de lutte quicouraient. Il entendit un des grands orateurs de l'opposition annoncer qu'ilprendrait la parole. A cette nouvelle, il eut un instant l'envie de retrouver Huret,pour lui demander s'il ne serait pas sage de remettre au lendemain l'entretienavec Rougon. Puis, fataliste, croyant la chance, il trembla de toutcompromettre, s'il changeait ce qui tait arrt. Peut-tre, dans la bousculade,son frre lcherait-il plus facilement le mot attendu. Et, pour laisser aller les

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    choses, il partit, il remonta dans son fiacre, qui reprenait dj le pont de laConcorde, lorsqu'il se souvint du dsir exprim par Daigremont." Cocher, rue de Babylone. "C'tait rue de Babylone que demeurait le marquis de Bohain. Il occupait lesanciennes dpendances d'un grand htel, un pavillon qui avait abrit le personneldes curies, et dont on avait fait une trs confortable maison moderne.L'installation tait luxueuse, avec un bel air d'aristocratie coquette. On ne voyait,du reste, jamais sa femme, souffrante, disait-il, retenue dans son appartement pardes infirmits. Cependant, la maison, les meubles taient elle, il logeait engarni chez elle, n'ayant lui que ses effets, une malle qu'il aurait pu emporter surun fiacre, spar de biens depuis qu'il vivait du jeu. Dans deux catastrophes dj,il avait refus nettement de payer ses diffrences, et le syndic, aprs s'tre renducompte de la situation, ne s'tait pas mme donn la peine de lui envoyer dupapier timbr. On passait l'ponge, simplement. Il empochait, tant qu'il gagnait.Puis, ds qu'il perdait, il ne payait pas : on le savait et on s'y rsignait. Il avait unnom illustre, il tait extrmement dcoratif dans les conseils d'administration ;aussi les jeunes compagnies, en qute d'enseignes dores, se le disputaient-ellesjamais il ne chmait. A la Bourse, il avait sa chaise, du ct de la rue Notre-Dame-des-Victoires, le ct de la spculation riche, qui affectait de sedsintresser des petits bruits du jour. On le respectait, on le consultaitbeaucoup. Souvent il avait influenc le march. Enfin, tout un personnage.Saccard, qui le connaissait bien, fut quand mme impressionn par la rceptionhautement polie de ce beau vieillard de soixante ans, la tte trs petite posesur un corps de colosse, la face blme, encadre d'une perruque brune, du plusgrand air." Monsieur le marquis, je viens en vritable solliciteur... "Il dit le motif de la visite, sans entrer d'abord dans les dtails. D'ailleurs, ds lespremiers mots, le marquis l'arrta." Non, non, tout mon temps est pris, j'ai en ce moment dix propositions que jedois refuser. "Puis, comme Saccard, souriant, ajoutait :" C'est Daigremont qui m'envoie, il a song vous. "Il s'cria aussitt :" Ah ! vous avez Daigremont l-dedans... Bon ! bon ! si Daigremont en est, j'ensuis. Comptez sur moi. "Et le visiteur ayant alors voulu lui fournir au moins quelques renseignements,pour lui apprendre dans quelle sorte d'affaire il allait entrer, il lui ferma labouche, avec la dsinvolture aimable d'un grand seigneur qui ne descend pas ces dtails et qui a une confiance naturelle dans la probit des gens." Je vous en prie, n'ajoutez pas un mot... Je ne veux pas savoir. Vous avez besoinde mon nom, je vous le prte, et j'en suis trs heureux, voil tout... Ditesseulement Daigremont qu'il arrange a comme il lui plaira. "En remontant dans son fiacre, Saccard, gay, riait d'un rire intrieur.

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    " Il nous cotera cher, pensait-il, mais il est vraiment trs bien. "Puis, voix haute :" Cocher, rue des Jeneurs. "La maison Sdille avait l ses magasins et ses bureaux, tenant, au fond d'unecour, tout un vaste rez-de-chausse. Aprs trente ans de travail, Sdille, qui taitde Lyon et qui avait gard l-bas des ateliers, venait enfin de faire de soncommerce de soie un des mieux connus et des plus solides de Paris, lorsque lapassion du jeu, la suite d'un incident de hasard, s'tait dclare et propage enlui avec la violence destructive d'un incendie. Deux gains considrables, coupsur coup, l'avaient affol. A quoi bon donner trente ans de sa vie, pour gagner unpauvre million, lorsque, en une heure, par une simple opration de Bourse, onpeut le mettre dans sa poche ? Ds lors, il s'tait dsintress peu peu de samaison qui marchait par la force acquise ; il ne vivait plus que dans l'espoir d'uncoup d'agio triomphant ; et, comme la dveine tait venue, persistante, ilengloutissait l tous les bnfices de son commerce. A cette fivre, le pis estqu'on se dgote du gain lgitime, qu'on finit mme par perdre la notion exactede l'argent. Et la ruine tait fatalement au bout, si les ateliers de Lyonrapportaient deux cent mille francs, lorsque le jeu en emportait trois cent mille.Saccard trouva Sdille agit, inquiet, car celui-ci tait un joueur sans flegme,sans philosophie. Il vivait dans le remords, toujours esprant, toujours abattu,malade d'incertitude, et cela parce qu'il restait honnte au fond. La liquidation dela fin d'avril venait de lui tre dsastreuse. Pourtant, sa face grasse, aux grosfavoris blonds, se colora, ds les premires paroles." Ah ! mon cher, si c'est la chance que vous m'apportez, soyez le bienvenu ! "Ensuite, il fut pris d'une terreur." Non, non ! ne me tentez pas. Je ferais mieux de m'enfermer avec mes pices desoie et de ne plus bouger de mon comptoir. "Voulant le laisser se calmer, Saccard lui parla de son fils Gustave, qu'il dit avoirvu le matin, chez Mazaud. Mais c'tait, pour le ngociant, un autre sujet dechagrin, car il avait rv de se dcharger de sa maison sur ce fils, et celui-cimprisait le commerce, me de joie et de fte, apportant les dents blanches desfils de parvenu, bonnes seulement croquer les fortunes faites. Son pre l'avaitmis chez Mazaud pour voir s'il mordrait aux questions de finance." Depuis la mort de sa pauvre mre, murmura-t-il, il m'a donn bien peu desatisfaction. Enfin, peut-tre apprendra-t-il l-bas, la charge, des choses qui meseront utiles.- Eh bien, reprit brusquement Saccard, tes-vous avec nous ? Daigremont m'a ditde venir vous dire qu'il en tait. "Sdille leva au ciel des bras tremblants. Et, la voix altre de dsir et de crainte :" Mais oui ! j'en suis ! vous savez bien que je ne peux pas faire autrement qued'en tre ! si je refusais et que votre affaire marcht, j'en serais malade deregret... Dites Daigremont que j'en suis. "

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    Lorsque Saccard se retrouva dans la rue, il tira sa montre et vit qu'il tait peinequatre heures. Le temps qu'il avait devant lui, l'envie qu'il prouvait de marcherun peu, lui firent lcher son fiacre. Il s'en repentit presque tout de suite, car iln'tait pas au boulevard, qu'une nouvelle averse, un dluge ml de grle, lefora de nouveau se rfugier sous une porte. Quel chien de temps, lorsqu'onavait Paris battre ! Aprs avoir regard l'eau tomber pendant un quart d'heure,l'impatience le prit, il hla une voiture vide qui passait. C'tait une victoria, il eutbeau ramener sur ses jambes le tablier de cuir, il arriva tremp rue LaRochefoucauld, et en avance d'une grande demi-heure.Dans le fumoir o le valet le laissa, en disant que monsieur n'tait pas rentrencore, Saccard marcha petits pas, regardant les tableaux. Mais une voix defemme superbe, un contralto d'une puissance mlancolique et profonde, s'tantleve dans le silence de l'htel, il s'approcha de la fentre reste ouverte, pourcouter c'tait madame qui rptait, au piano, un morceau qu'elle devait sansdoute chanter le soir, dans quelque salon. Puis, berc par cette musique, il envint songer aux histoires extraordinaires que l'on contait de Daigremont :l'histoire de l'Hadamantine surtout, cet emprunt de cinquante millions dont ilavait gard en main le stock entier, le faisant vendre et revendre cinq fois par descourtiers lui, jusqu' ce qu'il et cr un march, tabli un prix ; puis, la ventesrieuse, la dgringolade fatale de trois cents francs quinze francs, lesbnfices normes sur tout un petit monde de nafs, ruins du coup. Ah ! il taitfort, un terrible monsieur ! La voix de dame continuait, exhalant une plainte detendresse, perdue, d'une ampleur tragique ; tandis que Saccard, revenu aumilieu de la pice, s'tait arrt devant un Meissonier, qu'il estimait cent millefrancs.Mais quelqu'un entra, et il fut surpris de reconnatre Huret." Comment, c'est dj vous ? il n'est pas cinq heures... La sance est donc finie ?- Ah ! oui, finie... Ils se chamaillent. "Et il expliqua que, le dput de l'opposition parlant toujours, Rougon,certainement, ne pourrait rpondre que le lendemain. Alors, quand il avait vu a,il s'tait risqu relancer le ministre, pendant une courte suspension de sance,entre deux portes." Eh bien, demanda Saccard, nerveusement, qu'a-t-il dit, mon illustre frre ? "Huret ne rpondit pas tout de suite." Oh ! il tait d'une humeur de dogue... Je vous avoue que je comptais surl'exaspration o je le voyais, esprant bien qu'il allait simplement m'envoyerpromener... Donc, je lui ai lch votre affaire, je lui ai dit que vous ne vouliezrien entreprendre sans son approbation.- Et alors ?- Alors, il m'a saisi par les deux bras, il m'a secou, en me criant dans la figure :" Qu'il aille se faire pendre ! " Et il m'a plant l. "Saccard, devenu blme, eut un rire forc." C'est gentil.

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    - Dame ! oui, c'est gentil, reprit le dput, d'un ton convaincu. Je n'en demandaispas tant... Avec a, nous pouvons marcher. "Et, comme il entendit, dans le salon voisin, le pas de Daigremont qui rentrait, ilajouta tout bas :" Laissez-moi faire. "Evidemment, Huret avait la plus grande envie de voir se fonder la Banqueuniverselle, et d'en tre. Sans doute, il s'tait dj rendu compte du rle qu'il ypourrait jouer. Aussi, ds qu'il eut serr la main de Daigremont, prit-il un visagerayonnant, en agitant un bras en l'air." Victoire ! cria-t-il, victoire !- Ah ! vraiment. Contez-moi donc a.- Mon Dieu ! le grand homme a t ce qu'il devait tre. Il m'a rpondu " Quemon frre russisse ! "Du coup. Daigremont se pma, trouva le mot charmant. " Qu'il russisse ! " acontenait tout : qu'il ne fasse pas la btise de ne pas russir, ou je le lche ; maisqu'il russisse, je l'aiderai. Exquis, en vrit !" Et, mon cher Saccard, nous russirons, soyez tranquille... Nous allons fairetout ce qu'il faudra pour a "Puis, comme les trois hommes s'taient assis, afin d'arrter les points principaux,Daigremont se releva et alla fermer la fentre ; car la voix de madame, peu peuenfle, jetait un sanglot d'une dsesprance infinie, qui les empchait des'entendre. Et, mme la fentre close, cette lamentation touffe les accompagna,pendant qu'ils dcidaient la cration d'une maison de crdit, la Banqueuniverselle, au capital de vingt-cinq millions, divis en cinquante mille actionsde cinq cents francs. Il tait en outre entendu que Daigremont, Huret, Sdille, lemarquis de Bohain et quelques-uns de leurs amis, formaient un syndicat, qui,d'avance, prenait et se partageait les quatre cinquimes des actions, soit quarantemille ; de sorte que le succs de l'mission tait assur, et que, plus tard,dtenant les titres, les rendant rares sur le march, ils pourraient les faire monter leur gr. Seulement, tout faillit tre rompu, lorsque Daigremont exigea uneprime de quatre cent mille francs, rpartir sur les quarante mille actions, soitdix francs par action. Saccard se rcria, dclara qu'il n'tait pas raisonnable defaire crier la vache avant mme que de la traire. Les commencements seraientdifficiles, pourquoi embarrasser la situation davantage ? Pourtant, il dut cder,devant l'attitude d'Huret qui, tranquillement, trouvait la chose toute naturelle,disant que a se faisait toujours.Ils se sparaient, en prenant un rendez-vous pour le lendemain, rendez-vousauquel l'ingnieur Hamelin devait assister, lorsque Daigremont se frappabrusquement le front, d'un air de dsespoir." Et Kolb que j'oubliais ! Oh ! il ne me le pardonnerait pas il faut qu'il en soit...Mon petit Saccard, si vous tiez gentil, vous iriez chez lui tout de suite. Il n'estpas six heures, vous le trouveriez encore... Oui, vous-mme, et pas demain, cesoir, parce que a le touchera et qu'il peut nous tre utile. "

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    Docilement, Saccard se remit en marche, sachant que les journes de chance nese recommencent pas. Mais il avait de nouveau renvoy son fiacre, esprantrentrer chez lui, deux pas ; et, la pluie ayant l'air enfin de cesser, il descendit pied, heureux de sentir sous ses talons ce pav de Paris, qu'il reconqurait. RueMontmartre, quelques gouttes d'eau lui firent prendre par les passages. Il enfilale passage Verdeau, le passage Jouffroy ; puis, dans le passage des Panoramas,comme il suivait une galerie latrale pour raccourcir et tomber rue Vivienne, ilfut surpris de voir sortir d'une alle obscure Gustave Sdille, qui disparut, sanss'tre retourn. Lui, s'tait arrt, regardant la maison, un discret htel meubl,lorsque, dans une petite femme blonde, voile, qui sortait son tour, il reconnutpositivement Mme Conin, la jolie papetire. C'tait donc l, quand elle avait uncoup de tendresse, qu'elle amenait ses amants d'un jour, tandis que son bon grosgaron de mari la croyait en course pour des factures ! Ce coin de mystre, aubeau milieu du quartier, tait fort gentiment choisi, et un hasard seul venait delivrer le secret. Saccard souriait, trs gay, enviant Gustave : Germaine Coeurle matin, Mme Conin l'aprs-midi, il mettait les morceaux doubles, le jeunehomme ! Et, deux reprises, il regarda encore la porte, afin de la bienreconnatre, tent d'en tre, lui aussi.Rue Vivienne, au moment o il entrait chez Kolb, Saccard tressaillit et s'arrtade nouveau. Une musique lgre, cristalline, qui sortait du sol, pareille la voixdes fes lgendaires, l'enveloppait ; et il reconnut la musique de l'or, lacontinuelle sonnerie de ce quartier du ngoce et de la spculation, entendue djle matin. La fin de la journe en rejoignait le commencement. Il s'panouit, lacaresse de cette voix, comme si elle lui confirmait le bon prsage.Justement, Kolb se trouvait en bas, l'atelier de fonte ; et, en ami de la maison,Saccard descendit l'y rejoindre. Dans le sous-sol nu, que de larges flammes degaz clairaient ternellement, les deux fondeurs vidaient la pelle les caissesdoubles de zinc, pleines, ce jour-l, de pices espagnoles, qu'ils jetaient aucreuset, sur le grand fourneau carr. La chaleur tait forte, il fallait parler hautpour s'entendre, au milieu de cette sonnerie d'harmonica, vibrante sous la votebasse. Des lingots fondus, des pavs d'or, d'un clat vif de mtal neuf,s'alignaient le long de la table du chimiste-essayeur, qui en arrtait les titres. Et,depuis le matin, plus de six millions avaient pass l, assurant au banquier unbnfice de trois ou quatre cents francs peine ; car l'arbitrage sur l'or, cettediffrence ralise entre deux cours, tant des plus minimes, s'apprciant parmillimes, ne peut donner un gain que sur des quantits considrables de mtalfondu. De l, ce tintement d'or, ce ruissellement d'or, du matin au soir, d'un boutde l'anne l'autre, au fond de cette cave, o l'or venait en pices monnayes,d'o il partait en lingots, pour revenir en pices et repartir en lingots,indfiniment, dans l'unique but de laisser aux mains du trafiquant quelquesparcelles d'or.

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    Ds que Kolb, un homme petit, trs brun, dont le nez en bec d'aigle, sortantd'une grande barbe, dcelait l'origine juive, eut compris l'offre de Saccard, quel'or courrait d'un bruit de grle, il accepta." Parfait ! cria-t-il. Trs heureux d'en tre, si Daigremont en est ! Et merci de ceque vous vous tes drang ! "Mais ils s'entendaient peine, ils se turent, restrent l un instant encore,tourdis, bats dans cette sonnerie si claire et exaspre, dont leur chairfrmissait toute, comme d'une note trop haute tenue sans fin sur les violons,jusqu'au spasme.Dehors, malgr le beau temps revenu, une limpide soire de mai, Saccard, brisde fatigue, reprit un fiacre pour rentrer. Une rude journe, mais bien remplie !

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    Chapitre IV

    Des difficults surgirent, l'affaire trana, cinq mois s'coulrent sans que rien ptse conclure. On tait dj aux derniers jours de septembre, et Saccard enrageaitde voir que, malgr son zle, de continuels obstacles renaissaient, toute une sriede questions secondaires, qu'il fallait rsoudre d'abord, si l'on voulait fonderquelque chose de srieux et de solide. Son impatience devint telle, qu'il fut unmoment sur le point d'envoyer promener le syndicat, hant et sduit par labrusque ide de faire l'affaire avec la princesse d'Orviedo, toute seule. Elle avaitles millions ncessaires au premier lancement, pourquoi ne les mettrait-elle pasdans cette opration superbe, quitte laisser venir la petite clientle, lors desfutures augmentations du capital, qu'il projetait dj ? Il tait d'une bonne foiabsolue, il avait la conviction de lui apporter un placement o elle dcuplerait safortune, cette fortune des pauvres, qu'elle rpandrait en aumnes plus largesencore.Donc, un matin, Saccard monta chez la princesse, et, en ami doubl d'un hommed'affaires, il lui expliqua la raison d'tre et le mcanisme de la banque qu'ilrvait. Il dit tout, tala le portefeuille d'Hamelin, n'omit pas une des entreprisesd'Orient. Mme, cdant cette facult qu'il avait de se griser de son propreenthousiasme, d'arriver la foi par son dsir brlant de russir, il lcha le rvefou de la papaut Jrusalem, il parla du triomphe dfinitif du catholicisme, lepape trnant aux lieux saints, dominant le monde, assur d'un budget royal,grce la cration du Trsor du Saint-Spulcre. La princesse, d'une ardentedvotion, ne fut gure frappe que de ce projet suprme, ce couronnement del'difice, dont la grandeur chimrique flattait en elle l'imagination drgle quilui faisait jeter ses millions en bonnes oeuvres d'un luxe colossal et inutile.Justement, les catholiques de France venaient d'tre atterrs et irrits de laconvention que l'empereur avait conclu avec le roi d'Italie, par laquelle ils'engageait, sous de certaines conditions de garantie, retirer le corps de troupesfranais occupant Rome ; il tait bien certain que c'tait Rome livre l'Italie, onvoyait dj le pape chass, rduit l'aumne, errant par les villes avec le btondes mendiants ; et quel dnouement prodigieux, le pape se retrouvant pontife etroi Jrusalem, install l et soutenu par une banque dont les chrtiens dumonde entier tiendraient honneur d'tre les actionnaires ! C'tait si beau, que laprincesse dclara l'ide la plus grande du sicle, digne de passionner toutepersonne bien ne ayant de la religion. Le succs lui semblait assur,foudroyant. Son estime s'en accrut pour l'ingnieur Hamelin, qu'elle traitait avecconsidration, ayant su qu'il pratiquait. Mais elle refusa nettement d'tre del'affaire, elle entendait rester fidle au serment qu'elle avait fait de rendre sesmillions aux pauvres, sans jamais plus tirer d'eux un centime d'intrt, voulantque cet argent du jeu se perdt ft bu par la misre, comme une eau empoisonne

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    qui devait disparatre. L'argument que les pauvres profiteraient de la spculationne la touchait pas, l'irritait mme. Non, non ! la source maudite serait tarie, ellene s'tait pas donn d'autre mission.Saccard, dconcert, ne put qu'utiliser sa sympathie pour obtenir d'elle uneautorisation, vainement sollicite jusque-l. Il avait eu la pense, ds que laBanque universelle serait fonde, de l'installer dans l'htel mme ; ou du moinsc'tait Mme Caroline qui lui avait souffl cette ide, car, lui, voyait plus grand,aurait voulu tout de suite un palais. On se contenterait de vitrer la cour, pourservir de hall central ; on amnagerait en bureaux tout le rez-de-chausse, lescuries, les remises ; au premier tage, il donnerait son salon qui deviendrait lasalle du conseil, sa salle manger et six autres pices dont on ferait des bureauxencore, ne garderait qu'une chambre coucher et un cabinet de toilette, quitte vivre en haut avec les Hamelin, mangeant, passant les soires chez eux ; de sortequ' peu de frais on installerait la banque d'une faon un peu troite mais fortsrieuse. La princesse, comme propritaire, avait d'abord refus, dans sa hainede tout trafic d'argent : jamais son toit n'abriterait cette abomination. Puis, cejour-l, mettant la religion dans l'affaire, mue de la grandeur du but, elleconsentit. C'tait une concession extrme, elle se sentait prise d'un petit frisson,lorsqu'elle songeait cette machine infernale d'une maison de crdit, d'unemaison de Bourse et d'agio, dont elle laissait ainsi tablir sous elle les rouages deruine et de mort.Enfin, une semaine aprs cette tentative avorte, Saccard eut la joie de voirl'affaire, si emptre d'obstacles, se bcler brusquement, en quelques jours.Daigremont vint un matin lui dire qu'il avait toutes les adhsions, qu'on pouvaitmarcher. Ds lors, on tudia une dernire fois le projet des statuts, on rdigeal'acte de socit. Et il tait grand temps aussi pour les Hamelin, qui la viecommenait redevenir dure. Lui, depuis des annes, n'avait qu'un rve, trel'ingnieur-conseil d'une grande maison de crdit : comme il le disait, il sechargerait d'amener l'eau au moulin. Aussi, peu peu, la fivre de Saccardl'avait-elle gagn, brlant du mme zle et de la mme impatience. Au contraire,Mme Caroline, aprs s'tre enthousiasme l'ide des belles et utiles chosesqu'on allait accomplir, semblait plus froide, l'air songeur, depuis qu'on entraitdans les broussailles et les fondrires de l'excution. Son grand bon sens, sanature droite flairaient toutes sortes de trous obscurs et malpropres ; et elletremblait surtout pour son frre, qu'elle adorait, qu'elle traitait parfois en riant de" grosse bte " , malgr sa science ; non qu'elle souponnt le moins du mondel'honntet parfaite de leur ami, qu'elle voyait si dvou leur fortune ; mais elleavait une singulire sensation de terrain mouvant, une inquitude de chute etd'engloutissement, au premier faux pas.Ce matin-l, Saccard, lorsque Daigremont l'eut quitt, monta rayonnant la salledes pures." Enfin, c'est fait ! " cria-t-il.

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    Hamelin, saisi, les yeux humides, vnt lui serrer les mains, les briser. Et,comme Mme Caroline s'tait simplement tourne vers lui, un peu ple, il ajouta :" Eh bien, quoi donc ; c'est tout ce que vous me dites ?... a ne vous fait pas plusde plaisir, vous ?... "Elle eut un bon sourire." Mais si, je suis trs contente, trs contente, je vous assure. "Puis, quand il eut donn son frre des dtails sur le syndicat, dfinitivementform, elle intervint de son air paisible." Alors, c'est permis, n'est-ce pas ? de se runir ainsi plusieurs, pour sedistribuer les actions d'une banque, avant mme que l'mission soit faite ? "Violemment, il eut un geste d'affirmation." Mais, certainement, c'est permis !... Est-ce que vous nous croyez assez niais,pour risquer un chec ? Sans compter que nous avons besoin de gens solides,matres du march, si les dbuts sont difficiles... Voil toujours les quatrecinquimes de nos titres placs en des mains sres. On va pouvoir aller signerl'acte de socit chez le notaire. "Elle osa lui tenir tte." Je croyais que la loi exigeait la souscription intgrale du capital social. "Cette fois, trs surpris, il la regarda en face." Vous lisez donc le Code ? "Et elle rougit lgrement, car il avait devin : la veille, cdant son malaise,cette peur sourde et sans cause prcise, elle avait lu la loi sur les socits. Uninstant, elle fut sur le point de mentir. Puis, avouant, riant :" C'est vrai, j'ai lu le Code, hier. J'en suis sortie, en ttant mon honntet et celledes autres, comme on sort des livres de mdecine, avec toutes les maladies. "Mais lui se fchait, car ce fait d'avoir voulu se renseigner, la lui montraitmfiante, prte le surveiller, de ses yeux de femme, fureteurs et intelligents." Ah ! reprit-il avec un geste qui jetait bas les vains scrupules, si vous croyezque nous allons nous conformer aux chinoiseries du Code ! Mais nous nepourrions faire deux pas, nous serions arrts par des entraves, chaqueenjambe, tandis que les autres, nos rivaux, nous devanceraient, toutes jambes!... Non, non, je n'attendrai certainement pas que tout le capital soit souscrit ; jeprfre, d'ailleurs, nous rserver des titres, et je trouverai un homme nousauquel j'ouvrirai un compte, qui sera notre prte-nom enfin.- C'est dfendu, dclara-t-elle simplement de sa belle voix grave.- Eh ! oui, c'est dfendu, mais toutes les socits le font.- Elles ont tort, puisque c'est mal. "Saccard, se calmant par un brusque effort de volont, crut alors devoir se tournervers Hamelin, qui, gn, coutait, sans intervenir." Mon cher ami, j'espre que vous ne doutez pas de moi... Je suis un vieuxroutier de quelque exprience, vous pouvez vous remettre entre mes mains, pourle ct financier de l'affaire. Apportez-moi de bonnes ides, et je me charge de

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    tirer d'elles tout le bnfice dsirable, en courant le moins de risques possible. Jecrois qu'un homme pratique ne peut pas dire mieux. "L'ingnieur, avec son fond invincible de timidit et de faiblesse, tourna la choseen plaisanterie, pour viter de rpondre directement." Oh ! vous aurez, dans Caroline, un vrai censeur. Elle est ne matre d'cole.- Mais je veux bien aller sa classe " , dclara galamment Saccard.Mme Caroline elle-mme s'tait remise rire. Et la conversation continua sur unton de familire bienveillance." C'est que j'aime beaucoup mon frre, c'est que je vous aime vous-mme plusque vous ne pensez, et cela me ferait un gros chagrin de vous voir vous engagerdans des trafics louches, o il n'y a, au bout, que dsastre et que tristesse... Ainsi,tenez ! puisque nous en sommes l-dessus, la spculation, le jeu la Bourse, ehbien ! j'en ai une terreur folle. J'tais si heureuse, dans le projet de statuts, quevous m'avez fait recopier, d'avoir lu, l'article 8, que la socit s'interdisaitrigoureusement toute opration terme. C'tait s'interdire le jeu, n'est-ce pas ? Etpuis, vous m'avez dsenchante, en vous moquant de moi, en m'expliquant quec'tait l un simple article d'apparat, une formule de style que toutes les socitstenaient honneur d'inscrire et que pas une n'observait... Vous ne savez pas ceque je voudrais, moi ? ce serait qu' la place de ces actions, ces cinquante milleactions que vous allez lancer, vous n'mettiez que des obligations. Oh ! vousvoyez que je suis trs forte, depuis que je lis le Code, je n'ignore plus qu'on nejoue pas sur une obligation, qu'un obligataire est un simple prteur qui touchetant pour cent sur son prt, sans tre intress dans les bnfices, tandis quel'actionnaire est un associ courant la chance des bnfices et des pertes... Dites,pourquoi pas des obligations, a me rassurerait tant, je serais si heureuse ! "Elle outrait plaisamment la supplication de sa requte, pour cacher sa relleinquitude. Et Saccard rpondit sur le mme ton, avec un emportement comique." Des obligations, des obligations ! mais jamais !... Que voulez-vous fiche avecdes obligations ? C'est de la matire morte... Comprenez donc que laspculation, le jeu est le rouage central, le coeur mme, dans une vaste affairecomme la ntre. Oui ! il appelle le sang, il le prend partout par petits ruisseaux,l'amasse, le renvoie en fleuves dans tous les sens, tablit une norme circulationd'argent, qui est la vie mme des grandes affaires. Sans lui, les grandsmouvements de capitaux, les grands travaux civilisateurs qui en rsultent, sontradicalement impossibles... C'est comme pour les socits anonymes, a-t-onassez cri contre elles, a-t-on assez rpt qu'elles taient des tripots et descoupe-gorge. La vrit est que, sans elles, nous n'aurions ni les chemins de fer,ni aucune des normes entreprises modernes, qui ont renouvel le monde ; carpas une fortune n'aurait suffi les mener bien, de mme que pas un individu,ni mme un groupe d'individus, n'aurait voulu en courir les risques. Les risques,tout est l, et la grandeur du but aussi. Il faut un projet vaste, dont l'ampleursaisisse l'imagination ; il faut l'espoir d'un gain considrable, d'un coup de loteriequi dcuple la mise de fonds, quand elle ne l'emporte pas ; et alors les passions

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    s'allument, la vie afflue, chacun apporte son argent, vous pouvez reptrir la terre.Quel mal voyez-vous l ? Les risques courus sont volontaires, rpartis sur unnombre infini de personnes, ingaux et limits selon la fortune et l'audace dechacun. On perd, mais on gagne, on espre un bon numro, mais on doits'attendre toujours en tirer un mauvais, et l'humanit n'a pas de rve plus enttni plus ardent, tenter le hasard, obtenir tout de son caprice, tre roi, tre dieu ! "Peu peu, Saccard ne riait plus, se redressait sur ses petites jambes,s'enflammait d'une ardeur lyrique, avec des gestes qui jetaient ses paroles auxquatre coins du ciel." Tenez, nous autres, avec notre Banque universelle, n'allons-nous pas couvrirl'horizon le plus large, toute une troue sur le vieux monde de l'Asie, un champsans limite la pioche du progrs et la rverie des chercheurs d'or. Certes,jamais ambition n'a t plus colossale, et, je l'accorde, jamais non plusconditions de succs ou d'insuccs n'ont t plus obscures. Mais c'est justementpour cela que nous sommes dans les termes mmes du problme, et que nousdterminerons, j'en ai la conviction, un engouement extraordinaire dans lepublic, ds que nous serons connus... Notre Banque universelle, mon Dieu ! elleva tre d'abord la maison classique qui traitera de toutes affaires de banque, decrdit et d'escompte, recevra des fonds en comptes courants, contractera,ngociera ou mettra des emprunts. Seulement, l'outil que j'en veux faire surtout,c'est une machine lancer les grands projets de votre frre : l sera son vritablerle, ses bnfices croissants, sa puissance peu peu dominatrice. Elle estfonde, en somme, pour prter son concours des socits financires etindustrielles, que nous tablirons dans les pays trangers, dont nous placeronsles actions, qui nous devront la vie et nous assurerons la souverainet... Et,devant cet avenir aveuglant de conqutes, vous venez me demander s'il estpermis de se syndiquer et d'avantager d'une prime les syndicataires, quitte laporter au compte de premier tablissement ; vous vous inquitez des petitesirrgularits fatales, des actions non souscrites, que la socit fera bien degarder, sous le couvert d'un prte-nom ; enfin, vous partez en guerre contre lejeu, contre le jeu, Seigneur ! qui est l'me mme, le foyer, la flamme de cettegante mcanique que je rve !... Sachez donc que ce n'est rien encore, tout a !que ce pauvre petit capital de vingt-cinq millions est un simple fagot jet sous lamachine, pour le premier coup de feu ! que j'espre bien le doubler, lequadrupler, le quintupler, mesure que nos oprations s'largiront ! qu'il nousfaut la grle des pices d'or, la danse des millions, si nous voulons, l-bas,accomplir les prodiges annoncs !... Ah ! dame ! je ne rponds pas de la casse,on ne remue pas le monde, sans craser les pieds de quelques passants. "Elle le regardait, et, dans son amour de la vie, de tout ce qui tait fort et actif,elle finissait par le trouver beau, sduisant de verve et de foi. Aussi, sans serendre ses thories qui rvoltaient la droiture de sa claire intelligence, feignit-elle d'tre vaincue.

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    " C'est bon, mettons que je ne sois qu'une femme et que les batailles del'existence m'effraient... Seulement, n'est-ce pas ? tchez d'craser le moins demonde possible, et surtout n'crasez personne de ceux que j'aime. "Saccard, gris de son accs d'loquence, et qui triomphait de ce vaste planexpos, comme si la besogne tait faite, se montra tout fait bonhomme." N'ayez donc pas peur ! Je fais l'ogre, c'est pour rire... Tout le monde sera trsriche. "Ils causrent ensuite tranquillement des dispositions prendre, et il fut convenuque, le lendemain mme de la constitution dfinitive de la socit, Hamelin serendrait Marseille, puis de l en Orient, pour hter la mise en oeuvre desgrandes affaires.Mais dj, sur le march de Paris, des bruits se rpandaient, une rumeurramenait le nom de Saccard, du fond trouble o il s'tait noy un instant ; et lesnouvelles, d'abord chuchotes, peu peu dites voix plus haute, sonnaient siclairement le succs prochain, que, de nouveau, comme au parc Monceau jadis,son antichambre s'emplissait de solliciteurs, chaque matin. Il voyait Mazaudmonter, par hasard, pour lui serrer la main et causer des nouvelles du jour ; ilrecevait d'autres agents de change, le juif Jacoby, avec sa voix tonitruante, et sonbeau-frre Delarocque, un gros roux, qui rendait sa femme si malheureuse. Lacoulisse venait aussi, dans la personne de Nathansohn, un petit blond trs actif,que la chance portait. Et quant Massias, rsign sa dure besogne de remisiermalchanceux, il se prsentait dj chaque jour, bien qu'il n'y et pas encored'ordres recevoir. C'tait toute une foule montante.Un matin, ds neuf heures, Saccard trouva l'antichambre pleine. N'ayant pasarrt encore de personnel spcial, il tait fort mal second par son valet dechambre et, le plus souvent, il se donnait la peine d'introduire les gens lui-mme.Ce jour-l, comme il ouvrait la porte de son cabinet, Jantrou voulut entrer ; maisil avait aperu Sabatani, qu'il faisait chercher depuis deux jours." Pardon, mon ami " , dit-il en arrtant l'ancien professeur, pour recevoir d'abordle Levantin.Sabatani, avec son inquitant sourire de caresse, sa souplesse de couleuvre,laissa parler Saccard ; qui, trs nettement d'ailleurs, en homme qui leconnaissait, lui fit sa proposition." Mon cher, j'ai besoin de vous... Il nous faut un prte-nom. Je vous ouvrirai uncompte, je vous ferai acheteur d'un certain nombre de nos titres, que vouspaierez simplement par un jeu d'critures... Vous voyez que je vais droit au butet que je vous traite en ami. "Le jeune homme le regardait de ses beaux yeux de velours, si doux dans salongue face brune." La loi, cher matre, exige d'une faon formelle le versement en espces... Oh !ce n'est pas pour moi que je vous dis a. Vous me traitez en ami, et j'en suis trsfier... Tout ce que vous voudrez ! "

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    Alors, Saccard, pour lui tre agrable, lui dit l'estime o le tenait Mazaud, quiavait fini par prendre ses ordres, sans tre couvert. Puis, il le plaisanta surGermaine Coeur, avec laquelle il l'avait rencontr la veille, faisant allusioncrment au bruit qui le douait d'un vritable prodige, une exception gante, dontrvaient les filles du monde de la Bourse, tourmentes de curiosit. Et Sabatanine niait pas, riait de son rire quivoque sur ce sujet scabreux : oui, oui ! cesdames taient trs drles courir aprs lui, elles voulaient voir." Ah ! propos, interrompit Saccard, nous aurons aussi besoin de signatures,pour rgulariser certaines oprations, les transferts, par exemple... Pourrai-jeenvoyer chez vous les paquets de papiers signer ?- Mais certainement, cher matre. Tout ce que vous voudrez ! "Il ne soulevait mme pas la question de paiement, sachant que cela est sans prix,lorsqu'on rend de pareils services ; et, comme l'autre ajoutait qu'on lui donneraitun franc par signature, pour le ddommager de sa perte de temps, il acquiesad'un simple mouvement de tte. Puis, avec son sourire :" J'espre aussi, cher matre, que vous ne me refuserez pas des conseils. Vousallez tre si bien plac, je viendrai aux renseignements.- C'est a, conclut Saccard, qui comprit. Au revoir... Mnagez-vous, ne cdezpas trop la curiosit des dames. "Et, s'gayant de nouveau, il le congdia par une porte de dgagement, qui luipermettait de renvoyer les gens, sans leur faire retraverser la salle d'attente.Ensuite, Saccard, tant all rouvrir l'autre porte, appela Jantrou. D'un coupd'oeil, il le vit ravag, sans ressources, avec une redingote dont les manchess'taient uses sur les tables des cafs, attendre une situation. La Boursecontinuait d'tre une martre, et il portait beau pourtant, la barbe en ventail,cynique et lettr, lchant encore de temps autre une phrase fleurie d'ancienuniversitaire." Je vous aurais crit prochainement, dit Saccard. Nous dressons la liste de notrepersonnel, o je vous ai inscrit un des premiers, et je crois bien que je vousappellerai au bureau des missions. "Jantrou l'arrta d'un geste." Vous tes bien aimable, je vous remercie... Mais j'ai une affaire vousproposer. "Il ne s'expliqua pas tout de suite, dbuta par des gnralits, demanda quelleserait la part des journaux, dans le lancement de la Banque universelle. L'autreprit feu aux premiers mots, dclara qu'il tait pour la publicit la plus large, qu'ily mettrait tout l'argent disponible. Pas une trompette n'tait ddaigner, mmeles trompettes de deux sous, car il posait en axiome que tout bruit tait bon, entant que bruit. Le rve serait d'avoir tous les journaux soi ; seulement, acoterait trop cher." Tiens ! est-ce que vous auriez l'ide de nous organiser notre publicit. Ce neserait peut-tre pas bte. Nous en causerons.

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    " Oui, plus tard, si vous voulez.. Mais qu'est-ce que vous diriez d'un journal vous, compltement vous, dont je serais le directeur. Chaque matin, une pagevous serait rserve, des articles qui chanteraient vos louanges, de simples notesrappelant l'attention sur vous, des allusions dans des tudes compltementtrangres aux finances, enfin une campagne en rgle, propos de tout et derien, vous exaltant sans relche sur l'hcatombe de vos rivaux... Est-ce que avous tente ?- Dame ! si a ne cotait pas les yeux de la tte.- Non, le prix serait raisonnable. "Et il nomma enfin le journal : L'Esprance , une feuille fonde, depuis deux ans,par un petit groupe de personnalits catholiques, les violents du parti, quifaisaient l'empire une guerre froce. Le succs tait, d'ailleurs, absolument nul,et le bruit de la disparition du journal courait chaque matin.Saccard se rcria." Oh ! il ne tire pas deux mille !- a, ce sera notre affaire, d'arriver un plus gros tirage.- Et puis, c'est impossible : il trane mon frre dans la boue, je ne peux pas mefcher avec mon frre ds le dbut. "Jantrou haussa doucement les paules." Il ne faut se fcher avec personne... Vous savez comme moi que, lorsqu'unemaison de crdit a un journal, peu importe qu'il soutienne ou attaque legouvernement : s'il est officieux, la maison est certaine de faire partie de tous lessyndicats que forme le ministre des Finances pour assurer le succs desemprunts de l'Etat et des communes ; s'il est opposant, le mme ministre a toutessortes d'gards pour la banque qu'il reprsente, un dsir de le dsarmer et del'acqurir, qui se traduit souvent par plus de faveurs encore... Ne vous inquitezdonc pas de la couleur de L'Esprance . Ayez un journal, c'est une force. "Un instant silencieux, Saccard, avec cette vivacit d'intelligence qui lui faisaitd'un coup s'approprier l'ide d'un autre, la fouiller, l'adapter ses besoins, aupoint qu'il la rendait compltement sienne, dveloppait tout un plan. Il achetaitL'Esprance , en teignait les polmiques acerbes, la mettait aux pieds de sonfrre qui tait bien forc de lui en avoir de la reconnaissance, mais lui conservaitson odeur catholique, la gardait comme une menace, une machine toujours prte reprendre sa terrible campagne, au nom des intrts de la religion. Et, si l'onn'tait pas aimable avec lui, il brandissait Rome, il risquait le grand coup deJrusalem. Ce serait un joli tour, pour finir." Serions-nous libres ? demanda-t-il brusquement.- Absolument libres. Ils en ont assez, le journal est tomb entre les mains d'ungaillard besogneux qui nous le livrera pour une dizaine de mille francs. Nous enferons ce qu'il nous plaira. "Une minute encore, Saccard rflchit." Eh bien, c'est fait. Prenez rendez-vous, amenez-moi votre homme ici... Vousserez directeur, et je verrai centraliser entre vos mains toute notre publicit,

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    que je veux exceptionnelle, norme, oh ! plus tard, quand nous aurons de quoichauffer srieusement la machine. "Il s'tait lev. Jantrou se leva galement, cachant sa joie de trouver du pain, sousson rire blagueur de dclass, las de la boue parisienne." Enfin, je vais donc rentrer dans mon lment, mes chres belles-lettres !- N'engagez personne encore, reprit Saccard en le reconduisant. Et, pendant quej'y songe, prenez donc note d'un protg moi, de Paul Jordan, un jeune homme qui je trouve un talent remarquable, et dont vous ferez un excellent rdacteurlittraire. Je vais lui crire d'aller vous voir. "Jantrou sortait par la porte de dgagement, lorsque cette heureuse disposition desdeux issues le frappa." Tiens ! c'est commode, dit-il avec sa familiarit. On escamote le monde...Quand il vient de belles dames, comme celle que j'ai salue tout l'heure dansl'anti-chambre, la baronne Sandorff... "Saccard ignorait qu'elle ft l ; et d'un haussement d'paules, il voulut dire sonindiffrence ; mais l'autre ricanait, refusait de croire ce dsintressement. Lesdeux hommes changrent une vigoureuse poigne de main.Lorsqu'il fut seul, Saccard, instinctivement, se rapprocha de la glace, releva sescheveux, o pas un fil blanc n'apparaissait encore. Il n'avait pourtant pas menti,les femmes ne le proccupaient gure, depuis que les affaires le reprenaient toutentier ; et il ne cdait qu' l'involontaire galanterie qui fait qu'un homme, enFrance, ne peut se trouver seul avec une femme, sans craindre de passer pour unsot, s'il ne la conquiert pas. Ds qu'il eut fait entrer la baronne, il se montra trsempress." Madame, je vous en prie, veuillez vous asseoir... "Jamais il ne l'avait vue si trangement sduisante, avec ses lvres rouges, sesyeux brlants, aux paupires meurtries, enfoncs sous les sourcils pais. Quepouvait-elle lui vouloir ? et il demeura surpris, presque dsenchant, lorsqu'ellelui eut expliqu le motif de sa visite." Mon Dieu ! monsieur, je vous demande pardon de vous dranger, inutilementpour vous ; mais, entre gens du mme monde, il faut bien se rendre de ces petitsservices... Vous avez eu dernirement un chef de cuisine, que mon mari est surle point d'engager. Je viens donc tout simplement aux renseignements. "Alors, il se laissa questionner, rpondit avec la plus grande obligeance, tout enne la quittant pas du regard ; car il croyait deviner que c'tait l un prtexte : ellese moquait bien du chef de cuisine, elle venait pour autre chose, videmment.Et, en effet, elle manoeuvra, finit par nommer un ami commun, le marquis deBohain, qui lui avait parl de la Banque universelle. On avait tant de peine placer son argent, trouver des valeurs solides ! Enfin, il comprit qu'elleprendrait volontiers des actions, avec la prime de dix pour cent abandonne auxsyndicataires ; et il comprit mieux encore que, s'il lui ouvrait un compte, elle nepaierait pas.

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    " J'ai ma fortune personnelle, mon mari ne s'en mle jamais. a me donnebeaucoup de tracas, a m'amuse aussi un peu, je l'avoue... N'est-ce pas ?lorsqu'on voit me femme s'occuper d'argent, surtout une jeune femme, a tonne,on est tent de l'en blmer... Il y a des jours o je suis dans le plus mortelembarras, n'ayant pas d'amis qui veuillent me conseiller. L'autre quinzaineencore, faute d'un renseignement, j'ai perdu une somme considrable... Ah !maintenant que vous allez tre en si bonne position pour savoir, si vous tiezassez gentil, si vous vouliez... "La joueuse perait sous la femme du monde, la joueuse pre, enrage, cette filledes Ladricourt dont un anctre avait pris Antioche, cette femme d'un diplomatesalue trs bas par la colonie trangre de Paris, et que sa passion promenait ensolliciteuse louche chez tous les gens de finance. Ses lvres saignaient, ses yeuxflambaient davantage, son dsir clatait, soulevait la femme ardente qu'ellesemblait tre. Et il eut la navet de croire qu'elle tait venue s'offrir, simplementpour tre de sa grande affaire et avoir, l'occasion, d'utiles renseignements deBourse." Mais, cria-t-il, je ne demande pas mieux, madame, que de mettre vos piedsmon exprience. "Il avait rapproch sa chaise, il lui prit la main. Du coup, elle parut dgrise. Ah !non, elle n'en tait pas encore l, il serait toujours temps qu'elle payt d'une nuitla communication d'une dpche. C'tait dj, pour elle, une corve abominableque sa liaison avec le procureur gnral Delcambre, cet homme si sec et si jaune,que la ladrerie de son mari l'avait force d'accueillir. Et son indiffrencesensuelle, le mpris secret o elle tenait l'homme, venait de se montrer en unelassitude blme, sur son visage de fausse passionne, que l'espoir du jeu seulenflammait. Elle se leva, dans une rvolte de sa race et de son ducation, qui luifaisaient encore manquer des affaires." Alors, monsieur, vous dites que vous tiez content de ce chef de cuisine ? "Etonn, Saccard se mit debout son tour. Qu'avait-elle donc espr ? qu'ill'inscrirait et la renseignerait pour rien ? Dcidment, il fallait se mfier desfemmes, elles apportaient dans les marchs la plus insigne mauvaise foi. Et, bienqu'il et envie de celle-ci, il n'insista pas, il s'inclina avec un sourire quisignifiait : " A votre aise, chre madame, quand il vous plaira " , tandis que, touthaut, il disait :" Trs content, je vous le rpte. Une question de rforme intrieure m'a seuledcid me sparer de lui. "La baronne Sandorff eut une hsitation d'une seconde peine, non qu'elleregrettt sa rvolte, mais sans doute elle sentait combien il tait naf de venirchez un Saccard, avant d'tre rsigne aux consquences. Cela l'irritait contreelle-mme, car elle avait la prtention d'tre une femme srieuse. Elle finit parrpondre d'une simple inclinaison de tte au respectueux salut dont il lacongdiait ; et il l'accompagnait jusqu' la petite porte, lorsque celle-ci futbrusquement ouverte, d'une main familire. C'tait Maxime, qui djeunait chez

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    son pre, ce matin-l, et qui arrivait en intime, par le couloir. Il s'effaa, saluagalement, pour laisser sortir la baronne. Puis, quand elle fut partie, il eut unlger rire." a commence, ton affaire ? tu touches tes primes ? " Malgr sa grandejeunesse encore, il avait un aplomb d'homme d'exprience, incapable de sedpenser inutilement dans un plaisir hasardeux. Son pre comprit son attitude desupriorit ironique." Non, justement, je n'ai rien touch du tout, et ce n'est point par sagesse, car,mon petit je suis aussi fier d'avoir toujours vingt ans que tu parais l'tre d'enavoir soixante. "Le rire de Maxime s'accentua, son ancien rire perl de fille, dont il avait gard leroucoulement quivoque, dans l'attitude correcte qu'il s'tait faite de garonrang, dsireux de ne pas gter sa vie davantage. Il affectait la plus grandeindulgence, pourvu que rien de lui ne ft menac." Ma foi, tu as bien raison, du moment que a ne te fatigue pas... Moi, tu sais, j'aidj des rhumatismes. "Et, s'installant l'aise dans un fauteuil, prenant un journal :" Ne t'occupe pas de moi, finis de recevoir, si je ne te gne pas... Je suis venutrop tt, parce que j'avais passer chez mon mdecin et que je ne l'ai pas trouv."A ce moment, le valet de chambre entrait dire que Mme la comtesse deBeauvilliers demandait tre reue. Saccard, un peu surpris, bien qu'il et djrencontr l'Oeuvre du Travail sa noble voisine, comme il la nommait, donnal'ordre de l'introduire immdiatement ; puis, rappelant le valet, il lui commandade renvoyer tout le monde, fatigu, ayant trs faim.Lorsque la comtesse entra, elle n'aperut mme pas Maxime, que le dossier dugrand fauteuil cachait. Et Saccard s'tonna davantage, en voyant qu'elle avaitamen avec elle sa fille Alice. Cela donnait plus de solennit la dmarche : cesdeux femmes si tristes et si ples, la mre mince, grande, toute blanche, l'airsurann, la fille vieillie dj, le cou trop long, jusqu' la disgrce. Il avana dessiges, d'une politesse agite, pour mieux montrer sa dfrence." Madame, je suis extrmement honor... Si j'avais le bonheur de pouvoir voustre utile... "D'une grande timidit, sous son allure hautaine, la comtesse finit par expliquer lemotif de sa visite." Monsieur, c'est la suite d'une conversation avec mon amie, Mme la princessed'Orviedo, que la pense m'est venue de me prsenter chez vous... Je vous avoueque j'ai hsit d'abord, car on ne refait pas facilement ses ides mon ge et j'aitoujours eu grand-peur des choses d'aujourd'hui que je ne comprends pas...Enfin, j'en ai caus avec ma fille, je crois qu'il est de mon devoir de passer surmes scrupules pour tenter d'assurer le bonheur des miens. "Et elle continua, elle dit comment la princesse lui avait parl de la Banqueuniverselle, certes une main de crdit telle que les autres, aux yeux des profanes,

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    mais qui, aux yeux des initis, allait avoir une excuse sans rplique, un buttellement mritoire et haut, qu'il devait imposer silence aux consciences les plustimores. Elle ne pronona ni le nom du pape ni celui de Jrusalem : c'tait l cequ'on ne disait pas, ce qu'on chuchotait peine entre fidles, le mystre quipassionnait ; mais, de chacune de ses paroles, de ses allusions et de ses sous-entendus, un espoir et une foi se dgageaient, qui mettaient toute une flammereligieuse dans sa croyance au succs de la nouvelle banque.Saccard lui-mme fut tonn de son motion contenue, du tremblement de savoix. Il n'avait encore parl de Jrusalem que dans l'excs lyrique de sa fivre, ilse mfiait au fond de ce projet fou, y flairant quelque ridicule, dispos l'abandonner et en rire, si des plaisanteries l'accueillaient. Et la dmarche muede cette sainte femme qui amenait sa fille, la faon profonde dont elle donnait entendre qu'elle et tous les siens, toute la noblesse franaise croirait ets'engouerait, le frappait vivement, donnait un corps une rverie pure,largissait l'infini son champ d'volution. C'tait donc vrai qu'il y avait l unlevier, dont l'emploi allait lui permettre de soulever le monde ! Avec sonassimilation si rapide, il entra d'un coup dans la situation, parla lui-aussi entermes mystrieux de ce triomphe final qu'il poursuivrait en silence ; et sa paroletait pntre de ferveur, il venait rellement d'tre touch de la foi, de la foi enl'excellence du moyen d'action que la crise traverse par la papaut lui mettaitaux mains. Il avait la facult heureuse de croire, ds que l'exigeait l'intrt de sesplans." Enfin, monsieur, continuait la comtesse, je suis dcide une chose qui m'arpugn jusqu'ici... Oui, l'ide de faire travailler de l'argent, de le placer intrts, ne m'est jamais entre dans la tte : des faons anciennes d'entendre lavie, des scrupules qui deviennent un peu sots, je le sais ; mais, que voulez-vous ?on ne va point aisment contre les croyances qu'on a suces avec le lait, et jem'imaginais que la terre seule, la grande proprit devait nourrir des gens telsque nous... Malheureusement, la grande proprit... "Elle rougit faiblement, car elle en arrivait l'aveu de cette ruine qu'elledissimulait avec tant de soin." La grande proprit n'existe plus gure... Nous autres avons t trs prouvs...Il ne nous reste plus qu'une ferme. "Saccard, alors, pour lui viter toute gne, renchrit, s'enflamma." Mais, madame, personne ne vit plus de la terre... L'ancienne fortune domanialeest une forme caduque de la richesse, qui a cess d'avoir sa raison d'tre. Elletait la stagnation mme de l'argent, dont nous avons dcupl la valeur, en lejetant dans la circulation, et par le papier-monnaie, et par les titres de toutessortes, commerciaux et financiers. C'est ainsi que le monde va tre renouvel,car rien n'tait possible sans l'argent, l'argent liquide qui coule, qui pntrepartout, ni les applications de la science, ni la paix finale, universelle... Oh ! lafortune domaniale ! elle est alle rejoindre les pataches. On meurt avec un

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    million de terres, on vit avec le quart de ce capital plac dans de bonnes affaires, quinze, vingt et mme trente pour cent. "Doucement, avec sa tristesse infinie, la comtesse hocha la tte." Je ne vous entends gure, et, je vous l'ai dit, je suis reste d'une poque o ceschoses effrayaient, comme des choses mauvaises et dfendues... Seulement, jene suis pas seule, je dois surtout songer ma fille. Depuis quelques annes, j'airussi mettre de ct, oh ! une petite somme... "Sa rougeur reparaissait." Vingt mille francs qui dorment chez moi, dans un tiroir. Plus tard, j'auraispeut-tre un remords de les avoir laisss ainsi improductifs ; et, puisque votreoeuvre est bonne, ainsi que me l'a confi mon amie, puisque vous allez travailler ce que nous souhaitons tous ; de nos voeux les plus ardents, je me risque...Enfin je vous serai reconnaissante, si vous pouvez me rserver des actions devotre banque, pour une somme de dix douze mille francs. J'ai tenu ce que mafille m'accompagnt, car je ne vous cache pas que cet argent est elle. "Jusque-l, Alice n'avait pas ouvert la bouche, l'air effac, malgr son vif regardd'intelligence. Elle eut un geste de reproche tendre." Oh ! moi ! maman, est-ce que j'ai quelque chose moi qui ne soit pas vous?- Et ton mariage, mon enfant ?- Mais vous savez bien que je ne veux pas me marier ! "Elle avait dit cela trop vite, le chagrin de sa solitude criait dans sa voix grle. Samre la fit taire d'un coup d'oeil navr ; et toutes deux se regardrent un instant,ne pouvant se mentir, dans le partage quotidien de ce qu'elles avaient souffriret cacher.Saccard tait trs mu." Madame, il n'y aurait plus d'actions, que j'en trouverais quand mme pourvous. Oui, s'il le faut, j'en prendrai sur les miennes... Votre dmarche me toucheinfiniment, je suis trs honor de votre confiance... "Et, cet instant, il croyait rellement faire la fortune de ces malheureuses, il lesassociait, pour une part, la pluie d'or qui allait pleuvoir sur lui et autour de lui.Ces dames s'taient leves et se retiraient. A la porte seulement, la comtesse sepermit une allusion directe la grande affaire dont on ne parlait pas." J'ai reu de mon fils Ferdinand, qui est Rome, une lettre dsolante sur latristesse produite l-bas par l'annonce du retrait de nos troupes.- Patience ! dclara Saccard avec conviction, nous sommes l pour tout sauver. "Il y eut de profonds saluts, et il les accompagna jusqu'au palier, en passant cettefois travers l'antichambre, qu'il croyait libre. Mais, comme il revenait, ilaperut, assis sur une banquette, un homme d'une cinquantaine d'annes, grandet sec, vtu en ouvrier endimanch, qui avait avec lui une jolie fille de dix-huitans, mince et ple." Quoi ? que voulez-vous ? "

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    La jeune fille s'tait leve la premire, et l'homme, intimid par cet accueilbrusque, se mit bgayer une explication confuse." J'avais donn l'ordre de renvoyer tout le monde ! Pourquoi tes-vous l ?...Dites-moi votre nom ; au moins.- Dejoie, monsieur, et je viens avec ma fille Nathalie... "De nouveau, il s'embrouilla, si bien que Saccard, impatient, allait le pousser la porte, lorsqu'il comprit enfin que c'tait Mme Caroline qui le connaissaitdepuis longtemps et qui lui avait dit d'attendre." Ah ! vous tes recommand par Mme Caroline. Il fallait le dire tout de suite...Entrez et dpchez-vous, car j'ai trs faim.Dans le cabinet, il laissa Dejoie et Nathalie debout, ne s'assit pas lui-mme, pourles expdier plus vite. Maxime qui, la sortie de la comtesse, avait quitt sonfauteuil, n'eut plus la discrtion de s'carter, dvisageant les nouveaux venus,l'air curieux. Et Dejoie, longuement, racontait son affaire." Voici, monsieur... J'ai fait mon cong, puis je suis entr comme garon debureau chez M. Durieu, le mari de Mme Caroline, quand il vivait et qu'il taitbrasseur. Puis, je suis entr chez M. Lamberthier, le facteur la halle. Puis, jesuis entr chez M. Blaisot, un banquier que vous connaissez bien il s'est faitsauter la cervelle, il y a deux mois, et alors je suis sans place... Il faut vous dire,avant tout, que je m'tais mari. Oui, j'avais pous ma femme Josphine, quandj'tais justement chez M. Durieu, et qu'elle tait, elle, cuisinire, chez la belle-soeur de monsieur, Mme Lvque, que Mme Caroline a bien connue. Ensuite,quand j'ai t chez M. Lamberthier, elle n'a pas pu y entrer, elle s'est place chezun mdecin de Grenelle, M. Renaudin. Ensuite, elle est alle au magasin desTrois-Frres, rue Rambuteau, o, comme par un guignon, il n'y a jamais eu deplace pour moi...- Bref, interrompit Saccard, vous venez me demander un emploi, n'est-ce pas ? "Mais Dejoie tenait expliquer le chagrin de sa vie, la mauvaise chance qui luiavait fait pouser une cuisinire, sans que jamais il et russi se placer dans lesmmes maisons qu'elle. C'tait quasiment comme si l'on n'avait pas t mari,n'ayant jamais une chambre tous les deux, se voyant chez les marchands devin, s'embrassant derrire les portes des cuisines. Et une fille tait ne, Nathalie,qu'il avait fallu laisser en nourrice jusqu' huit ans, jusqu'au jour o le pre,ennuy d'tre seul, l'avait reprise dans son troit cabinet de garon. Il tait ainsidevenu la vraie mre de la petite, l'levant, la menant l'cole, la surveillantavec des soins infinis, le coeur dbordant d'une adoration grandissante." Ah ! je puis bien dire, monsieur, qu'elle m'a donn de la satisfaction. C'estinstruit, c'est honnte... Et, vous la voyez, il n'y a pas sa pareille pour lagentillesse. "En effet, Saccard la trouvait charmante, cette fleur blonde du pav parisien, avecsa grce chtive, ses larges yeux sous les petits frisons de ses cheveux ples. Ellese laissait adorer par son pre, sage encore, n'ayant eu aucun intrt ne pasl'tre, d'un froce et tranquille gosme, dans cette clart si limpide de ses yeux.

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    " Alors donc, monsieur, la voici en ge de se marier, et il y a justement un beauparti qui se prsente, le fils du cartonnier, notre voisin. Seulement, c'est ungaron qui veut s'tablir, et il demande six mille francs. a n'est pas trop, ilpourrait prtendre une fille qui aurait davantage... Il faut vous dire que j'aiperdu ma femme, il y a quatre ans, et qu'elle nous a laiss des conomies, sespetits bnfices de cuisinire, n'est-ce pas ?... J'ai quatre mille francs ; mais a nefait pas six mille, et le jeune homme est press, Nathalie aussi... "La jeune fille qui coutait, souriante, avec son clair regard si froid et si dcid,eut une brusque affirmation du menton." Bien sr... Je ne m'amuse pas, je veux en finir, d'une manire ou d'une autre. "De nouveau, Saccard les interrompit. Il avait jug l'homme, born, mais trsadroit, trs bon, rompu la discipline militaire. Puis, il suffisait qu'il se prsenttau nom de Mme Caroline." C'est parfait, mon ami... Je vais avoir un journal, je vous prends comme garonde bureau... Laissez-moi votre adresse, et au revoir. "Cependant, Dejoie ne s'en allait point. Il continua, avec embarras :" Monsieur est bien obligeant, j'accepte la place avec reconnaissance, parce qu'ilfaudra que je travaille, quand j'aurai cas Nathalie... Mais j'tais venu pour autrechose. Oui, j'ai su, par Mme Caroline et par d'autres personnes encore, quemonsieur va se trouver dans de grandes affaires et qu'il pourra faire gagner toutce qu'il voudra ses amis et connaissances... Alors, si monsieur voulait biens'intresser nous, si monsieur consentait nous donner de ses actions... "Saccard, une seconde fois, fut mu, plus mu qu'il ne venait de l'tre, la premirelorsque la comtesse lui avait confi, elle aussi, la dot de sa fille. Cet hommesimple, ce tout petit capitaliste aux conomies grattes sou sou, n'tait-ce pasla foule croyante, confiante, la grande foule qui fait les clientles nombreuses etsolides, l'arme fanatise qui arme une maison de crdit d'une force invincible ?si ce brave homme accourait ainsi, avant toute publicit, que serait-ce lorsque lesguichets seraient ouverts ? Son attendrissement souriait ce premier petitactionnaire, il voyait l le prsage d'un gros succs." Entendu, mon ami, vous aurez des actions. "La face de Dejoie rayonna, comme l'annonce d'une grce inespre." Monsieur est trop bon... N'est-ce pas ? en six mois, de faon complter lasomme... Et, puisque monsieur je puis bien, avec mes quatre mille, en gagnerdeux mille, y consent, j'aime mieux rgler a tout de suite. J'ai apport l'argent. "Il se fouilla, tira une enveloppe, qu'il tendit Saccard, immobile, silencieux,saisi d'une admiration charme, ce dernier trait. Et le terrible corsaire, qui avaitdj cum tant de fortunes, finit par clater d'un bon rire, rsolu honntement l'enrichir aussi, cet homme de foi." Mais, mon brave, a ne se fait point ainsi... Gardez votre argent, je vousinscrirai, et vous paierez en temps et lieu. "Cette fois, il les congdia, aprs que Dejoie l'eut tait remercier par Nathalie, dontun sourire de contentement clairait les beaux yeux durs et candides.

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    Lorsque Maxime se retrouva enfin seul avec son pre, il dit, de son aird'insolence moqueuse :" Voil que tu dotes les jeunes filles, maintenant.- Pourquoi pas ? rpondit gaiement Saccard. C'est un bon placement que lebonheur des autres. "Il rangeait quelques papiers, avant de quitter son cabinet. Puis, brusquement :" Et toi, tu n'en veux pas, des actions ? "Maxime, qui marchait petits pas, se retourna d'un sursaut, se planta devant lui." Ah ! non, par exemple ! Est-ce que tu me prends pour un imbcile ? "Saccard eut un geste de colre, trouvant la rponse d'un irrespect et d'un espritdplorables, prt lui crier que l'affaire tait rellement superbe, qu'il le jugeaitvraiment trop bte, s'il le croyait un simple voleur, comme les autres. Mais, en leregardant, une piti lui vint de son pauvre garon, puis vingt-cinq ans, rang,avare mme, si vieilli de vices, si inquiet de sa sant, qu'il ne risquait plus unedpense ni une jouissance, sans en avoir rglement le bnfice. Et, tout consol,tout fier de l'imprudence passionne de ses cinquante ans, il se remit rire, il luitapa sur l'paule." Tiens ! allons djeuner, mon pauvre petit, et soigne tes rhumatismes.Ce fut le surlendemain, le 5 octobre, que Saccard, assist d'Hamelin et deDaigremont, se rendit chez matre Lelorrain, notaire, rue Sainte-Anne ; et l'actefut reu, qui constituait, sous la dnomination de socit de la Banqueuniverselle, une socit anonyme, au capital de vingt-cinq millions, divis encinquante mille actions de cinq cents francs chacune, dont le quart seul taitexigible. Le sige de la socit tait fix rue Saint-Lazare, l'htel d'Orviedo.Un exemplaire des statuts, dresss suivant l'acte, fut dpos en l'tude de matreLelorrain. Il faisait, ce jour-l, un trs clair soleil d'automne, et ces messieurs,lorsqu'ils sortirent de chez le notaire, allumrent des cigares, remontrentdoucement par le boulevard et la rue de la Chausse-d'Antin, heureux de vivre,s'gayant comme des collgiens chapps.L'assemble gnrale constitutive n'eut lieu que la semaine suivante, rueBlanche, dans la salle d'un petit bal qui avait fait faillite, et o un industrieltchait d'organiser des expositions de peinture. Dj, les syndicataires avaientplac celles des actions souscrites par eux, qu'ils ne gardaient pas ; et il vint centvingt-deux actionnaires, reprsentant prs de quarante mille actions, ce quiaurait d donner un total de deux mille voix, le chiffre de vingt actions tantncessaire pour avoir le droit de siger et de voter. Cependant, comme unactionnaire ne pouvait exprimer plus de dix voix, quel que ft le chiffre de sestitres, le nombre exact des suffrages fut de seize cent quarante-trois.Saccard tint absolument ce qu'Hamelin prsidt. Lui, s'tait volontairementperdu dans le troupeau, il avait inscrit l'ingnieur, et s'tait inscrit lui-mme,chacun pour cinq cents actions, qu'il devait payer par un jeu d'critures. Tous lessyndicataires taient l : Daigremont, Huret, Sdille, Kolb, le marquis deBohain, chacun avec le groupe d'actionnaires qui marchait sous ses ordres. On

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    remarquait galement Sabatani, un des plus gros souscripteurs, ainsi queJantrou, au milieu de plusieurs des hauts employs de la banque, en fonctionsdepuis l'avant-veille. Et toutes les dcisions prendre avaient t si bien prvueset rgles d'avance, que jamais assemble constitutive ne fut si belle de calme,de simplicit et de bonne entente. A l'unanimit des voix, on reconnut sincre ladclaration de la souscription intgrale du capital, ainsi que celle du versementdes cent vingt-cinq francs par action. Puis, solennellement, on dclara la socitconstitue. Le conseil d'administration fut ensuite nomm il devait se composerde vingt membres qui, outre les jetons de prsence, chiffrs un total annuel decinquante mille francs, auraient toucher, d'aprs un article des statuts, le dixpour cent sur les bnfices. Cela n'tant pas ddaigner, chaque syndicataireavait exig de faire partie du conseil ; et Daigremont, Huret, Sdille, Kolb, lemarquis de Bohain ainsi qu'Hamelin, que l'on voulait porter la prsidence,passrent naturellement en tte de liste, avec quatorze autres de moindreimportance, tris parmi les plus obissants et les plus dcoratifs des actionnaires.Enfin, Saccard, rest dans l'ombre jusque-l, apparut lorsque, le moment dechoisir un directeur tant arriv, Hamelin le proposa. Un murmure sympathiqueaccueillit son nom, il obtint lui aussi l'unanimit. Et il n'y avait plus qu' lire lesdeux commissaires censeurs, chargs de prsenter l'assemble un rapport sur lebilan et de contrler ainsi les comptes fournis par les administrateurs fonctiondlicate autant qu'inutile, pour laquelle Saccard avait dsign un sieur Rousseauet un sieur Lavignire, le premier compltement infod au second, celui-cigrand, blond, trs poli, approuvant toujours, dvor de l'envie d'entrer plus tarddans le conseil, lorsqu'on serait content de ses services. Rousseau et Lavignirenomms, on allait lever la sance, lorsque le prsident crut devoir parler de laprime de dix pour cent accorde aux syndicataires, en tout quatre cent millefrancs, que l'assemble, sur sa proposition, passa aux frais de premiertablissement. C'tait une vtille, il fallait bien faire la part du feu ; et, laissant lafoule des petits actionnaires s'couler avec le pitinement d'un troupeau, les grossouscripteurs restrent les derniers, changrent encore sur le trottoir despoignes de main, l'air souriant.Ds le lendemain, le conseil se runit l'htel d'Orviedo, dans l'ancien salon deSaccard, transform en salle des sances. Une vaste table, recouverte d'un tapisde velours vert, entoure de vingt fauteuils tendus de la mme toffe, enoccupait le centre ; et il n'y avait pas d'autres meubles que deux corps debibliothque, aux vitres garnies l'intrieur de petits rideaux de soie galementverte. Les tentures d'un rouge fonc assombrissaient la pice, dont les troisfentres ouvraient sur le jardin de l'htel Beauvilliers. Il ne venait de l qu'unjour crpusculaire, comme une paix de vieux clotre, endormi sous l'ombre vertede ses arbres. Cela tait svre et noble, on entrait dans une honntet antique.Le conseil se runissait pour former son bureau ; et il se trouva presque tout desuite au grand complet, comme sonnaient quatre heures. Le marquis de Bohain,avec sa grande taille, sa petite tte blme et aristocratique, tait vraiment trs

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    vieille France ; tandis que Daigremont, affable, reprsentait la haute fortuneimpriale, dans son succs fastueux. Sdille, moins tourment que de coutume,causait avec Kolb d'un mouvement imprvu qui venait de se produire sur lemarch de Vienne ; et, autour d'eux, les deux autres administrateurs, la bande,coutaient, tchaient de saisir un renseignement, ou bien s'entretenaient aussi deleurs occupations personnelles, n'tant l que pour faire nombre et pour ramasserleur part, les jours de butin. Ce fut, comme toujours, Huret qui arriva en retard,essouffl, chapp la dernire minute d'une commission de la Chambre. Ils'excusa, et l'on s'assit sur les fauteuils, entourant la table.Le doyen d'ge, le marquis de Bohain, avait pris place au fauteuil prsidentiel,un fauteuil plus haut et plus dor que les autres. Saccard, comme directeur,s'tait plac en face de lui. Et, immdiatement, lorsque le marquis eut dclarqu'on allait procder la nomination du prsident, Hamelin se leva, pourdcliner toute candidature il croyait savoir que plusieurs de ces messieursavaient song lui pour la prsidence ; mais il leur faisait remarquer qu'il devaitpartir ds le lendemain pour l'Orient, qu'il tait en outre d'une inexprienceabsolue en matire de comptabilit, de banque et de Bourse, qu'enfin il y avait lune responsabilit dont il ne pouvait accepter le poids. Trs surpris, Saccardl'coutait, car, la veille encore, la chose tait entendue ; et il devinait l'influencede Mme Caroline sur son frre, sachant que, le matin, ils avaient eu une longueconversation ensemble. Aussi, ne voulant pas d'un autre prsident qu'Hamelin,quelque indpendant qui le gnerait peut-tre, se permit-il d'intervenir, enexpliquant que la fonction tait surtout honorifique, qu'il suffisait que leprsident ft acte de prsence, au moment des assembles gnrales, pourappuyer les propositions du conseil et prononcer les discours d'usage. D'ailleurs,on allait lire un vice-prsident qui donnerait les signatures. Et, pour le reste,pour la partie purement technique, la comptabilit, la Bourse, les mille dtailsintrieurs d'une grande maison de crdit, est-ce qu'il ne serait pas l, lui,Saccard, le directeur, justement nomm cet effet ? Il devait, d'aprs les statuts,diriger le travail des bureaux, effectuer les recettes et les dpenses, grer lesaffaires courantes, assurer les dlibrations du conseil, tre en un mot le pouvoirexcutif de la socit. Ces raisons semblaient bonnes. Hamelin ne s'en dbattitpas moins longtemps encore, il fallut que Daigremont et Huret insistassent eux-mmes de la manire la plus pressante. Majestueux, le marquis de Bohain sedsintressait. Enfin, l'ingnieur cda, il fut nomm prsident, et l'on choisitpour vice-prsident un obscur agronome, ancien conseiller d'Etat, le vicomte deRobin-Chagot, homme doux et ladre, excellente machine signatures. Quant ausecrtaire, il fut pris en dehors du conseil, dans le personnel des bureaux de labanque, le chef du service des missions. Et, comme la nuit venait, dans lagrande pice grave, une ombre verdie d'une infinie tristesse, on jugea la besognebonne et suffisante, on se spara aprs avoir rgl les sances deux par mois, lepetit conseil le quinze, et le grand conseil le trente.

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    Saccard et Hamelin remontrent ensemble dans la salle des pures, o MmeCaroline les attendait. Elle vit bien tout de suite, l'embarras de son frre, qu'ilvenait de cder une fois encore, par faiblesse ; et, un instant, elle en fut trsfche." Mais, voyons, ce n'est pas raisonnable ! cria Saccard. Songez que le prsidenttouche trente mille francs, chiffre qui sera doubl, lorsque nos affairess'tendront. Vous n'tes pas assez riches pour ddaigner cet avantage... Et quecraignez-vous, dites ?- Mais je crains tout, rpondit Mme Caroline. Mon frre ne sera pas l, moi-mme je n'entends rien l'argent... Tenez ! ces cinq cents actions que vous avezinscrites pour lui sans qu'il les paie tout de suite, eh bien, n'est-ce pas irrgulier,ne serait-il pas en faute, si l'opration tournait mal ? "Il s'tait mis rire." Une belle histoire ! cinq cents actions, un premier versement de soixante-deuxmille cinq cents francs ! Si, au premier bnfice, avant six mois, il ne pouvaitrembourser cela, autant vaudrait-il nous aller jeter sur-le-champ la Seine,plutt que de nous donner le souci de rien entreprendre... Non, vous pouvez tretranquille, la spculation ne dvore que les maladroits. "Elle restait svre, dans l'ombre croissante de la pice. Mais on apporta deuxlampes, et les murs furent largement clairs, les vastes plans, les aquarellesvives, qui la faisaient si souvent rver des pays de l-bas. La plaine encore taitnue, les montagnes barraient l'horizon, elle voquait la dtresse de ce vieuxmonde endormi sur ses trsors, et que la science alliait rveiller dans sa crasse etdans son ignorance. Que de grandes et belles et bonnes choses accomplir ! Peu peu, une vision lui montrait des gnrations nouvelles, toute une humanit plusforte et plus heureuse poussant de l'antique sol, labour nouveau par leprogrs." La spculation, la spculation, rpta-t-elle machinalement, combattue dedoute. Ah ! j'en ai le coeur troubl d'angoisse. "Saccard, qui connaissait bien ses habituelles penses, avait suivi sur son visagecet espoir de l'avenir." Oui, la spculation. Pourquoi ce mot vous fait-il peur ?... Mais la spculation,c'est l'appt mme de la vie, c'est l'ternel dsir qui force lutter et vivre... Sij'osais une comparaison, je vous convaincrais... "Il riait de nouveau, pris d'un scrupule de dlicatesse.Puis, il osa tout de mme, volontiers brutal devant les femmes." Voyons, pensez-vous que sans... comment dirai-je ? sans la luxure, on feraitbeaucoup d'enfants ?... Sur cent enfants qu'on manque de faire, il arrive qu'on enfabrique un peine. C'est l'excs qui amne le ncessaire, n'est-ce pas ?- Certes, rpondit-elle, gne.- Eh bien, sans la spculation, on ne ferait pas d'affaires, ma chre amie...Pourquoi diable voulez-vous que je sorte mon argent, que je risque ma fortune,si vous ne me promettez pas une jouissance extraordinaire, un brusque bonheur

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    qui m'ouvre le ciel ?... Avec la rmunration lgitime et mdiocre du travail, lesage quilibre des transactions quotidiennes, c'est un dsert d'une platitudeextrme que l'existence, un marais o toutes les forces dorment et croupissent ;tandis que, violemment, faites flamber un rve l'horizon, promettez qu'avec unsou on en gagnera cent, offrez tous ces endormis de se mettre la chasse del'impossible, des millions conquis en deux heures, au milieu des plus effroyablescasse-cou ; et la course commence, les nergies sont dcuples, la bousculadeest telle, que, tout en suant uniquement pour leur plaisir, les gens arrivent parfois faire des enfants, je veux dire des choses vivantes, grandes et belles... Ah !dame ! il y a beaucoup de salets inutiles, mais certainement le monde finiraitsans elles. "Mme Caroline s'tait dcide rire, elle aussi ; car elle n'avait point de pruderie." Alors, dit-elle, votre conclusion est qu'il faut s'y rsigner, puisque cela est dansle plan de la nature... Vous avez raison, la vie n'est pas propre. "Et une vritable bravoure lui tait venue, cette ide que chaque pas en avants'tait fait dans le sang et la boue. Il fallait vouloir. Le long des murs, ses yeuxn'avaient pas quitt les plans et les dessins, et l'avenir s'voquait, des ports, descanaux, des routes, des chemins de fer, des campagnes aux fermes immenses etoutilles comme des usines, des villes nouvelles, saines, intelligentes, o l'onvivait trs vieux et trs savant." Allons, reprit-elle gaiement, il faut bien que je cde, comme toujours...Tchons de faire un peu de bien pour qu'on nous pardonne. "Son frre, rest silencieux, s'tait approch et l'embrassait. Elle le menaa dudoigt." Oh ! toi, tu es un clin. Je te connais... Demain, quand tu nous auras quitts, tune t'inquiteras gure de savoir ce qui se passe ici ; et, l-bas, ds que tu te serasenfonc dans tes travaux, tout ira bien, tu rveras de triomphe, pendant quel'affaire craquera sous nos pieds peut-tre.- Mais, cria plaisamment Saccard, puisqu'il est entendu qu'il vous laisse prs demoi comme un gendarme, pour m'empoigner, si je me conduis mal ! "Tous trois clatrent." Et vous pouvez y compter, que je vous empoignerais !... Rappelez-vous ce quevous nous avez promis nous d'abord, puis tant d'autres, par exemple monbrave Dejoie, que je vous recommande bien... Ah ! et nos voisines aussi, cespauvres dames de Beauvilliers, que j'ai vues aujourd'hui surveillant le lavage dequelques nippes fait par leur cuisinire, sans doute pour diminuer le compte dela blanchisseuse. "Un instant encore, ils causrent trs amicalement tous trois, et le dpartd'Hamelin fut rgl d'une faon dfinitive.Comme Saccard redescendait son cabinet, le valet de chambre lui dit qu'unefemme s'tait obstine l'attendre, bien qu'il lui et rpondu qu'il y avait conseilet que monsieur ne pourrait sans doute pas la recevoir. D'abord, fatigu, ils'emporta, donna l'ordre de la renvoyer ; puis, la pense qu'il se devait au succs,

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    la crainte de changer la veine, s'il fermait sa porte, le firent se raviser. Le flot dessolliciteurs augmentait chaque jour, et cette foule lui apportait une ivresse.Une seule lampe clairait le cabinet, il ne voyait pas bien la visiteuse." C'est M. Busch qui m'envoie, monsieur... "La colre le tint debout, et il ne lui dit mme pas de s'asseoir. Cette voix grle,dans ce corps dbordant, venait de lui faire reconnatre Mme Mchain. Une jolieactionnaire, cette acheteuse d'actions la livre !Elle, tranquillement, expliquait que Busch l'envoyait pour avoir desrenseignements sur l'mission de la Banque universelle. Restait-il des titresdisponibles ? Pouvait-on esprer en obtenir, avec la prime accorde auxsyndicataires ? Mais ce n'tait l, srement, qu'un prtexte, une faon d'entrer, devoir la maison, d'espionner ce qu'il s'y faisait, et de le tter lui-mme ; car sesyeux minces percs la vrille dans la graisse de son visage, furetaient partout,revenaient sans cesse le fouiller jusqu' l'me. Busch, aprs avoir patientlongtemps, mrissant la fameuse affaire de l'enfant abandonn, se dcidait agiret l'envoyait en claireur." Il n'y a plus rien " , rpondit brutalement Saccard. Elle sentit qu'elle n'enapprendrait pas davantage, qu'il serait imprudent de tenter quelque chose. Aussi,ce jour-l, sans lui laisser le temps de la pousser dehors, fit-elle d'elle-mme unpas vers la porte." Pourquoi ne me demandez-vous pas des actions pour vous ? " reprit-il, voulanttre blessant.De sa voix zzayante, sa voix pointue qui avait l'air de se moquer, elle rpondit :" Oh ! moi, ce n'est pas mon genre d'oprations... Moi, j'attends. "Et, cette minute, ayant aperu le vaste sac de cuir us, qui ne la quittait point, ilfut travers d'un frisson. Un jour o tout avait march souhait, le jour o il taitsi heureux de voir natre enfin la maison de crdit tant dsire, est-ce que cettevieille coquine allait tre la fe mauvaise, celle qui jette un sort sur lesprincesses au berceau ? Il le sentait plein de valeurs dprcies, de titresdclasss, ce sac qu'elle venait promener dans les bureaux de sa banquenaissante ; il croyait comprendre qu'elle menaait d'attendre aussi longtempsqu'il serait ncessaire, pour y enterrer leur tour ses actions lui, quand lamaison croulerait. C'tait le cri du corbeau qui part avec l'arme en marche, lasuit jusqu'au soir du carnage, plane et s'abat, sachant qu'il y aura des morts manger." Au revoir, monsieur " , dit la Mchain en se retirant, essouffle et trs polie.

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    Chapitre V

    Un mois plus tard, dans les premiers jours de novembre, l'installation de laBanque universelle n'tait pas termine. Il y avait encore des menuisiers quiposaient des boiseries, des peintres qui achevaient de mastiquer l'norme toiturevitre dont on avait couvert la cour.Cette lenteur venait de Saccard, qui, mcontent de la mesquinerie del'installation, prolongeait les travaux par des exigences de luxe ; et, ne pouvantrepousser les murs, pour contenter son continuel rve de l'norme, il avait finipar se fcher et par se dcharger sur Mme Caroline du soin de congdier enfinles entrepreneurs. Celle-ci surveillait donc la pose des derniers guichets. Il yavait un nombre de guichets extraordinaire ; la cour, transforme hall central, entait entoure : guichets grillags, svres et dignes, surmonts de belles plaquesde cuivre, portant les indications en lettres noires. En somme, l'amnagement,bien que ralis dans un local un peu troit, tait d'une disposition heureuse : aurez-de-chausse, les services qui devaient tre en relation suivie avec le public,les diffrentes caisses, les missions, toutes les oprations courantes de banque ;et, en haut, le mcanisme en quelque sorte intrieur, la direction, lacorrespondance, la comptabilit, les bureaux du contentieux et du personnel. Autotal, dans un espace si resserr, s'agitaient l plus de deux cent employs. Et cequi frappait dj, en entrant, mme au milieu de la bousculade des ouvriers,finissant de taper leurs clous, c'tait cet air de svrit, un air de probit antique,fleurant vaguement la sacristie, qui provenait sans doute du local, de ce vieilhtel humide et noir, silencieux, l'ombre des arbres du jardin voisin. On avaitla sensation de pntrer dans une maison dvote.Un aprs-midi, revenant de la Bourse, Saccard lui-mme eut cette sensation, quile surprit. Cela le consola des dorures absentes. Il tmoigna de son contentement Mme Caroline." Eh bien, tout de mme, pour commencer, c'est gentil. On a l'air en famille, unevraie petite chapelle. Plus tard, on verra... Merci, ma belle amie, de la peine quevous vous donnez, depuis que votre frre est absent.Et, comme il avait pour principe d'utiliser les circonstances imprvues, ils'ingnia ds lors dvelopper cette apparence austre de la maison, il exigea deses employs une tenue de jeunes officiants, on ne parla plus que d'une voixmesure, on reut et on donna l'argent avec une discrtion toute clricale.Jamais Saccard, dans sa vie tumultueuse, ne s'tait dpens avec autantd'activit. Le matin, ds sept heures, avant tous les employs, et avant mme quele garon de bureau et allum le feu, il tait dans son cabinet, dpouiller lecourrier, rpondre dj aux lettres les plus presses. Puis, c'tait, jusqu' onzeheures, un interminable galop, les amis et les clients considrables, les agents dechange, les coulissiers, les remisiers, toute la nue de la finance ; sans compter

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    le dfil des chefs de service de la maison venant aux ordres. Lui-mme, dsqu'il avait une minute de rpit, se levait, faisait une rapide inspection des diversbureaux, o les employs vivaient dans la terreur de ses apparitions brusques,qui se produisaient des heures sans cesse diffrentes. A onze heures il montaitdjeuner avec Mme Caroline, mangeait largement, buvait de mme, avec uneaisance d'homme maigre, sans en tre incommod ; et l'heure pleine qu'ilemployait l n'tait pas perdue, car c'tait le moment o, comme il le disait, ilconfessait sa belle amie, c'est--dire o il lui demandait son avis sur les hommeset sur les choses, quitte ne pas savoir le plus souvent profiter de sa grandesagesse. A midi, il sortait, allait la Bourse, voulant y tre un des premiers, pourvoir et causer. Du reste, il ne jouait pas ouvertement, se trouvait l ainsi qu' unrendez-vous naturel, o il tait certain de rencontrer les clients de sa banque.Pourtant, son influence s'y indiquait dj, il y tait rentr en victorieux, enhomme solide, appuy dsormais sur de vrais millions ; et les malins se parlaient voix basse en le regardant, chuchotaient des rumeurs extraordinaires, luiprdisaient la royaut. Vers trois heures et demie, il tait toujours rentr, ils'attelait la fastidieuse besogne des signatures, tellement entran cette coursemcanique de la main, qu'il mandait des employs, donnait des rponses, rglaitdes affaires, la tte libre et parlant l'aise, sans discontinuer de signer. Jusqu'six heures, il recevait encore des visites, terminait le travail du jour, prparaitcelui du lendemain. Et, quand il remontait prs de Mme Caroline, c'tait pour unrepas plus copieux que celui de onze heures, des poissons fins et du gibiersurtout, avec des caprices de vins qui le faisaient dner au bourgogne, aubordeaux, au champagne, selon l'heureux emploi de sa journe." Dites que je ne suis pas sage ! s'criait-il parfois, en riant. Au lieu de courir lesfemmes, les cercles, les thtres, je vis l, en bon bourgeois, prs de vous... Ilfaut crire cela votre frre, pour le rassurer. "Il n'tait pas si sage qu'il le prtendait, ayant eu, cette poque, la fantaisie d'unepetite chanteuse des Bouffes ! et il s'tait mme un jour oubli, son tour, chezGermaine Coeur, o il n'avait trouv aucune satisfaction. La vrit tait que, lesoir, il tombait de fatigue.Il vivait, d'ailleurs, dans un tel dsir, dans une telle anxit du succs, que sesautres apptits allaient en rester comme diminus et paralyss, tant qu'il ne sesentirait pas triomphant, matre indiscut de la fortune." Bah ! rpondait gaiement Mme Caroline, mon frre a toujours t si sage, quela sagesse est pour lui une condition de nature, et non un mrite... Je lui ai crithier que je vous avais dtermin ne pas faire redorer la salle du conseil. Celalui fera plus de plaisir. "Ce fut donc par un aprs-midi trs froid des premiers jours de novembre, aumoment o Mme Caroline donnait au matre peintre l'ordre de lessiversimplement les peintures de cette salle, qu'on lui apporta une carte, en lui disantque la personne insistait beaucoup pour la voir. La carte, malpropre, portait lenom de Busch, imprim grossirement. Elle ne connaissait pas ce nom, elle

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    donna l'ordre de faire monter chez elle, dans le cabinet de son frre, o ellerecevait.Si Busch, depuis bientt six grands mois, patientait, n'utilisait pasl'extraordinaire dcouverte qu'il avait faite d'un fils naturel de Saccard, c'taitd'abord pour les raisons qu'il avait pressenties, le mdiocre rsultat qu'il y aurait tirer seulement de lui les six cents francs de billets souscrits la mre, ladifficult extrme de le faire chanter pour en obtenir davantage, une sommeraisonnable de quelques milliers de francs. Un homme veuf, libre de toutesentraves, que le scandale n'effrayait gure, comment le terroriser, lui faire payercher ce vilain cadeau d'un enfant de hasard, pouss dans la boue, graine desouteneur et d'assassin ? Sans doute, la Mchain avait laborieusement dress ungros compte de frais, environ six mille francs : des pices de vingt sous prtes Rosalie Chavaille, sa cousine, la mre du petit, puis ce que lui avait cot lamaladie de la malheureuse, son enterrement, l'entretien de sa tombe, enfin cequ'elle dpensait pour Victor lui-mme depuis qu'il tait tomb sa charge, lanourriture, les vtements, un tas de choses. Mais, dans le cas o Saccard n'auraitpoint la paternit tendre, n'tait-il pas croyable qu'il allait les envoyer promener? car rien au monde ne la prouverait, cette paternit, sinon la ressemblance del'enfant ; et ils ne tireraient toujours de lui que l'argent des billets, encore s'iln'invoquait pas la prescription.D'autre part, si Busch avait tant tard, c'tait qu'il venait de passer des semainesd'affreuse inquitude, prs de son frre Sigismond, couch, terrass par laphtisie. Pendant quinze jours surtout, ce terrible remueur d'affaires avait toutnglig, tout oubli des mille pistes enchevtres qu'il suivait, ne paraissant plus la Bourse, ne traquant plus un dbiteur, ne quittant pas le chevet du malade,qu'il veillait, soignait, changeait, comme une mre. Devenu prodigue, lui d'uneladrerie immonde, il appelait les premiers mdecins de Paris, aurait voulu payerles remdes plus cher au pharmacien, pour qu'ils fussent plus efficaces ; et,comme les mdecins avaient dfendu tout travail, et que Sigismond s'enttait, illui cachait ses papiers, ses livres. Entre eux, c'tait devenu une guerre de ruses.Ds que, vaincu par la fatigue, son gardien s'endormait, le jeune homme, trempde sueur, dvor de fivre, retrouvait un bout de crayon, une marge de journal,se remettait des calculs, distribuant la richesse selon son rve de justice,assurant chacun sa part de bonheur et de vie. Et Busch, son rveil, s'irritait dele voir plus malade, le coeur crev de ce qu'il donnait ainsi sa chimre le peuqu'il lui restait d'existence. Faire joujou avec ces btises-l, il le lui permettait,comme on permet des pantins un enfant, lorsqu'il tait en bonne sant ; maiss'assassiner avec des ides folles, impraticables, vraiment c'tait imbcile !Enfin, ayant consenti tre sage, par affection pour son grand frre, Sigismondavait repris quelque force, et il commenait se lever.Ce fut alors que Busch, se remettant ses besognes, dclara qu'il fallait liquiderl'affaire Saccard, d'autant plus que Saccard tait rentr en conqurant la Bourseet qu'il redevenait un personnage d'une solvabilit indiscutable. Le rapport de

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    Mme Mchain, qu'il avait envoye rue Saint-Lazare, tait excellent. Cependant,il hsitait encore attaquer son homme de face, il temporisait en cherchant parquelle tactique il le vaincrait, lorsqu'une parole chappe la Mchain sur MmeCaroline, cette dame qui tenait la maison, dont tous les fournisseurs du quartierlui avaient parl, le lana dans un nouveau plan de campagne. Est-ce que, parhasard, cette dame tait la vraie matresse, celle qui avait la clef des armoires etdu coeur ? Il obissait assez souvent ce qu'il appelait le coup de l'inspiration,cdant une divination brusque, partant en chasse sur une simple indication deson flair, quitte ensuite tirer des faits une certitude et une rsolution. Et ce futainsi qu'il se rendit rue Saint-Lazare, pour voir Mme Caroline.En haut, dans la salle des pures, Mme Caroline resta surprise devant ce groshomme mal ras, la figure plate et sale, vtu d'une belle redingote graisseuse etcravat de blanc. Lui-mme la fouillait jusqu' l'me, la trouvait telle qu'il lasouhaitait, si grande, si saine, avec ses admirables cheveux blancs, quiclairaient de gaiet et de douceur son visage rest jeune ; et il tait surtoutfrapp par l'expression de la bouche un peu forte, une telle expression de bont,que tout de suite il se dcida." Madame, dit-il, j'aurais dsir parler M. Saccard, mais on vient de merpondre qu'il tait absent... "Il mentait, il ne l'avait mme pas demand, car il savait fort bien qu'il n'y taitpoint, ayant guett son dpart pour la Bourse." Et je me suis alors permis de m'adresser vous, prfrant cela au fond,n'ignorant pas qui je m'adresse... Il s'agit d'une communication si grave, sidlicate... "Mme Caroline, qui, jusque-l, ne lui avait pas dit de s'asseoir, lui indiqua unsige, avec un empressement inquiet." Parlez, monsieur, je vous coute. "Busch, en relevant avec soin les pans de sa redingote, qu'il semblait craindre desalir, se posa lui-mme, comme un point acquis, qu'elle couchait avec Saccard." C'est que, madame, ce n'est point commode dire, et je vous avoue qu'audernier moment je me demande si je fais bien de vous confier une pareillechose... J'espre que vous verrez, dans ma dmarche, l'unique dsir de permettre M. Saccard de rparer d'anciens torts... "D'un geste, elle le mit l'aise, ayant compris de son ct quel personnage elleavait affaire, dsirant abrger les protestations inutiles. Du reste, il n'insista pas,conta longuement l'ancienne histoire, Rosalie sduite rue de la Harpe, l'enfantnaissant aprs la disparition de Saccard, et la mre morte dans la dbauche, etVictor laiss la charge d'une cousine trop occupe pour le surveiller, poussantau milieu de l'abjection. Elle l'couta, tonne d'abord par ce roman qu'ellen'attendait point, car elle s'tait imagin qu'il s'agissait de quelque loucheaventure d'argent ; puis, visiblement, elle s'attendrit, mue du triste sort de lamre et de l'abandon du petit, profondment remue dans sa maternit de femmereste strile.

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    " Mais, dit-elle, tes-vous certain, monsieur, des faits que vous me racontez ?...Il faut des preuves bien fortes, absolues, dans ces sortes d'histoires. "Il eut un sourire." Oh ! madame, il y a une preuve aveuglante, la ressemblance extraordinaire del'enfant... Puis, les dates sont l, tout s'accorde et prouve les faits jusqu' ladernire vidence. "Elle demeurait tremblante, et il l'observait. Aprs un silence, il continua :" Vous comprenez maintenant, madame, combien j'tais embarrass pourm'adresser directement M. Saccard. Moi, je n'ai aucun intrt l-dedans, je neviens qu'au nom de Mme Mchain, la cousine, qu'un hasard seul a mise sur latrace du pre tant cherch ; car j'ai eu l'honneur de vous dire que les douzebillets de cinquante francs, donns la malheureuse Rosalie, taient signs dunom de Sicardot, chose que je ne me permets pas de juger, excusable, mon Dieu! dans cette terrible vie de Paris. Seulement, n'est-ce pas ? M. Saccard aurait puse mprendre sur le caractre de mon intervention... Et c'est alors que j'ai eul'inspiration de vous voir la premire, madame, pour m'en remettrecompltement vous sur la marche suivre, sachant quel intrt vous portez M. Saccard... Voil ! vous avez notre secret, pensez-vous que je doive l'attendreet lui tout dire, ds aujourd'hui ? "Mme Caroline montra une motion croissante." Non, non, plus tard. "Mais elle-mme ne savait que faire, dans l'tranget de la confidence. Ilcontinuait de l'tudier, satisfait de la sensibilit extrme qui la lui livrait,achevant de btir son plan, certain dsormais de tirer d'elle plus que Saccardn'aurait jamais donn." C'est que, murmura-t-il, il faudrait prendre un parti.- Eh bien, j'irai... Oui, j'irai cette cit, j'irai voir cette Mme Mchain etl'enfant... Cela vaut mieux, beaucoup mieux que je me rende d'abord compte deschoses. "Elle pensait tout haut, la rsolution lui venait de faire une soigneuse enqute,avant de rien dire au pre. Ensuite, si elle tait convaincue, il serait temps del'avertir. N'tait-elle pas l pour veiller sur sa maison et sur sa tranquillit ?" Malheureusement, a presse, reprit Busch, l'amenant peu peu o il voulait.Le pauvre gamin souffre. Il est dans un milieu abominable. "Elle s'tait leve." Je mets un chapeau et j'y vais l'instant. "A son tour, il dut quitter sa chaise, et ngligemment :" Je ne vous parle pas du petit compte qu'il y aura rgler. L'enfant a cot,naturellement ; et il y a aussi de l'argent prt, du vivant de la mre... Oh ! moi,je ne sais pas au juste. Je n'ai voulu me charger de rien. Tous les papiers sont l-bas.- Bon ! je vais voir. "Alors, il parut s'attendrir lui-mme.

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    " Ah ! madame, si vous saviez toutes les drles de choses que je vois, dans lesaffaires ! Ce sont les gens les plus honntes qui ont souffrir plus tard de leurspassions, ou, ce qui est pis, des passions de leurs parents... Ainsi, je pourraisvous citer un exemple. Vos infortunes voisines, ces dames de Beauvilliers... "D'un mouvement brusque, il s'tait approch d'une des fentres, il plongeait sesregards ardemment curieux dans le jardin voisin. Sans doute, depuis qu'il taitentr, il mditait ce coup d'espionnage, aimant connatre ses terrains debataille. Dans l'affaire de la reconnaissance de dix mille francs, signe par lecomte la fille Lonie Cron, il avait devin juste, les renseignements envoys deVendme disaient l'aventure prvue : la fille sduite, reste sans un sou, lamort du comte, avec son chiffon de papier inutile, et dvore de l'envie d venir Paris, et finissant par laisser le papier en nantissement l'usurier Charpier,pour cinquante francs peut-tre. Seulement, s'il avait tout de suite retrouv lesBeauvilliers, il faisait battre Paris depuis six mois par la Mchain, sans pouvoirmettre la main sur Lonie. Elle y tait tombe bonne tout faire, chez unhuissier, et il la suivait dans trois places ; puis, chasse pour inconduite notoire,elle disparaissait, il avait en vain fouill tous les ruisseaux. Cela l'exaspraitd'autant plus, qu'il ne pouvait rien tenter sur la comtesse, tant qu'il n'aurait pas lafille comme une menace vivante de scandale. Mais il n'en nourrissait pas moinsl'affaire, il tait heureux, debout devant la fentre, de connatre le jardin del'htel, dont il n'avait vu encore que la faade, sur la rue." Est-ce que ces dames seraient galement menaces de quelque ennui ? "demanda Mme Caroline, avec une inquite sympathie.Il fit l'innocent." Non, je ne crois pas... Je voulais parler simplement de la triste situation o lesa laisses la mauvaise conduite du comte... Oui, j'ai des amis Vendme, je saisleur histoire. "Et, comme il se dcidait enfin quitter la fentre, il eut, dans l'motion qu'iljouait, un brusque et singulier retour sur lui-mme." Encore, quand ce ne sont que des plaies d'argent ! mais c'est lorsque la mortentre dans une maison ! "Cette fois, de vraies larmes mouillaient ses yeux. Il venait de songer son frre,il touffait. Elle crut qu'il avait rcemment perdu un des siens, elle ne lequestionna pas, par discrtion. Jusque-l, elle ne s'tait pas trompe sur lesbasses besognes du personnage, la rpugnance qu'il lui inspirait ; et ces larmesinattendues la dterminaient davantage que la plus savante des tactiques : sondsir s'accrut de courir tout de suite la cit de Naples." Madame, je compte donc sur vous.- Je pars l'instant. "Une heure plus tard, Mme Caroline, qui avait pris une voiture, errait derrire labutte Montmartre, sans pouvoir trouver la cit. Enfin, dans une des rues dsertesqui se relient la rue Marcadet, une vieille femme la dsigna au cocher. C'tait, l'entre, comme un chemin de campagne, dfonc, obstru de boue et de

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    dtritus, s'enfonant au milieu d'un terrain vague ; et l'on ne distinguait qu'aprsun coup d'oeil attentif les misrables constructions, faites de terre, de vieillesplanches et de vieux zinc, pareilles des tas de dmolitions, rangs autour de lacour intrieure. Sur la rue, une maison un tage, btie en moellons, celle-l,mais d'une dcrpitude et d'une crasse repoussantes, semblait commanderl'entre, ainsi qu'une gele. Et, en effet, Mme Mchain demeurait l, enpropritaire vigilante, sans cesse aux aguets, exploitant elle-mme son petitpeuple de locataires affams.Ds que Mme Caroline fut descendue de voiture, elle la vit apparatre sur leseuil, norme, la gorge et le ventre coulant dans une ancienne robe de soie bleue,lime aux plis, craque aux coutures, les joues si bouffies et si rouges, que le nezpetit, disparu, semblait cuire entre deux brasiers. Elle hsitait, prise de malaise,lorsque la voix trs douce, d'un charme aigrelet de pipeau champtre, la rassura." Ah ! madame, c'est M. Busch qui vous envoie. Vous venez pour le petitVictor... Entrez, entrez donc. Oui, c'est bien ici la cit de Naples. La rue n'est pasclasse, nous n'avons pas encore de numros... Entrez, il faut causer de tout a,d'abord. Mon Dieu ! c'est si ennuyeux, c'est si triste ! "Et Mme Caroline dut accepter une chaise dpaille, dans une salle mangernoire de graisse, o un pole rouge entretenait une chaleur et une odeurasphyxiantes. La Mchain, maintenant, se rcriait sur la chance que la visiteuseavait de la rencontrer, car elle avait tant d'affaires dans Paris, elle ne remontaitgure avant six heures. Il fallut l'interrompre." Pardon, madame, je venais pour ce malheureux enfant.- Parfaitement, madame, je vais vous le montrer... Vous savez que sa mre taitma cousine. Ah ! je puis dire que j'ai fait mon devoir... Voici les papiers, voiciles comptes. "D'un buffet, elle tirait un dossier, bien en ordre, class dans une chemise bleue,comme chez un agent d'affaires. Et elle ne tarissait plus sur la pauvre Rosaliesans doute elle avait fini par mener une vie tout fait dgotante, allant avec lepremier venu, rentrant ivre et en sang, aprs des bordes de huit jours ;seulement, n'est-ce pas ? Il fallait comprendre, car elle tait bonne ouvrire avantque le pre lui et dmis l'paule, le jour o il l'avait prise sur l'escalier ; et cen'tait pas, avec son infirmit, en vendant des citrons aux Halles, qu'elle pouvaitvivre sage." Vous voyez, madame, c'est par vingt sous, par quarante sous, que je lui ai prttout a. Les dates y sont le 20 juin, vingt sous ; le 27 juin, encore vingt sous ; le3 juillet, quarante sous. Et, tenez ! elle a d tre malade cette poque, parceque voici des quarante sous n'en plus finir... Puis, il y avait Victor quej'habillais. J'ai mis un V devant toutes les dpenses faites pour le gamin... Sanscompter que, lorsque Rosalie a t morte, oh ! bien salement, dans une maladiequi tait une vraie pourriture, il est tomb compltement ma charge. Alors,regardez, j'ai mis cinquante francs par mois. C'est trs raisonnable. Le pre estriche, il peut bien donner cinquante francs par mois pour son garon... Enfin, a

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    fait cinq mille quatre cent trois francs ; et, si nous ajoutons les six cents francsdes billets, nous arrivons au total de six mille francs... Oui, tout pour six millefrancs, voil ! "Malgr la nause qui la plissait, Mme Caroline fit une rflexion." Mais les billets ne vous appartiennent pas, ils sont la proprit de l'enfant.- Ah ! pardon, reprit la Mchain, aigrement, j'ai avanc de l'argent dessus. Pourrendre service Rosalie, je les lui ai escompts. Vous voyez derrire monendos... C'est encore gentil de ma part de ne pas rclamer des intrts... Onrflchira, ma bonne dame, on ne voudra pas faire perdre un sou une pauvrefemme comme moi. "Sur un geste las de la bonne dame, qui acceptait le compte, elle se calma. Et elleretrouva sa petite voix flte pour dire :" Maintenant, je vais faire appeler Victor. "Mais elle eut beau envoyer coup sur coup trois mioches qui rdaient, se plantersur le seuil, faire de grands gestes : il fut acquis que Victor refusait de sedranger. Un des mioches rapporta mme, pour toute rponse, un mot ignoble.Alors, elle s'branla, disparut comme pour aller le chercher par une oreille. Puis,elle reparut seule, ayant rflchi, trouvant bon sans doute de le montrer danstoute son horreur." Si madame veut bien prendre la peine de me suivre. "Et, en marchant, elle fournit des dtails sur la cit de Naples, que son mari tenaitd'un oncle. Ce mari devait tre mort, personne ne l'avait connu, et elle n'enparlait jamais que pour expliquer la provenance de sa proprit. Une mauvaiseaffaire qui la tuerait, disait-elle, car elle y trouvait plus de soucis que de profits,surtout depuis que la prfecture la tracassait, lui envoyait des inspecteurs quiexigeaient des rparations, des amliorations, sous le prtexte que les genscrevaient chez elle comme des mouches. D'ailleurs, elle se refusaitnergiquement dpenser un sou. Est-ce qu'on n'allait pas bientt exiger deschemines ornes de glaces, dans des chambres qu'elle louait deux francs parsemaine ! Et ce qu'elle ne disait point, c'tait son pret toucher ses loyers,jetant les familles la rue, ds qu'on ne lui donnait pas d'avance ses deux francs,faisant elle-mme sa police, si redoute, que les mendiants sans asile n'auraientos dormir pour rien contre un de ses murs.Le coeur serr, Mme Caroline examinait la cour, un terrain ravag, creus defondrires, que les ordures accumules transformaient en un cloaque. On jetaittout l, il n'y avait ni fosse ni puisard, c'tait un fumier sans cesse accru,empoisonnant l'air ; et heureusement qu'il faisait froid, car la peste s'endgageait, sous les grands soleils. D'un pied inquiet, elle cherchait viter lesdbris de lgumes et les os, en promenant ses regards aux deux bords, sur leshabitations, des sortes de tanires sans nom, des rez-de-chausse effondrs demi, masures en ruine consolides avec les matriaux les plus htroclites.Plusieurs taient simplement couvertes de papier goudronn. Beaucoup n'avaientpas de porte, laissaient entrevoir des trous noirs de cave, d'o sortait une haleine

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    nausabonde de misre. Des familles de huit et dix personnes s'entassaient dansces charniers, sans mme avoir un lit souvent, les hommes, les femmes, lesenfants se pourrissant les uns les autres, comme les fruits gts, livrs ds lapetite enfance l'instinctive luxure par la plus monstrueuse des promiscuits.Aussi des bandes de mioches, hves, chtifs, mangs de la scrofule et de lasyphilis hrditaires, emplissaient-elles sans cesse la cour, pauvres tres poussssur ce fumier ainsi que des champignons vreux, dans le hasard d'une treinte,sans qu'on st au juste quel pouvait tre le pre. Lorsqu'une pidmie de fivretyphode ou de variole soufflait, elle balayait d'un coup au cimetire la moiti dela cit." Je vous expliquais donc, Madame, reprit la Mchain, que Victor n'a pas eu detrop bons exemples sous les yeux, et qu'il serait temps de songer sonducation, car le voil qui achve ses douze ans... Du vivant de sa mre, n'est-cepas ? il voyait des choses pas trs convenables, attendu qu'elle ne se gnaitgure, quand elle tait sole. Elle amenait les hommes, et tout a se passaitdevant lui... Ensuite, moi, je n'ai jamais eu le temps de le surveiller d'assez prs, cause de mes affaires dans Paris. Il courait toute la journe sur lesfortifications. Deux fois, j'ai d aller le rclamer, parce qu'il avait vol, oh ! desbtises seulement. Et puis, ds qu'il a pu, 'a t avec les petites filles, tant sapauvre mre lui en avait montr. Avec a, vous allez le voir, douze ans, c'estdj un homme. Enfin, pour qu'il travaille un peu, je l'ai donn la mre Eulalie,une femme qui vend Montmartre des lgumes au panier. Il l'accompagne laHalle, il lui porte un de ses paniers. Le malheur est qu'en ce moment elle a desabcs la cuisse... Mais nous y voici, madame, veuillez entrer. "Mme Caroline eut un mouvement de recul. C'tait, au fond de la cour, derrireune vritable barricade d'immondices, un des trous les plus puants, une masurecrase dans le sol, pareille un tas de gravats que des bouts de planchessoutenaient. Il n'y avait pas de fentre. Il fallait que la porte, une ancienne portevitre, double d'une feuille de zinc, restt ouverte, pour qu'on vt clair ; et lefroid entrait, terrible. Dans un coin, elle aperut une paillasse, jete simplementsur la terre battue. Aucun autre meuble n'tait reconnaissable, parmi le ple-mlede tonneaux clats, de treillages arrachs, de corbeilles demi pourries, quidevaient servir de siges et de tables. Les murs suintaient, d'une humiditgluante. Une crevasse, une fente verte dans le plafond noir, laissait couler lapluie, juste au pied de la paillasse. Et l'odeur, l'odeur surtout tait affreuse,l'abjection humaine dans l'absolu dnuement." Mre Eulalie, cria la Mchain, c'est une dame qui veut du bien Victor...Qu'est-ce qu'il a, ce crapaud, ne pas venir, quand on l'appelle ? "Un paquet de chair informe grouilla sur la paillasse, dans un lambeau de vieilleindienne qui servait de drap ; et Mme Caroline distingua une femme d'unequarantaine d'annes, toute nue l-dedans, faute de chemise, semblable uneoutre moiti vide, tant elle tait molle et coupe de plis. La tte n'tait pointlaide, frache encore, encadre de petits cheveux blonds friss.

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    " Ah ! geignit-elle, qu'elle entre, si c'est pour notre bien, car il n'est pas Dieupossible que a continue !... Quand on pense, madame, que voil quinze joursque je n'ai pu me lever, cause de ces salets de gros boutons qui me font destrous dans la cuisse !... Alors, il n'y a plus un sou, naturellement. Impossible decontinuer le commerce. J'avais deux chemises que Victor est all vendre ; et jecrois bien que, ce soir, nous serions claqus de faim. "Puis, haussant la voix :" C'est bte, la fini sors donc de l, petit... La dame ne veut pas te faire du mal."Et Mme Caroline tressaillit, en voyant se dresser d'un panier un paquet, qu'elleavait pris pour un tas de loques. C'tait Victor, vtu des restes d'un pantalon etd'une veste de toile, par les trous desquels sa nudit passait. Il se trouvait enplein dans la clart de la porte, elle restait bante, stupfie de son extraordinaireressemblance avec Saccard. Tous ses doutes s'en allrent, la paternit taitindniable." Je veux pas, moi, dclara-t-il, qu'on m'embte pour aller l'cole. "Mais elle le regardait toujours envahie d'un malaise croissant. Dans cetteressemblance qui la frappait, il tait inquitant, ce gamin, avec toute une moitide la face plus grosse que l'autre, le nez tordu droite, la tte comme crase surla marche o sa mre, violente, l'avait conu. En outre, il paraissaitprodigieusement dvelopp pour son ge, pas trs grand, trapu, entirementform douze ans, dj poilu, ainsi qu'une bte prcoce. Les yeux hardis,dvorants, la bouche sensuelle, taient d'un homme. Et, dans cette grandeenfance, au teint si pur encore, avec certains coins dlicats de fille, cette virilit,si brusquement panouie gnait et effrayait, ainsi qu'une monstruosit." L'cole vous fait donc bien peur mon petit ami ? finit par dire Mme Caroline.Vous y seriez pourtant mieux qu'ici... O couchez-vous ? "D'un geste, il montra la paillasse." L, avec elle. "Contrarie de cette rponse franche, la mre Eulalie s'agita, cherchant uneexplication." Je lui avais fait un lit avec un petit matelas ; et puis, il a fallu le vendre... Oncouche comme on peut, n'est-ce pas ? quand tout a fil. "La Mchain crut devoir intervenir, bien qu'elle n'ignort rien de ce qui se passait." Ce n'est tout de mme pas convenable, Eulalie... Et toi, garnement, tu auraisbien pu venir coucher chez moi, au lieu de coucher avec elle. "Mais Victor se planta sur ses courtes et fortes jambes, se carrant dans saprcocit de mle." Pourquoi donc, c'est ma femme ! "Alors, la mre Eulalie, vautre dans sa molle graisse, prit le parti de rire, tchantde sauver l'abomination, en en parlant d'un air de plaisanterie. Et une admirationtendre perait en elle.

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    " Oh ! a, bien sr que je ne lui confierais pas ma fille, si j'en avais une... C'estun vrai petit homme. "Mme Caroline frmit. Le coeur lui manquait, dans une nause affreuse. Eh quoi? ce gamin de douze ans, ce petit monstre, avec cette femme de quarante,ravage et malade, sur cette paillasse immonde, au milieu de ces tessons et decette puanteur ! Ah ! misre, qui dtruit et pourrit tout !Elle laissa vingt francs, se sauva, revint se rfugier chez la propritaire, pourprendre un parti et s'entendre dfinitivement avec celle-ci. Une ide s'taitveille en elle, devant un tel abandon, celle de l'Oeuvre du Travail : n'avait-ellepas t justement cre, cette oeuvre, pour des dchances pareilles, lesmisrables enfants du ruisseau qu'on tchait de rgnrer par de l'hygine et unmtier ? Au plus vite, il fallait enlever Victor de ce cloaque, le mettre l-bas, luirefaire une existence. Elle en tait reste toute tremblante. Et, dans cettedcision, il lui venait une dlicatesse de femme : ne rien dire encore Saccard,attendre d'avoir dcrass un peu le monstre, avant de le lui montrer ; car elleprouvait comme une pudeur pour lui de cet effroyable rejeton, elle souffrait dela honte qu'il en aurait eue. Quelques mois suffiraient sans doute, elle parleraitensuite, heureuse de sa bonne action.La Mchain comprit difficilement." Mon Dieu, madame, comme il vous plaira... Seulement, je veux mes six millefrancs tout de suite. Victor ne bougera pas de chez moi, si je n'ai pas mes sixmille francs. "Cette exigence dsespra Mme Caroline. Elle n'avait pas la somme, elle nevoulait pas la demander au pre, naturellement. En vain, elle discuta, supplia." Non, non ! si je n'avais plus mon gage, je pourrais me fouiller. Je connais a. "Enfin, voyant que la somme tait grosse et qu'elle n'obtiendrait rien, elle fit unrabais." Eh bien, donnez-moi deux mille francs tout de suite. J'attendrai pour le reste. "Mais l'embarras de Mme Caroline restait le mme, et elle se demandait oprendre ces deux mille francs, lorsque la pense lui vint de s'adresser Maxime.Elle ne voulut pas la discuter. Il consentirait bien tre du secret, il ne refuseraitpas l'avance de ce peu d'argent, que certainement son pre lui rembourserait. Etelle s'en alla en annonant qu'elle reviendrait prendre Victor le lendemain.Il n'tait que cinq heures, elle avait une telle fivre d'en finir, qu'en remontantdans son fiacre, elle donna au cocher l'adresse de Maxime, avenue del'impratrice. Quand elle arriva, le valet de chambre lui dit que monsieur tait sa toilette, mais qu'il allait tout de mme l'annoncer.Un instant, elle touffa, dans le salon o elle attendait. C'tait un petit htelinstall avec un raffinement exquis de luxe et de bien-tre. Les tentures, les tapiss'y trouvaient prodigus ; et une odeur fine, ambre, s'exhalait, dans le tidesilence des pices. Cela tait joli, tendre et discret, bien qu'il n'y et pas l defemme ; car le jeune veuf, enrichi par la mort de la sienne, avait rgl sa viepour l'unique culte de lui-mme, fermant sa porte, en garon d'exprience, tout

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    nouveau partage. Cette jouissance de vivre, qu'il devait une femme, iln'entendait pas qu'une autre femme la lui gtt. Dsabus du vice, il necontinuait en prendre que comme d'un dessert qui lui tait dfendu, cause deson estomac dplorable. Il avait abandonn depuis longtemps son ide d'entrerau Conseil d'Etat, il ne faisait mme plus courir, les chevaux l'ayant rassasicomme les filles. Et il vivait seul, oisif, parfaitement heureux, mangeant safortune avec art et prcaution, d'une frocit de beau-fils pervers et entretenu,devenu srieux." Si madame veut me suivre, revint dire le valet. Monsieur la recevra tout desuite dans sa chambre. "Mme Caroline avait avec Maxime des rapports familiers, depuis qu'il la voyaitinstalle en intendante fidle, chaque fois qu'il allait dner chez son pre. Enentrant dans la chambre, elle trouva les rideaux ferms, six bougies brlant surla chemine et sur un guridon, clairant d'une flamme tranquille ce nid de duvetet de soie, une chambre trop douillette de belle dame vendre, avec ses sigesprofonds, son immense lit, d'une mollesse de plumes. C'tait la pice aime, oil avait puis les dlicatesses, les meubles et les bibelots prcieux, desmerveilles du sicle dernier, fondus, perdus dans le plus dlicieux fouillisd'toffes qui se pt voir.Mais la porte donnant sur le cabinet de toilette tait grande ouverte, et il parut,disant :" Quoi donc, qu'est-il arriv ?... Papa n'est pas mort ? "Au sortir du bain, il venait de passer un lgant costume de flanelle blanche, lapeau frache et embaume, avec sa jolie tte de fille, dj fatigue, les yeuxbleus et clairs sur le vide du cerveau. Par la porte, on entendait encorel'gouttement d'un des robinets de la baignoire, tandis qu'un parfum de violentefleur montait, dans la douceur de l'eau tide." Non, non, ce n'est pas si grave, rpondit-elle, gne par le ton tranquillementplaisant de la question. Et ce que j'ai vous dire pourtant m'embarrasse un peu...Vous m'excuserez de tomber ainsi chez vous...- C'est vrai, je dne en ville, mais j'ai bien le temps de m'habiller... Voyons, qu'ya-t-il ? "Il attendait, et elle hsitait maintenant, balbutiait, saisie de ce grand luxe, de ceraffinement jouisseur, qu'elle sentait autour d'elle. Une lchet la prenait, elle neretrouvait plus son courage tout dire. Etait-ce possible que l'existence, si dure l'enfant de hasard, l-bas, dans le cloaque de la cit de Naples, se ft montre siprodigue, pour celui-ci, au milieu de cette savante richesse ? Tant de saletsignobles, la faim et l'ordure invitable d'un ct, et de l'autre une telle recherchede l'exquis, l'abondance, la vie belle ! L'argent serait-il donc l'ducation, la sant,l'intelligence ? Et, si la mme boue humaine restait dessous, toute la civilisationn'tait-elle pas dans cette supriorit de sentir bon et de bien vivre ?" Mon Dieu ! c'est une histoire. Je crois que je fais bien en vous la racontant...Du reste, j'y suis force, j'ai besoin de vous. "

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    Maxime l'couta, d'abord debout ; puis, il s'assit devant elle, les jambes cassespar la surprise. Et, lorsqu'elle se tut :" Comment ! comment ! je ne suis pas tout seul de fils, voil un affreux petitfrre qui me tombe du ciel, sans crier gare ! "Elle le crut intress, fit une allusion la question d'hritage." Oh ! l'hritage de papa ! "Et il eut un geste d'insouciance ironique, qu'elle ne comprit pas. Quoi ? quevoulait-il dire ? Ne croyait-il pas aux grandes qualits, la fortune certaine deson pre ?" Non, non, mon affaire est faite, je n'ai besoin de personne... Seulement, envrit, c'est si drle, ce qui arrive, que je ne puis m'empcher d'en rire. "Il riait, en effet, mais vex, inquiet sourdement, ne songeant qu' lui, n'ayant pasencore eu le temps d'examiner ce que l'aventure pouvait lui apporter de bon oude mauvais. Il se sentit l'cart, il lcha un mot ou, brutalement, il se mit toutentier." Au fond, je m'en fiche, moi ! "S'tant lev, il passa dans le cabinet de toilette, en revint tout de suite avec unpolissoir d'caille, dont il se frottait doucement les ongles." Et qu'est-ce que vous allez en faire, de votre monstre ? On ne peut pas lemettre la Bastille, comme le Masque de fer. "Elle parla alors des comptes de la Mchain, expliqua son ide de faire entrerVictor l'Oeuvre du Travail, et lui demanda les deux mille francs." Je ne veux pas que votre pre sache rien encore, je n'ai que vous quim'adresser, il faut que vous fassiez cette avance.Mais il refusa net." A papa, jamais de la vie ! pas un sou !... Ecoutez, c'est un serment, papa auraitbesoin d'un sou pour passer un pont que je ne le lui prterais pas... Comprenezdonc ! il y a des btises trop btes, je ne veux pas tre ridicule ! "De nouveau, elle le regardait, trouble des choses vilaines qu'il insinuait. En cemoment de passion, elle n'avait ni le dsir ni le temps de le faire causer." Et moi, reprit-elle d'une voix brusque, me les prterez-vous, ces deux millefrancs ?- A vous, vous... "Il continuait de se polir les ongles, d'un mouvement joli et lger, tout enl'examinant de ses yeux clairs, qui fouillaient les femmes jusqu'au sang ducoeur." A vous, tout de mme, je veux bien.. Vous tes une gobeuse, vous me les ferezrendre. "Puis, quand il fut all chercher les deux billets dans un petit meuble, et qu'il leslui eut remis, il lui prit les mains, les garda un instant entre les siennes, d'un airde gaiet amicale, en beau-fils qui a de la sympathie pour sa belle-maman." Vous avez des illusions sur papa, vous !... Oh ! ne vous en dfendez pas, je nevous demande pas vos affaires... Les femmes, c'est si bizarre, a se distrait

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    parfois se dvouer ; et, naturellement, elles ont bien raison de prendre leurplaisir o elles le trouvent... N'importe, si un jour vous en tiez malrcompense, venez donc me voir, nous causerons. "Lorsque Mme Caroline se retrouva dans son fiacre, touffe encore par latideur molle du petit htel, par le parfum d'hliotrope qui avait pntr sesvtements, elle tait frissonnante comme au sortir d'un lieu suspect, effrayeaussi de ces rticences, de ces plaisanteries du fils sur le pre, qui aggravaientson soupon de l'inavouable pass. Mais elle ne voulait rien savoir, elle avaitl'argent, elle se calma en combinant sa journe du lendemain, de faon que, dsle soir, l'enfant ft sauv de son vice.Aussi, le matin, dut-elle se mettre en course, car elle avait toutes sortes deformalits remplir, pour tre certaine que son protg serait accueilli l'Oeuvre du Travail. Sa situation de secrtaire du conseil de surveillance, que laprincesse d'Orviedo, la fondatrice, avait compos de dix dames du monde, luifacilita d'ailleurs ces formalits ; et, l'aprs-midi, elle n'eut plus qu' allerchercher Victor la cit de Naples. Elle avait emport des vtementsconvenables, elle n'tait pas au fond sans inquitude sur la rsistance que le petitallait leur opposer, lui qui ne voulait pas entendre parler de l'cole. Mais laMchain, qui elle avait envoy une dpche et qui l'attendait, lui apprit ds leseuil une nouvelle, dont elle tait bouleverse elle-mme dans la nuit,brusquement, la mre Eulalie tait morte, sans que le mdecin et pu dire aujuste de quoi, une congestion peut-tre, quelque ravage du sang gt ; etl'effrayant, c'tait que le gamin, couch avec elle, ne s'tait aperu de la mort,dans l'obscurit, qu'en la sentant contre lui devenir toute froide. Il avait fini sanuit chez la propritaire, hbt de ce drame, travaill d'une sourde peur, si bienqu'il se laissa habiller et qu'il parut content, l'ide de vivre dans une maison quiavait un beau jardin. Rien ne le retenait plus l, puisque la grosse, comme ildisait, allait pourrir dans le trou.Cependant, la Mchain, en crivant son reu des deux mille francs, posait sesconditions." C'est bien entendu, n'est-ce pas ? vous complterez les six mille en un seulpaiement, six mois... Autrement, je m'adresserai M. Saccard.- Mais, dit Mme Caroline, c'est M. Saccard lui-mme qui vous paiera...Aujourd'hui, je le remplace, simplement. "Les adieux de Victor et de la vieille cousine furent sans tendresse un baiser surles cheveux, une hte du petit monter dans la voiture, tandis qu'elle, grondepar Busch d'avoir consenti ne recevoir qu'un acompte, continuait mchersourdement son ennui de voir ainsi son gage lui chapper." Enfin, madame, soyez honnte avec moi, autrement je vous jure que je sauraibien vous en faire repentir. "De la cit de Naples l'Oeuvre du Travail, boulevard Bineau, Mme Caroline neput tirer que des monosyllabes de Victor, dont les yeux luisants dvoraient laroute, les larges avenues, les passants et les maisons riches. Il ne savait pas

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    crire, peine lire, ayant toujours dsert l'cole pour des bordes sur lesfortifications ; et, de sa face d'enfant mri trop vite, ne sortaient que les apptitsexasprs de sa race, une hte, une violence jouir, aggraves par le terreau demisre et d'exemples abominables dans lequel il avait grandi. Boulevard Bineau,ses yeux de jeune fauve tincelrent davantage, lorsque, descendu de voiture, iltraversa la cour centrale, que le btiment des garons et celui des filles bordaient droite et gauche. Dj, il avait fouill d'un regard les vastes praux plants debeaux arbres, les cuisines revtues de faence, dont les fentres ouvertesexhalaient des odeurs de viandes, les rfectoires orns de marbre, longs et hautscomme des nefs de chapelle, tout ce luxe royal que la princesse, s'enttant sesrestitutions, voulait donner aux pauvres. Puis, arriv au fond, dans le corps delogis que l'administration occupait, promen de service en service pour treadmis avec les formalits d'usage, il couta sonner ses souliers neufs le long desimmenses corridors, des larges escaliers, de ces dgagements inonds d'air et delumire, d'une dcoration de palais. Ses narines frmissaient, tout cela allait tre lui.Mais, comme Mme Caroline, redescendue au rez-de-chausse pour la signatured'une pice, lui faisait suivre un nouveau couloir, elle l'amena devant une portevitre, et il put voir un atelier o des garons de son ge, debout devant destablis, apprenaient la sculpture sur bois." Vous voyez, mon petit ami, dit-elle, on travaille ici parce qu'il faut travailler, sil'on veut tre bien portant et heureux... Le soir, il y a des classes, et je compte,n'est-ce pas ? que vous serez sage, que vous tudierez bien... C'est vous qui allezdcider de votre avenir, un avenir tel que vous ne l'avez jamais rv. "Un pli sombre avait coup le front de Victor. Il ne rpondit pas, et ses yeux dejeune loup ne jetrent plus sur ce luxe tal, prodigu, que des regards obliquesde bandit envieux : avoir tout a, mais sans rien faire ; le conqurir, s'en repatre, la force des ongles et des dents. Ds lors, il ne fut plus l qu'en rvolt, qu'enprisonnier qui rve de vol et d'vasion." Maintenant, tout est rgl, reprit Mme Caroline. Nous allons monter la sallede bains. "L'usage tait que chaque nouveau pensionnaire, son entre, prenait un bain ; etles baignoires se trouvaient en haut, dans des cabinets attenant l'infirmerie, quielle-mme, compose de deux petits dortoirs, l'un pour les garons, l'autre pourles filles, tait voisine de la lingerie. Les six soeurs de la communaut rgnaientl, dans cette lingerie superbe, tout en rable verni, trois tages de profondesarmoires, dans cette infirmerie modle, d'une clart, d'une blancheur sans tache,gaie et propre comme la sant. Souvent aussi, les dames du conseil desurveillance venaient y passer une heure de l'aprs-midi, moins pour contrlerque pour donner l'oeuvre l'appui de leur dvouement.Et, justement, la comtesse de Beauvilliers se trouvait l, avec sa fille Alice, dansla salle qui sparait les deux infirmeries. Souvent, elle l'amenait ainsi pour ladistraire, en lui donnant le plaisir de la charit. Ce jour-l, Alice aidait une des

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    soeurs faire des tartines de confiture, pour deux petites convalescentes, quion avait permis de goter." Ah ! dit la comtesse, la vue de Victor qu'on venait de faire asseoir enattendant son bain, voici un nouveau. "D'habitude, elle restait crmonieuse l'gard de Mme Caroline, ne la saluantque d'un signe de tte, sans jamais lui adresser la parole, de crainte peut-tred'avoir lier avec elle des relations de voisinage. Mais ce garon que celle-ciamenait, l'air d'active bont dont elle s'occupait de lui, la touchaient sans doute,la faisaient sortir de sa rserve. Et elles causrent demi-voix." Si vous saviez, madame, de quel enfer je viens de le tirer ! Je le recommande votre surveillance, comme je l'ai recommand toutes ces dames et tous cesmessieurs. "" Est-ce qu'il a des parents ? Est-ce que vous les connaissez ?- Non, sa mre est morte... Il n'a plus que moi.- Pauvre gamin !... Ah ! que de misre ! "Pendant ce temps, Victor ne quittait pas des yeux les tartines. Ses regardss'taient allums d'une froce convoitise ; et, de cette confiture que le couteautalait, il remontait aux fluettes mains blanches d'Alice, son cou trop, toute sapersonne de vierge chtive, qui s'maciait l'attente vaine du mariage. S'il s'taittrouv seul avec elle, d'un bon coup de tte dans le ventre, comme il l'auraitenvoye rouler contre le mur, pour lui prendre ses tartines ! Mais la jeune filleavait remarqu ses regards gloutons ; et, d'un coup d'oeil, ayant consult lareligieuse :" Est-ce que vous avez faim, mon petit ami ?- Oui.- Et vous ne dtestez pas la confiture ?- Non.- Alors, a vous irait si je vous faisais deux tartines, que vous mangeriez ensortant du bain ?- Oui.- Beaucoup de confiture sur pas beaucoup de pain, n'est-ce pas ?- Oui. "Elle riait, plaisantait, mais lui restait grave et bant, avec ses yeux dvorateursqui la mangeaient, elle et ses bonnes choses.A ce moment, des cris de joie, tout un violent tapage monta du prau desgarons, o la rcration de quatre heures commenait. Les ateliers se vidaient,les pensionnaires avaient une demi-heure pour goter et se dgourdir les jambes." Vous voyez, reprit Mme Caroline, en l'amenant prs d'une fentre, si l'ontravaille, on joue aussi... Vous aimez travailler ?- Non.- Mais vous aimez jouer ?- Oui.

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    - Eh bien, si vous voulez jouer, il faudra travailler... Tout cela s'arrangera, vousserez raisonnable, j'en suis sre. "Il ne rpondit pas. Une flamme de plaisir lui avait chauff la face, la vue de sescamarades lchs, sautant et criant ; et ses regards revinrent vers ses tartines quela jeune fille achevait et posait sur une assiette. Oui ! de la libert, de lajouissance, tout le temps, il ne voulait rien d'autre. Son bain tait prt, onl'emmena." Voil un petit monsieur qui ne sera gure commode, je crois, dit doucement lareligieuse. Je me mfie d'eux, quand ils n'ont pas la figure d'aplomb.- Il n'est pourtant pas laid, celui-ci, murmura Alice, et on lui donnerait dix-huitans, le voir vous regarder.- C'est vrai, conclut Mme Caroline avec un lger frisson, il est trs avanc pourson ge. "Et, avant de s'en aller, ces dames voulurent se donner le plaisir de voir les petitesconvalescentes manger leurs tartines. L'une surtout tait trs intressante, uneblonde fillette de dix ans, avec des yeux savants dj, un air de femme, la chairhtive et malade des faubourgs parisiens. C'tait, d'ailleurs, la commune histoire: un pre ivrogne qui amenait ses matresses ramasses sur le trottoir, qui venaitde disparatre avec une d'elles ; une mre qui avait pris un autre homme, puis unautre, tombe elle-mme la boisson ; et la petite, l-dedans, battue par tous cesmles, quand ils n'essayaient pas de la violer. Un matin, la mre avait d laretirer des bras d'un maon, ramen par elle, la veille. On lui permettait pourtant, cette mre misrable, de venir voir son enfant, car c'tait elle qui avait suppliqu'on la lui enlevt, ayant gard dans son abjection un ardent amour maternel. Etelle se trouvait prcisment l, une femme maigre et jaune, dvaste, avec despaupires brles de larmes, assise prs du lit blanc, o sa gamine, trs propre, ledos appuy contre des oreillers, mangeait gentiment ses tartines.Elle reconnut Mme Caroline, tant alle chez Saccard chercher des secours." Ah madame, voil encore ma pauvre Madeleine sauve une fois. C'est toutnotre malheur qu'elle a dans le sang, voyez-vous, et le mdecin m'avait bien ditqu'elle ne vivrait pas, si elle continuait tre bouscule chez nous... Tandisqu'ici elle a de la viande, elle a du vin ; et puis, elle respire, elle est tranquille...Je vous en prie, madame, dites bien ce bon monsieur que je ne vis pas uneheure de mon existence sans le bnir. "Un sanglot la suffoqua, son coeur se fondait de reconnaissance. C'tait deSaccard qu'elle parlait, car elle ne connaissait que lui, comme la plupart desparents qui avaient des enfants l'Oeuvre du Travail. La princesse d'Orviedo neparaissait point, tandis que lui s'tait longtemps prodigu, peuplant l'oeuvre,ramassant toutes les misres du ruisseau pour voir plus vite fonctionner cettemachine charitable qui tait un peu sa cration, se passionnant du reste commetoujours, distribuant des pices de cent sous de sa poche aux tristes familles dontil sauvait les petits. Et il restait le seul et vrai bon Dieu, pour tous cesmisrables.

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    " N'est-ce pas ? madame, dites-lui bien qu'il y a quelque part une pauvre femmequi prie pour lui... Oh ! ce n'est pas que j'aie de la religion, je ne veux pointmentir, je n'ai jamais t hypocrite. Non, les glises et nous, c'est fini, parce quenous n'y songeons seulement plus, tout a ne servait rien, d'aller y perdre sontemps... Mais a n'empche qu'il y a tout de mme quelque chose au-dessus denous, et alors a soulage, quand quelqu'un a t bon, d'appeler sur lui lesbndictions du Ciel. "Ses larmes dbordrent, coulrent sur ses joues fltries." Ecoute-moi, Madeleine, coute... "La fillette, si ple dans sa chemise de neige, et qui lchait la confiture de satartine d'un petit bout de langue gourmande, avec des yeux de bonheur, leva latte, devint attentive, sans cesser son rgal." Chaque soir, avant de t'endormir dans ton lit, tu joindras tes mains comme a,et tu diras : " Mon Dieu, " faites que M. Saccard soit rcompens de sa bont,qu'il ait de longs jours et qu'il soit heureux. Tu entends, tu me le promets ?- Oui, maman. "Les semaines qui suivirent, Mme Caroline vcut dans un grand trouble moral.Elle n'avait plus sur Saccard d'ides nettes. L'histoire de la naissance et del'abandon de Victor, cette triste Rosalie prise sur une marche d'escalier, siviolemment, qu'elle en tait reste infirme, et les billets signs et impays, et lemalheureux enfant sans pre grandi dans la boue, tout ce pass lamentable luidonnait une nause au coeur. Elle cartait les images de ce pass, de mmequ'elle n'avait pas voulu provoquer les indiscrtions de Maxime certainement, ily avait l des tares anciennes, qui l'effrayaient, dont elle aurait eu trop dechagrin. Puis, c'tait cette femme en pleurs, joignant les mains de sa petite fille,la faisant prier pour cet homme ; c'tait Saccard ador comme le Dieu de bont,et vritablement bon, et ayant rellement sauv des mes, dans cette activitpassionne de brasseur d'affaires, qui se haussait la vertu, lorsque la besognetait belle. Aussi arriva-t-elle ne plus vouloir le juger, en se disant, pour mettreen paix sa conscience de femme savante, ayant trop lu et trop rflchi, qu'il yavait chez lui, comme chez tous les hommes, du pire et du meilleur.Cependant, elle venait d'avoir un rveil sourd de honte la pense qu'elle luiavait appartenu. Cela la stupfiait toujours, elle se tranquillisait en se jurant quec'tait fini que cette surprise d'un moment ne pouvait recommencer. Et troismois s'coulrent, pendant lesquels, deux fois par semaine, elle allait voir Victor; et, un soir, elle se retrouva dans les bras de Saccard, dfinitivement lui,laissant s'tablir des relations rgulires. Que se passait-il donc en elle ? Etait-elle, comme les autres, curieuse ? ces troubles amours de jadis, remus par elle,lui avaient-ils donn le sensuel dsir de savoir ? Ou plutt n'tait-ce pas l'enfantqui tait devenu le lien, le rapprochement fatal entre lui, le pre, et elle, la mrede rencontre et d'adoption ? Oui, il ne devait y avoir eu l qu'une perversionsentimentale. Dans son grand chagrin de femme strile, cela certainement l'avaitattendrie jusqu' la dbcle de sa volont, de s'tre occupe du fils de cet

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    homme, au milieu de si poignantes circonstances. Chaque fois qu'elle lerevoyait, elle se donnait davantage, et une maternit tait au fond de sonabandon. D'ailleurs, elle tait femme de clair bon sens, elle acceptait les faits dela vie, sans s'puiser tacher de s'en expliquer les mille causes complexes. Pourelle, dans ce dvidage du coeur et de la cervelle, dans cette analyse raffine descheveux coups en quatre, il n'y avait qu'une distraction de mondainesinoccupes, sans mnage tenir, sans enfant aimer, des farceusesintellectuelles qui cherchent des excuses leurs chutes, qui masquent de leurscience de l'me les apptits de la chair, communs aux duchesses et aux fillesd'auberge. Elle, d'une rudition trop vaste, qui avait perdu son temps, autrefois, brler de connatre le vaste monde et prendre parti dans les querelles desphilosophes, en tait revenue avec le grand ddain de ces rcrationspsychologiques, qui tendent remplacer le piano et la tapisserie, et dont elledisait en riant qu'elles ont dbauch plus de femmes qu'elles n'en ont corrig.Aussi, les jours o des trous se produisaient en elle, o elle sentait une cassuredans son libre arbitre prfrait-elle avoir le courage d'accepter les faits, aprsl'avoir constat ; et elle comptait sur le travail de la vie pour effacer la tare, pourrparer le mal, de mme que la sve qui monte toujours ferme d'un chne, refaitdu bois et de l'corce. Si elle tait maintenant Saccard sans l'avoir voulu, sanstre certaine qu'elle l'estimait, elle se relevait de cette dchance en ne le jugeantpas indigne d'elle, sduite par ses qualits d'homme d'action, par son nergie vaincre, le croyant bon et utile aux autres. Sa honte premire s'en tait alle,dans ce besoin que l'on a de purifier ses fautes, et rien n'tait en effet plus naturelni plus tranquille que leur liaison : un mnage de raison simplement, lui heureuxde l'avoir l, le soir, quand il ne sortait pas, elle presque maternelle, d'uneaffection calmante, avec sa vive intelligence et sa droiture. Et c'tait vraiment,pour ce forban du pav de Paris, brl et tann dans tous les guets-apensfinanciers, une chance immrite, une rcompense vole comme le reste, qued'avoir lui cette adorable femme, si jeune et si saine trente-six ans, sous laneige de son paisse chevelure blanche, d'un bon sens si brave et d'une sagessesi humaine, dans sa foi la vie, telle qu'elle est, malgr la boue que le torrentemporte.Des mois se passrent, et il faut dire que Mme Caroline trouva Saccard trsnergique et trs prudent, durant tous ces pnibles dbuts de la Banqueuniverselle. Ses soupons de trafics louches, ses craintes qu'il ne les compromitelle et son frre, se dissiprent mme entirement, le voir sans cesse en lutteavec les difficults, se dpensant du matin au soir pour assurer le bonfonctionnement de cette grosse mcanique neuve, dont les rouages grinaient,prs d'clater ; et elle lui en eut de la reconnaissance, elle l'admira.L'Universelle, en effet, ne marchait pas comme il l'avait espr, car elle avaitcontre elle la sourde hostilit de la haute banque de mauvais bruits couraient, desobstacles renaissaient, immobilisant le capital, ne permettant pas les grandestentatives fructueuses. Aussi s'tait-il fait une vertu de cette lenteur d'allures,

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    laquelle on le rduisait, n'avanant que pas pas sur un terrain solide, guettantles fondrires, trop occup viter une chute pour oser se lancer dans leshasards du jeu. Il se rongeait d'impatience, pitinant comme une bte de courserduite un petit trot de promenade ; mais jamais commencements d'une maisonde crdit ne furent plus honorables ni plus corrects ; et la Bourse en causait,tonne.Ce fut de la sorte qu'on atteignit l'poque de la premire assemble gnrale.Elle avait t fixe au 25 avril. Ds le 20, Hamelin dbarqua d'Orient, toutexprs pour la prsider, rappel en hte par Saccard, qui touffait dans la maisontrop troite. Il rapportait, d'ailleurs, d'excellentes nouvelles : les traits taientconclus pour la formation de la Compagnie gnrale des Paquebots runis et,d'autre part, il avait en poche les concessions qui assuraient une socitfranaise l'exploitation des mines d'argent du Carmel ; sans parler de la Banquenationale turque, dont il venait de jeter les bases Constantinople, et qui seraitune vritable succursale de l'Universelle. Quant la grosse question des cheminsde fer de l'Asie Mineure, elle n'tait pas mre, il fallait la rserver ; du reste, ildevait retourner l-bas, pour continuer ses tudes, ds le lendemain del'assemble. Saccard, ravi, eut avec lui une longue conversation, laquelleassistait Mme Caroline, et il leur persuada aisment qu'une augmentation ducapital social tait une ncessit absolue, si l'on voulait faire face cesentreprises. Dj, les forts actionnaires, Daigremont, Huret, Sdille, Kolb,consults avaient approuv cette augmentation ; de sorte qu'en deux jours laproposition put tre tudie et prsente au conseil d'administration, la veillemme de la runion des actionnaires.Ce conseil d'urgence fut solennel, tous les administrateurs y assistrent, dans lasalle grave, verdie par le voisinage des grands arbres de l'htel Beauvilliers.D'ordinaire, il y avait deux conseils par mois : le petit, vers le 15, le plusimportant, celui auquel ne paraissaient que les vrais chefs, les administrateursd'affaires ; et le grand, vers le 30, la runion d'apparat, o tous venaient, lesmuets et les dcoratifs, approuver les travaux prpars d'avance et donner dessignatures. Ce jour-l, le marquis de Bohain, avec sa petite tte aristocratique,arriva un des premiers, apportant avec lui, dans son grand air fatigu,l'approbation de toute la noblesse franaise. Et le vicomte de Robin-Chagot, levice-prsident, homme doux et ladre, avait charge de guetter les administrateursqui n'taient point au courant, les prenait part et leur communiquait d'un motles ordres du directeur, le vrai matre. Chose entendue, tous promettaient d'obir,d'un signe de tte.Enfin, on entra en sance. Hamelin fit connatre au conseil le rapport qu'il devaitlire devant l'assemble gnrale. C'tait le gros travail que Saccard prparaitdepuis longtemps, qu'il venait de rdiger en deux jours, augment des notesapportes par l'ingnieur, et qu'il coutait modestement, d'un air de vif intrt,comme s'il n'en avait pas connu un seul mot. D'abord, le rapport parlait desaffaires faites par la Banque universelle, depuis sa fondation elles n'taient que

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    bonnes, de petites affaires au jour le jour, ralises de la veille au lendemain, lecourant banal des maisons de crdit. Pourtant, d'assez gros bnficess'annonaient sur l'emprunt mexicain, qui venait d'tre lanc le moisd'auparavant, aprs le dpart de l'empereur Maximilien pour Mexico un empruntde gchis et de primes folles, dans lequel Saccard regrettait mortellement den'avoir pu barboter davantage, faute d'argent. Tout cela tait ordinaire, mais ouavait vcu. Pour le premier exercice, qui ne comprenait que trois mois, du 5octobre, date de la fondation, 31 dcembre, l'excdent des bnfices taitseulement de quatre cent et quelques mille francs, ce qui avait permis d'amortird'un quart les frais de premier tablissement, de payer aux actionnaires leur cinqpour cent et de verser dix pour cent au fonds de rserve ; en outre, lesadministrateurs avaient prlev le dix pour cent que leur accordaient les statuts,et il restait une somme d'environ soixante-huit mille francs, qu'on avait porte l'exercice suivant. Seulement, il n'y avait pas eu de dividende. Rien la fois deplus mdiocre ni de plus honorable. C'tait comme pour les cours des actions del'Universelle en Bourse, ils avaient lentement mont de cinq cents six centsfrancs, sans secousse, d'une faon normale, ainsi que les cours des valeurs detoute banque qui se respecte ; et, depuis deux mois, ils demeuraientstationnaires, n'ayant aucune raison de s'lever davantage, dans le petit trainjournalier o semblait s'endormir la maison naissante.Puis, le rapport passait l'avenir, et ici c'tait un brusque largissement, le vastehorizon ouvert de toute une srie de grandes entreprises. Il insistaitparticulirement sur la Compagnie gnrale des Paquebots runis, dontl'Universelle allait avoir mettre les actions : une compagnie au capital decinquante millions, qui monopoliserait tous les transports de la Mditerrane, eto se trouveraient syndiques les deux grandes socits rivales, la Phocenne,pour Constantinople, Smyrne et Trbizonde, par le Pire et les Dardanelles, et laSocit Maritime, pour Alexandrie, par Messine et la Syrie, sans compter desmaisons moindres qui entraient dans le syndicat, les Combarel et Cie, pourl'Algrie et la Tunisie, la veuve Henri Liotard, pour l'Algrie galement, parl'Espagne et le Maroc, enfin les Fraud-Giraud frres, pour l'Italie, Naples et lesvilles de l'Adriatique, par Civita-Vecchia. On conqurait la Mditerrane entire,en faisant une seule compagnie de ces socits et de ces maisons rivales qui setuaient les unes les autres. Grce aux capitaux centraliss, on construirait despaquebots types, d'une vitesse et d'un confort inconnus, on multiplierait lesdparts, on crerait des escales nouvelles, on ferait de l'Orient le faubourg deMarseille ; et quelle importance prendrait la Compagnie, lorsque, le canal deSuez achev, il lui serait permis de crer des services pour les Indes, le Tonkin,la Chine et le Japon ! Jamais affaire ne s'tait prsente, d'une conception pluslarge ni plus sre. Ensuite, viendrait l'appui donn la Banque nationale turque,sur laquelle le rapport fournissait de longs dtails techniques, qui endmontraient l'inbranlable solidit. Et il terminait cet expos des oprationsfutures, en annonant que l'Universelle prenait encore sous son patronage la

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    Socit franaise des mines d'argent du Carmel, fonde au capital de vingt-cinqmillions. Des analyses de chimistes indiquaient, dans les chantillons duminerai, une proportion considrable d'argent. Mais, plus encore que la science,l'antique posie des lieux saints faisait ruisseler cet argent en une pluiemiraculeuse, blouissement divin que Saccard avait mis la fin d'une phrasedont il tait trs content.Enfin, aprs ces promesses d'un avenir glorieux, le rapport concluait l'augmentation du capital. On le doublait, on l'levait de vingt-cinq cinquantemillions. Le systme d'mission adopt tait le plus simple du monde, pour qu'ilentrt aisment dans toutes les cervelles cinquante mille actions nouvellesseraient cres, et on les rserverait titre pour titre aux porteurs des cinquantemille actions primitives ; de faon qu'il n'y aurait pas mme de souscriptionpublique. Seulement, ces actions nouvelles seraient de cinq cent vingt francs,dont une prime de vingt francs, formant au total une somme d'un million, qu'onporterait au fonds de rserve. Il tait juste et prudent de frapper les actionnairesde ce petit impt, puisqu'on les avantageait. D'ailleurs, le quart seul des actionstait exigible, plus la prime.Lorsque Hamelin cessa de lire, il se produisit un brouhaha d'approbation. C'taitparfait, pas une observation faire. Pendant tout le temps qu'avait dur lalecture, Daigremont, trs intress par un examen soigneux de ses ongles, avaitsouri des penses vagues ; et le dput Huret, renvers dans son fauteuil, lesyeux clos, sommeillait demi, se croyant la Chambre ; tandis que Kolb, lebanquier, tranquillement, sans se cacher, s'tait livr un long calcul, sur lesquelques feuilles de papier qu'il avait devant lui, ainsi que chaqueadministrateur. Pourtant, Sdille, toujours anxieux et mfiant, voulut poser unequestion : que deviendraient les actions abandonnes par ceux des actionnairesqui ne voudraient pas user de leur droit ? la socit les garderait-elle soncompte, ce qui tait illicite, puisque la dclaration lgale ne pouvait avoir lieu,chez le notaire, que lorsque le capital tait intgralement souscrit ? et, si elle s'endbarrassait, qui et comment comptait-elle les cder ? Mais, ds les premiersmots du fabricant de soie, le marquis de Bohain, voyant l'impatience de Saccard,lui coupa la parole, en disant, de son grand air noble, que le conseil s'enremettait de ces dtails son prsident et au directeur, tous les deux sicomptents et si dvous. Et il n'y eut plus que des congratulations, la sance futleve au milieu du ravissement de tous.Le lendemain, l'assemble gnrale donna lieu des manifestations vraimenttouchantes. Elle se tint encore dans la salle de la rue Blanche, o un entrepreneurde bals publics avait fait faillite ; et, avant l'arrive du prsident, dans cette salledj pleine, couraient les meilleurs bruits, un surtout qu'on se chuchotait oreille: violemment attaqu par l'opposition grandissante, Rougon, le ministre, le frredu directeur, tait dispos favoriser l'Universelle, si le journal de la socit,L'Esprance , un ancien organe catholique, dfendait le gouvernement. Undput de la gauche venait de lancer le terrible cri " Le 2 dcembre est un crime

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    ! " qui avait retenti d'un bout de la France l'autre, comme un rveil de laconscience publique. Il tait ncessaire de rpondre par de grands actes, laprochaine Exposition universelle dcuplerait le chiffre des affaires, on allaitgagner gros au Mexique et ailleurs, dans le triomphe de l'empire son apoge.Et, parmi un petit groupe d'actionnaires, qu'endoctrinaient Jantrou et Sabatani,on riait beaucoup d'un autre dput qui, lors de la discussion sur l'arme, avaiteu l'extraordinaire fantaisie de proposer d'tablir en France le systme derecrutement de la Prusse. La Chambre s'en tait amuse : fallait-il que la terreurde la Prusse troublt certaines cervelles, la suite de l'affaire du Danemark etsous le coup de la rancune sourde que nous gardait l'Italie, depuis Solferino !Mais le bruit des conversations particulires, le grand murmure de la salle,tomba brusquement, lorsque Hamelin et le bureau parurent. Plus modeste encoreque dans le conseil de surveillance, Saccard s'effaait, perdu au milieu de lafoule ; et il se contenta de donner le signal des applaudissements, approuvant lerapport qui soumettait l'assemble les comptes du premier exercice, revus etaccepts par les commissaires-censeurs, Lavignire et Rousseau, et qui luiproposait de doubler le capital. Elle seule tait comptente pour autoriser cetteaugmentation, qu'elle dcida d'ailleurs d'enthousiasme, absolument grise par lesmillions de la Compagnie gnrale des Paquebots runis et de la Banquenationale turque, reconnaissant la ncessit de mettre le capital en rapport avecl'importance que l'Universelle allait prendre. Quant aux mines d'argent duCarmel, elles furent accueillies par un frmissement religieux. Et, lorsque lesactionnaires se furent spars, en votant des remerciements au prsident, audirecteur et aux administrateurs, tous rvrent du Carmel, de cette miraculeusepluie d'argent, tombant des lieux saints, au milieu d'une gloire.Deux jours aprs, Hamelin et Saccard, accompagns cette fois du vice-prsident,le vicomte de Robin-Chagot, retournrent rue Sainte-Anne, chez matreLelorrain pour dclarer l'augmentation du capital, qu'ils affirmaient avoir tintgralement souscrit. La vrit tait que trois mille actions environ, refusespar les premiers actionnaires qui elles appartenaient de droit, restaient auxmains de la socit, laquelle les passa de nouveau au compte Sabatani, par unjeu d'critures. C'tait l'ancienne irrgularit, aggrave, le systme qui consistait dissimuler dans les caisses de l'Universelle une certaine quantit de ses propresvaleurs, une sorte de rserve de combat, qui lui permettait de spculer, de sejeter en pleine bataille de Bourse, s'il le fallait, pour soutenir les cours, au casd'une coalition de baissiers.D'ailleurs, Hamelin, tout en dsapprouvant cette tactique illgale, avait fini pars'en remettre compltement Saccard, pour les oprations financires ; et il y eutune conversation ce sujet, entre eux et Mme Caroline, relative seulement auxcinq cents actions qu'il les avait forcs de prendre, lors de la premire mission,et que la seconde, naturellement, venait de doubler : mille actions en tout,reprsentant, pour le versement du quart et la prime, une somme de cent trente-cinq mille francs, que le frre et la soeur voulurent absolument payer, un

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    hritage inattendu d'environ trois cent mille francs leur tant tomb d'une tante,morte dix jours aprs son fils unique, tous deux emports par la mme fivre.Saccard les laissa faire, sans s'expliquer lui-mme sur la manire dont ilcomptait librer ses propres actions." Ah ! cet hritage, dit en riant Mme Caroline, c'est la premire chance qui nousarrive... Je crois bien que vous nous portez bonheur. Mon frre avec ses trentemille francs de traitement, ses frais de dplacement considrables, et tout cet orqui tombe sur nous, parce que nous n'en avons plus besoin sans doute... Nousvoil riches. "Elle regardait Saccard, avec sa gratitude de bon coeur, vaincue dsormais,confiante en lui, perdant chaque jour de sa clairvoyance, dans la tendressecroissante qu'il lui inspirait. Puis, emporte tout de mme par sa gaie franchise,elle continua :" N'importe, si je l'avais gagn, cet argent, je vous rponds que je ne le risqueraispas dans vos affaires... Mais une tante que nous avons peine connue, un argentauquel nous n'avions jamais pens, enfin de l'argent trouv par terre, quelquechose qui ne me semble mme pas trs honnte et dont j'ai un peu honte... Vouscomprenez, il ne me tient pas au coeur, je veux bien le perdre.- Justement dit Saccard, plaisantant son tour, il va grossir et vous donner desmimons. Il n'y a rien de tel pour profiter comme l'argent vol.. Avant huit jours,vous verrez, vous verrez la hausse ! "Et, en effet, Hamelin, ayant d retarder son dpart, assista avec surprise unehausse rapide des actions de l'Universelle. A la liquidation de la fin de mai, lecours de sept cents francs fut dpass. Il y avait l l'ordinaire rsultat que produittoute augmentation de capital : c'est le coup classique, la faon de cravacher lesuccs, de donner un temps de galop aux cours, chaque mission nouvelle.Mais il y avait aussi la relle importance des entreprises que la maison allaitlancer ; et de grandes affiches jaunes, colles dans tout Paris, annonant laprochaine exploitation des mines d'argent du Carmel, achevaient de troubler lesttes, y allumaient un commencement de griserie, cette passion qui devait crotreet emporter toute raison. Le terrain tait prpar, le terreau imprial, fait dedbris en fermentation, chauff des apptits exasprs, extrmement favorable une de ces pousses folles de la spculation, qui, toutes les dix quinze annes,obstruent et empoisonnent la Bourse, ne laissant aprs elles que des ruines et dusang. Dj, les socits vreuses naissaient comme des champignons, lesgrandes compagnies poussaient aux aventures financires, une fivre intense dujeu se dclarait, au milieu de la prosprit bruyante du rgne, tout un clat deplaisir et de luxe, dont la prochaine Exposition promettait d'tre la splendeurfinale, la menteuse apothose de ferie. Et, dans le vertige qui frappait la foule,parmi la bousculade des autres belles affaires s'offrant sur le trottoir,l'Universelle enfin se mettait en marche, en puissante machine destine toutaffoler, tout broyer, et que des mains violentes chauffaient sans mesure,jusqu' l'explosion.

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    Lorsque son frre fut reparti pour l'Orient, Mme Caroline se retrouva seule avecSaccard, reprenant leur troite vie d'intimit, presque conjugale. Elle s'enttait s'occuper de sa maison, lui faire raliser des conomies, en intendante fidle,bien que leur fortune tous deux et chang. Et, dans sa paix souriante, sonhumeur toujours gale, elle n'prouvait qu'un trouble, son cas de conscience ausujet de Victor, l'hsitation de savoir si elle devait cacher plus longtemps au prel'existence de son fils. On tait trs mcontent de ce dernier, l'Oeuvre duTravail, qu'il ravageait. Les six mois d'exprience taient couls, allait-elleproduire le petit monstre, avant de l'avoir dcrass de ses vices ? Elle enressentait parfois une vraie souffrance.Un soir, elle fut sur le point de parler. Saccard, que l'installation mesquine del'Universelle dsesprait, venait de dcider le conseil louer le rez-de-chaussede la maison voisine, pour agrandir les bureaux, en attendant qu'il ost proposerla construction de l'htel luxueux de ses rves. De nouveau, il faisait percer desportes de communication, abattre des cloisons, poser encore des guichets. Et,comme elle revenait du boulevard Bineau, dsespre d'une abomination deVictor, qui avait presque mang l'oreille un camarade, elle le pria de monteravec elle, chez eux." Mon ami, j'ai quelque chose vous dire. "Mais, en haut, quand elle le vit, une paule couverte de pltre, enchant d'unenouvelle ide d'agrandissement qu'il venait d'avoir, celle de vitrer aussi la courde la maison voisine, elle n'eut pas le courage de le bouleverser, avec ledplorable secret. Non, elle attendrait encore, il faudrait bien que l'affreuxvaurien se corriget. Elle tait sans force devant la peine des autres." Eh bien, mon ami, c'tait pour cette cour. J'avais eu justement la mme ideque vous. "

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    Chapitre VI

    Les bureaux de L'Esprance , le journal catholique en dtresse que, sur l'offre deJantrou, Saccard avait achet, pour travailler au lancement de l'Universelle, setrouvaient rue Saint-Joseph, dans un vieil htel noir et humide, dont ilsoccupaient le premier tage, au fond de la cour. Un couloir partait del'antichambre, o le gaz brlait ternellement ; et il y avait, gauche, le cabinetde Jantrou, le directeur, puis une pice que Saccard s'tait rserve, tandis ques'alignaient, droite, la salle commune de la rdaction, le cabinet du secrtaire,des cabinets destins aux diffrents services. De l'autre ct du palier, taientinstalles l'administration et la caisse, qu'un couloir intrieur, tournant derrirel'escalier, reliait la rdaction.Ce jour-l, Jordan, en train d'achever une chronique, dans la salle commune, oil s'tait install de bonne heure pour n'tre pas drang, en sortit comme quatreheures sonnaient, et vint trouver Dejoie, le garon de bureau, qui, la flammelarge du gaz, malgr la radieuse journe de juin qu'il faisait dehors, lisaitavidement le bulletin de la Bourse, qu'on apportait et dont il prenait le premierconnaissance." Dites donc, Dejoie, c'est M. Jantrou qui vient d'arriver ?- Oui, monsieur Jordan. "Le jeune homme eut une hsitation, un court malaise qui l'arrta pendantquelques secondes. Dans les commencements difficiles de son heureux mnage,des dettes anciennes taient tombes ; et, malgr sa chance d'avoir trouv cejournal o il plaait des articles, il traversait une atroce gne, d'autant plusqu'une saisie-arrt tait mise sur ses appointements et qu'il avait payer, ce jour-l, un nouveau billet, sous la menace de voir ses quatre meubles vendus. Dj,deux fois, il avait demand vainement une avance au directeur, qui s'taitretranch derrire la saisie-arrt faite entre ses mains.Pourtant, il se dcidait, s'approchait de la porte, lorsque le garon de bureaureprit :" C'est que M. Jantrou n'est pas seul.- Ah !... Avec qui est-il ?- Il est arriv avec M. Saccard, et M. Saccard m'a bien dit de ne laisser entrerque M. Huret, qu'il attend. "Jordan respira, soulag par ce dlai, tant les demandes d'argent lui taientpnibles." C'est bon, je vais finir mon article. Avertissez-moi, quand le directeur seralibre. "Mais, comme il s'en allait, Dejoie le retint, avec un clat de jubilation extrme." Vous savez que l'Universelle a fait 750. "

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    D'un geste, le jeune homme dit qu'il s'en moquait bien, et il rentra dans la sallede rdaction.Presque chaque jour, Saccard montait ainsi au journal, aprs la Bourse, etsouvent mme il donnait des rendez-vous dans la pice qu'il s'tait rserve,traitant l des affaires spciales et mystrieuses. Jantrou du reste, bienqu'officiellement il ne ft que directeur de L'Esprance , o il crivait desarticles politiques d'une littrature universitaire soigne et fleurie, que sesadversaires eux-mmes reconnaissaient " du plus pur atticisme " , tait son agentsecret, l'ouvrier complaisant des besognes dlicates. Et, entre autres choses,c'tait lui qui venait d'organiser toute une vaste publicit autour de l'Universelle.Parmi les petites feuilles financires qui pullulaient, il en avait choisi et achetune dizaine. Les meilleures appartenaient de louches maisons de banque, dontla tactique, trs simple, consistait les publier et les donner pour deux ou troisfrancs par an, somme qui ne reprsentait mme pas le prix de l'affranchissement; et elles se rattrapaient d'autre part, trafiquant sur l'argent et les titres des clientsque leur amenait le journal. Sous le prtexte de publier les cours de la Bourse,les numros sortis des valeurs lots, tous les renseignements techniques, utilesaux petits rentiers, peu peu des rclames se glissaient, en forme derecommandations et de conseils, d'abord modestes, raisonnables, bientt sansmesure, d'une impudence tranquille, soufflant la ruine parmi les abonnscrdules. Dans le tas, au milieu des deux ou trois cents publications quiravageaient ainsi Paris et la France, son flair venait d'tre de choisir celles quin'avaient pas trop menti encore ; qui n'taient point trop dconsidres. Mais lagrosse affaire qu'il mditait, c'tait d'acheter une d'elles, La Cote financire , quiavait dj douze ans de probit absolue ; seulement, a menaait d'tre trs cher,une probit pareille ; et il attendait que l'Universelle ft plus riche et se trouvtdans une de ces situations o un dernier coup de trompette dtermine lessonneries assourdissantes du triomphe. Son effort, d'ailleurs, ne s'tait pas born grouper un bataillon docile de ces feuilles spciales, clbrant dans chaquenumro la beaut des oprations de Saccard ; il traitait aussi forfait avec lesgrands journaux politiques et littraires, y entretenait un courant de notesaimables, d'articles louangeurs, tant la ligne, s'assurait de leur concours par descadeaux de titres, lors des missions nouvelles. Sans parler de la campagnequotidienne mene sous ses ordres, par L'Esprance , non point une campagnebrutale, violemment approbative, mais des explications, de la discussion mme,une faon lente de s'emparer du public et de l'trangler, correctement.Ce jour-l, c'tait pour causer du journal que Saccard s'enfermait avec Jantrou. Ilavait trouv, dans le numro du matin, un article d'Huret d'un loge si outr surun discours de Rougon, prononc la veille la Chambre, qu'il tait entr dansune violente colre, et qu'il attendait le dput, pour s'en expliquer avec lui. Est-ce qu'on le croyait la solde de son frre ? est-ce qu'on le payait pour qu'illaisst compromettre la ligne du journal par une approbation sans rserve desmoindres actes du ministre ? Lorsqu'il l'entendit parler de la ligne du journal,

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    Jantrou eut un muet sourire. D'ailleurs, il l'coutait, trs calme, en s'examinantles ongles, du moment que l'orage ne menaait pas de crever sur ses paules.Lui, avec son cynisme de lettr dsabus, avait le plus parfait ddain pour lalittrature, pour la une et la deux, comme il disait en dsignant les pages dujournal o paraissaient les articles, mme les siens ; et il ne commenait s'mouvoir qu'aux annonces. Maintenant, il tait tout flambant neuf, serr dansune lgante redingote, la boutonnire fleurie d'une rosette panache de couleursvives, portant l't, sur le bras, un mince pardessus de nuance claire, enfoncl'hiver dans une fourrure de cent louis, soignant surtout sa coiffure, des chapeauxirrprochables, d'un luisant de glace. Avec cela, il gardait des trous dans sonlgance, la vague impression d'une malpropret persistant en dessous,l'ancienne crasse du professeur dclass, tomb du lyce de Bordeaux laBourse de Paris, la peau pntre et teinte des salets immondes qu'il y avaitessuyes pendant dix ans ; de mme que, dans l'arrogante assurance de sanouvelle fortune, il avait de basses humilits, s'effaant, pris de la peur brusquede quelque coup de pied au derrire, ainsi qu'autrefois. Il gagnait cent millefrancs par an, en mangeait le double, on ne savait quoi, car il n'affichait pas dematresse, tenaill sans doute par quelque ignoble vice, la cause secrte quil'avait fait chasser de l'Universit. L'absinthe, du reste, le dvorait peu peu,depuis ses jours de misre, continuant son oeuvre, des infmes cafs de jadis aucercle luxueux d'aujourd'hui, fauchant ses derniers cheveux, plombant son crneet sa face, dont sa barbe noire en ventail demeurait l'unique gloire, une barbe debel homme qui faisait illusion encore. Et Saccard, ayant de nouveau invoqu laligne du journal, il l'avait arrt d'un geste, de l'air fatigu d'un homme qui,n'aimant point perdre son temps en passion inutile, se dcidait lui parlerd'affaires srieuses, puisque Huret se faisait attendre.Depuis quelque temps, Jantrou nourrissait des ides neuves de publicit. Ilsongeait d'abord crire une brochure, une vingtaine de pages sur les grandesentreprises que lanait l'Universelle, mais en leur donnant l'intrt d'un petitroman, dramatis en un style familier ; et il voulait inonder la province de cettebrochure, qu'on distribuerait pour rien, au fond des campagnes les plus recules.Ensuite, il projetait de crer une agence qui rdigerait et ferait autographier unbulletin de la Bourse, pour l'envoyer une centaine des meilleurs journaux desdpartements : on leur ferait cadeau de ce bulletin, ou ils le paieraient un prixdrisoire, et l'on aurait bientt ainsi dans les mains une arme puissante, une forceavec laquelle toutes les maisons de banque rivales seraient obliges de compter.Connaissant Saccard, il lui soufflait ainsi ses ides, jusqu' ce que ce dernier lesadoptt, les fit siennes, les largt au point de les recrer rellement. Les minutess'coulaient, tous deux en taient venus rgler l'emploi des fonds de lapublicit pour le trimestre, les subventions payer aux grands journaux, leterrible bulletinier d'une maison adverse dont il fallait acheter le silence, une part prendre dans la mise aux enchres de la quatrime page d'une trs anciennefeuille, trs respecte. Et, de leur prodigalit, de tout cet argent qu'ils jetaient de

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    la sorte en vacarme, aux quatre coins du ciel, se dgageait surtout leur ddainimmense du public, le mpris de leur intelligence d'hommes d'affaires pour lanoire ignorance du troupeau, prt croire tous les contes, tellement ferm auxoprations compliques de la Bourse, que les raccrochages les plus hontsallumaient les passants et faisaient pleuvoir les millions.Comme Jordan cherchait encore cinquante lignes pour arriver ses deuxcolonnes, il fut drang par Dejoie, qui l'appelait." Ah ! dit-il, M. Jantrou est seul ?- Non, monsieur Jordan, pas encore... C'est votre dame qui est l et qui vousdemande. "Trs inquiet, Jordan se prcipita. Depuis quelques mois, depuis que la Mchainavait enfin dcouvert qu'il crivait sous son nom dans L'Esprance , il taittraqu par Busch, pour les six billets de cinquante francs, signs autrefois untailleur. La somme de trois cents francs que reprsentaient les billets, il l'auraitencore paye ; mais ce qui l'exasprait, c'tait l'normit des frais, ce total desept cent trente francs quinze centimes, auquel tait monte la dette. Pourtant, ilavait pris un arrangement, s'tait engag donner cent francs par mois ; et,comme il ne le pouvait pas, son jeune mnage ayant des besoins plus pressants,chaque mois les frais montaient davantage, les ennuis recommenaient,intolrables. En ce moment, il en tait de nouveau une crise aigu." Quoi donc ? " demanda-t-il sa femme, qu'il trouva dans l'antichambre.Mais elle n'eut pas le temps de rpondre, la porte du cabinet du directeurs'ouvrait violemment, et Saccard paraissait, criant :" Ah ! a, la fin ! Dejoie, et M. Huret ? "Interloqu, le garon de bureau bgaya." Dame ! monsieur, il n'est pas l, je ne peux pas le faire venir plus vite, moi. "La porte fut referme avec un juron, et Jordan, qui avait emmen sa femme dansun des cabinets voisins, put l'interroger l'aise." Quoi donc ? chrie. "Marcelle, si gaie et si brave d'habitude, dont la petite personne grasse et brune,le clair visage aux yeux rieurs, la bouche saine, exprimait le bonheur, mmedans les heures difficiles, semblait compltement bouleverse." Oh ! Paul, si tu savais, il est venu un homme, oh ! un vilain homme affreux,qui sentait mauvais et qui avait bu, je crois... Alors, il m'a dit que c'tait fini, quela vente de nos meubles tait pour demain... Et il avait une affiche qu'il voulaitabsolument coller en bas, la porte...- Mais c'est impossible ! cria Jordan. Je n'ai rien reu, il y a d'autres formalits.- Ah ! oui, tu t'y connais encore moins que moi. Quand il vient des papiers, tu neles lis seulement pas... Alors, pour qu'il ne collt pas l'affiche, je lui ai donndeux francs, et j'ai couru, et j'ai voulu te prvenir tout de suite. "Ils se dsesprrent. Leur pauvre petit mnage de l'avenue de Clichy, ces quatremeubles d'acajou et de reps bleu qu'ils avaient pays si difficilement tant parmois, dont ils taient si fiers, bien qu'ils en riaient parfois, le trouvant d'un got

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    bourgeois abominable ! Ils l'aimaient, parce qu'il avait fait partie de leurbonheur, ds la nuit des noces, dans ces deux troites pices, si ensoleilles, siouvertes l'espace, l-bas, jusqu'au mont Valrien ; et lui qui avait plant tant declous, et elle qui s'tait ingnie draper de l'andrinople, pour donner aulogement un air artiste ! Etait-ce possible qu'on allait leur vendre tout a, qu'onles chasserait de ce coin gentil, o mme la misre leur tait dlicieuse ?" Ecoute, dit-il, je comptais demander une avance, je vais faire ce que je pourrai,mais je n'ai pas beaucoup d'espoir. "Alors, hsitante, elle lui confia son ide." Moi, voici quoi j'avais song... Oh ! je ne l'aurais pas fait sans que tu veuillesbien ; et la preuve, c'est que je suis venue pour en causer avec toi... Oui, j'aienvie de m'adresser mes parents. "Vivement, il refusa." Non, non, jamais ! Tu sais que je ne veux rien leur devoir. "Certes, les Maugendre restaient trs convenables. Mais il gardait sur le coeurleur attitude refroidie, lorsque, aprs le suicide de son pre, dans l'croulementde sa fortune, ils n'avaient consenti au mariage depuis longtemps projet de leurfille, que sur la volont formelle de cette dernire, et en prenant contre lui desprcautions blessantes, entre autres celle de ne pas donner un sou, convaincusqu'un garon qui crivait dans les journaux devait tout manger. Plus tard, leurfille hriterait. Et tous deux, elle autant que lui d'ailleurs, avaient mis jusque-lune coquetterie crever de faim, sans rien demander aux parents, en dehors durepas qu'ils faisaient chez eux, une fois par semaine, le dimanche soir." Je t'assure, reprit-elle, c'est ridicule, notre rserve. Puisqu'ils n'ont que moid'enfant, puisque tout doit me revenir un jour !... Mon pre rpte qui veutl'entendre qu'il a gagn quinze mille francs de rentes, dans son commerce debches, la Villette ; et, en plus, il y a leur petit htel, avec ce beau jardin, o ilsse sont retirs... C'est stupide de nous faire tant de peine, lorsqu'ils regorgent detout. Ils n'ont jamais t mchants, au fond. Je te dis que je vais aller les voir ! "Elle avait une bravoure souriante, l'air dcid, trs pratique dans son dsir derendre heureux son cher mari, qui travaillait tant, sans avoir trouv encore, chezla critique et dans le public, autre chose que beaucoup d'indiffrence et quelquesgifles. Ah ! l'argent, elle aurait voulu en avoir des baquets pour les lui apporter,et il aurait t bien bte de faire le dlicat, puisqu'elle l'aimait et qu'elle lui devaittout. C'tait son conte de fes, sa Cendrillon elle : les trsors de sa royalefamille, qu'elle mettait, de ses petites mains, aux pieds de son prince ruin, pourl'aider dans sa marche vers la gloire, la conqute du monde." Voyons, dit-elle gaiement, en l'embrassant, il faut bien que je te serve quelque chose, tu ne peux pas avoir toute la peine. "Il cda, il fut convenu qu'elle allait tout de suite remonter aux Batignolles, rueLegendre, o ses parents demeuraient, et qu'elle reviendrait apporter l'argent,afin qu'il pt encore essayer de payer, le soir mme. Et, comme ill'accompagnait jusqu'au palier, aussi mu que si elle tait partie pour un grand

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    danger, ils durent s'effacer et laisser passer Huret, qui arrivait enfin. Quand ilretourna finir sa chronique dans la salle de rdaction, il entendit un violent fracasde voix sortir du cabinet de Jantrou.Saccard, puissant cette heure, redevenu le matre, voulait tre obi, sachantqu'il les tenait tous par l'espoir du gain et la terreur de la perte, dans la partie decolossale fortune qu'il jouait avec eux." Ah ! vous voil donc, cria-t-il en apercevant Huret Est-ce que c'est pour offrirau grand homme votre article encadr, que vous vous tes attard la Chambre?... J'en ai assez, vous savez, des coups d'encensoir dont vous lui cassez lafigure, et je vous ai attendu pour vous dire que c'est fini, qu'il faudra, l'avenir,nous donner autre chose. "Interloqu, Huret regarda Jantrou. Mais celui-ci, bien dcid ne pas s'attirerdes ennuis en le secourant, s'tait mis passer les doigts dans sa belle barbe, lesyeux perdus." Comment, autre chose ? finit par rpondre le dput, mais je vous donne ceque vous m'avez demand !... Quand vous avez pris L'Esprance , cette feuilleavance du catholicisme et de la royaut, qui menait une si rude campagnecontre Rougon, c'est vous qui m'avez pri d'crire une srie d'articles logieux,pour montrer votre frre que vous n'entendiez pas lui tre hostile, et pour bienindiquer ainsi la nouvelle ligne du journal.- La ligne du journal, prcisment, reprit Saccard avec plus de violence, c'est laligne du journal que je vous accuse de compromettre... Est-ce que vous croyezque je veux m'infoder mon frre ? Certes, je n'ai jamais marchand monadmiration et mon affection reconnaissantes l'empereur, je n'oublie pas ce quenous lui devons tous, ce que je lui dois, moi, en particulier. Seulement, ce n'estpas attaquer l'empire, c'est faire au contraire son devoir de sujet fidle, que designaler les fautes commises... La voil, la ligne du journal dvouement ladynastie, mais indpendance entire l'gard des ministres, des personnalitsambitieuses qui s'agitent et qui se disputent la faveur des Tuileries ! "Et il se livra un examen de la situation politique, pour prouver que l'empereurtait mal conseill. Il accusait Rougon de n'avoir plus son nergie autoritaire, safoi de jadis au pouvoir absolu, de pactiser enfin avec les ides librales, dansl'unique but de garder son portefeuille. Lui, se tapait du poing contre la poitrine,en se disant immuable, bonapartiste de la premire heure, croyant du coupd'Etat, convaincu que le salut de la France tait, aujourd'hui comme autrefois,dans le gnie et la force d'un seul. Oui, plutt que d'aider l'volution de sonfrre, plutt que de laisser l'empereur se suicider par de nouvelles concessions, ilrallierait les intransigeants de la dictature, il ferait cause commune avec lescatholiques, pour enrayer la chute rapide qu'il prvoyait. Et que Rougon pritgarde, car L'Esprance pouvait reprendre sa campagne en faveur de Rome !Huret et Jantrou l'coutaient, stupfaits de sa colre, n'ayant jamais souponnen lui des convictions politiques si ardentes. Le premier s'avisa de vouloirdfendre les derniers actes du gouvernement.

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    " Dame ! mon cher, si l'empire va la libert, c'est que toute la France est l quipousse ferme... L'empereur est entran, Rougon se trouve bien oblig de lesuivre. "Mais Saccard, dj, sautait d'autres griefs, sans se soucier de mettre quelquelogique dans ses attaques." Et, tenez ! c'est comme notre situation extrieure, eh bien, elle est dplorable...Depuis le trait de Villafranca, aprs Solferino, l'Italie nous garde rancune de nepas tre alls jusqu'au bout de la campagne et de ne pas lui avoir donn laVntie ; si bien que la voici allie avec la Prusse, dans la certitude que celle-cil'aidera battre l'Autriche... Lorsque la guerre clatera, vous allez voir labagarre, et quel ennui sera le ntre ; d'autant plus que nous avons eu grand tortde laisser Bismarck et le roi Guillaume s'emparer des duchs, dans l'affaire duDanemark, au mpris d'un trait que la France avait sign c'est un soufflet, il n'ya pas dire, nous n'avons plus qu' tendre l'autre joue... Ah ! la guerre, elle estcertaine, vous vous rappelez la baisse du mois dernier sur les fonds franais etitaliens, quand on a cru une intervention possible de notre part dans les affairesd'Allemagne. Avant quinze jours peut-tre, l'Europe sera en feu. "De plus en plus surpris, Huret se passionna, contre son habitude." Vous parlez comme les journaux de l'opposition, vous ne voulez pourtant pasque L'Esprance embote le pas derrire Le Sicle et les autres... Il ne vous resteplus qu' insinuer, l'exemple de ces feuilles, que, si l'empereur s'est laisshumilier, dans l'affaire des duchs, et s'il permet la Prusse de grandirimpunment, c'est qu'il a immobilis tout un corps d'arme, pendant de longsmois, au Mexique. Voyons, soyez de bonne foi, c'est fini, le Mexique, nostroupes reviennent... Et puis, je ne vous comprends pas, mon cher, si vousvoulez garder Rome au pape, pourquoi avez-vous l'air de blmer la paix htivede Villafranca ? La Vntie l'Italie, mais c'est les Italiens Rome avant deuxans, vous le savez comme moi ; et Rougon le sait aussi, bien qu'il jure lecontraire, la tribune...- Ah ! vous voyez que c'est un fourbe ! cria superbement Saccard. Jamais on netouchera au pape, entendez-vous ! sans que la France catholique entire se lvepour le dfendre... Nous lui porterions notre argent, oui ! tout l'argent del'Universelle ! J'ai mon projet, notre affaire est l, et vraiment, force dem'exasprer, vous me feriez dire des choses que je ne veux pas dire encore ! "Jantrou, trs intress, avait brusquement dress l'oreille, commenant comprendre, tchant de faire son profit d'une parole surprise au passage." Enfin, reprit Huret, je dsire savoir quoi m'en tenir, moi, cause de mesarticles, et il s'agit de nous entendre... Voulez-vous qu'on intervienne, voulez-vous qu'on n'intervienne pas ? si nous sommes pour le principe des nationalits,de quel droit irions-nous nous mler des affaires de l'Italie et de l'Allemagne ?...Voulez-vous que nous fassions une campagne contre Bismarck ? oui ! au nomde nos frontires menaces... "Mais Saccard, hors de lui, debout, clata.

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    " Ce que je veux, c'est que Rougon ne se fiche pas moi davantage !... Comment !aprs tout ce que j'ai fait ! J'achte un journal, le pire de ses ennemis, j'en fais unorgane dvou sa politique, je vous laisse pendant des mois y chanter seslouanges. Et jamais ce bougre-l ne nous donnerait un coup d'paule, j'en suisencore attendre un service de sa part ! "Timidement, le dput fit remarquer que, l-bas, en Orient, l'appui du ministreavait singulirement aid l'ingnieur Hamelin, en lui ouvrant toutes les portes,en exerant une pression sur certains personnages." Laissez-moi donc tranquille ! Il n'a pas pu faire autrement... Mais est-ce qu'ilm'a jamais averti, la veille d'une hausse ou d'une baisse, lui qui est si bien placpour tout savoir ? Souvenez-vous ! vingt fois je vous ai charg de le sonder,vous qui le voyez tous les jours, et vous en tes encore m'apporter un vrairenseignement utile... Ce ne serait pourtant pas si grave, un simple mot que vousme rpteriez.- Sans doute, mais il n'aime pas a, il dit que ce sont des tripotages dont on serepent toujours.- Allons donc ! est-ce qu'il a de ces scrupules avec Gundermann ! Il fait del'honntet avec moi, et il renseigne Gundermann.- Oh ! Gundermann, sans doute ! Ils ont tous besoin de Gundermann, ils nepourraient pas faire un emprunt sans lui. "Du coup, Saccard triompha violemment, tapant dans ses mains." Nous y voil donc, vous avouez ! L'empire est vendu aux juifs, aux sales juifs.Tout notre argent est condamn tomber entre leurs pattes crochues.L'Universelle n'a plus qu' crouler devant leur toute-puissance. "Et il exhala sa haine hrditaire, il reprit ses accusations contre cette race detrafiquants et d'usuriers, en marche depuis des sicles travers les peuples, dontils sucent le sang, comme les parasites de la teigne et de la gale, allant quandmme, sous les crachats et les coups, la conqute certaine du monde, qu'ilspossderont un jour par la force invincible de l'or. Et il s'acharnait surtout contreGundermann, cdant sa rancune ancienne, au dsir irralisable et enrag del'abattre, malgr le pressentiment que celui-l tait la borne o il s'craserait, s'ilentrait jamais en lutte. Ah ! ce Gundermann ! un Prussien l'intrieur, bien qu'ilft n en France ! car il faisait videmment des voeux pour la Prusse, il l'auraitvolontiers soutenue de son argent, peut-tre mme la soutenait-il en secret !N'avait-il pas os dire, un soir, dans un salon, que, si jamais une guerre clataitentre la Prusse et la France, cette dernire serait vaincue !" J'en ai assez, comprenez-vous, Huret ! et mettez-vous bien a dans la tte c'estque, si mon frre ne me sert rien, j'entends ne lui servir rien non plus...Quand vous m'aurez apport de sa part une bonne parole, je veux dire unrenseignement que nous puissions utiliser, je vous laisserai reprendre vosdithyrambes en sa faveur. Est-ce clair ? "C'tait trop clair. Jantrou, qui retrouvait son Saccard, sous le thoricienpolitique, s'tait remis peigner sa barbe du bout de ses doigts. Mais Huret,

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    bouscul dans sa finasserie prudente de paysan normand, paraissait fort ennuy,car il avait plac sa fortune sur les deux frres, et il aurait bien voulu ne sefcher ni avec l'un ni avec l'autre." Vous avez raison, murmura-t-il, mettons une sourdine, d'autant plus qu'il fautvoir venir l'vnement. Et je vous promets de tout faire pour obtenir lesconfidences du grand homme. A la premire nouvelle qu'il m'apprend, je sautedans un fiacre et je vous l'apporte. "Dj, ayant jou son rle, Saccard plaisantait." C'est pour vous tous que je travaille, mes bons amis... Moi, j'ai toujours truin et j'ai toujours mang un million par an. "Et, revenant la publicit :" Ah ! dites donc, Jantrou, vous devriez bien gayer un peu votre bulletin de laBourse... Oui, vous savez des mots pour rire, des calembours. Le public aime a,rien ne l'aide comme l'esprit avaler les choses... N'est-ce pas ? des calembours! "Ce fut le tour du directeur d'tre contrari. Il se piquait de distinction littraire.Mais il dut promettre. Et, comme il inventa une histoire, des femmes trs bienqui lui avaient offert de se faire tatouer des annonces aux endroits les plusdlicats de leur personne, les trois hommes, riant trs fort, redevinrent lesmeilleurs amis du monde.Cependant, Jordan avait enfin termin sa chronique, et l'impatience le prenait devoir revenir sa femme. Des rdacteurs arrivaient, il causa, puis retourna dansl'antichambre. Et, l, il tait rest un peu scandalis, de surprendre Dejoie,l'oreille colle contre la porte du directeur, en train d'couter, tandis que sa filleNathalie faisait le guet." N'entrez pas, balbutia le garon de bureau, M. Saccard est toujours l... Jecroyais qu'on m'avait appel... "La vrit tait que, mordu d'un pre dsir de gain, depuis qu'il avait achet huitactions entirement libres de l'Universelle, avec les quatre mille francsd'conomies laisses par sa femme, il ne vivait plus que pour l'motion joyeusede voir monter ces actions ; et, genoux devant Saccard, recueillant sesmoindres mots, comme des paroles d'oracle, il ne pouvait rsister, quand il lesavait l, au besoin de connatre le fond de ses penses, ce que disait le dieu dansle secret du sanctuaire. D'ailleurs, cela tait encore dgag de tout gosme, il nesongeait qu' sa fille, il venait de s'exalter en calculant que ses huit actions, aucours de sept cent cinquante francs, lui donnaient dj un gain de douze centsfrancs ce qui, joint au capital, lui faisait cinq mille deux cents francs. Plus quecent francs de hausse, et il avait les six mille francs rvs, la dot que lecartonnier exigeait pour laisser son fils pouser la petite. A cette ide, son coeurse fondait, il regardait avec des larmes cette enfant qu'il avait leve, dont il taitla vraie mre, dans le petit mnage si heureux qu'ils menaient ensemble, depuisle retour de nourrice.

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    Mais il continua, trs troubl, lchant des paroles quelconques, pour cacher sonindiscrtion." Nathalie, qui est monte me dire un petit bonjour, vient de rencontrer votredame, monsieur Jordan.- Oui, expliqua la jeune fille, elle tournait dans la rue Feydeau. Oh ! elle courait! "Son pre la laissait sortir sa guise, certain d'elle, disait-il. Et il avait raison decompter sur sa bonne conduite, car elle tait trop froide au fond, trop rsolue faire elle-mme son bonheur, pour compromettre par une sottise le mariage silonguement prpar. Avec sa taille mince, ses grands yeux dans son joli visageple, elle s'aimait, d'une goste obstination, l'air souriant.Jordan, surpris, ne comprenant pas, s'cria :" Comment, dans la rue Feydeau ? "Et il n'eut pas le temps de questionner davantage, car Marcelle entra, essouffle.Tout de suite, il l'emmena dans le cabinet voisin, y trouva le rdacteur destribunaux, dut se contenter de s'asseoir avec elle sur une banquette, au fond ducouloir." Eh bien ?- Eh bien, mon chri, c'est fait, mais a n'a pas t sans peine. "Dans son contentement, il voyait qu'elle avait le coeur gros ; et elle lui dit tout,d'une voix basse et rapide, car elle avait beau se promettre de lui cachercertaines choses ; elle ne pouvait avoir de secrets.Depuis quelque temps, les Maugendre changeaient l'gard de leur fille. Elle lestrouvait moins tendres, proccups, lentement envahis d'une passion nouvelle, lejeu. C'tait la commune histoire le pre, un gros homme calme et chauve, favoris blancs, la mre, sche, active, ayant gagn sa part de la fortune, tousdeux vivant trop grassement dans leur maison, de leurs quinze mille francs derentes, s'ennuyant ne plus rien faire. Lui, n'avait eu, ds lors, d'autre distractionque de toucher son argent. A cette poque, il tonnait contre toute spculation, ilhaussait les paules de colre et de piti, en parlant des pauvres imbciles qui sefont dpouiller, dans un tas de voleries aussi sottes que malpropres. Mais, versce temps-l, une somme importante lui tant rentre, il avait eu l'ide del'employer en reports : a, ce n'tait pas de la spculation, c'tait un simpleplacement ; seulement, partir de ce jour, il avait pris l'habitude, aprs sonpremier djeuner, de lire avec soin, dans son journal, la cote de la Bourse, poursuivre les cours. Et le mal tait parti de l, la fivre l'avait brl peu peu, voirla danse des valeurs, vivre dans cet air empoisonn du jeu, l'imaginationhante de millions conquis en une heure, lui qui avait mis trente annes gagnerquelques centaines de mille francs. Il ne pouvait s'empcher d'en entretenir safemme, pendant chacun de leurs repas quels coups il aurait faits, s'il n'avait pasjur de ne jamais jouer ! et il expliquait l'opration, il manoeuvrait ses fondsavec la savante tactique d'un gnral en chambre, il finissait toujours par battretriomphalement les parties adverses imaginaires, car il se piquait d'tre devenu

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    de premire force dans les questions de primes et de reports. Sa femme, inquite,lui dclarait qu'elle aimerait mieux se noyer tout de suite, plutt que de lui voirhasarder un sou ; mais il la rassurait, pour qui le prenait-elle ? Jamais de la vie !Pourtant, une occasion s'tait prsente, tous deux, depuis longtemps, avaient lafolle envie de faire construire dans leur jardin, une petite serre de cinq ou sixmille francs ; si bien qu'un soir, les mains tremblantes d'une motion dlicieuse,il avait pos, sur la table ouvrage de sa femme, les six billets, en disant qu'ilvenait de gagner a la Bourse : un coup dont il tait sr, une dbauche qu'ilpromettait bien de ne pas recommencer, qu'il avait risque uniquement causede la serre. Elle, partage entre la colre et le saisissement de sa joie, n'avaitpoint os le gronder. Le mois suivant, il se lanait dans une opration primes,en lui expliquant qu'il ne craignait rien, du moment o il limitait sa perte. Puis,que diable ! dans le tas, il y avait tout de mme de bonnes affaires, il aurait tbien sot de laisser le voisin en profiter. Et, fatalement, il s'tait mis jouer terme, petitement d'abord, s'enhardissant peu peu, tandis qu'elle, toujoursagite par ses angoisses de bonne mnagre, les yeux en flammes pourtant aumoindre gain, continuait lui prdire qu'il mourrait sur la paille.Mais, surtout, le capitaine Chave, le frre de Mme Maugendre, blmait sonbeau-frre. Lui qui ne pouvait se suffire avec les dix-huit cents francs de saretraite, jouait bien la Bourse ; seulement, il tait le malin des malins. Il allaitl comme un employ va son bureau, n'oprant que sur le comptant, ravi quandil emportait sa pice de vingt francs le soir : des oprations quotidiennes, faites coup sr, d'une modestie telle, qu'elles chappaient aux catastrophes. Sa soeurlui avait offert une chambre chez elle, dans la maison trop vaste, depuis queMarcelle tait marie ; mais il avait refus, tenant tre libre, ayant des vices,occupant une seule pice, au fond d'un jardin de la rue Nollet, ocontinuellement se glissaient des jupes. Ses gains devaient passer en bonbons eten gteaux pour ses petites amies. Toujours il avait mis en garde Maugendre, luirptant de ne pas jouer, de faire la vie plutt ; et, quand ce dernier lui criait : "Mais vous ? " il avait un geste nergique : oh ! lui, c'tait diffrent, il n'avait pasquinze mille francs de rente, sans a ! S'il jouait, la faute en tait cette salet degouvernement qui marchandait aux vieux braves la joie de leur vieillesse. Songrand argument contre le jeu tait que, mathmatiquement, le joueur devaittoujours perdre : s'il gagne, il a dduire le courtage et le droit de timbre ; s'ilperd, il a en plus payer les mmes droits ; de sorte que, mme en admettantqu'il gagne aussi souvent qu'il perd, il sort encore de sa poche le timbre et lecourtage. Annuellement, la Bourse de Paris, ces droits produisent l'normetotal de quatre-vingts millions. Et il brandissait ce chiffre, quatre-vingts millionsque ramassent l'Etat, les coulissiers et les agents de change. Sur la banquette, aufond du corridor, Marcelle confessait son mari une partie de cette histoire." Mon chri, il faut dire que je suis mal tombe. Maman faisait une querelle papa, cause d'une perte qu'il a prouve la Bourse... Oui, il parait qu'il n'ensort plus. a m'a l'air si drle, lui qui autrefois n'admettait que le travail... Enfin,

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    ils se disputaient, et il y avait l un journal, La Cote financire , que maman luiagitait sous le nez, en lui criant qu'il n'y entendait rien, qu'elle avait bien prvu labaisse, elle. Alors, il est all chercher autre journal, justement L'Esprance , et ila voulu lui montrer l'article o il avait pris son renseignement... Imagine-toi,c'est plein de journaux chez eux, ils sont fourrs l-dedans du matin au soir, et jecrois, Dieu me pardonne ! que maman commence jouer, elle aussi malgr sonair furieux. "Jordan ne put s'empcher de rire, tellement elle tait amusante, dans son chagrin mimer la scne." Bref, je leur ai dit notre gne, je les ai pris de nous prter deux cents francs,pour arrter les poursuites. Et si tu les avais entendus alors se rcrier : deux centsfrancs, lorsqu'ils en perdaient deux mille la Bourse ! Est-ce que je me moquaisd'eux ? est-ce que je voulais les ruiner ?... Jamais je ne les ai vus comme a. Euxqui taient si gentils pour moi, qui auraient tout dpens pour me faire descadeaux ! Il faut vraiment qu'ils deviennent fous, car a n'a pas de bon sens de segter ainsi la vie, lorsqu'ils sont si heureux dans leur belle maison, sans untracas, n'ayant plus qu' manger l'aise la fortune si durement gagne.- J'espre bien que tu n'as pas insist, dit Jordan.- Mais si, j'ai insist, et alors ils sont tombs sur toi... Tu vois que je te dis tout,je m'tais tant promis de garder a pour moi, et puis a m'a chapp.. Ils m'ontrpt qu'ils l'avaient bien prvu, que ce n'est pas un mtier d'crire dans lesjournaux, que nous finirions l'hpital... Enfin, comme je me mettais en colre mon tour, j'allais partir, lorsque le capitaine est arriv. Tu sais qu'il m'a toujoursadore, l'onde Chave. Et, devant lui, ils sont devenus raisonnables, d'autant plusqu'il triomphait, qu'il demandait papa s'il allait continuer se faire voler...Maman m'a prise l'cart, m'a gliss cinquante francs dans la main, en me disantqu'avec a nous obtiendrions quelques jours, le temps de nous retourner.- Cinquante francs ! une aumne ! et tu les as accepts ? "Marcelle lui avait tendrement saisi les mains, le calmant de toute sa tranquilleraison." Voyons, ne te fche pas... Oui, je les ai accepts. Et j'ai si bien compris quejamais tu n'oserais les porter l'huissier, que j'y suis alle tout de suite moi-mme, chez cet huissier, tu sais, rue Cadet. Mais figure-toi qu'il a refus de lesprendre, en m'expliquant qu'il avait des ordres formels de M. Busch, et que M.Busch seul pouvait arrter les poursuites... Oh ! Ce Busch ! Je ne hais personne,mais ce qu'il m'exaspre et me dgote, celui-l ! a ne fait rien, j'ai couru chezlui, rue Feydeau, et il a bien fallu qu'il se contentt des cinquante francs et voil! nous en avons pour quinze jours ne pas tre tourments. "Une grosse motion avait contract le visage de Jordan, tandis que des larmesqu'il retenait mouillaient le bord de ses yeux." Tu as fait cela, petite femme, tu as fait cela !- Mais oui, je ne veux pas qu'on t'ennuie davantage, moi ! Qu'est-ce que a mefait de recevoir des sottises, si on te laisse travailler tranquille ! "

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    Et elle riait maintenant, elle racontait son arrive chez Busch, dans la crasse deses dossiers, la faon brutale dont il l'avait accueillie, ses menaces de ne pas leurlaisser une nippe, s'il n'tait pas pay l'instant de toute la dette. Le drle taitqu'elle avait pris le rgal de le mettre hors de lui, en lui contestant la lgitimeproprit de cette dette, ces trois cents francs de billets, monts avec les frais sept cent trente francs quinze centimes, et qui ne lui avaient peut-tre pas cotcent sous, dans quelque lot de vieux chiffons. Il tranglait de fureur : d'abord, illes avait justement achets trs cher, ceux-l ; puis, et son temps perdu, et lafatigue des courses qu'il avait faites pendant deux ans pour retrouver lesignataire, et l'intelligence qu'il lui fallait dployer dans cette chasse l'homme,est-ce qu'il ne devait pas se rembourser, de tout a ? Tant pis pour ceux qui selaissaient pincer ! Enfin, il avait tout de mme pris les cinquante francs, parceque son systme de prudence tait de transiger toujours." Ah ! petite femme, que tu es brave et que je t'aime ! " dit Jordan, qui se laissaaller embrasser Marcelle, bien qu' ce moment le secrtaire de la rdactionpasst.Puis, baissant la voix :" Combien te reste-t-il la maison ?- Sept francs.- Bon ! reprit-il, trs heureux, nous avons de quoi aller deux jours, et je ne vaispas demander une avance, qu'on me refuserait d'ailleurs. a me cote trop...Demain, j'irai voir si l'on veut me prendre un article au Figaro... Ah ! si j'avaisfini mon roman, si a se vendait un petit peu ! "Marcelle son tour l'embrassait." Oui, va, a marchera trs bien !... Tu remontes avec moi n'est-ce pas ? Ce seragentil et nous achterons, pour demain matin, un hareng saur, au coin de la ruede Clichy, o j'en ai vu de superbes. Ce soir, nous avons des pommes de terre aulard. "Jordan aprs avoir pri un camarade de revoir ses preuves, partit avec safemme. D'ailleurs, Saccard et Huret s'en allaient, eux aussi. Dans la rue, uncoup s'arrtait justement devant la porte du journal ; et ils en virent descendre labaronne Sandorff, qui les salua d'un sourire, puis qui monta lestement. Parfois,elle rendait ainsi visite Jantrou. Saccard, qu'elle excitait beaucoup, avec sesgrands yeux meurtris, fut sur le point de remonter.En haut, dans le cabinet du directeur, la baronne ne voulut mme pas s'asseoir.Un petit bonjour en passant, uniquement l'ide de lui demander s'il ne savaitrien. Malgr sa brusque fortune, elle le traitait toujours comme l'poque o ilvenait chaque matin chez son pre, M. de Ladricourt, avec l'chine basse duremisier en qute d'un ordre. Son pre tait d'une brutalit rvoltante, elle nepouvait oublier le coup de pied dont il l'avait jet la porte, dans la colre d'unegrosse perte. Et, maintenant qu'elle le voyait la source des nouvelles, elle taitredevenue familire, elle tchait de le confesser." Eh bien, rien de nouveau ?

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    - Ma foi, non, je ne sais rien. "Mais elle continuait de le regarder en souriant persuade qu'il ne voulait riendire. Alors, pour le forcer aux confidences, elle parla de cette bte de guerre quiallait mettre aux prises l'Autriche, l'Italie et la Prusse. La spculation s'affolait,une terrible baisse se dclarait sur les fonds italiens, ainsi que sur toutes lesvaleurs, du reste. Et elle tait fort ennuye, car elle ignorait jusqu' quel pointelle devait suivre ce mouvement, ayant d'assez grosses sommes engages pour laliquidation prochaine." Votre mari ne vous renseigne donc pas ? demanda plaisamment Jantrou. Il estpourtant bien plac, l'ambassade.- Oh ! mon mari, murmura-t-elle avec un geste ddaigneux, mon mari, je n'entire plus rien. "Il s'gaya davantage, il poussa les choses jusqu' faire allusion au procureurgnral Delcambre, l'amant qui, disait-on, payait ses diffrences, quand elle sersignait les payer." Et vos amis, ils ne savent donc rien, ni la cour, palais ? "Elle affecta de ne pas comprendre, elle reprit, suppliante, sans le quitter des yeux:" Voyons, vous, soyez aimable... Vous savez quelque chose. "Dj une fois, dans son enragement aprs toutes les jupes, malpropres oulgantes, qui l'effleuraient, il avait song se la payer, comme il disaitbrutalement, cette joueuse, si familire avec lui. Mais, au premier mot, aupremier geste, elle s'tait redresse, si rpugne, si mprisante, qu'il avait bienjur de ne pas recommencer. Avec cet homme que son pre recevait coups depied, ah ! jamais ! Elle n'en tait pas encore l." Aimable, pourquoi le serais-je ? dit-il en riant d'un air gn. Vous ne l'tesgure avec moi. "Tout de suite, elle redevint grave, les yeux durs. Et elle lui tournait le dos pours'en aller, lorsque, de dpit, cherchant la blesser, il ajouta :" Vous venez de rencontrer Saccard la porte, n'est-ce pas ? Pourquoi ne l'avez-vous pas interrog lui, puisqu'il n'a rien vous refuser ? "Elle revint brusquement." Que voulez-vous dire ?- Dame ! ce qu'il vous plaira de comprendre... Voyons, ne faites donc pas lacachottire, je vous ai vue chez lui, je le connais ! "Une rvolte la soulevait, tout l'orgueil de sa race, vivant encore, remontait dufond trouble, de la boue o sa passion la noyait un peu chaque jour. D'ailleurs,elle ne s'emporta pas, elle dit simplement d'une voix nette et rude :" Ah ! a, mon cher, pour qui me prenez-vous ? Vous tes fou... Non, je ne suispas la matresse de votre Saccard, parce que je n'ai pas voulu. "Et lui, alors, avec sa politesse fleurie de lettr, la salua d'une rvrence." Eh bien, madame, vous avez eu le plus grand tort... Croyez-moi, si c'est recommencer, ne manquez pas l'affaire, parce que, vous qui tes toujours la

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    chasse des renseignements, vous les trouveriez, sans tant de peine sous letraversin de ce monsieur-l... Oh ! mon Dieu ! oui, le nid y sera bientt, vousn'aurez qu' y fourrer vos jolis doigts. "Elle prit le parti de rire, comme rsigne faire la part de son cynisme. Quandelle lui serra la main, il sentit la sienne toute froide. Vraiment, s'en serait-elletenue sa corve avec le glacial et osseux Delcambre. Cette femme aux lvres sirouges, que l'on disait insatiable ? Le mois de juin s'coula, l'Italie avait dclar,le 15, la guerre l'Autriche. D'autre part, la Prusse, en deux semaines peine,par une marche foudroyante, venait d'envahir le Hanovre, de conqurir les deuxHesses, Bade, la Saxe, en surprenant en pleine paix des populations dsarmes.La France n'avait pas boug, les gens bien informs chuchotaient tout bas, laBourse, qu'une entente secrte la liait la Prusse, depuis que Bismarck s'taitrendu prs de l'empereur, Biarritz ; et l'on parlait mystrieusement descompensations qui devaient payer sa neutralit. Mais la baisse ne s'en accentuaitpas moins, d'une dsastreuse faon. Lorsque, le 4 juillet, arriva la nouvelle deSadowa, ce coup de tonnerre si brusque, ce fut un effondrement de toutes lesvaleurs. On croyait une continuation acharne de la guerre ; car, si l'Autrichetait battue par la Prusse, elle avait vaincu l'Italie, Custozza ; et l'on disait djqu'elle rassemblait les dbris de son arme, en abandonnant la Bohme Lesordres de vente pleuvaient la corbeille, on ne trouvait plus d'acheteurs.Le 4 juillet, Saccard, qui tait mont au journal trs tard, vers six heures, n'ytrouva pas Jantrou, que ses passions, depuis quelque temps, drangeaient : desdisparitions brusques, des bordes, d'o il revenait ananti, les yeux troubles,sans qu'on pt savoir qui, des filles ou de l'alcool, le ravageait davantage. A cemoment-l, le journal se vidait, il ne restait gure que Dejoie, dnant sur le coinde sa table, dans l'antichambre. Et Saccard, aprs avoir crit deux lettres, allaitpartir, lorsque, le sang au visage, Huret entra en tempte, sans mme prendre letemps de refermer les portes." Mon bon ami, mon bon ami... "Il touffait, il mit les deux mains sur sa poitrine." Je sors de chez Rougon... J'ai couru, parce que je n'avais pas de fiacre. Enfin,j'en ai trouv un... Rougon a reu une dpche de l-bas. Je l'ai vue... Unenouvelle, une nouvelle...D'un geste violent, Saccard l'arrta, et il se prcipita pour fermer la porte, ayantaperu Dejoie qui rdait dj, l'oreille tendue." Enfin, quoi ?- Eh bien, l'empereur d'Autriche cde la Vntie l'empereur des Franais, enacceptant sa mdiation, et ce dernier va s'adresser aux rois de Prusse et d'Italiepour amener un armistice. "Il y eut un silence." C'est la paix, alors ?- Evidemment. "Saccard, saisi, sans ide encore, laissa chapper un juron.

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    " Tonnerre de Dieu ! et toute la Bourse qui est la baisse ! "Puis, machinalement :" Et cette nouvelle, pas une me ne la sait ?- Non, la dpche est confidentielle, la note ne paratra pas mme demain matinau Moniteur . Paris ne saura sans doute rien avant vingt-quatre heures. "Alors, ce fut le coup de foudre, l'illumination brusque. Il courut de nouveau laporte, l'ouvrit pour voir si personne n'coutait. Et il tait hors de lui, il revint seplanter devant le dput, le saisit par les deux revers de sa redingote." Taisez-vous ! pas si haut !... Nous sommes les matres, si Gundermann et sabande ne sont pas avertis... Entendez-vous ! pas un mot, personne au monde !ni vos amis, ni votre femme !... Justement, une chance ! Jantrou n'est pas l,nous serons seuls savoir, nous aurons le temps d'agir... Oh ! je ne veux pastravailler que pour moi. Vous en tes, nos collgues de l'Universelle en sontaussi. Seulement, un secret ne se garde point plusieurs. Tout est perdu, si lamoindre indiscrtion se commet demain, avant la Bourse. "Huret, trs mu, boulevers de la grandeur du coup qu'ils allaient tenter, promitd'tre absolument muet. Et ils se distriburent la besogne, ils dcidrent qu'ilfallait tout de suite entrer en campagne. Saccard avait dj son chapeau, quandune question lui vint aux lvres." Alors, c'est Rougon qui vous a charg de m'apporter cette nouvelle ?- Sans doute. "Il avait hsit, il mentait : la dpche, simplement, tranait sur le bureau duministre, o il avait eu l'indiscrtion de la lire, tant rest seul une minute. Mais,son intrt se trouvant dans une entente cordiale des deux frres, ce mensongelui parut ensuite trs adroit, d'autant plus qu'il les savait peu dsireux de se voiret de causer de ces choses." Allons, dclara Saccard, il n'y a pas dire, il a t gentil, cette fois... En route !"Dans l'antichambre, il n'y avait toujours que Dejoie, qui s'tait efforcd'entendre, sans rien saisir de distinct. Ils le sentirent pourtant fivreux, ayantflair la proie norme qui passait dans l'air, si agit de cette odeur d'argent, qu'ilse mit la fentre du palier, pour les voir traverser la cour.La difficult tait d'agir vivement, avec la plus grande prudence. Aussi sequittrent-ils dans la rue : Huret se chargeait de la petite Bourse du soir, tandisque Saccard, malgr l'heure tardive, se lanait la recherche des remisiers, descoulissiers, des agents de change, pour donner des ordres d'achat. Seulement, cesordres, il dsirait les diviser, les parpiller le plus possible, par crainte d'veillerun soupon ; et, surtout, il voulut avoir l'air de rencontrer les gens, au lieu d'allerles relancer chez eux, ce qui aurait paru singulier. Le hasard le servitheureusement, il aperut sur le boulevard l'agent de change Jacoby, avec qui ilplaisanta, et qui chargea d'une forte opration, sans trop l'tonner. Cent pas plusloin, il tombait sur une grande fille blonde, qu'il savait tre la matresse d'unautre agent, Delarocque, le beau-frre de Jacoby ; et, comme elle disait

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    justement qu'elle l'attendait, cette nuit-l, il la chargea de lui remettre deux motscrits au crayon sur une carte. Puis, sachant que Mazaud se rendait le soir unbanquet d'anciens condisciples, il s'arrangea pour se trouver au restaurant, ilchangea les positions qu'il l'avait charg de prendre, le jour mme. Mais sa plusgrande chance, au moment o il rentrait, vers minuit, ce fut d'tre accost parMassias, qui sortait des Varits. Ils remontrent ensemble vers la rue Saint-Lazare, il eut le temps de se poser en original qui croyait la hausse, oh ! pastout de suite ; si bien qu'il finit par le charger d'ordres d'achat multiples pourNathansohn et d'autres coulissiers, en disant qu'il agissait au nom d'un grouped'amis, ce qui tait vrai en somme. Quand il se coucha, il avait pris position lahausse, pour plus de cinq millions de valeurs.Le lendemain matin, ds sept heures, Huret tait chez Saccard, lui racontantcomment il avait opr, la petite Bourse, devant le passage de l'Opra, sur letrottoir, o il avait fait acheter le plus possible, avec mesure cependant, pour nepas trop relever les cours. Ses ordres montaient un million, et tous deux,jugeant le coup beaucoup trop modeste encore, rsolurent de rentrer encampagne. Ils avaient la matine. Mais, auparavant, ils se jetrent sur lesjournaux, tremblant d'y trouver la nouvelle, une note, une simple ligne qui feraitcrouler leur combinaison. Non ! la presse ne savait rien, elle tait toute laguerre, encombre par des dpches, par de longs dtails sur la bataille deSadowa. Si aucun bruit ne transpirait avant deux heures de l'aprs-midi, s'ilsavaient eux une heure de Bourse, une demi-heure seulement, le coup tait fait,ils opraient la grande rafle sur la juiverie, comme disait Saccard. Et ils sesparrent de nouveau, chacun courut de son ct engager d'autres millions dansla bataille.Cette matine-l, Saccard la passa battre le pav, flairant l'air, ayant un telbesoin de marcher, qu'il avait renvoy sa voiture, aprs sa premire course faite,il entra chez Kolb, o le tintement de l'or lui fut dlicieux l'oreille, ainsi qu'unepromesse de victoire ; et il eut la force de ne rien dire au banquier, qui ne savaitrien. Il monta ensuite chez Mazaud, non pour donner un nouvel ordre,simplement pour feindre d'tre inquiet au sujet de celui qu'il avait donn laveille. L aussi, on ignorait tout encore. Le petit Flory seul lui causa quelqueinquitude, par la persistance avec laquelle il tournait autour de lui la causeunique en tait la profonde admiration du jeune employ pour l'intelligencefinancire du directeur de l'Universelle ; et, comme Mlle Chuchu commenait lui coter gros il risquait quelques petites oprations, il rvait de connatre lesordres de son grand homme et de se mettre dans son jeu.Enfin, aprs un djeuner rapide chez Champeaux, o il avait eu la joie profonded'entendre les dolances pessimistes de Moser et de Pillerault lui-mme,pronostiquant une nouvelle dgringolade des cours, Saccard, ds midi et demi,se trouva sur la place de la Bourse. Il dsirait, selon son expression, voir arriverle monde. La chaleur tait accablante, un soleil ardent tombait d'aplomb,blanchissant les marches, dont la rverbration chauffait le pristyle d'un air

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    lourd et embras de four ; et les chaises vides craquaient dans ces flammes,tandis que les spculateurs, debout, cherchaient les minces raies d'ombre descolonnes. Sous un arbre du jardin, il aperut Busch et la Mchain, qui se mirent causer en le vivement voyant ; mme il lui sembla que tous deux taient sur lepoint de l'aborder, puisqu'ils se ravisaient : savaient-ils donc quelque chose, cesbas chiffonniers des valeurs tombes au ruisseau, en continuelle qute ? uninstant, il en eut le frisson. Mais une voix l'appela, et il reconnut sur un bancMaugendre et le capitaine Chave, tous les deux en querelle, car le premier,maintenant, tait plein de moqueries pour le petit jeu misrable du capitaine, celouis gagn sur le comptant, comme au fond d'un caf de province, aprs desparties de piquet acharnes : voyons, ce jour-l ne pouvait-il risquer coup srune opration srieuse ? la baisse n'tait-elle pas certaine, aussi clatante que lesoleil ? Et il appelait Saccard tmoin : n'est-ce pas qu'on baisserait ? Lui, avaitpris la baisse une forte position, si convaincu, qu'il y avait mis sa fortune.Ainsi interrog directement, Saccard rpondit par des sourires, des hochementsde tte vagues avec le remords de ne pas avertir ce pauvre homme qu'il avaitconnu si laborieux, d'esprit si net, lorsqu'il vendait des bches ; mais il s'taitjur le silence absolu, il avait la frocit du joueur qui ne veut pas dranger lachance. Puis, ce moment, il eut une distraction : le coup de la baronneSandorff passait, il le suivit des yeux, le vit s'arrter cette fois rue de la Banque.Tout d'un coup, il songea au baron Sandorff ; conseiller l'ambassade d'Autriche: la baronne savait srement, elle allait tout perdre par quelque maladresse defemme. Dj, il avait travers la rue, il rdait autour du coup, immobile, muet,l'air mort, avec le cocher raidi sur le sige. Pourtant une des glaces s'abaissa, et ilsalua, s'approcha galamment." Eh bien, monsieur Saccard, nous baissons encore ? "Il crut un pige." Mais oui, madame. "Puis, comme elle le regardait anxieusement, avec un vacillement des yeux qu'ilconnaissait bien chez les joueurs, il comprit qu'elle non plus ne savait rien. Unflot de sang tide lui remonta au crne, l'inonda de dlices." Alors, monsieur Saccard, vous n'avez rien me dire ?- Ma foi, madame, rien que vous ne sachiez dj, sans doute. "Et il la quitta en pensant : " Toi, tu n'as pas t gentille, a m'amusera que tuboives un coup. Peut-tre, une autre fois, a te rendra-t-il plus aimable. " Jamaiselle ne lui avait paru plus dsirable, il tait certain de l'avoir son heure.Comme il revenait sur la place de la Bourse, la vue de Gundermann, au loin,dbouchant de la rue Vivienne, lui donna un nouveau frisson au coeur. Sirapetiss qu'il ft par l'loignement, c'tait bien lui, avec sa marche lente, sa ttequ'il portait droite et blme, sans regarder personne, comme seul, dans saroyaut, au milieu de la foule. Et il le suivait avec terreur, interprtait chacun deses mouvements. L'ayant vu aborder Nathansohn, il crut tout perdu. Mais lecoulissier se retirait, l'air dconfit, et il reprit espoir. Il trouvait dcidment au

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    banquier son air de tous les jours. Puis, brusquement, son coeur sauta de joieGundermann venait d'entrer chez le confiseur faire son achat de bonbons pourses petites filles ; et c'tait l un signe certain, jamais il n'y entrait, les jours decrise.Une heure sonna, la cloche annona l'ouverture du march. Ce fut une Boursemmorable, une de ces grandes journes de dsastre, d'un de ces dsastres lahausse, si rares, dont le souvenir reste lgendaire. Dans l'accablante chaleur, audbut, les cours baissrent encore. Puis, des achats brusques, isols, comme descoups de feu de tirailleurs avant que la bataille s'engage, tonnrent. Mais lesoprations restaient lourdes quand mme, au milieu de la mfiance gnrale. Lesachats se multiplirent, s'allumrent de toutes parts, la coulisse, au parapet ; onn'entendait plus que les voix de Nathansohn sous la colonnade, de Mazaud, deJacoby, de Delarocque la corbeille, criant qu'ils prenaient toutes les valeurs, tous les prix ; et ce fut alors un frmissement, une houle croissante, sans quepersonne pourtant ost se risquer, dans le dsarroi de ce revirement inexplicable.Les cours avaient lgrement mont, Saccard eut le temps de donner denouveaux ordres Massias, pour Nathansohn. Il pria galement le petit Flory quipassait en courant, de remettre Mazaud une fiche, o il le chargeait d'acheter,d'acheter toujours ; si bien que Flory, ayant lu la fiche, frapp d'un accs de foi,joua le jeu de son grand homme, acheta lui aussi pour son compte. Et ce fut cette minute, deux heures moins un quart, que le tonnerre clata en pleineBourse l'Autriche cdait la Vntie l'empereur, la guerre tait finie. D'o venaitcette nouvelle ? personne ne le sut, elle sortait de toutes les bouches la fois, despavs eux-mmes. Quelqu'un l'avait apporte, tous la rptaient dans uneclameur, qui grossissait avec la voix haute d'une mare d'quinoxe. Par bondsfurieux, les cours se mirent monter, au milieu de l'effroyable vacarme. Avantle coup de cloche de la clture, ils s'taient relevs de quarante, de cinquantefrancs. Ce fut une mle inexprimable, une de ces batailles confuses o tous seruent, soldats et capitaines, pour sauver leur peau, assourdis, aveugls, n'ayantplus la conscience nette de la situation. Les fronts ruisselaient de sueur,l'implacable soleil qui tapait sur les marches, mettait la Bourse dans unflamboiement d'incendie.Et, la liquidation, lorsqu'on put valuer le dsastre, il apparut immense. Lechamp de bataille restait jonch de blesss et de ruines. Moser, le baissier, taitparmi les plus atteints. Pillerault expiait durement sa faiblesse, pour l'unique foisqu'il avait dsespr de la hausse. Maugendre perdait cinquante mille francs, sapremire perte srieuse. La baronne Sandorff eut payer de si grossesdiffrences, que Delcambre, disait-on, se refusait les donner ; et elle tait touteblanche de colre et de haine, au seul nom de son mari, le conseillerd'ambassade, qui avait eu la dpche entre les mains avant Rougon lui-mme,sans lui en rien dire. Mais la haute banque, la banque juive, surtout, avait essuyune dfaite terrible, un vrai massacre. On affirmait que Gundermann,simplement pour sa part, y laissait huit millions. Et cela stupfiait, comment

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    n'avait-il pas t averti ? lui le matre indiscut du march, dont les ministresn'taient que les commis et qui tenait les Etats dans sa souveraine dpendance !Il y avait l un de ces concours de circonstances extraordinaires qui font lesgrands coups du hasard. C'tait un effondrement imprvu, imbcile, en dehors detoute raison et de toute logique.Cependant, l'histoire se rpandit, Saccard passa grand homme. D'un coup derteau, il venait de ramasser la presque totalit de l'argent perdu par les baissiers.Personnellement, il avait mis en poche deux millions. Le reste allait entrer dansles caisses de l'Universelle, ou plutt se fondre aux mains des administrateurs. Agrand-peine, il finit par persuader Mme Caroline que la part d'Hamelin, dansce butin si lgitimement conquis sur les juifs, tait d'un million. Huret, lui, ayantt la besogne, s'tait taill son morceau, royalement. Quant aux autres, lesDaigremont les marquis de Bohain, ils ne se firent nullement prier. Tousvotrent des remerciements et des flicitations l'minent directeur. Et un coeursurtout brlait de gratitude pour Saccard, celui de Flory, qui avait gagn dixmille francs, une fortune, de quoi habiter avec Chuchu un petit logement de larue Condorcet et aller ensemble, le soir, rejoindre Gustave Sdille et GermaineCoeur dans des restaurants chers. Au journal, il fallut donner une gratification Jantrou, qui s'emportait de ce qu'on ne l'avait pas prvenu. Seul Dejoiedemeurait mlancolique, car il devait garder l'ternel regret d'avoir senti, un soir,la fortune passer dans l'air, mystrieuse et vague, inutilement.Ce premier triomphe de Saccard sembla tre comme une floraison de l'empire son apoge. Il entrait dans l'clat du rgne, il en tait un des reflets glorieux. Lesoir mme o il grandissait parmi les fortunes croules, l'heure o la Boursen'tait plus qu'un champ morne de dcombres, Paris entier se pavoisait,s'illuminait, ainsi que pour une grande victoire ; et des ftes aux Tuileries, desrjouissances dans les rues, clbraient Napolon III matre de l'Europe si haut,si grand, que les empereurs et les rois le choisissaient comme arbitre dans leursquerelles et lui remettaient des provinces pour qu'il en dispost entre eux. A laChambre, des voix avaient bien protest, des prophtes de malheur annonaientconfusment le terrible avenir, la Prusse grandie de tout ce que la France avaittolr, l'Autriche battue, l'Italie ingrate. Mais des rires, des cris de colretouffaient ces voix inquites, et Paris, centre du monde, flambait par toutes sesavenues et tous ses monuments, au lendemain de Sadowa, en attendant les nuitsnoires et glaces, les nuits sans gaz, traverses par la mche rouge des obus. Cesoir-l, Saccard, dbordant de son succs, battit les rues, la place de la Concorde,les Champs-Elyses, tous les trottoirs o brlaient des lampions. Emport dansle flot montant des promeneurs, les yeux aveugls par cette clart de plein jour,il pouvait croire qu'on illuminait pour le fter : n'tait-il pas, lui aussi, levainqueur inattendu, celui qui s'levait au milieu des dsastres ? Un seul ennuivenait de gter sa joie, la colre de Rougon, qui terrible, avait chass Huret,quand il avait compris d'o venait le coup de Bourse. Ce n'tait donc pas legrand homme qui s'tait montr bon frre, en lui envoyant la nouvelle ?

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    Faudrait-il qu'il se passt de ce haut patronage, mme qu'il attaqut le tout-puissant ministre ? Brusquement, en face du palais de la Lgion d'honneur, quesurmontait une gigantesque croix de feu, brasillant dans le ciel noir, il en prit larsolution hardie, pour le jour o il se sentirait les reins assez forts. Et, gris parles chants de la foule et les claquements des drapeaux, il revint rue Saint-Lazare,au travers de Paris en flammes.Deux mois aprs, en septembre, Saccard, que sa victoire sur Gundermannrendait audacieux, dcida qu'il fallait donner un nouvel lan l'Universelle.Dans l'assemble gnrale qui avait eu lieu la fin d'avril, le bilan prsentportait, pour l'anne 1864, un bnfice de neuf millions, en y comprenant lesvingt francs de primes sur chacune des cinquante mille actions nouvelles, lors dudoublement du capital. On avait amorti compltement le compte de premiertablissement, servi aux actionnaires leur cinq pour cent et aux administrateursleur dix pour cent, laiss la rserve une somme de cinq millions, outre le dixpour cent rglementaire ; et, avec le million qui restait, on tait arriv distribuer un dividende de dix francs par action. C'tait un beau rsultat pour unesocit qui n'avait pas deux ans d'existence. Mais Saccard procdait par coups defivre, appliquant au terrain financier la mthode de la culture intensive,chauffant, surchauffant le sol, au risque de brler la rcolte ; et il fit accepter,d'abord par le conseil d'administration, ensuite par une assemble gnraleextraordinaire, qui se runit le 15 septembre, une seconde augmentation ducapital : on le doublait encore, on l'levait de cinquante cent millions, en crantcent mille actions nouvelles, exclusivement rserves aux actionnaires, titre pourtitre. Seulement, cette fois, les titres taient mis 675 francs, soit une prime de175 francs, destine tre verse au fonds de rserve. Les succs croissants, lesaffaires heureuses dj faites, surtout les grandes entreprises que l'Universelleallait lancer, taient les raisons invoques pour justifier cette normeaugmentation du capital, doubl ainsi coup sur coup ; car il fallait bien donner la maison une importance et une solidit en rapport avec les intrts qu'ellereprsentait. D'ailleurs, le rsultat fut immdiat les actions qui, depuis des mois,restaient stationnaires la Bourse, au cours moyen de sept cent cinquante,montrent neuf cents, en trois jours.Hamelin n'avait pu revenir d'Orient, pour prsider l'assemble gnraleextraordinaire, et il crivit sa soeur une lettre inquite, o il exprimait descraintes sur cette faon de mener l'Universelle au galop, d'un train fou. Ildevinait bien qu'on avait fait encore, chez matre Lelorrain, des dclarationsmensongres. En effet, toutes les actions nouvelles n'avaient pas t lgalementsouscrites, la socit tait reste propritaire des titres que refusaient lesactionnaires ; et, les versements n'tant point excuts, un jeu d'critures avaitpass ces titres au compte Sabatani. En outre, d'autres prte-noms, desemploys, des administrateurs, lui avaient permis de souscrire elle-mme sapropre mission ; de sorte qu'elle dtenait alors prs de trente mille de sesactions, reprsentant une somme de dix-sept millions et demi. Outre qu'elle tait

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    illgale, la situation pouvait devenir dangereuse, car l'exprience a dmontr quetoute maison de crdit qui joue sur ses valeurs est perdue. Mais Mme Carolinen'en rpondit pas moins gaiement son frre, le plaisantant de ce qu'il devenaittrembleur aujourd'hui, au point que c'tait elle, jadis souponneuse, qui devait lerassurer. Elle disait veiller toujours, ne rien voir de louche, tre merveille, aucontraire, des grandes choses, claires et logiques, auxquelles elle assistait. Lavrit tait qu'elle ne savait naturellement rien de ce qu'on lui cachait, et que, surle reste, son admiration pour Saccard, l'motion de sympathie o la jetaientl'activit et l'intelligence de ce petit homme, l'aveuglaient.En dcembre, le cours de mille francs fut dpass. Et alors, en face del'Universelle triomphante, la haute banque s'mut, on rencontra Gundermann,sur la place de la Bourse, l'air distrait, entrant acheter des bonbons chez leconfiseur, de son pas automatique. Il avait pay ses huit millions de perte sansune plainte, sans qu'un seul de ses familiers et surpris sur ses lvres une parolede colre et de rancune. Quand il perdait ainsi, chose rare, il disait d'ordinaireque c'tait bien fait, que cela lui apprendrait tre moins tourdi ; et l'onsouriait, car l'tourderie de Gundermann ne s'imaginait gure. Mais, cette fois, ladure leon devait lui rester en travers du coeur, l'ide d'avoir t battu par cecasse-cou de Saccard, ce fou passionn, lui si froid, si matre des faits et deshommes, lui tait assurment insupportable. Aussi, ds cette poque, se mit-il le guetter, certain de sa revanche. Tout de suite, devant l'engouement quiaccueillait l'Universelle, il avait pris position, en observateur convaincu que lessuccs trop rapides, les prosprits mensongres menaient aux pires dsastres.Cependant, le cours de mille francs tait encore raisonnable, et il attendait pourse mettre la baisse. Sa thorie tait qu'on ne provoquait pas les vnements laBourse, qu'on pouvait au plus les prvoir et en profiter, quand ils s'taientproduits. La logique seule rgnait, la vrit tait, en spculation comme ailleurs,une force toute-puissante. Ds que les cours s'exagreraient par trop, ilss'effondreraient : la baisse alors se ferait mathmatiquement, il serait simplementl pour voir son calcul se raliser et empocher son gain. Et, dj, il fixait aucours de quinze cents francs son entre en guerre. A quinze cents, il commenadonc vendre de l'Universelle, peu d'abord, davantage chaque liquidation,d'aprs un plan arrt d'avance. Pas besoin d'un syndicat de baissiers, lui seulsuffirait, les gens sages auraient la nette sensation de la vrit et joueraient sonjeu. Cette Universelle bruyante, cette Universelle qui encombrait si rapidementle march et qui se dressait comme une menace devant la haute banque juive, ilattendait froidement qu'elle se lzardt d'elle-mme, pour la jeter par terre d'uncoup d'paule.Plus tard, on raconta que ce fut mme Gundermann qui, en secret, facilita Saccard l'achat d'une antique btisse, rue de Londres, que celui-ci avaitl'intention de dmolir, pour lever la place l'htel de ses rves, le palais ologerait fastueusement son oeuvre. Il tait parvenu convaincre le conseild'administration, les ouvriers se mirent au travail, ds le milieu d'octobre.

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    Le jour mme o la premire pierre fut pose, en grande crmonie, Saccard setrouvait au journal, vers quatre heures, attendre Jantrou, qui tait all porterdes comptes rendus de la solennit dans les feuilles amies, lorsqu'il reut lavisite de la baronne Sandorff. Elle avait d'abord demand le rdacteur en chef,puis tait tombe, comme par hasard, sur le directeur de l'Universelle, qui s'taitmis galamment sa disposition pour tous les renseignements qu'elle dsirerait,en l'emmenant dans la pice rserve, au fond du corridor. Et l, la premireattaque brutale, elle cda, sur le divan, ainsi qu'une fille, d'avance rsigne l'aventure.Mais une complication se produisit, il arriva que Mme Caroline, en course dansle quartier Montmartre, monta au journal. Elle y tombait parfois de la sorte, pourdonner une rponse Saccard, ou simplement pour prendre des nouvelles.D'ailleurs, elle connaissait Dejoie qu'elle y avait plac, elle s'arrtait toujours causer une minute, heureuse de la gratitude qu'il lui tmoignait. Ce jour-l, nel'ayant pas trouv dans l'antichambre, elle enfila le couloir, se heurta contre lui,comme il revenait d'couter la porte. Maintenant, c'tait une maladie, iltremblait de fivre, il collait son oreille toutes les serrures, pour surprendre lessecrets de Bourse. Seulement, ce qu'il avait entendu et compris, cette fois, l'avaitun peu gn ; et il souriait d'un air vague." Il est l, n'est-ce pas ? " dit Mme Caroline, en voulant passer outre.Il l'avait arrte, balbutiant, n'ayant pas le temps de mentir." Oui, il est l, mais vous ne pouvez pas entrer.- Comment, je ne peux pas entrer ?- Non, il est avec une dame. "Elle devint toute blanche, et lui, qui ne savait rien de la situation, clignait lesyeux, allongeait le cou, indiquait, par une mimique expressive, l'aventure." Quelle est cette dame ? " demanda-t-elle d'une voix brve.Il n'avait aucune raison de lui cacher le nom, elle, sa bienfaitrice. Il se pencha son oreille." La baronne Sandorff... Oh ! il y a longtemps qu'elle tourne autour ! "Mme Caroline resta immobile un instant. Dans l'ombre du couloir, on ne pouvaitdistinguer la pleur livide de son visage. Elle venait d'prouver, en plein coeur,une douleur si aigu, si atroce, qu'elle ne se souvenait pas d'avoir jamais tantsouffert ; et c'tait la stupeur de cette affreuse blessure qui la clouait l. Qu'allait-elle faire prsent, enfoncer cette porte, se ruer sur cette femme, les souffletertous les deux d'un scandale ?Et, comme elle demeurait sans volont encore, tourdie, elle fut gaiementaborde par Marcelle, qui tait monte pour prendre son mari. La jeune femmeavait dernirement fait sa connaissance." Tiens ! c'est vous, chre madame... Imaginez-vous que nous allons au thtre,ce soir ! Oh, c'est toute une histoire, il ne faut pas que a cote cher... Mais Paula dcouvert un petit restaurant o nous nous rgalons pour trente-cinq sous partte... "

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    Jordan arrivait, il interrompit sa femme en riant." Deux plats, un carafon de vin, du pain discrtion.- Et puis, continua Marcelle, nous ne prenons pas de voiture, c'est si amusant derentrer pied, quand il est trs tard !... Ce soir, comme nous sommes riches,nous remonterons un gteau aux amandes de vingt sous... Fte complte, noce tout casser ! "Elle s'en alla, enchante, au bras de son mari. Et Mme Caroline, qui taitrevenue avec eux dans l'antichambre, avait retrouv la force de sourire." Amusez-vous bien " , murmura-t-elle, la voix tremblante.Puis, elle partit son tour. Elle aimait Saccard, elle en emportait l'tonnement etla douleur, comme d'une plaie honteuse qu'elle ne voulait pas montrer.

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    Chapitre VII

    Deux mois plus tard, par un aprs-midi gris et doux de novembre, Mme Carolinemonta la salle des pures, tout de suite aprs le djeuner, pour se mettre autravail. Son frre, alors Constantinople, o il s'occupait de sa grande affaire deschemins de fer d'Orient, l'avait charge de revoir toutes les notes prises autrefoispar lui, dans leur premier voyage, puis de rdiger une sorte de mmoire, quiserait comme un rsum historique de la question ; et, depuis deux grandessemaines, elle tchait de s'absorber tout entire dans cette besogne. Ce jour-l, ilfaisait si chaud, qu'elle laissa mourir le feu et ouvrit la fentre, d'o elle regardaun instant, avant de s'asseoir, les grands arbres nus de l'htel Beauvilliers,violtres sur le ciel ple.Il y avait prs d'une demi-heure qu'elle crivait, lorsque le besoin d'un documentl'gara dans une longue recherche, parmi les dossiers entasss sur sa table. Ellese leva, alla remuer d'autres papiers, revint s'asseoir, les mains pleines ; et,comme elle classait des feuilles volantes, elle tomba sur des images de saintet,une vue enlumine du Saint-Spulcre, une prire encadre des instruments de laPassion, souveraine pour assurer le salut, dans les moments de dtresse o l'meest en danger. Alors, elle se souvint, son frre avait achet ces images Jrusalem, en grand enfant pieux. Une motion soudaine la saisit, des larmesmouillrent ses joues. Ah ! ce frre, si intelligent, si longtemps mconnu, qu'iltait heureux de croire, de ne pas sourire devant ce Saint-Spulcre naf pourbote bonbons, de puiser une sereine force dans sa foi l'efficacit de cetteprire, rime en vers de confiseur ! Elle le revoyait trop confiant, trop facile selaisser duper peut-tre, mais si droit, si tranquille, sans une rvolte, sans unelutte mme. Et elle qui, depuis deux mois, luttait et souffrait, elle qui ne croyaitplus, brle de lectures, dvaste de raisonnements, avec quelle ardeur ellesouhaitait, aux heures de faiblesse, d'tre reste simple et ingnue comme lui, aupoint de pouvoir endormir son coeur saignant, en rptant trois fois, matin etsoir, l'oraison enfantine que les clous et la lance, la couronne et l'ponge de laPassion entouraient !Au lendemain du hasard brutal qui lui avait appris la liaison de Saccard et de labaronne Sandorff, elle s'tait raidie de toute sa volont, pour rsister au besoinde les surveiller et de savoir. Elle n'tait point la femme de cet homme, elle nevoulait point tre sa matresse passionne jalouse jusqu'au scandale ; et sa misretait qu'elle continuait ne pas se refuser, dans leur intimit de chaque heure.Cela venait de la faon paisible, simplement affectueuse, dont elle avait d'abordconsidr leur aventure : une amiti ayant abouti fatalement au don de lapersonne, comme il arrive entre homme et femme. Elle n'avait plus vingt ans,elle tait devenue d'une grande tolrance, aprs la dure exprience de sonmariage. A trente-six ans tant si sage, se croyant sans illusions, ne pouvait-elle

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    donc fermer les yeux, se conduire plus en mre qu'en amante, l'gard de cetami auquel elle s'tait rsigne sur le tard, dans une minute d'absence morale, etqui, lui aussi, avait singulirement dpass l'ge des hros ? Parfois, elle rptaitqu'on accordait trop d'importance ces rapports des sexes, simples rencontressouvent, dont on embarrassait ensuite l'existence entire. D'ailleurs, elle souriaitla premire de l'immoralit de sa remarque, car n'taient pas alors toutes lesfautes permises, toutes les femmes tous les hommes ? Et, pourtant, que defemmes sont raisonnables en acceptant le partage avec une rivale, que lapratique courante l'emporte en heureuse bonhomie sur la jalouse ide de lapossession unique et totale ! Mais ce n'taient l que des faons thoriques derendre la vie supportable, elle avait beau se forcer l'abngation, continuer tre l'intendante dvoue, la servante d'intelligence suprieure qui veut biendonner son corps, quand elle a donn son coeur et son cerveau : une rvolte desa chair, de sa passion la soulevait, elle souffrait affreusement de ne pas toutsavoir, de ne pas rompre violemment, aprs avoir jet la face de Saccardl'affreux mal qu'il lui faisait. Elle s'tait dompte cependant, au point de se taire,de rester calme et souriante, et jamais, dans son existence si rude jusque-l, ellen'avait eu besoin de plus de force.Encore un instant, elle regarda les images de saintet, qu'elle tenait toujours,avec son sourire douloureux d'incrdule, tout mu de tendresse. Mais elle ne lesvoyait plus, elle reconstruisait ce que Saccard avait pu faire la veille, ce qu'ilfaisait ce jour-l mme, par un travail involontaire et incessant de son esprit, quiretournait d'instinct cet espionnage, ds qu'elle ne l'occupait plus. Saccard,d'ailleurs, semblait mener sa vie accoutume, le matin les tracas de sa direction,l'aprs-midi la Bourse, le soir les invitations dner, les premiresreprsentations, une vie de plaisirs, des filles de thtre dont elle n'tait pointjalouse. Et, cependant, elle sentait bien un nouvel intrt en lui, une chose qui luiprenait des heures occupes auparavant d'une autre faon, sans doute cettefemme, des rendez-vous dans quelque endroit qu'elle se dfendait de connatre.Cela la rendait souponneuse et mfiante, elle se remettait malgr elle " faire legendarme " , comme disait son frre en riant, mme au sujet des affaires del'Universelle, qu'elle avait cess de surveiller, tant sa confiance un moment taitdevenue grande. Des irrgularits la frappaient et la chagrinaient. Puis, elle taittoute surprise de s'en moquer au fond, de ne pas trouver la force de parler nid'agir, tellement une seule angoisse la tenait au coeur, cette trahison qu'elleaurait voulu accepter, qui l'touffait. Et, honteuse de sentir les larmes la gagnerde nouveau, elle cacha les images, avec le mortel regret de ne pouvoir allers'agenouiller et se soulager dans une glise, en pleurant pendant des heurestoutes les larmes de son corps.Depuis dix minutes, Mme Caroline, calme, s'tait remise rdiger le mmoire,lorsque le valet de chambre vint lui dire que Charles, un cocher renvoy laveille, voulait absolument parler madame. C'tait Saccard qui, aprs l'avoir

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    engag lui-mme, l'avait surpris volant sur l'avoine. Elle hsita, puis consentit le recevoir.Grand, beau garon, avec la face et le cou rass, se dandinant de l'air assur etfat des hommes que les femmes paient, Charles se prsenta insolemment." Madame, c'est pour les deux chemises que la blanchisseuse m'a perdues et dontelle refuse de me tenir compte. Sans doute, madame ne pense pas que je puissefaire une perte pareille... Et, comme madame est responsable, je veux quemadame me rembourse mes chemises... Oui, je veux quinze francs. "Sur ces questions de mnage, elle tait trs svre. Peut-tre aurait-elle donn lesquinze francs, pour viter toute discussion. Mais l'effronterie de cet homme, prisla veille la main dans le sac, la rvolta." Je ne vous dois rien, je ne vous donnerai pas un sou... D'ailleurs, monsieur m'amise en garde et m'a absolument dfendu de faire quelque chose pour vous. "Alors, Charles s'avana, menaant." Ah ! monsieur a dit a, je m'en doutais, et il a eu tort, monsieur, parce que nousallons rire... Je ne suis pas assez bte pour ne pas avoir remarqu que madametait la matresse... "Rougissante, Mme Caroline se leva, voulant le chasser. Mais il ne lui en laissapas le temps, il continuait plus haut :" Et peut-tre que madame sera contente de savoir o va monsieur, de quatre six, deux et trois fois par semaine, quand il est sr de trouver la personne seule..."Elle tait redevenue brusquement trs ple, tout son sang refluait son coeur.D'un geste violent, elle tenta de lui rentrer dans la gorge ce renseignementqu'elle vitait d'apprendre depuis deux mois." Je vous dfends bien... "Seulement, il criait plus fort qu'elle." C'est Mme la baronne Sandorff... M. Delcambre l'entretient et a lou, pourl'avoir son aise, un petit rez-de-chausse de la rue Caumartin, presque au coinde la rue Saint-Nicolas, dans une maison o il y a une fruitire... Et monsieur yva donc prendre la place toute chaude... "Elle avait allong le bras vers la sonnette, pour qu'on jett cet homme dehors ;mais il aurait certainement continu devant les domestiques." Oh ! quand je dis chaude !... J'ai une amie l-dedans, Clarisse, la femme dechambre, qui les a regards ensemble, et qui a vu sa matresse, un vrai glaon,lui faire un tas de salets...- Taisez-vous, malheureux !... Tenez ! voici vos quinze francs. "Et, d'un geste d'indicible dgot, elle lui remit l'argent, comprenant que c'tait laseule faon de le renvoyer. Tout de suite, en effet, il redevint poli." Moi, je ne veux que le bien de madame... La maison o il y a une fruitire. Leperron au fond de la cour... C'est aujourd'hui jeudi, il est quatre heures, simadame veut les surprendre... "Elle le poussait vers la porte, sans desserrer les lvres, livide.

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    " D'autant plus qu'aujourd'hui madame assisterait peut-tre bien quelque chosede rigolo... Plus souvent que Clarisse resterait dans une bote pareille ! Et, quandon a eu de bons matres, on leur laisse un petit souvenir, n'est-ce pas ?... Bonsoir,madame. "Enfin, il tait parti. Mme Caroline resta quelques secondes immobile, cherchant,comprenant qu'une scne pareille menaait Saccard. Puis, sans force, avec unlong gmissement, elle vint s'abattre sur sa table de travail ; et les larmes quil'touffaient depuis si longtemps ruisselrent.Cette Clarisse, une maigre fille blonde, venait simplement de trahir sa matresse,en offrant Delcambre de la lui faire surprendre avec un autre homme, dans lelogement mme qu'il payait. Elle avait d'abord exig cinq cents francs ; mais,comme il tait fort avare, elle dut, aprs marchandage, se contenter de deuxcents francs, payables de la main la main, au moment o elle lui ouvrirait laporte de la chambre. Elle couchait l, dans une petite pice, derrire le cabinetde toilette. La baronne l'avait prise par une dlicatesse, pour ne pas confier lesoin du mnage la concierge. Le plus souvent, elle vivait oisive, n'ayant rien faire entre les rendez-vous, au fond de ce logement vide, s'effaant du reste,disparaissant, ds que Delcambre ou Saccard arrivait. C'tait dans la maisonqu'elle avait connu Charles qui longtemps tait venu, la nuit, occuper avec elle legrand lit des matres, encore ravag par la dbauche de la journe ; et mmec'tait elle qui l'avait recommand Saccard, comme un trs bon sujet, trshonnte. Depuis son renvoi, elle pousait sa rancune, d'autant plus que samatresse lui faisait des " crasses " et qu'elle avait une place o elle gagneraitcinq francs de plus par mois. D'abord, Charles voulait crire au baron Sandorff ;mais elle avait trouv plus drle et plus lucratif d'organiser, avec Delcambre, unesurprise. Et, ce jeudi-l, ayant tout prpar pour le grand coup, elle attendit.A quatre heures, lorsque Saccard arriva, la baronne Sandorff tait dj l,allonge sur la chaise longue, devant le feu. Elle se montrait d'habitude trsexacte, en femme d'affaires qui sait le prix du temps. Les premires fois, il avaiteu la dsillusion de ne pas trouver l'ardente amoureuse qu'il esprait, chez cettefemme si brune, aux paupires bleues, la provocante allure de bacchante enfolie. Elle tait de marbre, lasse de son inutile effort la recherche d'unesensation qui ne venait point, tout entire prise par le jeu, dont l'angoisse aumoins lui chauffait le sang. Puis, l'ayant sentie curieuse, sans dgot, rsigne la nause, si elle croyait y dcouvrir un frisson nouveau, il l'avait dprave,obtenant d'elle toutes les caresses. Elle causait Bourse, lui tirait desrenseignements ; et, comme le hasard aidant sans doute, elle gagnait depuis saliaison, elle traitait un peu Saccard en ftiche, l'objet ramass que l'on garde etque l'on baise, mme malpropre, pour la chance qu'il vous porte.Clarisse avait fait un si grand feu, ce jour-l, qu'ils ne se mirent pas au lit, par unraffinement de rester devant les hautes flammes, sur la chaise longue. Dehors, lanuit allait se faire. Mais les volets taient ferms, les rideaux soigneusement tirs

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    ; et deux grosses lampes, aux globes dpolis, sans abat-jour, les clairaient d'unelumire crue.A peine Saccard tait-il entr, que Delcambre, son tour descendit de voiture.Le procureur gnral Delcambre, personnellement li avec l'empereur, en passede devenir ministre, tait un homme maigre et jaune de cinquante ans, la hautetaille solennelle, la face rase, coupe de plis profonds d'une austre svrit.Son nez dur, en bec d'aigle, semblait sans dfaillance comme sans pardon. Et,lorsqu'il monta le perron, de son pas ordinaire, mesur et grave, il avait toute sadignit, son air froid des grands jours d'audience. Personne ne le connaissaitdans la maison, il n'y venait gure qu' la nuit tombe.Clarisse l'attendait dans l'troite antichambre." Si monsieur veut me suivre, et je recommande bien monsieur de ne pas fairede bruit. "Il hsitait, pourquoi ne pas entrer par la porte qui ouvrait directement sur lachambre ? Mais, voix trs basse, elle lui expliqua que le verrou tait missrement, qu'il faudrait briser tout et que madame, avertie, aurait le temps des'arranger. Non ! ce qu'elle voulait, c'tait la lui faire surprendre telle qu'ellel'avait vue, un jour, en risquant un oeil au trou de la serrure. Pour cela, elle avaitimagin quelque chose de bien simple. Sa chambre, autrefois, communiquaitavec le cabinet de toilette par une porte, aujourd'hui ferme clef ; et, la clefayant t ensuite jete au fond d'un tiroir, elle avait eu seulement la reprendrel, puis rouvrir ; de sorte que, grce cette porte condamne, oublie, onpouvait maintenant pntrer sans bruit dans le cabinet de toilette, qui lui-mmen'tait spar de la chambre que par une portire. Certainement, madamen'attendait personne de ce ct." Que monsieur se confie entirement moi. J'ai intrt, n'est-ce pas ? larussite. "Elle se glissa par la porte entrebille, disparut un instant, laissant Delcambreseul, dans son troite chambre de bonne, au lit en dsordre, la cuvette d'eausavonneuse, et dont elle avait dj dmnag sa malle, le matin, pour filer, dsque le coup serait fait. Puis, elle revint, referma doucement la porte sur elle." Il faut que monsieur attende un petit peu. Ce n'est pas encore a. Ils causent. "Delcambre restait digne, sans un mot, debout et immobile sous les regardsvaguement blagueurs de cette fille qui le dvisageait. Cependant, il se lassait, untic nerveux tirait toute la moiti gauche de son visage, dans la rage contenuedont le flot montait son crne. Le furieux mle, aux apptits d'ogre, qu'il yavait en lui, cach derrire la glaciale svrit de son masque professionnel,commenait gronder sourdement, irrit de cette chair qu'on lui volait.Faisons vite, faisons vite " , rpta-t-il, sans savoir ce qu'il disait, les mainsfivreuses.Mais, lorsque Clarisse, disparue de nouveau, revint, un doigt sur les lvres, ellele supplia de patienter encore.

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    " Je vous assure, monsieur, soyez raisonnable, autrement vous perdrez le plusbeau... Dans un moment, a y sera en plein. "Et, Delcambre, les jambes brusquement casses, dut s'asseoir sur le petit lit debonne. La nuit tombait, il resta ainsi dans l'ombre, tandis que la femme dechambre, aux coutes, ne perdait aucun des bruits lgers qui venaient de lachambre, et qu'il entendait, lui, dcupls par un tel bourdonnement de sesoreilles, qu'ils lui paraissaient tre le pitinement d'une arme en marche.Enfin, il sentit la main de Clarisse ttonnant le long de son bras. Il comprit, luidonna, sans une parole, une enveloppe ; o il avait gliss les deux cents francspromis. Et elle marcha la premire, carta la portire du cabinet, le poussa dansla chambre, en disant :" Tenez ! les v'l ! "Devant le grand feu, aux braises ardentes, Saccard tait sur le dos, couch aubord de la chaise longue, n'ayant gard que sa chemise, qui, roule, remontejusqu'aux aisselles, dcouvrait, de ses pieds ses paules, sa peau brune, envahieavec l'ge d'un poil de bte ; tandis que la baronne, entirement nue, toute rosedes flammes qui la cuisaient, tait agenouille ; et les deux grosses lampes lesclairaient d'une clart si vive, que les moindres dtails s'accusaient, avec unrelief d'ombre excessif.Bant, suffoqu par ce flagrant dlit anormal, Delcambre s'tait arrt, pendantque les deux autres, comme foudroys, stupides de voir entrer cet homme par lecabinet, ne bougeaient pas, les yeux largis et fous." Ah ! cochons ! bgaya enfin le procureur gnral, cochons ! cochons ! "Il ne trouvait que ce mot, il le rpta sans fin, l'accentua du mme geste saccad,pour lui donner plus de force. Cette fois, d'un bond, la femme s'tait leve,perdue de sa nudit, tournant sur elle-mme, cherchant ses vtements, qu'elleavait laisss dans le cabinet de toilette, o elle ne pouvait aller les reprendre ; et,ayant mis la main sur un jupon blanc rest l, elle s'en couvrit les paules, gardales deux bouts de la ceinture entre les dents, afin de le serrer autour de son cou,contre sa poitrine. L'homme, qui avait quitt aussi la chaise longue, rabattit sachemise, l'air trs ennuy." Cochons ! rpta encore Delcambre, cochons ! dans cette chambre que je paie! "Et, montrant le poing Saccard, s'affolant de plus en plus, l'ide que cesordures se faisaient sur un meuble achet avec son argent, il dlira." Vous tes ici chez moi, cochon que vous tes ! Et cette femme est moi, voustes un cochon et un voleur ! "Saccard, qui ne se fchait pas, aurait voulu le calmer, fort embarrass d'tre ainsien chemise, et tout fait contrari de l'aventure. Mais le mot de voleur le blessa." Dame ! monsieur, rpondit-il, quand on veut avoir une femme soi tout seul,on commence par lui donner ce dont elle a besoin. "Cette allusion son avarice acheva d'enrager Delcambre. Il taitmconnaissable, effroyable, comme si le bouc humain, tout le priape cach lui

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    sortait de la peau. Ce visage, si digne et si froid, avait brusquement rougi, et il segonflait, se tumfiait, s'avanait en un mufle furieux. L'emportement lchait labrute charnelle, dans l'affreuse douleur de cette fange remue." Besoin, besoin, balbutia-t-il, besoin du ruisseau... Ah ! Garce ! "Et il eut vers la baronne un geste si violent, qu'elle prit peur. Elle tait restedebout, immobile, ne parvenant se voiler la gorge, avec le jupon, qu'en laissant dcouvert le ventre et les cuisses. Alors, ayant compris que cette nuditcoupable, ainsi tale, l'exasprait davantage, elle recula jusqu' la chaise, s'yassit en serrant les jambes, en remontant les genoux, de faon cacher tout cequ'elle pouvait. Puis, elle demeura l, sans un geste, sans un mot, la tte un peubasse, les yeux obliques et sournois sur la bataille en femelle que les hommes sedisputent, et qui attend, pour tre au vainqueur.Saccard, courageusement, s'tait jet devant elle." Vous n'allez pas la battre, peut-tre ! "Les deux hommes se trouvrent face face." Enfin, monsieur, reprit-il, il faut en finir. Nous ne pouvons pas nous disputercomme des cochers... C'est trs vrai, je suis l'amant de madame. Et je vousrpte que, si vous avez pay les meubles ici, moi j'ai pay...- Quoi ?- Beaucoup de choses : par exemple, l'autre jour, les dix mille francs de sonancien compte chez Mazaud, que vous aviez absolument refus de rgler... J'aiautant de droits que vous. Un cochon, c'est possible ! mais un voleur, ah ! non !Vous allez retirer le mot. "Hors de lui, Delcambre cria :" Vous tes un voleur, et je vais vous casser la tte, si vous ne dguerpissez pas l'instant. "Mais Saccard, son tour, s'irritait. Tout en remettant son pantalon, il protesta." Ah ! a, dites donc, vous m'embtez, la fin ! Je m'en irai si je veux... Ce n'estpas encore vous que me ferez peur, mon bonhomme ! "Et, quand il eut enfil ses bottines, il tapa rsolument des pieds sur le tapis, endisant :" L, maintenant, je suis d'aplomb, je reste. "Etouffant de rage, Delcambre s'tait rapproch, le mufle en avant." Sale cochon, veux-tu filer !- Pas avant toi, vieille crapule !- Et si je te flanque ma main sur la figure !- Moi, je te plante mon pied quelque part ! "Nez nez, les crocs dehors, ils aboyaient. Oublieux d'eux-mmes, dans cettedbcle de leur ducation, dans ce flot de vase immonde du rut qu'ils sedisputaient, le magistrat et le financier en vinrent une querelle de charretiersivres, des mots abominables, qu'ils se lanaient, avec un besoin croissant del'ordure, comme des crachats. Leurs voix s'tranglaient dans leur gorge, ilscumaient de la boue.

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    Sur sa chaise, la baronne attendait toujours que l'un des deux et jet l'autredehors. Et, calme dj, arrangeant l'avenir, elle n'tait plus gne que par laprsence de la femme de chambre, qu'elle devinait derrire la portire du cabinetde toilette, reste l pour se faire un peu de bon sang. Cette fille, en effet, ayantallong la tte, avec un ricanement d'aise, entendre des messieurs se dirent deschoses si dgotantes, les deux femmes s'aperurent, la matresse accroupie etnue, la servante droite et correcte, avec son petit col plat ; et elles changrentun flamboyant regard, la haine sculaire des rivales, dans cette galit desduchesses et des vachres, quand elles n'ont plus de chemise.Mais Saccard, lui aussi, avait vu Clarisse. Il achevait de s'habiller violemment,enfilait son gilet et revenait lcher une injure dans la figure de Delcambre,passait la manche gauche de sa redingote et en criait une autre, passait lamanche droite et en trouvait d'autres, d'autres toujours, pleins baquets, lavole. Puis, tout d'un coup, pour en finir :" Clarisse, venez donc !... Ouvrez les portes, ouvrez les fentres, pour que toutela maison et toute la rue entendent !... M. le Procureur gnral veut qu'on sachequ'il est ici, et je vais le faire connatre, moi ! "Plissant, Delcambre recula, en le voyant se diriger vers une des fentres,comme s'il voulait en tourner la crmone. Ce terrible homme tait trs capabled'excuter sa menace, lui qui se moquait du scandale." Ah ! canaille, canaille ! murmura le magistrat. a fait bien la paire, vous etcette catin. Et je vous la laisse...- C'est a, dcampez ! On n'a pas besoin de vous... Au moins, ses factures serontpayes, elle ne pleurera plus misre... Tenez ! voulez-vous six sous, pourprendre l'omnibus ? "Sous l'insulte, Delcambre s'arrta un instant, au seuil du cabinet de toilette. Ilavait de nouveau sa haute taille maigre, sa face blme, coupe de plis rigides. Iltendit le bras, il fit un serment." Je jure que vous me paierez tout a... Oh ! je vous retrouverai, prenez garde ! "Puis, il disparut. Tout de suite, derrire lui, on entendit la fuite d'une jupe c'taitla femme de chambre qui, par crainte d'une explication, se sauvait, trs gaye, l'ide de la bonne farce.Saccard, secou encore, pitinant, alla fermer les portes, revint dans la chambre,o la baronne tait reste ; doue sur sa chaise. Il se promena grands pas,repoussa dans la chemine un tison qui s'croulait ; et, la voyant seulement alors,si singulire et si peu couverte, avec ce jupon sur les paules, il se montra trsconvenable." Habillez-vous donc, ma chre... Et ne vous motionnez pas. C'est bte, mais cen'est rien, rien du tout... Nous nous reverrons ici, aprs-demain, pour nousarranger, n'est-ce pas ? Moi, il faut que je file, j'ai un rendez-vous avec Huret. "Et, comme elle remettait enfin sa chemise, et qu'il partait, il lui cria del'antichambre :" Surtout, si vous achetez de l'Italien, pas de btise ! ne le prenez qu' prime. "

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    Pendant ce temps, la mme heure, Mme Caroline, la tte abattue sur sa table detravail, sanglotait. Le brutal renseignement du cocher, cette trahison de Saccardqu'elle ne pouvait ignorer dsormais, remuait en elle tous les soupons, toutesles craintes qu'elle avait voulu y ensevelir. Elle s'tait force la tranquillit et l'espoir, dans les affaires de l'Universelle, complice, par l'aveuglement de satendresse, de ce qu'on ne lui disait pas, de ce qu'elle ne cherchait pas apprendre. Aussi, maintenant, se reprochait-elle, avec un violent remords, lalettre rassurante qu'elle avait crite son frre, lors de la dernire assemblegnrale ; car elle le savait, depuis que sa jalousie lui ouvrait de nouveau lesyeux et les oreilles, les irrgularits continuaient, s'aggravaient sans cesse, ainsile compte Sabatani avait grossi, la socit jouait de plus en plus, sous le couvertde ce prte-nom, sans parler des rclames normes et mensongres, desfondations de sable et de boue qu'on donnait la colossale maison, dont lamonte si prompte, comme miraculeuse, la frappait de plus de terreur que dejoie. Ce qui surtout l'angoissait, c'tait ce terrible train, ce galop continu dont onmenait l'Universelle, pareille une machine, bourre de charbon, lance sur desrails diaboliques, jusqu' ce que tout crevt et sautt, sous un dernier choc. Ellen'tait point une nave, une nigaude, que l'on pt tromper ; mme ignorante de latechnique des oprations de banque, elle comprenait parfaitement les raisons dece surmenage, de cet enfivrement, destin griser la foule, l'entraner danscette pidmique folie de la danse des millions. Chaque matin devait apporter sahausse, il fallait faire croire toujours plus de succs, des guichetsmonumentaux, des guichets enchants qui absorbaient des rivires, pour rendredes fleuves, des ocans d'or. Son pauvre frre, si crdule, sduit, emport, allait-elle donc le trahir, l'abandonner ce flot qui menaait, un jour, de les noyer tous? Elle tait dsespre de son inaction et de son impuissance.Cependant, le crpuscule assombrissait la salle des pures, que le foyer teintn'clairait mme pas d'un reflet ; et, dans ces tnbres accrues, Mme Carolinepleurait plus fort. C'tait lche de pleurer ainsi, car elle sentait bien que tant delarmes ne venaient point de son inquitude sur les affaires de l'Universelle.Saccard, certainement, menait lui seul le terrible galop, fouaillait la bte avecune frocit, une inconscience morale extraordinaire, quitte la tuer. Il taitl'unique coupable, elle avait un frisson tcher de lire en lui, dans cette meobscure d'un homme d'argent, ignore de lui-mme, o l'ombre cachait del'ombre, l'infini boueux de toutes les dchances. Ce qu'elle n'y distinguait pasencore nettement, elle le souponnait, elle en tremblait. Mais la dcouverte lentede tant de plaies, la crainte d'une catastrophe possible ne l'auraient pas ainsi jetsur cette table, pleurante et sans force, l'auraient au contraire redresse, dans unbesoin de lutte et de gurison. Elle se connaissait, elle tait une guerrire. Non !si elle sanglotait si fort, telle qu'une enfant dbile, c'tait qu'elle aimait Saccardet que Saccard, cette minute mme, se trouvait avec une autre femme. Et cetaveu qu'elle tait oblige de se faire, l'emplissait de honte, redoublait ses pleurs,au point de l'touffer.

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    " N'avoir pas plus de fiert, mon Dieu ! balbutiait-elle voix haute. Etre cepoint fragile et misrable ! Ne pas pouvoir, quand on veut ! "A ce moment, dans la pice noire, elle eut l'tonnement d'entendre une voix.C'tait Maxime qui, en familier de la maison, venait d'entrer." Comment ! vous tes sans lumire, et vous pleurez ! "Confuse d'tre ainsi surprise, elle s'effora de matriser ses sanglots, pendantqu'il ajoutait :" Je vous demande pardon, je croyais mon pre revenu de la Bourse... Une damem'a pri de le lui amener dner. "Mais le valet de chambre apportait une lampe, et il se retira, aprs l'avoir posesur la table. Toute la vaste pice s'tait claire de la calme lumire qui tombaitde l'abat-jour." Ce n'est rien, voulut expliquer Mme Caroline, un bobo de femme, moi qui suispourtant si peu nerveuse. "Et, les yeux secs, le buste droit, elle souriait dj, de son air hroque decombattante. Un instant, le jeune homme la regarda, si firement redresse, avecses grands yeux clairs, ses fortes lvres, son visage de bont virile, l'paissecouronne de ses cheveux blancs avait adouci et pntr d'un grand charme ; et illa trouvait jeune encore, toute blanche ainsi, les dents galement trs blanches,une femme adorable, devenue belle. Puis il songea son pre, il eut unhaussement d'paules plein d'une mprisante piti." C'est lui, n'est-ce pas ? qui vous met dans un tat pareil. "Elle voulut nier, mais elle tranglait, des larmes remontaient ses paupires." Ah ! ma pauvre madame, je vous disais bien que vous aviez des illusions surpapa et que vous en seriez mal rcompense... C'tait fatal, qu'il vous manget,vous aussi ! "Alors, elle se souvint du jour o elle tait alle lui emprunter les deux millefrancs, pour l'acompte sur la ranon de Victor. Ne lui avait-il pas promis decauser avec elle, lorsqu'elle voudrait savoir ? L'occasion ne s'offrait-elle pas detout apprendre du pass ? en le questionnant ? Et un irrsistible besoin lapoussait : maintenant qu'elle avait commenc de descendre, il lui fallait toucherle fond. Cela seul tait brave, digne d'elle, utile tous.Mais elle rpugnait cette enqute, elle prit un dtour, ayant l'air de rompre laconversation." Je vous dois toujours deux mille francs, dit-elle. Vous ne m'en voulez pas trop,de vous faire attendre ? "Il eut un geste, pour lui donner tout le temps dsirable. Puis, brusquement :" A propos, et mon petit frre, ce monstre ?- Il me dsole, je n'ai encore rien dit votre pre... Je voudrais tant dcrasser unpeu le pauvre tre, pour qu'on pt l'aimer ! "Un rire de Maxime l'inquita, et comme elle l'interrogeait des yeux :" Dame ! je crois que vous prenez encore l un souci bien inutile. Papa necomprendra gure toute cette peine... Il en a tant vu, des ennuis de famille ! "

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    Elle le regardait toujours, si correct dans son goste jouissance de la vie, sijoliment dsabus des liens humains, mme de ceux que cre le plaisir. Il avaitsouri, gotant seul la mchancet cache de sa dernire phrase. Et elle eutconscience qu'elle touchait au secret de ces deux hommes." Vous avez perdu votre mre de bonne heure ?- Oui, je l'ai peine connue... J'tais encore Plassans, au collge, lorsqu'elle estmorte, ici, Paris... Notre oncle, le docteur Pascal, a gard l-bas avec lui masoeur Clotilde que je n'ai jamais revue qu'une fois.- Mais votre pre s'est remari ? "Il eut une hsitation. Ses yeux si clairs, si vides, s'taient troubls d'une petitefume rousse." Oh ! oui, oui, remari... La fille d'un magistrat, une Braud du Chtel... Rene,pas une mre pour moi, une bonne amie... "Puis, d'un mouvement familier, s'asseyant prs d'elle :" Voyez-vous, il faut comprendre papa. Il n'est pas, mon Dieu ! pire que lesautres. Seulement, ses enfants, ses femmes, enfin tout ce qui l'entoure, a nepasse pour lui qu'aprs l'argent... Oh ! entendons-nous, il n'aime pas l'argent enavare, pour en avoir un gros tas, pour le cacher dans sa cave. Non ! s'il en veutfaire jaillir de partout, s'il en puise n'importe quelles sources, c'est pour le voircouler chez lui en torrents, c'est pour toutes les jouissances qu'il en tire, de luxe,de plaisir, de puissance... Que voulez-vous ? il a a dans le sang, il nousvendrait, vous, moi, n'importe qui, si nous entrions dans quelque march. Et celaen homme inconscient et suprieur, car il est vraiment le pote du million,tellement l'argent le rend fou et canaille, oh ! canaille dans le trs grand ! "C'tait bien ce que Mme Caroline avait compris, et elle coutait Maxime, enapprouvant d'un hochement de tte. Ah ! l'argent, cet argent pourrisseur,empoisonneur, qui desschait les mes, en chassait la bont, la tendresse,l'amour des autres ! Lui seul tait le grand coupable, l'entremetteur de toutes lescruauts et de toutes les salets humaines. A cette minute, elle le maudissait,l'excrait dans la rvolte indigne de sa noblesse et de sa droiture de femme.D'un geste, si elle en avait eu le pouvoir, elle aurait ananti tout l'argent dumonde, comme on craserait le mal d'un coup de talon, pour sauver la sant dela terre." Et votre pre s'est remari " , rpta-t-elle au bout d'un silence, d'une voix lenteet embarrasse, dans un veil confus de souvenirs.Qui donc, devant elle, avait fait allusion cette histoire ? Elle n'aurait pu le dire :une femme sans doute, quelque amie, aux premiers temps de son installation rueSaint-Lazare, lorsque le nouveau locataire tait venu habiter le premier tage.Ne s'agissait-il pas d'un mariage d'argent, de quelque march honteux conclu, et,plus tard, le crime n'tait-il pas tranquillement entr dans le mnage, tolr etvivant l, un adultre monstrueux, touchant l'inceste ?" Rene, reprit Maxime trs bas, comme malgr lui, n'avait que quelques annesde plus que moi... "

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    Il avait lev la tte, il regardait Mme Caroline ; et, dans un abandon subit, dansune confiance irraisonne en cette femme, qui lui semblait si bien portante et sisage, il conta le pass, non pas en phrases suivies, mais par lambeaux, par aveuxincomplets, comme involontaire, qu'elle devait coudre. Etait-ce une anciennerancune contre son pre qu'il soulageait, cette rivalit qui avait exist entre eux,qui les faisait trangers, aujourd'hui encore, sans intrts communs ? Il nel'accusait pas, semblait incapable de colre ; mais son petit rire tournait auricanement, il parlait de ces abominations avec la joie mauvaise et sournoise dele salir, en remuant tant de vilenies.Et ce fut ainsi que Mme Caroline apprit tout au long l'effrayante histoire :Saccard vendant son nom, pousant pour de l'argent une fille sduite ; Saccard,par son argent, sa vie folle et clatante, achevant de dtraquer cette grandeenfant malade ; Saccard, dans un besoin d'argent, ayant obtenir d'elle unesignature, tolrant chez lui les amours de sa femme et de son fils, fermant lesyeux en bon patriarche qui veut bien qu'on s'amuse. L'argent, l'argent roi,l'argent Dieu, au-dessus du sang, au-dessus des larmes, ador plus haut que lesvains scrupules humains, dans l'infini de sa puissance ! Et, mesure que l'argentgrandissait, que Saccard se rvlait elle avec cette diabolique grandeur, MmeCaroline se trouvait prise d'une vritable pouvante, glace, perdue, l'idequ'elle tait au monstre, aprs tant d'autres." Voil ! dit en s'amusant Maxime. Vous me faites de la peine, il vaut mieux quevous soyez prvenue cela ne vous fche pas avec mon pre. J'en serais dsol,parce que ce serait encore vous qui en pleureriez, et pas lui... Comprenez-vousmaintenant pourquoi je refuse de lui prter un sou ? "Comme elle ne rpondait point, la gorge serre, frappe au coeur, il se leva,donna un coup d'oeil une glace, avec la tranquille aisance d'un joli homme,certain de sa correction dans la vie. Puis, il revint devant elle." N'est-ce pas ? des exemples pareils vous vieillissent vite... Moi, je me suisrang tout de suite, j'ai pous une jeune fille qui tait malade et qui est morte, jejure bien aujourd'hui qu'on ne me fera pas refaire des btises... Non ! voyez-vous, papa est incorrigible, parce qu'il n'a pas de sens moral. "Il lui prit la main, la garda un instant dans la sienne, en la sentant toute froide." Je m'en vais, puisqu'il ne rentre pas... Mais ne vous faites donc pas de chagrin !Je vous croyais si forte ! Et dites-moi merci, car il n'y a qu'une chose de bte :c'est d'tre dupe. "Enfin il partait, lorsqu'il s'arrta la porte, riant, ajoutant encore :" J'oubliais, dites-lui que Mme de Jeumont veut l'avoir dner... Vous savez,Mme de Jeumont, celle qui a couch avec l'empereur, pour cent mille francs... Etn'ayez pas peur car, si fou que papa soit rest, j'ose esprer qu'il n'est pas capablede payer une femme ce prix-l. "Seule, Mme Caroline ne bougea pas. Elle demeurait anantie sur sa chaise, dansla vaste pice tombe un lourd silence, regardant fixement la lampe, de sesyeux largis. C'tait comme un brusque dchirement du voile ce qu'elle n'avait

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    pas voulu distinguer nettement jusque-l, ce qu'elle ne faisait que souponner entremblant, elle le voyait cette heure dans sa crudit affreuse, sans complaisancepossible. Elle voyait Saccard nu, cette me dvaste d'un homme d'argent,complique et trouble dans sa dcomposition, il tait en effet sans liens nibarrires, allant ses apptits avec l'instinct dchan de l'homme qui ne connatd'autre borne que son impuissance. Il avait partag sa femme avec son fils,vendu son fils, vendu sa femme, vendu tous ceux qui lui taient tombs sous lamain ; il s'tait vendu lui-mme, et il la vendrait elle aussi, il vendrait son frre,battrait monnaie avec leurs coeurs et leurs cerveaux. Ce n'tait plus qu'un faiseurd'argent, qui jetait la fonte les choses et les tres pour en tirer de l'argent. Dansune brve lucidit, elle vit l'Universelle suer l'argent de toutes parts, un lac, unocan d'argent, au milieu duquel, avec un craquement effroyable, tout d'un coup,la maison croulait pic. Ah ! l'argent, l'horrible argent qui salit et dvore !D'un mouvement emport, Mme Caroline se leva. Non, non ! c'tait monstrueux,c'tait fini, elle ne pouvait rester davantage avec cet homme. Sa trahison, elle lalui aurait pardonne ; mais un coeurement la prenait de toute cette ordureancienne, une terreur l'agitait devant la menace des crimes possibles dulendemain. Elle n'avait plus qu' partir sur-le-champ, si elle ne voulait pas elle-mme tre clabousse de boue, crase sous les dcombres. Et le besoin luivenait d'aller loin, trs loin, de rejoindre son frre au fond de l'Orient, plusencore pour disparatre que pour l'avertir. Partir, partir tout de suite ! Il n'taitpas six heures, elle pouvait prendre le rapide de Marseille, sept heurescinquante-cinq, car cela lui semblait au-dessus de ses forces de revoir Saccard.A Marseille, avant de s'embarquer, elle ferait ses achats. Rien qu'un peu de lingedans une malle, une robe de rechange, et elle partait. En un quart d'heure, elleallait tre prte. Puis, la vue de son travail, sur la table, le mmoire commenc,l'arrta un instant. A quoi bon emporter cela, puisque tout devait crouler, pourri la base ? Elle se mit pourtant ranger avec soin les documents, les notes, parune habitude de bonne mnagre qui ne voulait rien laisser en dsordre derrireelle. Cette besogne lui prit quelques minutes, calma la premire fivre de sadcision. Et c'tait dans la pleine possession d'elle-mme qu'elle donnait undernier coup d'oeil autour de la pice, avant de la quitter, lorsque le valet dechambre reparut et lui remit un paquet de journaux et de lettres.D'un coup d'oeil machinal, Mme Caroline regarda les suscriptions et, dans le tas,reconnut une lettre de son frre, qui lui tait adresse. Elle arrivait de Damas, oHamelin se trouvait alors, pour l'embranchement projet, de cette ville Beyrouth. D'abord, elle commena la parcourir, debout, prs de la lampe, sepromettant de la lire lentement, plus tard, dans le train. Mais chaque phrase laretenait, elle ne pouvait plus sauter un mot, elle fini par se rasseoir devant latable et par se donner tout entire la lecture passionnante de cette longue lettre,qui avait douze pages.Hamelin, justement, tait dans un de ses jours de gaiet. Il remerciait sa soeurdes dernires bonnes nouvelles qu'elle lui avait adresses de Paris, et il lui

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    envoyait des nouvelles meilleures encore de l-bas, car tout y marchait souhait.Le premier bilan de la Compagnie gnrale des Paquebots runis s'annonaitsuperbe, les nouveaux transports vapeur ralisaient de grosses recettes, grce leur installation parfaite et leur vitesse plus grande. En plaisantant, il disaitqu'on y voyageait pour le plaisir, et il montrait les ports de la cte envahis par lemonde de l'Occident, il racontait qu'il ne pouvait faire une course travers lessentiers perdus, sans se trouver nez nez avec quelque Parisien du boulevard.C'tait rellement, comme il l'avait prvu, l'Orient ouvert la France. Bientt,des villes repousseraient aux flancs fertiles du Liban. Mais, surtout, il faisait unepeinture trs vive de la gorge carte du Carmel, o la mine d'argent tait enpleine exploitation. Le site sauvage s'humanisait, on avait dcouvert des sourcesdans l'croulement gigantesque de rochers qui bouchait le vallon au nord ; et deschamps se craient, le bl remplaait les lentisques, tandis que tout un villagedj s'tait bti prs de la mine, d'abord de simples cabanes de bois, unbaraquement pour abriter les ouvriers, maintenant de petites maisons de pierreavec des jardins, un commencement de cit qui allait grandir, tant que les filonsne s'puiseraient pas. Il y avait l prs de cinq cents habitants, une route venaitd'tre acheve, qui reliait le village Saint-Jean-d'Acre Du matin au soir, lesmachines d'extraction ronflaient, des chariots s'branlaient au claquement desfouets sonores, des femmes chantaient, des enfants jouaient et criaient, dans cedsert, dans ce silence de mort o seuls les aigles autrefois mettaient le bruit lentde leurs ailes. Et les myrtes et les gents embaumaient toujours l'air tide, d'unedlicieuse puret. Enfin, Hamelin ne tarissait pas sur la premire ligne ferrequ'il devait ouvrir, de Brousse Beyrouth, par Angora et Alep. Toutes lesformalits taient termines Constantinople ; certaines modifications heureusesqu'il avait fait subir au trac, pour le passage difficile des cols du Taurus,l'enchantaient ; et il parlait de ces cols, des plaines qui s'tendaient au pied desmontagnes, avec le ravissement d'un homme de science qui y avait trouv denouvelles mines de charbon et qui croyait voir le pays se couvrir d'usines. Sespoints de repre taient poss, les emplacements des stations choisis, quelques-uns en pleine solitude une ville ici, une ville plus loin, des villes natraientautour de chacune des stations, au croisement des routes naturelles. Dj lamoisson des hommes et des grandes choses futures tait seme, tout germait, ceserait avant quelques annes un monde nouveau. Et il finissait en embrassantbien tendrement sa soeur adore, heureux de l'associer cette rsurrection d'unpeuple, lui disant qu'elle y serait pour beaucoup, elle qui depuis si longtempsl'aidait de sa bravoure et de sa belle sant.Mme Caroline avait achev sa lecture, la lettre restait ouverte sur la table, et ellesongeait, les yeux de nouveau sur la lampe. Puis, machinalement, ses regards selevrent, firent le tour des murs, s'arrtant chacun des plans, chacune desaquarelles. A Beyrouth, le pavillon pour le directeur de la Compagnie desPaquebots runis tait cette heure construit, au milieu de vastes magasins. Aumont Carmel, c'tait ce fond de gorge sauvage, obstru de broussailles et de

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    pierres, qui se peuplait, pareil au nid gigantesque d'une population naissante.Dans le Taurus, ces nivellements, ces profils changeaient les horizons, ouvraientun chemin au libre commerce. Et, devant elle, de ces feuilles aux lignesgomtriques, aux teintes laves, que quatre pointes simplement clouaient, touteune vocation surgissait du lointain pays parcouru autrefois, tant aim pour sonbeau ciel ternellement bleu, pour sa terre si fertile. Elle revoyait les jardinstags de Beyrouth, les valles du Liban aux grands bois d'oliviers et de mriers,les plaines d'Antioche et d'Alep, immenses vergers de fruits dlicieux. Elle serevoyait avec son frre en continuelles courses par cette merveilleuse contre,dont les richesses incalculables se perdaient, ignores ou gches, sans routes,sans industrie ni agriculture, sans coles, dans la paresse et l'ignorance. Maistout cela, maintenant, se vivifiait, sous une extraordinaire pousse de sve jeune.L'vocation de cet Orient de demain dressait dj devant ses yeux des citsprospres, des campagnes cultives, toute une humanit heureuse. Et elle lesvoyait, et elle entendait la rumeur travailleuse des chantiers, et elle constataitque cette vieille terre endormie, rveille enfin, venait d'entrer en enfantement.Alors, Mme Caroline eut la brusque conviction que l'argent tait le fumier danslequel poussait cette humanit de demain. Des phrases de Saccard lui revenaient,des lambeaux de thories sur la spculation. Elle se rappelait cette ide que, sansla spculation, il n'y aurait pas de grandes entreprises vivantes et fcondes, pasplus qu'il n'y aurait d'enfants, sans la luxure. Il faut cet excs de la passion, toutecette vie bassement dpense et perdue, la continuation mme de la vie. Si, l-bas, son frre s'gayait, chantait victoire, au milieu des chantiers quis'organisaient, des constructions qui sortaient du sol, c'tait qu' Paris l'argentpleuvait, pourrissait tout, dans la rage du jeu. L'argent, empoisonneur etdestructeur, devenait le ferment de toute vgtation sociale, servait de terreauncessaire aux grands travaux dont l'excution rapprocherait les peuples etpacifierait la terre. Elle avait maudit l'argent, elle tombait maintenant devant luidans une admiration effraye : lui seul n'tait-il pas la force qui peut raser unemontagne, combler un bras de mer, rendre la terre enfin habitable aux hommes,soulags du travail, dsormais simples conducteurs de machines ? Tout le biennaissait de lui, qui faisait tout le mal. Et elle ne savait plus, branle jusqu'aufond de son tre, dcide dj ne pas partir, puisque le succs paraissaitcomplet en Orient et que la bataille tait Paris, mais incapable encore de secalmer, le coeur saignant toujours.Mme Caroline se leva, vint appuyer son front la vitre d'une des fentres quidonnaient sur le jardin de l'htel Beauvilliers. La nuit s'tait faite, elle nedistinguait qu'une faible lueur dans la petite pice carte o la comtesse et safille vivaient, pour ne rien salir et ne pas dpenser de feu. Vaguement, derrire lamince mousseline des rideaux, elle distinguait le profil de la comtesse,raccommodant elle-mme quelque nippe, tandis qu'Alice peignait des aquarelles,bcles la douzaine, qu'elle devait vendre en cachette. Un malheur leur taitarriv, une maladie de leur cheval, qui pendant deux semaines les avait cloues

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    chez elles, enttes ne pas tre vues pied, et reculant devant une location.Mais, dans cette gne si hroquement cache, un espoir dsormais les tenaitdebout, plus vaillantes, la hausse continue des actions de l'Universelle, ce gaindj trs gros, qu'elles voyaient resplendir et tomber en pluie d'or, le jour oelles raliseraient, au cours le plus lev. La comtesse se promettait une robevraiment neuve, rvait de donner quatre dners par mois, l'hiver, sans se mettrepour cela au pain et l'eau pendant quinze jours. Alice ne riait plus, de son aird'indiffrence affecte, lorsque sa mre lui parlait mariage, l'coutait avec unlger tremblement des mains, en commenant croire que cela se raliseraitpeut-tre, qu'elle pourrait avoir, elle aussi, un mari et des enfants. Et MmeCaroline, regarder brler la petite lampe qui les clairait, sentait monter verselle un grand calme, un attendrissement, frappe de cette remarque que l'argentencore, rien qu'un espoir d'argent, suffisait au bonheur de ces pauvres cratures.Si Saccard les enrichissait, ne le bniraient-elles pas, ne resterait-il pas, pourelles deux, charitable et bon ? La bont tait donc partout, mme chez les pires,qui sont toujours bons pour quelqu'un, qui ont toujours, au milieu de l'excrationd'une foule, d'humbles voix isoles les remerciant et les adorant. A cetterflexion, sa pense, tandis que ses yeux s'aveuglaient sur les tnbres du jardin,s'en tait alle vers l'Oeuvre du Travail. La veille, de la part de Saccard, elle yavait distribu des jouets et des drages, en rjouissance d'un anniversaire ; etelle souriait involontairement, au souvenir de la joie bruyante des enfants.Depuis un mois, on tait plus content de Victor, elle avait lu des notessatisfaisantes chez la princesse d'Orviedo, avec laquelle, deux fois par semaine,elle causait longuement de la maison. Mais, cette image de Victor, qui toutd'un coup apparaissait, elle s'tonnait de l'avoir oubli, dans sa crise dedsespoir, lorsqu'elle voulait partir. Aurait-elle pu l'abandonner ainsi,compromettre la bonne action mene avec tant de peine ? De plus en pluspntrante, une douceur montait de l'obscurit des grands arbres, un flotd'ineffable renoncement, de tolrance divine qui lui largissait le coeur ; tandisque la petite lampe pauvre des dames de Beauvilliers continuait briller l-bas,comme une toile.Lorsque Mme Caroline revint devant sa table, elle eut un lger frisson. Quoidonc ? elle avait froid ! Et cela l'gaya, elle qui se vantait de passer l'hiver sansfeu. Elle tait comme au sortir d'un bain glac, rajeunie et forte, le pouls trscalme. Les matins de belle sant, elle se levait ainsi. Puis, elle eut l'ide deremettre une bche dans la chemine ; et, en voyant que le feu tait mort, elles'amusa le rallumer elle-mme, sans vouloir sonner le domestique. Ce fut toutun travail, elle n'avait pas de petit bois, elle parvint embraser les bches,simplement avec de vieux journaux, qu'elle brlait un un. A genoux devantl'tre, elle en riait toute seule. Un instant, elle resta l, heureuse et surprise. Voildonc qu'une de ses grandes crises tait encore passe, elle esprait de nouveau,quoi ? elle n'en savait toujours rien, l'ternel inconnu qui tait au bout de la vie,au bout de l'humanit. Vivre, cela devait suffire, pour que la vie lui apportt sans

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    cesse la gurison des blessures que la vie lui faisait. Une fois de plus, elle serappelait les dbcles de son existence, son mariage affreux, sa misre Paris,son abandon par le seul homme qu'elle et aim ; et, chaque croulement, elleretrouvait la vivace nergie, la joie immortelle qui la remettait debout, au milieudes ruines. Tout ne venait-il pas de crouler ? Elle restait sans estime pour sonamant, en face de son effroyable pass, comme de saintes femmes sont devantles plaies immondes qu'elles pansent matin et soir, sans compter les cicatriserjamais. Elle allait continuer lui appartenir, en le sachant d'autres, en necherchant mme pas le leur disputer. Elle allait vivre dans un brasier, dans laforge haletante de la spculation, sous l'incessante menace d'une catastrophefinale, o son frre pouvait laisser son honneur et son sang. Et elle tait quandmme debout, presque insouciante, ainsi qu'au matin d'un beau jour, gotant faire face au danger une allgresse de bataille. Pourquoi ? pour rienraisonnablement, pour le plaisir d'tre ! Son frre le lui disait, elle taitl'invincible espoir.Saccard, lorsqu'il rentra, vit Mme Caroline enfonce dans son travail, achevant,de sa ferme criture, une page du mmoire sur les chemins de fer d'Orient. Elleleva la tte, lui sourit d'un air paisible, tandis qu'il effleurait des lvres sa belle etrayonnante chevelure blanche." Vous avez beaucoup couru, mon ami ?- Oh ! des affaires n'en plus finir ! J'ai vu le ministre des Travaux publics, j'aifini par rejoindre Huret, j'ai d retourner chez le ministre, o il n'y avait plusqu'un secrtaire... Enfin, j'ai la promesse pour l-bas. "En effet, depuis qu'il avait quitt la baronne Sandorff, il ne s'tait plus arrt,tout aux affaires, dans son emportement de zle accoutum. Elle lui remit lalettre d'Hamelin, qui l'enchanta ; et elle le regardait exulter du prochaintriomphe, en se disant que, dsormais, elle le surveillerait de prs, afind'empcher les folies certaines. Pourtant, elle ne parvenait pas lui tre svre." Votre fils est venu vous inviter, au nom de Mme de Jeumont. "Il se rcria." Mais elle m'a crit !... J'ai oubli de vous dire que j'y allais ce soir... Ce quecela m'assomme, fatigu comme je suis ! "Et il partit, aprs avoir de nouveau bais ses cheveux blancs. Elle se remit sontravail, avec son sourire amical, plein d'indulgence. N'tait-elle pas seulementune amie qui se donnait ? La jalousie lui causait une honte, comme si elle etsali davantage leur liaison. Elle voulait tre suprieure l'angoisse du partage,dgage de l'gosme charnel de l'amour. Etre lui, le savoir d'autres, celan'avait pas d'importance. Et elle l'aimait pourtant, de tout son coeur courageux etcharitable. C'tait l'amour triomphant, ce Saccard, ce bandit du trottoir financier,aim si absolument par cette adorable femme, parce qu'elle le voyait, actif etbrave, crer un monde, faire de la vie.

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    Chapitre VIII

    Ce fut le 1er avril que l'Exposition universelle de 1867 ouvrit, au milieu de ftes,avec un clat triomphal. La grande saison de l'empire commenait, cette saisonde l'empire commenait, cette saison de gala suprme, qui allait faire de Parisl'auberge du monde, auberge pavoise, pleine de musiques et de chants, o l'onmangeait, o l'on forniquait dans toutes les chambres. Jamais rgne, sonapoge, n'avait convoqu les nations une si colossale ripaille. Vers lesTuileries flamboyantes, dans une apothose de ferie, le long dfil desempereurs, des rois et des princes, se mettait en marche des quatre coins de laterre.Et ce fut la mme poque, quinze jours plus tard, que Saccard inaugura l'htelmonumental qu'il avait voulu, pour y loger royalement l'Universelle. Six moisvenaient de suffire, on avait travaill jour et nuit, sans perdre une heure, faisantce miracle qui n'est possible qu' Paris ; et la faade se dressait, fleuried'ornements, tenant du temple et du caf-concert, une faade dont le luxe talarrtait le monde sur le trottoir. A l'intrieur, c'tait une somptuosit, les millionsdes caisses ruisselant le long des murs. Un escalier d'honneur conduisait lasalle du conseil, rouge et or, d'une splendeur de salle d'opra. Partout, des tapis,des tentures, des bureaux installs avec une richesse d'ameublement clatante.Dans le sous-sol, o se trouvait le service des titres, des coffres-forts taientscells, immenses, ouvrant des gueules profondes de four, derrire les glacessans tain des cloisons, qui permettaient au public de les voir, rangs comme lestonneaux des contes, o dorment les trsors incalculables des fes. Et les peuplesavec leurs rois, en marche vers l'Exposition, pouvaient venir et dfiler l : c'taitprt, l'htel neuf les attendait, pour les aveugler, les prendre un un cetirrsistible pige de l'or, flambant au grand soleil.Saccard trnait dans le cabinet le plus somptueusement install, un meubleLouis XIV, bois dor, recouvert de velours de Gnes. Le personnel venaitd'tre augment encore, il dpassait quatre cents employs ; et c'tait maintenant cette arme que Saccard commandait, avec un faste de tyran ador et obi, caril se montrait trs large de gratifications. En ralit, malgr son simple titre dedirecteur, il rgnait, au-dessus du prsident du conseil, au-dessus du conseild'administration lui-mme, qui ratifiait simplement ses ordres. Aussi MmeCaroline vivait-elle dsormais dans une continuelle alerte, trs occupe connatre chacune de ses dcisions, pour tcher de se mettre en travers, s'il lefallait. Elle dsapprouvait cette nouvelle installation, beaucoup trop magnifique,sans pouvoir cependant la blmer en principe, ayant reconnu la ncessit d'unlocal plus vaste, aux beaux jours de tendre confiance, lorsqu'elle plaisantait sonfrre qui s'inquitait. Sa crainte avoue, son argument, pour combattre tout celuxe, tait que la maison y perdait son caractre de probit dcente, de haute

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    gravit religieuse. Que penseraient les clients habitus la discrtion monacale,au demi-jour recueilli du rez-de-chausse de la rue Saint-Lazare, lorsqu'ilsentreraient dans ce palais de la rue de Londres, aux grands tages gays debruits, inonds de lumire ? Saccard rpondait qu'ils seraient foudroysd'admiration et de respect, que ceux qui apportaient cinq francs, en tireraient dixde leur poche, saisis d'amour-propre, griss de confiance. Et ce fut lui, dans sabrutalit du clinquant, qui eut raison. Le succs de l'htel tait prodigieux,dpassait en vacarme efficace les plus extraordinaires rclames de Jantrou. Lespetits rentiers dvots des quartiers tranquilles, les pauvres prtres de campagnedbarqus le matin du chemin de fer, billaient de batitude devant la porte, enressortaient rouges du plaisir d'avoir des fonds l-dedans.A la vrit, ce qui contrariait surtout Mme Caroline, c'tait de ne plus pouvoirtre toujours dans la maison mme, exercer sa surveillance. A peine lui tait-ilpermis de se rendre rue de Londres, de loin en loin, sous un prtexte. Elle vivaitseule prsent, dans la salle des pures, elle ne voyait gure Saccard que le soir.Il avait garde l son appartement, mais tout le rez-de-chausse restait ferm,ainsi que les bureaux du premier tage ; et la princesse d'Orviedo, heureuse aufond de ne plus avoir le sourd remords de cette banque, cette boutique d'argentinstalle chez elle, ne cherchait pas mme louer, avec son insouciance vouluede tout gain, mme lgitime. La maison vide, rsonnante chaque voiture quipassait, semblait un tombeau. Mme Caroline n'entendait plus, au travers desplafonds, monter que ce silence frissonnant des guichets clos, d'o, sans relche,pendant deux annes, il lui tait venu un lger tintement d'or. Les journes lui enparaissaient plus lourdes et plus longues. Elle travaillait pourtant beaucoup,toujours occupe par son frre, qui, d'Orient, lui envoyait des tches d'critures.Mais, parfois, dans son travail elle s'arrtait, coutait ; prise d'une anxitinstinctive, ayant besoin de savoir ce qui se passait en bas ; et rien, pas unsouffle, l'anantissement des salles dmnages, vides, noires, fermes doubletour. Alors, un petit froid la prenait, elle s'oubliait quelques minutes, inquite.Que faisait-on, rue de Londres ? n'tait-ce point cette seconde prcise, que seproduisait la lzarde dont prirait l'difice ?Le bruit se rpandit, vague et lger encore, que Saccard prparait une nouvelleaugmentation du capital. De cent millions, il voulait le porter cent cinquante.C'tait une heure de particulire excitation, l'heure fatale o toutes lesprosprits du rgne, les immenses travaux qui avaient transform la ville, lacirculation enrage de l'argent, les furieuses dpenses du luxe, devaient aboutir une fivre chaude de la spculation. Chacun voulait sa part, risquait sa fortunesur le tapis vert, pour se dcupler et jouir, comme tant d'autres, enrichis en unenuit. Les drapeaux de l'Exposition qui claquaient au soleil les illuminations et lesmusiques du Champ-de-Mars, les foules du monde entier inondant les rues,achevaient de griser Paris, dans un rve d'inpuisable richesse et de souverainedomination. Par les soires claires, de l'norme cit en fte, attable dans lesrestaurants exotiques, change en foire colossale o le plaisir se vendait libre

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    ment sous les toiles, montait le suprme coup de dmence, la folie joyeuse etvorace des grandes capitales menaces de destruction. Et Saccard, avec son flairde coupeur de bourses, avait tellement bien senti chez tous cet accs, ce besoinde jeter au vent son argent, de vider ses poches et son corps, qu'il venait dedoubler les fonds destins la publicit, en excitant Jantrou au plusassourdissant des tapages. Depuis l'ouverture de l'Exposition, tous les jours,c'taient, dans la presse, des voles de cloche en faveur de l'Universelle. Chaquematin amenait son coup de cymbales, pour faire retourner le monde : un faitdivers extraordinaire, l'histoire d'une dame qui avait oubli cent actions dans unfiacre ; un extrait d'un voyage en Asie Mineure, o il tait expliqu queNapolon avait prdit la maison de la rue de Londres ; un grand article de tte,o, politiquement, le rle de cette maison tait d'Orient ; sans compter les notescontinuelles des journaux jug par rapport la solution prochaine de la questionspciaux, tous embrigads, marchant en masse compacte. Jantrou avait imagin,avec les petites feuilles financires, des traits l'anne, qui lui assuraient unecolonne dans chaque numro ; et il employait cette colonne, avec une fcondit,une varit d'imagination tonnantes, allant jusqu' attaquer, pour le triomphe devaincre ensuite. La fameuse brochure qu'il mditait venait d'tre lance par lemonde entier, un million d'exemplaires. Son agence nouvelle tait galementcre, cette agence qui, sous le prtexte d'envoyer un bulletin financier auxjournaux de province, se rendait matresse absolue du march de toutes les villesimportantes. Et L'Esprance enfin, habilement conduite, prenait de jour en jourune importance politique plus grande. On y avait beaucoup remarqu une sried'articles, la suite du dcret du 19 janvier, qui remplaait l'adresse par le droitd'interpellation, nouvelle concession de l'empereur, en marche vers la libert.Saccard, qui les inspirait, n'y faisait pas encore attaquer ouvertement son frre,rest ministre d'Etat quand mme, rsign, dans sa passion du pouvoir, dfendre aujourd'hui ce qu'il condamnait hier ; mais on l'y sentait aux aguets,surveillant la situation fausse de Rougon, pris la Chambre entre le tiers partiaffam de son hritage, et les clricaux, ligus avec les bonapartistes autoritairescontre l'empire libral ; et les insinuations commenaient dj, le journalredevenait catholique militant, se montrait plein d'aigreur, chacun des actes duministre. L'Esprance passe l'opposition, c'tait la popularit, un vent defronde achevant de lancer le nom de l'Universelle aux quatre coins de la Franceet du monde.Alors, sous cette pousse formidable de publicit, dans ce milieu exaspr, mrpour toutes les folies, l'augmentation probable du capital, cette rumeur d'unemission nouvelle de cinquante millions, acheva d'enfivrer les plus sages. Deshumbles logis aux htels aristocratiques, de la loge des concierges au salon desduchesses, les ttes prenaient feu, l'engouement tournait la foi aveugle,hroque et batailleuse. On numrait les grandes choses dj faites parl'Universelle, les premiers succs foudroyants, les dividendes inesprs, telsqu'aucune autre socit n'en avait distribu ses dbuts. On rappelait l'ide si

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    heureuse de la Compagnie des Paquebots runis, si prompte en magnifiquesrsultats, cette Compagnie dont les actions faisaient dj cent francs de prime ;et la mine d'argent du Carmel, d'un produit miraculeux, laquelle un orateursacr, lors du dernier carme de Notre-Dame, avait fait une allusion, en parlantd'un cadeau de Dieu la chrtient confiante ; et une autre socit cre pourl'exploitation d'immenses gisements de houille, et celle qui allait mettre encoupes rgles les vastes forts du Liban, et la fondation de la Banque nationaleturque, Constantinople, d'une solidit inbranlable. Pas un chec, un bonheurcroissant qui changeait en or tout ce que la maison touchait, dj un largeensemble de crations prospres donnant une base solide aux oprations futures,justifiant l'augmentation rapide du capital. Puis, c'tait l'avenir qui s'ouvraitdevant les imaginations surchauffes, cet avenir si gros d'entreprises plusconsidrables encore, qu'il ncessitait la demande des cinquante millions, dontl'annonce suffisait bouleverser ainsi les cervelles. L, le champ des bruits deBourse et de salons tait sans limite, mais la grande affaire prochaine de laCompagnie des chemins de fer d'Orient se dtachait au milieu des autres projets,occupait toutes les conversations, nie par les uns, exalte par les autres. Lesfemmes surtout se passionnaient, faisaient en faveur de l'ide une propagandeenthousiaste. Dans des coins de boudoir, aux dners de gala, derrire lesjardinires en fleur, l'heure tardive du th, jusqu'au fond des alcves, il y avaitdes cratures charmantes, d'une clinerie persuasive, qui catchisaient leshommes : " Comment, vous n'avez pas de l'Universelle ? Mais il n'y a que a !achetez vite de l'Universelle, si vous voulez qu'on vous aime ! " C'tait lanouvelle Croisade, comme elles disaient, la conqute de l'Asie, que les croissde Pierre l'Ermite et de Saint Louis n'avaient pu faire, et dont elles sechargeaient, elles, avec leurs petites bourses d'or. Toutes affectaient d'tre bienrenseignes, parlaient en termes techniques de la ligne mre qu'on allait ouvrird'abord, de Brousse Beyrouth par Angora et Alep. Plus tard, viendraitl'embranchement de Smyrne Angora ; plus tard, celui de Trbizonde Angora,par Erzeroum et Sivas ; plus tard encore, celui de Damas Beyrouth. Et ellessouriaient, clignaient les yeux, chuchotaient qu'il y en aurait un autre peut-tre,oh ! dans longtemps, de Beyrouth Jrusalem, par les anciennes villes dulittoral, Saida, Saint-Jean-d'Acre, Jaffa, puis, mon Dieu ! qui sait ? de Jrusalem Port-Sad et Alexandrie. Sans compter que Bagdad n'tait pas loin de Damas,et que, si une ligne ferre tait pousse jusque-l, ce serait un jour la Perse,l'Inde, la Chine, acquises l'Occident. Il semblait que, sur un mot de leurs joliesbouches, les trsors retrouvs des califes resplendissaient, dans un contemerveilleux des Mille et une Nuits. Les bijoux, les pierreries du rve, pleuvaientdans les caisses de la rue de Londres, tandis que fumait l'encens du Carmel, unfond dlicat et vague de lgendes bibliques, qui divinisait les gros apptits degain. N'tait-ce pas l'Eden reconquis, la Terre sainte dlivre, la religiontriomphante, au berceau mme de l'humanit ? Et elles s'arrtaient, refusaientd'en dire davantage, les regards brillant de ce qu'il fallait cacher. Cela ne se

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    confiait mme pas l'oreille. Beaucoup d'entre elles l'ignoraient, affectaient dele savoir. C'tait le mystre, ce qui n'arriverait peut-tre jamais, et qui peut-treclaterait un jour comme un coup de foudre : Jrusalem rachete au sultan,donne au pape, avec la Syrie pour royaume ; la papaut ayant un budget fournipar une banque catholique, le Trsor du Saint-Spulcre, qui la mettrait l'abrides perturbations politiques ; enfin, le catholicisme rajeuni, dgag descompromissions, retrouvant une autorit nouvelle, dominant le monde, du hautde la montagne o le Christ a expir.Maintenant, le matin, Saccard, dans son luxueux cabinet Louis XIV, tait obligde dfendre sa porte, lorsqu'il voulait travailler ; car c'tait un assaut, le dfild'une cour venant comme au lever d'un roi, des courtisans, des gens d'affaires,des solliciteurs, une adoration et une mendicit effrnes autour de la toute-puissance. Un matin des premiers jours de juillet surtout, il se montraimpitoyable, ayant donn l'ordre formel de n'introduire personne. Pendant quel'antichambre regorgeait de monde, d'une foule qui s'enttait, malgr l'huissier,attendant, esprant quand mme, il s'tait enferm avec deux chefs de servicepour achever d'tudier l'mission nouvelle. Aprs l'examen de plusieurs projets,il venait de se dcider en faveur d'une combinaison qui, grce cette missionnouvelle de cent mille actions, devait permettre de librer compltement lesdeux cent mille actions anciennes, sur lesquelles cent vingt-cinq francsseulement avaient t verss ; et, afin d'arriver ce rsultat, l'action rserve auxseuls actionnaires raison d'un titre nouveau pour deux titres anciens ; seraitmise huit cent cinquante francs, immdiatement exigibles, dont cinq centsfrancs pour le capital et une prime de trois cent cinquante francs pour lalibration projete. Mais des complications se prsentaient, il y avait encore toutun trou boucher, ce qui rendait Saccard trs nerveux. Le bruit des voix, dansl'antichambre, l'irritait. Ce Paris plat ventre, ces hommages qu'il recevaitd'habitude avec une bonhomie de despote familier, l'emplissaient de mpris, cejour-l. Et Dejoie, qui parfois lui servait d'huissier le matin, s'tant permis defaire le tour et d'apparatre par une petite porte du couloir, il l'accueillitfurieusement." Quoi ? Je vous ai dit personne, personne, entendez-vous !... Tenez ! prenez macanne, plantez-la ma porte, et qu'il la baisent ! "Dejoie, impassible, se permit d'insister." Pardon, monsieur, c'est la comtesse de Beauvilliers. Elle m'a suppli, etcomme je sais que monsieur veut lui tre agrable...- Eh ! cria Saccard emport, qu'elle aille au diable avec les autres ! "Mais tout de suite il se ravisa, d'un geste de colre mue." Faites-la entrer, puisqu'il est dit qu'on ne me fichera pas la paix !... Et par cettepetite porte, pour que le troupeau n'entre pas avec elle. "L'accueil que Saccard fit la comtesse de Beauvilliers fut d'une brusqueried'homme tout secou encore. La vue d'Alice, qui accompagnait sa mre, de son

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    air muet et profond, ne le calma mme pas. Il avait renvoy les deux chefs deservice, il ne songeait qu' les rappeler pour continuer son travail." Je vous en prie, madame, dites vite, car je suis horriblement press. "La comtesse s'arrta, surprise, toujours lente, avec sa tristesse de reine dchue." Mais, monsieur, si je vous drange... "Il dut leur indiquer des siges ; et la jeune fille, plus brave, s'asst la premire,d'un mouvement rsolu, tandis que la mre reprenait :" Monsieur, c'est pour un conseil... Je suis dans l'hsitation la plus douloureuse,je sens que je ne me dciderai jamais toute seule... "Et elle lui rappela qu' la fondation de la banque, elle avait pris cent actions, qui,doubles, lors de la premire augmentation du capital et doubles encore lors dela seconde, faisaient aujourd'hui un total de quatre cents actions, sur lesquelleselle avait vers, primes comprises, la somme de quatre-vingt-sept mille francs.En dehors de ses vingt mille francs d'conomies, elle avait donc d, pour payercette somme, emprunter soixante-dix mille francs sur sa ferme des Aublets." Or, continua-t-elle, je trouve aujourd'hui un acqureur pour les Aublets... Et,n'est-ce pas ? il est question d'une mission nouvelle, de sorte que je pourraispeut-tre placer toute notre fortune dans votre maison. "Saccard s'apaisait, flatt de voir les deux pauvres femmes, les dernires d'unegrande et antique race, si confiantes, si anxieuses devant lui. Rapidement, avecdes chiffres, il les renseigna." Une nouvelle mission, parfaitement, je m'en occupe... L'action sera de huitcent cinquante francs, avec la prime... Voyons, nous disons que vous avez quatrecents actions. Il va donc vous en tre attribu deux cents, ce qui vous obligera un versement de cent soixante-dix mille francs. Mais tous vos titres serontlibrs, vous aurez six cents actions bien vous, ne devant rien personne. "Elles ne comprenaient pas, il dut leur expliquer cette libration des titres, l'aidede la prime ; et elles restaient un peu ples, devant ces gros chiffres, oppresses l'ide du coup d'audace qu'il fallait risquer." Comme argent, murmura enfin la mre, ce serait bien cela... On m'offre deuxcent quarante mille francs des Aublets, qui en valaient autrefois quatre centmille ; de sorte que, lorsque nous aurions rembours la somme emprunte dj,il nous resterait juste de quoi faire le versement... Mais, mon Dieu ! quelleterrible chose, cette fortune dplace, toute notre existence joue ainsi ! "Et ses mains tremblaient, il y eut un silence, pendant lequel elle songeait cetengrenage qui lui avait pris d'abord ses conomies, puis les soixante-dix millefrancs emprunts, et qui menaait maintenant de lui prendre la ferme entire.Son ancien respect de la fortune domaniale, en labours, en prs, en forts, sarpugnance pour le trafic sur l'argent, cette basse besogne de juifs, indigne de sarace, revenaient et l'angoissaient, cette minute dcisive o tout allait treconsomm. Muette, sa fille la regardait, de ses yeux ardents et purs.Saccard eut un sourire encourageant.

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    " Dame ! il est bien certain qu'il faut que vous ayez confiance en nous...Seulement, les chiffres sont l. Examinez-les, et toute hsitation me semble dslors impossible... Admettons que vous fassiez l'opration, vous avez donc sixcents actions, qui, libres, vous ont cot la somme de deux cent cinquante-septmille francs. Or, elles sont aujourd'hui au cours moyen de treize cents francs, cequi vous fait un total de sept cent quatre-vingt mille francs. Dj, vous avez plusque tripl votre argent... Et a continuera, vous verrez la hausse, aprs l'mission! Je vous promets le million avant la fin de l'anne.- Oh ! maman ! " laissa chapper Alice, dans un soupir, comme malgr elle.Un million ! L'htel de la rue Saint-Lazare dbarrass de ses hypothques,nettoy de sa crasse de misre ! Le train de maison remis sur un piedconvenable, tir de ce cauchemar des gens qui ont voiture et qui manquent depain ! La fille marie avec une dot dcente, pouvant avoir enfin un mari et desenfants, cette joie que se permet la dernire pauvresse des rues ! Le fils, que leclimat de Rome tuait, soulag l-bas, mis en tat de tenir son rang, en attendantde servir la grande cause, qui l'utilisait si peu ! La mre rtablie en sa hautesituation, payant son cocher, ne lsinant plus pour ajouter un plat ses dners dumardi, et ne se condamnant plus au jene pour le reste de la semaine ! Cemillion flambait, tait le salut, le rve.La comtesse, conquise, se tourna vers sa fille, pour l'associer sa volont." Voyons, qu'en penses-tu ? "Mais celle-ci ne disait plus rien, fermait lentement les paupires, teignant l'clatde ses yeux." C'est vrai, reprit la mre, souriante son tour, j'oublie que tu veux me laissermatresse absolue... Mais je sais combien tu es brave et tout ce que tu espres... "Et, s'adressant Saccard :" Ah ! monsieur, on parle de vous avec tant d'loges !... Nous ne pouvons allernulle part, sans qu'on nous raconte des choses trs belles, trs touchantes. Cen'est pas seulement la princesse d'Orviedo, ce sont toutes mes amies qui sontenthousiastes de votre oeuvre. Beaucoup me jalousent d'tre de vos premiresactionnaires, et si on les coutait, on vendrait jusqu' ses matelas, pour prendrede vos actions. "Elle plaisantait doucement." Je les trouve mme un peu folles, oui ! un peu folles, oui ! C'est sans doute queje ne suis plus assez jeune... Ma fille est une de vos admiratrices. Elle croit envotre mission, elle fait de la propagande dans tous les salons o je la mne.Charm, Saccard, regarda Alice, et elle tait en ce moment si anime, si vibrantede foi, qu'elle lui parut vraiment trs jolie, malgr son teint jaune et son cou tropmince, dj fan. Aussi se trouvait-il grand et bon, l'ide d'avoir fait le bonheurde cette triste crature, que l'espoir d'un mari suffisait embellir." Oh ! d'une voix basse et comme lointaine, c'est si beau, cette conqute, l-bas...Oui, une re nouvelle, la croix rayonnante... "

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    C'tait le mystre, ce que personne ne disait ; et sa voix baissait encore, seperdait en un souffle de ravissement. Lui, d'ailleurs, la faisait taire d'un gesteamical ; car il ne tolrait pas qu'on parlt en sa prsence de la grande chose, lebut suprme et cach. Son geste enseignait qu'il fallait toujours y tendre, maisn'en jamais ouvrir les lvres. Dans le sanctuaire, les encensoirs se balanaient,aux mains des quelques initis.Aprs un silence attendri, la comtesse se leva enfin." Eh bien, monsieur, je suis convaincue, je vais crire mon notaire quej'accepte l'offre qui se prsente pour les Aublets... Que Dieu me pardonne si jefais mal ! "Saccard, debout, dclara avec une gravit mue :" C'est Dieu lui-mme qui vous inspire, madame, soyez-en certaine. "Et, comme il les accompagnait jusque dans le couloir, vitant l'antichambre, ol'entassement continuait, il rencontra Dejoie, qui rdait, l'air gn." Qu'y a-t-il ? Ce n'est pas quelqu'un encore, j'imagine ?- Non, non, monsieur... Si j'osais demander un avis monsieur... C'est pourmoi... "Et il manoeuvrait de telle faon que Saccard se retrouva dans son cabinet, tandisque lui restait sur le seuil, trs dfrent." Pour vous ?... Ah ! c'est vrai, vous tes actionnaire, vous aussi... Eh bien, mongaron, prenez les nouveaux titres qui vont vous tre rservs, vendez plutt voschemises pour les prendre. C'est le conseil que je donne tous nos amis.- Oh ! monsieur, le morceau est trop gros, ma fille et moi n'avons pas tantd'ambition... Au dbut, il ai pris huit actions, avec les quatre mille francsd'conomies que ma pauvre femme nous a laisss ; et je n'ai toujours que ceshuit-l, parce que, n'est-ce pas ? aux autres missions, lorsqu'on a doubl deuxfois le capital, nous n'avons pas eu l'argent, pour accepter les titres qui nousrevenaient... Non, non, il ne s'agit pas de a, il ne faut pas tre si gourmand !- Jevoulais seulement demander monsieur, sans l'offenser, si monsieur est d'avisque je vende.- Comment ! que vous vendiez ? "Alors, Dejoie, avec toutes sortes de circonlocutions quites et respectueuses,exposa son cas. Au cours de treize cents francs, ses huit actions reprsentaientdix mille quatre cents francs. Il pouvait donc largement donner Nathalie les sixmille francs de dot que le cartonnier exigeait. Mais, devant la hausse continuedes titres, un apptit d'argent lui tait venu, l'ide, vague d'abord, puistyrannique, de se faire sa part, d'avoir lui une petite rente de six cents francs,qui lui permettrait de se retirer.Seulement, un capital de douze mille francs ajout aux six mille francs de safille, cela faisait l'norme total de dix-huit mille francs ; et il dsesprait d'arriverjamais ce chiffre, car il avait calcul que, pour cela, il lui faudrait attendre lecours de deux mille trois cents francs.

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    " Vous comprenez, monsieur, que si a ne doit plus monter, j'aime mieuxvendre, parce que le bonheur de Nathalie avant tout, n'est-ce pas ?... Tandis que,si a monte encore, j'aurai un tel crve-coeur d'avoir vendu... "Saccard clata." Ah ! , mon garon, vous tes stupide !... Est-ce que vous croyez que nousallons nous arrter treize cents ? Est-ce que je vends, moi ?... Vous les aurez,vos dix-huit mille francs, j'en rponds. Et dcampez ! et flanquez-moi dehorstout ce monde qui est l, en disant que je suis sorti ! "Quand il se retrouva seul, Saccard put rappeler les deux chefs de service etterminer son travail en paix.Il fut dcid qu'une assemble gnrale extraordinaire aurait lieu en aot, pourvoter la nouvelle augmentation du capital. Hamelin, qui devait la prsider,dbarqua Marseille, dans les derniers jours de juillet. Sa soeur, depuis deuxmois, chacune de ses lettres, lui conseillait de revenir, d'une faon de plus enplus pressante. Elle avait, au milieu du succs brutal qui se dclarait chaque jourdavantage, la sensation d'un danger sourd, une crainte irraisonne, dont ellen'osait mme parler ; et elle prfrait que son frre ft l, se rendre compte deschoses par lui-mme, car elle en arrivait douter d'elle, craignant d'tre sansforce contre Saccard, de se laisser aveugler, au point de trahir ce frre qu'elleaimait tant. N'aurait-il pas fallu lui avouer sa liaison, qu'il ne souponnaitcertainement pas, dans son innocence d'homme de foi et de science, traversant lavie en dormeur veill ? Cette ide lui tait extrmement pnible ; et elle selaissait aller aux capitulations lches, elle discutait avec le devoir, qui, trs net,lui ordonnait maintenant qu'elle connaissait Saccard et son pass, de tout dire,pour qu'on se mfit. Dans ses heures de force, elle se faisait la promesse d'avoirune explication dcisive, de ne pas abandonner sans contrle le maniement desommes d'argent si considrables des mains criminelles, entre lesquelles tant,de millions dj avaient craqu, s'taient effondrs, crasant le monde. C'tait leseul parti prendre, viril et honnte, digne d'elle. Puis sa lucidit se troublait,elle faiblissait, temporisait, ne trouvait plus, comme griefs, que des irrgularits,communes toutes les maisons de crdit, affirmait-il. Peut-tre avait-il raison delui dire en riant que le monstre dont elle avait peur, c'tait le succs, ce succs deParis qui retentit et frappe en coup de foudre, et qui la laissait tremblante, ainsique sous l'imprvu et l'angoisse d'une catastrophe. Elle ne savait plus, il y avaitmme des heures o elle l'admirait davantage, pleine de cette infinie tendressequ'elle lui gardait, tout en ayant cess de l'estimer. Jamais elle n'aurait cru soncoeur si compliqu, elle se sentait femme, elle redoutait de ne plus pouvoir agir.Et c'est pourquoi elle se montra trs heureuse du retour de son frre.Ce fut, ds le soir du retour d'Hamelin, que Saccard, dans la salle des pures oils taient certains de n'tre pas drangs, voulut lui soumettre les rsolutionsque le conseil d'administration aurait approuver, avant de les faire voter parl'assemble gnrale. Mais le frre et la soeur devancrent l'heure du rendez-vous, d'un tacite accord, et ils se trouvrent un instant seuls, ils purent causer.

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    Hamelin revenait trs gai, ravi d'avoir men bien l'affaire complexe deschemins de fer, dans ce pays d'Orient, si endormi de paresse, si obstrud'obstacles politiques, administratifs et financiers. Enfin, le succs tait complet,les premiers travaux allaient commencer, des chantiers s'ouvriraient, de toutesparts, aussitt que la socit aurait achev de se constituer Paris. Et il semontrait si enthousiaste, si confiant en l'avenir, que ce fut pour Mme Carolineune nouvelle cause de silence, tellement cela lui cotait de gter cette belle joie.Cependant, elle exprima des doutes, le mit en garde contre l'engouement quiemportait le public. Il l'arrta, la regarda en face : savait-elle quelque chose delouche ? pourquoi ne parlait-elle pas ? Et elle ne parla pas, elle ne trouvait articuler rien de net.Saccard, qui n'avait pas encore revu Hamelin, lui sauta au cou, l'embrassa, avecson exubrance mridionale. Puis, lorsque ce dernier lui eut confirm sesdernires lettres, en lui donnant des dtails sur l'absolue russite de son longvoyage, il s'exalta." Ah ! mon cher, cette fois, nous allons tre les matres de Paris, les rois dumarch... Moi aussi, j'ai bien travaill j'ai une ide extraordinaire. Vous allezvoir. "Tout de suite, il lui expliqua sa combinaison, pour porter le capital de cent centcinquante millions, en mettant cent mille actions nouvelles, et pour librer dumme coup tous les titres, aussi bien les anciens que les nouveaux. Il lanaitl'action huit cent cinquante francs, se faisait ainsi, avec les trois cent cinquantefrancs de prime, une rserve qui, augmente des sommes dj mises de ct chaque bilan, atteignait le chiffre de vingt-cinq millions ; et il ne lui restait qu'trouver une pareille somme, pour obtenir les cinquante millions ncessaires lalibration des deux cent mille actions anciennes. Or, c'est ici qu'il avait eu sonide extraordinaire, celle de faire dresser un bilan approximatif des gains del'anne courante, gains qui, selon lui, monteraient un minimum de trente-sixmillions. Il y puisait tranquillement les vingt-cinq millions qui lui manquaient.Et l'Universelle allait ainsi, partir du 31 dcembre 1867, avoir un capitaldfinitif de cent cinquante millions, divis en trois cent mille actions entirementlibres. On unifiait les actions, on les mettait au porteur, de faon faciliterleur libre circulation sur le march. C'tait le triomphe dfinitif, l'ide de gnie." Oui, de gnie ! cria-t-il, le mot n'est pas trop fort ! " Un peu tourdi, Hamelinfeuilletait les pages du projet, examinait les chiffres." Je n'aime gure ce bilan si actif, dit-il enfin. Ce sont de vritables dividendesque vous allez donner l vos actionnaires, puisque vous librez leurs titres ; etil faut tre certain que toutes les sommes sont bien acquises : autrement, on nousaccuserait avec raison d'avoir distribu des dividendes fictifs. "Saccard s'emporta." Comment ! mais je suis au-dessous de l'estimation ! Voyez donc si je n'ai past raisonnable : est-ce que les Paquebots, est-ce que le Carmel, est-ce que laBanque turque ne vont pas donner des gains suprieurs ceux que j'ai inscrits ?

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    Vous m'apportez de l-bas des bulletins de victoire, tout marche, tout prospre,et c'est vous qui me chicanez sur la certitude de notre succs ! "Souriant, Hamelin le calma d'un geste. Si, si ! il avait la foi. Seulement, il taitpour le cours rgulier des choses." En effet, dit doucement Mme Caroline, quoi bon se presser ? Ne pourrait-onattendre avril pour cette augmentation de capital ?... Ou encore, puisque vousavez besoin de vingt-cinq millions de plus, pourquoi n'mettez-vous pas lesactions mille ou douze cents francs tout de suite, ce qui vous viteraitd'anticiper sur les gains du prochain bilan ? "Un instant interloqu, Saccard la regardait, en s'tonnant qu'elle et trouv cela." Sans doute, onze cents francs, au lieu de huit cent cinquante, les cent milleactions produiraient juste les vingt-cinq millions.- Eh bien, c'est tout trouv, alors, reprit-elle. Vous ne craignez pas que lesactionnaires regimbent. Ils donneront aussi bien onze cents francs que huit centcinquante.- Ah ! oui, certes ! ils donneront tout ce qu'on voudra ! et ils se battront encore, qui donnera davantage !... Les voil en folie, ils dmoliraient l'htel pour nousapporter leur argent. "Mais, brusquement, il revint lui, il eut un sursaut de violente protestation." Qu'est-ce que vous me chantez l ? Je ne veux pas leur demander onze centsfrancs, aucun prix ! Ce serait vraiment trop bte et trop simple... Comprenezdonc que, dans ces questions de crdit, il faut toujours frapper l'imagination.L'ide de gnie, c'est de prendre dans la poche des gens l'argent qui n'y est pasencore. Du coup, ils s'imaginent qu'ils ne le donnent pas, que c'est un cadeauqu'on leur fait. Et puis, vous ne voyez pas l'effet colossal de ce bilan anticipparaissant dans tous les journaux, de ces trente-six millions de gain annoncsd'avance, toute fanfare !... La Bourse va prendre feu, nous dpassons le coursde deux mille, et nous montons, et nous montons, et nous ne nous arrtons plus !"Il gesticulait, il tait debout, se grandissant sur ses petites jambes ; et, en vrit,il devenait grand, le geste dans les toiles, en pote de l'argent que les faillites etles ruines n'avaient pu assagir. C'tait son systme instinctif, l'lan mme de toutson tre, cette faon de fouailler les affaires, de les mener au triple galop de safivre. Il avait forc le succs, allum les convoitises par cette foudroyantemarche de l'Universelle trois missions en trois ans, le capital sautant de vingt-cinq cinquante, cent, cent cinquante millions, dans une progression quisemblait annoncer une miraculeuse prosprit. Et les dividendes, eux aussi,procdaient par bonds : rien la premire anne, puis dix francs, puis trente-troisfrancs, puis les trente-six millions, la libration de tous les titres ! Et cela dans lesurchauffement mensonger de toute la machine, au milieu des souscriptionsfictives, des actions gardes par la socit pour faire croire au versementintgral, sous la pousse que le jeu dterminait la Bourse, o chaqueaugmentation du capital exagrait la hausse !

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    Hamelin, toujours enfonc dans l'examen du projet, n'avait pas soutenu sa soeur.Il hocha la tte, il revint aux observations de dtail." N'importe ! c'est incorrect, votre bilan anticip, du moment que les gains nesont pas acquis... Je ne parle mme plus de nos entreprises, bien qu'elles soient la merci des catastrophes, comme toutes les oeuvres humaines... Mais je vois lle compte Sabatani, trois mille et tant d'actions qui reprsentent plus de deuxmillions. Or, vous les mettez notre crdit, et c'est notre dbit qu'il faudrait lesmettre, puisque Sabatani n'est que notre homme de paille. N'est-ce pas ? nouspouvons nous dire cela, entre nous... Et, tenez ! je reconnais galement iciplusieurs de nos employs, mme quelques-uns de nos administrateurs, tous desprte-noms, oh ! je le devine, vous n'avez pas besoin de me le dire.. Cela me faittrembler, de voir que nous gardons un si grand nombre de nos actions. Nonseulement, nous n'encaissons pas, mais nous nous immobilisons, et nous finironspar nous dvorer un jour. "Du regard, Mme Caroline l'encourageait, car il disait enfin toutes ses craintes, iltrouvait la cause de ce sourd malaise, qui grandissait en elle, avec le succs." Ah ! le jeu ! murmura-t-elle.- Mais nous ne jouons pas ! cria Saccard. Seulement, il est bien permis desoutenir ses valeurs, et nous serions vraiment ineptes de ne pas veiller ce queGundermann et les autres ne dprcient pas nos titres en jouant contre nous labaisse. S'ils n'ont point trop os encore, cela peut venir. C'est pourquoi je suisassez content d'avoir en main un certain nombre de nos actions ; et, je vous enprviens, si l'on m'y force, je suis mme prt en acheter, oui ! j'en achterai,plutt que de les laisser tomber d'un centime ! "Il avait prononc ces derniers mots avec une force extraordinaire, comme s'il etprt le serment de mourir plutt que d'tre battu. Puis, il s'apaisa d'un effort, ilse mit rire, de son air de bonhomie un peu grimaante." Voyons, voil que a va recommencer, la mfiance ! Je croyais que nous noustions expliqus une fois pour toutes sur ces choses. Vous aviez consenti vousremettre entre mes mains, laissez-moi donc agir ! Je ne veux que votre fortune,une grande, grande fortune ! "Il s'interrompit, baissa la voix, comme effray lui-mme de l'normit de sondsir." Vous ne savez pas ce que je veux ? Je veux le cours de trois mille francs. "D'un geste, il l'indiquait dans le vide, il le voyait monter comme un astre,incendier l'horizon de la Bourse, ce cours triomphal de trois mille francs." C'est fou ! dit Mme Caroline.- Ds que le cours aura dpass deux mille francs, dclara Hamelin ; toutehausse nouvelle deviendra un danger ; et, quant moi, je vous avertis que jevendrai, pour ne pas tremper dans une pareille dmence. "Mais Saccard se mit chantonner. On dit toujours qu'on vendra, et puis on nevend pas. Il les enrichirait malgr eux. De nouveau, il souriait, trs caressant,lgrement moqueur.

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    " Confiez-vous moi, il me semble que je n'ai pas trop mal conduit vosaffaires... Sadowa vous a rapport un million. "C'tait vrai, les Hamelin n'y songeaient plus : ils avaient accept ce million,pch dans les eaux troubles de la Bourse. Ils restrent un moment silencieux,plissants, avec ce trouble au coeur des gens honntes encore, qui ne sont pluscertains d'avoir fait leur devoir. Est-ce qu'eux-mmes taient pris de la lpre dujeu ? est-ce qu'ils se pourrissaient, dans ce milieu enrag de l'argent, o leursaffaires les foraient vivre ?" Sans doute, finit par murmurer l'ingnieur, mais si j'avais t l.. ; "Saccard ne voulut pas le laisser achever." Laissez donc, n'ayez aucun remords : c'est de l'argent reconquis sur ces salesjuifs ! "Tous les trois s'gayrent. Et Mme Caroline, qui s'tait assise, eut un geste detolrance et d'abandon. Pouvait-on se laisser manger et ne pas manger les autres? C'tait la vie. Il aurait fallu des vertus trop sublimes ou la solitude sanstentation d'un clotre." Voyons, voyons ! continuait-il gaiement, n'ayez pas l'air de cracher sur l'argentc'est idiot d'abord, et ensuite il n'y a que les impuissants qui ddaignent uneforce.. Ce serait illogique de vous tuer au travail pour enrichir les autres, sansvous tailler votre lgitime part. Autrement, couchez-vous et dormez ! "Il les dominait, ne leur permettait plus de placer un mot." Savez-vous que vous allez bientt avoir en poche une jolie somme !...Attendez ! "Et, avec une ptulance d'colier, il s'tait prcipit la table de Mme Caroline,avait pris un crayon et une feuille de papier, sur laquelle il alignait des chiffres." Attendez ! Je vais vous faire votre compte. Oh ! je le connais... Vous avez eu, la fondation, cinq cents actions, doubles une premire fois, puis doublesencore, ce qui vous en fait actuellement deux mille. Vous en aurez donc troismille, aprs notre mission prochaine. "Hamelin tenta de l'interrompre." Non ! non ! je sais que vous avez de quoi les payer, avec les trois cent millefrancs de votre hritage d'une part, et avec votre million de Sadowa de l'autre...Regardez ! vos deux mille premires actions vous ont cot quatre cent trente-cinq mille francs, les mille autres vous coteront huit cent cinquante millefrancs, en tout douze cent quatre-vingt-cinq mille francs... Donc, il vous resteraencore quinze mille francs pour faire le jeune homme, sans compter vosappointements de trente mille francs, que nous allons porter soixante mille. "Etourdis, tous deux l'coutaient, finissaient par s'intresser violemment ceschiffres." Vous voyez bien que vous tes honntes, que vous payez ce que vous prenez...Mais tout a, c'est des bagatelles. J'en voulais venir ceci... "Il se releva, brandit la feuille de papier, d'un air de victoire." Au cours de trois mille, vos trois mille actions vous donneront neuf millions.

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    - Comment ! au cours de trois mille ! s'crirent-ils, protestant du geste contrecette obstination dans la folie.- Eh ! sans doute ! Je vous dfends bien de vendre plus tt, je saurai vous enempcher, oui ! par la force, par le droit qu'on a d'empcher ses amis de faire desbtises... Le cours de trois mille, il me le faut, je l'aurai ! "Que rpondre ce terrible homme, dont la voix perante, pareille une voix decoq, sonnait le triomphe ? Ils rirent de nouveau en affectant de hausser lespaules. Et ils dclarrent qu'ils taient bien tranquilles, que le fameux cours neserait jamais atteint. Lui, venait de se remettre la table, o il faisait d'autrescalculs, son compte lui. Avait-il pay, paierait-il ses trois mille actions ? celarestait vague. Il devait mme possder un chiffre d'actions beaucoup plus fort ;mais il tait difficile de le savoir ; car, lui aussi, servait de prte-nom lasocit, et comment distinguer, dans le tas, les titres qui lui appartenaient ? Lecrayon allongeait les lignes de chiffres, l'infini. Puis, il biffa tout d'un traitfulgurant, froissa le papier. a et les deux millions ramasss dans la boue et lesang de Sadowa, c'tait sa part." J'ai un rendez-vous, je vous laisse, dit-il en reprenant son chapeau. Mais toutest bien convenu, n'est-ce pas ? Dans huit jours, le conseil d'administration, et,immdiatement aprs, l'assemble gnrale extraordinaire, pour voter. "Lorsque Mme Caroline et Hamelin se retrouvrent seuls, effars et las, ilsdemeurrent un moment muets, en face l'un de l'autre." Que veux-tu ? dclara-t-il enfin, rpondant aux secrtes rflexions de sa soeur,nous y sommes, il faut bien y rester. Il a raison de dire que ce serait niais nousde refuser cette fortune... Moi, je ne me suis jamais considr que comme unhomme de science qui amne de l'eau au moulin ; et je l'y ai amene, je crois,claire, abondante, des affaires excellentes, auxquelles la maison doit saprosprit si rapide. Alors, puisque aucun reproche ne peut m'atteindre, ne nousdcourageons pas, travaillons ! "Elle avait quitt sa chaise, chancelante, balbutiante." Oh ! tout cet argent... tout cet argent... "Et, trangle d'une motion invincible, l'ide de ces millions qui allaienttomber sur eux, elle se pendit son cou, elle pleura. C'tait de la joie sans doute,le bonheur de le voir enfin dignement rcompens de son intelligence et de sestravaux ; mais c'tait de la peine aussi, une peine dont elle n'aurait pu dire aujuste la cause, o il y avait comme de la honte et de la peur. Il la plaisanta, ilsaffectrent de s'gayer encore, et pourtant un malaise leur restait, un sourdmcontentement d'eux-mmes, le remords inavou d'une complicit salissante." Oui, il a raison, rpta Mme Caroline, tout le monde en est l. C'est la vie. "Le conseil d'administration eut lieu dans la nouvelle salle du somptueux htel dela rue de Londres. Ce n'tait plus le salon humide que verdissait le ple refletd'un jardin voisin, mais une vaste pice, claire sur la rue par quatre fentres, etdont le haut plafond, les murs majestueux, dcors de grandes peintures,ruisselaient d'or. Le fauteuil du prsident tait un vritable trne, dominant les

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    autres fauteuils, qui s'alignaient, superbes et graves, ainsi que pour une runionde ministres royaux, autour de l'immense table, recouverte d'un tapis de veloursrouge. Et, sur la monumentale chemine de marbre blanc, o, l'hiver, brlaientdes arbres, tait un buste du pape, une figure aimable et fine, qui semblaitsourire malicieusement de se trouver l.Saccard avait achev de mettre la main sur tous les membres du conseil, en lesachetant simplement, pour la plupart. Grce lui, le marquis de Bohain,compromis dans une histoire de pot-de-vin frisant l'escroquerie, pris la main aufond du sac, avait pu touffer le scandale, en dsintressant la compagnie vole ;et il tait devenu ainsi son humble crature, sans cesser de porter haut la tte,fleur de noblesse, le plus bel ornement du conseil. Huret, de mme, depuis queRougon l'avait chass, aprs le vol de la dpche annonant la cession de laVntie, s'tait donn tout entier la fortune de l'Universelle, la reprsentant auCorps lgislatif, pchant pour elle dans les eaux fangeuses de la politique,gardant la plus grosse part de ses effronts maquignonnages, qui pouvaient, unbeau matin, le jeter Mazas. Et le vicomte de Robin-Chagot, le vice-prsident,touchait cent mille francs de prime secrte pour donner sans examen lessignatures, pendant les longues absences d'Hamelin ; et le banquier Kolb sefaisait galement payer sa complaisance passive, en utilisant l'tranger lapuissance de la maison, qu'il allait jusqu' compromettre, dans ses arbitrages ; etSdille lui-mme, le marchand de soie, branl la suite d'une liquidationterrible, s'tait fait prter une grosse somme, qu'il n'avait pu rendre. Seul,Daigremont gardait son indpendance absolue vis--vis de Saccard ; ce quiinquitait ce dernier, parfois, bien que l'aimable homme restt charmant,l'invitant ses ftes, signant tout lui aussi sans observation, avec sa bonne grcede Parisien sceptique qui trouve que tout va bien, tant qu'il gagne.Ce jour-l, malgr l'importance exceptionnelle de la sance, le conseil futd'ailleurs men aussi rondement que les autres jours. C'tait devenu une affaired'habitude : on ne travaillait rellement qu'aux petites runions du 15, et lesgrandes runions de la fin du mois sanctionnaient simplement les rsolutions, engrand apparat. L'indiffrence tait telle chez les administrateurs, que, les procs-verbaux menaant d'tre toujours les mmes, d'une constante banalit dansl'approbation gnrale, il avait fallu prter des membres des scrupules, desobservations, toute une discussion imaginaire, qu'aucun ne s'tonnait d'entendrelire, la sance suivante, et qu'on signait, sans rire.Daigremont s'tait prcipit, avait serr les mains d'Hamelin, sachant les bonnes,les grandes nouvelles qu'il apportait." Ah ! mon cher prsident, que je suis heureux de vous fliciter ! "Tous l'entouraient, le ftaient, Saccard lui-mme, comme s'il ne l'et encore vu ;et, lorsque la sance fut ouverte, lorsqu'il eut commenc la lecture du rapportqu'il devait prsenter l'assemble gnrale, on couta, ce qu'on ne faisaitjamais. Les beaux rsultats acquis, les magnifiques promesses d'avenir,l'ingnieuse augmentation du capital qui librait en mme temps les anciens

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    titres, tout fut accueilli avec des hochements de tte admiratifs. Et pas un n'eutl'ide de provoquer des explications. C'tait parfait. Sdille ayant relev uneerreur dans un chiffre, on convint mme de ne pas insrer sa remarque auprocs-verbal, pour ne pas dranger la belle unanimit des membres, quisignrent tous rapidement, la file, sous le coup de l'enthousiasme, sansobservation aucune.Dj la sance tait leve, on tait debout, riant, plaisantant, au milieu desdorures clatantes de la salle. Le marquis de Bohain racontait une chasse Fontainebleau ; tandis que le dput Huret, qui tait all Rome, disait commentil en avait rapport la bndiction du pape. Kolb venait de disparatre, courant un rendez-vous. Et les autres administrateurs, les comparses, recevaient deSaccard des ordres voix basse, sur l'attitude qu'ils devaient prendre laprochaine assemble.Mais Daigremont, que le vicomte de Robin-Chagot ennuyait par ses logesoutrs du rapport d'Hamelin Saisit au passage le bras du directeur, pour luisouffler l'oreille :" Pas trop d'emballement, hein ! "Saccard s'arrta net, le regarda. Il se rappelait combien il avait hsit, au dbut, le mettre dans l'affaire, le sachant d'un commerce peu sr." Ah ! qui m'aime me suive ! rpondit-il trs haut, de faon tre entendu detout le monde.Trois jours plus tard, l'assemble gnrale extraordinaire fut tenue dans lagrande salle des ftes de l'htel du Louvre. Pour une telle solennit, on avaitddaign la pauvre salle nue de la rue Blanche, on voulait une galerie de gala,encore toute chaude, entre un repas de corps et un bal de mariage. Il fallait tre,d'aprs les statuts, possesseur d'au moins vingt actions, pour tre admis, et il vintplus de douze cents actionnaires, reprsentant quatre mille et quelques voix. Lesformalits de l'entre, la prsentation des cartes et la signature sur le registredemandrent prs de deux heures. Un tumulte de conversations heureusesemplissait la salle, o l'on reconnaissait tous les administrateurs et beaucoup deshauts employs de l'Universelle. Sabatani tait l, au milieu d'un groupe, parlantde l'Orient, son pays, avec des caresses de voix languissantes, racontant demerveilleuses histoires, comme si l'on n'avait eu qu' s'y baisser pour ramasserl'argent, l'or et les pierres prcieuses ; et Maugendre, qui s'tait, en juin, dcid acheter cinquante actions de l'Universelle douze cents francs, convaincu de lahausse, l'coutait bouche bante, ravi de son flair ; tandis que Jantrou, tombdcidment dans une noce crapuleuse, depuis qu'il tait riche, ricanait endessous, la bouche tordue d'ironie, dans l'accablement d'une dbauche de laveille. Aprs la nomination du bureau, lorsque Hamelin, prsident de droit, eutouvert la sance, Lavignire, rlu commissaire-censeur, et qu'on devait hausseraprs l'exercice au titre d'administrateur, son rve, fut invit lire un rapport surla situation financire de la socit, telle qu'elle serait au 31 dcembre prochainc'tait, pour obir aux statuts, une faon de contrler d'avance le bilan anticip

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    dont il allait tre question. Il rappela le bilan du dernier exercice, prsent l'assemble ordinaire du mois d'avril, ce bilan magnifique qui accusait unbnfice net de onze millions et demi, et qui avait permis, aprs lesprlvements du cinq pour cent des actionnaires, du dix pour cent desadministrateurs et du dix pour cent de la rserve, de distribuer encore undividende de trente-trois pour cent. Puis, il tablissait sous un dluge de chiffres,que la somme de trente-six millions, donne comme total approximatif desbnfices de l'exercice courant, loin de lui paratre exagre, se trouvait au-dessous des plus modestes esprances. Sans doute, il tait de bonne foi, et ildevait avoir examin consciencieusement les pices soumises son contrle ;mais rien n'est plus illusoire, car, pour tudier fond une comptabilit, il faut enrefaire une autre, entirement. D'ailleurs, les actionnaires n'coutaient pas.Quelques dvots, Maugendre et d'autres, les petits qui reprsentaient une voix oudeux, buvaient seuls chaque chiffre, au milieu du murmure persistant desconversations. Le contrle des commissaires-censeurs, cela n'avait pas lamoindre importance. Et un silence religieux ne s'tablit que lorsque Hamelin,enfin, se leva. Des applaudissements clatrent mme avant qu'il et ouvert labouche, en hommage son zle, au gnie obstin et brave de cet homme quitait all si loin chercher des tonneaux d'or pour les ventrer sur Paris. Ce ne futplus, ds lors, qu'un succs croissant, tournant l'apothose. On acclama unnouveau rappel du bilan de l'anne prcdente, que Lavignire n'avait pu faireentendre. Mais les estimations sur le prochain bilan excitrent surtout la joie :des millions pour les Paquebots runis, des millions pour la Mine d'argent duCarmel, des millions pour la Banque nationale turque ; et l'addition n'en finissaitplus, les trente-six millions se groupaient d'une faon aise, toute naturelle,tombaient en cascade, avec un bruit retentissant. Puis, l'horizon s'largit encore,sur les oprations futures. La Compagnie gnrale des chemins de fer d'Orientapparut, d'abord la grande ligne centrale dont les travaux taient prochains,ensuite les embranchements, tout le filet de l'industrie moderne jet sur l'Asie, leretour triomphal de l'humanit son berceau, la rsurrection d'un monde ; tandisque, dans le lointain perdu, entre deux phrases, se levait la chose qu'on ne disaitpas, le mystre, le couronnement de l'difice qui tonnerait les peuples. Etl'unanimit fut absolue, lorsque, pour conclure, Hamelin en arriva expliquer lesrsolutions qu'il allait soumettre au vote de l'assemble : le capital port centcinquante millions, l'mission de cent mille actions nouvelles huit centcinquante francs, les anciens titres librs, grce la prime de ces actions et auxbnfices du prochain bilan, dont on disposait d'avance. Un tonnerre de bravosaccueillit cette ide gniale. On voyait, par-dessus les ttes, les grosses mains deMaugendre tapant de toute leur force. Sur les premiers bancs, lesadministrateurs, les employs de la maison faisaient rage, domins par Sabataniqui, s'tant mis debout, lanait des brava ! brava ! comme au thtre. Toutes lesrsolutions furent votes d'enthousiasme.

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    Cependant, Saccard avait rgl un incident, qui se produisit alors. Il n'ignoraitpas qu'on l'accusait de jouer, il voulait effacer jusqu'aux moindres soupons desactionnaires dfiants, s'il s'en trouvait dans la salle.Jantrou, styl par lui, se leva. Et, de sa voix pteuse :" Monsieur le Prsident, je crois me faire l'interprte de beaucoup d'actionnairesen demandant qu'il soit bien tabli que la socit ne possde pas une de sesactions. "Hamelin, n'tant point prvenu, demeura un instant gn.Instinctivement, il se tourna vers Saccard, perdu sa place jusque-l, et qui sehaussa d'un coup, pour grandir sa petite taille, en rpondant de sa voix perante :" Pas une, monsieur le Prsident ! "Des bravos, on ne sut pourquoi, clatrent de nouveau, cette rponse. S'ilmentait au fond, la vrit tait pourtant que la socit n'avait pas un seul titre son nom, puisque Sabatani et d'autres la couvraient. Et ce fut tout, onapplaudissait encore, la sortie fut trs gaie et trs bruyante.Ds les jours suivants, le compte rendu de cette sance, publi dans les journaux,produisit un effet norme la Bourse et dans tout Paris. Jantrou avait rservpour ce moment-l une pousse dernire de rclames, la plus tonitruante desfanfares qu'on et souffle depuis longtemps dans les trompettes de la publicit ;et il courut mme une plaisanterie, on raconta qu'il avait fait tatouer ces mots :Achetez de l'Universelle , aux petits coins les plus secrets et les plus dlicats desdames aimables, en les lanant dans la circulation. D'ailleurs, il venait d'excuterenfin son grand coup, l'achat de La Cote financire, ce vieux journal solide, quiavait derrire lui une honntet impeccable de douze ans. Cela avait cot cher,mais la srieuse clientle, les bourgeois trembleurs, les grosses fortunesprudentes, tout l'argent qui se respecte se trouvait conquis. En quinze jours, laBourse, on atteignit le cours de quinze cents ; et, dans la dernire semained'aot, par bonds successifs, il tait deux mille. L'engouement s'tait encoreexaspr, l'accs allait en s'aggravant chaque heure, sous l'pidmique fivrede l'agio. On achetait, on achetait, mme les plus sages, dans la conviction quea monterait encore, que a monterait sans fin. C'taient les cavernesmystrieuses des Mille et une Nuits qui s'ouvrirent, les incalculables trsors descalifes qu'on livrait la convoitise de Paris. Tous les rves, chuchots depuis desmois, semblaient se raliser devant l'enchantement public : le berceau del'humanit roccup, les antiques cits historiques du littoral ressuscites de leursable, Damas, puis Bagdad, puis l'Inde et la Chine exploites, par la troupeenvahissante de nos ingnieurs. Ce que Napolon n'avait pu faire avec son sabre,cette conqute de l'Orient, une Compagnie financire le ralisait, en y lanantune arme de pioches et de brouettes. On conqurait l'Asie coups de millions,pour en, tirer des milliards. Et la croisade des femmes surtout triomphait, auxpetites runions intimes de cinq heures, aux grandes rceptions mondaines deminuit, table et dans les alcves. Elles l'avaient bien prvu Constantinople taitprise, on aurait bientt Brousse, Angora et Alep, on aurait plus tard Smyrne,

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    Trbizonde, toutes les villes dont l'Universelle faisait le sige, jusqu'au jour ol'on aurait la dernire, la ville sainte, celle qu'on ne nommait pas, qui taitcomme la promesse eucharistique de la lointaine expdition. Les pres, lesmaris, les amants, que violentait cette ardeur passionne des femmes, n'allaientplus donner leurs ordres aux agents de change qu'au cri rpt de : Dieu le veut !Puis, ce fut enfin l'effrayante cohue des petits, la foule pitinante qui suit lesgrosses armes, la passion descendue du salon l'office, du bourgeois l'ouvrieret au paysan, et qui jetait, dans ce galop fou des millions, de pauvressouscripteurs n'ayant qu'une action, trois, quatre, dix actions, les concierges prsde se retirer, des vieilles demoiselles vivant avec un chat, des retraits deprovince dont le budget est de dix sous par jour, des prtres de campagnednuds par l'aumne, toute la masse hve et affame des rentiers infimes,qu'une catastrophe de Bourse balaie comme une pidmie et couche d'un coupdans la fosse commune.Et cette exaltation des titres de l'Universelle, cette ascension qui les emportaitcomme sous un vent religieux, semblait se faire aux musiques de plus en plushautes qui montaient des Tuileries et du Champ-de-Mars, des continuelles ftesdont l'Exposition affolait Paris. Les drapeaux claquaient plus sonores dans l'airlourd des chaudes journes, il n'y avait pas de soir o la ville en feu n'tinceltsous les toiles, ainsi qu'un colossal palais au fond duquel la dbauche veillaitjusqu' l'aube. La joie avait gagn de maison en maison, les rues taient uneivresse, un nuage de vapeurs fauves, la fume des festins, la sueur desaccouplements, s'en allait l'horizon, roulait au-dessus des toits la nuit desSodome, des Babylone et des Ninive. Depuis mai, les empereurs et les roistaient venus en plerinage des quatre coins du monde, des cortges qui necessaient point, prs d'une centaine de souverains et de souveraines, de princeset de princesses. Paris tait repu de Majests et d'Altesses ; il avait acclaml'empereur de Russie et l'empereur d'Autriche, le sultan et le vice-roi d'Egypte ;et il s'tait jet sous les roues des carrosses pour voir de plus prs le roi dePrusse, que M. de Bismarck suivait comme un dogue fidle. Continuellement,des salves de rjouissance tonnaient aux Invalides, tandis que la foule s'crasait l'Exposition, faisait un succs populaire aux canons de Krupp, normes etsombres, que l'Allemagne avait exposs. Presque chaque semaine, l'opraallumait ses lustres pour quelque gala officiel. On s'touffait dans les petitsthtres et dans les restaurants, les trottoirs n'taient plus assez larges pour letorrent dbord de la prostitution. Et ce fut Napolon III qui voulut distribuerlui-mme les rcompenses aux soixante mille exposants, dans une crmonie quidpassa en magnificence toutes les autres, une gloire brlant au front de Paris, leresplendissement du rgne, o l'empereur apparut, dans un mensonge de ferie,en matre de l'Europe, parlant avec le calme de la force et promettant la paix. Lejour mme, on apprenait aux Tuileries l'effroyable catastrophe du Mexique,l'excution de Maximilien, le sang et l'or franais verss en pure perte ; et l'on

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    cachait la nouvelle, pour ne pas attrister les ftes. Un premier coup de glas, danscette fin de jour superbe, blouissante de soleil.Alors, il sembla, au milieu de cette gloire, que l'astre de Saccard, lui aussi,montt encore son clat le plus grand. Enfin, comme il s'y efforait depuis tantd'annes, il la possdait donc, la fortune, en esclave, ainsi qu'une chose soi,dont on dispose, qu'on tient sous clef, vivante, matrielle ! Tant de fois lemensonge avait habit ses caisses, tant de millions y avaient coul, fuyant partoutes sortes de trous inconnus ! Non, ce n'tait plus la richesse menteuse defaade, c'tait la vraie royaut de l'or, solide, trnant sur des sacs pleins ; et, cetteroyaut, il ne l'exerait pas comme un Gundermann, aprs l'pargne d'une lignede banquiers, il se flattait orgueilleusement de l'avoir conquise par lui-mme, encapitaine d'aventure qui emporte un royaume d'un coup de main. Souvent, l'poque de ses trafics sur les terrains du quartier de l'Europe, il tait mont trshaut ; mais jamais il n'avait senti Paris vaincu si humble ses pieds. Et il serappelait le jour o, djeunant chez Champeaux, doutant de son toile, ruin unefois de plus, il jetait sur la Bourse des regards affams, pris de la fivre de toutrecommencer pour tout reconqurir, dans une rage de revanche. Aussi, cetteheure qu'il redevenait le matre, quelle fringale de jouissances ! D'abord, dsqu'il se crut tout-puissant, il congdia Huret, il chargea Jantrou de lancer contreRougon un article o le ministre, au nom des catholiques, se trouvait nettementaccus de jouer double jeu dans la question romaine. C'tait la dclaration deguerre dfinitive entre les deux frres. Depuis la convention du 15 septembre1864, surtout depuis Sadowa, les clricaux affectaient de montrer de vivesinquitudes sur la situation du pape ; et, ds lors, L'Esprance , reprenant sonancienne politique ultramontaine, attaqua violemment l'empire libral, telqu'avaient commenc le faire les dcrets du 19 janvier. Un mot de Saccardcirculait la Chambre : il disait que, malgr sa profonde affection pourl'empereur, il se rsignerait Henri V, plutt que de laisser l'espritrvolutionnaire mener la France des catastrophes. Ensuite, son audacecroissant avec ses victoires, il ne cacha plus son plan de s'attaquer la hautebanque juive, dans la personne de Gundermann, dont il s'agissait de battre enbrche le milliard, jusqu' l'assaut et la capture finale. L'Universelle avait simiraculeusement grandi, pourquoi cette maison, soutenue par toute la chrtient,ne serait-elle pas, en quelques annes encore, la souveraine matresse de laBourse ? Et il se posait en rival, en roi voisin, d'une gale puissance, plein d'uneforfanterie batailleuse ; tandis que Gundermann, trs flegmatique, sans mme sepermettre une moue d'ironie, continuait guetter et attendre, l'air simplementtrs intress par la hausse continue des actions, en homme qui a mis toute saforce dans la patience et la logique.C'tait sa passion qui levait ainsi Saccard, et sa passion qui devait le perdre.Dans l'assouvissement de ses apptits, il aurait voulu se dcouvrir un siximesens, pour le satisfaire. Mme Caroline, qui en tait arrive sourire toujours,mme lorsque son coeur saignait, restait une amie, qu'il coutait avec une sorte

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    de dfrence conjugale. La baronne Sandorff, dont les paupires meurtries et leslvres rouges mentaient dcidment, commenait ne plus l'amuser, d'unefroideur de glace, au milieu de ses curiosits perverses. Et, d'ailleurs, lui-mmen'avait jamais connu de grandes passions, tant de ce monde de l'argent, tropoccup, dpensant autre part ses nerfs, payant l'amour au mois. Aussi, lorsquel'ide de la femme lui vint, sur le tas de ses nouveaux millions, ne songea-t-ilqu' en acheter une trs cher, pour l'avoir devant tout Paris, comme il se seraitfait cadeau d'un trs gros brillant, simplement vaniteux de le piquer sa cravate.Puis, n'tait-ce pas l une excellente publicit ? un homme capable de mettrebeaucoup d'argent une femme, n'a-t-il pas ds lors une fortune cote ? Tout desuite son choix tomba sur Mme de Jeumont, chez qui il avait dn deux ou foisavec Maxime. Elle tait encore fort belle trente-six ans, d'une beaut rgulireet grave de Junon, et a grande rputation venait de ce que l'empereur lui avaitpay une nuit cent mille francs, sans compter la dcoration pour son mari, unhomme correct qui n'avait d'autre situation que ce rle d'tre le mari de safemme. Tous deux vivaient largement, allaient partout, dans les ministres, lacour, aliments par des marchs rares et choisis, se suffisant de trois ou quatrenuits par an. On savait que cela cotait horriblement cher, c'tait tout ce qu'il yavait de plus distingu. Et Saccard, qu'excitait particulirement l'envie demordre ce morceau d'empereur, alla jusqu' deux cent mille francs, le mariayant d'abord fait la moue sur cet ancien financier louche, le trouvant trop mincepersonnage et d'une immoralit compromettante.Ce fut vers cette mme poque que la petite Mme Conin refusa carrment deprendre du plaisir avec Saccard. Il frquentait beaucoup la papeterie de la rueFeydeau, ayant toujours des carnets acheter, trs sduit par cette adorableblonde, rose et potele, aux cheveux de soie ple, en neige, un petit moutonfris, et gracieuse, et cline, toujours gaie." Non, je ne veux pas, jamais avec vous ! "Quand elle avait dit jamais, c'tait chose rgle, rien ne la faisait revenir sur sonrefus." Mais pourquoi ? Je vous ai bien vue avec un autre un jour que vous sortiezd'un htel, passage des Panoramas... "Elle rougit, mais sans cesser de le regarder bravement en face. Cet htel, tenupar une vieille dame, son amie, lui servait en effet de lieu de rendez-vous,lorsqu'un caprice la faisait cder un monsieur du monde de la Bourse, auxheures o son brave homme de mari collait ses registres et o elle battait Paris,toujours dehors pour les courses de la maison." Vous savez bien, Gustave Sdille, ce jeune homme, votre amant. "D'un joli geste, elle protesta. Non, non ! elle n'avait pas d'amant. Pas un hommene pouvait se vanter de l'avoir eue deux fois. Pour qui la prenait-il ? Une fois,oui ! par hasard, par plaisir, sans que a tirt autrement consquence ! Et tousrestaient ses amis, trs reconnaissants, trs discrets." C'est donc parce que je ne suis plus jeune ? "

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    Mais, d'un nouveau geste, avec son continuel rire, elle sembla dire qu'elle s'enmoquait bien, qu'on ft jeune ! Elle avait cd des moins jeunes, des moinsbeaux encore, de pauvres diables souvent." Pourquoi alors, dites pourquoi ?- Mon Dieu ! c'est simple... Parce que vous ne me plaisez pas. Avec vous, jamais! "Et elle restait tout de mme trs aimable, l'air dsol de ne pouvoir le satisfaire." Voyons, reprit-il brutalement, ce sera ce que vous voudrez... Voulez-vousmille, voulez-vous deux mille, pour une fois, une seule fois ? "A chaque surenchre qu'il mettait, elle disait non de la tte, gentiment." Voulez-vous... Voyons, voulez-vous dix mille, voulez-vous vingt mille ? "Doucement, elle l'arrta, en posant sa petite main sur la sienne." Pas dix, pas cinquante, pas cent mille ! Vous pourriez monter longtempscomme a, ce serait non, toujours non... Vous voyez bien que je n'ai pas un bijousur moi. Ah ! on m'en a offert, des choses, de l'argent, et de tout ! Je ne veuxrien, est-ce que a ne suffit pas, quand a fait plaisir ?... Mais comprenez doncque mon mari m'aime de tout son coeur, et que je l'aime aussi beaucoup, moi.C'est un trs honnte homme, mon mari. Alors, bien sr que je ne vais pas letuer en lui causant du chagrin... Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse, devotre argent, puisque le ne peux pas le donner mon mari ? Nous ne sommespas malheureux, nous nous retirerons un jour avec une jolie fortune ; et, si cesmessieurs me font tous l'amiti de continuer se fournir chez nous, a, jel'accepte... Oh ! je ne me pose pas pour plus dsintresse que je ne suis. Sij'tais seule, je verrais. Seulement, encore un coup, vous ne vous imaginez pasque mon mari prendrait vos cent mille francs, aprs que j'aurais couch avecvous... Non, non ! pas pour un million ! "Et elle s'entta. Saccard, exaspr par cette rsistance inattendue, s'acharna deson ct pendant prs d'un mois. Elle le bouleversait, avec sa figure rieuse, sesgrands yeux tendres, pleins de compassion. Comment ! l'argent ne donnait doncpas tout ? Voil une femme que d'autres avaient pour rien, et qu'il ne pouvaitavoir, lui, en y mettant un prix fou ! Elle disait non, c'tait sa volont.Il en souffrait cruellement, dans son triomphe, comme d'un doute sa puissance,d'une dsillusion secrte sur la force de l'or, qu'il avait crue jusque-l absolue etsouveraine.Mais, un soir, il eut pourtant la jouissance de vanit la plus vive. Ce fut laminute culminante de son existence. Il y avait un bal au ministre des Affairestrangres, et il avait choisi cette fte, donne propos de l'Exposition, pourprendre acte publiquement de son bonheur d'une nuit, avec Mme de Jeumont ;car, dans les marchs que passait cette belle personne, il entrait toujours quel'heureux acqureur aurait, une fois, le droit de l'afficher, de faon que l'affaireet pleinement toute la publicit voulue. Donc, vers minuit, dans les salons oles paules nues s'crasaient parmi les habits noirs, sous la clart ardente deslustres, Saccard entra, ayant au bras Mme de Jeumont ; et le mari suivait. Quand

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    ils parurent, les groupes s'cartrent, on ouvrit un large passage ce caprice dedeux cent mille francs qui s'talait, ce scandale fait de violents apptits et deprodigalit folle. On souriait, on chuchotait, l'air amus, sans colre, au milieude l'odeur grisante des corsages, dans le bercement lointain de l'orchestre. Mais,au fond d'un salon, tout un autre flot de curieux se pressait autour d'un colosse,vtu d'un uniforme de cuirassier blanc, clatant et superbe. C'tait le comte deBismarck, dont la grande taille dominait toutes les ttes, riant d'un rire large, lesyeux gros, le nez fort, avec une mchoire puissante, que barraient desmoustaches de conqurant barbare. Aprs Sadowa, il venait de donnerl'Allemagne la Prusse ; les traits d'alliance, longtemps nis, taient depuis desmois signs contre la France ; et la guerre, qui avait failli clater en mai, propos de l'affaire du Luxembourg, tait dsormais fatale. Lorsque Saccard,triomphant, traversa la pice, ayant son bras Mme de Jeumont, et suivi dumari, le comte de Bismarck s'interrompit de rire un instant, en bon gantgoguenard, pour les regarder curieusement passer.

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    Chapitre IX

    Mme Caroline, de nouveau, se trouva seule. Hamelin tait rest Paris jusqu'auxpremiers jours de novembre pour les formalits que ncessitait la constitutiondfinitive de la socit, au capital de cent cinquante millions ; et ce fut encorelui, sur le dsir de Saccard, qui alla faire chez matre Lelorrain, rue Sainte-Anne,les dclarations lgales, affirmant que toutes les actions taient inscrites et lecapital vers, ce qui n'tait pas vrai. Ensuite, il partit pour Rome, o il devaitpasser deux mois, ayant y tudier de grosses affaires, qu'il taisait, sans douteson fameux rve du pape Jrusalem, ainsi projet, plus pratique et considrable,celui formation de l'Universelle en une banque catholique, s'appuyant sur lesintrts chrtiens du monde entier, toute une vaste machine, destine craser,balayer du globe la banque juive ; et, de l, il comptait retourner une fois encoreen Orient, o l'appelaient les travaux du chemin de fer de Brousse Beyrouth. Ils'loignait heureux, de la rapide prosprit de la maison, convaincu de sa soliditinbranlable, n'ayant fond que la sourde inquitude de ce succs trop grand.Aussi, la veille de son dpart, dans la conversation qu'il avait eut avec sa soeur,ne lui fit-il qu'une recommandation pressante, celle de rsister l'engouementgnral et de vendre leurs titres, si le cours de deux cent francs tait dpass,parce qu'il entendait protester personnellement contre cette hausse continue,qu'il jugeait folle et dangereuse.Ds qu'elle fut seule, Mme Caroline se sentit plus trouble encore par le milieusurchauff o elle vivait. Vers la premire semaine de novembre, on atteignit lecours de deux mille deux cents : et c'tait, autour d'elle, un ravissement, des crisde remerciement et d'espoir illimits : Dejoie venait se fondre en gratitude, lesdames de Beauvilliers la traitent en gale, en amie de dieu qui allait relever leurantique maison. Un concert de bndictions montait de la foule heureuse despetits et de grands, les filles enfin dotes, les pauvres brusquement enrichis,assurs d'une retraite, les riches brlant de l'insatiable joie d'tre plus richeencore. Au lendemain de l'Exposition, dans Paris gris de plaisir et de puissance,l'heure tait unique, une heure de foi au bonheur, la certitude d'une chance sansfin. Toutes les valeurs avaient mont, les moins solides trouvaient des crdules,une plthore d'affaires vreuses gonflait le march, le congestionnait jusqu'l'apoplexie, tandis que dessous, sonnait le vide, le rel puisement d'une rgnequi avait beaucoup joui, dpens des milliards en grands travaux, engraiss desmaisons de crdit normes, dont les caisses bantes s'ventrait de toutes parts.Au premier craquement, c'tait la dbcle. Et Mme Caroline, sans doute, avait cepressentiment anxieux, lorsqu'elle sentait son coeur se serrer, chaque nouveaubond des cours de l'Universelle. Aucune rumeur mauvaise ne courait, peine unlger frmissement des baissiers, tonns et dompts. Pourtant, elle avait bienconscience d'un malaise, quelque chose qui dj minait l'difice, mais quoi ?

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    rien ne se prcisait ; et elle tait force d'attendre, devant l'clat du triomphegrandissant, malgr ces lgres secousses d'branlement qui annoncent lescatastrophes.D'ailleurs, Mme Caroline eut alors un autre ennui. A l'Oeuvre du Travail, ontait enfin satisfait de Victor, devenu silencieux et sournois ; et, si elle n'avaitpas dj tout cont Saccard, c'tait par un singulier sentiment d'embarras,reculant de jour en jour son rcit, souffrant de la honte qu'il en aurait. D'autrepart, Maxime, qui, vers ce temps, elle rendit, de sa poche, les deux millefrancs, s'gaya au sujet des quatre mille que Busch et la Mchain rclamaientencore ces gens la volaient, son pre serait furieux. Aussi, dsormais, repoussait-elle les demandes ritres de Busch, qui exigeait le complment de la sommepromise. Aprs des dmarches sans nombre, celui-ci finit par se fcher, d'autantplus que son ancienne ide de faire chanter Saccard renaissait, depuis lasituation nouvelle de ce dernier, cette haute situation o il le croyait sa merci,devant la peur du scandale. Un jour donc, exaspr de ne rien tirer d'une affairesi belle, il rsolut de s'adresser directement lui, il lui crivit de bien vouloirpasser son bureau pour prendre connaissance d'anciens papiers trouvs dansune maison de la rue de la Harpe. Il donnait le numro, il faisait une allusion siclaire la vieille histoire, que Saccard, saisi d'inquitude, ne pouvait manquerd'accourir. Justement, cette lettre, porte rue Saint-Lazare, tomba entre les mainsde Mme Caroline, qui reconnut l'criture. Elle trembla, elle se demanda uninstant si elle n'allait pas courir chez Busch, afin de le dsintresser. Puis, elle sedit qu'il crivait peut-tre pour tout autre chose, et qu'en tout cas c'tait unefaon d'en finir, heureuse mme dans son moi qu'un autre et l'embarras de laconfidence. Mais, le soir, lorsque Saccard rentra et que, devant elle, il ouvrit lalettre, elle le vit simplement devenir grave, elle crut quelque complicationd'argent. Pourtant, il avait prouv une profonde surprise, sa gorge s'tait serre, l'ide de tomber entre de si sales mains, flairant quelque ignominie. D'un gestetranquille, il mit la lettre dans sa poche, il dcida qu'il irait au rendez-vous.Des jours s'coulrent, la seconde quinzaine de novembre arriva, et Saccardremettait chaque matin la visite, tourdi par le torrent qui l'emportait. Le coursde deux mille trois cents francs venait d'tre dpass, il en tait ravi, tout ensentant, la Bourse, une rsistance se faire, s'accentuer, mesure que s'affolaitla hausse videmment, il y avait un groupe de baissiers qui prenaient position,engageant la lutte, timides encore, dans de simples combats d'avant-poste. Et, deux reprises, il se crut oblig de donner lui-mme des ordres d'achat, sous desprte-noms, pour que la marche ascensionnelle des cours ne ft pas arrte. Lesystme de la socit achetant ses propres titres, jouant sur eux, se dvorant,commenait.Un soir, tout secou de sa passion, Saccard ne put s'empcher d'en parler MmeCaroline." Je crois bien que a va chauffer. Oh ! nous voici trop forts, nous les gnonstrop... Je flaire Gundermann, c'est sa tactique : il va procder des ventes

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    rgulires, tant aujourd'hui, tant demain, en augmentant le chiffre, jusqu' cequ'il nous branle... "Elle l'interrompit de sa voix grave." S'il a de l'Universelle, il a raison de vendre.- Comment ! il a raison de vendre ?- Sans doute, mon frre vous l'a dit les cours, partir de deux mille, sontabsolument fous. "Il la regardait, il clata, hors de lui." Vendez donc alors, osez donc vendre vous-mme... Oui, jouez contre moi,puisque vous voulez ma dfaite. "Elle rougit lgrement, car, la veille, elle avait prcisment vendu mille de sesactions, pour obir aux ordres de son frre, soulage, elle aussi, par cette vente,comme par un acte tardif d'honntet. Mais, puisqu'il ne la questionnait pasdirectement, elle ne lui en fit pas l'aveu, d'autant plus gne, qu'il ajouta :" Ainsi, hier, il y a eu des dfections, j'en suis sr. Il est arriv tout un paquet devaleurs sur le march, les cours auraient certainement flchi, si je n'taisintervenu. Ce n'est pas Gundermann qui fait de ces coups-l. Il a une mthodeplus lente, plus crasante la longue... Ah ! ma, chre, je suis bien rassur, maisje tremble tout de mme, car ce n'est rien de dfendre sa vie, le pis est dedfendre son argent et celui des autres. "En effet, partir de ce moment, Saccard cessa de s'appartenir. Il fut l'homme desmillions qu'il gagnait triomphant, et sans cesse sur le point d'tre battu. Il netrouvait mme plus le temps d'aller voir la baronne Sandorff, dans le petit rez-de-chausse de la rue Caumartin. A la vrit, elle l'avait lass par le mensongede ses yeux de flamme, cette froideur que ses tentatives perverses ne parvenaientpas chauffer. Puis, un dsagrment lui tait arriv, le mme qu'il avait faitsubir Delcambre : un soir, par la btise d'une femme de chambre, cette fois, iltait entr au moment o la baronne se trouvait entre les bras de Sabatani. Dansl'orageuse explication qui avait suivi, il ne s'tait calm qu'aprs une confessionentire, celle d'une simple curiosit, coupable sans doute, mais si explicable. CeSabatani, toutes les femmes en parlaient comme d'un tel phnomne, onchuchotait sur cette chose si norme, qu'elle n'avait pu rsister l'envie de voir.Et Saccard pardonna, lorsque, une question brutale, elle eut rpondu que, monDieu ! aprs tout, ce n'tait pas si tonnant. Il ne la voyait plus gure qu'une foispar semaine, non pas qu'il lui gardt rancune mais parce qu'elle l'ennuyait,simplement.Alors, la baronne Sandorff, qui le sentait se dtacher, retomba dans sesignorances et ses doutes d'autrefois. Depuis qu'elle le confessait aux heuresintimes, elle jouait presque coup sr, elle gagnait beaucoup, de moiti dans sachance. Aujourd'hui, elle voyait bien qu'il ne voulait plus rpondre, elle craignaitmme qu'il ne lui mentt ; et, soit que la chance tournt, soit qu'il se ft en effetamus la lancer sur une piste fausse, il arriva un jour qu'elle perdit, en suivantun de ses conseils. Sa foi en fut branle. S'il l'garait ainsi, qui donc allait la

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    guider maintenant ? Et le pis tait que le frmissement d'hostilit, la Bourse,d'abord si lger, augmentait de jour en jour contre l'Universelle. Ce n'taientencore que des rumeurs, on ne formulait rien de prcis, aucun fait n'entamait lasolidit de la maison. Seulement, on laissait entendre qu'il devait y avoir quelquechose, que le ver se trouvait dans le fruit. Ce qui, d'ailleurs, n'empchait pas lahausse des titres de s'accentuer, formidable.A la suite d'une opration manque sur l'Italien, la baronne, dcidment inquite,rsolut de se rendre aux bureaux de L'Esprance , pour tcher de faire causerJantrou." Voyons, qu'y a-t-il ? vous devez savoir, vous... L'Universelle, tout l'heure, aencore mont de vingt francs, et pourtant un bruit courait, personne n'a pu medire lequel, enfin quelque chose de pas bon. "Mais Jantrou tait dans une gale perplexit. Plac la source des bruits, lesfabriquant lui-mme au besoin, il se comparait plaisamment un horloger, quivit au milieu de centaines de pendules, et qui ne sait jamais l'heure exacte. Grce son agence de publicit, s'il tait dans toutes les confidences, il n'y avait pluspour lui d'opinion publique et solide, car ses renseignements se contrecarraientet se dtruisaient." Je ne sais rien, rien du tout.- Oh ! vous ne voulez pas me dire.- Non, je ne sais rien, parole d'honneur ! Et moi qui projetais d'aller vous voirpour vous questionner ! Saccard n'est donc plus gentil ? "Elle eut un geste, qui le confirma dans ce qu'il avait devin : une fin de liaisonpar lassitude mutuelle, la femme maussade, l'amant refroidi, ne causant plus. Ilregretta un instant de n'avoir pas jou le rle de l'homme bien inform, pour sela payer enfin, comme il disait, cette petite Ladricourt, dont le pre le recevait coups de botte. Mais il sentait que son heure n'tait pas venue ; et il continuait dela regarder, rflchissant tout haut." Oui, c'est embtant, moi qui comptais sur vous... Parce que, n'est-ce pas ? s'ildoit y avoir quelque catastrophe, il faudrait tre prvenu, afin de pouvoir seretourner... Oh ! je ne crois pas que a presse, c'est trs solide encore.Seulement, on voit des choses si drles... " A mesure qu'il la regardait ainsi, unplan germait dans sa tte." Dites donc, reprit-il brusquement, puisque Saccard vous lche, vous devriezvous mettre bien avec Gundermann. "Elle resta un moment surprise." Gundermann, pourquoi ?... Je le connais un peu, je l'ai rencontr chez les deRoiville et chez les Keller.- Tant mieux, si vous le connaissez... Allez le voir sous un prtexte, causez aveclui, tchez d'tre son amie... Vous imaginez-vous cela : tre la bonne amie deGundermann, gouverner le monde ! "

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    Et il ricanait, aux images licencieuses qu'il voquait du geste, car la froideur dujuif tait connue, rien ne devait tre plus compliqu ni plus difficile que de lesduire. La baronne, ayant compris, eut un sourire muet, sans se fcher." Mais rpta-t-elle, pourquoi Gundermann ? "Il expliqua alors que, certainement, ce dernier tait la tte du groupe debaissiers qui commenaient manoeuvrer contre l'Universelle. a, il le savait, ilen avait la preuve. Puisque Saccard n'tait pas gentil, la simple prudence n'tait-elle pas de se mettre bien avec son adversaire, sans rompre avec lui d'ailleurs ?On aurait un pied dans chaque camp, on serait assur d'tre, le jour de la bataille,en compagnie du vainqueur. Et, cette trahison, il la proposait d'un air aimable,simplement en homme de bon conseil. Si une femme travaillait pour lui, ildormirait bien tranquille." Hein ? voulez-vous ? soyons ensemble... Nous nous prviendrons, nous nousdirons tout ce que nous aurons appris. "Comme il s'emparait de sa main, elle la retira d'un mouvement instinctif croyant autre chose." Mais non, je n'y songe plus, puisque nous sommes camarades... Plus tard, c'estvous qui me rcompenserez. "En riant, elle lui abandonna sa main, qu'il baisa. Et elle tait dj sans mpris,oubliant le laquais qu'il avait t, ne le voyant plus dans la crapuleuse fte o iltombait, le visage ruin, avec sa belle barbe qui empoisonnait l'absinthe, saredingote neuve souille de taches, son chapeau luisant tout rafl du pltre dequelque escalier immonde.Ds le lendemain, la baronne Sandorff se rendit chez Gundermann. Celui-ci,depuis que les titres de l'Universelle avaient atteint le cours de deux mille francs,menait en effet toute une campagne la baisse, dans la discrtion la plus grande,n'allant jamais la Bourse, n'y ayant pas mme de reprsentant officiel. Sonraisonnement tait qu'une action vaut d'abord son prix d'mission, ensuitel'intrt qu'elle peut rapporter, et qui dpend de la prosprit de la maison, dusuccs des entreprises. Il y a donc une valeur maximum qu'elle ne doitraisonnablement pas dpasser ; et, ds qu'elle la dpasse, par suite del'engouement public, la hausse est factice, la sagesse est de se mettre la baisse,avec la certitude qu'elle se produira. Dans sa conviction, dans son absoluecroyance la logique, il restait pourtant surpris des rapides conqutes deSaccard, de cette puissance tout d'un coup grandie, dont la haute banque juivecommenait s'pouvanter. Il fallait au plus tt abattre ce rival dangereux, nonseulement pour rattraper les huit millions perdus au lendemain de Sadowa, maissurtout pour ne pas avoir partager la royaut du march avec ce terribleaventurier, dont les casse-cou semblaient russir, contre tout bon sens, commepar miracle. Et Gundermann, plein du mpris de la passion, exagrait encore sonflegme de joueur mathmatique, d'une obstination froide d'homme chiffre,vendant toujours malgr la hausse continue, perdant chaque liquidation des

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    sommes de plus en plus considrables, avec la belle scurit d'un sage qui metsimplement son argent la Caisse d'pargne.Lorsque la baronne put enfin entrer, au milieu de la bousculade des employs etdes remisiers, de la grle des pices signer et des dpches lire, elle trouva lebanquier souffrant d'un horrible rhume qui lui arrachait la gorge. Cependant, iltait l depuis six heures du matin, toussant et crachant, extnu de fatigue,solide quand mme. Ce jour-l, la veille d'un emprunt tranger, a vaste salletait envahie par un flot de visiteurs plus press encore, que recevaient en coupde vent deux de ses fils et un de ses gendres ; tandis que, par terre, prs del'troite table qu'il s'tait rserve au fond, dans l'embrasure d'une fentre, troisde ses petits-enfants, deux fillettes et un garon, se disputaient avec des cri aigusune poupe dont un bras et une jambe gisaient dj, arrachs.Tout de suite, la baronne donna son prtexte." Cher monsieur, j'ai voulu avoir en personne la bravoure de mon importunit...C'est pour une loterie de bienfaisance... "Il ne la laissa pas achever, il tait fort charitable, et prenait toujours deux billets,surtout lorsque des dames, rencontres par lui dans le monde, se donnaient ainsila peine de les lui apporter.Mais il dut s'excuser, un employ venait lui soumettre le dossier d'une affaire.Des chiffres normes furent rapidement changs." Cinquante-deux millions, dites-vous ? Et le crdit tait ?- De soixante millions, monsieur.- Eh bien, portez-le soixante-quinze millions. "Il revenait la baronne, lorsqu'un mot surpris dans une conversation que songendre avait avec un remisier, le fit se prcipiter." Mais pas du tout ! Au cours de cinq cent quatre-vingt-sept cinquante, cela faitdix sous de moins par action.- Oh ! monsieur, dit le remisier humblement, pour quarante-trois francs que aferait en moins !- Comment, quarante-trois francs ! mais c'est norme ! Est-ce que vous croyezque je vole l'argent ? Chacun son compte, je ne connais que a ! "Enfin, pour causer l'aise, il se dcida emmener la baronne dans la salle manger, o le couvert tait dj mis. Il n'tait pas dupe du prtexte de la loteriede bienfaisance, car il savait sa liaison, grce toute une police obsquieuse quile renseignait, et il se doutait bien qu'elle venait, pousse par quelque intrtgrave. Aussi ne se gna-t-il pas." Voyons, maintenant, dites-moi ce que vous avez me dire. "Mais elle affecta la surprise. Elle n'avait rien lui dire, elle avait le remerciersimplement de sa bont." Alors, on ne vous a pas charge d'une commission pour moi ? "Et il parut dsappoint, comme s'il avait cru un instant qu'elle venait avec unemission secrte de Saccard, quelque invention de ce fou.

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    A prsent qu'ils taient seuls, elle le regardait en souriant, de son air ardent etmenteur, qui excitait si inutilement les hommes." Non, non, je n'ai rien vous dire ; et puis, puisque vous tes si bon, j'auraisplutt quelque chose vous demander. "Elle s'tait penche vers lui, elle effleurait ses genoux de ses fines mainsgantes. Et elle se confessait, disait son mariage dplorable avec un tranger quin'avait rien compris sa nature, ni ses besoins, expliquait comment elle avaitd s'adresser au jeu pour ne pas dchoir de sa situation. Enfin, elle parla de sasolitude, de la ncessit d'tre conseille, dirige, sur cet effrayant terrain de laBourse, o chaque faux pas cote si cher." Mais, interrompit-il, je croyais que vous aviez quelqu'un.- Oh ! quelqu'un, murmura-t-elle avec un geste de profond ddain. Non, non, cen'est personne, je n'ai personne... C'est vous que je voudrais avoir, le matre, ledieu. Et cela, vraiment, ne vous coterait gure d'tre mon ami, de me dire unmot, rien qu'un mot, de loin en loin. Si vous saviez comme vous me rendriezheureuse, comme je vous serais reconnaissante, oh ! de tout mon tre ! "Elle s'approchait encore, l'enveloppait de sa tide haleine, de l'odeur fine etpuissante qui s'exhalait d'elle tout entire. Mais il restait bien calme, et il ne serecula mme pas, la chair morte, sans un aiguillon rprimer. Tandis qu'elleparlait, lui dont l'estomac tait galement dtruit, et qui vivait de laitage, ilprenait un un, dans un compotier, sur la table, des grains de raisin qu'ilmangeait d'un geste machinal, l'unique dbauche qu'il se permettait parfois, auxgrandes heures de sensualit, quitte la payer par des journes de souffrance.Il eut un rire narquois, en homme qui se sait invincible, lorsque la baronne, d'unair d'oubli, dans le feu de sa prire, lui posa enfin sur le genou sa petite maintentatrice, aux doigts dvorants, souples comme un noeud de couleuvres.Plaisamment, il prit cette main, l'carta en disant merci d'un signe de tte, ainsique pour un cadeau inutile qu'on refuse. Et, sans perdre son temps davantage,allant droit au but :" Voyons, vous tes bien gentille, je voudrais vous tre agrable... Ma belleamie, le jour o vous m'apporterez un bon conseil, je m'engage vous en donnerun aussi. Venez me dire ce qu'on fait, et je vous dirai ce que je ferai... Affaireconclue, hein ? "Il s'tait lev, et elle dut rentrer avec lui dans la grande salle voisine. Elle avaitparfaitement compris le march qu'il proposait, l'espionnage, la trahison. Maiselle ne voulut pas rpondre, elle affecta de reparler de sa loterie de bienfaisance ;tandis que lui, de son hochement de tte goguenard, semblait ajouter qu'il netenait pas tre aid, que le dnouement logique, fatal, arriverait quand mme,un peu plus tard peut-tre. Et, lorsqu'elle partit enfin, il tait dj repris pard'autres affaires, dans l'extraordinaire tumulte de cette halle aux capitaux, aumilieu du dfil des gens de Bourse, de la galopade de ses employs, des jeux deses petits-enfants, qui venaient d'arracher la tte de la poupe, avec des cris detriomphe.

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    Il s'tait assis son troite table, il s'absorba dans l'tude d'une ide soudaine,n'entendit plus rien.Deux fois, la baronne Sandorff retourna aux bureaux de L'Esprance , pourrendre compte de sa dmarche Jantrou, sans le rencontrer. Dejoie enfinl'introduisit, un jour que sa fille Nathalie causait avec Mme Jordan sur unebanquette du couloir. Il tombait, depuis la veille, une pluie diluvienne ; et, par cetemps humide et gris, l'entresol du vieil htel, au fond du puisard assombri de lacour, tait d'une mlancolie affreuse. Le gaz brlait dans un demi-jour boueux.Marcelle, qui attendait Jordan en chasse pour donner un nouvel acompte Busch, coutait d'un air triste Nathalie caquetant comme une pie vaniteuse, avecsa voix sche, ses gestes aigus de fille de Paris pousse trop vite." Vous comprenez, madame, papa ne veut pas vendre...Il y a une personne qui le pousse vendre, en tchant de lui faire peur. Je ne lanomme pas, cette personne, parce que son rle, bien sr, n'est gure d'effrayer lemonde... C'est moi, maintenant, qui empche papa de vendre... Plus souvent queje vende, quand a monte ! Faudrait tre joliment godiche, n'est-ce pas ?- Certes ! rpondit simplement Marcelle.- Vous savez que nous sommes deux mille cinq cents, continua Nathalie. Jetiens les comptes, moi, car papa ne sait gure crire... Alors, avec nos huitactions, a nous donne dj vingt mille francs. Hein ? c'est joli !... Papa voulaitd'abord s'arrter dix-huit mille, a faisait son chiffre : six mille francs pour madot, et douze mille pour lui, une petite rente de six cents francs, qu'il aurait biengagne, avec toutes ces motions... Mais est-ce heureux, dites ? qu'il n'ait pasvendu, puisque voil encore deux mille francs de plus !... Alors, maintenant,nous voulons davantage, nous voulons une rente de mille francs au moins. Etnous l'aurons, M. Saccard nous l'a bien dit..." Il est si gentil, M. Saccard ! "Marcelle ne put s'empcher de sourire." Vous ne vous mariez donc plus ?- Si, si, lorsque a aura fini de monter... Nous tions presss, le pre deThodore surtout, cause de son commerce. Seulement, que voulez-vous ? onne peut pas boucher la source, quand l'argent arrive. Oh ! Thodore comprendtrs bien, attendu que si papa a davantage de rente, c'est davantage de capital quinous reviendra un jour. Dame ! c'est considrer... Et voil, tout le mondeattend. On a les six mille francs depuis des mois, on pourrait se marier ; mais onaime mieux les laisser faire des petits... Est-ce que vous lisez les articles sur lesactions, vous ? "Et, sans attendre la rponse :" Moi, je les lis, le soir. Papa m'apporte les journaux... Il les a dj lus, et il fautque je les lui relise... Jamais on ne s'en lasserait, tant c'est beau, tout ce qu'ilspromettent. Quand je me couche, j'en ai la tte pleine, j'en rve la nuit. Et papame dit aussi qu'il voit des choses qui sont un trs bon signe. Avant-hier, nous

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    avons fait le mme songe, des pices de cent sous que nous ramassions lapelle, dans la rue. C'est trs amusant. "De nouveau, elle s'interrompit pour demander :" Combien avez-vous d'actions, vous ?- Nous, pas une ! " rpondit Marcelle.La petite figure blonde de Nathalie, avec ses mches ples envoles, prit un airde commisration immense. Ah ! les pauvres gens qui n'avaient pas d'actions !Et, son pre l'ayant appele, pour la charger de remettre un paquet d'preuves un rdacteur, en remontant aux Batignolles, elle s'en alla, avec une importanceamusante de capitaliste, qui, presque tous les jours, maintenant, descendait aujournal, afin de connatre plus tt le cours de la Bourse.Reste seule sur la banquette, Marcelle retomba dans une songeriemlancolique, elle si gaie et si brave d'habitude. Mon Dieu ! qu'il faisait noir,qu'il faisait triste ! et son pauvre mari qui courait les rues par cette pluiediluvienne ! Il avait un tel mpris de l'argent, un tel malaise la seule ide des'en occuper, cela lui cotait un si gros effort d'en demander, mme ceux quilui en devaient ! Et, absorbe, n'entendant rien, elle revivait sa journe depuisson rveil, cette journe mauvaise ; tandis que, autour d'elle, se faisait le travailfivreux du journal, le galop des rdacteurs, le va-et-vient de la copie, au milieudes battements de porte et des coups de sonnette.D'abord, ds neuf heures, comme Jordan venait de partir pour toute une enqutesur un accident dont il devait rendre compte Marcelle, peine dbarbouille,encore en camisole, avait eu la stupeur de voir tomber chez eux Busch, encompagnie de deux messieurs trs sales, peut-tre des huissiers, peut-tre desbandits, ce qu'elle n'avait jamais pu dcider au juste. Cet abominable Busch,sans doute abusant de ce qu'il ne trouvait l qu'une femme, dclarait qu'ilsallaient tout saisir, si elle ne le payait pas sur-le-champ. Et elle avait eu beau sedbattre, n'ayant eu connaissance d'aucune des formalits lgales : il affirmait lasignification du jugement, l'apposition de l'affiche, avec une telle carrure, qu'elleen tait reste perdue, finissant par croire la possibilit de ces choses sansqu'on les sache. Mais elle ne se rendait point, expliquait que son mari nerentrerait mme pas djeuner, qu'elle ne laisserait toucher rien, avant qu'il ftl. Alors, entre les trois louches personnages et cette jeune femme, moitidvtue, les cheveux sur les paules, avait commenc la plus pnible des scnes,eux inventoriant dj les objets, elle fermant les armoires, se jetant devant laporte, comme pour les empcher de rien sortir. Son pauvre petit logement dontelle tait si fire, ses quatre meubles qu'elle faisait reluire, la tenture d'andrinoplede la chambre qu'elle avait cloue elle-mme ! Ainsi qu'elle le criait avec unebravoure guerrire, il faudrait lui marcher sur le corps ; et elle traitait Busch decanaille et de voleur, la vole oui ! un voleur, qui n'avait pas honte de rclamersept cent trente francs quinze centimes, sans compter les nouveaux frais, pourune crance de trois cents francs, une crance achete par lui cent sous, au tas,avec des chiffons et de la vieille ferraille ! Dire qu'ils avaient dj, par acomptes,

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    donn quatre cents francs, et que ce voleur-l parlait d'emporter leurs meubles,en paiement des trois cents et tant de francs qu'il voulait leur voler encore ! Et ilsavait parfaitement qu'ils taient de bonne foi, qu'ils l'auraient pay tout de suite,s'ils avaient eu la somme. Et il profitait de ce qu'elle tait seule, incapable derpondre, ignorante de la procdure, pour l'effrayer et la faire pleurer. Canaille !voleur ! voleur ! Furieux, Busch criait plus haut qu'elle, se tapait violemment lapoitrine : est-ce qu'il n'tait pas un honnte homme ? est-ce qu'il n'avait pas payla crance de bel et bon argent ? il tait en rgle avec la loi, il entendait en finir.Cependant, comme un des deux messieurs trs sales ouvrait les tiroirs de lacommode, la recherche du linge, elle avait eu une attitude si terrible, menaantd'ameuter la maison et la rue, que le juif s'tait un peu radouci. Enfin, aprs unedemi-heure encore de basse discussion, il avait consenti attendre jusqu'aulendemain, avec l'enrag serment que prendrait tout, le lendemain, si elle luimanquait de parole. Oh ! quelle honte brlante dont elle souffrait encore, cesvilains hommes chez eux, blessant toutes ses tendresses, toutes ses pudeurs,fouillant jusqu'au lit, empestant la chambre si heureuse, ont elle avait d laisserla fentre grande ouverte, aprs leur dpart !Mais un autre chagrin, plus profond, attendait Marcelle, ce jour-l. L'ide luitait venue de courir tout de suite chez ses parents, pour leur emprunter lasomme : de cette manire, lorsque son mari rentrerait, le soir, elle ne ledsesprerait pas, elle pourrait le faire rire avec la scne du matin. Dj, elle sevoyait lui racontant la grande bataille, l'assaut froce donn leur mnage, lafaon hroque dont elle avait repouss l'attaque. Le coeur lui battait trs fort, enentrant dans le petit htel de la rue Legendre, cette maison cossue o elle avaitgrandi et o elle croyait ne plus trouver que des trangers, tellement l'air luisemblait, autre, glacial. Comme ses parents se mettaient table, elle avaitaccept de djeuner, pour les disposer mieux. Tout le temps du repas, laconversation tait reste sur la hausse des actions de l'Universelle, dont, la veilleencore, le cours avait mont de vingt francs ; et elle s'tonnait de trouver sa mreplus enfivre, plus pre que son pre, elle qui, au commencement, tremblait laseule ide de spculation maintenant, avec une violence de femme conquise,c'tait elle qui le gourmandait de sa timidit, acharne aux grands coups duhasard. Ds les hors-d'oeuvre, elle s'tait emporte, saisie de ce qu'il parlait devendre leurs soixante-quinze actions ce cours inespr de deux mille cinq centvingt francs, ce qui leur aurait fait cent quatre-vingt-neuf mille francs, un joligain, plus de cent mille francs sur le prix d'achat. Vendre ! quand La Cotefinancire promettait le cours de trois mille francs ! est-ce qu'il devenait fou ?Car, enfin, La Cote financire tait connue pour sa vieille honntet, lui-mmerptait souvent qu'avec ce journal-l on pouvait dormir sur ses deux oreilles !Ah ! non, par exemple, elle ne le laisserait pas vendre ! elle vendrait pluttl'htel, pour acheter encore ! Et Marcelle, silencieuse, le coeur serr entendrevoler passionnment ces gros chiffres, cherchait comment elle allait oserdemander un prt de cinq cents francs, dans cette maison envahie par le jeu, o

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    elle avait vu monter peu peu le flot des journaux financiers, qui lasubmergeaient aujourd'hui du rve grisant de leur publicit. Enfin, au dessert,elle s'tait risque : il leur fallait cinq cents francs, on allait les vendre, sesparents ne pouvaient les abandonner dans ce dsastre. Le pre, tout de suite,avait baiss la tte, avec un coup d'oeil embarrass vers sa femme. Mais dj lamre refusait d'une voix nette. Cinq cents francs ! o voulait-on qu'elle lestrouvt ? Tous leurs capitaux taient engags dans des oprations ; et, d'ailleurs,ses anciennes diatribes revenaient quand on avait pous un meurt-de-faim, unhomme qui crivait des livres, on acceptait les consquences de sa sottise, onn'essayait pas de retomber la charge des siens. Non ! elle n'avait pas un soupour les paresseux qui, avec leur beau mpris affect de l'argent, ne rvent quede manger celui des autres. Et elle avait laiss partir sa fille, et celle-ci s'en taitalle dsespre, le coeur saignant de ne plus reconnatre sa mre, elle siraisonnable et si bonne autrefois.Dans la rue, Marcelle avait march, inconsciente, regardant si elle ne trouveraitpas de l'argent par terre. Puis l'ide brusque lui tait venue de s'adresser l'oncleChave ; et, immdiatement, elle s'tait prsente au discret rez-de-chausse de larue Nollet, pour ne pas le manquer, avant la Bourse. Il y avait eu deschuchotements, des rires de fillettes. Pourtant, la porte ouverte, elle avait aperule capitaine seul, fumant sa pipe, et il s'tait dsol, l'air furieux contre lui-mme, en criant qu'il n'avait jamais cent francs d'avance, qu'il mangeait au jourle jour ses petits gains de Bourse, comme un sale cochon qu'il tait. Ensuite, enapprenant le refus des Maugendre, il avait tonn contre eux, de vilains bougresencore ceux-l, qu'il ne voyait plus d'ailleurs, depuis que la hausse de leursquatre actions les rendait fous. Est-ce que, l'autre semaine, sa soeur ne l'avait pastrait de liardeur, comme pour tourner en ridicule son jeu prudent, parce qu'il luiconseillait amicalement de vendre ? En voil une qu'il ne plaindrait pas,lorsqu'elle se casserait le cou !Et Marcelle, de nouveau dans la rue, les mains vides, avait d se rsigner serendre au journal, pour avertir son mari de ce qui s'tait pass, le matin. Il fallaitabsolument payer Busch. Jordan, dont le livre n'tait encore accept par aucunditeur, venait de se lancer la chasse de l'argent, au travers du Paris boueux decette journe de pluie, sans savoir o frapper, chez des amis, dans les journauxo il crivait, au hasard de la rencontre. Bien qu'il l'et supplie de rentrer chezeux, elle tait tellement anxieuse, qu'elle avait prfr rester l, sur cettebanquette, l'attendre.Aprs le dpart de sa fille, lorsqu'il la vit seule, Dejoie lui apporta un journal." Si madame veut lire, pour prendre patience. "Mais elle refusa du geste, et comme Saccard arrivait, elle fit la vaillante, elleexpliqua gaiement qu'elle avait envoy son mari dans le quartier, une courseennuyeuse dont elle s'tait dbarrasse. Saccard, qui avait de l'amiti pour lepetit mnage, comme il les nommait, voulait absolument qu'elle entrt chez luiattendre l'aise. Elle s'en dfendit, elle tait bien l. Et il cessa d'insister, dans la

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    surprise qu'il prouva, se trouver nez nez, brusquement, avec la baronneSandorff, qui sortait de chez Jantrou. D'ailleurs, ils se sourirent, d'un aird'aimable intelligence, en gens qui changent un simple salut, pour ne pass'afficher.Jantrou, dans leur conversation, venait de dire la baronne qu'il n'osait plus luidonner de conseil. Sa perplexit augmentait, devant la solidit de l'Universelle,sous les efforts croissants des baissiers sans doute Gundermann l'emporterait,mais Saccard pouvait durer longtemps, et il y avait peut-tre gros gagnerencore avec lui. Il l'avait dcide temporiser, les mnager tous deux. Lemieux tait de tcher d'avoir toujours les secrets de l'un, en se montrant aimable,de manire les garder pour elle et en profiter, ou bien les vendre l'autre,selon l'intrt. Et cela sans complot noir, arrang par lui d'un air de plaisanterie,tandis qu'elle-mme lui promettait en riant de le mettre dans l'affaire." Alors, elle est sans cesse fourre chez vous, c'est votre tour ? " dit Saccardavec sa brutalit, en entrant dans le cabinet de Jantrou.Celui-ci joua l'tonnement." Qui donc ?... Ah ! la baronne.... Mais, mon cher matre, elle vous adore. Elleme le disait encore tout l'heure. "D'un geste d'homme qu'on ne trompe pas, le vieux corsaire l'avait arrt. Et il leregardait, dans sa dchance de basse dbauche, en pensant que, si elle avaitcd la curiosit de savoir comment Sabatani tait fait, elle pouvait bienvouloir goter au vice de cette ruine." Ne vous dfendez pas, mon cher. Quand une femme joue, elle tomberait aucommissionnaire du coin, qui lui porterait un ordre. "Jantrou fut trs bless, et il se contenta de rire, en s'obstinant expliquer laprsence chez lui de la baronne, qui tait venue, disait-il, pour une question depublicit.D'ailleurs, Saccard, d'un haussement d'paules, avait dj jet de ct cettequestion de femme, sans intrt, selon lui. Debout, allant et venant, se plantantdevant la fentre pour regarder tomber l'ternelle pluie grise, il exhalait sa joienerve. Oui, l'Universelle avait encore mont de vingt francs, la veille ! Maiscomment diable se faisait-il que des vendeurs s'acharnaient ? car la hausse seraitalle jusqu' trente francs, sans un paquet de titres qui tait tomb sur le march,ds la premire heure. Ce qu'il ignorait, c'tait que Mme Caroline avait denouveau vendu mille de ses actions, luttant elle-mme contre la haussedraisonnable, ainsi que son frre lui en avait laiss l'ordre. Certes, Saccard nepouvait se plaindre devant le succs grandissant, et cependant il tait agit, cejour-l, d'un tremblement intrieur, fait de sourde crainte et de colre. Il criaitque les sales juifs avaient jur sa perte et que cette canaille de Gundermannvenait de se mettre la tte d'un syndicat de baissiers pour l'craser. On le luiavait affirm la Bourse, on y parlait d'une somme de trois cents millions,destine par le syndicat nourrir la baisse. Ah ! les brigands ! Et ce qu'il nerptait pas ainsi tout haut, c'taient les autres bruits qui couraient, plus nets de

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    jour en jour, des rumeurs contestant la solidit de l'Universelle, allguant djdes faits, des symptmes de difficults prochaines, sans avoir encore, il est vrai,branl en rien l'aveugle confiance du public.Mais la porte fut pousse, et Huret entra, de son air d'homme simple." Ah ! vous voil donc, Judas ! " dit Saccard.Huret, en apprenant que Rougon allait dcidment abandonner son frre, s'taitremis avec le ministre ; car il avait la conviction que, le jour o Saccard auraitRougon contre lui, ce serait la catastrophe invitable. Pour obtenir son pardon, iltait rentr dans la domesticit du grand homme, faisant de nouveau ses courses,risquant son service les gros mots et les coups de pied au derrire." Judas, rpta-t-il avec le fin sourire qui clairait parfois sa face paisse depaysan, en tout cas un Judas brave homme qui vient donner un avis dsintressau matre qu'il a trahi "Mais Saccard, comme s'il ne voulait pas l'entendre, cria, simplement pouraffirmer son triomphe :" Hein ? deux mille cinq cent vingt hier, deux mille cinq cent vingt-cinqaujourd'hui.- Je sais j'ai vendu tout l'heure. "Du coup, la colre qu'il dissimulait sous son air de plaisanterie, clata." Comment, vous avez vendu ?... Ah ! bien, c'est complet, alors ! Vous melchez pour Rougon et vous vous mettez avec Gundermann ! "Le dput le regardait, bahi." Avec Gundermann, pourquoi ?... Je me mets avec mes intrts, oh !simplement ! Moi, vous savez, je ne suis pas un casse-cou. Non, je n'ai pas tantd'estomac, j'aime mieux raliser tout de suite, ds qu'il y a un joli bnfice. Etc'est peut-tre bien pour cela que je n'ai jamais perdu. "Il souriait de nouveau, en Normand prudent et avis, qui, sans fivre,engrangeait sa moisson." Un administrateur de la socit ! continuait Saccard violemment. Mais quivoulez-vous donc qui ait confiance ? que doit-on penser, vous voir vendreainsi, en plein mouvement de hausse ? Parbleu ! je ne m'tonne plus, si l'onprtend que notre prosprit est factice et que le jour de la dgringoladeapproche... Ces messieurs vendent, vendons tous. C'est la panique ! "Huret, silencieux, eut un geste vague. Au fond, il s'en moquait, son affaire taitfaite. Il n'avait prsent que le souci de remplir la mission dont Rougon l'avaitcharg, le plus proprement possible, sans avoir trop en souffrir lui-mme." Je vous disais donc, mon cher, que j'tais venu pour vous donner un avisdsintress... Le voici. Soyez sage, votre frre est furieux, il vous abandonneracarrment, si vous vous laissez vaincre. "Saccard, refrnant sa colre, ne broncha pas." C'est lui qui vous envoie me dire a ? "Aprs une hsitation, le dput jugea prfrable d'avouer.

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    " Eh bien, oui, c'est lui... Oh ! vous ne supposez pas que les attaques deL'Esprance soient pour quelque chose dans son irritation. Il est au-dessus deces blessures d'amour-propre... Non ! mais en vrit, songez combien lacampagne catholique de votre journal doit gner sa politique actuelle. Depuisces malheureuses complications de Rome, il a tout le clerg dos, il vientencore d'tre forc de faire condamner un vque comme d'abus... Et, pourl'attaquer, vous allez justement choisir le moment o il a grand-peine ne pas selaisser dborder par l'volution librale, ne des rformes du 9 janvier, qu'il aconsenti appliquer, comme on dit, dans l'unique dsir de les endiguersagement... Voyons, vous tes son frre, croyez-vous qu'il soit content ?- En effet, rpondit Saccard railleur, c'est bien vilain de ma part... Voil cepauvre frre, qui, dans sa rage de rester ministre, gouverne au nom des principesqu'il combattait hier, et qui s'en prend moi, parce qu'il ne sait plus comment setenir en quilibre, entre la droite, tache d'avoir t trahie, et le tiers tat, affamdu pouvoir. Hier encore, pour calmer les catholiques, il lanait son fameuxJamais ! il jurait que jamais la France ne laisserait l'Italie prendre Rome au pape.Aujourd'hui, dans sa terreur des libraux, il voudrait bien leur donner aussi ungage, il daigne songer m'gorger pour leur plaire... L'autre semaine, EmileOlivier l'a secou vertement la Chambre...- Oh ! interrompit Huret, il a toujours la confiance des Tuileries, l'empereur lui aenvoy une plaque de diamants. "Mais, d'un geste nergique, Saccard disait qu'il n'tait pas dupe." L'Universelle est dsormais trop puissante, n'est-ce pas ? Une banquecatholique, qui menace d'envahir le monde, de le conqurir par l'argent commeon le conqurait jadis par la loi, est-ce que cela peut se tolrer ? Tous les librespenseurs, tous les francs-maons, en passe de devenir ministres, en ont froiddans les os... Peut-tre aussi a-t-on quelque emprunt tripoter avecGundermann. Qu'est-ce qu'un gouvernement deviendrait, s'il ne se laissait pasmanger par ces sales juifs ?... Et voil mon imbcile de frre qui, pour garder lepouvoir six mois de plus, va me jeter en pture aux sales juifs, aux libraux, toute la racaille, dans l'esprance qu'on le laissera un peu tranquille, pendantqu'on me dvorera... Eh bien, retournez lui dire que je me fous de lui... "Il redressait sa petite taille, sa rage crevait enfin son ironie, en une fanfarebatailleuse de clairon." Entendez-vous bien, je me fous de lui ! C'est ma rponse, je veux qu'il lesache. "Huret avait pli les paules. Ds qu'on se fchait, dans les affaires, ce n'tait plusson genre. Aprs tout, il n'tait l-dedans qu'un commissionnaire." Bon, bon ! on le lui dira... Vous allez vous faire casser les reins. Mais a vousregarde. "Il y eut un silence. Jantrou, qui tait rest absolument muet, en affectant d'tretout entier la correction d'un paquet d'preuves, avait lev les yeux, pouradmirer Saccard. Etait-il beau, le bandit, dans sa passion ! Ces canailles de gnie

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    parfois triomphent, ce degr d'inconscience, lorsque l'ivresse du succs lesemporte. Et Jantrou, ce moment, tait pour lui, convaincu de sa fortune." Ah ! J'oubliais, reprit Huret. Il parat que Delcambre, le procureur gnral vousexcre... Et, ce que vous ignorez encore, l'empereur l'a nomm ce matin ministrede la Justice. "Brusquement, Saccard s'tait arrt. Le visage assombri, il dit enfin :" Encore de la propre marchandise ! Ah ! on a fait un ministre de a. Qu'est-ceque vous voulez que a me fiche ?- Dame ! reprit Huret en exagrant son air simple, si un malheur vous arrivait,comme a arrive tout le monde, dans les affaires, votre frre veut que vous necomptiez pas sur lui, pour vous dfendre contre Delcambre.- Mais, tonnerre de Dieu ! hurla Saccard, quand je vous dis que je me fous detoute la clique, de Rougon, de Delcambre, et de vous par-dessus le march ! "Heureusement, cette minute, Daigremont entra. Il ne montait jamais aujournal, ce fut une surprise pour tous, qui coupa court aux violences. Trscorrect, il distribua des poignes de main en souriant, d'une amabilit flatteused'homme du monde. Sa femme allait donner une soire, o elle chanterait ; et ilvenait simplement inviter en personne Jantrou, pour avoir un bon article. Mais laprsence de Saccard parut le ravir." Comment va, grand homme ?- Dites donc, vous n'avez pas vendu, vous ? " demanda celui-ci, sans rpondre.Vendre, ah ! non, pas encore ! Et son clat de rire fut trs sincre, il taitrellement de solidit plus grande." Mais il ne faut jamais vendre, dans notre situation ! s'cria Saccard.- Jamais ! c'est ce que je voulais dire. Nous sommes tous solidaires, vous savezque vous pouvez compter sur moi. "Ses paupires avaient battu, il venait d'avoir un regard oblique, tandis qu'ilrpondait des autres administrateurs, de Sdille, de Kolb, du marquis de Bohain,comme de lui-mme. L'affaire marchait si bien, c'tait vraiment un plaisir d'tretous d'accord, dans le plus extraordinaire succs que la Bourse et vu depuiscinquante ans. Et il eut un mot charmant pour chacun, il s'en alla en rptantqu'il comptait sur eux trois, pour sa soire. Mounier, le tnor de l'Opra, ydonnerait la rplique sa femme. Oh ! un effet considrable !" Alors, demanda Huret partant son tour, c'est tout ce que vous avez merpondre ?- Parfaitement ! " dclara Saccard, de sa voix sche.Et il affecta de ne pas descendre avec lui, comme son habitude. Puis, lorsqu'ilse retrouva seul avec le directeur du journal." C'est la guerre, mon brave ! Il n'y a plus rien mnager, tapez-moi sur toutesces fripouilles !... Ah ! je vais donc pouvoir enfin mener la bataille comme jel'entends !- Tout de mme, c'est raide ! " conclut Jantrou, dont les perplexitsrecommenaient.

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    Dans le couloir, sur la banquette, Marcelle attendait toujours. Il tait peinequatre heures, et Dejoie venait dj d'allumer les lampes, tellement la nuittombait vite, sous le ruissellement blafard et entt de la pluie. Chaque fois qu'ilpassait prs d'elle, il trouvait un petit mot pour la distraire. Du reste, les alles etvenues des rdacteurs s'activaient, des clats de voix sortaient de la salle voisine,toute cette fivre qui montait, mesure que se faisait le journal.Marcelle, brusquement, en levant les yeux, aperut Jordan devant elle. Il taittremp, l'air ananti, avec ce tressaillement de la bouche, ce regard un peu foudes gens qui ont couru longtemps derrire quelque espoir, sans l'atteindre. Elleavait compris." Rien, n'est-ce pas ? demanda-t-elle, plissante.- Rien, ma chrie, rien du tout... Nulle part, pas possible... "Et elle n'eut alors qu'une plainte basse, o tout son coeur saignait." Oh ! mon Dieu ! "A ce moment, Saccard sortait du bureau de Jantrou, et il s'tonna de la trouver lencore." Comment, madame, votre coureur de mari ne fait que de revenir ? Je vousdisais bien d'entrer l'attendre dans mon cabinet. "Elle le regardait fixement, une pense soudaine s'tait veille dans ses grandsyeux dsols. Elle ne rflchit mme pas, elle cda cette bravoure qui jette lesfemmes en avant, aux minutes de passion." Monsieur Saccard, j'ai quelque chose vous demander... Si vous vouliez bien,maintenant, que nous passions chez vous...- Mais certainement, madame. "Jordan, qui craignait d'avoir devin, voulait la retenir.Il lui balbutiait l'oreille des non ! non ! entrecoups, dans l'angoisse maladiveo le jetaient toujours ces questions d'argent. Elle s'tait dgage, il dut la suivre." Monsieur Saccard, reprit-elle, ds que la porte fut referme, mon mari courtinutilement depuis deux heures pour trouver cinq cents francs, et il n'ose pasvous les demander... Alors, moi, je vous les demande...Et, de verve, avec ses airs drles de petite femme gaie et rsolue, elle conta sonaffaire du matin, l'entre brutale de Busch, l'envahissement de sa chambre parles trois hommes, comment elle tait parvenue repousser l'assaut, l'engagementqu'elle avait pris de payer le jour mme. Ah ! ces plaies d'argent pour le petitmonde, ces grandes douleurs faites de honte et d'impuissance, la vie remise sanscesse en question, propos de quelques misrables pices de cent sous !" Busch, rpta Saccard, c'est ce vieux filou de Busch qui vous tient dans sesgriffes...Puis, avec une bonhomie charmante, se tournant vers Jordan, qui restaitsilencieux, blme d'un insupportable malaise." Eh bien, je vais vous les avancer, moi, vos cinq cents francs. Vous auriez dme les demander tout de suite. "

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    Il s'tait assis sa table, pour signer un chque, lors qu'il s'arrta, rflchissant. Ilse rappelait la lettre qu'il avait reue, la visite qu'il devait faire et qu'il reculait dejour en jour, dans l'ennui de l'histoire louche qu'il flairait. Pourquoi n'irait-il pastout de suite rue Feydeau, profitant de l'occasion, ayant un prtexte ?" Ecoutez, je le connais fond, votre gredin... Il vaut mieux que j'aille enpersonne le payer, pour voir si je ne pourrai pas ravoir vos billets moiti prix. "Les yeux de Marcelle, prsent, luisaient de gratitude." Oh ! monsieur Saccard, que vous tes bon ! "Et, s'adressant son mari :" Tu vois, grosse bte, que M. Saccard ne nous a pas mangs ! "Il lui sauta au cou, d'un mouvement irrsistible, il l'embrassa, car c'tait elle qu'ilremerciait d'tre plus nergique et adroite que lui, dans ces difficults de la viequi le paralysaient." Non ! non ! dit Saccard, lorsque le jeune homme lui serra enfin la main, leplaisir est pour moi, vous tes trs gentils tous les deux de vous aimer si fort.Allez-vous-en tranquilles ! "Sa voiture, qui l'attendait, le mena en deux minutes rue Feydeau au milieu de ceParis boueux, dans la bousculade des parapluies et l'claboussement des flaques.Mais, en haut, il eut beau sonner la vieille porte dpeinte, o une plaque decuivre talait le mot : Contentieux , en grosses lettres noires : elle ne s'ouvrit pas,rien ne bougeait l'intrieur. Et il se retirait, lorsque, dans sa contrarit vive, ill'branla violemment du poing. Alors, un pas tranard se fit entendre, etSigismond parut." Tiens ! c'est vous !... Je croyais que c'tait mon frre qui remontait et qui avaitoubli sa clef. Moi, jamais je ne rponds aux coups de sonnette... Oh ! il netardera pas, vous pouvez l'attendre, si vous tenez le voir. "Du mme pas pnible et chancelant, il retourna, suivi du visiteur, dans lachambre qu'il occupait, sur la place de la Bourse. Il y faisait encore plein jour, ces hauteurs, au-dessus de la brume dont la pluie emplissait le fond des rues. Lapice tait d'une nudit froide, avec son troit lit de fer, sa table et ses deuxchaises, ses quelques planches encombres de livres, sans un meuble. Devant lachemine, un petit pole, mal entretenu, oubli, venait de s'teindre." Asseyez-vous, monsieur. Mon frre m'a dit qu'il ne faisait que descendre etremonter. "Mais Saccard refusait la chaise en le regardant, frapp des progrs que la phtisieavait faits chez ce grand garon ple, aux yeux d'enfant, des yeux noys de rve,singuliers sous l'nergique obstination du front. Entre les longues boucles de sescheveux, son visage s'tait extraordinairement creus, comme allong et tir versla tombe." Vous avez t souffrant ? " demanda-t-il, ne sachant que dire.Sigismond eut un geste de complte indiffrence." Oh ! comme toujours. La dernire semaine n'a pas t bonne, cause de cevilain temps. Mais a va bien tout de mme... Je ne dors plus, je ne puis

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    travailler, et j'ai un peu de fivre, a me tient chaud... Ah ! on aurait tant faire !"Il s'tait remis devant sa table, sur laquelle un livre, en langue allemande, setrouvait grand ouvert. Et il reprit :" Je vous demande pardon de m'asseoir, j'ai veill toute la nuit, pour lire cetteoeuvre que j'ai reue hier... Une oeuvre, oui ! dix annes de la vie de monmatre, Karl Marx, l'tude qu'il nous promettait depuis long temps sur le capital!... Voici notre Bible, maintenant, la voici ! "Curieusement, Saccard vint jeter un regard sur le livre ; mais la vue descaractres gothiques le rebuta tout de suite." J'attendrai qu'il soit traduit " , dit-il en riant.Le jeune homme, d'un hochement de tte, sembla dire que, mme traduit, il neserait gure pntr que par les seuls initis. Ce n'tait pas un livre depropagande. Mais quelle force de logique, quelle abondance victorieuse depreuves, dans la fatale destruction de notre socit actuelle, base sur le systmecapitaliste ! La plaine tait rase, on pouvait reconstruire." Alors, c'est le coup de balai ? demanda Saccard, toujours plaisantant.- En thorie, parfaitement ! rpondit Sigismond. Tout ce que je vous ai expliquun jour, toute la marche de rvolution est l. Reste l'excuter en fait... Maisvous tes aveugles, si vous ne voyez point les pas considrables que l'ide fait chaque heure. Ainsi, vous qui, avec votre Universelle, avez remu et centralisen trois ans des centaines de millions, vous ne semblez absolument pas vousdouter que vous nous conduisez tout droit au collectivisme... J'ai suivi votreaffaire avec passion, oui ! de cette chambre perdue, si tranquille, j'en ai tudi ledveloppement jour par jour, et je la connais aussi bien que vous, et je dis quec'est une fameuse leon que vous nous donnez l, car l'Etat collectiviste n'aura faire que ce que vous faites, vous exproprier en bloc, lorsque vous aurezexpropri en dtail les petits, raliser l'ambition de votre rve dmesur, qui est,n'est-ce pas ? d'absorber tous les capitaux du monde, d'tre l'unique banque,l'entrept gnral de la fortune publique... Oh ! je vous admire beaucoup, moi !je vous laisserais aller, si j'tais le matre, parce que vous commencez notrebesogne, en prcurseur de gnie. "Et il souriait de son ple sourire de malade, en remarquant l'attention de soninterlocuteur, trs surpris de le trouver si au courant des affaires du jour, trsflatt aussi des loges intelligents." Seulement, continua-t-il, le beau matin o nous vous exproprierons au nom dela nation, remplaant vos intrts privs par l'intrt de tous, faisant de votregrande machine sucer l'or des autres, la rgulatrice mme de la richessesociale, nous commencerons par supprimer a. "Il avait trouv un sou parmi les papiers de sa table, il tenait en l'air, entre deuxdoigts, comme la victime dsigne." L'argent ! s'cria Saccard, supprimer l'argent ! la bonne folie !

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    - Nous supprimerons l'argent monnay... Songez donc que la monnaiemtallique n'a aucune place, aucune raison d'tre, dans l'Etat collectiviste. A titrede rmunration, nous le remplaons par nos bons de travail ; et, si vous leconsidrez comme mesure de la valeur, nous en avons une autre qui nous entient parfaitement lieu, celle que nous obtenons en tablissant la moyenne desjournes de besogne, dans nos chantiers... Il faut le dtruire, cet argent quimasque et favorise l'exploitation du travailleur, qui permet de le voler, enrduisant son salaire la plus petite somme dont il a besoin, pour ne pas mourirde faim. N'est-ce pas pouvantable, cette possession de l'argent qui accumule lesfortunes prives, barre le chemin la fconde circulation, fait des royautsscandaleuses, matresses souveraines du march financier et de la productionsociale ? Toutes nos crises, toute notre anarchie vient de l.... Il faut tuer, tuerl'argent ! "Mais Saccard se fchait. Plus d'argent, plus d'or, plus de ces astres luisants, quiavaient clair sa vie ! Toujours la richesse s'tait matrialise pour lui dans cetblouissement de la monnaie neuve, pleuvant comme une averse de printemps,au travers du soleil, tombant en grle sur la terre qu'elle couvrait, des tasd'argent, des tas d'or, qu'on remuait la pelle, pour le plaisir de leur clat et deleur musique. Et l'on supprimait cette gaiet, cette raison de se battre et de vivre!" C'est imbcile, oh ! a, c'est imbcile !... Jamais, entendez-vous !- Pourquoi jamais ? pourquoi imbcile ?... Est-ce que, dans l'conomie de lafamille, nous faisons usage de l'argent ? Vous n'y voyez que l'effort en communet que l'change... Alors, quoi bon l'argent, lorsque la socit ne sera plusqu'une grande famille, se gouvernant elle-mme ?- Je vous dis que c'est fou !... Dtruire l'argent, mais c'est la vie mme, l'argent !Il n'y aurait plus rien, plus rien ! "Il allait et venait, hors de lui. Et, dans cet emportement, comme il passait devantla fentre, il s'assura d'un regard que la Bourse tait toujours l, car peut-tre ceterrible garon l'avait-il, elle aussi, effondre d'un souffle. Elle y tait toujours,mais trs vague au fond de la nuit tombante, comme fondue sous le linceul depluie, un ple fantme de Bourse prs de s'vanouir en une fume grise." D'ailleurs, je suis bien bte de discuter. C'est impossible... Supprimez doncl'argent, je demande voir a.- Bah ! murmura Sigismond, tout se supprime, tout se transforme et disparat...Ainsi, nous avons bien vu la forme de la richesse changer dj une fois, lorsquela valeur de la terre a baiss, que la fortune foncire, domaniale, les champs etles bois, a dclin devant la fortune mobilire, industrielle, les titres de rente etles actions, et nous assistons aujourd'hui une prcoce caducit de cettedernire, une sorte de dprciation rapide, car il est certain que le taux s'avilit,que le cinq pour cent normal n'est plus atteint... La valeur de l'argent baissedonc, pourquoi l'argent ne disparatrait-il pas, pourquoi une nouvelle forme de la

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    fortune ne rgirait-elle pas les rapports sociaux ? C'est cette fortune de demainque nos bons de travail apporteront. "Il s'tait absorb dans la contemplation du sou, comme s'il et rv qu'il tenait ledernier sou des vieux ges, un sou gar, ayant survcu l'antique socit morte.Que de joies et que de larmes avaient us l'humble mtal ! Et il tait tomb latristesse de l'ternel dsir humain." Oui, reprit-il doucement, vous avez raison, nous ne verrons pas ces choses. Ilfaut des annes, des annes. Sait-on mme si jamais l'amour des autres aura ensoi assez de vigueur pour remplacer l'gosme, dans l'organisation sociale...Pourtant, j'ai espr le triomphe plus prochain, j'aurais tant voulu assister cetteaube de la justice.Un instant, l'amertume du mal dont il souffrait brisa sa voix. Lui qui, dans sangation de la mort, la traitait comme si elle n'tait pas, eut un geste, pourl'carter. Mais, dj, il se rsignait." J'ai fait ma tche, je laisserai mes notes, dans le cas o je n'aurais pas le tempsd'en tirer l'ouvrage complet de reconstruction que j'ai rv. Il faut que la socitde demain soit le fruit mr de la civilisation, car, si l'on ne garde la bon ct del'mulation et du contrle, tout croule... Ah ! cette socit, comme je la voisnettement cette heure, cre enfin, complte, telle que je suis parvenu, aprstant de veilles, la mettre debout ! Tout est prvu, rsolu, c'est enfin lasouveraine justice, l'absolu bonheur. Elle est l, sur le papier, mathmatique,dfinitive. "Et il promenait ses longues mains macis parmi les notes parses, et ils'exaltait, dans ce rve des milliards reconquis, partag quitablement, entre tousdans cette joie, et cette sant qu'il rendait d'un trait de plume l'humanitsouffrante, lui qui ne mangeait plus, qui ne dormait plus, qui achevait de mourirsans besoins, au milieu de la nudit de sa chambre.Mais une voix rude fit tressaillir Saccard." Qu'est-ce que vous faite l ? "C'tait Busch qui rentrait et qui jetait sur le visiteur un regard oblique d'amantjaloux dans sa continuelle crainte qu'on ne donnt une crise de toux son frre, enle faisant trop parler. D'ailleurs, il n'attendit pas la rponse, il grondaitmaternellement, dsespr." Comment ! tu as encore laiss mourir ton pole ! Je te demande un peu si c'estraisonnable, par une humidit pareille ! "Dj, pliant les genoux, malgr la lourdeur de son grand corps, il cassait dumenu bois, il rallumait le feu. Puis, il alla chercher un balai, fit le mnage,s'inquita de la potion que le malade devait prendre toutes les deux heures. Et ilne se montra tranquille que lorsqu'il eut dcid celui-ci s'allonger sur le lit,pour se reposer." Monsieur Saccard, si vous dsirez passer dans mon cabinet... "Mme Mchain s'y trouvait, assise sur l'unique chaise.

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    Elle et Busch venaient de faire, dans le voisinage, une visite importante, dont lapleine russite les enchantait. C'tait enfin, aprs une attente dsespre,l'heureuse mise en marche d'une des affaires qui les tenaient le plus au coeur.Pendant trois ans, la Mchain avait battu le pav, en qute de Lonie Cron, cettefille sduite, laquelle le comte de Beauvilliers avait sign une reconnaissancede dix mille francs, payable le jour de sa majorit. Vainement, elle s'taitadresse son cousin Fayeux, le receveur de rentes de Vendme, qui avaitachet pour Busch la reconnaissance, dans un lot de vieilles crances, provenantde la succession du sieur Charpier, marchand de grains, usurier ses heures :Fayeux ne savait rien, crivait seulement que la fille Lonie Cron devait tre enservice chez un huissier, Paris, qu'elle avait quitt depuis plus de dix ansVendme, o elle n'tait jamais revenue et o il ne pouvait mme questionner unseul de ses parents, tous tant morts. La Mchain avait bien dcouvert l'huissier,et elle tait arrive suivre de l Lonie chez un boucher, chez une damegalante, chez un dentiste ; mais, partir du dentiste, le fil se cassaitbrusquement, la piste s'interrompait, une aiguille dans une botte de foin, une filletombe, perdue dans la boue du grand Paris. Sans rsultat, elle avait couru lesbureaux de placement, visit les garnis borgnes, fouill la basse dbauche,toujours aux aguets, tournant la tte, interrogeant, ds que ce nom de Loniefrappait ses oreilles. Et cette fille, qu'elle tait alle chercher bien loin, voilqu'elle venait, ce jour-l, par un hasard, de mettre la main sur elle, rue Feydeau,dans la maison publique voisine, o elle relanait une ancienne locataire de lacit de Naples, qui lui devait trois francs. Un coup de gnie la lui avait faitflairer et reconnatre, sous le nom distingu de Lonie, au moment o madamel'appelait au salon d'une voix perante. Tout de suite, Busch, averti, tait revenuavec elle la maison, pour traiter ; et cette grosse fille, aux durs cheveux noirstombant sur les sourcils, la face plate et molle, d'une bassesse immonde, l'avaitd'abord surpris ; puis il s'tait rendu compte de son charme spcial, surtout avantses dix annes de prostitution, ravi d'ailleurs qu'elle ft tombe si bas,abominable. Il lui avait offert mille francs, si elle lui abandonnait ses droits surla reconnaissance. Elle tait stupide, elle avait accept le march avec une joied'enfant. Enfin, on allait donc pouvoir traquer la comtesse de Beauvilliers, onavait l'arme cherche, inespre mme, ce point de laideur et de honte !" Je vous attendais, monsieur Saccard. Nous avons causer... Vous avez reu malettre, n'est-ce pas ? "Dans l'troite pice, bonde de dossiers, dj noire, qu'une maigre lampeclairait d'une lumire fumeuse, la Mchain, immobile et muette, ne bougeaitpas de l'unique chaise. Et rest debout, ne voulant point avoir l'air d'tre venu surune menace, Saccard entama tout de suite l'affaire Jordan, d'une voix dure etmprisante." Pardon, je suis mont pour rgler une dette d'un de mes rdacteurs... Le petitJordan, un trs charmant garon, que vous poursuivez boulets rouges, avec une

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    frocit vraiment rvoltante. Ce matin encore, parait-il, vous vous tes conduitenvers sa femme comme un galant homme rougirait de le faire... "Saisi d'tre attaqu de la sorte, lorsqu'il s'apprtait prendre l'offensive, Buschperdit pied, oublia l'autre histoire, s'irrita sur celle-ci." Les Jordan, vous venez pour les Jordan... il n'y a pas de femme, il n'y a pas degalant homme, dans les affaires. Quand on doit, on paie, je ne connais que a...Des bougres qui se fichent de moi depuis des annes, dont j'ai eu une peine dudiable tirer quatre cents francs sou sou !... Ah ! tonnerre de Dieu, oui ! je lesferai vendre, je les jetterai la rue demain matin, si je n'ai pas ce soir, l, surmon bureau, les trois cent trente francs quinze centimes qu'ils me doiventencore. "Et Saccard, par tactique, pour le mettre hors de lui, ayant dit qu'il tait dj payquarante fois de cette crance, qui ne lui avait srement pas cot dix francs, ils'trangla en effet de colre." Nous y voil ! vous n'avez tous que a dire... Et il y a aussi les frais, n'est-cepas ? cette dette de trois cents francs qui est monte plus de sept cents... Maisest-ce que a me regarde, moi ? On ne me paie pas, je poursuis. Tant pis si lajustice est chre, c'est sa faute !... Alors, quand j'ai achet une crance de dixfrancs, je devrais me faire rembourser dix francs, et ce serait fini. Eh bien, etmes risques, et mes courses, et mon travail de tte, oui ! et mon intelligence ?Justement, tenez, pour cette affaire Jordan, vous pouvez consulter madame, quiest l. C'est elle qui s'en est occupe. Ah ! elle en a fait des pas et des dmarches,elle en a us de la chaussure, monter les escaliers de tous les journaux, d'o onla flanquait la porte comme une mendiante, sans jamais lui donner l'adresse.Cette affaire, mais nous l'avons nourrie pendant des mois, nous y avons rv,nous y avons travaill comme un de nos chefs-d'oeuvre, elle me cote unesomme folle, dix sous l'heure seulement ! "Il s'exaltait, il montra d'un grand geste les dossiers qui emplissaient la pice." J'ai ici pour plus de vingt millions de crances, et de tous les ges, de tous lesmondes, d'infimes et de colossales... Les voulez-vous pour un million ? je vousles donne. Quand on pense qu'il y a des dbiteurs que je file depuis un quart desicle ! Pour obtenir d'eux quelques misrables centaines de francs, mme moinsparfois, je patiente des annes, j'attends qu'ils russissent ou qu'ils hritent... Lesautres, les inconnus, les plus nombreux, dorment l, regardez ! dans ce coin, toutce tas norme. C'est le nant a, ou plutt c'est la matire brute, d'o il faut queje tire la vie, je veux dire ma vie, Dieu sait aprs quelle complication derecherches et d'ennuis !... Et vous voulez que, lorsque j'en tiens un enfin,solvable, je ne le saigne pas ? Ah ! non, vous me croiriez trop bte, vous neseriez pas si bte, vous ! "Sans s'attarder discuter davantage, Saccard tira son portefeuille." Je vais vous donner deux cents francs, et vous allez me rendre le dossierJordan, avec un acquit de tout compte. "Busch sursauta d'exaspration.

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    " Deux cents francs, jamais de la vie !... C'est trois cent trente francs quinzecentimes. Je veux les centimes. "Mais, de sa voix gale, avec la tranquille assurance de l'homme qui connat lapuissance de l'argent, montr, tal, Saccard rpta deux, trois reprises :" Je vais vous donner deux cents francs... "Et le juif, convaincu au fond qu'il tait raisonnable de transiger, finit parconsentir, dans un cri de rage, les larmes aux yeux." Je suis trop faible. Quel sale mtier !... Parole d'honneur ! on me dpouille, onme vole... Allez ! pendant que vous y tes, ne vous gnez pas, prenez-end'autres, oui ! fouillez dans le tas, pour vos deux cents francs ! "Puis, lorsque Busch eut sign un reu et crit un mot pour l'huissier, car ledossier n'tait plus chez lui, il souffla un moment devant son bureau, tellementsecou, qu'il aurait laiss partir Saccard, sans la Mchain, qui n'avait pas eu ungeste ni une parole." Et l'affaire ? " dit-elle.Il se souvint brusquement, il allait prendre sa revanche. Mais tout ce qu'il avaitprpar, son rcit, ses questions, a marche savante de l'entretien, se trouvaemport d'un coup, dans sa hte d'arriver au fait." L'affaire, c'est vrai... Je vous ai crit, monsieur Saccard. Nous avonsmaintenant un vieux compte rgler ensemble...Il avait allong la main pour prendre le dossier Sicardot, qu'il ouvrit devant lui." En 1852, vous tes descendu dans un htel meubl de la rue de la Harpe, vousy avez souscrit douze billets de cinquante francs une demoiselle RosalieChavaille, ge de seize ans, que vous avez violente, un soir, dans l'escalier...Ces billets, les voici. Vous n'en avez pas pay un seul, car vous tes parti sanslaisser d'adresse, avant l'chance du premier. Et le pis est qu'ils sont signs d'unfaux nom, Sicardot, le nom de votre premire femme... "Trs ple. Saccard coutait, regardait. C'tait, au milieu d'un saisissementinexprimable, tout le pass qui s'voquait, une sensation d'croulement, unemasse norme et confuse qui retombait sur lui. Dans cette peur de la premireminute, il perdit la tte, il bgaya." Comment savez-vous ?... Comment avez-vous a ? "Puis, de ses mains tremblantes, il se hta de tirer de nouveau son portefeuille,n'ayant que l'ide de payer, de rentrer en possession de ce dossier fcheux." Il n'y a pas de frais, n'est-ce pas ?... C'est six cents francs... Oh ! il y auraitbeaucoup dire, mais j'aime mieux payer, sans discussion. "Et il tendit six billets de banque." Tout l'heure ! cria Busch, qui repoussa l'argent. Je n'ai pas termin...Madame, que vous voyez l, est la petite-cousine de Rosalie, et ces papiers sont elle, c'est en son nom que je poursuis le remboursement... Cette pauvre Rosalieest reste infirme, la suite de votre violence. Elle a eu beaucoup de malheurs,elle est morte dans une misre affreuse, chez madame, qui l'avait recueillie...Madame, si elle voulait, pourrait vous raconter des choses...

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    - Des choses terribles ! " accentua de sa petite voix la Mchain, rompant sonsilence.Effar, Saccard se tourna vers elle, l'ayant oublie, tasse l comme une outredgonfle demi. Elle l'avait toujours inquit, avec son louche commerced'oiseau de carnage sur les valeurs dclasses ; et il la retrouvait, mle cettehistoire dsagrable." Sans doute, la malheureuse, c'est bien fcheux, murmura-t-il. Mais, si elle estmorte, je ne vois vraiment... Voici toujours les six cents francs. "Une seconde fois, Busch refusa de prendre la somme." Pardon, c'est que vous ne savez pas encore tout, c'est qu'elle a eu un enfant...Oui, un enfant qui est dans sa quatorzime anne, un enfant qui vous ressemble un tel point, que vous ne pouvez le renier. "Abasourdi, Saccard rpta plusieurs reprises :" Un enfant, un enfant... "Puis, replaant d'un geste brusque les six billets de banque dans son portefeuille,tout coup remis d'aplomb et trs gaillard :" Ah ! a, dites donc, est-ce que vous vous moquez de moi ? S'il y a un enfant, jene vous fiche pas un sou... Le petit a hrit de sa mre, c'est le petit qui aura aet tout ce qu'il voudra par-dessus le march... Un enfant, mais c'est trs gentil,mais c'est tout naturel, il n'y a pas de mal avoir un enfant. Au contraire, a mefait beaucoup de plaisir, a me rajeunit, parole d'honneur !.. O est-il, que j'aillele voir ? Pourquoi ne me l'avez-vous pas amen tout de suite ? "Stupfi son tour, Busch songeait sa longue hsitation, aux mnagementsinfinis que Mme Caroline prenait pour rvler l'existence de Victor son pre.Et, dmont, il se jeta dans les explications les plus violentes, les pluscompliques, lchant tout la fois, les six mille francs d'argent prt et de fraisd'entretien que la Mchain rclamait, les deux mille francs d'acompte donns parMme Caroline, les instincts pouvantables de Victor, son entre l'Oeuvre duTravail. Et, de son ct, Saccard sursautait, chaque nouveau dtail. Comment,six mille francs ! qui lui disait qu'au contraire on n'avait pas dpouill le gamin ?Un acompte de deux mille francs ! on avait eu l'audace d'extorquer une damede ses amies deux mille francs ! mais c'tait un vol, un abus de confiance ! Cepetit, parbleu ! on l'avait mal lev, et l'on voulait qu'il payt ceux qui taientresponsables de cette mauvaise ducation ! On le prenait donc pour un imbcile!" Pas un sou ! cria-t-il, entendez-vous, ne comptez pas tirer un sou de ma poche !"Busch, blme, s'tait mis debout devant sa table." C'est ce que nous verrons. Je vous tranerai en justice.- Ne dites donc pas de btises. Vous savez bien que la justice ne s'occupe pas deces choses-l... Et, si vous esprez me faire chanter, c'est encore plus bte, parceque, moi, je me fiche de tout. Un enfant ! mais je vous dis que a me flatte ! "

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    Et, comme la Mchain bouchait la porte, il dut la bousculer, l'enjamber, poursortir. Elle suffoquait, elle lui jeta dans l'escalier, de sa voix de flte :" Canaille ! sans coeur !- Vous aurez de nos nouvelles ! " hurla Busch, qui referma la porte la vole.Saccard tait dans un tel tat d'excitation, qu'il donna l'ordre son cocher derentrer directement, rue Saint-Lazare. Il avait hte de voir Mme Caroline, ill'aborda sans une gne, la gronda tout de suite d'avoir donn les deux millefrancs." Mais, ma chre amie, jamais on ne lche de l'argent comme a... Pourquoidiable avez-vous agi sans me consulter ? "Elle, saisie qu'il st enfin l'histoire, demeurait muette. C'tait bien l'criture deBusch qu'elle avait reconnue, et maintenant elle n'avait plus rien cacher,puisqu'un autre venait de lui viter le souci de la confidence. Cependant, ellehsitait toujours, confuse pour cet homme qui l'interrogeait si l'aise." J'ai voulu vous viter un chagrin... Ce malheureux enfant tait dans une telledgradation !... Depuis longtemps, je vous aurais tout racont, sans unsentiment...- Quel sentiment ?... Je vous avoue que je ne comprends pas. "Elle n'essaya pas de s'expliquer, de s'excuser davantage, envahie d'une tristesse,d'une lassitude de tout, elle si courageuse vivre ; tandis que lui continuait s'exclamer, enchant, vraiment rajeuni." Ce pauvre gamin ! je l'aimerai beaucoup, je vous assure... Vous avez trs bienfait de le mettre l'Oeuvre du Travail, pour le dcrasser un peu. Mais nousallons le retirer de l, nous lui donnerons des professeurs... Demain, j'irai le voir,oui ! demain, si je ne suis pas trop pris. "Le lendemain, il y eut conseil, et deux jours se passrent, puis la semaine, sansque Saccard trouvt une minute. Il parla de l'enfant souvent encore, remettant savisite, cdant au fleuve dbord qui l'emportait. Dans les premiers jours dedcembre, le cours de deux mille sept cents francs venait d'tre atteint, au milieude l'extraordinaire fivre dont l'accs maladif continuait bouleverser la Bourse.Le pis tait que les nouvelles alarmantes avaient grandi, que la hausses'enrageait, dans un malaise croissant, intolrable : dsormais, on annonait touthaut la catastrophe fatale, et on montait quand mme, on montait sans cesse, parla force obstine d'un de ces prodigieux engouements qui se refusent l'vidence. Saccard ne vivait plus que dans la fiction exagre de son triomphe,entour comme d'une gloire par cette averse d'or qu'il faisait pleuvoir sur Paris,assez fin cependant pour avoir la sensation du sol min, crevass, qui menaaitde s'effondrer sous lui. Aussi, bien qu' chaque liquidation il restt victorieux, nedcolrait-il pas contre les baissiers, dont les pertes dj devaient treeffroyables. Qu'avaient donc ces sales juifs s'acharner ? N'allait-il pas enfin lesdtruire ? Et il s'exasprait surtout de ce qu'il disait flairer, ct deGundermann, faisant son jeu, d'autres vendeurs, des soldats de l'Universelle,

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    peut-tre, des tratres qui passaient l'ennemi, branls dans leur foi, ayant lahte de raliser.Un jour que Saccard exhalait ainsi son mcontentement devant Mme Caroline,celle-ci crut devoir lui tout dire." Vous savez, mon ami, que j'ai vendu moi... Je viens de vendre nos derniresmille actions au cours de deux mille sept cents. "Il resta ananti, comme devant la plus noire des trahisons." Vous avez vendu, vous ! vous, mon Dieu ! "Elle lui avait pris les mains, elle les lui serrait, vraiment peine, lui rappelantqu'elle et son frre l'avaient averti. Ce dernier, qui tait toujours Rome, crivaitdes lettres pleines d'une mortelle inquitude sur cette hausse exagre, qu'il nes'expliquait pas, qu'il fallait enrayer tout prix, sous peine d'une culbute en pleingouffre. La veille encore, elle en avait reu une lui donnant l'ordre formel devendre. Et elle avait vendu." Vous, vous ! rptait Saccard. C'tait vous qui me combattiez, que je sentaisdans l'ombre ! Ce sont vos actions que j'ai d racheter ! "Il ne s'emportait pas, selon son habitude, et elle souffrait davantage de sonaccablement, elle aurait voulu le raisonner, lui faire abandonner cette lutte sansmerci qu'un massacre seul pouvait terminer." Mon ami, coutez-moi... Songez que nos trois mille titres ont produit plus desept millions et demi. N'est-ce point un gain inespr, extravagant ? Moi, toutcet argent m'pouvante, je ne puis croire qu'il m'appartienne... Mais ce n'estd'ailleurs pas de notre intrt personnel qu'il s'agit. Songez aux intrts de tousceux qui ont remis leur fortune entre vos mains, un effrayant total de millionsque vous risquez dans la partie. Pourquoi soutenir cette hausse insense,pourquoi l'exciter encore ? On me dit de tous les cts que la catastrophe est aubout, fatalement... Vous ne pourrez monter toujours, il n'y a aucune honte ceque les titres reprennent leur valeur relle, et c'est la maison solide, c'est le salut."Mais, violemment, il s'tait remis debout." Je veux le cours de trois mille... J'ai achet et j'achterai encore, quitte encrever... Oui ! que je crve, que tout crve avec moi, si je ne fais pas et si je nemaintiens pas le cours de trois mille ! "Aprs la liquidation du 15 dcembre, les cours montrent deux mille huitcents, deux mille neuf cents. Et ce fut le 21 que le cours de trois mille vingtfrancs fut proclam la Bourse, au milieu d'une agitation de foule dmente. Iln'y avait plus ni vrit, ni logique, l'ide de la valeur tait pervertie, au point deperdre tout sens rel. Le bruit courait que Gundermann, contrairement seshabitudes de prudence, se trouvait engag dans d'effroyables risques, depuis desmois qu'il nourrissait la baisse, ses pertes avaient grandi chaque quinzaine, aufur et mesure de la hausse, par sauts normes ; et l'on commenait dire qu'ilpourrait bien avoir les reins casss. Toutes les cervelles taient l'envers, ons'attendait des prodiges.

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    Et, cette minute suprme, o Saccard, au sommet, sentait trembler la terre,dans l'angoisse inavoue de la chute, il fut roi. Lorsque sa voiture arrivait rue deLondres, devant le palais triomphal de l'Universelle, un valet descendaitvivement, talait un tapis, qui des marches du vestibule se droulait sur letrottoir, jusqu'au ruisseau ; et Saccard alors daignait quitter la voiture, et il faisaitson entre, en souverain qui l'on pargne le commun pav des rues.

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    Chapitre X

    A cette fin d'anne, le jour de la liquidation de dcembre, la grande salle de laBourse se trouva pleine ds midi et demi, dans une extraordinaire agitation devoix et de gestes. Depuis quelques semaines, d'ailleurs, l'effervescence montait,et elle aboutissait cette dernire journe de lutte, une cohue fivreuse ogrondait dj la dcisive bataille qui allait s'engager. Dehors, il gelaitterriblement ; mais un clair soleil d'hiver pntrait, d'un rayon oblique, par lehaut vitrage, gayant tout un ct de la salle nue, aux svres piliers, la votetriste, que glaaient encore des grisailles allgoriques ; tandis que des bouchesde calorifres, tout le long des arcades, soufflaient une haleine tide, au milieudu courant froid des portes grillages, continuellement battantes.Le baissier Moser, plus inquiet et plus jaune que de coutume, se heurta contre lehaussier Pillerault, arrogamment plant sur ses hautes jambes de hron." Vous savez ce qu'on dit ?... "Mais il dut lever la voix, pour se faire entendre, dans le bruit croissant desconversations, un roulement rgulier, monotone, pareil une clameur d'eauxdbordes, coulant sans fin." On dit que nous aurons la guerre en avril... a ne peut pas finir autrement, avecces armements formidables. L'Allemagne ne veut pas nous laisser le tempsd'appliquer la nouvelle loi militaire que va voter la Chambre... Et, d'ailleurs,Bismarck... "Pillerault clata de rire." Fichez-moi donc la paix, vous et votre Bismarck !... Moi qui vous parle, j'aicaus cinq minutes avec lui, cet t, quand il est venu. Il a l'air trs bon garon...Si vous n'tes pas content, aprs l'crasant succs de l'Exposition, que vous faut-il ? Eh ! mon cher, l'Europe entire est nous. "Moser hocha dsesprment la tte. Et, en phrases que coupaient chaqueseconde les bousculades de la foule, il continua dire ses craintes. L'tat dumarch tait trop prospre, d'une prosprit plthorique qui ne valait rien, pasplus que la mauvaise graisse des gens trop gras. Grce l'Exposition, il avaitpouss trop d'affaires, on s'tait engou, on en arrivait la pure dmence du jeu.Est-ce que ce n'tait pas fou, par exemple, l'Universelle trois mille trente ?" Ah ! nous y voil ! " cria Pillerault.Et, de tout prs, en accentuant chaque syllabe :" Mon cher, on finira ce soir trois mille soixante... Vous serez tous culbuts,c'est moi qui vous le dis. "Le baissier, facilement impressionnable pourtant, eut un petit sifflement de dfi.Et il regarda en l'air, pour marquer sa fausse tranquillit d'me, il resta unmoment examiner les quelques ttes de femme, qui se penchaient, l-haut, lagalerie du tlgraphe, tonnes du spectacle de cette salle, o elles ne pouvaient

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    entrer. Des cussons portaient des noms de villes, les chapiteaux et les cornichesallongeaient une perspective blme, que des infiltrations avaient tache de jaune." Tiens ! c'est vous ! " reprit Moser en baissant la tte et en reconnaissantSalmon, qui souriait devant lui, de son ternel et profond sourire.Puis, troubl, voyant dans ce sourire une approbation donne auxrenseignements de Pillerault :" Enfin, si vous savez quelque chose, dites-le... Moi, mon raisonnement estsimple. Je suis avec Gundermann, parce que Gundermann, n'est-ce pas ? c'estGundermann... a finit toujours bien, avec lui.- Mais, dit Pillerault ricanant, qui vous dit que Gundermann est la baisse ? "Du coup, Moser arrondit des yeux effars. Depuis longtemps, le groscommrage de la Bourse tait que Gundermann guettait Saccard, qu'ilnourrissait la baisse contre l'Universelle, en attendant d'trangler celle-ci, quelque fin de mois, d'un effort brusque, lorsque l'heure serait venue d'craser lemarch sous ses millions ; et, si cette journe s'annonait si chaude, c'tait quetous croyaient, rptaient que la bataille allait enfin tre pour ce jour-l, une deces batailles sans merci o l'une des deux armes reste par terre, dtruite. Maisest-ce qu'on tait jamais certain, dans ce monde de mensonge et de ruse ? Leschoses les plus sres, les plus annonces l'avance, devenaient, au moindresouffle, des sujets de doute pleins d'angoisse." Vous niez l'vidence, murmura Moser. Sans doute, je n'ai pas vu les ordres, eton ne peut rien affirmer... Hein ? Salmon, qu'est-ce que vous en dites ?Gundermann ne peut pas lcher, que diable ! "Et il ne savait que croire devant le sourire silencieux de Salmon qui lui semblaits'amincir, d'une finesse extrme." Ah ! reprit-il, en dsignant du menton un gros homme qui passait, si celui-lvoulait parler, je ne serais pas en peine. Il voit clair. "C'tait le clbre Amadieu, qui vivait toujours sur sa russite, dans l'affaire desmines de Selsis, les actions achetes quinze francs, en un coup d'enttementimbcile, revendues plus tard avec un bnfice d'une quinzaine de millions, sansqu'il et rien prvu ni calcul, au hasard. On le vnrait pour ses grandescapacits financires, une vritable cour le suivait, en tchant de surprendre sesmoindres paroles et en jouant dans le sens qu'elles semblaient indiquer." Bah ! s'cria Pillerault, tout sa thorie favorite du casse-cou, le mieux estencore de suivre son ide, au petit bonheur... Il n'y a que la chance. On a de lachance ou l'on n'a pas de chance. Alors, quoi ? il ne faut pas rflchir. Moi,chaque fois que j'ai rflchi, j'ai failli y rester... Tenez ! tant que je verrai cemonsieur-l solide son poste, avec son air de gaillard qui veut tout manger,j'achterai. "D'un geste, il avait montr Saccard, qui venait d'arriver et qui s'installait saplace habituelle, contre le pilier de la premire arcade de gauche. Comme tousles chefs de maison importante, il avait ainsi une place connue, o les employset les clients taient certains de le trouver, les jours de Bourse. Gundermann seul

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    affectait de ne jamais mettre les pieds dans la grande salle ; il n'y envoyait mmepas un reprsentant officiel ; mais on y sentait une arme lui, il y rgnait enmatre absent et souverain, par la lgion innombrable des remisiers, des agentsqui apportaient ses ordres, sans compter ses cratures, si nombreuses, que touthomme prsent tait peut-tre le mystrieux soldat de Gundermann. Et c'taitcontre cette arme insaisissable et partout agissante que luttait Saccard, enpersonne, front dcouvert. Derrire lui, dans l'angle du pilier, il y avait unbanc, mais il ne s'y asseyait jamais, debout pendant les deux heures du march,comme ddaigneux de la fatigue. Parfois, aux minutes d'abandon, il s'appuyaitsimplement du coude la pierre, que la salissure de tous les contacts, hauteurd'homme, avait noircie et polie ; et dans la nudit blafarde du monument il yavait mme l un dtail caractristique, cette bande de crasse luisante, contre lesportes, contre les murs, dans les escaliers, dans la salle, un soubassementimmonde, la sueur accumule des gnrations de joueurs et de voleurs. Trslgant, trs correct, ainsi que tous les boursiers, avec son drap fin et son lingeblouissant, Saccard avait la mine aimable et repose d'un homme sansproccupations, au milieu de ces murs bords de noir." Vous savez, dit Moser en touffant sa voix, qu'on l'accuse de soutenir la haussepar des achats considrables. Si l'Universelle joue sur ses propres actions, elleest fichue. "Mais Pillerault protestait." Encore un cancan !... Est-ce qu'on peut dire au juste qui vend et qui achte... Ilest l pour les clients de sa maison, ce qui est bien naturel. Et il y est aussi pourson propre compte, car il doit jouer. "Moser, d'ailleurs, n'insista pas. Personne encore, la Bourse, n'aurait osaffirmer la terrible campagne mene par Saccard, ces achats qu'il faisait pour lecompte de la socit, sous le couvert d'hommes de paille, Sabatani, Jantrou,d'autres encore, surtout des employs de sa direction. Une rumeur seulementcourait, chuchote l'oreille, dmentie, toujours renaissante, quoique sanspreuve possible. D'abord, il n'avait fait que soutenir les cours avec prudence,revendant ds qu'il pouvait, afin de ne pas trop immobiliser les capitaux etencombrer les caisses de titres. Mais il tait maintenant entran par la lutte, et ilavait prvu, ce jour-l, la ncessit d'achats exagrs, s'il voulait rester matre duchamp de bataille. Ses ordres taient donns, il affectait son calme souriant desjours ordinaires, malgr son incertitude sur le rsultat final et le trouble qu'ilprouvait, s'engager ainsi de plus en plus dans une voie qu'il savaiteffroyablement dangereuse.Brusquement, Moser, qui tait all rder derrire le dos du clbre Amadieu, engrande confrence avec un petit homme chafouin, revint trs exalt, bgayant :" Je l'ai entendu, entendu de mes oreilles... Il a dit que les ordres de vente deGundermann dpassaient dix millions... Oh ! je vends, je vends, je vendraisjusqu' ma chemise !

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    - Dix millions, fichtre ! murmura Pillerault, la voix un peu altre. C'est unevraie guerre au couteau. "Et, dans la clameur roulante qui croissait, grossie de toutes les conversationsparticulires, il n'y avait plus que ce duel froce entre Gundermann et Saccard.On ne distinguait pas les paroles, mais le bruit en tait fait, c'tait cela seul quigrondait si haut, l'enttement calme et logique de l'un vendre, l'enfivrementde passion toujours acheter, qu'on souponnait chez l'autre. Les nouvellescontradictoires qui circulaient, murmures d'abord, finissaient par des clats detrompette. Ds qu'ils ouvraient la bouche, les uns criaient, pour se faire entendreau milieu du vacarme ; tandis que d'autres, pleins de mystre, se penchaient l'oreille de leurs interlocuteurs, parlaient trs bas mme quand ils n'avaient rien dire." Eh ! je garde mes positions la hausse ! reprit Pillerault, dj raffermi. Il faitun soleil trop beau, tout va monter encore.- Tout va crouler, rpliqua Moser avec son obstination dolente. La pluie n'est pasloin, j'ai eu une crise cette nuit. "Mais le sourire de Salmon, qui les coutait tour de rle, devint si aigu, que tousdeux restrent mcontents, sans certitude possible. Est-ce que ce diabled'homme, si extraordinairement fort, si profond et si discret, avait trouv unetroisime faon de jouer, en ne se mettant ni la hausse ni la baisse ?Saccard, son pilier, voyait grossir autour de lui la cohue de ses flatteurs et deses clients. Continuellement, des mains se tendaient, et il les serrait toutes, avecla mme facilit heureuse, mettant dans chaque treinte de ses doigts unepromesse de triomphe. Certains accouraient, changeaient un mot, repartaientravis. Beaucoup s'enttaient, ne le lchaient plus, glorieux d'tre de son groupe.Souvent il se montrait aimable, sans se rappeler le nom des gens qui luiparlaient. Ainsi, il fallut que le capitaine Chave lui nommt Maugendre, pourqu'il reconnt celui-ci. Le capitaine, remis avec son beau-frre, le poussait vendre ; mais la poigne de main du directeur suffit enflammer Maugendred'un espoir sans limite. Ensuite, ce fut Sdille, l'administrateur, le grandmarchand de soie, qui voulut avoir une consultation d'une minute. Sa maison decommerce priclitait, toute sa fortune tait lie celle de l'Universelle, ce pointque la baisse possible devait tre pour lui un croulement ; et, anxieux, dvorde sa passion, ayant d'autres ennuis du ct de son fils Gustave qui ne russissaitgure chez Mazaud, il prouvait le besoin d'tre rassur, encourag. D'une tapesur l'paule, Saccard le renvoya, plein de foi et d'ardeur. Puis, il y eut tout undfil Kolb, le banquier, qui avait ralis depuis longtemps, mais qui mnageaitle hasard ; le marquis de Bohain, qui, avec sa condescendance hautaine de grandseigneur, affectait de frquenter la Bourse, par curiosit et dsoeuvrement ;Huret lui-mme, incapable de rester fch, trop souple pour n'tre pas l'ami desgens jusqu'au jour de l'engloutissement final, venant voir s'il n'y avait plus rien ramasser. Mais Daigremont parut, tous s'cartrent. Il tait trs puissant, onremarqua son amabilit, la faon dont il plaisanta, d'un air de camaraderie

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    confiante. Les haussiers rayonnaient, car il avait la rputation d'un hommeadroit, qui savait sortir des maisons aux premiers craquements des planchers ; etil devenait certain que l'Universelle ne craquait pas encore.. D'autres enfincirculaient, qui changeaient simplement un coup d'oeil avec Saccard, leshommes lui, les employs chargs de donner les ordres, achetant aussi pourleur propre compte, dans la rage de jeu dont l'pidmie dcimait le personnel dela rue de Londres, toujours aux aguets, l'oreille aux serrures, en chasse desrenseignements. Ce fut ainsi que, deux fois, Sabatani passa, avec sa grce molled'Italien mtin d'Oriental, en affectant de ne pas mme voir le patron ; tandisque Jantrou, immobile quelques pas, tournant le dos, semblait tout la lecturedes dpches des Bourses trangres, affiches dans des cadres grillags. Leremisier Massias, qui, toujours courant, bouscula le groupe, eut un petit signe dette, pour rendre sans doute une rponse, quelque commission vivement faite.Et, mesure que l'heure de l'ouverture approchait, le pitinement sans fin, ledouble courant de foule, sillonnant la salle, l'emplissait des secousses profondeset du retentissement d'une mare haute.On attendait le premier cours.A la corbeille, Mazaud et Jacoby, sortant du cabinet des agents de change,venaient d'entrer, cte cte, d'un air de correcte confraternit. Ils se savaientpourtant adversaires dans la lutte sans merci qui se livrait depuis des semaines,et qui pouvait finir par la ruine de l'un d'eux. Mazaud, petit, avec sa taille mincede joli homme, tait d'une vivacit gaie, o se retrouvait sa chance si heureusejusque-l, cette chance qui l'avait fait hriter, trente-deux ans, de la charge d'unde ses oncles ; tandis que Jacoby, ancien fond de pouvoir, devenu agent l'anciennet, grce des clients qui le commanditaient, avait le ventre paissi etle pas lourd de ses soixante ans, grand gaillard grisonnant et chauve, talant unelarge face de bon diable jouisseur. Et tous deux, leurs carnets la main,causaient du beau temps, comme s'ils n'avaient pas tenu l, sur ces quelquesfeuilles, les millions qu'ils allaient changer, ainsi que des coups de feu, dans lameurtrire mle de l'offre et de la demande." Hein ? une jolie gele !- - Oh ! imaginez-vous, je suis venu pied, tant c'tait charmant ! "Arrivs devant la corbeille, le vaste bassin circulaire, encore net des papiersinutiles, des fiches qu'on y jette, ils s'arrtrent un instant, appuys la rampe develours rouge qui l'entoure, continuant se dire des choses banales etinterrompues, tout en guettant de l'oeil les alentours.Les quatre traves, en forme de croix, fermes par des grilles, sorte d'toile quatre branches ayant pour centre la corbeille, tait le lieu sacr interdit aupublic ; et, entre les branches, en avant, il y avait d'un ct un autrecompartiment, o se trouvaient les commis du comptant, que dominaient lestrois coteurs, assis sur de hautes chaises, devant leurs immenses registres ; tandisque, de l'autre ct, un compartiment plus petit, ouvert celui-l, nomm " laguitare " , cause de sa forme sans doute, permettait aux employs et aux

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    spculateurs de se mettre en contact direct avec les agents. Derrire, dans l'angleform par deux autres branches, se tenait, en pleine foule, le march des rentesfranaises, o chaque agent tait reprsent, ainsi qu'au march du comptant, parun commis spcial, ayant son carnet distinct ; car les agents de change, autour dela corbeille, ne s'occupent exclusivement que des marchs terme, tout entiers la grande besogne effrne du jeu.Mais, apercevant, dans la trave de gauche, son fond de pouvoir Berthier quilui faisait un signe, Mazaud alla changer avec lui quelques mots demi-voix,les fonds de pouvoir n'ayant que le droit d'tre dans les traves, distancerespectueuse de la rampe de velours rouge, qu'aucune main profane ne sauraittoucher. Chaque jour, Mazaud venait ainsi la Bourse avec Berthier et ses deuxcommis, celui du comptant et celui de la rente, auxquels se joignait le plussouvent le liquidateur de la charge ; sans compter l'employ aux dpches quitait toujours le petit Flory, la face de plus en plus enfouie dans son paissebarbe, d'o ne sortait que l'clat de ses yeux tendres. Depuis son gain de dixmille francs, au lendemain de Sadowa, Flory, affol par les exigences de Chuchudevenue capricieuse et dvorante, jouait perdument son compte, sans calculaucun d'ailleurs, tout au jeu de Saccard qu'il suivait avec une foi aveugle. Lesordres qu'il connaissait, les tlgrammes qui lui passaient par les mains,suffisaient le guider. Et, justement, comme il descendait en courant dutlgraphe, install au premier tage, les deux mains pleines de dpches il dutfaire appeler par un garde Mazaud, qui lcha Berthier, pour venir contre laguitare." Monsieur, faut-il aujourd'hui les dpouiller et les classer ?- Sans doute, si elles arrivent ainsi en masse... Qu'est-ce que c'est que tout a ?- Oh ! de l'Universelle, des ordres d'achat, presque toutes. "L'agent, d'une main exerce, feuilletait les dpches, visiblement satisfait. Trsengag avec Saccard, qu'il reportait depuis longtemps pour des sommesconsidrables, ayant encore reu de lui, le matin mme, des ordres d'achatnormes, il avait fini par tre l'agent en titre de l'Universelle. Et, quoique sansgrosse inquitude jusque-l, cet engouement persistant du public, ces achatsentts, malgr l'exagration des cours, le rassuraient, un nom le frappa, parmiles signataires des dpches, celui de Fayeux, ce receveur de rentes deVendme, qui devait s'tre fait une clientle extrmement nombreuse de petitsacheteurs, parmi les fermiers, les dvotes et les prtres de sa province, car il nese passait pas de semaine, sans qu'il envoyt ainsi tlgrammes sur tlgrammes." Donnez a au comptant, dit Mazaud Flory. Et n'attendez pas qu'on vousdescende les dpches, n'est-ce pas ? Restez l-haut, prenez-les vous-mme. "Flory alla s'accouder la balustrade du comptant, criant toute voix :" Mazaud ! Mazaud ! "Et ce fut Gustave Sdille qui s'approcha ; car, la Bourse, les employs perdentleur nom, n'ont plus que le nom de l'agent qu'ils reprsentent. Flory, lui aussi,s'appelait Mazaud. Aprs avoir quitt la charge pendant prs de deux ans,

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    Gustave venait d'y rentrer, afin de dcider son pre payer ses dettes ; et, cejour-l, en l'absence du commis principal, il se trouvait charg du comptant, cequi l'amusait. Flory s'tant pench son oreille, tous deux convinrent den'acheter pour Fayeux qu'au dernier cours, aprs avoir jou pour eux sur sesordres, n'achetant et en revendant d'abord au nom de leur homme de paillehabituel, de faon toucher la diffrence, puisque la hausse leur semblaitcertaine.Cependant, Mazaud revint vers la corbeille. Mais, chaque pas, un garde luiremettait, de la part de quelque client qui n'avait pu s'approcher, une fiche, o unordre tait griffonn au crayon. Chaque agent avait sa fiche particulire, d'unecouleur spciale, rouge, jaune, bleue, verte, afin qu'on pt la reconnatreaisment. Celle de Mazaud tait verte couleur de l'esprance ; et les petitspapiers verts continuaient s'amasser entre ses doigts, dans le continuel va-et-vient des gardes, qui les prenaient au bout des traves, de la main des employset des spculateurs, tous pourvus d'une provision de ces fiches, de faon gagner du temps. Comme il s'arrtait de nouveau devant la rampe de velours, il yretrouva Jacoby, qui, lui galement, tenait une poigne de fiches, sans cessegrossie, des fiches rouges, d'un rouge frais de sang rpandu : sans doute desordres de Gundermann et de ses fidles, car personne n'ignorait que Jacoby, dansle massacre qui se prparait, tait l'agent des baissiers, le principal excuteur deshautes oeuvres de la banque juive. Et il causait maintenant avec un autre agent,Delarocque, son beau-frre, un chrtien qui avait pous une juive, un groshomme roux et trapu, trs chauve, lanc dans le monde des cercles, connu pourrecevoir les ordres de Daigremont, lequel s'tait fch depuis peu avec Jacoby,comme autrefois avec Mazaud. L'histoire que Delarocque racontait, une histoiregrasse de femme rentre chez son mari sans chemise, allumait ses petits yeuxclignotants, tandis qu'il agitait, dans une mimique passionne, son carnet, d'odbordait le paquet de ses fiches, bleues celles-ci, d'un bleu tendre de cield'avril." M. Massias vous demande " , vint dire un garde Mazaud.Vivement, ce dernier retourna au bout de la trave.Le remisier, compltement la solde de l'Universelle, lui apportait des nouvellesde la coulisse, qui fonction ait dj sous le pristyle, malgr la terrible gele.Quelques spculateurs se risquaient quand mme, rentraient par moments sechauffer dans la salle ; pendant que les coulissiers, au fond d'pais paletots, lescollets de fourrure relevs, tenaient bon, en cercle comme d'habitude, au-dessousde l'horloge, s'animant, criant, gesticulant si fort qu'ils ne sentaient pas le froid.Et le petit Nathansohn se montrait parmi les plus actifs, en train de devenir ungros monsieur, favoris par la chance, depuis le jour, o, simple petit employdmissionnaire du Crdit Mobilier, il avait eu l'ide de louer une chambre etd'ouvrir un guichet.D'une voix rapide, Massias expliqua que, les cours ayant l'air de flchir, sous lepaquet de valeurs dont les baissiers accablaient le march, Cassard venait d'avoir

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    l'ide d'oprer la coulisse, pour influer sur le premier cours officiel de lacorbeille. L'Universelle avait cltur la veille, 3 030 francs ; et il avait faitdonner l'ordre Nathansohn d'acheter cent titres, qu'un autre coulissier devaitoffrir 3 035 francs. C'tait cinq francs de majoration." Bon ! le cours nous arrivera " , dit Mazaud.Et il revint parmi le groupe des agents, qui se trouvaient au complet. Lessoixante taient l, faisant dj entre eux, malgr le rglement, les affaires aucours moyen, en attendant le coup de cloche rglementaire. Les ordres donns un cours fix d'avance n'influaient pas sur le march, puisqu'il fallait attendre cecours ; tandis que les ordres au mieux, ceux dont on laissait la libre excution auflair de l'agent, dterminaient la continuelle oscillation des cotes diffrentes. Unbon agent tait fait de finesse et de prescience, de cervelle prompte et demuscles agiles, car la rapidit assurait souvent le succs ; sans compter lancessit des belles relations dans la haute banque, des renseignements ramasssun peu partout, des dpches reues des Bourses franaises et trangres, avanttout autre. Et il fallait encore une voix solide, pour crier fort.Mais une heure sonna, la vole de la cloche passa en coup de vent sur la houleviolente des ttes ; et la dernire vibration n'tait pas teinte, que Jacoby, lesdeux mains appuyes sur le velours, jetait d'une voix mugissante, la plus forte dela compagnie :" J'ai de l'Universelle... J'ai de l'Universelle... "Il ne fixait pas de prix, attendant la demande. Les soixante s'taient rapprochset formaient le cercle autour de la corbeille, o dj quelques fiches jetesfaisaient des taches de couleurs vives. Face face, ils se dvisageaient tous, settaient comme les duellistes au dbut d'une affaire, trs presss de voir s'tablirle premier cours." J'ai de l'Universelle, rptait la basse grondante de Jacoby. J'ai de l'Universelle.- A quel cours, l'Universelle ? " demanda Mazaud d'une voix mince, mais siaigu, qu'elle dominait celle de son collgue, comme un chant de flte s'entendau-dessus d'un accompagnement de violoncelle.Et Delarocque proposa le cours de la veille." A 3 030, je prends l'Universelle. "Mais, tout de suite, un autre agent renchrit." A 3 035, envoyez l'Universelle. "C'tait le cours de la coulisse qui arrivait, empchant l'arbitrage que Delarocquedevait prparer : un achat la corbeille et une vente prompte la coulisse, pourempocher les cinq francs de hausse. Aussi Mazaud se dcida-t-il, certain d'treapprouv par Saccard." A 3040, je prends... Envoyez l'Universelle 3040.- Combien ? dut demander Jacoby.- Trois cents. "Tous deux crivirent un bout de ligne sur leur carnet, et le march tait conclu,le premier cours se trouvait fix, avec une hausse de dix francs sur le cours de la

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    veille. Mazaud se dtacha, alla donner le chiffre celui des coteurs qui avaitl'Universelle sur son registre. Alors, pendant vingt minutes, ce fut une vritablecluse lche les cours des autres valeurs s'taient galement tablis, tout lepaquet des affaires apportes par les agents, se concluait, sans grandesvariations. Et, cependant, les coteurs, haut perchs, pris entre le vacarme de lacorbeille et celui du comptant, qui fonctionnait fivreusement lui aussi, avaientgrand-peine inscrire toutes les cotes nouvelles que venaient leur jeter lesagents et les commis. En arrire, la rente galement faisait rage. Depuis que lemarch tait ouvert, la foule ne ronflait plus seule, avec le bruit continu desgrandes eaux ; et, sur ce grondement formidable, s'levaient maintenant les crisdiscordants de l'offre et de la demande, un glapissement caractristique, quimontait, descendait, s'arrtait pour reprendre en notes ingales et dchires, ainsique des appels d'oiseaux pillards dans la tempte.Saccard souriait, debout prs de son pilier. Sa cour avait augment encore, lahausse de dix francs sur l'Universelle venait d'motionner la Bourse, car on ypronostiquait depuis longtemps une dbcle pour le jour de la liquidation. Hurets'tait rapproch avec Sdille et Kolb, en affectant de regretter tout haut saprudence, qui lui avait fait vendre ses actions, ds le cours de 2 500 ; tandis queDaigremont, l'air dsintress, promenant son bras le marquis de Bohain, luiexpliquait gaiement la dfaite de son curie, aux courses d'automne. Mais,surtout, Maugendre triomphait, accablait le capitaine Chave, obstin quandmme dans son pessimisme, disant qu'il fallait attendre la fin. Et la mme scnese reproduisait entre Pillerault vantard et Moser mlancolique, l'un radieux decette folie de la hausse, l'autre serrant les poings, parlant de cette hausse te tue,imbcile, comme d'une bte enrage qu'on finirait pourtant bien par abattre.Une heure se passa, les cours restaient peu prs les mmes, les affairescontinuaient la corbeille, moins drues, au fur et mesure que les ordresnouveaux et les dpches les apportaient. Il y avait ainsi, vers le milieu dechaque Bourse, une sorte de ralentissement, l'accalmie des transactionscourantes, en attendant la lutte dcisive du dernier cours. Pourtant, on entendaittoujours le mugissement de Jacoby, que coupaient les notes aigus de Mazaud,engags l'un et l'autre, dans des oprations prime. " J'ai de l'Universelle 3040,dont 15... Je prends de l'Universelle 3040, dont 10... Combien ?... Vingt-cinq...Envoyez ! " Ce devaient tre des ordres de Fayeux que Mazaud excutait, carbeaucoup de joueurs de province, pour limiter leur perte, avant d'oser se lancerdans le ferme, achetaient et vendaient prime. Puis, brusquement, une rumeurcourut, des voix saccades s'levrent : l'Universelle venait de baisser de cinqfrancs ; et, coup sur coup, elle baissa de dix francs, de quinze francs, elle tomba 3 025.Justement, ce moment-l, Jantrou, qui avait reparu, aprs une courte absence,disait l'oreille de Saccard que la baronne Sandorff tait l, rue Brongniart, dansson coup et qu'elle lui faisait demander s'il fallait vendre.

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    A cette question, tombant au moment o les cours flchissaient, l'exaspra. Ilrevoyait le cocher immobile, haut perch sur le sige, la baronne consultant soncarnet, comme chez elle, glaces closes. Et il rpondit :" Qu'elle me fiche la paix ! et si elle vend, je l'trangle ! "Massias accourait, l'annonce des quinze francs de baisse, ainsi qu' un appeld'alarme, sentant bien qu'il allait tre ncessaire. En effet, Saccard, qui avaitprpar un coup pour enlever le dernier cours, une dpche qu'on devait envoyerde la Bourse de Lyon, o la hausse tait certaine, commenait s'inquiter, enne voyant pas arriver la dpche ; et cette dgringolade de quinze francs,imprvue, pouvait amener un dsastre.Habilement, Massias ne s'arrta pas devant lui, le heurta du coude, puis reut sonordre, l'oreille tendue." Vite, Nathansohn, quatre cents, cinq cents, ce qu'il faudra. "Cela s'tait fait si rapidement, que Pillerault et Moser seuls s'en aperurent. Ils selancrent sur les pas de Massias, pour savoir. Massias, depuis qu'il tait lasolde de l'Universelle, avait pris une importance norme. On tachait de leconfesser, de lire par-dessus son paule les ordres qu'il recevait. Et lui-mme,maintenant, ralisait des gains superbes. Avec sa bonhomie souriante demalchanceux, que la fortune avait rudement trait jusque-l, il s'tonnait, ildclarait supportable cette vie de chien de la Bourse, o il ne disait plus qu'ilfallait tre juif pour russir.A la coulisse, dans le courant d'air glac du pristyle, que le ple soleil de troisheures ne chauffait gure, l'Universelle avait baiss moins rapidement qu' lacorbeille. Et Nathansohn, averti par ses courtiers, venait de raliser l'arbitrageque n'avait pu russir Delarocque, au dbut : acheteur dans la salle 3 025, ilavait revendu sous la colonnade 3035. Cela n'avait pas demand trois minutes, etil gagnait soixante mille francs. Dj l'achat faisait, la corbeille, remonter lavaleur 3030, par cet effet d'quilibre que les deux marchs, le lgal et le tolr,exercent l'un sur l'autre. Un galop de commis ne cessait pas, de la salle aupristyle, jouant des coudes travers la cohue. Pourtant, le cours de la coulisseallait flchir, lorsque l'ordre que Massias apportait Nathansohn le soutint 3035, le haussa 3040 ; tandis que, par contrecoup, la valeur retrouvait aussi, auparquet, son premier cours. Mais il tait difficile de l'y maintenir, car la tactiquede Jacoby et des autres agents oprant au nom des baissiers, tait, videmment,de rserver les grosses ventes pour la fin de la Bourse, afin d'en craser lemarch et d'amener un effondrement, dans le dsarroi de la dernire demi-heure.Saccard comprit si bien le pril, que, d'un signe convenu, il avertit Sabatani, entrain de fumer une cigarette, quelques pas, de son air dtach et alanguid'homme femmes ; et, tout de suite, se faufilant avec une souplesse decouleuvre, ce dernier se rendit dans la guitare, o, l'oreille aux aguets, suivantles cours, il ne s'arrta plus d'envoyer Mazaud des ordres, sur des fiches vertes,dont il avait une provision. Malgr tout, l'attaque tait si rude, que l'Universelle,de nouveau, baissa de cinq francs.

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    Les trois quarts sonnrent, il n'y avait plus qu'un quart d'heure, avant le coup decloche de la fermeture. A ce moment, la foule tournoyait et criait, commeflagelle par quelque tourment d'enfer ; la corbeille aboyait, hurlait, avec desretentissements fls de chaudronnerie qu'on brise ; et ce fut alors que seproduisit l'incident si anxieusement attendu par Saccard.Le petit Flory, qui, depuis le commencement, n'avait cess de descendre dutlgraphe, toutes les dix minutes, les mains pleines de dpches, reparut encore,fendant la foule, lisant cette fois un tlgramme, dont il semblait enchant." Mazaud ! Mazaud ! " appela une voix.Et Flory, naturellement, tourna la tte, comme s'il et rpondu l'appel de sonpropre nom. C'tait Jantrou qui voulait savoir. Mais le commis le bouscula, troppress, tout la joie de se dire que l'Universelle finirait en hausse ; car ladpche annonait que la valeur montait la Bourse de Lyon, o des achatss'taient produits, si importants que le contrecoup allait se ressentir la Boursede Paris. En effet, d'autres tlgrammes arrivaient dj, un grand nombred'agents recevaient des ordres. Le rsultat fut immdiat et considrable." A 3040, je prends l'Universelle " , rptait Mazaud, de sa voix exaspre dechanterelle.Et Delarocque, dbord par la demande, renchrissait de cinq francs." A 3045, je prends...- J'ai, 3045, mugissait Jacoby. Deux cents, 3 045.- Envoyez ! "Alors, Mazaud monta lui-mme." Je prends 3050.- Combien ?- Cinq cents... Envoyez ! "Mais l'effroyable vacarme devenait tel, au milieu d'une gesticulation pileptique,que les agents eux-mmes ne s'entendaient plus. Et, tout la fureurprofessionnelle qui les agitait, ils continurent par gestes, puisque les bassescaverneuses des uns avortaient, tandis que les fltes des autres s'amincissaientjusqu'au nant. On voyait s'ouvrir les bouches normes, sans qu'un bruit distinctpart en sortir, et les mains seules parlaient : un geste du dedans en dehors, quioffrait, un autre geste du dehors en dedans, qui acceptait ; les doigts levsindiquaient les quantits, les ttes disaient oui ou non, d'un signe. C'taitintelligible aux seuls initis, comme un de ces coups de dmence qui frappentles foules. En haut, la galerie du tlgraphe, des ttes de femme se penchaient,stupfies, pouvantes, devant l'extraordinaire spectacle. A la rente, on auraitdt une rixe, un paquet central, acharn et faisant le coup de poing, tandis que ledouble courant de public dont ce ct de la salle tait travers, dplaait lesgroupes, dforms et reforms sans cesse, en de continuels remous. Entre lecomptant et la corbeille, au-dessus de la tempte dchane des ttes, il n'y avaitplus que les trois coteurs, assis sur leurs hautes chaises, qui surnageaient ainsique des paves, avec la grande tache blanche de leur registre, tiraills gauche,

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    tiraills droite, par la fluctuation rapide des cours qu'on leur jetait. Dans lecompartiment du comptant surtout, la bousculade tait son comble, une massecompacte de chevelures, pas mme de visages, un grouillement sombrequ'clairaient seulement les petites notes claires des carnets, agits en l'air. Et, la corbeille, autour du bassin que les fiches froisses emplissaient maintenantd'une floraison de toutes les couleurs, des cheveux grisonnaient, des crnesluisaient, on distinguait la pleur des faces secoues, des mains tenduesfbrilement, toute la mimique dansante des corps, plus au large, comme prs dese dvorer, si la rampe ne les et retenus. Cet enragement des dernires minutesavait d'ailleurs gagn le public, on s'crasait dans la salle, un pitinementnorme, une dbandade de grand troupeau lch dans un couloir trop troit ; etseuls, au milieu de l'effacement des redingotes, les chapeaux de soie miroitaient,sous la lumire diffuse, qui tombait du vitrage.Mais, brusquement, une vole de cloche pera le tumulte. Tout se calma, lesgestes s'arrtrent, les voix se turent, au comptant, la rente, la corbeille. Il nerestait que le grondement sourd du public, pareil la voix continue d'un torrentrentr dans son lit, qui achve de s'couler. Et, dans l'agitation persistante, lesderniers cours circulaient, l'Universelle tait monte 3 060, en hausse encorede trente francs sur le cours de la veille. La droute des baissiers tait complte,la liquidation allait une fois de plus tre dsastreuse pour eux, car les diffrencesde la quinzaine se solderaient par des sommes considrables.Un instant, Saccard, avant de quitter la salle, se haussa, comme pour mieuxembrasser la foule autour de lui, d'un coup d'oeil. Il tait rellement grandi,soulev d'un tel triomphe, que toute sa petite personne se gonflait, s'allongeait,devenait norme. Celui qu'il semblait ainsi chercher, par-dessus les ttes, c'taitGundermann absent, Gundermann qu'il aurait voulu voir abattu, grimaant,demandant grce ; et il tenait au moins ce que toutes les cratures inconnuesdu juif, toute la sale juiverie qui se trouvait l, hargneuse, le vt lui-mme,transfigur, dans la gloire de son succs. Ce fut sa grande journe, celle dont onparle encore, comme on parle d'Austerlitz et de Marengo. Ses clients, ses amiss'taient prcipits. Le marquis de Bohain, Sdille, Kolb, Huret, lui serraient lesdeux mains, tandis que Daigremont, avec le sourire faux de son amabilitmondaine, le complimentait, sachant bien qu'on meurt, la Bourse, de pareillesvictoires. Maugendre l'aurait embrass sur les deux joues, exalt, exaspr envoyant le capitaine Chave hausser quand mme les paules. Mais l'adorationcomplte, religieuse,, tait, celle de Dejoie, qui, venu du journal en courant, pourconnatre tout de suite le dernier cours, restait quelques pas, immobile, cloupar la tendresse et l'admiration, les yeux luisants de larmes. Jantrou avaitdisparu, portant sans doute la nouvelle la baronne Sandorff. Massias etSabatani soufflaient, rayonnants, comme au soir triomphal d'une grande bataille." Eh bien, qu'est-ce que je disais ? " criait Pillerault ravi.Moser, le nez allong, grognait de sourdes menaces.

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    " Oui, oui, au bout du foss la culbute... La carte du Mexique payer, lesaffaires de Rome qui s'embrouillent encore depuis Mentana, l'Allemagne qui vatomber sur nous un de ces quatre matins... Oui, oui, et ces imbciles qui montentencore, pour culbuter de plus haut. Ah ! tout est bien fichu, vous verrez ! "Puis, comme Salmon, cette fois, demeurait grave, en le regardant :" C'est votre avis, n'est-ce pas ? Quand tout marche trop bien, c'est que tout vacraquer. "Cependant, la salle se vidait, il n'allait y rester, en l'air, que la fume des cigares,une nue bleutre, paissie et jaunie de toutes les poussires envoles, Mazaudet Jacoby, redevenus corrects, taient rentrs ensemble dans le cabinet desagents de change, le second plus mu par de secrtes pertes personnelles que parla dfaite de ses clients ; tandis que le premier, qui ne jouait pas, tait tout lajoie du dernier cours, si vaillamment enlev. Ils causrent quelques minutes avecDelarocque, pour des changes d'engagements, tenant la main leurs carnetspleins de notes, que leurs liquidateurs devaient dpouiller ds le soir, afind'appliquer les affaires faites. Pendant ce temps, dans la salle des commis, unesalle basse, coupe de gros piliers, pareille une classe mal tenue, avec desranges de pupitres et un vestiaire tout au fond, Flory et Gustave Sdille, quitaient alls chercher leurs chapeaux, s'gayaient bruyamment, en attendant deconnatre le cours moyen, que les employs du syndicat, un des pupitres,tablissaient d'aprs le cours le plus haut et le cours le plus bas. Vers trois heureset demie, lorsque l'affiche eut t colle sur un pilier, tous deux hennirent,gloussrent, imitrent le chant du coq, dans le contentement de la belle oprationqu'ils avaient ralise, en trafiquant sur les ordres d'achat de Fayeux. C'tait unepaire de solitaires pour Chuchu qui tyrannisait maintenant Flory de sesexigences, et un semestre d'avance pour Germaine Coeur que Gustave avait faitla btise d'enlever dfinitivement Jacoby, lequel venait de prendre au mois unecuyre de l'Hippodrome. D'ailleurs, le vacarme continuait dans la salle descommis, des farces ineptes, un massacre des chapeaux, au milieu d'unebousculade d'coliers en rcration. Et, d'autre part, sous le pristyle, la coulissefinissait de bcler des affaires, Nathansohn se dcidait descendre les marches,enchant de son arbitrage, parmi le flot des derniers spculateurs, quis'attardaient, malgr le froid devenu terrible. Ds six heures, tout ce monde dejoueurs, d'agents de change, de coulissiers et de remisiers, aprs avoir, les unstabli leur gain ou leur perte, les autres arrt leurs notes de courtage, allaient semettre en habit, pour finir d'tourdir leur journe, avec leur notion pervertie del'argent, dans les restaurants et les thtres, les soires mondaines et les alcvesgalantes.Ce soir-l, Paris qui veille et qui s'amuse ne parla que du duel formidable engagentre Gundermann et Saccard. Les femmes, tout entires au jeu par passion etpar mode, affectaient de se servir des mots techniques de liquidation, prime,report, dport, sans toujours les comprendre. On causait surtout de la positioncritique des baissiers qui, depuis tant de mois, payaient, chaque liquidation

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    nouvelle, des diffrences de plus en plus fortes, mesure que l'Universellemontait, dpassant toute limite raisonnable. Certainement, beaucoup jouaient dcouvert et se faisaient reporter, ne pouvant livrer les titres ; ils s'acharnaient,continuaient leurs oprations la baisse, avec l'espoir d'une dbcle prochainedes actions ; mais, malgr les reports qui tendaient s'lever d'autant plus quel'argent se faisait plus rare, les baissiers, puiss, crass, allaient tre anantis,si la hausse continuait. A la vrit, la situation de Gundermann, du chef tout-puissant qu'on leur donnait, tait diffrente, car lui avait dans ses caves sonmilliard, d'inpuisables troupes qu'il envoyait au massacre, si longue etmeurtrire que ft la campagne. C'tait l'invincible force, pouvoir rester vendeur dcouvert, avec la certitude de toujours payer ses diffrences, jusqu'au jour ola baisse fatale lui donnerait la victoire.Et l'on causait, on calculait les sommes considrables qu'il devait dj avoirenglouties, faire avancer ainsi, le 15 et le 30 de chaque mois, pareils desranges de soldats que les boulets emportent, des sacs d'cus qui fondaient aufeu de la spculation. Jamais encore, il n'avait subi, en Bourse, une si rudeattaque sa puissance, qu'il y voulait souveraine, indiscutable ; car ; s'il tait,comme il aimait le rpter, un simple marchand d'argent, et non un joueur, ilavait la nette conscience que, pour rester ce marchand, le premier du monde,disposant de la fortune publique, il lui fallait tre le matre absolu du march ; etil se battait, non pour le gain immdiat, mais pour sa royaut elle-mme, pour savie. De l, l'obstination froide, la farouche grandeur de la lutte. On le rencontraitsur les boulevards, le long de la rue Vivienne, avec sa face blme et impassible,son pas de vieillard puis, sans que rien en lui dcelt la moindre inquitude. Ilne croyait qu' la logique. Au dessus du cours de deux mille francs, la foliecommenait pour les actions de l'Universelle ; trois mille, c'tait la dmencepure, elles devaient retomber, comme la pierre lance en l'air retombe forcment; et il attendait. Irait-il jusqu'au bout de son milliard ? On frmissait d'admirationautour de Gundermann, du dsir aussi de le voir enfin dvorer ; tandis queSaccard, qui soulevait un enthousiasme plus tumultueux, avait pour lui lesfemmes, les salons, tout le beau monde des joueurs, lesquels empochaient de sibelles diffrences, depuis qu'ils battaient monnaie avec leur foi, en trafiquant surle mont Carmel et sur Jrusalem. La ruine prochaine de la haute banque juivetait dcrte, le catholicisme allait avoir l'empire de l'argent, comme il avait eucelui des mes. Seulement, si ses troupes gagnaient gros, Saccard se trouvait bout d'argent, vidant ses caisses pour ses continuels achats. De deux centsmillions disponibles, prs des deux tiers venaient d'tre ainsi immobiliss :c'tait la prosprit trop grande, le triomphe asphyxiant, dont on touffe. Toutesocit qui veut tre matresse la Bourse, pour maintenir le cours de sesactions, est une socit condamne. Aussi, dans les commencements, n'tait-ilintervenu qu'avec prudence. Mais il avait toujours t l'homme d'imagination,voyant trop grand, transformant en pomes ses trafics louches d'aventurier ; et,cette fois, avec cette affaire rellement colossale et prospre, il en arrivait des

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    rves extravagants de conqute, une ide si folle, si norme, qu'il ne se laformulait mme pas nettement lui-mme. Ah ! s'il avait eu des millions, desmillions toujours, comme ces sales juifs ! Le pis tait qu'il voyait la fin de sestroupes, encore quelques millions bons pour le massacre. Puis, si la baissevenait, ce serait son tour de payer des diffrences ; et lui, ne pouvant lever lestitres, serait bien forc de se faire reporter. Dans sa victoire, le moindre gravierdevait culbuter sa vaste machine. On en avait la sourde conscience, mme parmiles fidles, ceux qui croyaient la hausse comme au bon Dieu. C'tait ce quiachevait de passionner Paris, la confusion et le doute o l'on s'agitait, ce duel deSaccard et de Gundermann dans lequel le vainqueur perdait tout son sang, dansce corps corps des deux monstres lgendaires, crasant entre eux les pauvresdiables qui se risquaient jouer leur jeu, menaant de s'trangler l'un l'autre, surle monceau des ruines qu'ils entassaient.Brusquement, le 3 janvier, le lendemain mme du jour o venaient d'tre rglsles comptes de la dernire liquidation, l'Universelle baissa de cinquante francs.Ce fut une forte motion. A la vrit, tout avait baiss ; le march, surmendepuis longtemps, gonfl outre mesure, craquait de toutes parts ; deux ou troisaffaires vreuses s'effondraient avec bruit ; et, d'ailleurs, on aurait d trehabitu ces sautes violentes des cours, qui parfois variaient de plusieurscentaines de francs dans une mme Bourse, affols, pareils l'aiguille de laboussole au milieu d'un orage. Mais, au grand frisson qui passa, tous sentirent lecommencement de la dbcle. L'Universelle baissait, le cri en courut, sepropagea, dans une clameur de foule, faite d'tonnement, d'espoir et de crainte.Ds le lendemain, Saccard, solide et souriant son poste, relevait le cours d'unehausse de trente francs, grce des achats considrables. Seulement, le 5 malgrses efforts, la baisse fut de quarante francs. L'Universelle n'tait plus qu' troismille. Et, ds lors, chaque jour amena sa bataille. Le 6, l'Universelle remontait.Le 7, le 8, elle baissait de nouveau. C'tait un mouvement irrsistible, quil'entranait peu peu, dans une chute lente. On allait la prendre pour le boucmissaire, lui faire expier la folie de tous, les crimes des autres affaires moins envue, de ce pullulement d'entreprises louches, surchauffes de rclames, grandiescomme des champignons monstrueux dans le terreau dcompos du rgne. MaisSaccard, qui ne dormait plus, qui chaque aprs-midi reprenait sa place decombat, prs de son pilier vivait dans l'hallucination de la victoire toujourspossible. En chef d'arme convaincu de l'excellence de son plan, il ne cdait leterrain que pas pas, sacrifiant ses derniers soldats, vidant les caisses de lasocit de leurs derniers sacs d'cus, pour barrer la route aux assaillants. Le 9, ilremporta encore un avantage signal : les baissiers tremblrent, reculrent, est-ce que la liquidation du 15 s'engraisserait une fois de plus de leurs dpouilles ?Et lui, dj sans ressources, rduit lancer du papier de circulation, osaitmaintenant, comme ces affams qui voient des festins immenses dans le dlirede leur faim, s'avouer lui-mme le but prodigieux et impossible o il tendait,l'ide gante de racheter toutes ces actions, pour tenir les vendeurs dcouvert,

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    pieds et poings lis, sa merci. Cela venait d'tre fait pour une petite compagniede chemins de fer, la maison d'mission avait tout ramass sur le march ; et lesvendeurs, ne pouvant livrer, s'taient rendus en esclaves, forcs d'offrir leurfortune et leur personne. Ah ! s'il avait traqu, effar Gundermann jusqu' letenir, impuissant, dcouvert ! S'il l'avait ainsi vu, un matin, apportant sonmilliard, en le suppliant de ne pas le prendre tout entier, de lui laisser les dixsous de lait dont il vivait par jour ! Seulement, pour ce coup-l, il fallait sept huit cents millions. Il en avait dj jet deux cents au gouffre, c'tait cinq ou sixcents encore qu'il s'agissait de mettre en ligne. Avec six cents millions, ilbalayait les juifs, il devenait le roi de l'or, le matre du monde. Quel rve ! etc'tait trs simple, l'ide de la valeur de l'argent se trouvait abolie ce degr defivre, il n'y avait plus que des pions que l'on poussait sur l'chiquier. Dans sesnuits d'insomnie, il levait l'arme des six cents millions et les faisait tuer pour sagloire, victorieux enfin au milieu des dsastres, sur les ruines de tout.Saccard, le 10, eut malheureusement une terrible journe. A la Bourse, il taittoujours superbe de gaiet et de calme. Et jamais guerre pourtant n'avait eu cettefrocit muette, un gorgement de chaque heure, le guet-apens embusqupartout. Dans ces batailles de l'argent, sourdes et lches, o l'on ventre lesfaibles, sans bruit, il n'y a plus de liens, plus de parent, plus d'amiti c'estl'atroce loi des forts, ceux qui mangent pour ne pas tre mangs. Aussi sesentait-il absolument seul, n'ayant d'autre soutien que son insatiable apptit, quile tenait debout, sans cesse dvorant. Il redoutait surtout la journe du 14, odevait avoir lieu la rponse des primes. Mais il trouva encore de l'argent pour lestrois jours qui prcdrent, et le 14, au lieu d'amener une dbcle, raffermitl'Universelle, qui, le 15, finit en liquidation 2 860, en baisse seulement de centfrancs sur le dernier cours de dcembre. Il avait craint un dsastre, il affecta decroire une victoire. En ralit, pour la premire fois, les baissiers l'emportaient,touchaient enfin des diffrences, eux qui en payaient depuis des mois, et, lasituation se retournant, lui dut se faire reporter chez Mazaud, lequel se trouvads lors fortement engag. La seconde quinzaine de janvier allait tre dcisive.Depuis qu'il luttait de la sorte, dans ces secousses quotidiennes qui le jetaient etle reprenaient l'abme, Saccard avait, chaque soir, un besoin effrnd'tourdissement. Il ne pouvait rester seul, dnait en ville, achevait ses nuits aucou d'une femme. Jamais il n'avait ainsi brl sa vie, se montrant partout,courant les thtres et les cabarets o l'on soupe, affectant une dpense exagred'homme trop riche. Il vitait Mme Caroline, dont les remontrances le gnaient,toujours lui parler des lettres inquites qu'elle recevait de son frre, dsespreelle-mme de sa campagne la hausse, d'un effrayant danger. Et il revoyaitdavantage la baronne Sandorff, comme si cette froide perversion, dans le petitrez-de-chausse inconnu de la rue Caumartin, l'et dpays, en lui donnantl'heure d'oubli, ncessaire la dtente de son cerveau surmen de fatigue.Parfois, il s'y rfugiait pour examiner certains dossiers, rflchir certainesaffaires, heureux de se dire que personne au monde ne l'y drangerait. Le

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    sommeil l'y terrassait, il y dormait une heure ou deux, les seules heuresdlicieuses d'anantissement ; et la baronne, alors, ne se faisait aucun scrupulede fouiller ses poches, de lire les lettres de son portefeuille ; car il tait devenucompltement muet, elle n'en tirait plus un seul renseignement utile, convaincuemme qu'il mentait, quand elle lui arrachait un mot, au point qu'elle n'osait plusjouer sur ses indications. C'tait en lui volant ainsi ses secrets, qu'elle avaitacquis la certitude des embarras d'argent o commenait se dbattrel'Universelle, tout un vaste systme de papier de circulation, des billets decomplaisance que la maison escomptait l'tranger, prudemment. Saccard, unsoir, s'tant rveill trop tt et l'ayant trouve en train de visiter son portefeuille,l'avait gifle comme une fille qui pche des sous dans le gilet des messieurs ; et,depuis lors, il la battait, ce qui les enrageait, puis les brisait et les calmait tousles deux.Cependant, aprs la liquidation du 5, qui lui avait emport une dizaine de millefrancs, la baronne se mit nourrir un projet. Elle en tait obsde, elle finit parconsulter Jantrou." Ma foi, lui rpondit celui-ci, je crois que vous avez raison, il est temps depasser Gundermann... Allez donc le voir, et contez-lui l'affaire, puisqu'il vous apromis, le jour o vous lui apporteriez un bon conseil, de vous en donner unautre en change. "Gundermann, le matin o la baronne se prsenta, tait d'une humeur de dogue.La veille encore, l'Universelle avait remont. On n'en finirait donc pas, aveccette bte vorace, qui lui avait mang tant d'or et qui s'enttait ne pas mourir !Elle tait bien capable de se relever, de finir de nouveau en hausse, le 31 dumois ; et il grondait de s'tre engag dans cette rivalit dsastreuse, lorsque peut-tre il aurait mieux valu faire sa part la maison nouvelle. Ebranl dans satactique ordinaire, perdant sa foi dans la logique fatalement triomphante, il seserait, cette minute, rsign battre en retraite, s'il avait pu reculer sans toutperdre. Ils taient rares chez lui, ces moments de dcouragement que les plusgrands capitaines ont connus, la veille mme de la victoire, lorsque leshommes et les choses veulent leur succs. Et ce trouble d'une vue puissante, sinette d'habitude, venait du brouillard qui se produit la longue, de ce mystredes oprations de Bourse, sous lesquelles il n'est jamais possible de mettre unnom coup sr. Certes, Saccard achetait, jouait. Mais tait-ce pour des clientssrieux, tait-ce pour la socit elle-mme ? Il finissait par ne plus le savoir, aumilieu des commrages qu'on lui rapportait de toutes parts. Les portes de soncabinet immense claquaient, tout son personnel tremblait de sa colre, ilaccueillit les remisiers si brutalement, que leur dfil accoutum se tournait enun galop de droute." Ah ! c'est vous, dit Gundermann la baronne, sans politesse aucune. Je n'ai pasde temps perdre avec les femmes, aujourd'hui. "Elle en fut dconcerte, au point qu'elle supprima toutes les prparations et lchad'un coup la nouvelle qu'elle apportait.

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    " Si l'on vous prouvait que l'Universelle est bout d'argent, aprs les achatsconsidrables qu'elle a faits, et qu'elle en est rduite escompter, l'tranger, dupapier de complaisance, pour continuer la campagne ? "Le juif avait rprim un tressaillement de joie. Son oeil restait mort, il rponditde la mme voix grondeuse." Ce n'est pas vrai.- Comment ! pas vrai ? Mais j'ai entendu de mes oreilles, j'ai vu de mes yeux. "Et elle voulut le convaincre, en lui expliquant qu'elle avait eu entre les mains lesbillets signs par des hommes de paille. Elle nommait ces derniers, elle disaitaussi les noms des banquiers, qui, Vienne, Francfort, Berlin, avaientescompt les billets. Ses correspondants pourraient le renseigner, il verrait bienqu'elle ne lui apportait pas un cancan en l'air. De mme, elle affirmait que lasocit avait achet pour elle, dans l'unique but de maintenir la hausse, et quedeux cents millions dj taient engloutis.Gundermann, qui l'coutait de son air morne, rglait dj sa campagne dulendemain, d'un travail d'intelligence si prompt, qu'il avait en quelques secondesrparti ses ordres, arrt les chiffres. Maintenant, il tait certain de la victoire,sachant bien de quelle ordure lui venaient les renseignements, plein de mprispour ce Saccard jouisseur, stupide au point de s'abandonner une femme et dese laisser vendre.Quand elle eut fini, il leva la tte, et, la regardant de ses gros yeux teints :" Eh bien, qu'est-ce que vous voulez que a me fasse, tout ce que vous meracontez l ? "Elle en resta saisie, tellement il paraissait dsintress et calme." Mais il me semble que votre situation la baisse...- Moi ! qui vous a dit que j'tais la baisse ? Je ne vais jamais la Bourse, je nespcule pas... Tout a m'est bien gal ! "Et sa voix tait si innocente, que la baronne, branle, effare, aurait fini par lecroire, sans certaines inflexions d'une navet trop goguenarde. Evidemment, ilse moquait d'elle, dans son absolu ddain, en homme fini, sans dsir aucun." Alors, ma bonne amie, comme je suis trs press, si vous n'avez rien de plusintressant me dire... "Il la mettait la porte. Alors, furieuse, elle se rvolta." J'ai eu confiance en vous, j'ai parl la premire... C'est un guet-apensvritable... Vous m'aviez promis, si je vous tais utile, de m'tre utile votretour, de me donner un conseil... "Se levant, il l'interrompit. Lui qui ne riait jamais, il eut un petit ricanement,tellement cette duperie brutale l'gard d'une femme jeune et jolie, l'amusait." Un conseil, mais je ne vous le refuse pas, ma bonne amie... Ecoutez-moi bien.Ne jouez pas, ne jouez jamais. a vous rendra laide, c'est trs vilain, une femmequi joue. "Et, quand elle s'en fut alle, hors d'elle, il s'enferma avec ses deux fils et songendre, distribua les rles, envoya tout de suite chez Jacoby et chez d'autres

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    agents de change, pour prparer le grand coup du lendemain. Son plan taitsimple : faire ce que la prudence l'avait empch de risquer jusque-l, dans sonignorance de la vritable situation de l'Universelle ; craser le march sous desventes normes, maintenant qu'il savait cette dernire bout de ressources,incapable de soutenir les cours. Il allait faire avancer la rserve formidable deson milliard, en gnral qui veut en finir et que ses espions ont renseign sur lepoint faible de l'ennemi. La logique triompherait, toute action est condamne,qui monte au-del de la valeur vraie qu'elle reprsente.Justement, ce jour-l, vers cinq heures, Saccard, averti du danger par son flair, serendit chez Daigremont. Il tait fivreux, il sentait que l'heure devenait pressantede porter un coup aux baissiers, si l'on ne voulait se laisser battre dfinitivementpar eux. Et son ide gante le travaillait, la colossale arme de six cents millions lever encore pour la conqute du monde. Daigremont le reut avec sonamabilit ordinaire, dans son htel princier, au milieu de ses tableaux de prix, detout ce luxe clatant, que payaient, chaque quinzaine, les diffrences de Bourse,sans qu'on st au juste ce qu'il y avait de solide derrire ce dcor, toujours sousla menace d'tre emport par un caprice de la chance. Jusque-l, il n'avait pastrahi l'Universelle, refusant de vendre, affectant de montrer une confianceabsolue, heureux de cette attitude de beau joueur la hausse, dont il tirait dureste de gros profits ; et mme il s'tait plu ne pas broncher, aprs laliquidation mauvaise du 15, convaincu, disait-il partout, que la hausse allaitreprendre, l'oeil aux aguets pourtant, prt passer l'ennemi, ds le premiersymptme grave. La visite de Saccard, l'extraordinaire nergie dont il faisaitpreuve, l'ide norme qu'il lui dveloppa de tout ramasser sur le march lefrapprent d'une vritable admiration. C'tait fou, mais les grands hommes deguerre et de finance ne sont-ils pas souvent que des fous qui russissent ? Et ilpromit formellement de se porter son secours, ds la Bourse du lendemain : ilavait dj de fortes positions, il passerait chez Delarocque, son agent, pour enprendre de nouvelles ; sans compter ses amis qu'il irait voir, toute une sorte desyndicat dont il amnerait le renfort. On pouvait, selon lui, chiffrer unecentaine de millions ce nouveau corps d'arme, d'un emploi immdiat. Celasuffirait. Saccard, radieux, certain de vaincre, s'arrta sur-le-champ le plan de labataille, tout un mouvement tournant d'une rare hardiesse, emprunt aux plusillustres capitaines d'abord, au dbut de la Bourse, une simple escarmouche pourattirer les baissiers et leur donner confiance ; puis, quand ils auraient obtenu unpremier succs, quand les cours baisseraient, l'arrive de Daigremont et de sesamis avec leur grosse artillerie, tous ces millions inattendus, dbouchant d'un plide terrain, prenant les baissiers en queue et les culbutant. Ce serait uncrasement, un massacre. Les deux hommes se sparrent avec des poignes demain et des rires de triomphe.Une heure plus tard, comme Daigremont, qui dnait en ville, allait s'habiller, ilreut une autre visite, celle de la baronne Sandorff. Dans son dsarroi, ellevenait d'avoir l'inspiration de le consulter. On l'avait un instant dite sa matresse

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    ; mais, rellement, il n'y avait eu entre eux qu'une camaraderie trs libred'homme femme. Tous deux taient trop flins, se devinaient trop, pour enarriver la duperie d'une liaison. Elle conta ses craintes, la dmarche chezGundermann, la rponse de celui-ci, en mentant d'ailleurs sur la fivre detrahison qui l'avait pousse. Et Daigremont s'gaya, s'amusa l'effarerdavantage, l'air branl, prs de croire que Gundermann disait vrai, quand iljurait qu'il n'tait pas la baisse ; car est-ce qu'on sait jamais ? c'est un vrai boisque la Bourse, un bois par une nuit obscure, o chacun marche ttons. Dansces tnbres, si l'on a le malheur d'couter tout ce qu'on invente d'inepte et decontradictoire, on est certain de se casser la figure." Alors, demanda-t-elle anxieusement, je ne dois pas vendre ?- Vendre, pourquoi ? En voil une folie ! Demain, nous serons les matres,l'Universelle remontera trois mille cent : Et tenez bon, quoi qu'il arrive : vousserez contente du dernier cours... Je ne puis pas vous en dire davantage. "La baronne tait partie, Daigremont s'habillait enfin, lorsqu'un coup de timbreannona une troisime visite. Ah ! celui-l, non ! il ne le recevrait pas. Mais,lorsqu'on lui eut remis la carte de Delarocque, il cria tout de suite de faire entrer; et, comme l'agent, l'air trs mu, attendait pour parler, il renvoya son valet dechambre, achevant lui-mme de mettre sa cravate blanche, devant une hauteglace." Mon cher, voil ! dit Delarocque, avec sa familiarit d'homme du mme cercle.Je m'en remets votre amiti, n'est-ce pas ? parce que c'est assez dlicat...Imaginez-vous que Jacoby, mon beau-frre, vient d'avoir la gentillesse de meprvenir d'un coup qui se prpare. A la Bourse de demain, Gundermann et lesautres sont dcids faire sauter l'Universelle. Ils vont jeter tout le paquet sur lemarch... Jacoby a dj les ordres, il est accouru...- Fichtre ! lcha simplement Daigremont devenu ple.- Vous comprenez, j'ai de trs fortes positions la hausse engages chez moi,oui ! pour une quinzaine de millions, de quoi y laisser bras et jambes... Alors,n'est-ce pas ? j'ai pris une voiture et je fais le tour de mes clients srieux. Cen'est pas correct, mais l'intention est bonne...- Fichtre ! rpta l'autre.- Enfin, mon bon ami, comme vous jouez dcouvert, je viens vous prier de mecouvrir ou de dfaire votre position. "Daigremont eut un cri :" Dfaites, dfaites, mon cher... Ah ! non, par exemple ! je ne reste pas dans lesmaisons qui croulent, c'est de l'hrosme inutile... N'achetez pas, vendez ! J'en aipour prs de trois millions chez vous, vendez, vendez tout. "Et, comme Delarocque se sauvait, en disant qu'il avait d'autres clients voir, illui prit les mains, les serra nergiquement." Merci, je n'oublierai jamais. Vendez, vendez tout ! "

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    Rest seul, il rappela son valet de chambre, pour se faire arranger la chevelure etla barbe. Ah ! quelle cole ! il avait failli, cette fois, se laisser jouer comme unenfant. Voil ce que c'tait que de se mettre avec un fou !Le soir, la petite Bourse de huit heures, la panique commena. Cette Bourse setenait alors sur le trottoir du boulevard des Italiens, l'entre du passage del'Opra ; et il n'y avait l que la coulisse, oprant au milieu d'une cohue louchede courtiers, de remisiers, de spculateurs vreux. Des camelots circulaient, desramasseurs de bouts de cigare se jetaient quatre pattes, au milieu dupitinement des groupes. C'tait, barrant le boulevard, un entassement obstin detroupeau, que le flot des promeneurs emportait, sparait, et qui se reformaittoujours. Ce soir-l, prs de deux mille personnes stationnaient ainsi, grce ladouceur du ciel couvert et fumeux, qui annonait de la pluie, aprs des froidsterribles. Le march tait trs actif, on offrait l'Universelle, de tous cts, lescours tombaient rapidement. Aussi, bientt, des rumeurs coururent, toute uneanxit naissante. Que se passait-il donc ? A demi-voix, on se nommait lesvendeurs probables, selon le remisier qui donnait l'ordre, ou le coulissier quil'excutait. Puisque les gros vendaient de la sorte, il se prparait quelque chosede grave, srement. Et, de huit heures dix heures, ce fut une bousculade, tousles joueurs de flair dfirent leurs positions, il y en eut mme qui, d'acheteurs,eurent le temps de se mettre vendeurs. On alla se coucher dans un malaise defivre, comme la veille des grands dsastres.Le lendemain, le temps fut excrable. Il avait plu toute la nuit, une petite pluieglaciale noyait la ville, change par le dgel en un cloaque de boue, jaune etliquide. La Bourse, ds midi et demi, damait dans ce ruissellement. Rfugiesous le pristyle et dans la salle, la foule tait norme ; et la salle, bientt, avecles parapluies mouills qui s'gouttaient, se trouva change en une immenseflaque d'eau bourbeuse. La crasse noire des murs suintait, il ne tombait du toitvitr qu'un jour bas et rousstre, d'une dsespre mlancolie.Au milieu des mauvais bruits qui couraient, des histoires extraordinairesdtraquant les ttes, tous les regards, ds l'entre, cherchaient Saccard, ledvisageaient. Il tait son poste, debout, prs du pilier accoutum ; et il avaitl'air des autres jours, des jours triomphants, son air de gaiet brave et d'absolueconfiance. Il n'ignorait pas que l'Universelle avait baiss de trois cents francs laveille, la petite Bourse du soir ; il flairait un danger immense, il s'attendait unfurieux assaut des baissiers ; mais son plan de bataille lui semblait inattaquable,le mouvement tournant de Daigremont, l'arrive imprvue d'une arme frachede millions devait tout emporter et lui assurer une fois de plus la victoire. Lui,dsormais, se trouvait sans ressources ; les caisses de l'Universelle taient vides,il en avait gratt jusqu'aux centimes ; et il ne dsesprait pourtant pas, il s'taitfait reporter par Mazaud, il l'avait conquis un tel point, en lui confiant l'appuidu syndicat de Daigremont, que l'agent, sans couverture, venait encored'accepter des ordres d'achat pour plusieurs millions. La tactique arrte entreeux tait de ne pas trop laisser tomber les cours, au dbut de la Bourse, de les

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    soutenir, de guerroyer, en attendant l'arme de renfort. L'motion tait si vive,que Massias et Sabatani, renonant des ruses inutiles, maintenant que la vraiesituation faisait l'objet de tous les commrages, vinrent causer ouvertement avecSaccard, puis coururent porter ses recommandations dernires, l'un Nathansohn, sous le pristyle, l'autre Mazaud, encore dans le cabinet desagents de change.Il tait une heure moins dix, et Moser qui arrivait, blme d'une crise de foie, dontla morsure l'avait empch de fermer l'oeil, la nuit prcdente, fit remarquer Pillerault que tout le monde, ce jour-l tait jaune et avait l'air malade. Pillerault,que l'approche des dsastres redressait dans des fanfaronnades de chevaliererrant, partit d'un clat de rire." Mais c'est vous, mon cher, qui avez la colique. Tout le monde est trs gai.Nous allons nous flanquer une de ces tripotes dont on se souvient longtemps. "La vrit tait que, dans l'anxit gnrale, la salle restait morue, sous le jourrousstre, et cela se sentait surtout au grondement affaibli des voix. Ce n'taitplus l'clat tumultueux des grands jours de hausse, l'agitation, le vacarme d'unemare, dbordant de toutes parts en conqurante. On ne courait plus, on ne criaitplus, on se glissait, on parlait bas, comme dans la maison d'un malade. Bien quela foule ft considrable, et que l'on s'toufft pour circuler, un murmureseulement s'levait, navr, le chuchotement des craintes qui couraient, desnouvelles dplorables qu'on changeait l'oreille. Beaucoup se taisaient, livides,la face contracte, avec des yeux largis, qui interrogeaient dsesprment lesautres visages." Salmon, vous ne dites rien ? demanda Pillerault, plein d'une ironie agressive.- Parbleu ! murmura Moser, il est comme les autres, il n'a rien dire, il a peur. "En effet, ce jour-l, les silences de Salmon n'inquitaient plus personne, dansl'attente profonde et muette de tous.Mais c'tait autour de Saccard que se pressait surtout un flot de clients,frmissants d'incertitude, avides d'une bonne parole. On remarqua plus tard queDaigremont ne s'tait pas montr, pas plus que le dput Huret, averti sansdoute, redevenu le chien fidle de Rougon. Kolb, au milieu d'un groupe debanquiers, affectait d'tre pris par une grosse affaire d'arbitrage. Le marquis deBohain, au-dessus des vicissitudes du sort, promenait tranquillement sa petitette ple et aristocratique, certain de gagner quand mme, ayant donn Jacobyl'ordre d'acheter autant d'Universelle qu'il avait charg Mazaud d'en vendre. EtSaccard, assig par la foule des autres, les croyants, les nafs, se montraparticulirement aimable et rassurant pour Sdille et pour Maugendre, qui, leslvres tremblantes, les yeux humides de supplications, qutaient l'espoir dutriomphe. Il leur serra vigoureusement la main, en mettant dans son treintel'absolue promesse de vaincre. Puis, en homme constamment heureux, l'abri detout pril, il se lamenta d'une misre." Vous me voyez constern. Par ces grands froids, on a oubli un camlia dansma cour, et il est perdu. "

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    Le mot courut, on s'attendrit sur le camlia. Quel homme, ce Saccard ! d'uneassurance impassible, le visage toujours souriant, sans qu'on pt savoir si cen'tait l qu'un masque, pos sur les effroyables proccupations qui auraienttortur tout autre !" L'animal ! est-il beau ! " murmura Jantrou l'oreille de Massias qui revenait.Justement, Saccard appelait Jantrou, envahi d'un souvenir cette minutesuprme, se rappelant l'aprs-midi, o, avec ce dernier, il avait vu le coup de labaronne Sandorff, arrt rue Brongniart. Est-ce qu'il tait l, encore, dans cettejourne de crise ? est-ce que le cocher, haut perch, gardait sous la pluie battanteson immobilit de pierre, pendant que la baronne, derrire les glaces closes,attendait les cours." Certainement, elle est l, rpondit Jantrou, demi-voix, et de tout coeur avecvous, bien dcide ne pas reculer d'une semelle... Nous sommes tous l, solides notre poste. "Saccard fut heureux de cette fidlit, bien qu'il doutt du dsintressement de ladame et des autres. D'ailleurs, dans l'aveuglement de sa fivre, il croyait encoremarcher la conqute, avec tout son peuple d'actionnaires derrire lui, ce peupledes humbles et du beau monde, engou, fanatis, les jolies femmes mles auxservante, en un mme lan de foi.Enfin, le coup de cloche retentit, passa avec une lamentation de tocsin, sur lahoule effare des ttes. Et Mazaud, qui donnait des ordres Flory, revintvivement vers la corbeille, pendant que le jeune employ se prcipitait autlgraphe, trs mu pour lui-mme ; car, en perte depuis quelque temps,s'enttant suivre la fortune de l'Universelle, il risquait ce jour-l, un coupdcisif, sur l'histoire de l'intervention de Daigremont, surprise la charge,derrire une porte. La corbeille tait tout aussi anxieuse que la salle, les agentssentaient bien, depuis la dernire liquidation, le sol trembler sous eux, au milieude symptmes si graves, que leur exprience s'en alarmait. Dj, descroulements partiels s'taient produits, le march extnu, trop charg, selzardait de toutes parts. Allait-ce donc tre un de ses grands cataclysmes,comme il en survient un tous les dix quinze ans, une de ces crises du jeu l'tat de fivre aigu, qui dcime la Bourse, la balaie d'un vent de mort ? A larente, au comptant, les cris semblaient s'trangler, la bousculade se faisait plusrude, domine par les hautes silhouettes noires des coteurs, qui attendaient, laplume aux doigts. Et, tout de suite, Mazaud, les mains serrant la rampe develours rouge, aperut Jacoby, de l'autre ct du bassin circulaire, criant de savoix profonde :" J'ai de l'Universelle... A 2 800, j'ai de l'Universelle... "C'tait le dernier cours de la petite Bourse de la veille ; et, pour enrayerimmdiatement la baisse, il crut prudent de prendre ce prix. Sa voix aigus'leva, domina toutes les autres." A 2 800, je prends... Trois cents Universelle, envoyez ! " Le premier cours setrouva ainsi fix. Mais il lui fut impossible de le maintenir. De toutes parts, les

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    offres affluaient. Il lutta dsesprment pendant une demi-heure, sans autrersultat que de ralentir la chute rapide. Sa surprise tait de ne pas tre plussoutenu par la coulisse. Que faisait donc Nathansohn, dont il attendait des ordresd'achat ? et il ne sut que plus tard l'adroite tactique de ce dernier, qui, tout enachetant pour Saccard, vendait pour son propre compte, averti de la vraiesituation par son flair de juif. Massias, trs engag lui-mme comme acheteur,accourut, essouffl, dire la droute de la coulisse Mazaud, qui perdit la tte etbrla ses dernires cartouches, en lchant d'un coup les ordres qu'il se rservaitd'chelonner, jusqu' l'arrive des renforts. Cela fit remonter un peu les cours :de 2 500, ils revinrent 2 650, affols, avec les sauts brusques des jours detempte ; et, un instant encore, l'espoir fut sans bornes chez Mazaud, chezSaccard, chez tous ceux qui taient dans la confidence du plan de bataille.Puisque cela remontait ds maintenant, la journe tait gagne, la victoire allaittre foudroyante, lorsque la rserve dboucherait sur le flanc des baissiers etchangerait leur dfaite en une effroyable droute. Il y eut un mouvement de joieprofonde, Sdille et Maugendre auraient bais les mains de Saccard, Kolb serapprocha, tandis que Jantrou disparut, courant porter la baronne Sandorff labonne nouvelle. Et l'on vit ce moment le petit Flory, radieux, chercher partoutSabatani, qui lui servait maintenant d'intermdiaire, pour lui donner un nouvelordre d'achat.Mais deux heures venaient de sonner, et Mazaud, sur qui portait l'effort del'attaque, faiblissait de nouveau. Sa surprise augmentait du retard que lesrenforts mettaient entrer en ligne. Il tait grand temps, qu'attendaient-ils doncpour le dgager de la position intenable o il s'puisait ? Bien que, par fiertprofessionnelle, il montrt un visage impassible, il sentait un grand froid monter ses joues, il craignait de plir. Jacoby, tonitruant, continuait de lui jeter, parpaquets mthodiques, ses offres, qu'il cessait de relever. Et ce n'tait plus luiqu'il regardait, ses yeux s'taient tourns vers Delarocque, l'agent deDaigremont, dont il ne comprenait pas le silence. Gros et trapu, avec sa barberousse, l'air bat et souriant d'une noce de la veille, celui-ci restait paisible, dansson attente inexplicable. Est-ce qu'il n'allait pas ramasser toutes ces offres, toutsauver, par les ordres d'achat dont devaient dborder les fiches qu'il avait enmain ?Tout d'un coup, de sa voix gutturale, lgrement enroue, Delarocque se jetadans la lutte." J'ai de l'Universelle... J'ai de l'Universelle... "Et, en quelques minutes, il en offrit pour plusieurs millions. Des voix luirpondaient. Les cours s'effondraient." J'ai 2400... J'ai 2 300... Combien ? Cinq cents, six cents... Envoyez ! "Que disait-il donc ? que se passait-il ? Au lieu des secours attendus, tait-ce unenouvelle arme ennemie qui dbouchait des bois voisins ? Comme Waterloo,Grouchy n'arrivait pas, et c'tait la trahison qui achevait la droute. Sous ces

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    masses profondes et fraches de vendeurs, accourant au pas de charge, uneeffroyable panique se dclarait.A cette seconde, Mazaud sentit passer la mort sur sa face. Il avait reportSaccard pour des sommes trop considrables, il eut la sensation nette quel'Universelle lui cassait les reins en s'croulant. Mais sa jolie figure brune, auxminces moustaches, resta impntrable et brave. Il acheta encore, puisa lesordres qu'il avait reus, de sa voix chantante de jeune coq, aigu comme dans lesuccs. Et, en face de lui, ses contreparties, Jacoby mugissant, Delarocqueapoplectique, malgr leur effort d'indiffrence, laissaient percer plusd'inquitude ; car ils le voyaient dsormais en grand danger, et les paierait-il, s'ilsautait ? Leurs mains treignaient le velours de la rampe, leurs voix continuaient glapir, comme mcaniquement, par habitude de mtier, pendant que, dansleurs regards fixes, s'changeaient toute l'affreuse angoisse du drame de l'argent.Alors, pendant la dernire demi-heure, ce fut la dbcle, la droute s'aggravantet emportant la foule en un galop dsordonn. Aprs l'extrme confiance,l'engouement aveugle, arrivait la raction de la peur, tous se ruant pour vendre,s'il en tait temps encore. Une grle d'ordres de vente s'abattit sur la corbeille, onne voyait plus que des fiches pleuvoir ; et ces paquets normes de titres, jetsainsi sans prudence, acclraient la baisse, un vritable effondrement. Les cours,de chute en chute, tombrent 1 500, 1 200, 900. Il n'y avait plusd'acheteurs, la plaine restait rase, jonche de cadavres. Au-dessus du sombregrouillement des redingotes, les trois coteurs semblaient tre des greffiersmortuaires, enregistrant des dcs. Par un singulier effet du vent de dsastre quitraversait la salle, l'agitation s'y tait fige, le vacarme s'y mourait, comme dansla stupeur d'une grande catastrophe. Un silence effrayant rgna, lorsque, aprs lecoup de cloche de la clture, le dernier cours de 800 francs fut connu. Et la pluieentte ruisselait toujours sur le vitrage, qui ne laissait plus filtrer qu'uncrpuscule louche ; la salle tait devenue un cloaque, sous l'gouttement desparapluies et le pitinement de la foule, un sol fangeux d'curie mal tenue, otranaient toutes sortes de papiers dchirs ; tandis que, dans la corbeille, clataitle bariolage des fiches, les vertes, les rouges, les bleues, jetes pleines mains,si abondantes ce jour-l, que le vaste bassin dbordait.Mazaud tait rentr dans le cabinet des agents de change, en mme temps queJacoby et Delarocque. Il s'approcha du buffet, but un verre de bire, dvord'une soif ardente, et il regardait l'immense pice, avec son vestiaire, sa longuetable centrale autour de laquelle taient rangs les fauteuils des soixante agents,ses tentures de velours rouge, tout son luxe banal et dfrachi qui la faisaitressembler une salle d'attente de premire classe, dans une grande gare ; il laregardait de l'air tonn d'un homme qui ne l'aurait jamais bien vue. Puis,comme il partait, sans une parole, il serra les mains de Jacoby et de Delarocque,de l'treinte accoutume, tous les trois plissant, sous leur attitude correcte dechaque jour. Il avait dit Flory de l'attendre la porte ; et il l'y trouva, encompagnie de Gustave, qui avait dfinitivement quitt la charge depuis une

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    semaine, et qui tait venu en simple curieux, toujours souriant, menant la vie defte, sans se demander si son pre, le lendemain, pourrait encore payer ses dettes; tandis que Flory, blme, avec de petits ricanements imbciles, s'efforait decauser, sous l'effroyable perte d'une centaine de mille francs, qu'il venait defaire, en ne sachant pas o en prendre le premier sou. Mazaud et son employdisparurent au milieu de l'averse.Mais, dans la salle, la panique venait surtout de souffler autour de Saccard, etc'tait l que la guerre avait fait ses ravages. Sans comprendre au premiermoment, il avait assist cette droute, faisant face au danger. Pourquoi donccette rumeur ? n'taient-ce pas les troupes de Daigremont qui arrivaient ? Puis,lorsqu'il avait entendu les cours s'effondrer, tout en ne s'expliquant pas la causedu dsastre, il s'tait raidi pour mourir debout. Un froid de glace montait du sol son crne, il avait la sensation de l'irrparable, c'tait sa dfaite, jamais ; et leregret bas de l'argent, la colre des jouissances perdues n'entraient pour rien danssa douleur : il ne saignait que de son humiliation de vaincu, que de la victoire deGundermann, clatante, dfinitive, qui consolidait une fois de plus la toute-puissance de ce roi de l'or. A cette minute, il fut vraiment superbe, toute samince personne bravait la destine, les yeux sans un battement, le visage ttu,seul contre le flot de dsespoir et de rancune qu'il sentait dj monter contre lui.La salle entire bouillonnait, dbordait vers son pilier ; des poings se serraient,des bouches bgayaient des paroles mauvaises ; et il avait gard aux lvres uninconscient sourire, qu'on pouvait prendre pour une provocation.D'abord, au milieu d'une sorte de brouillard, il distingua Maugendre, d'unepleur mortelle, que le capitaine Chave emmenait son bras, en lui rptant qu'ill'avait bien prdit, avec une cruaut de joueur infime, ravi de voir les grosspculateurs se casser les reins. Puis, ce fut Sdille, la face contracte, avec l'airfou du commerant dont la maison croule, qui vint lui donner une poigne demain vacillante, en bon homme, comme pour lui dire qu'il ne lui en voulaitpoint. Ds le premier craquement, le marquis de Bohain s'tait cart, passant l'arme triomphante des baissiers, racontant Kolb, qui se mettait prudemment part, lui aussi, quels doutes fcheux ce Saccard lui inspirait, depuis la dernireassemble gnrale. Jantrou, perdu, avait disparu de nouveau, toutes jambes,pour porter le dernier cours la baronne Sandorff, qui allait srement avoir uneattaque de nerfs dans son coup, comme la chose lui arrivait les jours de grosseperte.Et c'tait encore, en face de Salmon toujours muet et nigmatique, le baissierMoser et le haussier Pillerault, celui-ci provocant, la mine fire, malgr sa ruine,l'autre, qui gagnait une fortune, se gtant la victoire par de lointainesinquitudes." Vous verrez qu'au printemps nous aurons la guerre avec l'Allemagne. Tout ane sent pas bon, et Bismarck nous guette.- Eh ! fichez-nous la paix ! J'ai encore eu tort, cette fois, de trop rflchir... Tantpis ! c'est refaire, tout ira bien. "

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    Jusque-l, Saccard n'avait pas faibli. Le nom de Fayeux, prononc derrire sondos, ce receveur de rentes de Vendme, avec lequel il se trouvait en rapport,pour toute une clientle d'infimes actionnaires, venait seulement de lui causer unmalaise, en le faisant songer la masse norme des petits, des capitalistesmisrables qui allaient tre broys sous les dcombres de l'Universelle. Mais,brusquement, la vue de Dejoie, livide, dcompos, porta ce malaise l'aigu, enpersonnifiant toutes les humbles et lamentables ruines dans ce pauvre hommequ'il connaissait. En mme temps, par une sorte d'hallucination, s'voqurent lesples, les dsols visages de la comtesse de Beauvilliers et de sa fille, qui leregardaient perdument de leurs grands yeux noirs pleins de larmes. Et, cetteminute, Saccard, ce corsaire au coeur tann par vingt ans de brigandage, Saccarddont l'orgueil tait de n'avoir jamais senti trembler ses jambes, de ne s'trejamais assis sur le banc, qui tait l, contre le pilier, Saccard eut une dfaillanceet dut s'y laisser tomber un instant. La cohue refluait toujours, menaait del'touffer. Il leva la tte, dans un besoin d'air, et il fut tout de suite debout, enreconnaissant, en haut, la galerie du tlgraphe, penche au-dessus de la salle,la Mchain qui dominait de son norme personne grasse le champ de bataille.Son vieux sac de cuir noir tait pos prs d'elle, sur la rampe de pierre. Enattendant d'y entasser les actions dprcies, elle guettait les morts, telle que lecorbeau vorace qui suit les armes, jusqu'au jour du massacre.Saccard, alors, d'un pas raffermi, s'en alla. Tout son tre lui semblait vid ; mais,par un effort de volont extraordinaire, il s'avanait, solide et droit. Ses sensseulement s'taient comme mousss, il n'avait plus la sensation du sol, il croyaitmarcher sur un tapis de haute laine. De mme, une brume noyait ses yeux, uneclameur faisait bourdonner ses oreilles. Tandis qu'il sortait de la Bourse et qu'ildescendait le perron, il ne reconnaissait plus les gens, c'taient des fantmesflottants qui l'entouraient, des formes vagues, des sons perdus. N'avait-il pas vupasser la large face grimaante de Busch ? Ne s'tait-il pas arrt un instant pourcauser avec Nathansohn, trs l'aise, et dont la voix affaiblie lui paraissait venirde loin ? Sabatani et Massias ne l'accompagnaient-ils pas, au milieu de laconsternation gnrale ? il se revoyait, entour d'un groupe nombreux, peut-treSdille et Maugendre encore, toutes sortes de figures qui s'effaaient, setransformaient. Et, comme il allait s'loigner, se perdre dans la pluie, dans laboue liquide dont Paris tait submerg, il rpta d'une voix aigu tout cemonde fantomatique, mettant sa gloire dernire montrer sa libert d'esprit :" Ah ! que je suis donc contrari de ce camlia qu'on a oubli dans ma cour, etqui est mort de froid ! "

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    Chapitre XI

    Mme Caroline, pouvante, envoya le soir mme une dpche son frre, quitait Rome pour une semaine encore ; et, trois jours aprs, Hamelin dbarquait Paris, accourant au danger.L'explication fut rude, entre Saccard et l'ingnieur, rue Saint-Lazare, dans cettesalle des pures, o l'affaire, autrefois, avait t discute et rsolue avec tantd'enthousiasme. Pendant les trois jours, la dbcle la Bourse venait des'aggraver terriblement, les actions de l'Universelle taient tombes, coup surcoup, au-dessous du pair, 430 francs ; et la baisse continuait, l'difice craquaitet s'croulait, d'heure en heure.Silencieuse, Mme Caroline couta, vitant d'intervenir. Elle tait pleine deremords, car elle s'accusait de complicit, puisque c'tait elle qui, aprs s'trepromis de veiller, avait laiss tout faire. Au lieu de se contenter de vendre sestitres, simplement, afin d'entraver la hausse, n'aurait-elle pas d trouver autrechose, prvenir les gens, agir enfin ? Dans son adoration pour son frre, soncoeur saignait, le voir ainsi compromis, au milieu de ses grands travauxbranls, de toute l'oeuvre de sa vie remise en question ; et elle souffrait d'autantplus, qu'elle ne se sentait pas libre de juger Saccard : ne l'avait-elle pas aim,n'tait-elle pas lui, de ce lien secret, dont elle sentait davantage la honte ?C'tait, place ainsi entre ces deux hommes, tout un combat qui la dchirait. Lesoir de la catastrophe, elle avait accabl Saccard, dans un bel emportement defranchise, vidant un coeur de ce qu'elle y amassait depuis longtemps dereproches et de craintes. Puis, en le voyant sourire, tenace, invaincu quandmme, en songeant la force dont il avait besoin pour rester debout, elle s'taitdit qu'elle n'avait pas le droit, aprs s'tait montre faible avec lui, de l'achever,de le frapper ainsi terre. Et, rfugie dans le silence, apportant seulement leblme de son attitude, elle ne voulait tre qu'un tmoin.Mais Hamelin, cette fois, s'emportait, lui si conciliant d'ordinaire, dsintressde tout ce qui n'tait pas ses travaux. Il attaqua le jeu avec une violence extrme,l'Universelle succombait la folie du jeu, une crise d'absolue dmence. Sansdoute, il n'tait pas de ceux qui prtendaient qu'une banque peut laisser flchirses titres, comme une compagnie de chemins de fer par exemple la compagniede chemins de fer a son immense matriel, qui fait ses recettes ; tandis que levrai matriel d'une banque est son crdit, elle agonise ds que son crditchancelle. Seulement, il y avait l une question de mesure. S'il tait ncessaire etmme sage de maintenir le cours de 2 000 francs, il devenait insens etcompltement criminel de le pousser, de vouloir l'imposer 3000 et davantage.Ds son arrive, il avait exig la vrit, toute la vrit. On ne pouvait plus luimentir maintenant, lui dire, comme il avait tolr qu'on le dclart en saprsence, devant la dernire assemble, que la socit ne possdait pas une de

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    ses actions. Les livres taient l, il en pntrait aisment les mensonges. Ainsi, lecompte Sabatani, il savait que ce prte-nom cachait les oprations faites par lasocit ; et il pouvait y suivre, mois par mois, depuis deux ans, la fivrecroissante de Saccard, d'abord timide, n'achetant qu'avec prudence, poussensuite des achats de plus en plus considrables, pour arriver l'norme chiffrede vingt-sept mille actions ayant cot prs de quarante-huit millions. N'tait-cepas fou, d'une impudente folie qui avait l'air de se moquer des gens, un pareilchiffre d'affaires mis sous le nom d'un Sabatani ! Et ce Sabatani n'tait pas leseul, il y avait d'autres hommes de paille, des employs de la banque, desadministrateurs mme, dont les achats, ports au compte des reports, dpassaientvingt mille actions, reprsentant elles aussi prs de quarante-huit millions defrancs. Enfin, tout cela n'tait encore que les achats fermes, auxquels il fallaitajouter les achats terme, oprs dans le courant de la dernire liquidation dejanvier ; plus de vingt mille actions pour une somme de soixante-sept millions etdemi, dont l'Universelle avait prendre livraison ; sans compter, la Bourse deLyon, dix mille autres titres, vingt-quatre millions encore. Ce qui, enadditionnant tout, dmontrait que la socit avait en main prs du quart desactions mises par elle, et qu'elle avait pay ces actions de l'effroyable sommede deux cents millions. L tait le gouffre, o elle s'engloutissait.Des larmes de douleur et de colre taient montes aux yeux d'Hamelin. Lui quivenait de jeter si heureusement, Rome, les bases de sa grande banquecatholique, le Trsor du Saint-Spulcre, pour permettre, aux jours prochains dela perscution, d'installer royalement le pape Jrusalem, dans la gloirelgendaire des lieux saints : une banque destine mettre le nouveau royaumede Palestine l'abri des perturbations politiques, en basant son budget, avec lagarantie des ressources du pays, sur toute une srie d'missions dont leschrtiens du monde entier allaient se disputer les titres ! Et tout cela croulait d'uncoup, dans cette imbcile dmence du jeu ! Il tait parti laissant un bilanadmirable, des millions la pelle, une socit dans une prosprit si prompte etsi haute, qu'elle faisait l'tonnement du monde ; et, moins d'un mois aprs,lorsqu'il revenait, les millions taient fondus ; la socit tait par terre, enpoudre, il n'y avait plus rien qu'un trou noir, o le feu semblait avoir pass. Sastupeur croissait, il exigeait violemment des explications, voulait comprendrequelle puissance mystrieuse venait de pousser Saccard s'acharner ainsi contrel'difice colossal qu'il avait lev, le dtruire pierre par pierre d'un ct, tandisqu'il prtendait l'achever de l'autre.Saccard, trs nettement, sans se fcher, rpondit. Aprs les premires heuresd'motion et d'anantissement, il s'tait retrouv, debout, solide, avec sonindomptable espoir. Des trahisons avaient rendu la catastrophe terrible, mais rienn'tait perdu, il allait tout relever. Et, d'ailleurs, si l'Universelle avait eu uneprosprit si rapide et si grande, ne la devait-elle pas aux moyens qu'on luireprochait ? la cration du syndicat, les augmentations successives du capital, lebilan htif du dernier exercice, les actions gardes par la socit et plus tard les

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    actions achetes en masse, follement. Tout cela faisait corps. Si l'on acceptait lesuccs, il fallait bien accepter les risques. Quand on chauffe trop une machine, ilarrive qu'elle clate. Du reste, il n'avouait aucune faute, il avait fait, simplementavec plus de carrure intelligente, ce que tout directeur de banque fait ; et il nelchait pas son ide gniale, son ide gante de racheter la totalit des titres,d'abattre Gundermann. L'argent lui avait manqu, voil tout. Maintenant, c'tait recommencer. Une assemble gnrale extraordinaire venait d'tre convoquepour le lundi suivant, il se disait absolument certain de ses actionnaires, ilobtiendrait d'eux les sacrifices indispensables, convaincu que, sur un mot de lui,tous apporteraient leur fortune. En attendant, on vivrait, grce aux petitessommes que les autres maisons de crdit, les grandes banques, avanaientchaque matin pour les besoins pressants de la journe, dans la crainte d'un tropbrusque effondrement, qui les aurait branles elles-mmes. La crise passe, toutallait reprendre et resplendir de nouveau.Mais, objecta Hamelin, que calmait dj cette tranquillit souriante, ne voyez-vous pas, dans ces secours fournis par nos rivaux, une tactique, une ide de segarer d'abord et de rendre ensuite notre chute plus profonde, en la retardant ?...Ce qui m'inquite, c'est de voir Gundermann l-dedans. "En effet, Gundermann, un des premiers, s'tait offert, pour viter l'immdiatedclaration de faillite, avec l'extraordinaire sens pratique d'un monsieur, qui,forc de mettre le feu chez un voisin, se hterait ensuite d'apporter des seauxd'eau, afin que le quartier entier ne ft pas dtruit. Il tait au-dessus de larancune, il n'avait d'autre gloire que d'tre le premier marchand d'argent dumonde, le plus riche et le plus avis, ayant russi sacrifier toutes ses passions l'accroissement continu de sa fortune.Saccard eut un geste d'impatience, exaspr par cette preuve que le vainqueurdonnait de sa sagesse et de son intelligence." Oh ! Gundermann, il fait la grande me, il croit qu'il me poignarde, avec sagnrosit. "Un silence rgna, et ce fut Mme Caroline, reste jusque-l muette, qui repritenfin :- Mon ami, j'ai laiss mon frre vous parler comme il devait le faire, dans lalgitime douleur qu'il a prouve, en apprenant toutes ces dplorables choses...Mais notre situation, nous autres, me semble claire, et, n'est-ce pas ? il meparat impossible qu'il se trouve compromis, si l'affaire tournait dcidment mal.Vous savez quel cours j'ai vendu, on ne pourra pas dire qu'il a pouss lahausse, pour tirer un plus gros profit de ses titres. Et, d'ailleurs, si la catastrophearrive, nous savons ce que nous avons faire... Je n'ai point, je l'avoue, votreespoir entt. Seulement, vous avez raison, il faut lutter jusqu' la dernireminute, et ce n'est pas mon frre qui vous dcouragera, soyez-en sr. "Elle tait mue, reprise par sa tolrance pour cet homme si obstinment vivace,ne voulant pas cependant montrer cette faiblesse, car elle ne pouvait plus

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    s'aveugler sur l'excrable besogne qu'il avait faite, qu'il aurait srement faiteencore, avec sa passion voleuse de corsaire sans scrupules." Certainement, dclara son tour Hamelin, las et bout de rsistance, je ne vaispas vous paralyser, lorsque vous vous battez pour nous sauver tous. Comptez surmoi, si je puis vous tre utile. "Et, une fois de plus, cette heure dernire, sous les plus effroyables menaces,Saccard les rassura, les reconquit, en les quittant sur ces paroles, pleines depromesses et de mystre :" Dormez tranquilles... Je ne puis encore parler, mais j'ai l'absolue certitude detout remettre flot avant la fin de l'autre semaine. "Cette phrase, qu'il n'expliquait pas, il la rpta tous les amis de la maison, tous les clients qui vinrent, effars, terrifis, lui demander conseil. Depuis troisjours, le galop ne cessait pas, rue de Londres, au travers de son cabinet. LesBeauvilliers, les Maugendre, Sdille, Dejoie, accoururent la file. Il les recevait,trs calme d'un air militaire, avec des mots vibrants qui leur remettaient ducourage au coeur ; et, quand ils parlaient de vendre, de raliser perte, il sefchait, leur criait de ne faire une pareille btise, s'engageant sur l'honneur lescours de 2 000 et mme de 3 000 francs.Malgr les fautes commises, tous gardaient en lui une foi aveugle qu'on le leurlaisst, qu'il ft libre de les voler encore, et il dbrouillerait tout, il finirait partous les enrichir, ainsi qu'il l'avait jur. Si aucun accident ne se produisait avantle lundi, si on lui donnait le temps de runir l'assemble gnrale extraordinaire,personne ne doutait qu'il ne tirt l'Universelle saine et sauve des dcombres.Saccard avait song son frre Rougon, et c'tait l ce secours tout-puissantdont il parlait, sans vouloir s'expliquer davantage. S'tant trouv face face avecDaigremont, le tratre, et lui ayant fait d'amers reproches, il n'avait obtenu quecette rponse : " Mais, mon cher, n'est pas moi qui vous ai lch, c'est votre frre! " Evidemment, cet homme tait dans son droit : il n'avait fait l'affaire qu'condition que Rougon en serait, on lui avait promis Rougon formellement, riend'tonnant ce qu'il se ft retir, du moment o le ministre, loin d'en tre, vivaiten guerre avec l'Universelle et son directeur. C'tait au moins une excuse sansrplique. Trs frapp, Saccard venait de sentir sa faute immense, cette brouillece frre qui seul pouvait le dfendre, le rendre ce point sacr, que personnen'oserait achever sa ruine, lorsqu'on saurait le grand homme derrire lui. Et cefut, pour son orgueil, une des heures les plus dures, celle o il se dcida prierle dput Huret d'intervenir en sa faveur. Du reste, il gardait une attitude demenace, refusait toujours de disparatre, exigeait comme une chose due l'aide deRougon, qui avait plus d'intrt que lui viter le scandale. Le lendemain,comme il attendait la visite promise d'Huret, il reut simplement un billet, danslequel, en termes vagues, on lui faisait dire de ne pas s'impatienter et de comptersur une bonne issue, si les circonstances ne s'y opposaient pas, plus tard. Il secontenta de ces quelques lignes, qu'il regarda comme une promesse deneutralit.

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    Mais la vrit tait que Rougon venait de prendre l'nergique parti d'en finir,avec ce membre gangren de sa famille, qui, depuis des annes, le gnait, dansd'ternelles terreurs d'accidents malpropres, et qu'il prfrait enfin trancherviolemment. Si la catastrophe arrivait, il tait rsolu laisser aller les choses.Puisqu'il n'obtiendrait jamais de Saccard son exil, le plus simple n'tait-il pas dele forcer s'expatrier lui-mme, en lui facilitant la fuite, aprs quelque bonnecondamnation ? Un brusque scandale, un coup de balai, ce serait fini. D'ailleurs,la situation du ministre devenait difficile, depuis qu'il avait dclar au Corpslgislatif, dans un mouvement d'loquence mmorable, que jamais la France nelaisserait l'Italie s'emparer de Rome. Trs applaudi par les catholiques, trsattaqu par le tiers tat de plus en plus puissant, il voyait arriver l'heure o cedernier, aid des bonapartistes libraux, allait le faire sauter du pouvoir, moinsqu'il ne leur donnt aussi un gage. Et le gage, si les circonstances le voulaient,allait tre l'abandon de cette Universelle, patronne par Rome, devenue uneforce inquitante. Enfin, ce qui avait achev de le dcider, c'tait unecommunication secrte de son collgue des Finances, qui, sur le point de lancerun emprunt, avait trouv Gundermann et tous les banquiers juifs trs rservs,donnant entendre qu'ils refuseraient leurs capitaux, tant que le march resteraitincertain pour eux, livr aux aventures. Gundermann triomphait. Plutt les juifs,avec leur royaut accepte de l'or, que les catholiques ultramontains matres dumonde, s'ils devenaient les rois de la Bourse !On raconta plus tard que le garde des sceaux Delcambre, acharn dans sarancune contre Saccard, ayant fait pressentir Rougon sur la conduite suivrevis--vis de son frre, au cas o la justice aurait intervenir, en avait simplementreu ce cri du coeur : " Ah ! qu'il m'en dbarrasse donc, je lui devrai un fameuxcierge ! " Ds lors, du moment o Rougon l'abandonnait, Saccard tait perdu.Delcambre, qui le guettait depuis son arrive au pouvoir, le tenait enfin sur lamarge du Code, au bord mme du vaste filet judiciaire, n'ayant plus qu' trouverle prtexte pour lancer ses gendarmes et ses juges.Un matin, Busch, furieux de n'avoir pas agi encore, se rendit au palais de justice.S'il ne se htait pas, jamais maintenant il ne tirerait de Saccard les quatre millefrancs qui restaient dus la Mchain, sur le fameux compte de frais, pour le petitVictor. Son plan tait simplement de soulever un abominable scandale, enl'accusant de squestration d'enfant, ce qui permettrait d'taler les dtailsimmondes du viol de la mre et de l'abandon du gamin. Un pareil procs fait audirecteur de l'Universelle, dans l'motion souleve par la crise que traversaitcette banque, cela remuerait tout Paris ; et Busch esprait encore que Saccard, la premire menace, paierait. Mais le substitut qui se trouva charg de lerecevoir, un propre neveu de Delcambre, couta son histoire d'un aird'impatience et d'ennui : non ! non ! rien faire de srieux avec de pareilscommrages, a ne tombait sous le coup d'aucun article du Code. Dconcert,Busch s'emportait, parlait de sa longue patience, lorsque le magistratl'interrompit brusquement, en lui entendant dire qu'il avait pouss la bonhomie,

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    vis--vis de Saccard, jusqu' placer des fonds en report, l'Universelle.Comment ! il avait des fonds compromis dans la dconfiture certaine de cettemaison, et il n'agissait pas ! Rien n'tait plus simple, il n'avait qu' dposer uneplainte en escroquerie, car la justice, ds maintenant, se trouvait avertie demanoeuvres frauduleuses, qui allaient entraner la banqueroute. C'tait l le coupterrible porter, et non l'autre histoire, le mlodrame d'une fille morted'ivrognerie et d'un enfant grandi dans le ruisseau. Busch coutait, la faceattentive et grave, lanc sur cette nouvelle voie, entran un acte qu'il n'taitpas venu faire, dont il devinait les dcisives consquences : Saccard arrt,l'Universelle frappe mort. La seule peur de perdre son argent l'aurait dcidtout de suite, il ne demandait d'ailleurs que dsastres, pour pcher en eau trouble.Cependant, il hsita, il disait qu'il rflchirait, qu'il reviendrait, et il fallut que lesubstitut lui mt la plume aux doigts, lui ft crire, dans son cabinet mme, surson bureau, la plainte en escroquerie, qu'immdiatement, l'homme congdi, ilporta, tout bouillant de zle, son oncle le garde des sceaux. L'affaire taitbcle.Le lendemain, rue de Londres, au sige de la socit, Saccard eut une longueentrevue avec les commissaires-censeurs et avec l'administrateur judiciaire, pourarrter le bilan qu'il dsirait prsenter l'assemble gnrale. Malgr les sommesprtes par les autres tablissements financiers, on avait d fermer les guichets,suspendre les paiements, devant les demandes croissantes. Cette banque, qui, unmois plus tt, possdait prs de deux cents millions dans ses caisses, n'avait purembourser, sa clientle affole, que les quelques premires centaines de millefrancs. Un jugement du tribunal de commerce avait dclar d'office la faillite, la suite d'un rapport sommaire, remis la veille par un expert, charg d'examinerles livres. Malgr tout, Saccard, inconscient, promettait encore de sauver lasituation, avec un aveuglement d'espoir, un enttement de bravoureextraordinaires. Et prcisment, ce jour-l, il attendait la rponse du parquet desagents de change, pour la fixation d'un cours de compensation, lorsque l'huissierentra lui dire que trois messieurs le demandaient, dans un salon voisin. C'tait lesalut peut-tre, il se prcipita, trs gai, et il trouva un commissaire de police,aid de deux agents, qui procda son arrestation immdiate. Le mandatd'amener venait d'tre lanc, sur la lecture du rapport de l'expert, dnonant desirrgularits d'critures, et particulirement sur la plainte en abus de confiancede Busch, qui prtendait que des fonds, confis par lui pour tre placs en report,avaient reu une destination autre. A la mme heure, on arrtait galementHamelin, son domicile, rue Saint-Lazare. Cette fois, c'tait bien la fin, commesi toutes les haines, toutes les malchances aussi se fussent acharnes.L'assemble gnrale extraordinaire ne pouvait plus se runir, la Banqueuniverselle avait vcu.Mme Caroline n'tait pas chez elle, au moment de l'arrestation de son frre, quine put que lui laisser quelques lignes crites la hte. Lorsqu'elle rentra ce futune stupeur. Jamais elle n'avait cru qu'on songet mme une minute le

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    poursuivre, tellement il lui apparaissait pur de tout trafic louche, innocent parses longues absences. Ds le lendemain de la faillite, le frre et la soeur s'taientdpouills de tout ce qu'ils possdaient, en faveur de l'actif, voulant rester nuis,au sortir de cette aventure, comme ils y taient rentrs nus ; et la somme taitforte, prs de huit millions, dans lesquels se trouvaient engloutis les trois centmille francs qu'ils avaient hrits d'une tante. Tout de suite, elle se lana endmarche, en sollicitations, elle ne vcut plus que pour amliorer le sort,prparer la dfense de son pauvre Georges, reprise de crises de larmes, malgrsa vaillance, chaque fois qu'elle se l'imaginait innocent et sous les verrous,clabouss de cet affreux scandale, la vie dvaste, salie jamais. Lui si doux, sifaible, d'une dvotion d'enfant, d'une ignorance de " grosse bte " comme elledisait, en dehors de ses travaux techniques ! Et, d'abord, elle s'tait emportecontre Saccard, l'unique cause du dsastre, l'ouvrier de leur malheur, dont ellereconstruisait et jugeait nettement l'oeuvre excrable, depuis les jours du dbut,lorsqu'il la plaisantait si gaiement de lire le Code, jusqu' ces jours de la fin, o,dans les svrits de l'insuccs, devaient se payer toutes les irrgularits, qu'elleavait prvues et laiss commettre. Puis, torture par ce remords de complicitqui la hantait, elle s'tait tue, elle vitait de s'occuper ouvertement de lui, avec lavolont d'agir comme sil n'tait pas. Quand elle devait prononcer son nom, ellesemblait parler d'un tranger, d'une partie adverse dont les intrts taientdiffrents des siens. Elle, qui visitait presque quotidiennement son frre laConciergerie, n'avait pas mme demand une autorisation, pour aller voirSaccard. Et elle tait trs brave, elle campait toujours dans leur appartement dela rue Saint-Lazare, recevant tous ceux qui se prsentaient, mme ceux quivenaient l'injure la bouche, transforme ainsi en une femme d'affaires rsolue sauver ce qu'elle pourrait de leur honntet et de leur bonheur.Durant les longues journes qu'elle passait de la sorte, en haut, dans ce cabinetdes pures, o elle avait vcu de si belles heures de travail et d'espoir, unspectacle surtout la navrait. Lorsqu'elle s'approchait d'une fentre et qu'elle jetaitun regard sur l'htel voisin, elle ne pouvait y voir sans un serrement de coeur,derrire les vitres de l'troite pice o les deux pauvres femmes se tenaient, lesprofils ples de la comtesse de Beauvilliers et de sa fille Alice. Ces journes defvrier taient trs douces, elle les apercevait souvent aussi marchant pasralentis, la tte basse, le long des alles du jardin moussu, ravag par l'hiver.L'croulement venait d'tre effroyable dans ces deux existences. Lesmalheureuses qui, quinze jours plus tt, possdaient dix-huit cent mille francsavec leurs six cents actions, n'en auraient tir que dix-huit mille, aujourd'hui quele titre tait tomb de trois mille francs trente francs. Et leur fortune entire setrouvait fondue, emporte du coup les vingt mille francs de la dot, mis sipniblement de ct par la comtesse, les soixante-dix mille francs empruntsd'abord sur la ferme des Aublets, les Aublets eux-mmes vendus ensuite deuxcent quarante mille francs, lorsqu'ils en valaient quatre cent mille. Que devenir,quand les hypothques dont l'htel tait cras, mangeaient dj huit mille francs

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    par an, et qu'elles n'avaient jamais pu rduire le train de la maison moins desept mille, malgr leur ladrerie, les miracles d'conomie sordide qu'ellesaccomplissaient, pour sauver les apparences et garder leur rang ? Mme envendant leurs actions, comment vivre dsormais, comment faire face tous lesbesoins, avec ces dix-huit mille francs, l'pave dernire du naufrage ? Unencessit s'imposait, que la comtesse n'avait pas voulu encore envisagerrsolument quitter l'htel, l'abandonner aux cranciers hypothcaires, puisqu'ildevenait impossible de payer les intrts, ne pas attendre que ceux-ci le fissentmettre en vente, se retirer tout de suite au fond de quelque petit logement pour yvivre une vie troite et efface, jusqu'au dernier morceau de pain. Mais, si lacomtesse rsistait, c'tait qu'il y avait l un arrachement de toute sa personne, lamort mme de ce qu'elle avait cru tre, l'effondrement de l'difice de sa race que,depuis des annes, elle soutenait de ses mains tremblantes, avec une obstinationhroque. Les Beauvilliers en location, n'ayant plus le toit des anctres, vivantchez les autres, dans la misre avoue des vaincus : est-ce que, vraiment, ce neserait pas mourir de honte ? Et elle luttait toujours.Un matin, Mme Caroline vit ces dames, sous le petit hangar du jardin, quilavaient leur linge. La vieille cuisinire, presque impotente, ne leur tait plusd'un grand secours ; pendant les derniers froids, elles avaient d la soigner ; et ilen tait de mme du mari, la fois concierge, cocher et valet de chambre, quiavait grand-peine balayer la maison et tenir debout l'antique cheval,trbuchant et ravag comme lui. Aussi ces dames s'taient-elles misesrsolument au mnage, la fille lchant parfois ses aquarelles pour faire lesmaigres soupes dont vivaient chichement les quatre personnes, la mrepoussetant les meubles, raccommodant les vtements et les chaussures, aveccette ide d'conomie infime qu'on usait moins les plumeaux, les aiguilles et lefil, depuis que c'tait elle qui s'en servait. Seulement, ds que survenait unevisite, il fallait les voir toutes deux fuir, jeter le tablier, se dbarbouillerviolemment, reparatre en matresses de maison, aux mains blanches etparesseuses. Sur la rue, le train n'avait pas chang, l'honneur tait sauf le coupsortait toujours correctement attel, menant la comtesse et sa fille leurscourses, les dners de quinzaine runissaient toujours les convives de chaquehiver, sans qu'il y et un plat de moins sur la table, ni une bougie dans lescandlabres. Et il fallait, comme Mme Caroline, dominer le jardin, pour savoirde quels terribles lendemains de jene tait pay tout ce dcor, cette faademensongre d'une fortune disparue. Lorsqu'elle les voyait, au fond de ce puitshumide, trangl entre les maisons voisines, promenant leur mortellemlancolie, sous les squelettes verdtres des arbres centenaires, elle tait prised'une piti immense, elle s'cartait de la fentre, le coeur dchir de dans cettemisre, comme si elle s'tait sentie la complice de Saccard.Puis, un autre matin, Mme Caroline eut une tristesse plus directe, plusdouloureuse encore. On lui annona la visite de Dejoie, et elle tint bravement le recevoir.

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    " Et bien, mon pauvre Dejoie... "Mais elle s'arrta, effraye, en remarquant la pleur de l'ancien garon debureau. Les yeux semblaient morts, dans sa face dcompose ; et lui, trs grand,avait rapetiss comme pli en deux." Voyons, il ne faut pas vous laisser abattre, l'ide que tout cet argent estperdu. "Alors, il parla d'une voix lente." Oh ! madame, ce n'est pas a... Sans doute, dans le premier moment, j'ai reuun rude coup, parce que je m'tais habitu croire que nous tions riches. avous monte la tte, on est comme si l'on avait bu, quand on gagne... Mon Dieu! j'tais dj rsign me remettre au travail, j'aurais tant travaill, que je seraisparvenu refaire la somme... Seulement, vous ne savez pas... "De grosses larmes roulrent sur ses joues." Vous ne savez pas... Elle est partie.- Partie, qui donc ? demanda Mme Caroline, surprise.- Nathalie, ma fille. Son mariage tait manqu, elle a t furieuse, quand le prede Thodore est venu nous dire que son fils avait trop attendu et qu'il allaitpouser la demoiselle d'une mercire, qui apportait prs de huit mille francs. a,je comprends qu'elle se soit mise en colre l'ide de ne plus avoir le sou et derester fille. Mais moi qui l'aimais tant ! L'hiver dernier encore, je me relevais lanuit, pour border ses couvertures. Et je me passais de tabac afin qu'elle et deplus jolis chapeaux, et j'tais sa vraie mre, je l'avais leve, je ne vivais que duplaisir de la voir, dans notre petit logement. "Ses larmes l'tranglrent, il sanglota." Aussi, c'est la faute de mon ambition... Si j'avais vendu, ds que mes huitactions me donnaient les six mille francs de la dot, elle serait marie cetteheure. Seulement, n'est-ce pas ? a montait toujours, et j'ai song moi, j'aivoulu d'abord six cents, puis huit cents, puis mille francs de rente ; d'autant plusque la petite aurait hrit de cet argent-l, plus tard... Dire qu'un moment, aucours de trois mille, j'ai eu dans la main vingt-quatre mille francs, de quoi luiconstituer sa dot de six mille francs et de me retirer moi-mme avec neuf centsfrancs de rente. Non ! j'en voulais mille, est-ce assez bte ! Et, maintenant, a nereprsente seulement pas deux cents francs... Ah ! c'est ma faute, j'aurais mieuxfait de me flanquer l'eau ! "Mme Caroline, trs mue de sa douleur, le laissait se soulager. Elle auraitpourtant voulu savoir." Partie, mon pauvre Dejoie, comment partie ? "Alors, il eut un embarras, tandis qu'une faible rougeur montait sa face blme." Oui, partie, disparue, depuis trois jours. Elle avait fait la connaissance d'unmonsieur, en face de chez nous, oh ! un monsieur trs bien, un homme dequarante ans... Enfin, elle s'est sauve. "Et, tandis qu'il donnait des dtails, cherchant les mots, la langue embarrasse,Mme Caroline revoyait Nathalie, mince et blonde, avec sa grce frle de jolie

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    fille du pav parisien. Elle revoyait surtout les larges yeux, au regard sitranquille et si froid, d'une extraordinaire limpidit d'gosme. L'enfant s'taitlaiss adorer par son pre, en idole heureuse, sage aussi longtemps qu'elle avaiteu intrt l'tre, incapable d'une chute sotte, tant qu'elle esprait une dot, unmariage, un comptoir dans une petite boutique o elle aurait trn. Maiscontinuer une vie de sans-le-sou, vivre en torchon avec son bonhomme de pre,oblig de se remettre au travail, ah ! non, elle en avait assez de cette existencepas drle, dsormais sans espoir ! Et elle avait fil, elle avait mis froidement sesbottines et son chapeau, pour aller ailleurs." Mon Dieu ! continuait bgayer Dejoie, elle ne s'amusait gure chez nous,c'est bien vrai ; et, quand on est gentille, c'est agaant de perdre sa jeunesse s'ennuyer... Mais, tout de mme, elle a t bien dure. Songez donc ! sans me direseulement adieu, pas un mot de lettre, pas la plus petite promesse de venir merevoir de temps autre... Elle a ferm la porte, et a t fini. Vous voyez, mesmains tremblent, j'en suis rest comme une bte. C'est plus fort que moi, je lacherche toujours, chez nous. Aprs tant d'annes, mon Dieu ! est-ce possible queje ne l'aie plus, que je ne l'aurai plus jamais, ma pauvre petite enfant ! "Il avait cess de pleurer, et sa douleur ahurie tait si navrante, que Mme Carolinelui saisit les deux mains, ne trouvant d'autre consolation que de lui rpter :" Mon pauvre Dejoie, mon pauvre Dejoie... "Puis, pour le distraire, elle revint la dconfiture de l'Universelle. Elle s'excusaitde lui avoir laiss prendre des actions, elle jugeait svrement Saccard, sans lenommer. Mais, tout de suite, l'ancien garon de bureau se ranima. Mordu par lejeu, il se passionnait encore." M. Saccard, eh ! il a eu bien raison de m'empcher de vendre. L'affaire taitsuperbe, nous les aurions mangs tous, sans les tratres qui nous ont lchs... Ah! madame, si M. Saccard tait l, a marcherait autrement. 'a t notre mort,qu'on le mette en prison. Et il n'y a encore que lui qui pourrait nous sauver... Jel'ai dit au juge : " Monsieur, rendez-le-nous, et je lui confie de nouveau mafortune, et je lui confie ma vie, parce que cet homme-l, c'est le bon Dieu,voyez-vous ! Il fait tout ce qu'il veut. "Stupfaite, Mme Caroline le regardait. Comment ! pas une parole de colre, pasun reproche ? C'tait la foi ardente d'un croyant. Quelle puissante action Saccardavait-il donc eue sur le troupeau, pour le discipliner sous un tel joug de crdulit?" Enfin, madame, j'tais venu seulement vous dire a, et il faut m'excuser, si jevous ai parl de mon chagrin, moi, parce que je n'ai plus la tte trs solide...Quand vous verrez M. Saccard, rptez-lui bien que nous sommes toujours aveclui. "Il s'en alla de son pas vacillant, et, reste seule, elle eut un instant horreur del'existence. Ce malheureux lui avait fendu le coeur. Elle avait contre l'autre,contre celui qu'elle ne nommait pas, un redoublement de colre, dont elle

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    renfonait l'clat en elle. D'ailleurs, des visites lui arrivaient, elle tait dborde,ce matin-l.Dans le flot, les Jordan surtout l'murent encore. Ils venaient, Paul et Marcelle,en bon mnage qui risquait toujours deux les dmarches graves, lui demandersi leurs parents, les Maugendre, n'avaient rellement plus rien tirer de leursactions de l'Universelle. De ce ct, c'tait aussi un dsastre irrparable. Avantles grandes batailles des deux dernires liquidations, l'ancien fabricant de bchespossdait dj soixante-quinze titres, qui lui avaient cot environ quatre-vingtmille francs : affaire superbe, puisque, un moment, au cours de trois millefrancs, ces titres en reprsentaient deux cent vingt-cinq mille. Mais le terribletait que, dans la passion de la lutte, il avait jou dcouvert, croyant au gniede Saccard, achetant toujours ; de sorte que d'effroyables diffrences a payer,plus de deux cent mille francs, venaient d'emporter le reste de sa fortune, cesquinze mille francs de rente gagns si rudement par trente annes de travail, iln'avait plus rien, c'tait peine s'il en sortirait compltement acquitt, lorsqu'ilaurait vendu son petit htel de la rue Legendre, dont il se montrait si fier. Et,dans ce dsastre, Mme Maugendre tait certainement plus coupable que lui." Ah ! madame, expliqua Marcelle avec son aimable figure, qui, mme au milieudes catastrophes, restait frache et riante, vous ne vous imaginez pas ce qu'taitdevenue maman ! Elle, si prudente, si conome, la terreur de ses bonnes,toujours sur leurs talons, plucher leurs comptes, elle ne parlait plus que parcentaines de mille francs, elle poussait papa, oh ! lui, beaucoup moins brave, aufond, tout prt couter l'oncle Chave, si elle ne l'avait pas rendu fou, avec sonrve de dcroche le gros lot, le million... D'abord, a les avait pris en lisant lesjournaux financiers ; et papa s'tait passionn le premier, si bien qu'il se cachait,dans les commencements ; puis, lorsque maman s'y est mise, aprs avoirlongtemps profess contre le jeu une haine de bonne mnagre, tout a flamb, an'a pas t long. Est-il possible que la rage du gain change ce point de bravesgens ! "Jordan intervint, gay lui aussi par la figure de l'oncle Chave, qu'un mot de safemme venait d'voquer." Et si vous aviez vu le calme de l'oncle, au milieu de ces catastrophes ! il l'avaitbien prdit, il triomphait, serr dans son col de crin... Pas un jour il n'a manqula Bourse, pas un jour il n'a cess de jouer son jeu infime, sur le comptant,satisfait d'emporter sa pice de quinze vingt francs, chaque soir, ainsi qu'unbon employ qui a bravement rempli sa journe. Autour de lui, les millionscroulaient de toutes parts, des fortunes gantes se faisaient et se dfaisaient endeux heures, l'or pleuvait pleins seaux parmi les coups de foudre, et ilcontinuait, sans fivre, gagner sa petite vie, son petit gain pour ses petitsvices... Il est le malin des malins, les jolies filles de la rue Nollet ont eu leursgteaux et leurs bonbons. "Cette allusion, faite de belle humeur, aux farces du capitaine, acheva d'amuserles deux femmes. Mais, tout de suite, la tristesse de la situation les reprit.

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    " Hlas ! non, dclara Mme Caroline, je ne crois pas que vos parents aient rien tirer de leurs actions. Tout me parat bien fini. Elles sont trente francs, ellesvont tomber vingt francs, cent sous... Mon Dieu ! Les pauvres gens, leurge, avec leurs habitudes d'aisance, que vont-ils devenir ?- Dame ! rpondit simplement Jordan, il va falloir s'occuper d'eux... Nous nesommes pas bien riches encore, mais enfin a commence marcher, et nous neles lasserons pas dans la rue. "Il venait d'avoir une chance. Aprs tant d'annes de travail ingrat, son premierroman, publi d'abord dans un journal, lanc ensuite par un diteur, avait prisbrusquement l'allure d'un gros succs ; et il se trouvait riche de quelques milliersde francs, toutes les portes ouvertes devant lui dsormais, brlant de se remettreau travail, certain de la fortune et de la gloire." Si nous ne pouvons les prendre, nous leur louerons un petit logement. Ons'arrangera toujours, parbleu ! "Marcelle, qui le regardait avec une tendresse perdue, fut agite d'un lgertremblement :" Oh ! Paul, Paul, que tu es bon ! "Et elle se mit sangloter." Mon enfant, calmez-vous, je vous en prie, rpta plusieurs reprises MmeCaroline, qui s'empressait, tonne. Il ne faut pas vous faire de la peine. "- Non, laissez-moi, ce n'est pas de la peine... Mais, en vrit, c'est tellement bte,tout a ! Je vous demande un peu, lorsque j'ai pous Paul, si maman et papan'auraient pas d me donner la dot dont ils avaient toujours parl ! Sous prtexteque Paul ne possdait plus un sou et que je faisais une sottise en tenant quandmme ma promesse, ils n'ont pas lch un centime... Ah ! les voil bien avancs,aujourd'hui ! ils la retrouveraient, ma dot, ce serait toujours a que la Boursen'aurait pas mang ! "Mme Caroline et Jordan ne purent s'empcher de rire. Mais cela ne consolait pasMarcelle, elle pleurait plus fort." Et puis, ce n'est pas encore a... Moi, quand Paul a t pauvre, j'ai fait un rve.Oui ! comme dans les contes de fes, j'ai rv que j'tais une princesse et qu'unjour j'apporterais mon prince ruin beaucoup, beaucoup d'argent, pour l'aider tre un grand pote... Et voil qu'il n'a pas besoin de moi, voil que je ne suisplus rien qu'un embarras, avec ma famille ! C'est lui qui aura toute la peine, c'estlui qui fera tous les cadeaux... Ah ! ce que mon coeur touffe ! "Vivement, il l'avait prise dans ses bras." Qu'est-ce que tu nous racontes, grosse bte. Est-ce que la femme a besoind'apporter quelque chose ! Mais c'est toi que tu apportes, ta jeunesse, tatendresse, ta belle humeur, et il n'y a pas une princesse au monde qui puissedonner davantage ! "Tout de suite, elle s'apaisa, heureuse d'tre aime ainsi, trouvant en effet qu'elletait bien sotte de pleurer. Lui, continuait :

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    " Si ton pre et ta mre veulent, nous les installerons Clichy, o j'ai vu des rez-de-chausse avec des jardins pour pas cher... Chez nous, dans notre trou emplide nos quatre meubles, c'est trs gentil, mais c'est trop troit ; d'autant plus qu'ilva nous falloir de la place... "Et, souriant de nouveau, se tournant vers Mme Caroline, qui assistait, trstouche, cette scne de mnage :" Eh ! oui, nous allons tre trois, on peut bien l'avouer, maintenant que je suis unmonsieur qui gagne sa vie !... N'est-ce pas ? madame, encore un cadeau qu'elleva me faire, elle qui pleure de ne m'avoir rien apport ! "Mme Caroline, dans l'incurable dsespoir de sa strilit, regarda Marcelle un peurougissante et dont elle n'avait pas remarqu la taille dj paissie. A son tour,elle eut des larmes pleins les yeux." Ah ! mes chers enfants, aimez-vous bien, vous tes les seuls raisonnables et lesseuls heureux ! "Puis, avant de prendre cong, Jordan donna des dtails sur le journalL'Esprance . Gaiement, avec son horreur instinctive des affaires, il en parlaitcomme de la plus extraordinaire caverne, toute retentissante des marteaux de laspculation. Le personnel entier, depuis le directeur jusqu'au garon de bureau,spculait, et lui seul, disait-il en riant, n'y avait pas jou, trs mal vu, accablsous le mpris de tous. D'ailleurs, l'croulement de l'Universelle, surtoutl'arrestation de Saccard, venaient de tuer net le journal. Il y avait eu unedbandade des rdacteurs, tandis que Jantrou s'enttait, aux abois, secramponnant cette pave, pour vivre encore des dbris du naufrage. C'taitfini, ces trois annes de prosprit l'avaient dvast, dans un monstrueux abus detout ce qui s'achte, pareil ces meurt-de-faim qui crvent d'indigestion, le jouro ils s'attablent. Et la chose curieuse, logique du reste, c'tait la dchancefinale de la baronne Sandorff, tombe cet homme, au milieu du dsarroi de lacatastrophe, enrage et voulant rattraper son argent.Au nom de la baronne, Mme Caroline avait lgrement pli, pendant que Jordan,qui ignorait la rivalit des deux femmes, compltait son rcit." Je ne sais pourquoi elle s'est donne. Peut-tre a-t-elle cru qu'il la renseignerait,grce ses relations d'agent de publicit. Peut-tre n'a-t-elle roul jusqu' lui quepar les lois mmes de la chute, toujours de plus en plus bas. Il y a, dans lapassion du jeu, un ferment dsorganisateur que j'ai observ souvent, qui ronge etpourrit tout, qui fait de la crature de race la mieux leve et la plus fire uneloque humaine, le dchet balay au ruisseau... En tout cas, si cette fripouille deJantrou avait gard sur le coeur les coups de pied au derrire que lui allongeait,dit-on, le pre de la baronne, quand il allait jadis qumander ses ordres, il estbien veng aujourd'hui ; car, moi qui vous parle, comme j'tais retourn aujournal pour tacher d'tre pay, je suis tomb sur une explication en poussanttrop vivement une porte, j'ai vu, de mes yeux vu, Jantrou giflant la Sandorff, lavole... Oh ! cet homme ivre, perdu d'alcool et de vices, tapant avec une brutalitde cocher sur cette dame du monde ! "

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    D'un geste de souffrance, Mme Caroline le fit taire. Il lui semblait que cet excsd'abaissement l'claboussait elle-mme.Trs caressante, Marcelle lui avait pris la main, sur le point de partir." Ne croyez pas au moins, chre madame, que nous soyons venus pour vousennuyer. Paul, au contraire, dfend beaucoup M. Saccard.- Mais certainement ! s'cria le jeune homme. Il a toujours t gentil avec moi.Je n'oublierai jamais la faon dont il nous a dbarrasss du terrible Busch. Etpuis, c'est tout de mme un monsieur trs fort... Quand vous le verrez, madame,dites-lui bien que le petit mnage lui garde une vive reconnaissance. "Lorsque les Jordan furent partis Mme Caroline eut un geste de muette colre. Dela reconnaissance, pourquoi ? pour la ruine des Maugendre ! Ces Jordan taientcomme Dejoie, s'en allaient avec les mmes paroles d'excuse et de bonssouhaits. Et pourtant ils savaient, ceux-l ! ce n'tait pas un ignorant, cet crivainqui avait travers le monde de la finance, plein d'un si beau mpris de l'argent.En elle, la rvolte continuait, grandissait. Non ! il n'y avait point de pardonpossible, la boue tait trop profonde. Cela ne la vengeait pas, la gifle de Jantrou la baronne. C'tait Saccard qui avait tout pourri.Ce jour-l, Mme Caroline devait aller chez Mazaud, au sujet de certaines picesqu'elle voulait joindre au dossier de son frre. Elle dsirait galement savoirquelle serait son attitude, dans le cas o la dfense le citerait comme tmoin. Lerendez-vous pris n'tait que pour quatre heures, aprs la Bourse ; et, seule enfin,elle passa plus d'une heure et demie classer les renseignements qu'elle avaitobtenus dj. Elle commenait voir clair, dans le monceau des ruines. Demme, au lendemain d'un incendie, quand la fume s'est dissipe et que lebrasier s'est teint, on dblaie les matriaux, avec le vivace espoir de trouver l'ordes bijoux fondus.D'abord, elle s'tait demand o avait pu passer l'argent. Dans cetengloutissement de deux cents millions, il fallait bien, si des poches s'taientvides, que d'autres se fussent emplies. Cependant, il paraissait certain que lerteau des baissiers n'avait pas ramass toute la somme, un effroyable coulageen avait emport un bon tiers. A la Bourse, les jours de catastrophe, on dirait quele sol boit l'argent, il s'en gare, il en reste, un peu tous les doigts. Gundermanndevait, lui seul, avoir empoch une cinquantaine de millions. Puis, venaitDaigremont, avec douze ou quinze. On citait encore le marquis de Bohain, dontle coup classique avait russi une fois de plus : la hausse chez Mazaud, ilrefusait de payer, tandis qu'il avait touch prs de deux millions chez Jacoby, oil tait la baisse ; seulement, cette fois, tout en sachant que le marquis avait misses meubles au nom de sa femme, en simple filou, Mazaud, affol par ses pertes,parlait de lui envoyer du papier timbr. Presque tous les administrateurs del'Universelle s'taient, d'ailleurs, taill royalement leur part, les uns, commeHuret et Kolb, en ralisant au plus haut cours, avant l'effondrement, les autres,comme le marquis et Daigremont, en passant aux baissiers, par une tactique detratres ; sans compter que, dans une de ses dernires runions, lorsque la socit

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    tait dj aux abois le conseil d'administration avait fait crditer chacun de sesmembres de cent et quelques mille francs. Enfin, la corbeille, Delarocque etJacoby surtout passaient pour avoir gagn personnellement de grosses sommes,dj englouties du reste dans les deux gouffres toujours bants, impossibles combler, que creusaient chez le premier l'apptit de la femme et chez l'autre lapassion du jeu. De mme, le bruit courait que Nathansohn devenait un des roisde la coulisse, grce un gain de trois millions, qu'il avait ralis en jouant pourson compte la baisse, tandis qu'il jouait la hausse pour Saccard ; et la chanceextraordinaire tait qu'il aurait saut certainement, engag pour des achatsconsidrables au nom de l'Universelle qui ne payait plus, si l'on n'avait pas tforc de passer l'ponge, de faire cadeau de ce qu'elle devait, plus de centmillions, la coulisse tout entire, reconnue insolvable. Un homme dcidmentheureux et adroit, ce petit Nathansohn ! et quelle jolie aventure, dont on souriait,garder ce qu'on a gagn, ne pas payer ce qu'on a perdu !Mais les chiffres restaient vagues, Mme Caroline ne pouvait arriver uneapprciation exacte des gains, car les oprations de Bourse se font en pleinmystre, et le secret professionnel est strictement gard par les agents de change.Mme on n'aurait rien su en dpouillant les carnets, o les noms ne sont pasinscrits. Ainsi elle tenta en vain de connatre la somme qu'avait d emporterSabatani, disparu la suite de la dernire liquidation. Encore une ruine, de cect, qui atteignait durement, Mazaud. C'tait la commune histoire : le clientlouche accueilli d'abord avec dfiance, dposant une petite couverture de deuxou trois mille francs, jouant sagement pendant les premiers mois, jusqu'au jouro, la mdiocrit de la garantie oublie, devenu l'ami de l'agent de change, ilprenait la fuite, au lendemain de quelque tour de brigand. Mazaud parlaitd'excuter Sabatani, ainsi qu'il avait jadis excut Schlosser, un filou de la mmebande, de l'ternelle bande qui exploite !e march, comme les voleurs d'autrefoisexploitaient une fort. Et le Levantin, cet Italien mtin d'Oriental, aux yeux develours,, qu'une lgende douait d'un phnomne dont chuchotaient les femmescurieuses, tait aller cumer la Bourse de quelque capitale trangre, Berlin,disait-on, en attendant qu'on l'oublit Paris, et qu'il y revnt, de nouveau salu,prt recommencer son coup, au milieu de la tolrance gnrale.Puis, Mme Caroline avait dress une liste des dsastres. La catastrophe del'Universelle venait d'tre une de ces terribles secousses qui branlent toute uneville. Rien n'tait rest d'aplomb et solide, les crevasses gagnaient les maisonsvoisines, il y avait chaque jour de nouveaux croulements. Les unes sur lesautres, les banques s'effondraient, avec le fracas brusque des pans de mursdemeurs debout aprs un incendie. Dans une muette consternation, on coutaitces bruits de chute, on se demandait o s'arrteraient les ruines. Elle, ce qui lafrappait au coeur, c'tait moins les banquiers, les socits, les hommes et leschoses de la finance dtruits, emports dans la tourmente, que tous les pauvresgens, actionnaires, spculateurs mme, qu'elle avait connus et aims, et quitaient parmi les victimes. Aprs la dfaite, elle comptait ses morts. Et il n'y

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    avait pas seulement son pauvre Dejoie, les Maugendre imbciles et lamentables,les tristes dames de Beauvilliers, si touchantes. Un autre drame l'avaitbouleverse, la faillite du fabricant de soie Sdille, dclare la veille. Celui-l,l'ayant vu l'oeuvre comme administrateur, le seul du conseil, disait-elle, quielle aurait confi dix sous, elle le dclarait le plus honnte homme du monde.L'effrayante chose, que cette passion du jeu ! Un homme qui avait mis trente ans fonder par son travail et sa probit une des plus solides maisons de Paris, etqui, en moins de trois annes, venait de l'entamer, de la ronger, au point que,d'un coup, elle tait tombe en poudre !Quels regrets amers des jours laborieux d'autrefois, lorsqu'il croyait encore lafortune gagne d'un lent effort, avant qu'un premier gain de hasard la lui et faitprendre mpris, dvor par le rve de conqurir la Bourse, en une heure, lemillion qui demande toute la vie d'un commerant honnte ! Et la Bourse avaittout emport, le malheureux restait foudroy, dchu, incapable et indigne dereprendre les affaires, avec un fils dont la misre allait peut-tre faire un escroc,ce Gustave, cette me de joie et de fte, vivant sur un pied de quarante cinquante mille francs de dette, dj compromis dans une vilaine histoire debillets signs Germaine Coeur. Puis, c'tait encore un autre pauvre diable quinavrait Mme Caroline, le remisier Massias, et Dieu savait si elle se montraittendre d'ordinaire l'gard de ces entremetteurs du mensonge et du vol !Seulement, elle l'avait connu aussi, celui-l, avec ses gros yeux rieurs, son air debon chien battu, quand il courait Paris, pour arracher quelques maigres ordres.Si, un instant, il s'tait cru, son tour enfin, un des matres du march, ayantviol la chance, sur les talons de Saccard, quelle chute affreuse l'avait veill deson rve, par terre, les reins casss ! il devait soixante-dix mille francs, et il avaitpay, lorsqu'il pouvait allguer l'exception de jeu, comme tant d'autres ; il avaitfait, en empruntant des amis, en engageant sa vie entire, cette btise sublimeet inutile de payer, car personne ne lui en savait gr, on haussait mme un peules paules derrire lui. Sa rancune ne s'exhalait que contre la Bourse, retombdans son dgot du sale mtier qu'il y faisait, criant qu'il fallait tre juif pour yrussir, se rsignant pourtant y rester, puisqu'il y tait, avec l'espoir entt d'ygagner le gros lot quand mme, tant qu'il aurait l'oeil vif et de bonnes jambes.Mais les morts inconnus, les victimes sans nom, sans histoire, emplissaientsurtout d'une piti infinie le coeur de Mme Caroline. Ceux-l taient lgion,jonchaient les buissons carts, les fosss pleins d'herbe, et il y avait ainsi descadavres perdus, des blesss rlant d'angoisse, derrire chaque tronc d'arbre. Qued'effroyables drames muets, la cohue des petits rentiers pauvres, des petitsactionnaires ayant mis toutes leurs conomies dans une mme valeur, lesconcierges retirs, les ples demoiselles vivant avec un chat, les retraits deprovince l'existence rgle de maniaques, les prtres de campagne dnuds parl'aumne, tous ces tres infimes dont le budget est de quelques sous, tant pour lelait, tant pour le pain, un budget si exact et si rduit, que deux sous de moinsamnent des cataclysmes ! Et, brusquement, plus rien, la vie coupe, emporte,

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    de vieilles mains tremblantes, perdues, ttonnantes dans les tnbres,incapables de travail, toutes ces existences humbles et tranquilles jetes d'uncoup l'pouvante du besoin ! Cent lettres dsespres taient arrives deVendme, o le sieur Fayeux, receveur de rentes, avait aggrav le dsastre enlevant le pied. Dpositaire de l'argent et des titres des clients pour qui il oprait la Bourse, il s'tait mis jouer lui-mme un jeu terrible ; et, ayant perdu, nevoulant pas payer, il avait fil avec les quelques centaines de mille francs qui setrouvaient entre ses mains. Autour de Vendme, dans les fermes les plusrecules, il laissait la misre et les larmes. Partout, l'branlement avait ainsigagn les chaumires. Comme aprs les grandes pidmies, les pitoyablesvictimes n'taient-elles pas cette population moyenne, la petite pargne, que lesfils seuls allaient pouvoir reconstruire aprs des annes de dur labeur ?Enfin, Mme Caroline sortit pour se rendre chez Mazaud ; et, tandis qu'elledescendait pied vers la rue de la Banque, elle pensait aux coups rpts quiatteignaient l'agent de change, depuis une quinzaine de jours. C'tait Fayeux quilui volait trois cent mille francs, Sabatani qui lui laissait un compte impay deprs du double, le marquis de Bohain et la baronne Sandorff qui refusaientd'acquitter eux deux plus d'un million de diffrences, Sdille dont la faillite luiemportait environ la mme somme, sans compter les huit millions que lui devaitl'Universelle, ces huit millions pour lesquels il avait report Saccard, la perteeffroyable, le gouffre o, d'heure en heure, la Bourse anxieuse s'attendait levoir sombrer. A deux reprises dj, le bruit avait couru de la catastrophe. Et,dans cet acharnement du sort, un dernier malheur venait de se produire, qui allaittre la goutte d'eau faisant dborder le vase : on avait arrt l'avant-veillel'employ Flory, convaincu d'avoir dtourn cent quatre-vingt mille francs. Peu peu, les exigences de Mlle Chuchu, l'ancienne petite figurante, la maigresauterelle du trottoir parisien, s'taient accrues : d'abord de joyeuses parties paschres, puis l'appartement de la rue Condorcet, puis des bijoux, des dentelles ; etce qui avait perdu le malheureux et tendre garon, c'tait son premier gain de dixmille francs, aprs Sadowa, et argent de plaisir si vite gagn, si vite dpens, quien avait ncessit d'autre, d'autre encore, toute une fivre de passion pour lafemme si chrement achete. Mais l'histoire devenait extraordinaire, dans ce faitque Flory avait vol son patron, simplement pour payer sa dette de jeu, chez unautre agent singulire honntet, effarement devant la peur de l'excutionimmdiate, espoir sans doute de cacher le vol, de combler le trou par quelqueopration miraculeuse. En prison, il avait beaucoup pleur, dans un affreuxrveil de honte et de dsespoir ; et l'on racontait que sa mre, arrive le matinmme de Saintes pour le voir, avait d s'aliter chez les amis o elle taitdescendue.Quelle trange chose que la chance ! songeait Mme Caroline en traversant laplace de la Bourse. L'extraordinaire succs de l'Universelle, cette monte rapidedans le triomphe, dans la conqute et la domination, en moins de quatre annes,puis cet croulement brusque, ce colossal difice qu'un mois avait suffi pour

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    rduire en poudre, la stupfiaient toujours. Et n'tait-ce pas l aussi l'histoire deMazaud. Certes, jamais homme n'avait vu la destine lui sourire ce point.Agent de change trente-deux ans, trs riche dj par la mort de son oncle,heureux mari d'une femme charmante qui l'adorait, qui lui avait donn deuxbeaux enfants, il tait en outre joli homme, il prenait chaque jour la corbeilleune place plus considrable, par ses relations, son activit, son flair vraimentsurprenant, sa voix aigu mme, cette voix de fifre qui devenait aussi clbreque le tonnerre de Jacoby. Et, soudainement, voil que la situation craquait, il setrouvait au bord de l'abme, o il suffisait d'un souffle maintenant pour le jeter.Lui, n'avait pas jou, pourtant, protg encore par sa flamme au travail, sajeunesse inquite. Il tait frapp en pleine lutte loyale, par inexprience etpassion, pour avoir trop cru aux autres. D'ailleurs, les sympathies restaient vives,on prtendait qu'il pourrait s'en tirer, avec beaucoup d'aplomb.Lorsque Mme Caroline fut monte la charge, elle sentit bien l'odeur de ruine,le frisson d'angoisse secrte, dans les bureaux devenus mornes. En traversant lacaisse, elle aperut une vingtaine de personnes, toute une foule qui attendait,pendant que le caissier d'argent et le caissier des titres faisaient encore honneuraux engagements de la maison, mais d'une main ralentie, en hommes qui videntles derniers tiroirs. Par une porte entrouverte, le bureau de la liquidation luiapparut endormi, avec ses sept employs lisant leur journal, n'ayant plus appliquer que de rares affaires, depuis que la Bourse chmait. Seul, le bureau ducomptant gardait quelque vie. Et ce fut Berthier, le fond de pouvoir, qui lareut, trs agit lui-mme, le visage ple, dans le malheur de la maison." Je ne sais pas, madame, si M. Mazaud pourra vous recevoir... Il est un peusouffrant, il a eu froid en s'obstinant travailler sans feu toute la nuit dernire, etil vient de descendre chez lui, au premier tage, pour prendre quelque repos. "Alors, Mme Caroline insista." Je vous en prie, monsieur, faites que je lui dise quelques mots... Il y va peut-tre du salut de mon frre. M. Mazaud sait bien que jamais mon frre ne s'estoccup des oprations de Bourse, et son tmoignage serait d'une grandeimportance... D'autre part, j'ai des chiffres lui demander, lui seul peut merenseigner sur certains documents. "Berthier, plein d'hsitation, finit par la prier d'entrer dans le cabinet de l'agent dechange." Attendez l un instant, madame, je vais voir. "Et, dans cette pice, en effet, Mme Caroline eut une grande sensation de froid.Le feu devait tre mort depuis la veille, personne n'avait song le rallumer.Mais ce qui la frappait plus encore, c'tait l'ordre parfait, comme si toute la nuitet toute la matine entire venaient d'tre employes vider les meubles, dtruire les papiers inutiles, classer ceux qu'il fallait conserver. Rien netranait, pas un dossier, pas mme une lettre. Sur le bureau, il n'y avait,mthodiquement rangs, que l'encrier, le plumier, un grand buvard, au milieuduquel tait seulement rest un paquet de fiches de la maison, des fiches vertes,

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    couleur de l'esprance. Dans cette nudit, une tristesse infinie tombait avec lelourd silence.Au bout de quelques minutes, Berthier reparut." Ma foi ! madame, j'ai sonn deux fois, et je n'ose insister... En descendant,voyez si vous devez sonner vous-mme. Mais je vous conseille de revenir. "Mme Caroline dut se rsigner. Cependant, sur le palier du premier tage, ellehsita encore, elle avana mme la main vers le bouton de la sonnette. Et ellefinissait par s'en aller, lorsque des cris, des sanglots, toute une rumeur sourde, aufond de l'appartement, l'arrta. Brusquement, la porte fut ouverte, et undomestique s'en lana, effar, disparut dans l'escalier, en bgayant :" Mon Dieu ! mon Dieu ! monsieur... "Elle tait demeure immobile, devant cette porte bante, dont sortait, distinctemaintenant, une plainte d'affreuse douleur. Et elle devenait toute froide,devinant, envahie par la vision nette de ce qui se passait l. D'abord elle voulutfuir, puis elle ne le put, perdue de piti, attire, ayant le besoin de voir etd'apporter ses larmes, elle aussi. Elle entra, trouva toutes les portes grandesouvertes, arriva jusqu'au salon.Deux servantes, la cuisinire et la femme de chambre sans doute, y allongeaientle cou, avec des faces de terreur, balbutiantes." Oh ! monsieur, oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! "Le jour mourant de la grise journe d'hiver entrait faiblement, par l'cartementdes pais rideaux de soie. Mais il faisait trs chaud, de grosses bchesachevaient de se consumer en braise dans la chemine, clairant les murs d'ungrand reflet rouge. Sur une table, une gerbe de roses, un royal bouquet pour lasaison, que, la veille encore, l'agent de change avait apport sa femme,s'panouissait dans cette tideur de serre, embaumait toute la pice. C'taitcomme le parfum mme du luxe raffin de l'ameublement, la bonne odeur dechance, de richesse, de flicit d'amour, qui, pendant quatre annes, avaientfleuri l. Et, sous le reflet rouge du feu, Mazaud tait renvers au bord ducanap, la tte fracasse d'une balle, la main crispe sur la crosse du revolver ;tandis que, debout devant lui, sa jeune femme, accourue, poussait cette plainte,ce cri continu et sauvage qui s'entendait de l'escalier. Au moment de ladtonation, elle avait au bras son petit garon de quatre ans et demi, dont lespetites mains s'taient cramponnes son cou, dans l'pouvante ; et sa fillette,ge de six ans dj, l'avait suivie, pendue sa jupe, se serrant contre elle ; et lesdeux enfants criaient aussi, d'entendre crier leur mre perdument.Tout de suite, Mme Caroline voulut les emmener." Madame, je vous en supplie... Madame, ne restez pas l... "Elle-mme tremblait, se sentait dfaillir. De la tte troue de Mazaud, elle voyaitle sang couler encore, tomber goutte goutte sur le velours du canap, d'o ilruisselait sur le tapis. Il y avait par terre une large tache qui s'largissait. Et il luisemblait que ce sang la gagnait, lui claboussait les pieds et les mains." Madame, je vous en supplie, suivez-moi... "

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    Mais, avec son fils pendu son cou, avec sa fille serre sa taille, lamalheureuse n'entendait pas, ne bougeait pas, raidie, plante l, ce pointqu'aucune puissance au monde ne l'en aurait dracine. Tous les trois taientblonds, d'une fracheur de lait, la mre d'air aussi dlicat et ingnu que lesenfants. Et, dans la stupeur de leur flicit morte, dans ce brusqueanantissement du bonheur qui devait durer toujours, ils continuaient de jeterleur grand cri, le hurlement o passait toute l'effroyable souffrance de l'espce.Alors, Mme Caroline tomba sur les deux genoux. Elle sanglotait, elle balbutiait." Oh ! madame, vous me dchirez le coeur... De grce, madame, arrachez-vous ce spectacle, venez avec moi dans la pice voisine, laissez-moi tcher de vouspargner un peu du mal qu'on vous a fait... "Et toujours le groupe farouche et lamentable, la mre avec les deux petits,comme entrs en elle, immobiles dans leurs longs cheveux ples dnous. Ettoujours ce hurlement affreux, cette lamentation du sang, qui monte de la fort,quand les chasseurs ont tu le pre.Mme Caroline s'tait releve, la tte perdue, il y eut des pas, des voix, sans doutel'arrive d'un mdecin, la constatation de la mort. Et elle ne put rester, davantageelle se sauva, poursuivie par la plainte abominable et sans fin, que, mme sur letrottoir, dans le roulement des fiacres, elle croyait entendre toujours.Le ciel plissait, il faisait froid, et elle marcha, lentement, de peur qu'on nel'arrtt, en la prenant pour une meurtrire, son air gar. Tout remontait enelle, toute l'histoire du monstrueux croulement de deux cent millions, quiamoncelait tant de ruines et crasait tant de victimes. Quelle force mystrieuse,aprs avoir difi si rapidement cette tour d'or, venait donc ainsi de la dtruire ?Les mmes mains qui l'avaient construite, semblaient s'tre acharnes, prises defolie, ne pas en laisser une pierre debout. Partout, des cris de douleurs'levaient, des fortunes s'effondraient avec le bruit des tombereaux dedmolitions, qu'on vide la dcharge publique. C'taient les derniers biensdomaniaux des Beauvilliers, les sous gratts un un des conomies de Dejoie,les gains raliss dans la grande industrie par Sdille, les rentes des Maugendreretirs du commerce, ple-mle, taient jets avec fracas au fond du cloaque,que rien ne comblait. C'taient encore Jantrou, noy dans l'alcool, la Sandorffnoye dans la boue, Massias retomb sa misrable condition de chienrabatteur, clou pour la vie la Bourse par la dette ; et c'tait Flory voleur, enprison, expiant ses faiblesses d'homme tendre, Sabatani et Fayeux en fuite,galopant avec la peur des gendarmes ; et c'taient, plus navrantes et pitoyables,les victimes inconnues, le grand troupeau anonyme de tous pauvres que lacatastrophe avait faits, grelottant d'abandon, criant de faim. Puis, c'tait la mort,des coups de pistolet partaient aux quatre coins de Paris, c'tait la tte fracassede Mazaud, le sang de Mazaud qui, goutte goutte, dans le luxe et dans leparfum des roses, claboussait sa femme et ses petits, hurlant de douleur.Et, alors, tout ce qu'elle avait vu, tout ce qu'elle avait entendu, depuis quelquessemaines, s'exhala du coeur meurtri de Mme Caroline en un cri d'excration

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    contre Saccard. Elle ne pouvait plus se taire, le mettre part comme s'iln'existait pas pour s'viter de le juger et de le condamner. Lui seul taitcoupable, cela sortait de chacun de ses dsastres accumuls, dont l'effrayantamas la terrifiait. Elle le maudissait, sa colre et son indignation, contenuesdepuis si longtemps, dbordaient en une haine vengeresse, la haine mme dumal. N'aimait-elle donc plus son frre, qu'elle avait attendu jusque-l, pour harl'homme effrayant, qui tait l'unique cause de leur malheur ? Son pauvre frre,ce grand innocent, ce grand travailleur, si juste et si droit, sali maintenant de latare ineffaable de la prison, la victime qu'elle oubliait, chre et plusdouloureuse que toutes les autres ! Ah ! que Saccard ne trouvt pas de pardon,que personne n'ost plaider encore sa cause, mme ceux qui continuaient croire en lui, qui ne connaissaient de lui que sa bont, et qu'il mourt seul, unjour, dans le mpris !Mme Caroline leva les yeux. Elle tait arrive sur la place, et elle vit, devantelle, la Bourse. Le crpuscule tombait, le ciel d'hiver, charg de brume, mettaitderrire le monument comme une fume d'incendie, une nue d'un rougesombre, qu'on aurait crue faite des flammes et des poussires d'une ville prised'assaut. Et la Bourse, grise et morne, se dtachait, dans la mlancolie de lacatastrophe, qui, depuis un mois, la laissait dserte, ouverte aux quatre vents duciel, pareille une halle qu'une disette a vide. C'tait l'pidmie fatale,priodique, dont les ravages balaient le march tous les dix quinze ans, lesvendredis noirs, ainsi qu'on les nomme, semant le sol de dcombres. Il faut desannes pour que la confiance renaisse, pour que les grandes maisons de banquese reconstruisent, jusqu'au jour o, la passion du jeu ravive peu peu, flambantet recommenant l'aventure, amne une nouvelle crise, effondre tout, dans unnouveau dsastre. Mais, cette fois, derrire cette fume rousse de l'horizon, dansles lointains troubles de la ville, il y avait comme un grand craquement sourd, lafin prochaine d'un monde.

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    Chapitre XII

    L'instruction du procs marcha avec une telle lenteur, que sept mois djs'taient couls, depuis l'arrestation de Saccard et d'Hamelin, sans que l'affairept tre mise au rle. On tait au milieu de septembre, et, ce lundi-l, MmeCaroline qui allait voir son frre deux fois par semaine, devait se rendre verstrois heures la Conciergerie. Elle ne prononait jamais le nom de Saccard, elleavait dix fois rpondu par un refus formel, aux demandes pressantes qu'il luifaisait transmettre de le venir visiter. Pour elle, raidie dans sa volont de justice,il n'tait plus. Et elle esprait toujours sauver son frre, elle tait toute gaie, lesjours de visite, heureuse de l'entretenir de ses dernires dmarches et de luiapporter un gros bouquet des fleurs qu'il aimait.Le matin, ce lundi-l, elle prparait donc une boite d'oeillets rouges, lorsque lavieille Sophie, la bonne de la princesse d'Orviedo, descendit lui dire quemadame dsirait lui parler tout de suite. Etonne, vaguement inquite, elle sehta de monter. Depuis plusieurs mois, elle n'avait pas vu la princesse, ayantdonn sa dmission de secrtaire, l'Oeuvre du Travail, ds la catastrophe del'Universelle. Elle ne se rendait plus, de loin en loin, boulevard Bineau, que pourvoir Victor, que la svre discipline semblait dompter maintenant, l'oeil endessous, avec sa joue gauche plus forte que la droite, tirant la bouche dans unemoue de frocit goguenarde. Tout de suite, elle eut le pressentiment qu'on lafaisait appeler cause de Victor.La princesse d'Orviedo, enfin, tait ruine. Dix ans peine lui avaient suffi peurrendre aux pauvres les trois cents millions de l'hritage du prince, vols dans lespoches des actionnaires crdules. S'il lui avait fallu cinq annes d'abord pourdpenser en bonnes oeuvres folles les cent premiers millions, elle tait arrive,en quatre et demi, engloutir les deux cents autres, dans des fondations d'unluxe plus extraordinaire encore. A l'Oeuvre du Travail, la Crche Sainte-Marie, l'Orphelinat Saint-Joseph, l'Asile de Chtillon et l'Hpital Saint-Marceau,s'ajoutaient aujourd'hui une ferme modle, prs d'Evreux, deux maisons deconvalescence peur les enfants, sur les bords de la Manche, une autre maison deretraite peur les vieillards, Nice, des hospices, des cits ouvrires, desbibliothques et des coles, aux quatre coins de la France ; sans compter desdonations considrables des oeuvres de charit dj existantes. C'tait,d'ailleurs, toujours la mme volont de royale restitution, non pas le morceau depain jet par la piti ou la peur aux misrables, mais la jouissance de vivre, lesuperflu, tout ce qui est bon et beau donn aux humbles qui n'ont rien, auxfaibles que les forts ont vols de leur part de joie, enfin les palais des richesgrands ouverts aux mendiants des routes, pour qu'ils dorment, eux aussi, dans lasoie et mangent dans la vaisselle d'or. Pendant dix annes, la pluie des millionsn'avait pas cess, les rfectoires de marbre, les dortoirs gays de peintures

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    claires, les faades monumentales comme des Louvres, les jardins fleuris deplantes rares, dix annes de travaux superbes, dans un gchis incroyabled'entrepreneurs et d'architectes ; et elle tait bien heureuse, souleve par le grandbonheur d'avoir dsormais les mains nettes, sans un centime. Mme elle venaitd'atteindre l'tonnant rsultat de s'endetter, on la poursuivait pour un reliquat demmoires montant plusieurs centaines de mille francs, sans que son avou etson notaire pussent russir parfaire la somme, dans l'miettement final de lacolossale fortune, jete ainsi aux quatre vents de l'aumne. Et un criteau, clouau-dessus de la porte cochre, annonait la mise en vente de l'htel, le coup debalai suprme qui emportait jusqu'aux vestiges de l'argent maudit, ramass dansla boue et dans le sang du brigandage financier.En haut, la vieille Sophie attendait Mme Caroline pour l'introduire. Elle,furieuse, grondait toute la journe. Ah ! elle l'avait bien dit que madame finiraitpar mourir sur la paille ! Est-ce que madame n'aurait pas d se remarier et avoirdes enfants avec un autre monsieur, puisqu'elle n'aimait que a au fond ? Cen'tait pas qu'elle et se plaindre et s'inquiter, elle, car elle avait reu depuislongtemps une rente de deux mille francs, qu'elle allait manger dans son pays,du ct d'Angoulme. Mais une colre l'emportait, lorsqu'elle songeait quemadame ne s'tait pas mme rserv les quelques sous ncessaires, chaquematin, au pain et au lait dont elle vivait maintenant. Des querelles sans cesseclataient entre elles. La princesse souriait de son divin sourire d'esprance, enrpondant qu'elle n'aurait plus besoin, la fin du mois, que d'un suaire,lorsqu'elle serait entre dans le couvent o elle avait depuis longtemps marqusa place, un couvent de carmlites mur au monde entier. Le repos, l'ternelrepos !Telle qu'elle la voyait depuis quatre annes, Mme Caroline retrouva la princesse,vtue de son ternelle robe noire, les cheveux cachs sous un fichu de dentelle,jolie encore trente-neuf ans, avec son visage rond aux dents de perle, mais leteint jaune, la chair morte, comme aprs dix ans de clotre. Et l'troite pice,pareille un bureau d'huissier de province, s'tait emplie d'un encombrement depaperasses plus inextricables encore, des plans, des mmoires, des dossiers, toutle papier gch d'un gaspillage de trois cents millions." Madame, dit la princesse de sa voix douce et lente, qu'aucune motion nefaisait plus trembler, j'ai voulu vous apprendre une nouvelle qui m'a t apportece matin... Il s'agit de Victor, ce garon que vous avez plac l'Oeuvre duTravail... "Le coeur de Mme Caroline se mit battre douloureusement. Ah ! le misrableenfant, que son pre n'tait pas mme all voir, malgr ses formelles promesses,pendant les quelques mois qu'il avait connu son existence, avant d'treemprisonn la Conciergerie. Que deviendrait-il dsormais ? Et elle qui sedfendait de penser Saccard, tait continuellement ramene lui, bouleversedans sa maternit d'adoption.

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    " Il s'est pass hier des choses terribles, continua la princesse, tout un crime querien ne saurait rparer. "Et elle conta, de son air glac, une pouvantable aventure. Depuis trois jours,Victor s'tait fait mettre l'infirmerie, en allguant des douleurs de tteinsupportables. Le mdecin avait bien flair une simulation de paresseux ; maisl'enfant tait rellement ravag par des nvralgies frquentes. Or, cet aprs-midi,Alice de Beauvilliers se trouvait l'Oeuvre sans sa mre, venue pour aider lasoeur de service l'inventaire trimestriel de l'armoire aux remdes. Cettearmoire tait dans la pice qui sparait les deux dortoirs, celui des filles de celuides garons, o il n'y avait en ce moment que Victor couch, occupant un deslits ; et la soeur, s'tant absente quelques minutes, avait eu la surprise de ne pasretrouver Alice, si bien qu'aprs avoir attendu un instant, elle s'tait mise lachercher. Son tonnement avait grandi en constatant que la porte du dortoir desgarons venait d'tre ferme en dedans. Que se passait-il donc ? Il lui avait fallufaire le tour par le couloir, et elle restait bante, terrifie, par le spectacle quis'offrait elle : la jeune fille demi trangle, une serviette noue sur son visagepour touffer ses cris, ses jupes en dsordre releves, talant sa nudit pauvre devierge chlorotique, violente, souille avec une brutalit immonde. Par terre,gisait un porte-monnaie vide. Victor avait disparu. Et la scne se reconstruisait:Alice, appele peut-tre, entrant pour donner un bol de lait ce garon de quinzeans, velu comme un homme, puis la brusque faim du monstre pour cette chairfrle, ce cou trop long, le saut du mle en chemise, la fille touffe, jete sur lelit ainsi qu'une loque, viole, vole, et les vtements passs la hte, et la fuite.Mais que de points obscurs, que de questions stupfiantes et insolubles !Comment n'avait-on rien entendu, pas un bruit de lutte, pas une plainte ?Comment de si effroyables choses s'taient-elles passes si vite, dix minutes peine ? Surtout, comment Victor avait-il pu se sauver, s'vaporer pour ainsi dire,sans laisser de trace ? car, aprs les plus minutieuses recherches, on avait acquisla certitude qu'il n'tait plus dans l'tablissement. Il devait s'tre enfui par la sallede bains, donnant sur le corridor, et dont une fentre ouvrait au-dessus d'unesrie de toits tags, allant jusqu'au boulevard ; et encore un tel chemin offrait desi grands prils, que beaucoup se refusaient croire qu'un tre humain avait pule suivre. Ramene chez sa mre, Alice gardait le lit, meurtrie, perdue,sanglotante, secoue d'une intense fivre.Mme Caroline couta ce rcit dans un saisissement tel, qu'il lui semblait que toutle sang de son coeur se glaait. Un souvenir s'tait veill, l'pouvantait d'unaffreux rapprochement Saccard, autrefois, prenant la misrable Rosalie sur unemarche, lui dmettant l'paule, au moment de la conception de cet enfant qui enavait gard comme une joue crase ; et, aujourd'hui, Victor violentant sontour la premire fille que le sort lui livrait. Quelle inutile cruaut ! cette jeunefille si douce, la fin dsole d'une race, qui tait sur le point de se donner Dieu,ne pouvant avoir un mari, comme toutes les autres ! Avait-elle donc un sens,cette rencontre imbcile et abominable ? Pourquoi avoir bris ceci contre cela ?

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    " Je ne veux vous adresser aucun reproche, madame, conclut la princesse, car ilserait injuste de faire remonter jusqu' vous la moindre responsabilit.Seulement, vous aviez vraiment l un protg bien terrible. "Et, comme si une liaison d'ides avait lieu en elle, inexprime, elle ajouta :" On ne vit pas impunment dans certains milieux... Moi-mme, j'ai eu les plusgrands troubles de conscience, je me suis sentie complice lorsque, dernirement,cette banque a croul, en amoncelant tant de ruines et tant d'iniquits. Oui, jen'aurais pas d consentir ce que ma maison devint le berceau d'uneabomination pareille... Enfin, le mal est fait, la maison sera purifie, et moi, oh !moi, je ne suis plus, Dieu me pardonnera. "Son ple sourire d'espoir enfin ralis avait reparu, elle disait d'un geste sa sortiedu monde, sa disparition jamais de bonne desse invisible.Mme Caroline lui avait saisi les mains, les serrait, les baisait, tellementbouleverse de remords et de piti, qu'elle bgayait des paroles sans suite." Vous avez tort de m'excuser, je suis coupable... Cette malheureuse enfant, jeveux la voir, je cours tout de suite la voir... "Et elle s'en alla, laissant la princesse et sa vieille bonne Sophie commencer leurspaquets, pour le grand dpart qui devait les sparer aprs quarante ans de viecommune.L'avant-veille, le samedi, la comtesse de Beauvilliers s'tait rsigne abandonner son htel ses cranciers. Depuis six mois qu'elle ne payait plus lesintrts des hypothques, la situation tait devenue intolrable, au milieu desfrais de toutes sortes, dans la continuelle menace d'une vente judiciaire ; et sonavou lui avait donn le conseil de lcher tout, de se retirer au fond d'un petitlogement, o elle vivrait sans dpense, tandis qu'il tcherait de liquider lesdettes. Elle n'aurait pas cd, elle se serait obstine peut-tre garder son rang,son mensonge de fortune intacte, jusqu' l'anantissement de sa race, sousl'croulement des plafonds, sans un nouveau malheur qui l'avait terrasse. Sonfils Ferdinand, le dernier des Beauvilliers, l'inutile jeune homme, cart de toutemploi, devenu zouave pontifical pour chapper sa nullit et son oisivet,tait mort Rome, sans gloire, si pauvre de sang, si prouv par le soleil troplourd, qu'il n'avait pu se battre Mentana, dj fivreux, la poitrine prise. Alors,en elle, il y avait eu un brusque vide, un effondrement de toutes ses ides, detoutes ses volonts, de l'chafaudage laborieux qui, depuis tant d'annes,soutenait si firement l'honneur du nom. Vingt-quatre heures suffirent, la maisons'tait lzarde, la misre apparut, navrante, parmi les dcombres. On vendit levieux cheval, la cuisinire seule resta, fit son march en tablier sale, deux sousde beurre et un litre de haricots secs, la comtesse fut aperue sur le trottoir enrobe crotte, avant aux pieds des bottines qui prenaient l'eau.C'tait l'indigence du soir au lendemain, le dsastre emportait jusqu' l'orgueil decette croyante des jours d'autrefois, en lutte contre son sicle. Et elle s'taitrfugie sa fille, rue de la Tour-des-Dames, chez une ancienne marchande latoilette, devenue dvote, qui sous-louait des chambres meubles des prtres.

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    L, elles habitaient toutes deux dans une grande chambre nue, d'une misredigne et triste, dont une alcve ferme occupait le fond. Deux petits litsemplissaient l'alcve, et lorsque les chssis, tendus du mme papier que lesmurs, taient clos, la chambre se transformait en salon. Cette dispositionheureuse les avait un peu consoles.Mais il n'y avait pas deux heures que la comtesse de Beauvilliers tait installe,le samedi, lorsqu'une visite inattendue, extraordinaire, l'avait rejete dans unenouvelle angoisse. Alice, heureusement, venait de descendre, pour une course.C'tait Busch, avec sa face plate et sale, sa redingote graisseuse, sa cravateblanche roule en corde, qui, averti sans doute par son flair de la minutefavorable, se dcidait enfin raliser sa vieille affaire de la reconnaissance dedix mille francs, signe par le comte la fille Lonie Cron. D'un coup d'oeil surle logis, il avait jug la situation de la veuve : aurait-il tard trop longtemps ? Et,en homme capable, l'occasion, d'urbanit et de patience, il avait longuementexpliqu le cas la comtesse effare. C'tait bien, n'est-ce pas ? l'criture de sonmari, ce qui tablissait nettement l'histoire : une passion du comte pour la jeunepersonne, une faon de l'avoir d'abord, puis de se dbarrasser d'elle. Mme il nelui avait pas cach que, lgalement, et aprs quinze annes bientt, il ne lacroyait pas force de payer. Seulement, il n'tait, lui, que le reprsentant de sacliente, il la savait rsolue saisir les tribunaux, soulever le plus effroyable desscandales, si l'on ne transigeait pas.La comtesse, toute blanche, frappe au coeur par ce pass affreux quiressuscitait, s'tant tonne qu'on et attendu si longtemps, avant de s'adresser elle, il avait invent une histoire, la reconnaissance perdue, retrouve au fondd'une malle ; et, comme elle refusait dfinitivement d'examiner l'affaire, il s'entait all, toujours trs poli, en disant qu'il reviendrait avec sa cliente, pas lelendemain, parce que celle-ci ne pouvait gure quitter le dimanche la maison oelle travaillait, mais certainement le lundi ou le mardi.Le lundi, au milieu de l'pouvantable aventure arrive sa fille, depuis qu'on lalui avait ramene dlirante, et qu'elle la veillait, les yeux aveugls de larmes, lacomtesse de Beauvilliers ne songeait plus cet homme mal mis et sa cruellehistoire. Enfin, Alice venait de s'endormir, la mre s'tait assise, puise, crasepar cet acharnement du sort, quand Busch de nouveau se prsenta, accompagncette fois de Lonide." Madame, voici ma cliente, et il va falloir en finir. "Devant l'apparition de la fille, la comtesse avait frmi. Elle la regardait, habillede couleurs crues, avec ses durs cheveux noirs tombant sur les sourcils, sa facelarge et molle, la bassesse immonde de toute sa personne, use par dix annes deprostitution. Et elle tait torture, elle saignait dans son orgueil de femme, aprstant d'annes de pardon et d'oubli. C'tait, mon Dieu ! pour des craturesdestines de telles chutes, que le comte la trahissait !" Il faut en finir, insista Busch, parce que ma cliente est trs tenue, rue Feydeau.- Rue Feydeau, rpta la comtesse sans comprendre.

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    - Oui, elle est l... Enfin, elle est l en maison. "Eperdue, les mains tremblantes, la comtesse alla ferm compltement l'alcve,dont un seul des vantaux tait pouss. Alice, dans sa fivre, venait de s'agitersous la couverture. Pourvu qu'elle se rendormt, qu'elle ne vt pas, qu'ellen'entendt pas !Busch, dj, reprenait :" Voil ! madame, comprenez bien... Mademoiselle m'a charg de son affaire, etje la reprsente, simplement. C'est pourquoi j'ai voulu qu'elle vnt en personneexpliquer sa rclamation... Allons. Lonide, expliquez-vous. "Inquite, mal l'aise dans ce rle qu'il lui faisait jouer, celle-ci levait sur lui sesgros yeux troubles de chien battu. Mais l'espoir des mille francs qu'il lui avaitpromis, la dcida. Et, de sa voix rauque, raille par l'alcool, tandis que lui, denouveau, dpliait, talait la reconnaissance du comte :" C'est bien a, c'est le papier que M. Charles m'a signe.. J'tais la fille ducharretier, Cron le cocu, comme on disait, vous savez bien, madame !... Etalors, M. Charles tait toujours pendu mes jupes, me demander des salets.Moi, a m'ennuyait. Quand on est jeune, n'est-ce pas ? on ne sait rien, on n'estpas gentille pour les vieux... Et alors, M. Charles m'a sign le papier, un soirqu'il m'avait emmene dans l'curie... "Debout, crucifie, la comtesse la laissait dire, lorsqu'il lui sembla entendre uneplainte dans l'alcve. Elle eut un geste d'angoisse." Taisez-vous ! "Mais Lonide tait lance, voulait finir." Ce n'est gure honnte tout de mme, lorsqu'on ne veut pas payer, d'allerdbaucher une petite fille sage... Oui, madame, votre monsieur Charles tait unvoleur. C'est ce qu'en pensent toutes les femmes qui je raconte a... Et je vousrponds que a valait bien l'argent.- Taisez-vous ! taisez-vous ! " cria furieusement la comtesse, les deux bras enl'air, comme pour l'craser, si elle continuait.Lonide eut peur, leva le coude, afin de se protger la figure, dans le mouvementinstinctif des filles habitues aux gifles. Et un effrayant silence rgna, durantlequel il sembla qu'une nouvelle plainte, un petit bruit touff de larmes venaitde l'alcve." Enfin, que voulez-vous ? " reprit la comtesse, tremblante, baissant la voix.Ici, Busch intervint." Mais, madame, cette fille veut qu'on la paie. Et elle a raison, la malheureuse,de dire que M. le comte de Beauvilliers a fort mal agi avec elle. C'est del'escroquerie, simplement.- Jamais je ne paierai une pareille dette.- Alors, nous allons prendre une voiture, en sortant d'ici, et nous rendre auPalais, o je dposerai la plainte que j'ai rdige d'avance, et que voici... Tousles faits que mademoiselle vient de vous dire y sont relats.- Monsieur, c'est un abominable chantage, vous ne ferez pas cela.

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    - Je vous demande pardon, madame, je vais le faire l'instant. Les affaires sontles affaires. "Une fatigue immense, un suprme dcouragement envahit la comtesse. Ledernier orgueil qui la tenait debout, venait de se briser ; et toute sa violence,toute sa force tomba. Elle joignit les mains, elle bgayait." Mais vous voyez o nous en sommes. Regardez donc cette chambre... Nousn'avons plus rien, demain peut-tre il ne nous restera pas de quoi manger... Ovoulez-vous que je prenne de l'argent, dix mille francs, mon Dieu ! "Busch eut un sourire d'homme accoutum pcher dans ces ruines." Oh ! les dames comme vous ont toujours des ressources. En cherchant bien, ontrouve. "Depuis un moment, il guettait sur la chemine un vieux coffret bijoux, que lacomtesse avait laiss l, le matin, en achevant de vider une malle ; et il flairaitdes pierreries, avec la certitude de l'instinct. Son regard brilla d'une telle flamme,qu'elle en suivit la direction et comprit." Non, non ! cria-t-elle, les bijoux, jamais ! "Et elle saisit le coffret, comme pour le dfendre. Ces derniers bijoux depuis silongtemps dans la famille, ces quelques bijoux qu'elle avait gards au travers desplus grandes gnes, comme l'unique dot de sa fille, et qui restaient cette heuresa suprme ressource !" Jamais, j'aimerais mieux donner de ma chair ! "Mais, cette minute, il y eut une diversion, Mme Caroline frappa et entra. Ellearrivait bouleverse, elle demeura saisie de la scne au milieu de laquelle elletombait. D'un mot, elle avait pri la comtesse de ne point se dranger ; et elleserait partie, sans un geste suppliant de celle-ci, qu'elle crut comprendre.Immobile au fond de la pice, elle s'effaa.Busch venait de remettre son chapeau, tandis que, de plus en plus mal l'aise,Lonide gagnait la porte." Alors, madame, il ne nous reste donc qu' nous retirer... "Pourtant, il ne se retirait pas. Il reprit toute l'histoire, en termes plus honteux,comme s'il avait voulu humilier encore la comtesse devant la nouvelle venue,cette dame qu'il affectait de ne pas reconnatre, selon son habitude, quand il taiten affaire." Adieu, madame, nous allons de ce pas au parquet. Le rcit dtaill sera dansles journaux, avant trois jours. C'est vous qui l'aurez voulu. "Dans les journaux ! Cet horrible scandale sur les rai mmes de sa maison ! Cen'tait donc pas assez de voir tomber en poudre l'antique fortune, il fallait quetout croult dans la boue ! Ah ! que l'honneur du nom au moins ft sauv ! Et,d'un mouvement machinal, elle ouvrit le coffret. Les boucles d'oreilles, lebracelet, trois bagues apparurent, des brillants et des rubis, avec leurs monturesanciennes.Busch, vivement, s'tait approch. Ses yeux s'attendrissaient, d'une douceur decaresse.

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    " Oh ! il n'y en a pas pour dix mille francs... Permettez que je voie. "Dj, un un, il prenait les bijoux, les retournait, les levait en l'air, de ses grosdoigts tremblants d'amoureux, avec sa passion sensuelle des pierreries. La puretdes rubis surtout semblait le jeter dans une extase. Et ces brillants anciens, si lataille en est parfois maladroite, quelle eau merveilleuse !" Six mille francs ! dit-il d'une voix de commissaire priseur, cachant sonmotion sous ce chiffre d'estimation totale. Je ne compte que les pierres, lesmontures sont bonnes fondre. Enfin, nous nous contenterons de six millefrancs. "Mais le sacrifice tait trop rude pour la comtesse. Elle eut un rveil de violence,elle lui reprit les bijoux, les serra dans ses mains convulses. Non, non ! c'taittrop, d'exiger d'elle qu'elle jett encore au gouffre ces quelques pierres que samre avait portes, que sa fille devait porter le jour de son mariage. Et deslarmes brlantes jaillirent de ses yeux, ruisselrent sur ses joues, dans une telledouleur tragique, que Lonide, le coeur touch, perdue d'apitoiement, se mit tirer Busch par sa redingote pour le forcer de partir. Elle voulait s'en aller, a labousculait la fin, de faire tant de peine cette pauvre vieille dame, qui avaitl'air si bon. Busch, trs froid, suivait la scne, certain maintenant de toutemporter, sachant par sa longue exprience que les crises de larmes, chez lesfemmes, annoncent la dbcle de la volont ; et il attendait.Peut-tre l'affreuse scne se serait-elle prolonge, si, ce moment, une voixlointaine, touffe, n'avait clat en sanglots. C'tait Alice qui criait du fond del'alcve :" Oh ! maman, ils me tuent !... Donne-leur tout, qu'ils emportent tout !... Oh !maman, qu'ils s'en aillent ! ils me tuent, ils me tuent ! "Alors, la comtesse eut un geste d'abandon dsespr, un geste dans lequel elleaurait donn sa vie. Sa fille avait entendu. Sa fille se mourait de honte. Et ellejeta les bijoux Busch, et elle lui laissa peine le temps de poser sur la table, enchange, la reconnaissance du comte, le poussant dehors, derrire Lonide djdisparue. Puis, elle rouvrit l'alcve, elle alla s'abattre sur l'oreiller d'Alice, toutesles deux acheves, ananties, mlant leurs larmes.Mme Caroline, rvolte, avait t un moment sur le point d'intervenir.Laisserait-elle donc le misrable dpouiller ainsi ces deux pauvres femmes ?Mais elle venait d'entendre l'ignoble histoire, et que faire pour viter le scandale? car elle le savait homme aller jusqu'au bout ses menaces. Elle-mme restaithonteuse devant lui, dans la complicit des secrets qu'il y avait entre eux. Ah !que de souffrances, que d'ordures ! Une gne l'envahissait, qu'tait-elle accouruefaire l, puisqu'elle ne trouvait ni une parole dire ni un secours donner ?Toutes les phrases qui lui montaient aux lvres, les questions, les simplesallusions, au sujet du drame de la veille, lui semblaient blessantes, salissantes,impossibles risquer devant la victime, gare encore, agonisant de sa souillure.Et quel secours aurait-elle laiss, qui n'aurait paru une aumne drisoire, elleruine galement, embarrasse dj pour attendre l'issue du procs ? Enfin, elle

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    s'avana, les yeux pleins de larmes, les bras ouverts, dans une infinie piti, unattendrissement perdu dont elle tremblait toute.Au fond de la banale alcve d'htel meubl, ces deux misrables cratureseffondres, finies, c'tait tout ce qui restait de l'antique race des Beauvilliers,autrefois si puissante, souveraine. Elle avait eu des terres aussi grandes qu'unroyaume, vingt lieues de la Loire lui avaient appartenu, des chteaux, desprairies, des labours, des forets. Puis cette immense fortune domaniale peu peus'en tait alle avec les sicles en marche, et la comtesse venait d'engloutir ladernire pave dans une de ces temptes de la spculation moderne, o ellen'entendait rien : d'abord ses vingt mille francs d'conomies, pargnes sou parsou pour sa fille, puis les soixante mille francs emprunts sur les Aublets, puiscette ferme tout entire. L'htel de la rue Saint-Lazare ne paierait pas lescranciers. Son fils tait mort, loin d'elle et sans gloire. On lui avait ramen safille blesse, salie par un bandit, comme on remonte, saignant et couvert deboue, un enfant qu'une voiture vient d'craser. Et la comtesse, si noble nagure,mince, haute, toute blanche, avec son grand air surann, n'tait plus qu'unepauvre vieille femme dtruite, casse par cette dvastation ; tandis que, sansbeaut, sans jeunesse, montrant la disgrce de son cou trop long, dans ledsordre de sa chemise, Alice avait des yeux de folle, o se lisait la mortelledouleur de son dernier orgueil, sa virginit violente. Et toutes deux, ellessanglotaient toujours, elles sanglotaient sans fin.Alors, Mme Caroline ne pronona pas un mot, les prit simplement toutes deux,les serra troitement sur son coeur. Elle ne trouvait rien autre chose, elle pleuraitavec elles. Et les deux malheureuses comprirent, leurs larmes redoublrent, plusdouces. S'il n'y avait pas de consolation possible, ne faudrait-il pas vivre encore,vivre quand mme ?Lorsque Mme Caroline fut de nouveau dans la rue, elle aperut Busch en grandeconfrence avec la Mchain. Il avait arrt une voiture, il y poussa Lonide, etdisparut. Mais, comme Mme Caroline se htait, la Mchain marcha droit elle.Sans doute, elle la guettait, car tout de suite elle lui parla de Victor, en personnerenseigne dj sur ce qui s'tait pass la veille, l'Oeuvre du Travail. Depuisque Saccard avait refus de payer les quatre mille francs, elle ne dcolorait pas,elle s'ingniait chercher de quelle faon elle pourrait encore exploiter l'affaire ;et elle venait ainsi d'apprendre l'histoire, au boulevard Bineau, o elle se rendaitfrquemment, dans l'espoir de quelque incident profitable. Son plan devait trefait, elle dclara Mme Caroline qu'elle allait immdiatement se mettre en qutede Victor. Ce malheureux enfant, c'tait trop terrible de l'abandonner de la sorte ses mauvais instincts, il fallait le reprendre, si l'on ne voulait pas le voir unbeau matin en cour d'assises. Et, tandis qu'elle parlait, ses petits yeux, perdusdans la graisse de son visage, fouillaient la bonne dame, heureuse de la sentirbouleverse, se disant que le jour o elle aurait retrouv le gamin, ellecontinuerait tirer d'elle des pices de cent sous.

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    " Alors, madame, c'est entendu, je vais m'en occuper... Dans le cas o vousdsireriez avoir des nouvelles, ne prenez pas la peine de courir l-bas, rueMarcadet, montez simplement chez M. Busch, rue Feydeau, o vous tescertaine de me rencontrer tous les jours, vers quatre heures. "Mme Caroline rentra rue Saint-Lazare, tourmente d'une anxit nouvelle.C'tait vrai, ce monstre, lch par le monde, errant et traqu, quelle hrdit dumal allait-il assouvir au travers des foules, comme un loup dvorateur ? Elledjeuna rapidement, elle prit une voiture, ayant le temps de passer boulevardBineau, avant d'aller la Conciergerie, brle du dsir d'avoir desrenseignements tout de suite. Puis, en chemin, dans le trouble de sa fivre, uneide s'empara d'elle, la domina : se rendre d'abord chez Maxime, l'emmener l'Oeuvre, le forcer s'occuper de Victor, dont il tait le frre aprs tout. Lui seulrestait riche, lui seul pouvait intervenir, s'occuper de l'affaire d'une faon trsefficace.Mais, avenue de l'Impratrice, ds le vestibule du petit htel luxueux, MmeCaroline se sentit glace. Des tapissiers enlevaient les tentures et les tapis, desdomestiques mettaient des housses aux siges et aux lustres, tandis que, detoutes les jolies choses remues, sur les meubles, sur les tagres, s'exhalait unparfum mourant, ainsi que d'un bouquet jet au lendemain d'un bal. Et, au fondde la chambre coucher, elle trouva Maxime, entre deux normes malles que levalet de chambre achevait d'emplir de tout un trousseau merveilleux, riche etdlicat comme pour une marie.En l'apercevant, ce fut lui qui parla le premier, trs froid, la voix sche." Ah ! c'est vous ! vous tombez bien, a m'vitera de vous crire... J'en ai assezet je pars.- Comment, vous partez ?- Oui, je pars ce soir, je vais m'installer Naples, o je passerai l'hiver. "Puis, lorsqu'il eut, d'un geste, renvoy le valet de chambre :" Si vous croyez que a m'amuse d'avoir, depuis six mois, un pre laConciergerie ! Je ne vais certainement pas rester pour le voir en correctionnelle.Moi qui dteste les voyages ! Enfin, il fait beau l-bas, j'emporte peu prsl'indispensable, je ne m'ennuierai peut-tre pas trop. "Elle le regardait, si correct, si joli ; elle regardait les malles dbordantes, o pasun chiffon d'pouse ni de matresse ne tranait, o il n'y avait que le culte de lui-mme ; et elle osa pourtant se risquer." Moi qui venais encore vous demander un service... "Puis, elle conta l'histoire, Victor bandit, violant et volant, Victor en fuite,capable de tous les crimes." Nous ne pouvons l'abandonner. Accompagnez-moi, unissons nos efforts...Il ne la laissa pas finir, livide, pris d'un petit tremblent de peur, comme s'il avaitsenti quelque main meurtrire et sale se poser sur son paule.

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    " Ah ! bien, il ne manquait plus que a !... Un pre voleur, un frre assassin... J'aitrop tard, je voulais partir la semaine dernire. Mais c'est abominable,abominable, de mettre un homme tel que moi dans une situation pareille ! "Alors, comme elle insistait, il devint insolent." Laissez-moi tranquille, vous ! Puisque a vous amuse, cette vie de chagrins,restez-y. Je vous avais prvenue, c'est bien fait, si vous pleurez... Mais moivoyez-vous, plutt que de donner un de mes cheveux, je balaierais au ruisseautout ce vilain monde. "Elle s'tait leve." Adieu donc !- Adieu ! "Et, en se retirant, elle le vit qui rappelait le valet de chambre et qui assistait ausoigneux emballage de son ncessaire de toilette, un ncessaire dont toutes lespices en vermeil taient du plus galant travail, la cuvette surtout, grave d'uneronde d'Amours. Pendant que celui-ci s'en allait vivre d'oubli et de paresse, sousle clair soleil de Naples, elle eut brusquement la vision de l'autre, rdant un soirde noir dgel, affam, un couteau au poing, dans quelque ruelle carte de laVillette ou de Charonne. N'tait-ce pas la rponse cette question de savoir sil'argent n'est point l'ducation, la sant, l'intelligence ? Puisque la mme bouehumaine reste dessous, toute la civilisation se rduit-elle cette supriorit desentir bon et de bien vivre ?Lorsqu'elle arriva l'Oeuvre du Travail, Mme Caroline prouva une singuliresensation de rvolte contre le luxe norme de l'tablissement. A quoi bon cesdeux ailes majestueuses, le logis des garons et le logis des filles, relis par lepavillon monumental de l'administration ? quoi bon les praux grands commedes parcs, les faences des cuisines, les marbres des rfectoires, les escaliers, lescouloirs, vastes desservir un palais ? quoi bon toute cette charit grandiose, sil'on ne pouvait, dans ce milieu large et salubre, redresser un tre mal venu, faired'un enfant perverti un homme bien portant, ayant la droite raison de la sant ?Tout de suite, elle se rendit chez le directeur, le pressa de questions, voulutconnatre les moindres dtails. Mais le drame restait obscur, il ne put que luirpter ce qu'elle savait dj par la princesse. Depuis la veille, les recherchesavaient continu, dans la maison et aux alentours, sans amener le moindrersultat. Victor, dj, tait loin, galopait l-bas, par la ville, au fond de l'effrayantinconnu. Il ne devait pas avoir d'argent, car le porte-monnaie d'Alice, qu'il avaitvid, ne contenait que trois francs quatre sous. Le directeur avait d'ailleurs vitde mettre la police dans l'affaire, pour pargner ces pauvres dames deBeauvilliers le scandale public ; et Mme Caroline l'en remercia, promit qu'elle-mme ne ferait aucune dmarche la prfecture, malgr son ardent dsir desavoir. Puis, dsespre de s'en aller aussi ignorante qu'elle tait venue, elle eutl'ide de monter l'infirmerie, pour interroger les soeurs. Mais elle n'en tira nonplus aucun renseignement prcis, et elle ne gota en haut, dans la petite picecalme qui sparait le dortoir des filles de celui des garons, que quelques

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    minutes de profond apaisement. Un joyeux vacarme montait, c'tait l'heure de larcration, elle se sentit injuste pour les gurisons heureuses, obtenues par legrand air, le bien-tre et le travail. Il y avait certainement l des hommes sains etforts qui poussaient. Un bandit sur quatre ou cinq honntets moyennes, que celaserait beau encore, dans les hasards qui aggravent ou qui amoindrissent les tareshrditaires !Et Mme Caroline, laisse seule un instant par la soeur de service, s'approchait dela fentre, pour voir les enfants jouer, en bas, lorsque des voix cristallines depetites filles, dans l'infirmerie voisine, l'attirrent. La porte se trouvait demiouverte, elle put assister la scne sans tre remarque. C'tait une pice trsgaie, cette infirmerie blanche, aux murs blancs, avec les quatre lits draps derideaux blancs. Une large nappe de soleil dorait cette blancheur, toute unefloraison de lis au milieu de l'air tide. Dans le premier lit, gauche, ellereconnut trs bien Madeleine, la fillette qui tait dj l, convalescente,mangeant des tartines de confiture, le jour o elle avait amen Victor. Toujourselle retombait malade, dvaste par l'alcoolisme de sa race, si pauvre de sang,qu'avec ses grands yeux de femme faite, elle tait mince et blanche comme unesainte de vitrail. Elle avait treize ans, seule au monde dsormais, sa mre tantmorte, un soir de solerie, d'un coup de pied dans le ventre, qu'un homme luiavait allong pour ne pas lui donner les six sous dont ils taient convenus. Etc'tait elle, dans sa longue chemise blanche, agenouille au milieu de son lit,avec ses cheveux blonds dnous sur les paules, qui enseignait une prire trois petites filles occupant les trois autres lits." Joignez vos mains comme a, ouvrez votre coeur tout grand... "Les trois petites filles taient, elles aussi, agenouilles au milieu de leurs draps.Deux avaient de huit dix ans, la troisime n'en avait pas cinq. Dans les longueschemises blanches, avec leurs frles mains jointes, leurs visages srieux etextasis, on aurait dit de petits anges." Et vous allez rpter aprs moi ce que je vais dire. Ecoutez bien... Mon Dieu !faites que M. Saccard soit rcompens de sa bont, qu'il ait de longs jours etqu'il soit heureux. "Alors, avec des voix de chrubin, un zzaiement d'une maladresse adorabled'enfance, les quatre fillettes rptrent ensemble, dans un lan de foi o toutleur petit tre pur se donnait :" Mon Dieu ! faites que M. Saccard soit rcompens de sa bont, qu'il ait delongs jours et qu'il soit heureux. "D'un mouvement emport, Mme Caroline allait entrer dans la pice faire taireces enfants, leur dfendre ce qu'elle regardait comme un jeu blasphmatoire etcruel. Non, non ! Saccard n'avait pas le droit d'tre aim, c'tait salir l'enfanceque de la laisser prier pour son bonheur ! Puis, un grand frisson l'arrta, deslarmes lui montaient aux yeux. Pourquoi donc aurait-elle fait pouser saquerelle, la colre de son exprience, ces tres innocents, ne sachant rienencore de la vie ? Est-ce que Saccard n'avait pas t bon pour eux, lui qui tait

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    un peu le crateur de cette maison, qui leur envoyait tous les mois des jouets ?Un trouble profond l'avait saisie, elle retrouvait cette preuve qu'il n'y a pointd'homme condamnable, qui, au milieu de tout le mal qu'il a pu faire, n'ait encorefait beaucoup de bien. Et elle partit, pendant que les fillettes reprenaient leurprire, elle emporta dans son oreille ces voix angliques appelant lesbndictions du Ciel sur l'homme d'inconscience et de catastrophe, dont lesmains folles venaient de ruiner un monde.Comme elle quittait enfin son fiacre, boulevard du Palais, devant laConciergerie, elle s'aperut que, dans son motion, elle avait oubli, chez elle, labotte d'oeillets qu'elle avait prpare le matin pour son frre. Une marchandetait l, vendant des petits bouquets de roses de deux sous, et elle en prit un, etelle fit sourire Hamelin, qui adorait les fleurs, lorsqu'elle lui conta sontourderie. Ce jour-l pourtant, elle le trouva triste. D'abord, pendant lespremires semaines de son emprisonnement, il n'avait pu croire des chargessrieuses contre lui. Sa dfense lui semblait si simple : on ne l'avait nommprsident que contre son gr, il tait rest en dehors de toutes les oprationsfinancires, presque toujours absent de Paris, ne pouvant exercer aucun contrle.Mais les conversations avec son avocat, les dmarches que faisait Mme Carolineet dont elle lui disait l'inutile fatigue, lui avaient ensuite fait entrevoir leseffrayantes responsabilits qui l'accablaient. Il allait tre solidaire des moindresillgalits commises, jamais on n'admettrait qu'il en ignort une seule, Saccardl'entranait dans une dshonorante complicit. Et ce fut alors qu'il dut sa foi unpeu simple de catholique pratiquant une rsignation, une tranquillit d'me, quitonnaient sa soeur. Quand elle arrivait du dehors, de ses courses anxieuses, decette humanit en libert si trouble et si dure, elle restait saisie de le voirpaisible, souriant, dans sa cellule nue, o il avait, en grand enfant pieux, douquatre images de saintet, colories violemment, autour d'un petit crucifix debois noir. Ds qu'on se met dans la main de Dieu, il n'y a plus de rvolte, toutesouffrance immrite est un gage de salut. Son unique tristesse, parfois, venaitde l'arrt dsastreux de ses grands travaux. Qui reprendrait son oeuvre ? quicontinuerait la rsurrection de l'Orient, si heureusement commence par laCompagnie gnrale des Paquebots runis et par la Socit des mines d'argentdu Carmel ? qui construirait le rseau de lignes ferres, de Brousse Beyrouth et Damas, de Smyrne Trbizonde, toute cette circulation de sang jeune dans lesveines du vieux monde ? L d'ailleurs encore, il croyait, il disait que l'oeuvreentreprise ne pouvait mourir, il n'prouvait que la douleur de n'tre plus celuique le Ciel avait lu pour l'excuter. Surtout, sa voix se brisait, lorsqu'ilcherchait en punition de quelle faute Dieu ne lui avait pas permis de raliser lagrande banque catholique destine transformer la socit moderne, ce Trsordu Saint-Spulcre qui rendrait un royaume au pape et qui finirait par faire uneseule nation de tous les peuples, en enlevant aux juifs la puissance souveraine del'argent. Il la prdisait aussi, cette banque, invitable, invincible ; il annonait leJuste aux mains pures qui la fonderait un jour. Et si, cet aprs-midi-l, il

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    semblait soucieux, ce devait tre simplement que, dans sa srnit de prvenudont on allait faire un coupable, il avait song que, jamais, au sortir de prison, iln'aurait les mains assez nettes pour reprendre la grande besogne.D'une oreille distraite, il couta sa soeur lui expliquer que, dans les journaux,l'opinion paraissait lui redevenir un peu plus favorable. Puis, sans transition, laregardant de ses yeux de dormeur veill :" Pourquoi refuses-tu de le voir ? "Elle frmit, elle comprit bien qu'il lui parlait de Saccard. D'un signe de tte, elledit non, encore non. Alors, il se dcida, confus, voix trs basse." Aprs ce qu'il a t pour toi, tu ne peux refuser, va le voir ! "Mon Dieu ! il savait, elle fut envahie d'une ardente rougeur, elle se jeta dans sesbras pour cacher son visage ; et elle bgayait, demandait qui avait pu lui dire,comment il savait cette chose qu'elle croyait ignore, ignore de lui surtout." Ma pauvre Caroline, il y a longtemps... Des lettres anonymes, de vilaines gensqui nous jalousaient... Jamais je ne t'en ai parl, tu es libre, nous ne pensons plusde mme... Je sais que tu es la meilleure femme de la terre. Va le voir. "Et, gaiement, retrouvant son sourire, il reprit le petit bouquet de roses qu'il avaitdj gliss derrire le crucifix, il le lui remit dans la main, en ajoutant :" Tiens ! porte-lui a et dis-lui que je ne lui en veux pas non plus. "Mme Caroline, bouleverse de cette tendresse si pitoyable de son frre, dans lahonte affreuse et le dlicieux soulagement qu'elle prouvait la fois, ne rsistapas davantage. Du reste, depuis le matin, la sourde ncessit de voir Saccards'imposait elle. Pouvait-elle ne pas l'avertir de la fuite de Victor, de l'atroceaventure dont elle tait encore toute tremblante ? Ds le premier jour, il l'avaitfait inscrire parmi les personnes qu'il dsirait recevoir ; et elle n'eut qu' dire sonnom, un gardien la conduisit tout de suite la cellule du prisonnier.Lorsqu'elle entra, Saccard tournait le dos la porte, assis devant une petite table,couvrant de chiffres une feuille de papier.Il se leva vivement, il eut un cri de joie." Vous !... Oh ! que vous tes bonne, et que je suis heureux ! "Il lui avait pris une main entre les deux siennes, elle souriait d'un air embarrass,trs mue, ne trouvant pas la parole qu'il aurait fallu dire. Puis, de sa main restelibre, elle posa son petit bouquet de deux sous parmi les feuilles, sabres dechiffres, qui encombraient la table." Vous tes un ange ! " murmura-t-il, ravi, en lui baisant les doigts.Enfin, elle parla." C'est vrai, c'tait fini, je vous avais condamn dans mon coeur. Mais mon frreveut que je vienne...- Non, non, ne dites pas cela ! Dites que vous tes trop intelligente, que voustes trop bonne, et que vous avez compris, et que vous me pardonnez... "D'un geste, elle l'interrompit.

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    " Je vous en conjure, ne me demandez pas tant. Je ne sais pas moi-mme... Celane vous suffit-il pas que je sois venue ?... Et puis, j'ai une chose bien triste vous apprendre. "Alors, d'un trait, demi-voix, elle lui conta le sauvage rveil de Victor, sonattentat sur Mlle de Beauvilliers, sa fuite extraordinaire, inexplicable, l'inutilitjusque-l de toutes les recherches, le peu d'espoir qu'on avait de le rejoindre. Ill'coutait, saisi, sans une question, sans un geste ; et, quand elle se tut, deuxgrosses larmes gonflrent ses yeux, ruisselrent sur ses joues, pendant qu'ilbgayait :" Le malheureux... le malheureux... "Jamais elle ne l'avait vu pleurer. Elle en resta profondment mue et stupfaite,tellement ces larmes de Saccard taient singulires, grises et lourdes, venues deloin, d'un coeur durci, encrass par des annes de brigandage. Tout de suite,d'ailleurs, il se dsespra bruyamment." Mais c'est pouvantable, je ne l'ai seulement pas embrass, moi, ce gamin...Car vous savez que je ne l'ai pas vu. Mon Dieu ! oui, je m'tais bien jur d'allerle voir, et je n'ai pas eu le temps, pas une heure libre, avec ces sacres affairesqui me mangent... Ah ! c'est bien toujours comme a lorsqu'on ne fait pas unechose tout de suite, on est certain de ne jamais la faire... Et, alors, maintenant,vous tes sre que je ne puis pas le voir ? On me l'amnerait ici. "Elle hocha la tte." Qui sait o il est, cette heure, dans l'inconnu de ce terrible Paris ! "Un instant encore, il se promena violemment, en lchant des lambeaux dephrase." On me retrouve cet enfant, et, voil ! je le perds... Jamais je ne le verrai...Tenez ! c'est que je n'ai pas de chance, non ! pas de chance du tout !... Oh ! monDieu ! l'histoire est la mme que pour l'Universelle. "Il venait de se rasseoir devant la table, et Mme Caroline prit une chaise, en facede lui. Dj, les mains errantes parmi les papiers, tout le dossier volumineuxqu'il prparait depuis des mois, il entamait l'histoire du procs et l'expos de sesmoyens de dfense, comme s'il eut prouv le besoin de s'innocenter auprsd'elle. L'accusation lui reprochait : Le capital sans cesse augment pourenfivrer les cours et pour faire croire que la socit possdait l'intgralit de sesfonds ; la simulation de souscriptions et de versements non effectus, grce auxcomptes ouverts Sabatani et aux autres hommes de paille, lesquels payaientseulement par des jeux d'criture ; la distribution de dividendes fictifs, sousforme de libration des anciens titres ; enfin, l'achat par la socit de ses propresactions, toute une spculation effrne qui avait produit la hausse extraordinaireet factice, dont l'Universelle tait morte, puise d'or. A cela, il rpondait par deexplications abondantes, passionnes il avait fait ce que fait tout directeur debanque, seulement il l'avait fait en grand, avec une carrure d'homme fort. Pas undes chefs des plus solides maisons de Paris qui n'aurait d partager sa cellule, sil'on s'tait piqu d'un peu de logique. On le prenait pour le bouc missaire des

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    illgalits de tous. D'autre part, quelle trange faon d'apprcier lesresponsabilits ! Pourquoi ne poursuivait-on pas aussi les administrateurs, lesDaigremont, les Huret, les Bohain, qui, outre leurs cinquante mille francs dejetons de prsence, touchaient le dix pour cent sur les bnfices, et qui avaienttremp dans tous les tripotages ? Pourquoi encore l'impunit complte dontjouissaient les commissaires-censeurs, Lavignire entre autres, qui en taientquittes pour allguer leur incapacit et leur bonne foi ? Evidemment, ce procsallait tre la plus monstrueuse des iniquits, car on avait d carter la plainte enescroquerie de Busch, comme allguant des faits non prouvs, et le rapportremis par l'expert, aprs un premier examen des livres, venait d'tre reconnuplein d'erreurs. Alors, pourquoi la faillite, dclare d'office la suite de ces deuxpices, lorsque pas un sou des dpts n'avait t dtourn et que tous les clientsdevaient rentrer dans leurs fonds ? Etait-ce donc qu'on voulait uniquement ruinerles actionnaires ? Dans ce cas, on avait russi, le dsastre s'aggravait,s'largissait sans limite. Et ce n'tait pas lui qu'il en accusait, c'tait lamagistrature, le gouvernement, tous ceux qui avaient complot de le supprimer,pour tuer l'Universelle." Ah ! les gredins, s'ils m'avaient laiss libre, vous auriez vu, vous auriez vu ! "Mme Caroline le regardait, saisie de son inconscience, qui en arrivait unevritable grandeur. Elle se rappelait ses thories d'autrefois, la ncessit du jeudans les grandes entreprises, o toute rmunration juste est impossible, laspculation regarde comme l'excs humain, l'engrais ncessaire, le fumier surlequel pousse le progrs. N'tait-ce donc pas lui qui, de ses mains sans scrupules,avait chauff l'norme machine follement, jusqu' la faire sauter en morceaux et blesser tous ceux qu'elle emportait avec elle ? Ce cours de trois mille francs,d'une exagration insense, imbcile, n'tait-ce pas lui qui l'avait voulu ? Unesocit au capital de cent cinquante millions, et dont les trois cent mille titres,cots trois mille francs, reprsentent neuf cents millions cela pouvait-il sejustifier ; n'y avait-il pas un danger effroyable dans la distribution du colossaldividende qu'une pareille somme engage exigeait, au simple taux de cinq pourcent ?Mais il s'tait lev, il allait et venait, dans l'troite pice, d'un pas saccad degrand conqurant mis en cage." Ah ! les gredins, ils ont bien su ce qu'ils faisaient en, m'enchanant ici... J'allaistriompher, les craser tous...- Comment, triompher ? mais vous n'aviez plus un sou, vous tiez vaincu !Evidemment, reprit-il avec amertume, j'tais vaincu, je suis une canaille...L'honntet, la gloire, ce n'est que le succs. Il ne faut pas se laisser battre,autrement l'on n'est plus le lendemain qu'un imbcile et un filou... Oh ! je devinebien ce qu'on peut dire, vous n'avez pas besoin de me le rpter. N'est-ce pas ?on me traite couramment de voleur, on m'accuse d'avoir mis tous ces millionsdans mes poches, on m'gorgerait ; si l'on me tenait ; et, ce qui est pis on hausseles paules de piti, un simple fou, une pauvre intelligence... Mais, si j'avais

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    russi, imaginez-vous cela ? Oui, si j'avais abattu Gundermann, conquis lemarch, si j'tais cette heure le roi indiscut de l'or, hein ? quel triomphe ! Jeserais un hros, j'aurais Paris mes pieds. "Nettement, elle lui tint tte." Vous n'aviez avec vous ni la justice ni la logique, vous ne pouviez pas russir."Il s'tait arrt devant elle d'un mouvement brusque, il s'emportait." Pas russir, allons donc ! L'argent m'a manqu, voil tout. Si Napolon, le jourde Waterloo, avait eu cent mille hommes encore faire tuer, il l'emportait, laface du monde tait change. Moi, si j'avais eu jeter au gouffre les quelquescentaines de millions ncessaires, je serais le matre du monde.- Mais c'est affreux ! cria-t-elle, rvolte. Quoi ? vous trouvez qu'il n'y a pas euassez de ruines, pas assez de larmes, pas assez de sang ! Il vous faudrait d'autresdsastres encore, d'autres familles dpouilles, d'autres malheureux rduits mendier dans les rues ! "Il reprit sa promenade violente, il eut un geste d'indiffrence suprieure, enjetant ce cri :" Est-ce que la vie s'inquite de a ! Chaque pas que l'on fait crase des milliersd'existences. "Et un silence rgna, elle le suivit dans sa marche, le coeur envahi de froid. Etait-ce un coquin, tait-ce un hros ? Elle frmissait, en se demandant quellespenses de grand capitaine vaincu, rduit l'impuissance, il pouvait roulerdepuis six mois qu'il tait enferm dans cette cellule ; et elle jeta seulement alorsun regard autour d'elle : les quatre murs nus, le petit lit de fer, la table de boisblanc, les deux chaises de paille. Lui qui avait vcu, au milieu d'un luxeprodigu, clatant !Mais, tout d'un coup, il revint s'asseoir, les jambes comme brises de lassitude.Et, longuement, il parla demi-voix dans une sorte de confession involontaire." Gundermann avait raison, dcidment : a ne vaut rien, la fivre, la Bourse...Ah ! le gredin, est-il heureux, lui, de n'avoir plus ni sang ni nerfs, de ne pluspouvoir coucher avec une femme, ni boire une bouteille de bourgogne ! Je croisd'ailleurs qu'il a toujours t comme a, ses veines charrient de la glace... Moi, jesuis trop passionn, c'est vident. La raison de ma dfaite n'est pas ailleurs, voilpourquoi je me suis si souvent cass les reins. Et il faut ajouter que, si mapassion me tue, c'est aussi ma passion qui me fait vivre. Oui, elle m'emporte,elle me grandit, me pousse trs haut, et puis elle m'abat, elle dtruit d'un couptoute son oeuvre. Jouir n'est peut-tre que se dvorer... Certainement, quand jesonge ces quatre ans de lutte, je vois bien tout ce qui m'a trahi, c'est tout ce quej'ai dsir, tout ce que j'ai possd... a doit tre incurable, a. Je suis fichu. "Alors, une colre le souleva contre son vainqueur." Ah ! ce Gundermann, ce sale juif, qui triomphe parce qu'il est sans dsirs !...C'est bien la juiverie entire, cet obstin et froid conqurant, en marche pour lasouveraine royaut du monde, au milieu des peuples achets un un par la

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    toute-puissance de l'or. Voil des sicles que la race nous envahit et triomphe,malgr les coups de pied au derrire et les crachats. Lui a dj un milliard, il enaura deux, il en aura dix, il en aura cent, il sera un jour le matre de la terre. Jem'entte depuis des annes crier cela sur les toits, personne n'a l'air dem'couter, on croit que c'est un simple dpit d'homme de Bourse, lorsque c'est lecri mme de mon sang. Oui, la haine du juif, je l'ai dans la peau, oh ! de trsloin, aux racines mmes de mon tre !- Quelle singulire chose ! murmura tranquillement Mme Caroline, avec sonvaste savoir, sa tolrance universelle. Pour moi, les juifs, ce sont des hommescomme les autres. S'ils sont part, c'est qu'on les y a mis. "Saccard, qui n'avait pas mme entendu, continuait avec plus de violence :" Et ce qui m'exaspre, c'est que je vois les gouvernements complices, aux piedsde ces gueux. Ainsi l'empereur est-il assez vendu Gundermann ! comme s'iltait impossible de rgner sans l'argent de Gundermann ! Certes, Rougon, mongrand homme de frre, s'est conduit d'une faon bien dgotante mon gard ;car, je ne vous l'ai pas dit, j'ai t assez lche pour chercher me rconcilier,avant la catastrophe, et si je suis ici, c'est qu'il l'a bien voulu. N'importe, puisqueje le gne, qu'il se dbarrasse donc de moi ! je ne lui en voudrai quand mmeque de son alliance avec ces sales juifs... Avez-vous song cela ? l'Universelletrangle pour que Gundermann continue son commerce ! toute banquecatholique trop puissante crase, comme un danger social, pour assurer ledfinitif triomphe de la juiverie, qui nous mangera, et bientt !... Ah ! queRougon prenne garde ! il sera mang, lui d'abord, balay de ce pouvoir auquel ilse cramponne, pour lequel il renie tout. C'est trs malin, son jeu de bascule, lesgages donns un jour aux libraux, l'autre jour aux autoritaires ; mais, ce jeu-l, on finit fatalement par se rompre le cou... Et, puisque tout craque, que le dsirde Gundermann s'accomplisse donc, lui qui a prdit que la France serait battue,si nous avions la guerre avec l'Allemagne ! Nous sommes prts, les Prussiensn'ont plus qu' entrer et prendre nos provinces. "D'un geste terrifi et suppliant, elle le fit taire, comme s'il allait attirer la foudre." Non, non ! ne dites pas ces choses. Vous n'avez pas le droit de les dire... Dureste, votre frre n'est pour rien dans votre arrestation. Je sais de source certaineque c'est le garde des Sceaux Delcambre qui a tout fait. "La colre de Saccard tomba brusquement, il eut un sourire." Oh ! celui-l se venge. "Elle le regardait d'un air d'interrogation, et il ajouta :" Oui, une vieille histoire entre nous... Je sais d'avance que je serai condamn. "Sans doute, elle se mfia de l'histoire, car elle n'insista pas. Un court silencergna, pendant lequel il reprit les papiers sur la table, tout entier de nouveau son ide fixe." Vous tes bien charmante, chre amie, d'tre venue, et il faut me promettre derevenir, parce que vous tes de bon conseil et que je veux vous soumettre desprojets. Ah ! si j'avais de l'argent ! "

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    Vivement, elle l'interrompit, saisissant l'occasion pour s'clairer sur un point quila hantait et la tourmentait depuis des mois. Qu'avait-il fait des millions qu'ildevait possder pour sa part ? les avait-il envoys l'tranger, enterrs au piedde quelque arbre connu de lui seul ?" Mais vous en avez, de l'argent ! Les deux millions de Sadowa, les neufmillions de vos trois mille actions, si les avez vendues au cours de trois mille !" Moi, ma chre, cria-t-il, je n'ai pas un sou ! "Et cela tait parti d'une voix si nette et si dsespr, il la regardait d'un tel air desurprise, qu'elle fut convaincue." Jamais je n'ai eu un sou dans les affaires qui ont mal tourn... Comprenez doncque je me ruine avec les autres... Certes, oui, j'ai vendu ; mais j'ai rachet aussi ;de deux autres millions encore, je serais fort embarrass et o ils s'en sont alls,mes neuf millions, augments pour vous l'expliquer clairement... Je crois bienque mon compte se soldait chez ce pauvre Mazaud par une dette de trente quarante mille francs... Plus un sou, le grand coup de balai, comme toujours ! "Elle en fut si soulage, si gaye, qu'elle plaisanta sur leur propre ruine, elle et son frre." Nous aussi, quand tout va tre termin, je ne sais pas si nous aurons de quoimanger un mors... Ah ! cet argent, ces neuf millions que vous nous aviezpromis, vous vous rappelez comme ils me faisaient peur ! Jamais je n'ai vcudans un tel malaise, et quel soulagement, le soir du jour o j'ai tout rendu enfaveur de l'actif !... Mme, les trois cent mille francs de l'hritage de notre tantey ont pass. a, ce n'est pas trs juste. Mais, je vous l'avais dit, de l'argenttrouv, de l'argent qu'on n'a pas gagn, on n'y tient gure... Et vous voyez bienque je suis gaie et que je ris maintenant ! "Il l'arrta d'un geste fivreux, il avait pris les papiers, sur la table, et lesbrandissait." Laissez donc ! nous serons trs riches...- Comment ?- Est-ce que vous croyez que je lche mes ides ?... Depuis six mois, je travailleici, je veille les nuits entires, pour tout reconstruire. Les imbciles qui me fontsurtout un crime de ce bilan anticip, en prtendant que des trois grandesaffaires, les Paquebots runis, le Carmel et la Banque nationale turque, lapremire seulement a donn les bnfices prvus ! Parbleu ! si les deux autresont priclit, c'est que je n'tais plus l. Mais, quand ils m'auront lch, oui !quand je redeviendrai le mettre, vous verrez, vous verrez... "Suppliante, elle voulut l'empcher de poursuivre. Il s'tait mis debout, il segrandissait sur ses petites jambes, criant de sa voix aigu :" Les calculs sont faits, les chiffres sont l, regardez !... Des amusettessimplement, le Carmel et la Banque nationale turque ! Il nous faut le vasterseau des chemins de fer d'Orient, il nous faut le reste, Jrusalem, Bagdad,l'Asie Mineure entire conquise, ce que Napolon n'a pu faire avec son sabre, etce que nous ferons nous autres, avec nos pioches et notre or... Comment avez-

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    vous pu croire que j'abandonnais la partie ? Napolon est bien revenu de l'led'Elbe. Moi aussi, je n'aurai qu' me montrer, tout l'argent de Paris se lverapour me suivre ; et il n'y aura pas, cette fois, de Waterloo, je vous en rponds,parce que mon plan est d'une rigueur mathmatique, prvu jusqu'aux dernierscentimes... Enfin, nous allons donc l'abattre, ce Gundermann de malheur ! Je nedemande que quatre cents millions, cinq cents millions peut-tre, et le monde est moi ! "Elle avait russi lui prendre les mains, elle se serrait contre lui." Non, non ! Taisez-vous, vous me faites peur ! "Et, malgr elle, de son effroi, une admiration montait. Brusquement, dans cettecellule misrable et nue, verrouille, spare des vivants, elle venait d'avoir lasensation d'une force dbordante, d'un resplendissement de l'ternelle illusion del'espoir, l'enttement de l'homme qui ne veut pas mourir. Elle cherchait en elle lacolre, l'excration des fautes commises, et elle ne les trouvait dj plus. Nel'avait-elle pas condamn, aprs les irrparables malheurs dont il tait la cause ?N'avait-elle pas appel le chtiment, la mort solitaire, dans le mpris ? Elle n'engardait que sa haine du mal et sa piti pour la douleur. Lui, cette forceinconsciente et agissante, elle le subissait de nouveau, comme une des violencesde la nature, sans doute ncessaires. Et puis, si c'tait l qu'une faiblesse defemme, elle s'y abandonnait dlicieusement, toute la maternit souffrante,toute l'infini besoin de tendresse, qui le lui avait fait aimer sans estime, dans sahaute raison dvaste par l'exprience." C'est fini, rpta-t-elle plusieurs reprises, sans cesser de lui serrer les mainsdans les siennes. Ne pouvez-vous donc vous calmer et vous reposer enfin ! "Puis, comme il se haussait, pour effleurer des lvres ses cheveux blancs, dont lesboucles foisonnaient sur ses tempes, avec une abondance vivace de jeunesse,elle le maintint, elle ajouta d'un air d'absolue rsolution et de tristesse profonde,en donnant aux mots toute leur signification." Non, non ! c'est fini jamais... Je suis contente de vous avoir vu une dernirefois, pour qu'il ne reste pas de la colre entre nous... Adieu ! "Quand elle partit, elle le vit debout, prs de la table, vritablement mu de lasparation, mais reclassant dj d'une main instinctive les papiers, qu'il avaitmls dans sa fivre ; et, le petit bouquet de deux sous s'tant effeuill parmi lespages, il secouait celles-ci une une, il balayait des doigts les ptales de rose.Ce ne fut que trois mois plus tard, vers le milieu de dcembre, que l'affaire de laBanque universelle vint enfin devant le tribunal. Elle tint cinq grandes audiencesde la police correctionnelle, au milieu d'une curiosit trs vive. La presse avaitfait un bruit norme autour de la catastrophe, des histoires extraordinairescirculaient sur les lenteurs de l'instruction. On remarqua beaucoup l'expos desfaits que le parquet avait dress, un chef-d'oeuvre de froce logique, o les pluspetits dtails taient groups, utiliss, interprts avec une clart impitoyable.D'ailleurs, on disait partout que le jugement tait rendu l'avance. Et, en effet,l'vidente bonne foi d'Hamelin, l'hroque attitude de Saccard qui tint tte

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    l'accusation pendant les cinq jours, les plaidoiries magnifiques et retentissantesde la dfense, n'empchrent pas les juges de condamner les deux prvenus cinq annes d'emprisonnement et trois mille francs d'amende. Seulement,remis en libert provisoire sous caution, un mois avant, et s'tant ainsi prsentsdevant le tribunal en prvenus libres, ils purent faire appel et quitter dans lesvingt-quatre heures. C'tait Rougon qui avait exig ce dnouement, ne voulantpas garder sur les bras l'ennui d'un frre en prison. La police veilla elle mme audpart de Saccard, qui fila en Belgique, par un train de nuit le mme jour,Hamelin tait parti pour Rome.Et trois nouveaux mois s'coulrent, on tait dans les premiers jours d'avril,Mme Caroline se trouvait encore Paris, o l'avait retenue le rglementd'affaires inextricables. Elle occupait toujours le petit appartement de l'hteld'Orviedo, dont les affiches annonaient la vente. Du reste, elle venait enfind'arranger les dernires difficults, elle pouvait partir, certes, sans un sou enpoche, mais sans laisser aucune dette derrire elle ; et elle devait quitter Paris lelendemain, pour aller Rome rejoindre son frre, qui avait eu la chance d'yobtenir une petite situation d'ingnieur. Il lui avait crit que des leons l'yattendaient. C'tait toute leur existence recommencer.En se levant, le matin de cette dernire jours, qu'elle passerait Paris, un dsirlui vint de ne pas s'loigner tenter d'avoir des nouvelles de Victor. Jusque-l,toutes les recherches taient restes vaines. Mais elle se rappelait les promessesde la Mchain, elle se disait que peut-tre cette femme savait quelque chose ; etil tait facile de la questionner, en se rendant chez Busch, vers quatre heures.D'abord, elle repoussa cette ide : : quoi bon tout cela n'tait-il pas mort ? Puis,elle en souffrit rellement, le coeur douloureux, comme d'un enfant qu'elle auraitperdu, et sur la tombe duquel elle n'aurait pas port des fleurs, en s'en allant. Aquatre heures, elle descendit rue Feydeau.Les deux portes du palier taient ouvertes, de l'eau bouillait violemment dans lacuisine noire, tandis que, de l'autre ct, dans l'troit cabinet, la Mchain, quioccupait le fauteuil de Busch, semblait submerge au milieu d'un tas de papiersqu'elle tirait par liasses normes de son vieux sac de cuir." Ah ! c'est vous, ma bonne madame ! Vous tombez dans un bien vilain moment.M. Sigismond est l'agonie. Et le pauvre M. Busch en perd la tte, positivement,tant il aime son frre. Il ne fait que courir comme un fou, il est encore sorti pourramener un mdecin... Vous voyez, je suis oblige de m'occuper de ses affaires,car voil huit jours qu'il n'a seulement pas achet un titre ni mis le nez dans unecrance. Heureusement, j'ai fait tout l'heure un coup, oh ! un vrai coup, qui leconsolera un peu de son chagrin, le cher homme, quand il reviendra la raison. "Mme Caroline, saisie, oubliait qu'elle tait l pour Victor, car elle avait reconnudes titres dclasss de l'Universelle, dans les papiers que la Mchain tirait poignes de son sac. Le vieux cuir en craquait, et elle en sortait toujours,devenue bavarde, au milieu de sa joie.

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    " Tenez ! j'ai eu tout a pour deux cent cinquante francs, il y en a bien cinqmille, ce qui les met un sou... Hein ? un sou, des actions qui ont t cotes troismille francs ! Les voil presque retombes au prix du papier, oui ! du papier lalivre... Mais elles valent mieux tout de mme, nous les revendrons au moins dixsous, parce qu'elles sont recherches par les gens en faillite. Vous comprenez,elles ont eu une si bonne rputation, qu'elles meublent encore. Elles font trsbien dans un passif, c'est trs distingu d'avoir t victime de la catastrophe...Enfin j'ai eu une chance extraordinaire, j'avais flair la fosse o, depuis labataille, toute cette marchandise dormait, un vieux fond d'abattoir qu'unimbcile, mal renseign, m'a lch pour rien. Et vous pensez si je suis tombedessus ! Ah ! a n'a pas tran, je vous ai nettoy a vivement ! "Et elle s'gayait en oiseau carnassier des champs de massacre de la finance, sonnorme personne suait les immondes nourritures dont elle s'tait engraisse,tandis que de ses mains courtes et crochues, elle remuait les morts, ces actionsdprcies, dj jaunies et exhalant une odeur rance.Mais une voix ardente et base s'leva, venant de la chambre voisine, dont laporte tait grande ouverte, comme les deux portes du palier." Bon, voil M. Sigismond qui se remet causer. Il ne fait que a depuis cematin... Mon Dieu ! et l'eau qui bout ! l'eau que j'oublie ! C'est pour un tas detisanes... Ma bonne madame, puisque vous tes l, voyez donc s'il ne demandepas quelque chose. "La Mchain fila dans la cuisine, et Mme Caroline, que la souffrance attirait,entra dans la chambre. La nudit en tait tout gaye par un clair soleil d'avril,dont un rayon tombait droit sur la petite table de bois blanc, encombre de notescrites, de dossiers volumineux, d'o dbordait un travail de dix ans ; et il n'yavait toujours rien autre que les deux chaises de paille et les quelques volumesentasss sur des planches. Dans l'troit lit de fer, Sigismond, assis contre troisoreillers, vtu jusqu' mi-corps d'une courte blouse de flanelle rouge, parlait,parlait sans relche, sous la singulire excitation crbrale, qui prcde parfois lamort des phtisique il dlirait, avec des moments d'extraordinaire lucidit ; et, aumilieu de sa face amaigrie, encadre de ses longs cheveux boucls, ses yeux,largis dmesurment, interrogeaient le vide.Tout de suite, quand Mme Caroline parut, il sembla la reconnatre, bien quejamais ils ne se fussent rencontrs." Ah ! c'est vous, madame... Je vous avais vue, je vous appelais de toutes mesforces... Venez, venez plus prs, que je vous dise voix basse... "Malgr le petit frisson de peur qui l'avait prise, elle s'approcha, elle dut s'asseoirsur une chaise, contre le lit mme.Je ne savais pas, mais je sais maintenant. Mon frre vend des papiers, et il y ades gens que j'ai entendus pleurer l, dans son cabinet... Mon frre, ah ! j'en ai eule coeur comme travers d'un fer rouge. Oui, c'est a qui m'est rest dans lapoitrine, a me brle toujours, parce que c'est abominable, l'argent, le pauvre

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    monde qui souffre... Alors, tout l'heure, quand je serai mort, mon frre vendrames papiers, et je ne veux pas, je ne veux pas ! "Sa voix s'levait peu peu, suppliante." Tenez ! madame, ils sont l, sur la table. Donnez-les-moi, que nous en fassionsun paquet, et vous les emporterez, vous emporterez tout... Oh ! je vous appelais,je vous attendais ! Mes papiers perdus ! toute ma vie de recherches, et d'effortsanantie ! "Et, comme elle hsitait lui donner ce qu'il demandait, il joignit les mains." De grce, que je m'assure qu'ils y sont bien tous, avant de mourir... Mon frren'est pas l, mon frre ne dira pas que je me tue... Je vous en supplie... "Alors, elle cda, bouleverse par l'ardeur de sa prire." Vous voyez que j'ai tort, puisque votre frre dit que cela vous fait du mal.- Du mal, oh ! non. Et puis, qu'importe !... Enfin ; cette socit de l'avenir, jesuis parvenu la mettre debout, aprs tant de nuits passes ! Tout y est prvu,rsolu, c'est toute la justice et tout le bonheur possibles... Quel regret de n'avoirpas eu le temps de rdiger l'oeuvre, avec les dveloppements ncessaires ! Maisvoici mes notes compltes, classes. Et, n'est-ce pas ? vous allez les sauver, pourqu'un autre, un jour, leur donne la forme du livre dfinitif, lanc par le monde..."De ses longues mains frles, il avait pris les papiers, il les feuilletaitamoureusement, tandis que, dans ses grands yeux dj troubles, se rallumait uneflamme. Il parlait trs vite, d'un ton cass et monotone, avec le tic-tac d'unechane d'horloge que le poids emporte ; et c'tait le bruit mme de la mcaniquecrbrale fonctionnant sans arrt, dans le droulement de l'agonie." Ah ! comme je la vois, comme elle se dresse l, nettement, la cit de justice etde bonheur !... Tous y travaillent, d'un travail personnel, obligatoire et libre. Lanation n'est qu'une socit de coopration immense, les outils deviennent laproprit de tous, les produits sont centraliss dans de vastes entrepts gnraux.On a effectu tant de labeur utile, on a droit tant de consommation sociale.C'est l'heure d'ouvrage qui est la commune mesure, un objet ne vaut que ce qu'ila cot d'heures, il n'y a plus qu'un change, entre tous les producteurs, l'aidedes bons de travail, et cela sous la direction de la communaut, sans qu'aucunautre prlvement soit fait que l'impt unique pour lever les enfants et nourrirles vieillards, renouveler l'outillage, dfrayer les services publics gratuits... Plusd'argent, et ds lors plus de spculation, plus de vol, plus de trafics abominables,plus de ces crimes que la cupidit exaspre, les filles pouses pour leur dot, lesvieux parents trangls pour leur hritage, les passants assassins pour leurbourse !... Plus de classes hostiles, de patrons et d'ouvriers, de proltaires et debourgeois et, ds lors, plus de lois restrictives ni de tribunaux, de force armegardant l'inique accaparement des uns contre la faim enrage des autres !... Plusd'oisifs d'aucune sorte, et ds lors plus de propritaires nourris par le loyer, derentiers entretenus comme des filles par la chance, plus de luxe enfin ni demisre !... Ah ! n'est-ce pas l'idale quit, la souveraine sagesse, pas de

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    privilgis, pas de misrables, chacun faisant son bonheur par son effort, lamoyenne du bonheur humain !Il s'exaltait, et sa voix devenait douce, lointaine, comme si elle s'loignait et seperdait trs haut, dans l'avenir dont il annonait la venue." Et si j'entrais dans les dtails... Vous voyez, cette feuille spare, avec toutesces notes marginales : c'est l'organisation de la famille, le contrat libre,l'ducation et l'entretien des enfants mis la charge de la communaut...Pourtant, ce n'est point l'anarchie. Regardez cette autre note : je veux un comitdirecteur pour chaque branche de la production, charg de proportionner celle-ci la consommation, en tablissant les besoins rels... Et ici, encore un dtaild'organisation dans les villes, dans les champs, des armes industrielles, desarmes agricoles manoeuvreront sous la conduite des chefs lus par elles,obissant des rglements qu'elles auront vots... Tenez ! j'ai aussi indiqu l,par des calculs approximatifs, combien d'heures la journe de travail pourratre rduite dans vingt ans. Grce au grand nombre des bras nouveaux, grcesurtout aux machines, on ne travaillera que quatre heures, trois peut-tre ; et quede temps on aura pour jouir de la vie ! car ce n'est pas une caserne, c'est une citde libert et de gaiet, o chacun reste libre de son plaisir, avec tout le temps desatisfaire ses lgitimes apptits, la joie d'aimer, d'tre fort, d'tre beau, d'treintelligent, de prendre sa part de l'inpuisable nature. "Et son geste, autour de la misrable chambre, possdait monde. Dans cettenudit o il avait vcu, cette pauvret sans besoins o il se mourait, il faisaitd'une main fraternelle le partage des biens de la terre. C'tait l'universelleflicit, tout ce qui est bon et dont il n'avait pas joui, qu'il distribuait de la sorte,en sachant qu'il n'en jouirait jamais. Il avait ht sa mort pour ce suprme cadeau l'humanit souffrante. Mais ses mains s'garaient, ttonnantes, parmi les notesparses, tandis que ses yeux ne voyaient dj plus, emplis de l'blouissement demort, semblaient apercevoir l'infinie perfection, au-del de la vie, dans unravissement d'extase dont toute sa face s'clairait." Ah ! que d'activits nouvelles, l'humanit entire au travail au terres incultes,les mains de tous les vivants amliorant le monde !... Il n'y a plus de landes, plusde marais, plus de terres incultes. Les bras de mer sont combls, les montagnesgnantes disparaissent, les dserts se changent en valles fertiles, sous les eauxqui jaillissent de toutes parts. Aucun prodige n'est irralisable, les anciens grandstravaux font sourire, tant ils semblent timides et enfantins. La terre enfin esthabitable... Et c'est tout l'homme dvelopp, grandi, jouissant de ses pleinsapptits, devenu le vrai matre. Les coles et les ateliers sont ouverts, l'enfantchoisit librement son mtier, que les aptitudes dterminent. Des annes dj sesont coules, et la slection s'est faite, grce des examens svres, il ne suffitplus de pouvoir payer l'instruction, il faut en profiter. Chacun se trouve ainsiarrt, utilis, au juste degr de son intelligence, ce qui rpartit quitablement lesfonctions publiques, d'aprs les indications mmes de la nature. Chacun pourtous, selon sa force... Ah ! cit active et joyeuse, cit idale de saine exploitation

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    humaine, o n'existe plus le vieux prjug contre le travail manuel, o l'on voitun grand pote menuisier, un serrurier grand savant ! Ah ! cit bienheureuse,cit triomphale vers qui les hommes marchent depuis tant de sicles, cit dontles murs blancs resplendissent, l-bas... L-bas, dans le bonheur, dansl'aveuglant soleil...Ses yeux plirent, les derniers mots s'exhalrent, indistincts, en un petit souffle ;et sa tte retomba, gardant le sourire extasi de ses lvres. Il tait mort.Bouleverse de piti et de tendresse, Mme Caroline le regardait, lorsqu'elle eut,derrire elle, la sensation d'une tempte qui entrait. C'tait Busch, revenant sansmdecin, haletant, ravag d'angoisse ; tandis que la Mchain, sur ses talons, luiexpliquait pourquoi elle n'avait pu encore faire la tisane, l'eau s'tant renverse.Mais il avait aperu son frre, son petit enfant, comme il le nommait, couch surle dos, immobile, avec la bouche ouverte, les yeux fixes ; et il comprit, et ilpoussa un hurlement de bte gorge. D'un bond, il s'tait jet sur le corps, ill'avait soulev dans ses deux grands bras, comme pour lui souffler de la vie. Ceterrible mangeur d'or, qui aurait tu un homme pour dix sous, qui avait silongtemps cum le Paris immonde, hurlait d'une abominable souffrance. Sonpetit enfant, mon Dieu ! Lui qui le couchait, qui le dorlotait ainsi qu'une mre !Il ne l'aurait jamais plus, son petit enfant ! Et, dans une crise d'enrag dsespoir,il ramassa les papiers pars sur le lit, il les dchira, les broya, comme s'il avaitvoulu anantir tout ce travail imbcile et jalous, qui lui avait tu son frre.Mme Caroline, alors, sentit son coeur se fondre. Le malheureux ! il nel'emplissait plus que d'une divine piti. Mais o donc avait-elle entendu hurlerainsi ? Une seule fois dj, le cri de la douleur humaine l'avait pntr d'un telfrisson. Et elle se souvint, c'tait chez Mazaud, le hurlement de la mre et despetits, devant le cadavre du pre. Comme incapable de se soustraire cettesouffrance, elle resta encore un instant, rendit des services. Puis, au moment departir, se retrouvant seule avec la Mchain, dans l'troit cabinet d'affaires, elle serappela qu'elle tait venue pour la questionner sur Victor. Et elle l'interrogea. Ah! bien, Victor, il tait loin, s'il courait toujours ! Elle avait battu Paris pendanttrois mois, sans seulement dcouvrir une piste. Elle y renonait, il serait toujourstemps de retrouver un jour ce bandit sr l'chafaud. Et Mme Caroline l'coutait,glace et muette. Oui, c'tait fini, le monstre tait lch par le monde, l'avenir, l'inconnu, ainsi qu'une bte cumant du virus hrditaire, qui devait largir lemal chacun de ses coups de dent.Dehors, sur le trottoir de la rue Vivienne, Mme Caroline fut surprise de ladouceur de l'air. Il tait cinq heures, le soleil se couchait dans un ciel d'unepuret tendre, dorant au loin les enseignes hautes du boulevard. Cet avril, sicharmant d'une nouvelle jeunesse, tait comme une caresse tout son trephysique, jusqu'au coeur. Elle respira fortement, soulage, plus heureuse dj,avec la sensation de l'invincible espoir qui revenait et grandissait. C'tait sansdoute la mort si belle de ce rveur, donnant son dernier souffle sa chimre dejustice et d'amour, qui l'attendrissait ainsi, dans le songe qu'elle avait galement

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    fait d'une humanit purge du mal excrable de l'argent ; et c'tait encore lehurlement de l'autre, la tendresse exaspre et saignante du terrible loup-cervier,qu'elle croyait sans coeur, incapable de larmes. Non pourtant ! elle ne s'en taitpas alle sous l'impression consolante de tant de bont humaine, au milieu detant de douleur ; elle avait au contraire emport la dsesprance finale du petitmonstre chapp, galopant, semant par les routes le ferment de pourriture dontjamais la terre n'arriverait se gurir. Alors, pourquoi donc cette gaietrenaissante qui l'envahissait toute ?Lorsqu'elle fut au boulevard, Mme Caroline tourna gauche, ralentit le pas, aumilieu de l'animation de la foule. Un instant, elle s'arrta devant une petitevoiture pleine de bottes de lilas et de girofles, dont le fort parfum l'enveloppad'une bouffe de printemps. Et, maintenant, en elle, tandis qu'elle reprenait samarche, le flot de la joie montait, comme d'une source bouillonnante, qu'elleaurait tent vainement d'arrter, de boucher avec ses deux mains. Elle avaitcompris, elle ne voulait pas. Non, non ! les affreuses catastrophes taient troprcentes, elle ne pouvait tre gaie, s'abandonner ce jaillissement d'ternelle viequi la soulevait. Et elle s'efforait de garder son deuil, elle se rappelait audsespoir par tant de souvenirs cruels. Quoi ? elle aurait ri encore, aprsl'croulement de tout, une si effrayante somme de misres ! Oubliait-elle qu'elletait complice ? et elle se citait les faits, celui-ci, celui-l, cet autre, qu'elle auraitd mettre tout son reste d'existence pleurer. Mais, entre ses doigts serrs surson coeur, le bouillonnement de sve devenait plus imptueux, la source de viedbordait, cartait les obstacles pour couler librement, en rejetant les paves auxdeux bords, claire et triomphante sous le soleil.Ds ce moment, vaincue, Mme Caroline dut s'abandonner la force irrsistibledu continuel rajeunissement. Comme elle le disait en riant parfois, elle nepouvait tre triste. L'preuve tait faite, elle venait de toucher le fond dudsespoir, et voici que l'espoir ressuscitait de nouveau, bris, ensanglant, maisvivace quand mme, plus large de minute en minute. Certes, aucune illusion nelui restait, la vie tait dcidment injuste et ignoble, comme la nature. Pourquoidonc : cette draison de l'aimer, de la vouloir, de compter, ainsi que l'enfant qui l'on promet un plaisir toujours diffr, sur le but lointain et inconnu verslequel, sans fin, elle nous conduit ? Puis, lorsqu'elle tourna dans la rue de laChausse-d'Antin, elle ne raisonna mme plus ; la philosophe, en elle, la savanteet la lettre, abdiquait, fatigue de l'inutile recherche des causes ; elle n'tait plusqu'une crature heureuse du beau ciel et de l'air doux, gotant l'uniquejouissance de se bien porter, d'entendre ses petits pieds fermes battre le trottoir.Ah ! la joie d'tre, est-ce qu'au fond il en existe une autre ? La vie telle qu'elleest, dans sa force, si abominable qu'elle soit, avec son ternel espoir !Rentre dans son appartement de la rue Saint-Lazare, qu'elle quittait lelendemain, Mme Caroline acheva ses malles ; et, comme elle faisait le tour de lasalle des pures, vide dj, elle aperut, sur les murs, les plans et les aquarelles,qu'elle s'tait promis de ficeler en un rouleau unique, au dernier moment. Mais

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    une songerie l'arrta, chaque feuille de papier, avant d'arracher les quatrepointes, aux quatre angles. Elle revivait ses journes lointaines d'Orient, de cepays tant aim, dont elle semblait avoir gard en elle l'clatante lumire ; ellerevivait les cinq annes qu'elle venait de passer Paris, cette crise de chaquejour, cette activit folle, le monstrueux ouragan de millions qui avait travers savie, en la saccageant ; et, de ces ruines chaudes encore, elle sentait dj germer,s'panouir au soleil toute une floraison. Si la Banque nationale turque s'taiteffondre la suite de l'Universelle, la Compagnie gnrale des Paquebotsrunis restait debout et prospre. Elle revoyait la cte enchante de Beyrouth, os'levaient, au milieu d'immenses magasins, les btiments de l'administration,dont elle tait en train d'pousseter le plan : Marseille mise aux portes de l'AsieMineure, la Mditerrane conquise, les nations rapproches, pacifies peut-tre.Et cette gorge du Carmel, cette aquarelle qu'elle dclouait, ne savait-elle pas, parune lettre rcente, que tout un peuple y avait pouss ? Le village de cinq centshabitants, n d'abord autour de la mine en exploitation, tait prsent une ville,plusieurs milliers d'mes, toute une civilisation, des routes, des usines, descoles, fcondant ce coin mort et sauvage. Puis, c'taient les tracs, lesnivellements et les profils, pour la ligne ferre de Brousse Beyrouth parAngora et Alep, une srie de grandes feuilles, qu'une une elle roulait : sansdoute, il s'coulerait des annes, avant que les cols du Taurus fussent traverss toute vapeur ; mais dj la vie affluait de partout, le sol de l'antique berceauvenait d'tre ensemenc d'une nouvelle moisson d'hommes, le progrs de demainy grandirait, avec une vigueur de vgtation extraordinaire, dans ce merveilleuxclimat, sous les grands soleils. N'y avait-il pas l le rveil d'un monde,l'humanit largie et plus heureuse ?Maintenant, Mme Caroline, l'aide d'une forte ficelle nouait le paquet des plans.Son frre, qui l'attendait Rome, o tous deux allaient recommencer uneexistence, lui avait bien recommand de les emballer avec soin ; et, comme elleserrait les noeuds, l'ide lui vint de Saccard, qu'elle savait en Hollande, lanc denouveau dans une affaire colossale, le desschement d'immenses marais, un petitroyaume conquis sur la mer, grce un systme compliqu de canaux. Il avaitraison : l'argent, jusqu' ce jour, tait le fumier dans lequel poussait l'humanitde demain ; l'argent, empoisonneur et destructeur, devenait le ferment de toutevgtation sociale, le terreau ncessaire aux grands travaux qui facilitaientl'existence. Cette fois, voyait-elle clair enfin, son invincible espoir lui venait-ildonc de sa croyance l'utilit de l'effort ? Mon Dieu ! au-dessus de tant de boueremue, au-dessus de tant de victimes crases, de toute cette abominablesouffrance que cote l'humanit chaque pas en avant, n'y a-t-il pas un butobscur et lointain, quelque chose de suprieur, de bon, de juste, de dfinitif,auquel nous allons sans le savoir et qui nous gonfle le coeur de l'obstin besoinde vivre et d'esprer ?Et Mme Caroline tait gaie malgr tout avec son visage toujours jeune, sous sacouronne de cheveux blancs, comme si elle se ft rajeunie chaque avril, dans

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    la vieillesse de la terre. Et, au souvenir de honte que lui causait sa liaison avecSaccard, elle songeait l'effroyable ordure dont on a galement sali l'amour.Pourquoi donc faire porter l'argent la peine des salets et des crimes dont il estla cause ? L'amour est-il moins souill, lui qui cre la vie ?