Emile Zola Therese Raquin

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mile Zola

THRSE RAQUIN(1867)

Table des matires Prface de la deuxime dition .................................................5 Chapitre 1 ................................................................................ 11 Chapitre 2 ................................................................................16 Chapitre 3 ............................................................................... 22 Chapitre 4 ............................................................................... 28 Chapitre 5 ............................................................................... 32 Chapitre 6 ............................................................................... 39 Chapitre 7 ............................................................................... 44 Chapitre 8............................................................................... 53 Chapitre 9 ............................................................................... 58 Chapitre 10 ..............................................................................67 Chapitre 11............................................................................... 71 Chapitre 12 ............................................................................. 83 Chapitre 13 ............................................................................. 90 Chapitre 14 ..............................................................................97 Chapitre 15 ........................................................................... 100 Chapitre 16 ............................................................................102 Chapitre 17............................................................................. 110 Chapitre 18 ............................................................................ 118 Chapitre 19 ............................................................................123 Chapitre 20............................................................................133

Chapitre 21 ............................................................................138 Chapitre 22 ............................................................................ 151 Chapitre 23 ............................................................................158 Chapitre 24 ............................................................................ 161 Chapitre 25 ............................................................................169 Chapitre 26 ............................................................................178 Chapitre 27 ............................................................................187 Chapitre 28............................................................................193 Chapitre 29 ........................................................................... 202 Chapitre 30............................................................................ 211 Chapitre 31 ........................................................................... 220 Chapitre 32 ........................................................................... 230 La polmique entre mile Zola et Ferragus (Louis Ulbach) 235Larticle de Ferragus, dans Le Figaro , 23 janvier 1868 : La littrature putride ................................................................. 235 La rponse de Zola dans Le Figaro , 31 janvier 1868......... 242

Un change de lettres entre Sainte-Beuve et mile Zola, propos de Thrse Raquin ............................................. 249La lettre de Sainte-Beuve mile Zola, 10 juin 1868 ............. 249 La rponse de Zola Sainte-Beuve, 13 juillet 1868..................251

propos de cette dition lectronique ................................ 254

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Prface de la deuxime ditionJavais navement cru que ce roman pouvait se passer de prface. Ayant lhabitude de dire tout haut ma pense, dappuyer mme sur les moindres dtails de ce que jcris, jesprais tre compris et jug sans explication pralable. Il parat que je me suis tromp. La critique a accueilli ce livre dune voix brutale et indigne. Certaines gens vertueux, dans des journaux non moins vertueux, ont fait une grimace de dgot, en le prenant avec des pincettes pour le jeter au feu. Les petites feuilles littraires elles-mmes, ces petites feuilles qui donnent chaque soir la gazette des alcves et des cabinets particuliers, se sont bouch le nez en parlant dordure et de puanteur. Je ne me plains nullement de cet accueil ; au contraire, je suis charm de constater que mes confrres ont des nerfs sensibles de jeune fille. Il est bien vident que mon uvre appartient mes juges, et quils peuvent la trouver nausabonde sans que jaie le droit de rclamer. Ce dont je me plains, cest que pas un des pudiques journalistes qui ont rougi en lisant Thrse Raquin ne me parat avoir compris ce roman. Sils lavaient compris, peut-tre auraient-ils rougi davantage, mais au moins je goterais cette heure lintime satisfaction de les voir curs juste titre. Rien nest plus irritant que dentendre dhonntes crivains crier la dpravation, lorsquon est intimement persuad quils crient cela sans savoir propos de quoi ils le crient. Donc il faut que je prsente moi-mme mon uvre mes juges. Je le ferai en quelques lignes, uniquement pour viter lavenir tout malentendu. Dans Thrse Raquin, jai voulu tudier des tempraments et non des caractres. L est le livre entier. Jai choisi des personnages souverainement domins par leurs nerfs et leur sang, dpourvus de libre arbitre, entrans chaque acte de leur5

vie par les fatalits de leur chair. Thrse et Laurent sont des brutes humaines, rien de plus. Jai cherch suivre pas pas dans ces brutes le travail sourd des passions, les pousses de linstinct, les dtraquements crbraux survenus la suite dune crise nerveuse. Les amours de mes deux hros sont le contentement dun besoin ; le meurtre quils commettent est une consquence de leur adultre, consquence quils acceptent comme les loups acceptent lassassinat des moutons ; enfin, ce que jai t oblig dappeler leurs remords, consiste en un simple dsordre organique, et une rbellion du systme nerveux tendu se rompre. Lme est parfaitement absente, jen conviens aisment, puisque je lai voulu ainsi. On commence, jespre, comprendre que mon but a t un but scientifique avant tout. Lorsque mes deux personnages, Thrse et Laurent, ont t crs, je me suis plu me poser et rsoudre certains problmes : ainsi, jai tent dexpliquer lunion trange qui peut se produire entre deux tempraments diffrents, jai montr les troubles profonds dune nature sanguine au contact dune nature nerveuse. Quon lise le roman avec soin, on verra que chaque chapitre est ltude dun cas curieux de physiologie. En un mot, je nai eu quun dsir : tant donn un homme puissant et une femme inassouvie, chercher en eux la bte, ne voir mme que la bte, les jeter dans un drame violent, et noter scrupuleusement les sensations et les actes de ces tres. Jai simplement fait sur deux corps vivants le travail analytique que les chirurgiens font sur des cadavres. Avouez quil est dur, quand on sort dun pareil travail, tout entier encore aux graves jouissances de la recherche du vrai, dentendre des gens vous accuser davoir eu pour unique but la peinture de tableaux obscnes. Je me suis trouv dans le cas de ces peintres qui copient des nudits, sans quun seul dsir les effleure, et qui restent profondment surpris lorsquun critique se dclare scandalis par les chairs vivantes de leur uvre. Tant que jai crit Thrse Raquin, jai oubli le monde, je me suis perdu dans la copie exacte et minutieuse de la vie, me donnant tout entier lanalyse du mcanisme humain, et je vous assure que les6

amours cruelles de Thrse et de Laurent navaient pour moi rien dimmoral, rien qui puisse pousser aux passions mauvaises. Lhumanit des modles disparaissait comme elle disparat aux yeux de lartiste qui a une femme nue vautre devant lui, et qui songe uniquement mettre cette femme sur sa toile dans la vrit de ses formes et de ses colorations. Aussi ma surprise a-t-elle t grande quand jai entendu traiter mon uvre de flaque de boue et de sang, dgout, dimmondice, que sais-je ? Je connais le joli jeu de la critique, je lai jou moi-mme ; mais javoue que lensemble de lattaque ma un peu dconcert. Quoi ! il ne sest pas trouv un seul de mes confrres pour expliquer mon livre, sinon pour le dfendre ! Parmi le concert de voix qui criaient : Lauteur de Thrse Raquin est un misrable hystrique qui se plat taler des pornographies , jai vainement attendu une voix qui rpondt : Eh ! non, cet crivain est un simple analyste, qui a pu soublier dans la pourriture humaine, mais qui sy est oubli comme un mdecin soublie dans un amphithtre. Remarquez que je ne demande nullement la sympathie de la presse pour une uvre qui rpugne, dit-elle, ses sens dlicats. Je nai point tant dambition. Je mtonne seulement que mes confrres aient fait de moi une sorte dgoutier littraire, eux dont les yeux exercs devraient reconnatre en dix pages les intentions dun romancier, et je me contente de les supplier humblement de vouloir bien lavenir me voir tel que je suis et me discuter pour ce que je suis. Il tait facile, cependant, de comprendre Thrse Raquin, de se placer sur le terrain de lobservation et de lanalyse, de me montrer mes fautes vritables, sans aller ramasser une poigne de boue et me la jeter la face au nom de la morale. Cela demandait un peu dintelligence et quelques ides densemble en vraie critique. Le reproche dimmoralit, en matire de science, ne prouve absolument rien. Je ne sais si mon roman est immoral, javoue que je ne me suis jamais inquit de le rendre plus ou moins chaste. Ce que je sais, cest que je nai pas song un instant y mettre les salets quy dcouvrent les gens moraux ; cest que jen ai crit chaque scne, mme les plus fivreuses, avec la seule7

curiosit du savant ; cest que je dfie mes juges dy trouver une page rellement licencieuse, faite pour les lecteurs de ces petits livres roses, de ces indiscrtions de boudoir et de coulisses, qui se tirent dix mille exemplaires et que recommandent chaudement les journaux auxquels les vrits de Thrse Raquin ont donn la nause. Quelques injures, beaucoup de niaiseries, voil donc tout ce que jai lu jusqu ce jour sur mon uvre. Je le dis ici tranquillement, comme je le dirais un ami qui me demanderait dans lintimit ce que je pense de lattitude de la critique mon gard. Un crivain de grand talent, auquel je me plaignais du peu de sympathie que je rencontre, ma rpondu cette parole profonde : Vous avez un immense dfaut qui vous fermera toutes les portes : vous ne pouvez causer deux minutes avec un imbcile sans lui faire comprendre quil est un imbcile. Cela doit tre ; je sens le tort que je me fais auprs de la critique en laccusant dinintelligence, et je ne puis pourtant mempcher de tmoigner le ddain que jprouve pour son horizon born et pour les jugements quelle rend laveuglette, sans aucun esprit de mthode. Je parle, bien entendu, de la critique courante, de celle qui juge avec tous les prjugs littraires des sots, ne pouvant se mettre au point de vue largement humain que demande une uvre humaine pour tre comprise. Jamais je nai vu pareille maladresse. Les quelques coups de poing que la petite critique ma adresss loccasion de Thrse Raquin se sont perdus, comme toujours, dans le vide. Elle frappe essentiellement faux, applaudissant les entrechats dune actrice enfarine et criant ensuite limmoralit propos dune tude physiologique, ne comprenant rien, ne voulant rien comprendre et tapant toujours devant elle, si sa sottise prise de panique lui dit de taper. Il est exasprant dtre battu pour une faute dont on nest point coupable. Par moments, je regrette de navoir pas crit des obscnits ; il me semble que je serais heureux de recevoir une bourrade mrite, au milieu de cette grle de coups qui tombent btement sur ma tte, comme des tuiles, sans que je sache pourquoi.

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Il ny a gure, notre poque, que deux ou trois hommes qui puissent lire, comprendre et juger un livre. De ceux-l je consens recevoir des leons, persuad quils ne parleront pas sans avoir pntr mes intentions et apprci les rsultats de mes efforts. Ils se garderaient bien de prononcer les grands mots vides de moralit et de pudeur littraire ; ils me reconnatraient le droit, en ces temps de libert dans lart, de choisir mes sujets o bon me semble, ne me demandant que des uvres consciencieuses, sachant que la sottise seule nuit la dignit des lettres. coup sr, lanalyse scientifique que jai tent dappliquer dans Thrse Raquin ne les surprendrait pas ; ils y retrouveraient la mthode moderne, loutil denqute universelle dont le sicle se sert avec tant de fivre pour trouer lavenir. Quelles que dussent tre leurs conclusions, ils admettraient mon point de dpart, ltude du temprament et des modifications profondes de lorganisme sous la pression des milieux et des circonstances. Je me trouverais en face de vritables juges, dhommes cherchant de bonne foi la vrit, sans purilit ni fausse honte, ne croyant pas devoir se montrer curs au spectacle de pices danatomie nues et vivantes. Ltude sincre purifie tout, comme le feu. Certes, devant le tribunal que je me plais rver en ce moment, mon uvre serait bien humble ; jappellerais sur elle toute la svrit des critiques, je voudrais quelle en sortt noire de ratures. Mais au moins jaurais eu la joie profonde de me voir critiquer pour ce que jai tent de faire, et non pour ce que je nai pas fait. Il me semble que jentends, ds maintenant, la sentence de la grande critique, de la critique mthodique et naturaliste qui a renouvel les sciences, lhistoire et la littrature : Thrse Raquin est ltude dun cas trop exceptionnel ; le drame de la vie moderne est plus souple, moins enferm dans lhorreur et la folie. De pareils cas se rejettent au second plan dune uvre. Le dsir de ne rien perdre de ses observations a pouss lauteur mettre chaque dtail en avant, ce qui a donn encore plus de tension et dpret lensemble. Dautre part, le style na pas la simplicit que demande un roman danalyse. Il faudrait, en somme, pour que lcrivain ft maintenant un bon roman, quil vt la socit dun coup dil plus large, quil la peignt sous ses aspects9

nombreux et varis, et surtout quil employt une langue nette et naturelle. Je voulais rpondre en vingt lignes des attaques irritantes par leur nave mauvaise foi, et je maperois que je me mets causer avec moi-mme, comme cela marrive toujours lorsque je garde trop longtemps une plume la main. Je marrte, sachant que les lecteurs naiment pas cela. Si javais eu la volont et le loisir dcrire un manifeste, peut-tre aurais-je essay de dfendre ce quun journaliste, en parlant de Thrse Raquin, a nomm la littrature putride . Dailleurs, quoi bon ? Le groupe dcrivains naturalistes auquel jai lhonneur dappartenir a assez de courage et dactivit pour produire des uvres fortes, portant en elles leur dfense. Il faut tout le parti pris daveuglement dune certaine critique pour forcer un romancier faire une prface. Puisque, par amour de la clart, jai commis la faute den crire une, je rclame le pardon des gens dintelligence, qui nont pas besoin, pour voir clair, quon leur allume une lanterne en plein jour. EMILE ZOLA. 15 avril 1868.

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Chapitre 1Au bout de la rue Gungaud, lorsquon vient des quais, on trouve le passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor troit et sombre qui va de la rue Mazarine la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et deux de large, au plus ; il est pav de dalles jauntres, uses, descelles, suant toujours une humidit cre ; le vitrage qui le couvre, coup angle droit, est noir de crasse. Par les beaux jours dt, quand un lourd soleil brle les rues, une clart blanchtre tombe des vitres sales et trane misrablement dans le passage. Par les vilains jours dhiver, par les matines de brouillard, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dalles gluantes, de la nuit salie et ignoble. gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, crases, laissant chapper des souffles froids de caveau. Il y a l des bouquinistes, des marchands de jouets denfant, des cartonniers, dont les talages gris de poussire dorment vaguement dans lombre ; les vitrines, faites de petits carreaux, moirent trangement les marchandises de reflets verdtres ; audel, derrire les talages, les boutiques pleines de tnbres sont autant de trous lugubres dans lesquels sagitent des formes bizarres. droite, sur toute la longueur du passage, stend une muraille contre laquelle les boutiquiers den face ont plaqu dtroites armoires ; des objets sans nom, des marchandises oublies l depuis vingt ans sy talent le long de minces planches peintes dune horrible couleur brune. Une marchande de bijoux faux sest tablie dans une des armoires ; elle y vend des bagues de quinze sous, dlicatement poses sur un lit de velours bleu, au fond dune bote en acajou.

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Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire, grossirement crpie, comme couverte dune lpre et toute couture de cicatrices. Le passage du Pont-Neuf nest pas un lieu de promenade. On le prend pour viter un dtour, pour gagner quelques minutes. Il est travers par un public de gens affairs dont lunique souci est daller vite et droit devant eux. On y voit des apprentis en tablier de travail, des ouvrires reportant leur ouvrage, des hommes et des femmes tenant des paquets sous leur bras ; on y voit encore des vieillards se tranant dans le crpuscule morne qui tombe des vitres, et des bandes de petits enfants qui viennent l, au sortir de lcole, pour faire du tapage en courant, en tapant coups de sabots sur les dalles. Toute la journe, cest un bruit sec et press de pas sonnant sur la pierre avec une irrgularit irritante ; personne ne parle, personne ne stationne ; chacun court ses occupations, la tte basse, marchant rapidement, sans donner aux boutiques un seul coup dil. Les boutiquiers regardent dun air inquiet les passants qui, par miracle, sarrtent devant leurs talages. Le soir, trois becs de gaz, enferms dans des lanternes lourdes et carres, clairent le passage. Ces becs de gaz, pendus au vitrage sur lequel ils jettent des taches de clart fauve, laissent tomber autour deux des ronds dune lueur ple qui vacillent et semblent disparatre par instants. Le passage prend laspect sinistre dun vritable coupe-gorge ; de grandes ombres sallongent sur les dalles, des souffles humides viennent de la rue ; on dirait une galerie souterraine vaguement claire par trois lampes funraires. Les marchands se contentent, pour tout clairage, des maigres rayons que les becs de gaz envoient leurs vitrines ; ils allument seulement, dans leur boutique, une lampe munie dun abat-jour, quils posent sur un coin de leur comptoir, et les passants peuvent alors distinguer ce quil y a au fond de ces trous o la nuit habite pendant le jour. Sur la ligne noirtre des devantures, les vitres dun cartonnier flamboient : deux lampes schiste trouent lombre de deux flammes jaunes. Et, de lautre ct, une bougie, plante au milieu dun verre quinquet, met des 12

toiles de lumire dans la bote de bijoux faux. La marchande sommeille au fond de son armoire, les mains caches sous son chle. Il y a quelques annes, en face de cette marchande, se trouvait une boutique dont les boiseries dun vert bouteille suaient lhumidit par toutes leurs fentes. Lenseigne, faite dune planche troite et longue, portait, en lettres noires, le mot : Mercerie, et sur une des vitres de la porte tait crit un nom de femme : Thrse Raquin, en caractres rouges. droite et gauche senfonaient des vitrines profondes, tapisses de papier bleu. Pendant le jour, le regard ne pouvait distinguer que ltalage, dans un clair-obscur adouci. Dun ct, il y avait un peu de lingerie : des bonnets de tulle tuyauts deux et trois francs pice, des manches et des cols de mousseline ; puis des tricots, des bas, des chaussettes, des bretelles. Chaque objet, jauni et frip, tait lamentablement pendu un crochet de fil de fer. La vitrine, de haut en bas, se trouvait ainsi emplie de loques blanchtres qui prenaient un aspect lugubre dans lobscurit transparente. Les bonnets neufs, dun blanc plus clatant, faisaient des taches crues sur le papier bleu dont les planches taient garnies. Et, accroches le long dune tringle, les chaussettes de couleur mettaient des notes sombres dans leffacement blafard et vague de la mousseline. De lautre ct, dans une vitrine plus troite, stageaient de gros pelotons de laine verte, des boutons noirs cousus sur des cartes blanches, des botes de toutes les couleurs et de toutes les dimensions, des rsilles perles dacier tales sur des ronds de papier bleutre, des faisceaux daiguilles tricoter, des modles de tapisserie, des bobines de ruban, un entassement dobjets ternes et fans qui dormaient sans doute en cet endroit depuis cinq ou six ans. Toutes les teintes avaient tourn au gris sale, dans cette armoire que la poussire et lhumidit pourrissaient. 13

Vers midi, en t, lorsque le soleil brlait les places et les rues de rayons fauves, on distinguait, derrire les bonnets de lautre vitrine, un profil ple et grave de jeune femme. Ce profil sortait vaguement des tnbres qui rgnaient dans la boutique. Au front bas et sec sattachait un nez long, troit, effil ; les lvres taient deux minces traits dun rose ple, et le menton, court et nerveux, tenait au cou par une ligne souple et grasse. On ne voyait pas le corps, qui se perdait dans lombre ; le profil seul apparaissait, dune blancheur mate, trou dun il noir largement ouvert, et comme cras sous une paisse chevelure sombre. Il tait l, pendant des heures, immobile et paisible, entre deux bonnets sur lesquels les tringles humides avaient laiss des bandes de rouille. Le soir, lorsque la lampe tait allume, on voyait lintrieur de la boutique. Elle tait plus longue que profonde ; lun des bouts, se trouvait un petit comptoir ; lautre bout, un escalier en forme de vis menait aux chambres du premier tage. Contre les murs taient plaques des vitrines, des armoires, des ranges de cartons verts ; quatre chaises et une table compltaient le mobilier. La pice paraissait nue, glaciale ; les marchandises, empaquetes, serres dans des coins, ne tranaient pas et l avec leur joyeux tapage de couleurs. Dordinaire, il y avait deux femmes assises derrire le comptoir : la jeune femme au profil grave et une vieille dame qui souriait en sommeillant. Cette dernire avait environ soixante ans ; son visage gras et placide blanchissait sous les clarts de la lampe. Un gros chat tigr, accroupi sur un angle du comptoir, la regardait dormir. Plus bas, assis sur une chaise, un homme dune trentaine dannes lisait ou causait demi-voix avec la jeune femme. Il tait petit, chtif, dallure languissante ; les cheveux dun blond fade, la barbe rare, le visage couvert de taches de rousseur, il ressemblait un enfant malade et gt.

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Un peu avant dix heures, la vieille dame se rveillait. On fermait la boutique, et toute la famille montait se coucher. Le chat tigr suivait ses matres en ronronnant, en se frottant la tte contre chaque barreau de la rampe. En haut, le logement se composait de trois pices. Lescalier donnait dans une salle manger qui servait en mme temps de salon. gauche tait un pole de faence dans une niche ; en face se dressait un buffet ; puis des chaises se rangeaient le long des murs, une table ronde, tout ouverte, occupait le milieu de la pice. Au fond, derrire une cloison vitre, se trouvait une cuisine noire. De chaque ct de la salle manger, il y avait une chambre coucher. La vieille dame, aprs avoir embrass son fils et sa belle-fille, se retirait chez elle. Le chat sendormait sur une chaise de la cuisine. Les poux entraient dans leur chambre. Cette chambre avait une seconde porte donnant sur un escalier qui dbouchait dans le passage par une alle obscure et troite. Le mari, qui tremblait toujours de fivre, se mettait au lit ; pendant ce temps, la jeune femme ouvrait la croise pour fermer les persiennes. Elle restait l quelques minutes, devant la grande muraille noire, crpie grossirement, qui monte et stend audessus de la galerie. Elle promenait sur cette muraille un regard vague, et, muette, elle venait se coucher son tour, dans une indiffrence ddaigneuse.

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Chapitre 2Mme Raquin tait une ancienne mercire de Vernon. Pendant prs de vingt-cinq ans, elle avait vcu dans une petite boutique de cette ville. Quelques annes aprs la mort de son mari, des lassitudes la prirent, elle vendit son fonds. Ses conomies jointes au prix de cette vente mirent entre ses mains un capital de quarante mille francs quelle plaa et qui lui rapporta deux mille francs de rente. Cette somme devait lui suffire largement. Elle menait une vie de recluse, ignorant les joies et les soucis poignants de ce monde ; elle stait fait une existence de paix et de bonheur tranquille. Elle loua, moyennant quatre cents francs, une petite maison dont le jardin descendait jusquau bord de la Seine. Ctait une demeure close et discrte qui avait de vagues senteurs de clotre ; un troit sentier menait cette retraite situe au milieu de larges prairies ; les fentres du logis donnaient sur la rivire et sur les coteaux dserts de lautre rive. La bonne dame, qui avait dpass la cinquantaine, senferma au fond de cette solitude, et y gota des joies sereines, entre son fils Camille et sa nice Thrse. Camille avait alors vingt ans. Sa mre le gtait encore comme un petit garon. Elle ladorait pour lavoir disput la mort pendant une longue jeunesse de souffrances. Lenfant eut coup sur coup toutes les fivres, toutes les maladies imaginables. Mme Raquin soutint une lutte de quinze annes contre ces maux terribles qui venaient la file pour lui arracher son fils. Elle les vainquit tous par sa patience, par ses soins, par son adoration. Camille, grandi, sauv de la mort, demeura tout frissonnant des secousses rptes qui avaient endolori sa chair. Arrt dans sa croissance, il resta petit et malingre. Ses membres grles eurent des mouvements lents et fatigus. Sa mre laimait davantage pour cette faiblesse qui le pliait. Elle 16

regardait sa pauvre petite figure plie avec des tendresses triomphantes, et elle songeait quelle lui avait donn la vie plus de dix fois. Pendant les rares repos que lui laissa la souffrance, lenfant suivit les cours dune cole de commerce de Vernon. Il y apprit lorthographe et larithmtique. Sa science se borna aux quatre rgles et une connaissance trs superficielle de la grammaire. Plus tard, il prit des leons dcriture et de comptabilit. Mme Raquin se mettait trembler lorsquon lui conseillait denvoyer son fils au collge ; elle savait quil mourrait loin delle, elle disait que les livres le tueraient. Camille resta ignorant, et son ignorance mit comme une faiblesse de plus en lui. dix-huit ans, dsuvr, sennuyant mourir dans la douceur dont sa mre lentourait, il entra chez un marchand de toile, titre de commis. Il gagnait soixante francs par mois. Il tait dun esprit inquiet qui lui rendait loisivet insupportable. Il se trouvait plus calme, mieux portant, dans ce labeur de brute, dans ce travail demploy qui le courbait tout le jour sur des factures, sur dnormes additions dont il pelait patiemment chaque chiffre. Le soir, bris, la tte vide, il gotait des volupts infinies au fond de lhbtement qui le prenait. Il dut se quereller avec sa mre pour entrer chez le marchand de toile ; elle voulait le garder toujours auprs delle, entre deux couvertures, loin des accidents de la vie. Le jeune homme parla en matre ; il rclama le travail comme dautres enfants rclament des jouets, non par esprit de devoir, mais par instinct, par besoin de nature. Les tendresses, les dvouements de sa mre lui avaient donn un gosme froce ; il croyait aimer ceux qui le plaignaient et qui le caressaient ; mais, en ralit, il vivait part, au fond de lui, naimant que son bien-tre, cherchant par tous les moyens possibles augmenter ses jouissances. Lorsque laffection attendrie de Mme Raquin lcura, il se jeta avec dlices dans une occupation bte qui le sauvait des tisanes et des potions. Puis, le soir, au retour du bureau, il courait au bord de la Seine avec sa cousine Thrse. 17

Thrse allait avoir dix-huit ans. Un jour, seize annes auparavant, lorsque Mme Raquin tait encore mercire, son frre, le capitaine Degans, lui apporta une petite fille dans ses bras. Il arrivait dAlgrie. Voici une enfant dont tu es la tante, lui dit-il avec un sourire. Sa mre est morte Moi je ne sais quen faire. Je te la donne. La mercire prit lenfant, lui sourit, baisa ses joues roses. Degans resta huit jours Vernon. Sa sur linterrogea peine sur cette fille quil lui donnait. Elle sut vaguement que la chre petite tait ne Oran et quelle avait pour mre une femme indigne dune grande beaut. Le capitaine, une heure avant son dpart, lui remit un acte de naissance dans lequel Thrse, reconnue par lui, portait son nom. Il partit, et on ne le revit plus ; quelques annes plus tard, il se fit tuer en Afrique. Thrse grandit, couche dans le mme lit que Camille, sous les tides tendresses de sa tante. Elle tait dune sant de fer, et elle fut soigne comme une enfant chtive, partageant les mdicaments que prenait son cousin, tenue dans lair chaud de la chambre occupe par le petit malade. Pendant des heures, elle restait accroupie devant le feu, pensive, regardant les flammes en face, sans baisser les paupires. Cette vie force de convalescente la replia sur elle-mme ; elle prit lhabitude de parler voix basse, de marcher sans faire de bruit, de rester muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts, et vides de regards. Et, lorsquelle levait un bras, lorsquelle avanait un pied, on sentait en elle des souplesses flines, des muscles courts et puissants, toute une nergie, toute une passion qui dormaient dans sa chair assoupie. Un jour, son cousin tait tomb, pris de faiblesse ; elle lavait soulev et transport, dun geste brusque, et ce dploiement de force avait mis de larges plaques ardentes sur son visage. La vie clotre quelle menait, le rgime dbilitant auquel elle tait soumise ne purent affaiblir son corps maigre et robuste ; sa face prit seulement des teintes ples, lgrement jauntres, et elle devint presque laide lombre. Parfois, elle allait la fentre, elle 18

contemplait les maisons den face sur lesquelles le soleil jetait des nappes dores. Lorsque Mme Raquin vendit son fonds et quelle se retira dans la petite maison du bord de leau, Thrse eut de secrets tressaillements de joie. Sa tante lui avait rpt si souvent : Ne fais pas de bruit, reste tranquille , quelle tenait soigneusement caches, au fond delle, toutes les fougues de sa nature. Elle possdait un sang-froid suprme, une apparente tranquillit qui cachait des emportements terribles. Elle se croyait toujours dans la chambre de son cousin, auprs dun enfant moribond ; elle avait des mouvements adoucis, des silences, des placidits, des paroles bgayes de vieille femme. Quand elle vit le jardin, la rivire blanche, les vastes coteaux verts qui montaient lhorizon, il lui prit une envie sauvage de courir et de crier ; elle sentit son cur qui frappait grands coups dans sa poitrine ; mais pas un muscle de son visage ne bougea, elle se contenta de sourire lorsque sa tante lui demanda si cette nouvelle demeure lui plaisait. Alors la vie devint meilleure pour elle. Elle garda ses allures souples, sa physionomie calme et indiffrente, elle resta lenfant leve dans le lit dun malade ; mais elle vcut intrieurement une existence brlante et emporte. Quand elle tait seule, dans lherbe, au bord de leau, elle se couchait plat ventre comme une bte, les yeux noirs et agrandis, le corps tordu, prs de bondir. Et elle restait l, pendant des heures, ne pensant rien, mordue par le soleil, heureuse denfoncer ses doigts dans la terre. Elle faisait des rves fous ; elle regardait avec dfi la rivire qui grondait, elle simaginait que leau allait se jeter sur elle et lattaquer ; alors elle se raidissait, elle se prparait la dfense, elle se questionnait avec colre pour savoir comment elle pourrait vaincre les flots. Le soir, Thrse, apaise et silencieuse, cousait auprs de sa tante ; son visage semblait sommeiller dans la lueur qui glissait mollement de labat-jour de la lampe. Camille, affaiss au fond dun fauteuil, songeait ses additions. Une parole, dite voix 19

basse, troublait seule par moments la paix de cet intrieur endormi. Mme Raquin regardait ses enfants avec une bont sereine. Elle avait rsolu de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils en moribond ; elle tremblait lorsquelle venait songer quelle mourrait un jour et quelle le laisserait seul et souffrant. Alors elle comptait sur Thrse, elle se disait que la jeune fille serait une garde vigilante auprs de Camille. Sa nice, avec ses airs tranquilles, ses dvouements muets, lui inspirait une confiance sans bornes. Elle lavait vue luvre, elle voulait la donner son fils comme un ange gardien. Ce mariage tait un dnouement prvu, arrt. Les enfants savaient depuis longtemps quils devaient spouser un jour. Ils avaient grandi dans cette pense qui leur tait devenue ainsi familire et naturelle. On parlait de cette union, dans la famille, comme dune chose ncessaire, fatale. Mme Raquin avait dit : Nous attendrons que Thrse ait vingt et un ans. Et ils attendaient patiemment, sans fivre, sans rougeur. Camille, dont la maladie avait appauvri le sang, ignorait les pres dsirs de ladolescence. Il tait rest petit garon devant sa cousine, il lembrassait comme il embrassait sa mre, par habitude, sans rien perdre de sa tranquillit goste. Il voyait en elle une camarade complaisante qui lempchait de trop sennuyer, et qui, loccasion, lui faisait de la tisane. Quand il jouait avec elle, quil la tenait dans ses bras, il croyait tenir un garon ; sa chair navait pas un frmissement. Et jamais il ne lui tait venu la pense, en ces moments, de baiser les lvres chaudes de Thrse, qui se dbattait en riant dun rire nerveux. La jeune fille, elle aussi, semblait rester froide et indiffrente. Elle arrtait parfois ses grands yeux sur Camille et le regardait pendant plusieurs minutes avec une fixit dun calme souverain. Ses lvres seules avaient alors de petits mouvements 20

imperceptibles. On ne pouvait rien lire sur ce visage ferm quune volont implacable tenait toujours doux et attentif. Quand on parlait de son mariage, Thrse devenait grave, se contentait dapprouver de la tte tout ce que disait Mme Raquin. Camille sendormait. Le soir, en t, les deux jeunes gens se sauvaient au bord de leau. Camille sirritait des soins incessants de sa mre ; il avait des rvoltes, il voulait courir, se rendre malade, chapper aux clineries qui lui donnaient des nauses. Alors il entranait Thrse, il la provoquait lutter, se vautrer sur lherbe. Un jour, il poussa sa cousine et la fit tomber ; la jeune fille se releva dun bond, avec une sauvagerie de bte, et, la face ardente, les yeux rouges, elle se prcipita sur lui, les deux bras levs. Camille se laissa glisser terre. Il avait peur. Les mois, les annes scoulrent. Le jour fix pour le mariage arriva. Mme Raquin prit Thrse part, lui parla de son pre et de sa mre, lui conta lhistoire de sa naissance. La jeune fille couta sa tante, puis lembrassa sans rpondre un mot. Le soir, Thrse, au lieu dentrer dans sa chambre, qui tait gauche de lescalier, entra dans celle de son cousin, qui tait droite. Ce fut tout le changement quil y eut dans sa vie, ce jour-l. Et, le lendemain, lorsque les jeunes poux descendirent, Camille avait encore sa langueur maladive, sa sainte tranquillit dgoste, Thrse gardait toujours son indiffrence douce, son visage contenu, effrayant de calme.

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Chapitre 3Huit jours aprs son mariage, Camille dclara nettement sa mre quil entendait quitter Vernon et aller vivre Paris. Mme Raquin se rcria : elle avait arrang son existence, elle ne voulait point y changer un seul vnement. Son fils eut une crise de nerfs, il la menaa de tomber malade, si elle ne cdait pas son caprice. Je ne tai jamais contrarie dans tes projets, lui dit-il ; jai pous ma cousine, jai pris toutes les drogues que tu mas donnes. Cest bien le moins, aujourdhui, que jaie une volont, et que tu sois de mon avis Nous partirons la fin du mois. Mme Raquin ne dormit pas de la nuit. La dcision de Camille bouleversait sa vie, et elle cherchait dsesprment se refaire une existence. Peu peu, le calme se fit en elle. Elle rflchit que le jeune mnage pouvait avoir des enfants et que sa petite fortune ne suffirait plus alors. Il fallait gagner encore de largent, se remettre au commerce, trouver une occupation lucrative pour Thrse. Le lendemain, elle stait habitue lide de dpart, elle avait bti le plan dune vie nouvelle. Au djeuner, elle tait toute gaie. Voici ce que nous allons faire, dit-elle ses enfants. Jirai Paris demain ; je chercherai un petit fonds de mercerie, et nous nous remettrons, Thrse et moi, vendre du fil et des aiguilles. Cela nous occupera. Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras ; tu te promneras au soleil ou tu trouveras un emploi. Je trouverai un emploi , rpondit le jeune homme. La vrit tait quune ambition bte avait seule pouss Camille au dpart. Il voulait tre employ dans une grande administration ; il rougissait de plaisir, lorsquil se voyait en rve 22

au milieu dun vaste bureau, avec des manches de lustrine, la plume sur loreille. Thrse ne fut pas consulte ; elle avait toujours montr une telle obissance passive que sa tante et son mari ne prenaient plus la peine de lui demander son opinion. Elle allait o ils allaient, elle faisait ce quils faisaient, sans une plainte, sans un reproche, sans mme paratre savoir quelle changeait de place. Mme Raquin vint Paris et alla droit au passage du PontNeuf. Une vieille demoiselle de Vernon lavait adresse une de ses parentes qui tenait dans ce passage un fonds de mercerie dont elle dsirait se dbarrasser. Lancienne mercire trouva la boutique un peu petite, un peu noire ; mais, en traversant Paris, elle avait t effraye par le tapage des rues, par le luxe des talages, et cette galerie troite, ces vitrines modestes lui rappelrent son ancien magasin, si paisible. Elle put se croire encore en province, elle respira, elle pensa que ses chers enfants seraient heureux dans ce coin ignor. Le prix modeste du fonds la dcida ; on le lui vendait deux mille francs. Le loyer de la boutique et du premier tage ntait que de douze cents francs. Mme Raquin, qui avait prs de quatre mille francs dconomie, calcula quelle pourrait payer le fonds et le loyer de la premire anne sans entamer sa fortune. Les appointements de Camille et les bnfices du commerce de la mercerie suffiraient, pensait-elle, aux besoins journaliers ; de sorte quelle ne toucherait plus ses rentes et quelle laisserait grossir le capital pour doter ses petitsenfants. Elle revint rayonnante Vernon, elle dit quelle avait trouv une perle, un trou dlicieux, en plein Paris. Peu peu, au bout de quelques jours, dans ses causeries du soir, la boutique humide et obscure du passage devint un palais ; elle la revoyait, au fond de ses souvenirs, commode, large, tranquille, pourvue de mille avantages inapprciables.

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Ah ! ma bonne Thrse, disait-elle, tu verras comme nous serons heureuses dans ce coin-l ! Il y a trois belles chambres en haut Le passage est plein de monde Nous ferons des talages charmants Va, nous ne nous ennuierons pas. Et elle ne tarissait point. Tous ses instincts dancienne marchande se rveillaient ; elle donnait lavance des conseils Thrse sur la vente, sur les achats, sur les roueries du petit commerce. Enfin la famille quitta la maison du bord de la Seine ; le soir du mme jour, elle sinstallait au passage du Pont-Neuf. Quand Thrse entra dans la boutique o elle allait vivre dsormais, il lui sembla quelle descendait dans la terre grasse dune fosse. Une sorte dcurement la prit la gorge, elle eut des frissons de peur. Elle regarda la galerie sale et humide, elle visita le magasin, monta au premier tage, fit le tour de chaque pice ; ces pices nues, sans meubles, taient effrayantes de solitude et de dlabrement. La jeune femme ne trouva pas un geste, ne pronona pas une parole. Elle tait comme glace. Sa tante et son mari tant descendus, elle sassit sur une malle, les mains roides, la gorge pleine de sanglots, ne pouvant pleurer. Mme Raquin, en face de la ralit, resta embarrasse, honteuse de ses rves. Elle chercha dfendre son acquisition. Elle trouvait un remde chaque nouvel inconvnient qui se prsentait, expliquait lobscurit en disant que le temps tait couvert, et concluait en affirmant quun coup de balai suffirait. Bah ! rpondait Camille, tout cela est trs convenable Dailleurs, nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai pas avant cinq ou six heures Vous deux, vous serez ensemble, vous ne vous ennuierez pas. Jamais le jeune homme naurait consenti habiter un pareil taudis, sil navait compt sur les douceurs tides de son bureau. Il se disait quil aurait chaud tout le jour son administration, et que, le soir, il se coucherait de bonne heure. 24

Pendant une grande semaine, la boutique et le logement restrent en dsordre. Ds le premier jour, Thrse stait assise derrire le comptoir, et elle ne bougeait plus de cette place. Mme Raquin stonna de cette attitude affaisse ; elle avait cru que la jeune femme allait chercher embellir sa demeure, mettre des fleurs sur les fentres, demander des papiers neufs, des rideaux, des tapis. Lorsquelle proposait une rparation, un embellissement quelconque : quoi bon ? rpondait tranquillement sa nice. Nous sommes trs bien, nous navons pas besoin de luxe. Ce fut Mme Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu dordre dans la boutique. Thrse finit par simpatienter la voir sans cesse tourner devant ses yeux ; elle prit une femme de mnage, elle fora sa tante venir sasseoir auprs delle. Camille resta un mois sans pouvoir trouver un emploi. Il vivait le moins possible dans la boutique, il flnait toute la journe. Lennui le prit un tel point, quil parla de retourner Vernon. Enfin, il entra dans ladministration du chemin de fer dOrlans. Il gagnait cent francs par mois. Son rve tait exauc. Le matin, il partait huit heures. Il descendait la rue Gungaud et se trouvait sur les quais. Alors, petits pas, les mains dans les poches, il suivait la Seine, de lInstitut au Jardin des Plantes. Cette longue course, quil faisait deux fois par jour, ne lennuyait jamais. Il regardait couler leau, il sarrtait pour voir passer les trains de bois qui descendaient la rivire. Il ne pensait rien. Souvent il se plantait devant Notre-Dame, et contemplait les chafaudages dont lglise, alors en rparation, tait entoure ; ces grosses pices de charpente lamusaient, sans quil st pourquoi. Puis, en passant, il jetait un coup dil dans le Port aux Vins, il comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, abruti, la tte pleine de quelque sotte histoire conte son bureau, il traversait le Jardin des Plantes et allait voir les ours, sil 25

ntait pas trop press. Il restait l une demi heure, pench au dessus de la fosse, suivant du regard les ours qui se dandinaient lourdement. Il se dcidait enfin rentrer, tranant les pieds, soccupant des passants, des voitures, des magasins. Ds son arrive, il mangeait, puis se mettait lire. Il avait achet les uvres de Buffon, et, chaque soir, il se donnait une tche de vingt, de trente pages, malgr lennui quune pareille lecture lui causait. Il lisait encore, en livraisons dix centimes, lHistoire du Consulat et de lEmpire, de Thiers, et lHistoire des Girondins, de Lamartine, ou bien des ouvrages de vulgarisation scientifique. Il croyait travailler son ducation. Parfois, il forait sa femme couter la lecture de certaines pages, de certaines anecdotes. Il stonnait beaucoup que Thrse pt rester pensive et silencieuse pendant toute une soire, sans tre tente de prendre un livre. Au fond, il savouait que sa femme tait une pauvre intelligence. Thrse repoussait les livres avec impatience. Elle prfrait demeurer oisive, les yeux fixes, la pense flottante et perdue. Elle gardait dailleurs une humeur gale et facile ; toute sa volont tendait faire de son tre un instrument passif, dune complaisance et dune abngation suprmes. Le commerce allait tout doucement. Les bnfices, chaque mois, taient rgulirement les mmes. La clientle se composait des ouvrires du quartier. chaque cinq minutes, une jeune fille entrait, achetait pour quelques sous de marchandise. Thrse servait les clientes avec des paroles toujours semblables, avec un sourire qui montait mcaniquement ses lvres. Mme Raquin se montrait plus souple, plus bavarde, et, vrai dire, ctait elle qui attirait et retenait la clientle. Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblrent. Camille ne sabsenta pas une seule fois de son bureau ; sa mre et sa femme sortirent peine de la boutique. Thrse, vivant dans une ombre humide, dans un silence morne et crasant, voyait la 26

vie stendre devant elle, toute nue, amenant chaque soir la mme couche froide et chaque matin la mme journe vide.

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Chapitre 4Un jour sur sept, le jeudi soir, la famille Raquin recevait. On allumait une grande lampe dans la salle manger, et lon mettait une bouilloire deau au feu pour faire du th. Ctait toute une grosse histoire. Cette soire-l tranchait sur les autres ; elle avait pass dans les habitudes de la famille comme une orgie bourgeoise dune gaiet folle. On se couchait onze heures. Mme Raquin retrouva Paris un de ses vieux amis, le commissaire de police Michaud, qui avait exerc Vernon pendant vingt ans, log dans la mme maison que la mercire. Une troite intimit stait ainsi tablie entre eux ; puis, lorsque la veuve avait vendu son fonds pour aller habiter la maison du bord de leau, ils staient peu peu perdus de vue. Michaud quitta la province quelques mois plus tard et vint manger paisiblement Paris, rue de Seine, les quinze cents francs de sa retraite. Un jour de pluie, il rencontra sa vieille amie dans le passage du PontNeuf ; le soir mme, il dnait chez les Raquin. Ainsi furent fondes les rceptions du jeudi. Lancien commissaire de police prit lhabitude de venir ponctuellement une fois par semaine. Il finit par amener son fils Olivier, un grand garon de trente ans, sec et maigre, qui avait pous une toute petite femme, lente et maladive. Olivier occupait la prfecture de police un emploi de trois mille francs dont Camille se montrait singulirement jaloux ; il tait commis principal dans le bureau de la police dordre et de sret. Ds le premier jour, Thrse dtesta ce garon roide et froid qui croyait honorer la boutique du passage en y promenant la scheresse de son grand corps et les dfaillances de sa pauvre petite femme. Camille introduisit un autre invit, un vieil employ du chemin de fer dOrlans. Grivet avait vingt ans de service ; il tait premier commis et gagnait deux mille cent francs. Ctait lui qui distribuait la besogne aux employs du bureau de Camille, et 28

celui-ci lui tmoignait un certain respect ; dans ses rves, il se disait que Grivet mourrait un jour, quil le remplacerait peut-tre, au bout dune dizaine dannes. Grivet fut enchant de laccueil de Mme Raquin, il revint chaque semaine avec une rgularit parfaite. Six mois plus tard, sa visite du jeudi tait devenue pour lui un devoir : il allait au passage du Pont-Neuf, comme il se rendait chaque matin son bureau, mcaniquement, par un instinct de brute. Ds lors, les runions devinrent charmantes. sept heures, Mme Raquin allumait le feu, mettait la lampe au milieu de la table, posait un jeu de dominos ct, essuyait le service th qui se trouvait sur le buffet. huit heures prcises, le vieux Michaud et Grivet se rencontraient devant la boutique, venant lun de la rue de Seine, lautre de la rue Mazarine. Ils entraient, et toute la famille montait au premier tage. On sasseyait autour de la table, on attendait Olivier Michaud et sa femme, qui arrivaient toujours en retard. Quand la runion se trouvait au complet, Mme Raquin versait le th, Camille vidait la bote de dominos sur la toile cire, chacun senfonait dans son jeu. On nentendait plus que le cliquetis des dominos. Aprs chaque partie, les joueurs se querellaient pendant deux ou trois minutes, puis le silence retombait, morne, coup de bruits secs. Thrse jouait avec une indiffrence qui irritait Camille. Elle prenait sur elle Franois, le gros chat tigr que Mme Raquin avait apport de Vernon, elle le caressait dune main, tandis quelle posait les dominos de lautre. Les soires du jeudi taient un supplice pour elle ; souvent elle se plaignait dun malaise, dune forte migraine, afin de ne pas jouer, de rester l oisive, moiti endormie. Un coude sur la table, la joue appuye sur la paume de la main, elle regardait les invits de sa tante et de son mari, elle les voyait travers une sorte de brouillard jaune et fumeux qui sortait de la lampe. Toutes ces ttes-l lexaspraient. Elle allait de lune lautre avec des dgots profonds, des irritations sourdes. Le vieux Michaud talait une face blafarde, tache de plaques rouges, une de ces faces mortes de vieillard tomb en enfance ; Grivet avait le masque troit, les yeux ronds, les lvres 29

minces dun crtin ; Olivier, dont les os peraient les joues, portait gravement sur un corps ridicule, une tte roide et insignifiante ; quant Suzanne, la femme dOlivier, elle tait toute ple, les yeux vagues, les lvres blanches, le visage mou. Et Thrse ne trouvait pas un homme, pas un tre vivant parmi ces cratures grotesques et sinistres avec lesquels elle tait enferme ; parfois des hallucinations la prenaient, elle se croyait enfouie au fond dun caveau, en compagnie de cadavres mcaniques, remuant la tte, agitant les jambes et les bras, lorsquon tirait des ficelles. Lair pais de la salle manger ltouffait ; le silence frissonnant, les lueurs jauntres de la lampe la pntraient dun vague effroi, dune angoisse inexprimable. On avait pos en bas, la porte du magasin, une sonnette dont le tintement aigu annonait larrive des clientes. Thrse tendait loreille ; lorsque la sonnette se faisait entendre, elle descendait rapidement, soulages, heureuse de quitter la salle manger. Elle servait la pratique avec lenteur. Quand elle se trouvait seule, elle sasseyait derrire le comptoir, elle demeurait l le plus possible, redoutant de remonter, gotant une vritable joie ne plus avoir Grivet et Olivier devant les yeux. Lair humide de la boutique calmait la fivre qui brlait ses mains. Et elle retombait dans cette rverie grave qui lui tait ordinaire. Mais elle ne pouvait rester longtemps ainsi. Camille se fchait de son absence ; il ne comprenait pas quon pt prfrer la boutique la salle manger, le jeudi soir. Alors il se penchait sur la rampe, cherchait sa femme du regard : Eh bien ! criait-il, que fais-tu donc l ? pourquoi ne montestu pas ? Grivet a une chance du diable Il vient encore de gagner. La jeune femme se levait pniblement et venait reprendre sa place en face du vieux Michaud, dont les lvres pendantes avaient des sourires curants.

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Et, jusqu onze heures, elle demeurait affaisse sur sa chaise, regardant Franois quelle tenait dans ses bras, pour ne pas voir les poupes de carton qui grimaaient autour delle.

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Chapitre 5Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand gaillard, carr des paules, quil poussa dans la boutique dun geste familier. Mre, demanda-t-il Mme Raquin en le lui montrant, reconnais-tu ce monsieur-l ? La vieille mercire regarda le grand gaillard, chercha dans ses souvenirs et ne trouva rien. Thrse suivait cette scne dun air placide. Comment ! reprit Camille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit Laurent, le fils du pre Laurent qui a de si beaux champs de bl du ct de Jeufosse ? Tu ne te rappelles pas ? Jallais lcole avec lui ; il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle qui tait notre voisin, et tu lui donnais des tartines de confiture. Mme Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, quelle trouva singulirement grandi. Il y avait bien vingt ans quelle ne lavait vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil tonn par un flot de souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent stait assis, il souriait paisiblement, il rpondait dune voix claire, il promenait autour de lui des regards calmes et aiss. Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-l est employ la gare du chemin de fer dOrlans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous sommes rencontrs et reconnus que ce soir. Cest si vaste, si important, cette administration ! Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en pinant les lvres, tout fier dtre lhumble rouage dune grosse machine. Il continua en secouant la tte : 32

Oh ! mais, lui, il se porte bien, il a tudi, il gagne dj quinze cents francs Son pre la mis au collge ; il a fait son droit et a appris la peinture. Nest-ce pas, Laurent ? Tu vas dner avec nous. Je veux bien , rpondit carrment Laurent. Il se dbarrassa de son chapeau et sinstalla dans la boutique. Mme Raquin courut ses casseroles. Thrse, qui navait pas encore prononc une parole, regardait le nouveau venu. Elle navait jamais vu un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, ltonnait. Elle contemplait avec une sorte dadmiration son front bas, plant dune rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lvres rouges, sa face rgulire, dune beaut sanguine. Elle arrta un instant ses regards sur son cou ; ce cou tait large et court, gras et puissant. Puis elle soublia considrer les grosses mains quil tenait tales sur ses genoux ; les doigts en taient carrs ; le poing ferm devait tre norme et aurait pu assommer un buf. Laurent tait un vrai fils de paysan, dallure un peu lourde, le dos bomb, les mouvements lents et prcis, lair tranquille et entt. On sentait sous ses vtements des muscles ronds et dvelopps, tout un corps dune chair paisse et ferme. Et Thrse lexaminait avec curiosit, allant de ses poings sa face, prouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient son cou de taureau. Camille tala ses volumes de Buffon et ses livraisons dix centimes, pour montrer son ami quil travaillait, lui aussi. Puis, comme rpondant une question quil sadressait depuis quelques instants : Mais, dit-il Laurent, tu dois connatre ma femme ? Tu ne te rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, Vernon ?

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Jai parfaitement reconnu madame , rpondit Laurent en regardant Thrse en face. Sous ce regard droit, qui semblait pntrer en elle, la jeune femme prouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forc, et changea quelques mots avec Laurent et son mari ; puis elle se hta daller rejoindre sa tante. Elle souffrait. On se mit table. Ds le potage, Camille crut devoir soccuper de son ami. Comment va ton pre ? lui demanda-t-il. Mais je ne sais pas, rpondit Laurent. Nous sommes brouills ; il y a cinq ans que nous ne nous crivons plus. Bah ! scria lemploy, tonn dune pareille monstruosit. Oui, le cher homme a des ides lui Comme il est continuellement en procs avec ses voisins, il ma mis au collge, rvant de trouver plus tard en moi un avocat qui lui gagnerait toutes ses causes Oh ! le pre Laurent na que des ambitions utiles ; il veut tirer parti mme de ses folies. Et tu nas pas voulu tre avocat ? dit Camille, de plus en plus tonn. Ma foi non, reprit son ami en riant Pendant deux ans, jai fait semblant de suivre les cours, afin de toucher la pension de douze cents francs que mon pre me servait. Je vivais avec un de mes camarades de collge, qui est peintre, et je mtais mis faire aussi de la peinture. Cela mamusait ; le mtier est drle, pas fatigant. Nous fumions, nous blaguions tout le jour La famille Raquin ouvrait des yeux normes.

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Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait durer. Le pre a su que je lui contais des mensonges, il ma retranch net mes cent francs par mois, en minvitant venir piocher la terre avec lui. Jai essay alors de peindre des tableaux de saintet ; mauvais commerce Comme jai vu clairement que jallais mourir de faim, jai envoy lart tous les diables et jai cherch un emploi Le pre mourra bien un de ces jours ; jattends a pour vivre sans rien faire. Laurent parlait dune voix tranquille. Il venait, en quelques mots, de conter une histoire caractristique qui le peignait en entier. Au fond, ctait un paresseux, ayant des apptits sanguins, des dsirs trs arrts de jouissances faciles et durables. Ce grand corps puissant ne demandait qu ne rien faire, qu se vautrer dans une oisivet et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans remuer de place, sans courir la mauvaise chance dune fatigue quelconque. La profession davocat lavait pouvant, et il frissonnait lide de piocher la terre. Il stait jet dans lart, esprant y trouver un mtier de paresseux ; le pinceau lui semblait un instrument lger manier ; puis il croyait le succs facile. Il rvait une vie de volupts bon march, une belle vie pleine de femmes, de repos sur des divans, de mangeailles et de soleries. Le rve dura tant que le pre Laurent envoya des cus. Mais, lorsque le jeune homme, qui avait dj trente ans, vit la misre lhorizon, il se mit rflchir ; il se sentait lche devant les privations, il naurait pas accept une journe sans pain pour la plus grande gloire de lart. Comme il le disait, il envoya la peinture au diable, le jour o il saperut quelle ne contenterait jamais ses larges apptits. Ses premiers essais taient rests au-dessous de la mdiocrit ; son il de paysan voyait gauchement et salement la nature ; ses toiles, boueuses, mal bties, grimaantes, dfiaient toute critique. Dailleurs, il ne paraissait point trop vaniteux comme artiste, il ne se dsespra pas outre mesure, lorsquil lui fallut jeter les pinceaux. Il ne regretta rellement que latelier de son camarade de collge, ce vaste atelier dans lequel il stait si 35

voluptueusement vautr pendant quatre ou cinq ans. Il regretta encore les femmes qui venaient poser, et dont les caprices taient la porte de sa bourse. Ce monde de jouissances brutales lui laissa de cuisants besoins de chair. Il se trouva cependant laise dans son mtier demploy ; il vivait trs bien en brute, il aimait cette besogne au jour le jour, qui ne le fatiguait pas et qui endormait son esprit. Deux choses lirritaient seulement : il manquait de femmes, et la nourriture des restaurants dix-huit sous napaisait pas les apptits gloutons de son estomac. Camille lcoutait, le regardait avec un tonnement de niais. Ce garon dbile, dont le corps mou et affaiss navait jamais eu une secousse de dsir, rvait purilement cette vie datelier dont son ami lui parlait. Il songeait ces femmes qui talent leur peau nue. Il questionna Laurent. Alors, lui dit-il, il y a eu, comme a, des femmes qui ont retir leur chemise devant toi ? Mais oui, rpondit Laurent en souriant et en regardant Thrse qui tait devenue trs ple. a doit vous faire un singulier effet, reprit Camille avec un rire denfant Moi, je serais gn La premire fois, tu as d rester tout bte. Laurent avait largi une de ses grosses mains dont il regardait attentivement la paume. Ses doigts eurent de lgers frmissements, des lueurs rouges montrent ses joues. La premire fois, reprit-il comme se parlant lui-mme, je crois que jai trouv a naturel Cest bien amusant, ce diable dart, seulement a ne rapporte pas un sou Jai eu pour modle une rousse qui tait adorable : des chairs fermes, clatantes, une poitrine superbe, des hanches dune largeur

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Laurent leva la tte et vit Thrse devant lui, muette, immobile. La jeune femme le regardait avec une fixit ardente. Ses yeux, dun noir mat, semblaient deux trous sans fond, et, par ses lvres entrouvertes, on apercevait des clarts roses dans sa bouche. Elle tait comme crase, ramasse sur elle-mme ; elle coutait. Les regards de Laurent allrent de Thrse Camille. Lancien peintre retint un sourire. Il acheva sa phrase du geste, un geste large et voluptueux, que la jeune femme suivit du regard. On tait au dessert, et Mme Raquin venait de descendre pour servir une cliente. Quand la nappe fut retire, Laurent, songeur depuis quelques minutes, sadressa brusquement Camille. Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait. Cette ide enchanta Mme Raquin et son fils. Thrse resta silencieuse. Nous sommes en t, reprit Laurent, et comme nous sortons du bureau quatre heures, je pourrai venir ici et te faire poser pendant deux heures, le soir. Ce sera laffaire de huit jours. Cest cela, rpondit Camille, rouge de joie ; tu dneras avec nous Je me ferai friser et je mettrai ma redingote noire. Huit heures sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entre. Olivier et Suzanne arrivrent derrire eux. Camille prsenta son ami la socit. Grivet pina les lvres. Il dtestait Laurent, dont les appointements avaient mont trop vite, selon lui. Dailleurs ctait toute une affaire que lintroduction dun nouvel invit : les htes des Raquin ne pouvaient recevoir un inconnu sans quelque froideur. 37

Laurent se comporta en bon enfant. Il comprit la situation, il voulut plaire, se faire accepter dun coup. Il raconta des histoires, gaya la soire par son gros rire, et gagna lamiti de Grivet luimme. Thrse, ce soir-l, ne chercha pas descendre la boutique. Elle resta jusqu onze heures sur sa chaise, jouant et causant, vitant de rencontrer les regards de Laurent, qui dailleurs ne soccupait pas delle. La nature sanguine de ce garon, sa voix pleine, ses rires gras, les senteurs cres et puissantes qui schappaient de sa personne, troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte dangoisse nerveuse.

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Chapitre 6Laurent, partir de ce jour, revint presque chaque soir chez les Raquin. Il habitait, rue Saint-Victor, en face du Port aux Vins, un petit cabinet meubl quil payait dix-huit francs par mois ; ce cabinet, mansard, trou en haut dune fentre tabatire, qui sentrebillait troitement sur le ciel, avait peine six mtres carrs. Laurent rentrait le plus tard possible dans ce galetas. Avant de rencontrer Camille, comme il navait pas dargent pour aller se traner sur les banquettes des cafs, il sattardait dans la crmerie o il dnait le soir, il fumait des pipes en prenant un gloria qui lui cotait trois sous. Puis il regagnait doucement la rue Saint-Victor, flnant le long des quais, sasseyant sur les bancs, quand lair tait tide. La boutique du passage du Pont-Neuf devint pour lui une retraite charmante, chaude, pleine de paroles et dattentions amicales. Il pargna trois sous de son gloria et but en gourmand lexcellent th de Mme Raquin. Jusqu dix heures, il restait l, assoupi, digrant, se croyant chez lui ; il ne partait quaprs avoir aid Camille fermer la boutique. Un soir, il apporta son chevalet et sa bote couleurs. Il devait commencer le lendemain le portrait de Camille. On acheta une toile, on fit des prparatifs minutieux. Enfin lartiste se mit luvre, dans la chambre mme des poux ; le jour, disait-il, y tait plus clair. Il lui fallut trois soires pour dessiner la tte. Il tranait avec soin le fusain sur la toile, petits coups, maigrement ; son dessin, roide et sec, rappelait dune faon grotesque celui des matres primitifs. Il copia la face de Camille comme un lve copie une acadmie, dune main hsitante, avec une exactitude gauche qui donnait la figure un air renfrogn. Le quatrime jour, il mit sur sa palette de tout petits tas de couleur, et il commena peindre du bout des pinceaux ; il pointillait la toile de minces taches sales, 39

il faisait des hachures courtes et serres, comme sil se ft servi dun crayon. la fin de chaque sance, Mme Raquin et Camille sextasiaient. Laurent disait quil fallait attendre, que la ressemblance allait venir. Depuis que le portrait tait commenc, Thrse ne quittait plus la chambre change en atelier. Elle laissait sa tante seule derrire le comptoir ; pour le moindre prtexte elle montait et soubliait regarder peindre Laurent. Grave toujours, oppresse, plus ple et plus muette, elle sasseyait et suivait le travail des pinceaux. Ce spectacle ne paraissait cependant pas lamuser beaucoup ; elle venait cette place, comme attire par une force, et elle y restait, comme cloue. Laurent se retournait parfois, lui souriait, lui demandait si le portrait lui plaisait. Elle rpondait peine, frissonnait, puis reprenait son extase recueillie. Laurent, en revenant le soir la rue Saint-Victor, se faisait de longs raisonnements ; il discutait avec lui-mme sil devait, ou non, devenir lamant de Thrse. Voil une petite femme, se disait-il, qui sera ma matresse quand je le voudrai. Elle est toujours l, sur mon dos, mexaminer, me mesurer, me peser Elle tremble, elle a une figure toute drle, muette et passionne. coup sr, elle a besoin dun amant ; cela se voit dans ses yeux Il faut dire que Camille est un pauvre sire. Laurent riait en dedans, au souvenir des maigreurs blafardes de son ami. Puis il continuait : Elle sennuie dans cette boutique Moi jy vais, parce que je ne sais o aller. Sans cela, on ne me prendrait pas souvent au passage du Pont-Neuf. Cest humide, triste. Une femme doit 40

mourir l-dedans Je lui plais, jen suis certain ; alors pourquoi pas moi plutt quun autre. Il sarrtait, il lui venait des fatuits, il regardait couler la Seine dun air absorb. Ma foi, tant pis, scriait-il, je lembrasse la premire occasion Je parie quelle tombe tout de suite dans mes bras. Il se remettait marcher, et des indcisions le prenaient. Ce quelle est laide, aprs tout, pensait-il. Elle a le nez long, la bouche grande. Je ne laime pas du tout, dailleurs. Je vais peut-tre mattirer quelque mauvaise histoire. Cela demande rflexion. Laurent, qui tait trs prudent, roula ces penses dans sa tte pendant une grande semaine. Il calcula tous les incidents possibles dune liaison avec Thrse ; il se dcida seulement tenter laventure, lorsquil se fut bien prouv quil avait un rel intrt le faire. Pour lui, Thrse, il est vrai, tait laide, et il ne laimait pas, mais en somme, elle ne lui coterait rien ; les femmes quil achetait bas prix ntaient, certes, ni plus belles ni plus aimes. Lconomie lui conseillait dj de prendre la femme de son ami. Dautre part, depuis longtemps il navait pas content ses apptits ; largent tant rare, il sevrait sa chair, et il ne voulait point laisser chapper loccasion de la repatre un peu. Enfin, une pareille liaison, en bien rflchissant, ne pouvait avoir de mauvaises suites : Thrse aurait intrt tout cacher, il la planterait l aisment quand il voudrait ; en admettant mme que Camille dcouvrt tout et se fcht, il lassommerait dun coup de poing, sil faisait le mchant. La question, de tous les cts, se prsentait Laurent facile et engageante.

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Ds lors, il vcut dans une douce quitude, attendant lheure. la premire occasion, il tait dcid agir carrment. Il voyait, dans lavenir, des soires tides. Tous les Raquin travailleraient ses jouissances : Thrse apaiserait les brlures de son sang ; Mme Raquin le cajolerait comme une mre ; Camille, en causant avec lui, lempcherait de trop sennuyer, le soir, dans la boutique. Le portrait sachevait, les occasions ne se prsentaient pas. Thrse restait toujours l, accable et anxieuse ; mais Camille ne quittait point la chambre, et Laurent se dsolait de ne pouvoir lloigner pour une heure. Il lui fallut pourtant dclarer un jour quil terminerait le portrait le lendemain. Mme Raquin annona quon dnerait ensemble et quon fterait luvre du peintre. Le lendemain, lorsque Laurent eut donn la toile le dernier coup de pinceau, toute la famille se runit pour crier la ressemblance. Le portrait tait ignoble, dun gris sale, avec de larges plaques violaces. Laurent ne pouvait employer les couleurs les plus clatantes sans les rendre ternes et boueuses ; il avait, malgr lui, exagr les teintes blafardes de son modle et le visage de Camille ressemblait la face verdtre dun noy ; le dessin grimaant convulsionnait les traits, rendant la sinistre ressemblance plus frappante. Mais Camille tait enchant ; il disait que sur la toile il avait un air distingu. Quand il eut bien admir sa figure, il dclara quil allait chercher deux bouteilles de vin de Champagne. Mme Raquin redescendit la boutique. Lartiste resta seul avec Thrse. La jeune femme tait demeure accroupie, regardant vaguement devant elle. Elle semblait attendre en frmissant. Laurent hsita ; il examinait sa toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait, Camille pouvait revenir, loccasion ne se reprsenterait peut-tre plus. Brusquement, le peintre se tourna et se trouva face face avec Thrse. Ils se contemplrent pendant quelques secondes. 42

Puis, dun mouvement violent, Laurent se baissa et prit la jeune femme contre sa poitrine. Il lui renversa la tte, lui crasant les lvres sous les siennes. Elle eut un mouvement de rvolte, sauvage, emporte, et, tout dun coup, elle sabandonna, glissant par terre, sur le carreau. Ils nchangrent pas une seule parole. Lacte fut silencieux et brutal.

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Chapitre 7Ds le commencement, les amants trouvrent leur liaison ncessaire, fatale, toute naturelle. leur premire entrevue, ils se tutoyrent, ils sembrassrent, sans embarras, sans rougeur, comme si leur intimit et dat de plusieurs annes. Ils vivaient laise dans leur situation nouvelle, avec une tranquillit et une impudence parfaites. Ils fixrent leurs rendez-vous. Thrse ne pouvant sortir, il fut dcid que Laurent viendrait. La jeune femme lui expliqua, dune voix nette et assure, le moyen quelle avait trouv. Les entrevues auraient lieu dans la chambre des poux. Lamant passerait par lalle qui donnait sur le passage, et Thrse lui ouvrirait la porte de lescalier. Pendant ce temps, Camille serait son bureau, Mme Raquin, en bas, dans la boutique. Ctaient l des coups daudace qui devaient russir. Laurent accepta. Il avait, dans sa prudence, une sorte de tmrit brutale, la tmrit dun homme qui a de gros poings. Lair grave et calme de sa matresse lengagea venir goter dune passion si hardiment offerte. Il choisit un prtexte, il obtint de son chef un cong de deux heures, et il accourut au passage du Pont-Neuf. Ds lentre du passage, il prouva des volupts cuisantes. La marchande de bijoux faux tait assise juste en face de la porte de lalle. Il lui fallut attendre quelle ft occupe, quune jeune ouvrire vnt acheter une bague ou des boucles doreilles de cuivre. Alors, rapidement, il entra dans lalle ; il monta lescalier troit et obscur, en sappuyant aux murs gras dhumidit. Ses pieds heurtaient les marches de pierre ; au bruit de chaque heurt, il sentait une brlure qui lui traversait la poitrine. Une porte souvrit. Sur le seuil, au milieu dune lueur blanche, il vit Thrse en camisole, en jupon, tout clatante, les cheveux fortement nous derrire la tte. Elle ferma la porte, elle se pendit son cou. 44

Il schappait delle une odeur tide, une odeur de linge blanc et de chair frachement lave. Laurent, tonn, trouva sa matresse belle. Il navait jamais vu cette femme. Thrse, souple et forte, le serrait, renversant la tte en arrire, et, sur son visage, couraient des lumires ardentes, des sourires passionns. Cette face damante stait comme transfigure ; elle avait un air fou et caressant ; les lvres humides, les yeux luisants, elle rayonnait. La jeune femme, tordue et ondoyante, tait belle dune beaut trange, toute demportement. On et dit que sa figure venait de sclairer en dedans, que des flammes schappaient de sa chair. Et, autour delle, son sang qui brlait, ses nerfs qui se tendaient, jetaient ainsi des effluves chauds, un air pntrant et cre. Au premier baiser, elle se rvla courtisane. Son corps inassouvi se jeta perdument dans la volupt. Elle sveillait comme dun songe, elle naissait la passion. Elle passait des bras dbiles de Camille dans les bras vigoureux de Laurent, et cette approche dun homme puissant lui donnait une brusque secousse qui la tirait du sommeil de la chair. Tous ses instincts de femme nerveuse clatrent avec une violence inoue ; le sang de sa mre, ce sang africain qui brlait ses veines, se mit couler, battre furieusement dans son corps maigre, presque vierge encore. Elle stalait, elle soffrait avec une impudeur souveraine. Et, de la tte aux pieds, de longs frissons lagitaient. Jamais Laurent navait connu une pareille femme. Il resta surpris, mal laise. Dordinaire, ses matresses ne le recevaient pas avec une telle fougue ; il tait accoutum des baisers froids et indiffrents, des amours lasses et rassasies. Les sanglots, les crises de Thrse lpouvantrent presque, tout en irritant ses curiosits voluptueuses. Quand il quitta la jeune femme, il chancelait comme un homme ivre. Le lendemain, lorsque son calme sournois et prudent fut revenu, il se demanda sil retournerait auprs de cette amante dont les baisers lui donnaient la fivre. Il dcida dabord nettement quil resterait chez lui. Puis il eut des lchets. Il voulait oublier, ne plus voir Thrse dans sa 45

nudit, dans ses caresses douces et brutales, et toujours elle tait l, implacable, tendant les bras. La souffrance physique que lui causait ce spectacle devint intolrable. Il cda, il prit un nouveau rendez-vous, il revint au passage du Pont-Neuf. partir de ce jour Thrse entra dans sa vie. Il ne lacceptait pas encore, mais il la subissait. Il avait des heures deffrois, des moments de prudence et, en somme, cette liaison le secouait dsagrablement ; mais ses peurs, ses malaises tombaient devant ses dsirs. Les rendez-vous se suivirent, se multiplirent. Thrse navait pas de ces doutes. Elle se livrait sans mnagement, allant droit o la poussait la passion. Cette femme que les circonstances avait plie et qui se redressait enfin, mettait nu son tre entier, expliquait sa vie. Parfois elle passait ses bras au cou de Laurent, elle se tranait sur sa poitrine, et, dune voix encore haletante : Oh ! si tu savais combien jai souffert ! Jai t leve dans lhumidit tide de la chambre dun malade. Je couchais avec Camille ; la nuit je mloignais de lui cure par lodeur fade de son corps. Il tait mchant et entt ; il ne voulait pas prendre les mdicaments que je refusais de partager avec lui ; pour plaire ma tante, je devais prendre toutes les drogues. Je ne sais pas comment je ne suis pas morte Ils mont rendue laide, mon pauvre ami, ils mont vol tout ce que javais, et tu ne peux maimer comme je taime. Elle pleurait, elle embrassait Laurent, elle continuait avec une haine sourde : Je ne leur souhaite pas de mal. Ils mont leve, ils mont recueillie et dfendue contre la misre Mais jaurais prfr labandon leur hospitalit. Javais des besoins cuisants de grand 46

air ; toute petite, je rvais de courir les chemins les pieds nus dans la poussire, demandant laumne, vivant en bohmienne. On ma dit que ma mre tait un chef de tribu, en Afrique, jai souvent song elle, jai compris que je lui appartenais par le sang et les instincts, jaurais voulu ne la quitter jamais et traverser les sables sur son dos. Ah ! quelle jeunesse, jai encore des dgots et des rvoltes, lorsque je me rappelle les longues journes que jai passes dans la chambre o rlait Camille. Jtais accroupie devant le feu, regardant stupidement bouillir les tisanes, sentant mes membres se roidir, et je ne pouvais bouger, ma tante grondait quand je faisais du bruit Plus tard, jai got des joies profondes, dans la petite maison du bord de leau ; mais jtais dj abtie, je savais peine marcher, je tombais lorsque je courais. Puis on ma enterre toute vive dans cette ignoble boutique. Thrse respirait fortement, elle serrait son amant pleins bras, elle se vengeait, et ses narines minces et souples avaient de petits battements nerveux. Tu ne saurais croire, reprenait-elle, combien ils mont rendue mauvaise. Ils ont fait de moi une hypocrite et une menteuse Ils mont touffe dans leur douceur bourgeoise, et je ne mexplique pas comment il y a encore du sang dans mes veines Jai baiss les yeux, jai eu comme eux un visage morne et imbcile, jai men leur vie morte. Quand tu mas vue, nest-ce pas ? javais lair dune bte. Jtais grave, crase, abrutie. Je nesprais plus en rien, je songeais me jeter un jour dans la Seine Mais, avant cet affaissement, que de nuits de colre ! Lbas, Vernon, dans ma chambre froide, je mordais mon oreiller pour touffer mes cris, je me battais, je me traitais de lche. Mon sang me brlait et je me serais dchir le corps. deux reprises, jai voulu fuir, aller devant moi, au soleil ; le courage ma manqu, ils avaient fait de moi une brute docile avec leur bienveillance molle et leur tendresse curante. Alors jai menti, jai menti toujours. Je suis reste l toute douce, toute silencieuse, rvant de frapper et de mordre. 47

La jeune femme sarrtait, essuyant ses lvres humides sur le cou de Laurent. Elle ajoutait, aprs un silence : Je ne sais plus pourquoi jai consenti pouser Camille. Je nai pas protest, par une sorte dinsouciance ddaigneuse. Cet enfant me faisait piti. Lorsque je jouais avec lui, je sentais mes doigts senfoncer dans ses membres comme dans de largile. Je lai pris, parce que ma tante me loffrait et que je comptais ne jamais me gner pour lui Et jai retrouv dans mon mari le petit garon souffrant avec lequel javais dj couch six ans. Il tait aussi frle, aussi plaintif, et il avait toujours cette odeur fade denfant malade qui me rpugnait tant jadis Je te dis tout cela pour que tu ne sois pas jaloux Une sorte de dgot me montait la gorge ; je me rappelais les drogues que javais bues, et je mcartais, et je passais des nuits terribles Mais toi, toi Et Thrse se redressait, se pliait en arrire, les doigts pris dans les mains paisses de Laurent, regardant ses larges paules, son cou norme Toi, je taime, je tai aim le jour o Camille ta pouss dans la boutique. Tu ne mestimes peut-tre pas, parce que je me suis livre tout entire, en une fois. Vrai, je ne sais comment cela est arriv. Je suis fire, je suis emporte. Jaurais voulu te battre, le premier jour o tu mas embrasse et jete par terre dans cette chambre Jignore comment je taimais ; je te hassais plutt. Ta vue mirritait, me faisait souffrir ; lorsque tu tais l, mes nerfs se tendaient se rompre, ma tte se vidait, je voyais rouge. Oh ! que jai souffert ! Et je cherchais cette souffrance, jattendais ta venue, je tournais autour de ta chaise, pour marcher dans ton haleine, pour traner mes vtements le long des tiens. Il me semblait que ton sang me jetait des bouffs de chaleur au passage, et ctait cette sorte de nue ardente, dans laquelle tu tenveloppais, qui mattirait et me retenait auprs de toi, malgr mes sourdes rvoltes Tu te souviens quand tu peignais ici : une force fatale me ramenait ton cot, je respirais ton air avec des dlices cruelles. Je comprenais que je paraissais quter des baisers, javais honte de mon esclavage, je sentais que jallais tomber si tu 48

me touchais. Mais je cdais mes lchets, je grelottais de froid en attendant que tu voulusses bien me prendre dans tes bras Alors Thrse se taisait, frmissante, comme orgueilleuse et venge. Elle tenait Laurent ivre sur sa poitrine, et dans la chambre nue et glaciale, se passaient des scnes de passion ardentes, dune brutalit sinistre. Chaque nouveau rendez-vous amenait des crises plus fougueuses. La jeune femme semblait se plaire laudace et limprudence. Elle navait pas une hsitation, pas une peur, elle se jetait dans ladultre avec une sorte de franchise nergique, bravant le pril, mettant une sorte de vanit le braver. Quand son amant devait venir, pour toute prcaution, elle prvenait sa tante quelle montait se reposer ; et, quand il tait l, elle marchait, parlait, agissait carrment, sans songer jamais viter le bruit. Parfois, dans les commencements, Laurent seffrayait. Bon Dieu ! disait-il tout bas Thrse, ne fais donc pas tant de tapage. Mme Raquin va monter. Bah ! rpondait-elle en riant, tu trembles toujours Elle est cloue derrire son comptoir. Que veux-tu quelle vienne faire ici ? Elle aurait trop peur quon ne la volt Puis, aprs tout, quelle monte, si elle veut. Tu te cacheras Je me moque delle. Je taime. Ces paroles ne rassuraient gure Laurent. La passion navait pas encore endormi sa prudence sournoise de paysan. Bientt, cependant, lhabitude lui fit accepter, sans trop de terreur, les hardiesses de ces rendez-vous donns en plein jour, dans la chambre de Camille, deux pas de la vieille mercire. Sa matresse lui rptait que le danger pargne ceux qui laffrontent en face, et elle avait raison. Jamais les amants nauraient pu trouver un lieu plus sr que cette pice o personne ne serait venu les chercher. Ils y contentaient leur amour, dans une tranquillit incroyable. 49

Un jour, pourtant, Mme Raquin monta, craignant que sa nice ne ft malade. Il y avait prs de trois heures que la jeune femme tait en haut. Elle poussait laudace jusqu ne pas fermer au verrou la porte de la chambre qui donnait dans la salle manger. Lorsque Laurent entendit les pas lourds de la vieille mercire, montant lescalier de bois, il se troubla, il chercha fivreusement son gilet, son chapeau. Thrse se mit rire de la singulire mine quil faisait. Elle lui prit le bras avec force, le courba au pied du lit, dans un coin, et lui dit dune voix basse et calme : Tiens-toi l ne remue pas. Elle jeta sur lui les vtements dhomme qui tranaient, et tendit sur le tout un jupon blanc quelle avait retir. Elle fit ces choses avec des gestes lestes et prcis, sans rien perdre de sa tranquillit. Puis elle se coucha, chevele, demi-nue, encore rouge et frissonnante. Mme Raquin ouvrit doucement la porte et sapprocha du lit en touffant le bruit de ses pas. La jeune femme feignait de dormir. Laurent suait sous le jupon blanc. Thrse, demanda la mercire avec sollicitude, es-tu malade, ma fille ? Thrse ouvrit les yeux, billa, se retourna et rpondit dune voix dolente quelle avait une migraine atroce. Elle supplia sa tante de la laisser dormir. La vieille dame sen alla comme elle tait venue, sans faire de bruit. Les deux amants, riant en silence, sembrassrent avec une violence passionne.

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Tu vois bien, dit Thrse triomphante, que nous ne craignons rien ici Tous ces gens-l sont aveugles : ils naiment pas. Un autre jour, la jeune femme eut une ide bizarre. Parfois, elle tait comme folle, elle dlirait. Le chat tigr, Franois, tait assis sur son derrire, au beau milieu de la chambre. Grave, immobile, il regardait de ses yeux ronds les deux amants. Il semblait les examiner avec soin, sans cligner les paupires, perdu dans une sorte dextase diabolique. Regarde donc Franois, dit Thrse Laurent. On dirait quil va ce soir tout conter Camille Dis, ce serait drle, sil se mettait parler dans la boutique, un de ces jours ; il sait de belles histoires sur notre compte Cette ide, que Franois pourrait parler, amusa singulirement la jeune femme. Laurent regarda les grands yeux verts du chat, et sentit un frisson lui courir sur la peau. Voici comment il ferait, reprit Thrse. Il se mettrait debout, et, me montrant dune patte, te montrant de lautre, il scrierait : Monsieur et Madame sembrassent trs fort dans la chambre ; ils ne se sont pas mfis de moi, mais comme leurs amours criminelles me dgotent, je vous prie de les faire mettre en prison tous les deux ; ils ne troubleront plus ma sieste. Thrse plaisantait comme un enfant, elle mimait le chat, elle allongeait les mains en faon de griffes, elle donnait ses paules des ondulations flines. Franois, gardant une immobilit de pierre, la contemplait toujours ; ses yeux seuls paraissaient vivants ; et il y avait, dans les coins de sa gueule, deux plis profonds qui faisaient clater de rire cette tte danimal empaill. Laurent se sentait froid aux os. Il trouva ridicule la plaisanterie de Thrse. Il se leva et mit le chat la porte. En 51

ralit, il avait peur. Sa matresse ne le possdait pas encore entirement ; il restait au fond de lui un peu de ce malaise quil avait prouv sous les premiers baisers de la jeune femme.

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Chapitre 8Le soir, dans la boutique, Laurent tait parfaitement heureux. Dordinaire, il revenait du bureau avec Camille. Mme Raquin stait prise pour lui dune amiti maternelle ; elle le savait gn, mangeant mal, couchant dans un grenier, et lui avait dit une fois pour toutes que son couvert serait toujours mis leur table. Elle aimait ce garon de cette tendresse bavarde que les vieilles femmes ont pour les gens qui viennent de leur pays, apportant avec eux des souvenirs du pass. Le jeune homme usait largement de lhospitalit. Avant de rentrer, au sortir du bureau, il faisait avec Camille un bout de promenade sur les quais ; tous deux trouvaient leur compte cette intimit ; ils sennuyaient moins, ils flnaient en causant. Puis ils se dcidaient venir manger la soupe de Mme Raquin. Laurent ouvrait en matre la porte de la boutique ; il sasseyait califourchon sur les chaises, fumant et crachant, comme sil tait chez lui. La prsence de Thrse ne lembarrassait nullement. Il traitait la jeune femme avec une rondeur amicale, il plaisantait, lui adressait des galanteries banales, sans quun pli de sa face bouget. Camille riait, et, comme sa femme ne rpondait son ami que par des monosyllabes, il croyait fermement quils se dtestaient tous deux. Un jour mme il fit des reproches Thrse sur ce quil appelait sa froideur pour Laurent. Laurent avait devin juste : il tait devenu lamant de la femme, lami du mari, lenfant gt de la mre. Jamais il navait vcu dans un pareil assouvissement de ses apptits. Il sendormait au fond des jouissances infinies que lui donnait la famille Raquin. Dailleurs, sa position dans cette famille lui paraissait toute naturelle. Il tutoyait Camille sans colre, sans remords. Il ne surveillait mme pas ses gestes ni ses paroles, tant il tait certain de sa prudence, de son calme ; lgosme avec 53

lequel il gotait ses flicits le protgeait contre toute faute. Dans la boutique, sa matresse devenait une femme comme une autre, quil ne fallait point embrasser et qui nexistait pas pour lui. Sil ne lembrassait pas devant tous, cest quil craignait de ne pouvoir revenir. Cette seule consquence larrtait. Autrement, il se serait parfaitement moqu de la douleur de Camille et de sa mre. Il navait point conscience de ce que la dcouverte de sa liaison pourrait amener. Il croyait agir simplement, comme tout le monde aurait agi sa place, en homme pauvre et affam. De l ses tranquillits bates, ses audaces prudentes, ses attitudes dsintresses et goguenardes. Thrse, plus nerveuse, plus frmissante que lui, tait oblige de jouer un rle. Elle le jouait la perfection, grce lhypocrisie savante que lui avait donne son ducation. Pendant prs de quinze ans, elle avait menti, touffant ses fivres, mettant une volont implacable paratre morne et endormie. Il lui cotait peu de poser sur sa chair ce masque de morte qui glaait son visage. Quand Laurent entrait, il la trouvait grave, rechigne, le nez plus long, les lvres plus minces. Elle tait laide, revche, inabordable. Dailleurs, elle nexagrait pas ses effets, elle jouait son ancien personnage, sans veiller lattention par une brusquerie plus grande. Pour elle, elle trouvait une volupt amre tromper Camille et Mme Raquin ; elle ntait pas comme Laurent, affaisse dans le contentement pais de ses dsirs, inconsciente du devoir ; elle savait quelle faisait le mal, et il lui prenait des envies froces de se lever de table et dembrasser Laurent pleine bouche, pour montrer son mari et sa tante quelle ntait pas une bte et quelle avait un amant. Par moments, des joies chaudes lui montaient la tte ; toute bonne comdienne quelle fut, elle ne pouvait alors se retenir de chanter, quand son amant ntait pas l et quelle ne craignait point de se trahir. Ces gaiets soudaines charmaient Mme Raquin qui accusait sa nice de trop de gravit. La jeune femme acheta des pots de fleurs et en garnit la fentre de sa chambre ; puis elle fit coller du papier neuf dans cette pice, elle voulut un tapis, des 54

rideaux, des meubles de palissandre. Tout ce luxe tait pour Laurent. La nature et les circonstances semblaient avoir fait cette femme pour cet homme, et les avoir pousss lun vers lautre. eux deux, la femme, nerveuse et hypocrite, lhomme, sanguin et vivant en brute, ils faisaient un couple puissamment li. Ils se compltaient, se protgeaient mutuellement. Le soir, table, dans les clarts ples de la lampe, on sentait la force de leur union, voir le visage pais et souriant de Laurent, en face du masque muet et impntrable de Thrse. Ctaient de douces et calmes soires. Dans le silence, dans lombre transparente et attidie, slevaient des paroles amicales. On se serrait autour de la table ; aprs le dessert, on causait des mille riens de la journe, des souvenirs de la veille et des espoirs du lendemain. Camille aimait Laurent, autant quil pouvait aimer, en goste satisfait, et Laurent semblait lui rendre une gale affection ; il y avait entre eux un change de phrases dvoues, de gestes serviables, de regards prvenants. Mme Raquin, le visage placide, mettait toute sa paix autour de ses enfants, dans lair tranquille quils respiraient. On et dit une runion de vieilles connaissances qui se connaissaient jusquau cur et qui sendormaient sur la foi de leur amiti. Thrse, immobile, paisible comme les autres, regardait ces joies bourgeoises, ces affaissements souriants. Et, au fond delle, il y avait des rires sauvages ; tout son tre raillait, tandis que son visage gardait une rigidit froide. Elle se disait, avec des raffinements de volupt, que quelques heures auparavant elle tait dans la chambre voisine, demi-nue, chevele, sur la poitrine de Laurent ; elle se rappelait chaque dtail de cette aprs-midi de passion folle, elle les talait dans sa mmoire, elle opposait cette scne brlante la scne morte quelle avait sous les yeux. Ah ! comme elle trompait ces bonnes gens, et comme elle tait heureuse de les tromper avec une impudence si triomphante ! Et ctait l, deux pas, derrire cette mince cloison, quelle recevait un homme ; ctait l quelle se vautrait 55

dans les prets de ladultre. Et son amant, cette heure, devenait un inconnu pour elle, un camarade de son mari, une sorte dimbcile et dintrus dont elle ne devait pas se soucier. Cette comdie atroce, ces duperies de la vie, cette comparaison entre les baisers ardents du jour et lindiffrence joue du soir, donnaient des ardeurs nouvelles au sang de la jeune femme. Lorsque Mme Raquin et Camille descendaient, par hasard, Thrse se levait dun bond, collait silencieusement, avec une nergie brutale, ses lvres sur les lvres de son amant, et restait ainsi haletante, touffante, jusqu ce quelle entendt crier le bois des marches de lescalier. Alors, dun mouvement leste, elle reprenait sa place, elle retrouvait sa grimace rechigne. Laurent dune voix calme, continuait avec Camille la causerie interrompue. Ctait comme un clair de passion, rapide et aveuglant, dans un ciel mort. Le jeudi, la soire tait un peu plus anime. Laurent, qui, ce jour l, sennuyait mourir, se faisait pourtant un devoir de ne pas manquer une seule des runions : il voulait, par mesure de prudence, tre connu et estim des amis de Camille. Il lui fallait couter les radotages de Grivet et du vieux Michaud ; Michaud racontait toujours les mmes histoires de meurtres et de vol ; Grivet parlait en mme temps de ces employs, de ses chefs, de son administration. Le jeune homme se rfugiait auprs dOlivier et de Suzanne, qui lui paraissaient dune btise moins assommante. Dailleurs, il se htait de rclamer le jeu de dominos. Ctait le jeudi soir que Thrse fixait le jour et lheure de leurs rendez-vous. Dans le trouble du dpart, lorsque Mme Raquin et Camille accompagnaient les invits jusqu la porte du passage, la jeune femme sapprochait de Laurent, lui parlait tout bas, lui serrait la main. Parfois mme, quand tout le monde avait le dos tourn, lembrassait par une sorte de fanfaronnade.

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Pendant huit mois, dura cette vie de secousses et dapaisements. Les amants vivaient dans une batitude complte ; Thrse ne sennuyait plus, ne dsirait plus rien ; Laurent, repu, choy, engraiss encore avait la seule crainte de voir cesser cette belle existence.

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Chapitre 9Un aprs-midi, comme Laurent allait quitter son bureau pour courir auprs de Thrse qui lattendait, son chef le fit appeler et lui signifia qu lavenir il lui dfendait de sabsenter. Il avait abus des congs ; ladministration tait dcide le renvoyer, sil sortait une seule fois. Clou sur sa chaise, il se dsespra jusquau soir. Il devait gagner son pain, il ne pouvait se faire mettre la porte. Le soir, le visage courrouc de Thrse fut une torture pour lui. Il ne savait comment expliquer son manque de parole sa matresse. Pendant que Camille fermait la boutique, il sapprocha vivement de la jeune femme : Nous ne pouvons plus nous voir, lui dit-il voix basse. Mon chef me refuse toute nouvelle permission de sortie. Camille rentrait. Laurent dut se retirer sans donner de plus amples explications, laissant Thrse sous le coup de cette dclaration brutale. Exaspre, ne voulant pas admettre quon pt troubler ses volupts, elle passa une nuit dinsomnie btir des plans de rendez-vous extravagants. Le jeudi qui suivit, elle causa une minute au plus avec Laurent. Leur anxit tait dautant plus vive quils ne savaient o se rencontrer pour se consulter et sentendre. La jeune femme donna un nouveau rendez-vous son amant, qui lui manqua de parole une seconde fois. Ds lors, elle neut plus quune ide fixe, le voir tout prix. Il y avait quinze jours que Laurent ne pouvait approcher de Thrse. Alors il sentit combien cette femme lui tait devenue ncessaire ; lhabitude de la volupt lui avait cr des apptits nouveaux, dune exigence aigu. Il nprouvait plus aucun malaise dans les embrassements de sa matresse, il qutait ces embrassements avec une obstination danimal affam. Une passion de sang avait couv dans ses muscles ; maintenant quon 58

lui retirait son amante, cette passion clatait avec une violence aveugle ; il aimait la rage. Tout semblait inconscient dans cette florissante nature de brute ; il obissait des instincts, il se laissait conduire par les volonts de son organisme. Il aurait ri aux clats, un an auparavant, si on lui avait dit quil serait lesclave dune femme, au point de compromettre ses tranquillits. Le sourd travail des dsirs, stait opr en lui, son insu, et avait fini par le jeter, pieds et poings lis, aux caresses fauves de Thrse. cette heure, il redoutait doublier la prudence, il nosait venir, le soir, au passage du Pont-Neuf, craignant de commettre quelque folie. Il ne sappartenait plus ; sa matresse, avec ses souplesses de chatte, ses flexibilits nerveuses, stait glisse peu peu dans chacune des fibres de son corps. Il avait besoin de cette femme pour vivre comme on a besoin de boire et de manger. Il aurait certainement fait une sottise, sil navait reu une lettre de Thrse, qui lui recommandait de rester chez lui le lendemain. Son amante lui promettait de venir le trouver vers les huit heures du soir. Au sortir du bureau, il se dbarrassa de Camille, en disant quil tait fatigu, quil allait se coucher tout de suite. Thrse, aprs le dner, joua galement son rle ; elle parla dune cliente qui avait dmnag sans la payer, elle fit la crancire intraitable, elle dclara quelle voulait aller rclamer son argent. La cliente demeurait aux Batignolles. Mme Raquin et Camille trouvrent la course longue, la dmarche hasardeuse ; dailleurs, ils ne stonnrent pas, ils laissrent partir Thrse en toute tranquillit. La jeune femme courut au Port aux Vins, glissant sur les pavs qui taient gras, heurtant les passants, ayant hte darriver. Des moiteurs lui montaient au visage ; ses mains brlaient. On aurait dit une femme sole. Elle gravit rapidement lescalier de lhtel meubl. Au sixime tage, essouffle, les yeux vagues, elle aperut Laurent, pench sur la rampe, qui lattendait. 59

Elle entra dans le grenier. Ses larges jupes ne pouvaient y tenir, tant lespace tait troit. Elle arracha dune main son chapeau, et sappuya contre le lit, dfaillante La fentre tabatire, ouverte toute grande, versait les fracheurs du soir sur la couche brlante. Les amants restrent longtemps dans le taudis, comme au fond dun trou. Tout dun coup, Thrse entendit lhorloge de la Piti sonner dix heures. Elle aurait voulu tre sourde ; elle se leva pniblement et regarda le grenier quelle navait pas encore vu. Elle chercha son chapeau, noua les rubans, et sassit en disant dune voix lente : Il faut que je parte. Laurent tait venu sagenouiller devant elle. Il lui prit les mains. Au revoir, reprit-elle sans bouger. Non pas au revoir, scria-t-il, cela est trop vague Quel jour reviendras-tu ? Elle le regarda en face. Tu veux de la franchise ? dit-elle. Eh bien ! vrai, je crois que je ne reviendrai plus. Je nai pas de prtexte, je ne puis en inventer. Alors, il faut nous dire adieu. Non, je ne veux pas ! Elle pronona ces mots avec une colre pouvante. Elle ajouta plus doucement, sans savoir ce quelle disait, sans quitter sa chaise :

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Je vais men aller. Laurent songeait. Il pensait Camille. Je ne lui en veux pas dit-il enfin sans le nommer ; mais vraiment il nous gne trop Est-ce que tu ne pourrais pas nous en dbarrasser, lenvoyer en voyage, quelque part, bien loin ? Ah ! oui, lenvoyer en voyage ! reprit la jeune femme en hochant la tte. Tu crois quun homme comme a consent voyager Il ny a quun voyage dont on ne revient pas Mais il nous enterrera tous ; ces gens qui nont que le souffle ne meurent jamais. Il y eut un silence. Laurent se trana sur les genoux, se serrant contre sa matresse, appuyant la tte contre sa poitrine. Javais fait un rve, dit-il ; je voulais passer une nuit entire avec toi, mendormir dans tes bras et me rveiller le lendemain sous tes baisers Je voudrais tre ton mari Tu comprends ? Oui, oui , rpondit Thrse, frissonnante. Et elle se pencha brusquement sur le visage de Laurent, quelle couvrit de baisers. Elle gratignait les brides de son chapeau contre la barbe rude du jeune homme ; elle ne songeait plus quelle tait habille et quelle allait froisser ses vtements. Elle sanglotait, elle prononait des paroles haletantes au milieu de ses larmes. Ne dis pas ces choses, rptait-elle, car je naurais pas la force de te quitter, je resterais l Donne-moi du courage plutt ; dis-moi que nous nous verrons encore Nest-ce pas que tu as besoin de moi et que nous trouverons bien un jour le moyen de vivre ensemble ?

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Alors, reviens, reviens demain, lui rpondit Laurent, dont les mains tremblantes montaient le long de sa taille. Mais je ne puis revenir Je te lai dit, je nai pas de prtexte. Elle se tordait les bras. Elle reprit : Oh ! le scandale ne me fait pas peur. En rentrant, si tu veux, je vais dire Camille que tu es mon amant, et je reviens coucher ici Cest pour toi que je tremble ; je ne veux pas dranger ta vie, je dsire te faire une existence heureuse. Les instincts prudents du jeune homme se rveillrent. Tu as raison, dit-il, il ne faut pas agir comme des enfants. Ah ! si ton mari mourait Si mon mari mourait, rpta lentement Thrse. Nous nous marierions ensemble, nous ne craindrions plus rien, nous jouirions largement de nos amours Quelle bonne et douce vie ! La jeune femme stait redresse. Les joues ples, elle regardait son amant avec des yeux sombres ; des battements agitaient ses lvres. Les gens meurent quelquefois, murmura-t-elle enfin. Seulement, cest dangereux pour ceux qui survivent. Laurent ne rpondit pas. Vois-tu, continua-t-elle, tous les moyens connus sont mauvais. 62

Tu ne mas pas compris, dit-il paisiblement. Je ne suis pas un sot, je veux taimer en paix Je pensais quil arrive des accidents tous les jours, que le pied peut glisser, quune tuile peut tomber Tu comprends ? Dans ce dernier cas, le vent seul est coupable. Il parlait dune voix trange. Il eut un sourire et ajouta dun ton caressant : Va, sois tranquille, nous nous aimerons bien, nous vivrons heureux Puisque tu ne peux venir, jarrangerai tout cela Si nous restons plusieurs mois sans nous voir, ne moublie pas, songe que je travaille nos flicits. Il saisit dans ses bras Thrse, qui ouvrait la porte pour partir. Tu es moi, nest-ce pas ? continua-t-il. Tu jures de te livrer entire, toute heure, quand je voudrai. Oui, cria la jeune femme, je tappartiens, fais de moi ce quil te plaira. Ils restrent un moment farouches et muets. Puis Thrse sarracha avec brusquerie, et, sans tourner la tte, elle sortit de la mansarde et descendit lescalier. Laurent couta le bruit de ses pas qui sloignaient. Quand il nentendit plus rien, il rentra dans son taudis, il se coucha. Les draps taient tides. Il touffait au fond de ce trou troit que Thrse laissait plein des ardeurs de sa passion. Il lui semblait que son souffle respirait encore un peu de la jeune femme ; elle avait pass l, rpandant des manations pntrantes, des odeurs de violette, et maintenant il ne pouvait plus serrer entre ses bras que le fantme insaisissable de sa matresse, tranant autour de lui ; il avait la fivre des amours renaissantes et inassouvies. Il ne ferma pas la fentre. Couch sur 63

le dos, les bras nus, les mains ouvertes, cherchant la fracheur, il songea, en regardant le carr dun bleu sombre que le chssis taillait dans le ciel. Jusquau jour, la mme ide tourna dans sa tte. Avant la venue de Thrse, il ne songeait pas au meurtre de Camille ; il avait parl de la mort de cet homme, pouss par les faits, irrit par la pense quil ne reverrait plus son amante. Et cest ainsi quun nouveau coin de sa nature inconsciente venait de se rvler : il stait mis rver lassassinat dans les emportements de ladultre. Maintenant, plus calme, seul au milieu de la nuit paisible, il tudiait le meurtre. Lide de mort, jete avec dsespoir entre deux baisers, revenait implacable et aigu. Laurent, secou par linsomnie, nerv par les senteurs cres que Thrse avait laisses derrire elle, dressait des embches, calculait les mauvaises chances, talait les avantages quil aurait tre assassin. Tous ses intrts le poussaient au crime. Il se disait que son pre, le paysan de Jeufosse, ne se dcidait pas mourir ; il lui faudrait peut-tre rester encore dix ans employ, mangeant dans les crmeries, vivant sans femme dans un grenier. Cette ide lexasprait. Au contraire, Camille mort, il pousait Thrse, il hritait de Mme Raquin, il donnait sa dmission et flnait au soleil. Alors, il se plut rver cette vie de paresseux ; il se voyait dj oisif, mangeant et dormant, attendant avec patience la mort de son pre. Et quand la ralit se dressait au milieu de son rve, il se heurtait contre Camille, il serrait les poings comme pour lassommer. Laurent voulait Thrse, il la voulait lui tout seul, toujours porte de sa main. Sil ne faisait pas disparatre le mari, la femme lui chappait. Elle lavait dit : elle ne pouvait revenir. Il laurait bien enleve, emporte quelque part, mais alors ils seraient morts de faim tous deux. Il risquait moins en tuant le mari ; il ne 64

soulevait aucun scandale, il poussait seulement un homme pour se mettre sa place. Dans sa logique brutale de paysan, il trouvait ce moyen excellent et naturel. Sa prudence native lui conseillait mme cet expdient rapide. Il se vautrait sur son lit, en sueur, plat ventre, collant sa face moite dans loreiller o avait tran le chignon de Thrse. Il prenait la toile entre ses lvres sches, il buvait les parfums lgers de ce linge, et il restait l, sans haleine, touffant, voyant passer des barres de feu le long de ses paupires closes. Il se demandait comment il pourrait bien tuer Camille. Puis quand la respiration lui manquait, il se retournait dun bond, se remettait sur le dos, et, les yeux grands ouverts, recevant en plein visage les souffles froids de la fentre, il cherchait dans les toiles, dans le carr bleutre de ciel, un conseil de meurtre, un plan dassassinat. Il ne trouva rien. Comme il lavait dit sa matresse, il ntait pas un enfant, un sot ; il ne voulait ni du poignard ni du poison. Il lui fallait un crime sournois, accompli sans danger, une sorte dtouffement sinistre, sans cris, sans terreur, une simple disparition. La passion avait beau le secouer et le pousser en avant ; tout son tre rclamait imprieusement la prudence. Il tait trop lche, trop voluptueux, pour risquer sa tranquillit. Il tuait afin de vivre calme et heureux. Peu peu le sommeil le prit. Lair froid avait chass du grenier le fantme tide et odorant de Thrse. Laurent, bris, apais, se laissa envahir par une sorte dengourdissement doux et vague. En sendormant, il dcida quil attendrait une occasion favorable, et sa pense, de plus en plus fuyante, le berait en murmurant : Je le tuerai, je le tuerai. Cinq minutes plus tard, il reposait, respirant avec une rgularit sereine. Thrse tait rentre chez elle onze heures. La tte en feu, la pense tendue, elle arriva au passage du Pont-Neuf, sans avoir conscience du chemin parcouru. Il lui semblait quelle descendait de chez Laurent, tant ses oreilles taient pleines encore des 65

paroles quelle venait dentendre. Elle trouva Mme Raquin et Camille anxieux et empresss ; elle rpondit schement leurs questions, en disant quelle avait fait une course inutile et quelle tait reste une heure sur un trottoir attendre un omnibus. Lorsquelle se mit au lit, elle trouva les draps froids et humides. Ses membres, encore brlants, eurent des frissons de rpugnance. Camille ne tarda pas sendormir, et Thrse regarda longtemps cette face blafarde qui reposait btement sur loreiller, la bouche ouverte. Elle scartait de lui, elle avait des envies denfoncer son poing ferm dans cette bouche.

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Chapitre 10Prs de trois semaines se passrent. Laurent revenait la boutique tous les soirs ; il paraissait las, comme malade ; un lger cercle bleutre entourait ses yeux, ses lvres plissaient et se geraient. Dailleurs, il avait toujours sa tranquillit lourde, il regardait Camille en face, il lui tmoignait la mme amiti franche. Mme Raquin choyait davantage lami de la maison, depuis quelle le voyait sendormir dans une sorte de fivre sourde. Thrse avait repris son visage muet et rechign. Elle tait plus immobile, plus impntrable, plus paisible que jamais. Il semblait que Laurent nexistt pas pour elle ; elle le regardait peine, lui adressait de rares paroles, le traitait avec une indiffrence parfaite. Mme Raquin, dont la bont souffrait de cette attitude, disait parfois au jeune homme : Ne faites pas attention la froideur de ma nice. Je la connais ; son visage parat froid, mais son cur est chaud de toutes les tendresses et de tous les dvouements. Les deux amants navaient plus de rendez-vous. Depuis la soire de la rue Saint-Victor, ils ne staient plus rencontrs seul seul. Le soir, lorsquils se trouvaient face face, en apparence tranquilles et trangers lun lautre, des orages de passion, dpouvante et de dsir passaient sous la chair calme de leur visage. Et il y avait dans Thrse des emportements, des lchets, des railleries cruelles ; il y avait dans Laurent des brutalits sombres, des indcisions poignantes. Eux-mmes nosaient regarder au fond de leur tre, au fond de cette fivre trouble qui emplissait leur cerveau dune sorte de vapeur paisse et cre. Quand ils pouvaient, derrire une porte, sans parler, ils se serraient les mains se les briser, dans une treinte rude et courte. Ils auraient voulu, mutuellement, emporter des lambeaux de leur chair, colls leurs doigts. Ils navaient plus que ce 67

serrement de mains pour apaiser leurs dsirs. Ils y mettaient tout leur corps. Ils ne se demandaient rien autre chose. Ils attendaient. Un jeudi soir, avant de se mettre au jeu, les invits de la famille Raquin, comme lordinaire, eurent un bout de causerie. Un des grands sujets de conversation tait de parler au vieux Michaud de ses anciennes fonctions, de le questionner sur les tranges et sinistres aventures auxquelles il avait d tre ml. Alors Grivet et Camille coutaient les histoires du commissaire de police avec la face effraye et bante des petits enfants qui entendent Barbe-Bleue ou le Petit Poucet. Cela les terrifiait et les amusait. Ce jour-l, Michaud, qui venait de raconter un horrible assassinat dont les dtails avaient fait frissonner son auditoire ajouta en hochant la tte. Et lon ne sait pas tout Que de crimes restent inconnus ! que dassassins chappent la justice des hommes ! Comment ! dit Grivet tonn, vous croyez quil y a, comme a, dans la rue, des canailles qui ont assassin et quon narrte pas ? Olivier se mit sourire dun air de ddain. Mon cher monsieur, rpondit-il de sa voix cassante, si on ne les arrte pas, cest quon ignore quils ont assassin. Ce raisonnement ne parut pas convaincre Grivet. Camille vint son secours. Moi, je suis de lavis de M. Grivet, dit-il avec une importance bte Jai besoin de croire que la police est bien faite et que je ne coudoierai jamais un meurtrier sur un trottoir.

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Olivier vit une attaque personnelle dans ces paroles. Certainement, la police est bien faite, scria-t-il dun ton vex Mais nous ne pouvons pourtant pas faire limpossible. Il y a des sclrats qui ont appris le crime lcole du diable ; ils chapperaient Dieu lui-mme Nest-ce pas, mon pre ? Oui, oui, appuya le vieux Michaud Ainsi, lorsque jtais Vernon vous vous souvenez peut-tre de cela, Mme Raquin , on assassina un roulier sur la grand-route. Le cadavre fut trouv coup en morceaux, au fond dun foss. Jamais on na pu mettre la main sur le coupable Il vit peut-tre encore aujourdhui, il est peut-tre notre voisin, et peut-tre M. Grivet va-t-il le rencontrer en rentrant chez lui. Grivet devint ple comme un linge. Il nosait tourner la tte ; il croyait que lassassin du roulier tait derrire lui. Dailleurs, il tait enchant davoir peur. Ah bien ! non, balbutia-t-il, sans trop savoir ce quil disait, ah bien ! non, je ne veux pas croire cela Moi aussi, je sais une histoire : il y avait une fois une servante qui fut mise en prison, pour avoir vol ses matres un couvert dargent. Deux mois aprs, comme on abattait un arbre, on trouva le couvert dans un nid de pie. Ctait une pie qui tait la voleuse. On relcha la servante Vous voyez bien que les coupables sont toujours punis. Grivet tait triomphant. Olivier ricanait. Alors, dit-il, on a mis la pie en prison. Ce nest pas cela que M. Grivet a voulu dire, reprit Camille, fch de voir tourner son chef en ridicule Mre, donne-nous le jeu de dominos.

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Pendant que Mme Raquin allait chercher la bote, le jeune homme continua, en sadressant Michaud : Alors, la police est impuissante, vous lavouez ? il y a des meurtriers qui se promnent au soleil ? Eh ! malheureusement oui, rpondit le commissaire. Cest immoral , conclut Grivet. Pendant cette conversation, Thrse et Laurent taient rests silencieux. Ils navaient pas mme souri de la sottise de Grivet. Accouds tous deux sur la table, lgrement ples, les yeux vagues, ils coutaient. Un moment leurs regards staient rencontrs, noirs et ardents. Et de petites gouttes de sueur perlaient la racine des cheveux de Thrse, et des souffles froids donnaient des frissons imperceptibles la peau de Laurent.

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Chapitre 11Parfois, le dimanche, lorsquil faisait beau, Camille forait Thrse sortir avec lui, faire un bout de promenade aux Champs-lyses. La jeune femme aurait prfr rester dans lombre humide de la boutique ; elle se fatiguait, elle sennuyait au bras de son mari qui la tranait sur les trottoirs, en sarrtant aux boutiques, avec des tonnements, des rflexions, des silences dimbcile. Mais Camille tenait bon ; il aimait montrer sa femme ; lorsquil rencontrait un de ses collgues, un de ses chefs surtout, il tait tout fier dchanger un salut avec lui, en compagnie de Madame. Dailleurs, il marchait pour marcher, sans presque parler, roide et contrefait dans ses habits du dimanche, tranant les pieds, abruti et vaniteux. Thrse souffrait davoir un pareil homme au bras. Les jours de promenade, Mme Raquin accompagnait ses enfants jusquau bout du passage. Elle les embrassait comme sils fussent partis pour un voyage. Et ctaient des recommandations sans fin, des prires pressantes. Surtout, leur disait-elle, prenez garde aux accidents Il y a tant de voitures dans ce Paris ! Vous me promettez de ne pas aller dans la foule Elle les laissait enfin sloigner, les suivant longtemps des yeux. Puis elle rentrait la boutique. Ses jambes devenaient lourdes et lui interdisaient toute longue marche. Dautres fois, plus rarement, les poux sortaient de Paris : ils allaient Saint-Ouen ou Asnires, et mangeaient une friture dans un des restaurants du bord de leau. Ctaient des jours de grande dbauche, dont on parlait un mois lavance. Thrse acceptait plus volontiers, presque avec joie, ces courses qui la retenaient en plein air jusqu dix et onze heures du soir. SaintOuen, avec ses les vertes, lui rappelait Vernon ; elle y sentait se 71

rveiller toutes les amitis sauvages quelle avait eues pour la Seine, tant jeune fille. Elle sasseyait sur les graviers, trempait ses mains dans la rivire, se sentait vivre sous les ardeurs du soleil qui temprait les souffles frais des ombrages. Tandis quelle dchirait et souillait sa robe sur les cailloux et la terre grasse, Camille talait proprement son mouchoir et saccroupissait ct delle avec mille prcautions. Dans les derniers temps, le jeune couple emmenait presque toujours Laurent, qui gayait la promenade par ses rires et sa force de paysan. Un dimanche, Camille, Thrse et Laurent partirent pour Saint-Ouen vers onze heures, aprs le djeuner. La partie tait projete depuis longtemps, et devait tre la dernire de la saison. Lautomne venait, des souffles froids commenaient le soir, faire frissonner lair. Ce matin l, le ciel gardait encore toute sa srnit bleue. Il faisait chaud au soleil, et lombre tait tide. On dcida quil fallait profiter des derniers rayons. Les trois promeneurs prirent un fiacre, accompagns des dolances, des effusions inquites de la vieille mercire. Ils traversrent Paris et quittrent le fiacre aux fortifications ; puis ils gagnrent Saint-Ouen en suivant la chausse. Il tait midi, la route couverte de poussire, largement claire par les rayons du soleil, avait des blancheurs aveuglantes de neige. Lair brlait, paissi et cre. Thrse, au bras de Camille, marchait petits pas, se cachant sous son ombrelle, tandis que son mari sventait la face avec un immense mouchoir. Derrire eux venait Laurent, dont les rayons du soleil mordaient le cou, sans quil part rien sentir ; il sifflait, il poussait du pied des cailloux, et, par moments, il regardait avec des yeux fauves les balancements de hanches de sa matresse. Quand ils arrivrent Saint-Ouen, ils se htrent de trouver un bouquet darbres, un tapis dherbe verte tale lombre. Ils passrent dans une le et senfoncrent dans un taillis. Les feuilles 72

tombes faisaient terre une couche rougetre qui craquait sous les pieds avec des frmissements secs. Les troncs se dressaient droits, innombrables comme des faisceaux de colonnettes gothiques. Les branches descendaient jusque sur le front des promeneurs, qui avaient ainsi pour toute horizon la vote cuivre des feuillages et les fts blancs et noirs des trembles et des chnes. Ils taient au dsert, dans un trou mlancolique, dans une troite clairire silencieuse et frache. Tout autour deux, ils entendaient la Seine gronder. Camille avait choisi une place sche et stait assis en relevant les pans de sa redingote. Thrse, avec un grand bruit de jupes froisses, venait de se jeter sur les feuilles ; elle disparaissait moiti au milieu des plis de sa robe qui se relevait autour delle, en dcouvrant une de ses jambes jusquau genou. Laurent, couch plat ventre, le menton dans la terre, regardait cette jambe et coutait son ami qui se fchait contre le gouvernement, en dclarant quon devrait changer tous les lots de la Seine en jardins anglais, avec des bancs, des alles sables, des arbres taills, comme aux Tuileries. Ils restrent prs de trois heures dans la clairire, attendant que le soleil ft moins chaud, pour courir la campagne, avant le dner. Camille parla de son bureau, il conta des histoires niaises ; puis, fatigu, il se laissa aller la renverse et sendormit ; il avait pos son chapeau sur ses yeux. Depuis longtemps, Thrse, les paupires closes, feignait de sommeiller. Alors, Laurent se coula doucement vers la jeune femme ; il avana les lvres et baisa sa bottine et sa cheville. Ce cuir, ce bas blanc quil baisait lui brlaient la bouche. Les senteurs pres de la terre, les parfums lgers de Thrse se mlaient et le pntraient, en allumant son sang, en irritant ses nerfs. Depuis un mois, il vivait dans une chastet pleine de colre. La marche au soleil, sur la chausse de Saint-Ouen, avait mis des flammes en lui. Maintenant, il tait l, au fond dune retraite ignore, au milieu de la grande volupt de lombre et du silence, et il ne pouvait presser contre sa poitrine cette femme qui lui appartenait. Le 73

mari allait peut-tre sveiller, le voir, djouer ses calculs de prudence. Toujours cet homme tait un obstacle. Et lamant, aplati sur le sol, se cachant derrire les jupes, frmissant et irrit, collait des baisers silencieux sur la bottine et sur le bas blanc. Thrse, comme morte, ne faisait pas un mouvement. Laurent crut quelle dormait. Il se leva, le dos bris, et sappuya contre un arbre. Alors il vit la jeune femme qui regardait en lair avec de grands yeux ouverts et luisants. Sa face, pose entre ses bras relevs, avait une pleur mate, une rigidit froide. Thrse songeait. Ses yeux fixes semblaient un abme sombre o lon ne voyait que de la nuit. Elle ne bougea pas, elle ne tourna pas ses regards vers Laurent, debout derrire elle. Son amant la contempla, presque effray de la voir si immobile et si muette sous ses caresses. Cette tte blanche et morte, noye dans les plis des jupons, lui donna une sorte deffroi plein de dsirs cuisants. Il aurait voulu se pencher et fermer dun baiser ces grands yeux ouverts. Mais presque dans les jupons dormait aussi Camille. Le pauvre tre, le corps djet, montrait sa maigreur, ronflait lgrement ; sous le chapeau, qui lui couvrait demi la figure, on apercevait sa bouche, tordue par le sommeil, faisant une grimace bte ; de petits poils rousstres, clairsems sur son menton grle, salissaient sa chair blafarde, et, comme il avait la tte renverse en arrire, on voyait son cou maigre, rid, au milieu duquel le nud de la gorge, saillant et dun rouge brique, remontait chaque ronflement. Camille, ainsi vautr, tait exasprant et ignoble. Laurent, qui le regardait, leva le talon, dun mouvement brusque. Il allait, dun coup, lui craser la face. Thrse retint un cri. Elle plit et ferma les yeux. Elle tourna la tte, comme pour viter les claboussures de sang.

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Et Laurent, pendant quelques secondes, resta, le talon en lair, au dessus de Camille endormi. Puis, lentement, il replia la jambe, il sloigna de quelques pas. Il stait dit que ce serait l un assassinat dimbcile. Cette tte broye lui aurait mis la police sur les bras. Il voulait se dbarrasser de Camille uniquement pour pouser Thrse ; il entendait vivre au soleil, aprs le crime, comme le meurtrier du roulier, dont le vieux Michaud avait cont lhistoire. Il alla jusquau bord de leau, regarda couler la rivire dun air stupide. Puis, brusquement, il entra dans le taillis ; il venait enfin darrter un plan, dinventer un meurtre commode et sans danger pour lui. Alors, il veilla le dormeur en lui chatouillant le nez avec une paille. Camille ternua, se leva, trouva la plaisanterie excellente. Il aimait Laurent pour ses farces qui le faisait rire. Puis il secoua sa femme, qui tenait les yeux ferms ; lorsque Thrse se fut dresse et quelle eut secou ses jupes, fripes et couvertes de feuilles sches, les trois promeneurs quittrent la clairire, en cassant des petites branches devant eux. Ils sortirent de lle, ils sen allrent par les routes, par les sentiers pleins de groupes endimanchs. Entre les haies, couraient des filles en robes claires ; une quipe de canotiers passait en chantant ; des files de couples bourgeois, de vieilles gens, de commis avec leurs pouses, marchaient petits pas, au bord des fosss. Chaque chemin semblait une rue populeuse et bruyante. Le soleil seul gardait sa tranquillit large ; il baissait vers lhorizon et jetait sur les arbres rougis, sur les routes blanches, dimmenses nappes de clart ple. Du ciel frissonnant commenait tomber une fracheur pntrante. Camille ne donnait plus le bras Thrse ; il causait avec Laurent, riait des plaisanteries et des tours de force de son ami, qui sautait les fosss et soulevait de grosses pierres. La jeune femme, de lautre ct de la route, savanait, la tte penche, se 75

courbant parfois pour arracher une herbe. Quand elle tait reste en arrire, elle sarrtait et regardait de loin son amant et son mari. H ! tu nas pas faim ? finit par lui crier Camille. Si, rpondit-elle. Alors, en route ! Thrse navait pas faim ; seulement elle tait lasse et inquite. Elle ignorait les projets de Laurent, ses jambes tremblaient sous elle danxit. Les trois promeneurs revinrent au bord de leau et cherchrent un restaurant. Ils sattablrent sur une sorte de terrasse en planches, dans une gargote puant la graisse et le vin. La maison tait pleine de cris, de chansons, de bruits de vaisselle ; dans chaque cabinet, dans chaque salon, il y avait des socits qui parlaient haut, et les minces cloisons donnaient une sonorit vibrante tout ce tapage. Les garons en montant faisaient trembler lescalier. En haut, sur la terrasse, les souffles de la rivire chassaient les odeurs de graillon. Thrse, appuye contre la balustrade, regardait sur le quai. droite et gauche, stendaient deux files de guinguettes et de baraques de foire ; sous les tonnelles, entre les feuilles rares et jaunes, on apercevait la blancheur des nappes, les taches noires des paletots, les jupes clatantes des femmes ; les gens allaient et venaient, nu-tte, courant et riant ; et, au bruit criard de la foule, se mlaient les chansons lamentables des orgues de Barbarie. Une odeur de friture et de poussire tranait dans lair calme. Au-dessous de Thrse, des filles du quartier Latin, sur un tapis de gazon us, tournaient, en chantant une ronde enfantine. Le chapeau tomb sur les paules, les cheveux dnous, elles se 76

tenaient par la main, jouant comme des petites filles. Elles retrouvaient un filet de voix frache, et leurs visages ples, que des caresses brutales avaient martels, se coloraient tendrement de rougeurs de vierges. Dans leurs grands yeux impurs, passaient des humidits attendries. Des tudiants, fumant des pipes de terre blanche, les regardaient tourner en leur jetant des plaisanteries grasses. Et, au-del, sur la Seine, sur les coteaux, descendait la srnit du soir, un air bleutre et vague qui noyait les arbres dans une vapeur transparente. Eh bien ! cria Laurent en se penchant sur la rampe de lescalier, garon, et ce dner ? Puis, comme se ravisant : Dis donc, Camille, ajouta-t-il, si nous allions faire une promenade sur leau, avant de nous mettre table ?On aurait le temps de faire rtir notre poulet. Nous allons nous ennuyer pendant une heure attendre. Comme tu voudras, rpondit nonchalamment Camille Mais Thrse a faim. Non, non, je puis attendre , se hta de dire la jeune femme, que Laurent regardait avec des yeux fixes. Ils redescendirent tous trois. En passant devant le comptoir, il retinrent une table, ils sarrtrent un menu, disant quils seraient de retour dans une heure. Comme le cabaretier louait des canots, ils le prirent de venir en dtacher un. Laurent choisit une mince barque, dont la lgret effraya Camille. Diable, dit-il, il ne va pas falloir remuer l-dedans. On ferait un fameux plongeon. 77

La vrit tait que le commis avait une peur horrible de leau. Vernon, son tat maladif ne lui permettait pas, lorsquil tait enfant, daller barboter dans la Seine ; tandis que ses camarades dcole couraient se jeter en pleine rivire, il se couchait entre deux couvertures chaudes. Laurent tait devenu un nageur intrpide, un rameur infatigable ; Camille avait gard cette pouvante que les enfants et les femmes ont des eaux profondes. Il tta du pied le bout du canot, comme pour sassurer de sa solidit. Allons, entre donc, lui cria Laurent en riantTu trembles toujours. Camille enjamba le bord et alla, en chancelant, sasseoir larrire. Quand il sentit les planches sous lui, il prit ses aises, il plaisanta, pour faire acte de courage. Thrse tait demeure sur la rive, grave et immobile, ct de son amant qui tenait lamarre. Il se baissa, et, rapidement, voix basse : Prends garde, murmura-t-il, je vais le jeter leau Obismoi Je rponds de tout. La jeune femme devint horriblement ple. Elle resta comme cloue au sol. Elle se raidissait, les yeux agrandis. Entre donc dans la barque , murmura encore Laurent. Elle ne bougea pas. Une lutte terrible se passait en elle. Elle tendait sa volont de toutes ses forces, car elle avait peur dclater en sanglots et de tomber terre. Ah ! ah ! cria Camille Laurent, regarde donc Thrse Cest elle qui a peur ! Elle entrera, elle nentrera pas 78

Il stait tal sur le banc de larrire, les deux coudes contre les bords du canot, et se dandinait avec fanfaronnade. Thrse lui jeta un regard trange ; les ricanements de ce pauvre homme furent comme un coup de fouet qui la cingla et la poussa. Brusquement, elle sauta dans la barque. Elle resta lavant. Laurent prit les rames. Le canot quitta la rive, se dirigeant vers les les avec lenteur. Le crpuscule venait. De grandes ombres tombaient des arbres, et les eaux taient noires sur les bords. Au milieu de la rivire, il y avait de larges tranes dargent ple. La barque fut bientt en pleine Seine. L, tous les bruits des quais sadoucissaient ; les chants, les cris arrivaient, vagues et mlancoliques, avec des langueurs tristes. On ne sentait plus lodeur de friture et de poussire. Des fracheurs tranaient. Il faisait froid. Laurent cessa de ramer et laissa descendre le canot au fil du courant. En face, se dressait le grand massif rougetre des les. Les deux rives, dun brun sombre tach de gris, taient comme deux larges bandes qui allaient se rejoindre lhorizon. Leau et le ciel semblaient coups dans la mme toffe blanchtre. Rien nest plus douloureusement calme quun crpuscule dautomne. Les rayons plissent dans lair frissonnant, les arbres vieillis jettent leurs feuilles. La campagne, brle par les rayons ardents de lt, sent la mort venir avec les premiers vents froids. Et il y a, dans les cieux, des souffles plaintifs de dsesprance. La nuit descend de haut, apportant des linceuls dans son ombre. Les promeneurs se taisaient. Assis au fond de la barque qui coulait avec leau, ils regardaient les dernires lueurs quitter les hautes branches. Ils approchaient des les. Les grandes masses rougetres devenaient sombres ; tout le paysage se simplifiait dans le crpuscule ; la Seine, le ciel, les les, les coteaux ntaient 79

plus que des taches brunes et grises qui seffaaient au milieu dun brouillard laiteux. Camille, qui avait fini par se coucher plat ventre, la tte audessus de leau, trempa ses mains dans la rivire. Fichtre ! que cest froid ! scria-t-il. Il ne ferait pas bon de piquer une tte dans ce bouillon-l. Laurent ne rpondit pas. Depuis un instant il regardait les deux rives avec inquitude ; il avanait ses grosses mains sur ses genoux, en serrant les lvres. Thrse, roide, immobile, la tte un peu renverse, attendait. La barque allait sengager dans un petit bras, sombre et troit, senfonant entre deux les. On entendait, derrire lune des les, les chants adoucis dune quipe de canotiers qui devaient remonter la Seine. Au loin, en amont, la rivire tait libre. Alors Laurent se leva et prit Camille bras-le-corps. Le commis clata de rire. Ah ! non, tu me chatouilles, dit-il, pas de ces plaisanteriesl Voyons, finis : tu vas me faire tomber. Laurent serra plus fort, donna une secousse. Camille se tourna et vit la figure effrayante de son ami, toute convulsionne. Il ne comprit pas ; une pouvante vague le saisit. Il voulut crier, et sentit une main rude qui le serrait la gorge. Avec linstinct dune bte qui se dfend, il se dressa sur les genoux, se cramponnant au bord de la barque. Il lutta ainsi pendant quelques secondes. Thrse ! Thrse ! appela-t-il dune voix touffe et sifflante.

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La jeune femme regardait, se tenant des deux mains un banc du canot qui craquait et dansait sur la rivire. Elle ne pouvait fermer les yeux ; une effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixs sur le spectacle horrible de la lutte. Elle tait rigide, muette. Thrse ! Thrse ! appela de nouveau le malheureux qui rlait. ce dernier appel, Thrse clata en sanglots. Ses nerfs se dtendaient. La crise quelle redoutait la jeta toute frmissante au fond de la barque. Elle y resta plie, pme, morte. Laurent secouait toujours Camille, en le serrant dune main la gorge. Il finit par larracher de la barque laide de son autre main. Il le tenait en lair, ainsi quun enfant, au bout de ses bras vigoureux. Comme il penchait la tte, dcouvrant le cou, sa victime, folle de rage et dpouvante, se tordit, avana les dents et les enfona dans ce cou. Et lorsque le meurtrier, retenant un cri de souffrance, lana brusquement le commis la rivire, les dents de celui-ci lui emportrent un morceau de chair. Camille tomba en poussant un hurlement. Il revint deux ou trois fois sur leau, jetant des cris de plus en plus sourds. Laurent ne perdit pas une seconde. Il releva le collet de son paletot pour cacher sa blessure. Puis, il saisit entre ses bras Thrse vanouie, fit chavirer le canot dun coup de pied, et se laissa tomber dans la Seine en tenant sa matresse. Il la soutint sur leau, appelant au secours dune voix lamentable. Les canotiers, dont il avait entendu les chants derrire la pointe de lle, arrivaient grands coups de rames. Ils comprirent quun malheur venait davoir lieu : ils oprrent le sauvetage de Thrse quils couchrent sur un banc, et de Laurent qui se mit se dsesprer de la mort de son ami. Il se jeta leau, il chercha Camille dans les endroits o il ne pouvait tre, il revint en 81

pleurant, en se tordant les bras, en sarrachant les cheveux. Les canotiers tentaient de le calmer, de le consoler. Cest ma faute, criait-il, je naurais pas d laisser ce pauvre garon danser et remuer comme il le faisait un moment, nous nous sommes trouvs tous les trois du mme ct de la barque et nous avons chavir En tombant, il ma cri de sauver sa femme Il y eut, parmi les canotiers, comme cela arrive toujours, deux ou trois jeunes gens qui voulurent avoir t tmoins de laccident. Nous vous avons bien vus, disaient-ils Aussi, que diable ! une barque, ce nest pas aussi solide quun parquet Ah ! la pauvre petite femme, elle va avoir un beau rveil ! Ils reprirent leurs rames, ils remorqurent le canot et conduisirent Thrse et Laurent au restaurant, o le dner tait prt. Tout Saint-Ouen sut laccident en quelques minutes. Les canotiers le racontaient comme des tmoins oculaires. Une foule apitoye stationnait devant le cabaret. Le gargotier et sa femme taient de bonnes gens qui mirent leur garde-robe au service des naufrags. Lorsque Thrse sortit de son vanouissement, elle eut une crise de nerfs, elle clata en sanglots dchirants ; il fallut la mettre au lit. La nature aidait la sinistre comdie qui venait de se jouer. Quand la jeune femme fut plus calme, Laurent la confia aux soins des matres du restaurant. Il voulut retourner seul Paris, pour apprendre laffreuse nouvelle Mme Raquin, avec tous les mnagements possibles. La vrit tait quil craignait lexaltation nerveuse de Thrse. Il prfrait lui laisser le temps de rflchir et dapprendre son rle. Ce furent les canotiers qui mangrent le dner de Camille. 82

Chapitre 12Laurent, dans le coin sombre de la voiture publique qui le ramena Paris, acheva de mrir son plan. Il tait presque certain de limpunit. Une joie lourde et anxieuse, la joie du crime accompli, lemplissait. Arriv la barrire de Clichy, il prit un fiacre, il se fit conduire chez le vieux Michaud, rue de Seine. Il tait neuf heures du soir. Il trouva lancien commissaire de police table, en compagnie dOlivier et de Suzanne. Il venait l, pour chercher une protection, dans le cas o il serait souponn, et pour sviter daller annoncer lui-mme laffreuse nouvelle Mme Raquin. Cette dmarche lui rpugnait trangement ; il sattendait un tel dsespoir quil craignait de ne pas jouer son rle avec assez de larmes ; puis la douleur de cette mre lui tait pesante, bien quil sen soucit mdiocrement au fond. Lorsque Michaud le vit entrer vtu de vtements grossiers, trop troits pour lui, il le questionna du regard. Laurent fit le rcit de laccident, dune voix brise, comme tout essouffl de douleur et de fatigue. Je suis venu vous chercher, dit-il en terminant, je ne savais que faire des deux pauvres femmes si cruellement frappes Je nai point os aller seul chez la mre. Je vous en prie, venez avec moi. Pendant quil parlait, Olivier le regardait fixement, avec des regards droits qui lpouvantaient. Le meurtrier stait jet, tte baisse, dans ces gens de police, par un coup daudace qui devait le sauver. Mais il ne pouvait sempcher de frmir, en sentant leurs yeux qui lexaminaient ; il voyait de la mfiance o il ny avait que de la stupeur et de la piti. Suzanne, plus frle et plus ple, tait prs de svanouir. Olivier, que lide de la mort effrayait et dont le cur restait dailleurs parfaitement froid, 83

faisait une grimace de surprise douloureuse, en scrutant par habitude le visage de Laurent, sans souponner le moins du monde la sinistre vrit. Quant au vieux Michaud, il poussait des exclamations deffroi, de commisration, dtonnement, il se remuait sur sa chaise, joignait les mains, levait les yeux au ciel. Ah ! Mon Dieu, disait-il dune voix entrecoupe, ah ! mon Dieu lpouvantable chose !On sort de chez soi, et lon meurt, comme a, tout dun coup Cest horrible Et cette pauvre Mme Raquin, cette mre, quallons-nous lui dire ? Certainement, vous avez bien fait de venir nous chercher Nous allons avec vous Il se leva, il tourna, pitina dans la pice pour trouver sa canne et son chapeau, et, tout en courant, il fit rpter Laurent les dtails de la catastrophe, sexclamant de nouveau chaque phrase. Ils descendirent tous quatre. lentre du passage du PontNeuf, Michaud arrta Laurent. Ne venez pas, lui dit-il, votre prsence serait une sorte daveu brutal quil faut viter La malheureuse mre souponnerait un malheur et nous forcerait avouer la vrit plus tt que nous ne devons la lui dire Attendez-nous ici. Cet arrangement soulagea le meurtrier, qui frissonnait la pense dentrer dans la boutique du passage. Le calme se fit en lui, il se mit monter et descendre le trottoir, allant et venant en toute paix. Par moments, il oubliait les faits qui se passaient, il regardait les boutiques, sifflait entre ses dents, se retournait pour voir les femmes qui le coudoyaient. Il resta ainsi une grande demi-heure dans la rue, retrouvant de plus en plus son sangfroid. Il navait pas mang depuis le matin ; la faim le prit, il entra chez un ptissier et se bourra de gteaux. 84

Dans la boutique du passage, une scne dchirante se passait. Malgr les prcautions, les phrases adoucies et amicales du vieux Michaud, il vint un instant o Mme Raquin comprit quun malheur tait arriv son fils. Ds lors, elle exigea la vrit avec un emportement de dsespoir, une violence de larmes et de cris qui firent plier son vieil ami. Et, lorsquelle connut la vrit, sa douleur fut tragique. Elle eut des sanglots sourds, des secousses qui la jetait en arrire, une crise folle de terreur et dangoisse ; elle resta l touffant, jetant de temps autre un cri aigu dans le grondement profond de sa douleur. Elle se serait trane terre, si Suzanne ne lavait prise la taille, pleurant sur ses genoux, levant vers elle sa face ple. Olivier et son pre se tenaient debout, nervs et muets, dtournant la tte, mus dsagrablement par ce spectacle dont leur gosme souffrait. Et la pauvre mre voyait son fils roul dans les eaux troubles de la Seine, le corps roidi et horriblement gonfl ; en mme temps, elle le voyait tout petit dans son berceau, lorsquelle chassait la mort penche sur lui. Elle lavait mis au monde plus de dix fois, elle laimait pour tout lamour quelle lui tmoignait depuis trente ans. Et voil quil mourait loin delle, tout dun coup, dans leau froide et sale comme un chien. Elle se rappelait alors les chaudes couvertures au milieu desquelles elle lenveloppait. Que de soins, quelle enfance tide, que de cajoleries et deffusions tendres, tout cela pour le voir un jour se noyer misrablement ! ces penses, Mme Raquin sentait sa gorge se serrer ; elle esprait quelle allait mourir, trangle par le dsespoir. Le vieux Michaud se hta de sortir. Il laissa Suzanne auprs de la mercire, et revint avec Olivier chercher Laurent pour se rendre en toute hte Saint-Ouen. Pendant la route, ils changrent peine quelques mots. Ils staient enfoncs chacun dans un coin du fiacre qui les cahotait sur les pavs. Ils restaient immobiles et muets au fond de lombre qui emplissait la voiture. Et, par instants, le rapide rayon dun bec 85

de gaz jetait une lueur vive sur leurs visages. Le sinistre vnement, qui les runissait, mettait autour deux une sorte daccablement lugubre. Lorsquils arrivrent enfin au restaurant du bord de leau, ils trouvrent Thrse couche, les mains et la tte brlantes. Le traiteur leur dit demi-voix que la jeune dame avait une forte fivre. La vrit tait que Thrse, se sentant faible et lche, craignant davouer le meurtre dans une crise, avait pris le parti dtre malade. Elle gardait un silence farouche, elle tenait les lvres et les paupires serres, ne voulant voir personne, redoutant de parler. Le drap au menton, la face moiti dans loreiller, elle se faisait toute petite, elle coutait avec anxit ce quon disait autour delle. Et, au milieu de la lueur rougetre que laissaient passer ses paupires closes, elle voyait toujours Camille et Laurent luttant sur le bord de la barque, elle apercevait son mari, blafard, horrible, grandi, qui se dressait tout droit audessus dune eau limoneuse. Cette vision implacable activait la fivre de son sang. Le vieux Michaud essaya de lui parler, de la consoler. Elle fit un mouvement dimpatience, elle se retourna et se mit de nouveau sangloter. Laissez-la, Monsieur, dit le restaurateur, elle frissonne au moindre bruit Voyez-vous, elle aurait besoin de repos. En bas, dans la salle commune, il y avait un agent de police qui verbalisait sur laccident. Michaud et son fils descendirent suivis de Laurent. Quand Olivier eut fait connatre sa qualit demploy suprieur de la Prfecture, tout fut termin en dix minutes. Les canotiers taient encore l, racontant la noyade dans ses moindres circonstances, dcrivant la faon dont les trois promeneurs taient tombs, se donnant comme des tmoins oculaires. Si Olivier et son pre avaient eu le moindre soupon, ce soupon se serait vanoui, devant de tels tmoignages. Mais ils navaient pas dout un instant de la vracit de Laurent ; ils le 86

prsentrent au contraire lagent de police comme le meilleur ami de la victime et ils eurent le soin de faire mettre dans le procs-verbal que le jeune homme stait jet leau pour sauver Camille Raquin. Le lendemain, les journaux racontrent laccident avec un grand luxe de dtails ; la malheureuse mre, la veuve inconsolable, lami noble et courageux, rien ne manquait ce fait divers, qui fit le tour de la presse parisienne et qui alla ensuite senterrer dans les feuilles des dpartements. Quand le procs-verbal fut achev, Laurent sentit une joie chaude qui pntra sa chair dune vie nouvelle. Depuis linstant o sa victime lui avait enfonc les dents dans le cou, il tait comme roidi, il agissait mcaniquement, daprs un plan arrt longtemps lavance. Linstinct de la conservation seul le poussait, lui dictait ses paroles, lui conseillait ses gestes. cette heure, devant la certitude de limpunit, le sang se remettait couler dans ses veines avec des lenteurs douces. La police avait pass ct de son crime, et la police navait rien vu ; elle tait dupe, elle venait de lacquitter. Il tait sauv. Cette pense lui fit prouver tout le long du corps des moiteurs de jouissance, des chaleurs qui rendirent la souplesse ses membres et son intelligence. Il continua son rle dami plor avec une science et un aplomb incomparables. Au fond, il avait des satisfactions de brute ; il songeait Thrse qui tait couche dans la chambre en haut. Nous ne pouvons laisser ici cette malheureuse jeune femme, dit-il Michaud. Elle est peut-tre menace dune maladie grave, il faut la ramener absolument Paris Venez, nous la dciderons nous suivre. En haut, il parla, il supplia lui-mme Thrse de se lever, de se laisser conduire au passage du Pont-Neuf. Quand la jeune femme entendit le son de sa voix, elle tressaillit, elle ouvrit ses yeux tout grands et le regarda. Elle tait hbte, frissonnante. Pniblement, elle se dressa sans rpondre. Les hommes sortirent, la laissant seule avec la femme du restaurateur. Quand elle fut 87

habille, elle descendit en chancelant et monta dans le fiacre, soutenue par Olivier. Le voyage fut silencieux. Laurent, avec une audace et une imprudence parfaites, glissa sa main le long des jupes de la jeune femme et lui prit les doigts. Il tait assis en face delle, dans une ombre flottante ; il ne voyait pas sa figure quelle tenait baisse sur sa poitrine. Quand il eut saisi sa main, il la lui serra avec force et la garda dans la sienne jusqu la rue Mazarine. Il sentait cette main trembler ; mais elle ne se retirait pas, elle avait au contraire des caresses brusques. Et, lune dans lautre, les mains brlaient ; les paumes moites se collaient, et les doigts, troitement presss, se meurtrissaient chaque secousse. Il semblait Laurent et Thrse que le sang de lun allait dans la poitrine de lautre en passant par leurs poings unis ; ces poings devenaient un foyer ardent o leur vie bouillait. Au milieu de la nuit et du silence navr qui tranait, le furieux serrement de main quils changeaient tait comme un poids crasant jet sur la tte de Camille pour le maintenir sous leau. Quand le fiacre sarrta, Michaud et son fils descendirent les premiers. Laurent se pencha vers sa matresse, et, doucement : Sois forte, Thrse, murmura-t-il Nous avons longtemps attendre Souviens-toi. La jeune femme navait pas encore parl. Elle ouvrit les lvres pour la premire fois depuis la mort de son mari. Oh ! je me souviendrai, dit-elle en frissonnant, dune voix lgre comme un souffle. Olivier lui tendait la main, linvitant descendre. Laurent alla, cette fois, jusqu la boutique. Mme Raquin tait couche, en proie un violent dlire. Thrse se trana jusqu son lit, et Suzanne eut peine le temps de la dshabiller. Rassur, voyant

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que tout sarrangeait souhait, Laurent se retira. Il gagna lentement son taudis de la rue Saint-Victor. Il tait plus de minuit. Un air frais courait dans les rues dsertes et silencieuses. Le jeune homme nentendait que le bruit rgulier de ses pas sonnant sur les dalles des trottoirs. La fracheur le pntrait de bien-tre ; le silence, lombre lui donnaient des sensations rapides de volupt. Il flnait. Enfin, il tait dbarrass de son crime. Il avait tu Camille. Ctait l une affaire faite dont on ne parlerait plus. Il allait vivre tranquille, en attendant de pouvoir prendre possession de Thrse. La pense du meurtre lavait parfois touff ; maintenant que le meurtre tait accompli, il se sentait la poitrine libre, il respirait laise, il tait guri des souffrances que lhsitation et la crainte mettaient en lui. Au fond, il tait un peu hbt, la fatigue alourdissait ses membres et sa pense. Il rentra et sendormit profondment. Pendant son sommeil, de lgres crispations nerveuses couraient sur son visage.

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Chapitre 13Le lendemain, Laurent sveilla frais et dispos. Il avait bien dormi. Lair froid qui entrait par la fentre fouettait son sang alourdi. Il se rappelait peine les scnes de la veille ; sans la cuisson ardente qui le brlait au cou, il aurait pu croire quil stait couch dix heures, aprs une soire calme. La morsure de Camille tait comme un fer rouge pos sur sa peau ; lorsque sa pense se fut arrte sur la douleur que lui causait cette entaille, il en souffrit cruellement. Il lui semblait quune douzaine daiguilles pntraient peu peu dans sa chair. Il rabattit le col de sa chemise et regarda la plaie dans un mchant miroir de quinze sous accroch au mur. Cette plaie faisait un trou rouge, large comme une pice de deux sous ; la peau avait t arrache, la chair se montrait, rostre, avec des taches noires ; des filets de sang avaient coul jusqu lpaule, en minces tranes qui scaillaient. Sur le cou blanc, la morsure paraissait dun brun sourd et puissant ; elle se trouvait droite, au-dessous de loreille. Laurent, le dos courb, le cou tendu, regardait, et le miroir verdtre donnait sa face une grimace atroce. Il se lava grande eau, satisfait de son examen, se disant que la blessure serait cicatrise au bout de quelques jours. Puis il shabilla et se rendit son bureau, tranquillement, comme lordinaire. Il y conta laccident dune voix mue. Lorsque ses collgues eurent lu le fait divers qui courait la presse, il devint un vritable hros. Pendant une semaine, les employs du chemin de fer dOrlans neurent pas dautre sujet de conversation : ils taient tout fiers quun des leurs se ft noy. Grivet ne tarissait pas sur limprudence quil y a saventurer en pleine Seine, quand il est si facile de regarder couler leau en traversant les ponts.

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Il restait Laurent une inquitude sourde. Le dcs de Camille navait pu tre constat officiellement. Le mari de Thrse tait bien mort, mais le meurtrier aurait voulu retrouver son cadavre pour quun acte formel ft dress. Le lendemain de laccident, on avait inutilement cherch le corps du noy ; on pensait quil stait sans doute enfoui au fond de quelque trou, sous les berges des les. Des ravageurs fouillaient activement la Seine pour toucher la prime. Laurent se donna la tche de passer chaque matin par la morgue, en se rendant son bureau. Il stait jur de faire luimme ses affaires. Malgr les rpugnances qui lui soulevaient le cur, malgr les frissons qui le secouaient parfois, il alla pendant plus de huit jours, rgulirement, examiner le visage de tous les noys tendus sur les dalles. Lorsquil entrait, une odeur fade, une odeur de chair lave lcurait, et des souffles froids couraient sur sa peau ; lhumidit des murs semblait alourdir ses vtements, qui devenaient plus pesants ses paules. Il allait droit au vitrage qui spare les spectateurs des cadavres ; il collait sa face ple contre les vitres, il regardait. Devant lui salignaient les ranges de dalles grises. et l, sur les dalles, des corps nus faisaient des taches vertes et jaunes, blanches et rouges ; certains corps gardaient leurs chairs vierges dans la rigidit de la mort ; dautres semblaient des tas de viandes sanglantes et pourries. Au fond, contre le mur, pendaient des loques lamentables, des jupes et des pantalons qui grimaaient sur la nudit du pltre. Laurent ne voyait dabord que lensemble blafard des pierres et des murailles, tach de roux et de noir par les vtements et les cadavres. Un bruit deau courante chantait. Peu peu il distinguait les corps. Alors il allait de lun lautre. Les noys seuls lintressaient ; quand il y avait plusieurs cadavres gonfls et bleuis par leau, il les regardait avidement, cherchant reconnatre Camille. Souvent, les chairs de leur visage sen allaient par lambeaux, les os avaient trou la peau amollie, la face tait comme bouillie et dsosse. Laurent 91

hsitait ; il examinait les corps, il tchait de retrouver les maigreurs de sa victime. Mais tous les noys sont gras ; il voyait des ventres normes, des cuisses bouffies, des bras ronds et forts. Il ne savait plus, il restait frissonnant en face de ces haillons verdtres qui semblaient se moquer avec des grimaces horribles. Un matin, il fut pris dune vritable pouvante. Il regardait depuis quelques minutes un noy, petit de taille, atrocement dfigur. Les chairs de ce noy taient tellement molles et dissoutes, que leau courante qui les lavait les emportait brin brin. Le jet qui tombait sur la face creusait un trou gauche du nez. Et, brusquement, le nez saplatit, les lvres se dtachrent, montrant des dents blanches. La tte du noy clata de rire. Chaque fois quil croyait reconnatre Camille, Laurent ressentait une brlure au cur. Il dsirait ardemment retrouver le corps de sa victime, et des lchets le prenaient, lorsquil simaginait que ce corps tait devant lui. Ses visites la morgue lemplissaient de cauchemars, de frissons qui le faisaient haleter. Il secouait ses peurs, il se traitait denfant, il voulait tre fort ; mais, malgr lui, sa chair se rvoltait, le dgot et leffroi semparaient de son tre, ds quil se trouvait dans lhumidit et lodeur fade de la salle. Quand il ny avait pas de noys sur la dernire range de dalles, il respirait laise ; ses rpugnances taient moindres. Il devenait alors un simple curieux, il prenait un plaisir trange regarder la mort violente en face, dans ses attitudes lugubrement bizarres et grotesques. Ce spectacle lamusait, surtout lorsquil y avait des femmes talant leur gorge nue. Ces nudits brutalement tendues, taches de sang, troues par endroits, lattiraient et le retenaient. Il vit, une fois, une jeune femme de vingt ans, une fille du peuple, large et forte, qui semblait dormir sur la pierre ; son corps frais et gras blanchissait avec des douceurs de teinte dune grande dlicatesse ; elle souriait demi, la tte un peu penche, et tendait la poitrine dune faon provocante ; on aurait dit une courtisane vautre, si elle navait eu au cou une raie noire qui lui mettait comme un collier dombre ; ctait une fille qui venait de 92

se pendre par dsespoir damour. Laurent la regarda longtemps, promenant ses regards sur sa chair, absorb dans une sorte de dsir peureux. Chaque matin, pendant quil tait l, il entendait derrire lui le va-et-vient du public qui entrait et qui sortait. La morgue est un spectacle la porte de toutes les bourses, que se payent gratuitement les passants pauvres ou riches. La porte est ouverte, entre qui veut. Il y a des amateurs qui font un dtour pour ne pas manquer une de ces reprsentations de la mort. Lorsque les dalles sont nues, les gens sortent dsappoints, vols, murmurant entre leurs dents. Lorsque les dalles sont bien garnies, lorsquil y a un bel talage de chair humaine, les visiteurs se pressent, se donnent des motions bon march, spouvantent, plaisantent, applaudissent ou sifflent, comme au thtre, et se retirent satisfaits, en dclarant que la morgue est russie, ce jour-l. Laurent connut vite le public de lendroit, public ml et disparate qui sapitoyait et ricanait en commun. Des ouvriers entraient, en allant leur ouvrage, avec un pain et des outils sous le bras ; ils trouvaient la mort drle. Parmi eux se rencontraient des loustics datelier qui faisaient sourire la galerie en disant un mot plaisant sur la grimace de chaque cadavre ; ils appelaient les incendis des charbonniers ; les pendus, les assassins, les noys, les cadavres trous ou broys excitaient leur verve goguenarde, et leur voix, qui tremblait un peu, balbutiait des phrases comiques dans le silence frissonnant de la salle. Puis venaient de petits rentiers, des vieillards maigres et secs, des flneurs qui entraient par dsuvrement et qui regardaient les corps avec des yeux btes et des moues dhommes paisibles et dlicats. Les femmes taient en grand nombre ; il y avait de jeunes ouvrires toutes roses, le linge blanc, les jupes propres, qui allaient dun bout lautre du vitrage, lestement, en ouvrant de grands yeux attentifs, comme devant ltalage dun magasin de nouveauts ; il y avait encore des femmes du peuple, hbtes, prenant des airs 93

lamentables, et des dames bien mises, tranant nonchalamment leur robe de soie. Un jour, Laurent vit une de ces dernires qui se tenait plante quelques pas du vitrage, en appuyant un mouchoir de batiste sur ses narines. Elle portait une dlicieuse jupe de soie grise, avec un grand mantelet de dentelle noire ; une voilette lui couvrait le visage, et ses mains gantes paraissaient toutes petites et toutes fines. Autour delle tranait une senteur douce de violette. Elle regardait un cadavre. Sur une pierre, quelques pas, tait allong le corps dun grand gaillard, dun maon qui venait de se tuer net en tombant dun chafaudage ; il avait une poitrine carre, des muscles gros et courts, une chair blanche et grasse ; la mort en avait fait un marbre. La dame lexaminait, le retournait en quelque sorte du regard, le pesait, sabsorbait dans le spectacle de cet homme. Elle leva un coin de sa voilette, regarda encore, puis sen alla. Par moments, arrivaient des bandes de gamins, des enfants de douze quinze ans, qui couraient le long du vitrage, ne sarrtant que devant les cadavres de femmes. Ils appuyaient leurs mains aux vitres et promenaient des regards effronts sur les poitrines nues. Ils se poussaient du coude, ils faisaient des remarques brutales, ils apprenaient le vice lcole de la mort. Cest la morgue que les jeunes voyous ont leur premire matresse. Au bout dune semaine, Laurent tait cur. La nuit, il rvait les cadavres quil avait vus le matin. Cette souffrance, ce dgot de chaque jour quil simposait, finit par le troubler un tel point quil rsolut de ne plus faire que deux visites. Le lendemain, comme il entrait la morgue, il reut un coup violent dans la poitrine : en face de lui, sur une dalle, Camille le regardait, tendu sur le dos, la tte leve, les yeux entrouverts. Le meurtrier sapprocha lentement du vitrage, comme attir, ne pouvant dtacher ses regards de sa victime. Il ne souffrait pas ; 94

il prouvait seulement un grand froid intrieur et de lgers picotements fleur de peau. Il aurait cru trembler davantage. Il resta immobile, pendant cinq grandes minutes, perdu dans une contemplation inconsciente, gravant malgr lui au fond de sa mmoire toutes les lignes horribles, toutes les couleurs sales du tableau quil avait sous les yeux. Camille tait ignoble. Il avait sjourn quinze jours dans leau. Sa face paraissait encore ferme et rigide ; les traits staient conservs, la peau avait seulement pris une teinte jauntre et boueuse. La tte, maigre, osseuse, lgrement tumfie, grimaait ; elle se penchait un peu, les cheveux colls aux tempes, les paupires leves, montrant le globe blafard des yeux ; les lvres tordues, tires vers un des coins de la bouche, avaient un ricanement atroce ; un bout de langue noirtre apparaissait dans la blancheur des dents. Cette tte, comme tanne et tire, en gardant une apparence humaine, tait reste plus effrayante de douleur et dpouvante. Le corps semblait un tas de chairs dissoutes ; il avait souffert horriblement. On sentait que les bras ne tenaient plus ; les clavicules peraient la peau des paules. Sur la poitrine verdtre, les ctes faisaient des bandes noires ; le flanc gauche, crev, ouvert, se creusait au milieu de lambeaux dun rouge sombre. Tout le torse pourrissait. Les jambes, plus fermes, sallongeaient, plaques de taches immondes. Les pieds tombaient. Laurent regardait Camille. Il navait pas encore vu un noy si pouvantable. Le cadavre avait, en outre, un air triqu, une allure maigre et pauvre ; il se ramassait dans sa pourriture ; il faisait un tout petit tas. On aurait devin que ctait l un employ douze cents francs, bte et maladif, que sa mre avait nourri de tisanes. Ce pauvre corps, grandi entre des couvertures chaudes, grelottait sur la dalle froide. Quand Laurent put enfin sarracher la curiosit poignante qui le tenait immobile et bant, il sortit, il se mit marcher rapidement sur le quai. Et, tout en marchant, il rptait : Voil 95

ce que jen ai fait. Il est ignoble. Il lui semblait quune odeur cre le suivait, lodeur que devait exhaler ce corps en putrfaction. Il alla chercher le vieux Michaud et lui dit quil venait de reconnatre Camille sur une dalle de la morgue. Les formalits furent remplies, on enterra le noy, on dressa un acte de dcs. Laurent, tranquille dsormais, se jeta avec volupt dans loubli de son crime et des scnes fcheuses et pnibles qui avaient suivi le meurtre.

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Chapitre 14La boutique du passage du Pont-Neuf resta ferme pendant trois jours. Lorsquelle souvrit de nouveau, elle parut plus sombre et plus humide. Ltalage, jauni par la poussire, semblait porter le deuil de la maison ; tout tranait labandon dans les vitrines sales. Derrire les bonnets de linge pendus aux tringles rouilles, le visage de Thrse avait une pleur plus mate, plus terreuse, une immobilit dun calme sinistre. Dans le passage, toutes les commres sapitoyaient. La marchande de bijoux faux montrait chacune de ses clientes le profil amaigri de la jeune veuve comme une curiosit intressante et lamentable. Pendant trois jours, Mme Raquin et Thrse taient restes dans leur lit sans se parler, sans mme se voir. La vieille mercire, assise sur son sant, appuye contre des oreillers, regardait vaguement devant elle avec des yeux didiote. La mort de son fils lui avait donn un grand coup sur la tte, et elle tait tombe comme assomme. Elle demeurait, des heures entires, tranquille et inerte, absorbe au fond du nant de son dsespoir ; puis des crises la prenaient parfois, elle pleurait, elle criait, elle dlirait. Thrse, dans la chambre voisine, semblait dormir ; elle avait tourn la face contre la muraille et tir la couverture sur ses yeux ; elle sallongeait ainsi, roide et muette, sans quun sanglot de son corps soulevt le drap qui la couvrait. On et dit quelle cachait dans lombre de lalcve les penses qui la tenaient rigide. Suzanne, qui gardait les deux femmes, allait mollement de lune lautre, tranant les pieds avec douceur, penchant son visage de cire sur les deux couches, sans parvenir faire retourner Thrse, qui avait de brusques mouvements dimpatience, ni consoler Mme Raquin, dont les pleurs coulaient ds quune voix la tirait de son abattement.

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Le troisime jour, Thrse repoussa la couverture, sassit sur le lit, rapidement, avec une sorte de dcision fivreuse. Elle carta ses cheveux, en se prenant les tempes, et resta ainsi un moment, les mains au front, les yeux fixes, semblant rflchir encore. Puis elle sauta sur le tapis, ses membres taient frissonnants et rouges de fivre ; de larges plaques livides marbraient sa peau qui se plissait par endroits comme vide de chair. Elle tait vieillie. Suzanne, qui entrait, resta toute surprise de la trouver leve ; elle lui conseilla, dun ton placide et tranard, de se recoucher, de se reposer encore. Thrse ne lcoutait pas ; elle cherchait et mettait ses vtements avec des gestes presss et tremblants. Lorsquelle fut habille, elle alla se regarder dans une glace, frotta ses yeux, passa ses mains sur son visage, comme pour effacer quelque chose. Puis, sans prononcer une parole, elle traversa vivement la salle manger et entra chez Mme Raquin. Lancienne mercire tait dans un moment de calme hbt. Quand Thrse entra, elle tourna la tte et suivit du regard la jeune veuve, qui vint se placer devant elle, muette et oppresse. Les deux femmes se contemplrent pendant quelques secondes, la nice avec une anxit qui grandissait, la tante avec des efforts pnibles de mmoire. Se souvenant enfin, Mme Raquin tendit ses bras tremblants, et, prenant Thrse par le cou, scria : Mon pauvre enfant, mon pauvre Camille ! Elle pleurait, et ses larmes schaient sur la peau brlante de la veuve, qui cachait ses yeux secs dans les plis du drap. Thrse demeura ainsi courbe, laissant la vieille mre puiser ses pleurs. Depuis le meurtre, elle redoutait cette premire entrevue ; elle tait reste couche pour en retarder le moment, pour rflchir laise au rle terrible quelle avait jouer. Quand elle vit Mme Raquin plus calme, elle sagita autour delle, elle lui conseilla de se lever, de descendre la boutique. La vieille mercire tait presque tombe en enfance. Lapparition 98

brusque de sa nice avait amen en elle une crise favorable qui venait de lui rendre la mmoire et la conscience des choses et des tres qui lentouraient. Elle remercia Suzanne de ses soins, elle parla, affaiblie, ne dlirant plus, pleine dune tristesse qui ltouffait par moments. Elle regardait marcher Thrse avec des larmes soudaines ; alors, elle lappelait auprs delle, lembrassait en sanglotant encore, lui disait en suffocant quelle navait plus quelle au monde. Le soir, elle consentit se lever, essayer de manger. Thrse put alors voir quel terrible coup avait reu sa tante. Les jambes de la pauvre vieille staient alourdies. Il lui fallut une canne pour se traner dans la salle manger, et l, il lui sembla que les murs vacillaient autour delle. Ds le lendemain, elle voulut cependant quon ouvrt la boutique. Elle craignait de devenir folle en restant seule dans sa chambre. Elle descendit pesamment lescalier de bois, en posant les deux pieds sur chaque marche, et vint sasseoir derrire le comptoir. partir de ce jour, elle y resta cloue dans une douleur sereine. ct delle, Thrse songeait et attendait. La boutique reprit son calme noir.

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Chapitre 15Laurent revint parfois, le soir, tous les deux ou trois jours. Il restait dans la boutique, causant avec Mme Raquin pendant une demi-heure. Puis il sen allait, sans avoir regard Thrse en face. La vieille mercire le considrait comme le sauveur de sa nice, comme un noble cur qui avait tout fait pour lui rendre son fils. Elle laccueillait avec une bont attendrie. Un jeudi soir, Laurent se trouvait l, lorsque le vieux Michaud et Grivet entrrent. Huit heures sonnaient. Lemploy et lancien commissaire avaient jug chacun de leur ct quils pouvaient reprendre leurs chres habitudes, sans se montrer importuns, et ils arrivaient la mme minute, comme pousss par le mme ressort. Derrire eux, Olivier et Suzanne firent leur entre. On monta dans la salle manger. Mme Raquin, qui nattendait personne, se hta dallumer la lampe et de faire du th. Lorsque tout le monde se fut assis autour de la table, chacun devant sa tasse, lorsque la bote de dominos eut t vide, la pauvre mre, subitement ramene dans le pass, regarda ses invits et clata en sanglots. Il y avait une place vide, la place de son fils. Ce dsespoir glaa et ennuya la socit. Tous les visages avaient un air de batitude goste. Ces gens se trouvrent gns, nayant plus dans le cur le moindre souvenir vivant de Camille. Voyons, chre dame, scria le vieux Michaud avec une lgre impatience, il ne faut pas vous dsesprer comme cela. Vous vous rendrez malade. Nous sommes tous mortels, affirma Grivet.

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Vos pleurs ne vous rendront pas votre fils, dit sentencieusement Olivier. Je vous en prie, murmura Suzanne, ne nous faites pas de la peine. Et comme Mme Raquin sanglotait plus fort, ne pouvant arrter ses larmes : Allons, allons, reprit Michaud, un peu de courage. Vous comprenez bien que nous venons ici pour vous distraire. Que diable ! ne nous attristons pas, tchons doublier. - Nous jouons deux sous la partie. Hein ! quen dites-vous ? La mercire rentra ses pleurs, dans un effort suprme. Peuttre eut-elle conscience de lgosme heureux de ses htes. Elle essuya ses yeux, encore toute secoue. Les dominos tremblaient dans ses pauvres mains, et les larmes restes sous ses paupires lempchaient de voir. On joua. Laurent et Thrse avaient assist cette courte scne dun air grave et impassible. Le jeune homme tait enchant de voir revenir les soires du jeudi. Il les souhaitait ardemment, sachant quil aurait besoin de ces runions pour atteindre son but. Puis, sans se demander pourquoi il se sentait plus laise au milieu de ces quelques personnes quil connaissait, il osait regarder Thrse en face. La jeune femme, vtue de noir, ple et recueillie, lui parut avoir une beaut quil ignorait encore. Il fut heureux de rencontrer ses regards et de les voir sarrter sur les siens avec une fixit courageuse. Thrse lui appartenait toujours, chair et cur.

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Chapitre 16Quinze mois se passrent. Les prets des premires heures sadoucirent ; chaque jour amena une tranquillit, un affaissement de plus ; la vie reprit son cours avec une langueur lasse, elle eut cette stupeur monotone qui suit les grandes crises. Et, dans les commencements, Laurent et Thrse se laissrent aller lexistence nouvelle qui les transformait ; il se fit en eux un travail sourd quil faudrait analyser avec une dlicatesse extrme, si lon voulait en marquer toutes les phases. Laurent revint bientt chaque soir la boutique, comme par le pass. Mais il ny mangeait plus, il ne sy tablissait plus pendant des soires entires. Il arrivait neuf heures et demie, et sen allait aprs avoir ferm le magasin. On et dit quil accomplissait un devoir en venant se mettre au service des deux femmes. Sil ngligeait un jour sa corve, il sexcusait le lendemain avec des humilits de valet. Le jeudi, il aidait Mme Raquin allumer le feu, faire les honneurs de la maison. Il avait des prvenances tranquilles qui charmaient la vieille mercire. Thrse le regardait paisiblement sagiter autour delle. La pleur de son visage sen tait alle ; elle paraissait mieux portante, plus souriante, plus douce. peine si parfois sa bouche, en se pinant dans une contraction nerveuse, creusait deux plis profonds qui donnaient sa face une expression trange de douleur et deffroi. Les deux amants ne cherchrent plus se voir en particulier. Jamais ils ne se demandrent un rendez-vous, jamais ils nchangrent furtivement un baiser. Le meurtre avait comme apais pour un moment les fivres voluptueuses de leur chair ; ils taient parvenus contenter, en tuant Camille, ces dsirs fougueux et insatiables quils navaient pu assouvir en se brisant dans les bras lun de lautre. Le crime leur semblait une 102

jouissance aigu qui les curait et les dgotait de leurs embrassements. Ils auraient eu cependant mille facilits pour mener cette vie libre damour dont le rve les avait pousss lassassinat. Mme Raquin, impotente, hbte, ntait pas un obstacle. La maison leur appartenait, ils pouvaient sortir, aller o bon leur semblait. Mais lamour ne les tentait plus, leurs apptits sen taient alls ; ils restaient l, causant avec calme, se regardant sans rougeurs et sans frissons, paraissant avoir oubli les treintes folles qui avaient meurtri leur chair et fait craquer leurs os. Ils vitaient mme de se rencontrer seul seul ; dans lintimit, ils ne trouvaient rien se dire, ils craignaient tous deux de montrer trop de froideur. Lorsquils changeaient une poigne de main, ils prouvaient une sorte de malaise en sentant leur peau se toucher. Dailleurs, ils croyaient sexpliquer chacun ce qui les tenait ainsi indiffrents et effrays en face lun de lautre. Ils mettaient leur attitude froide sur le compte de la prudence. Leur calme, leur abstinence, selon eux, taient uvres de haute sagesse. Ils prtendaient vouloir cette tranquillit de leur chair, ce sommeil de leur cur. Dautre part, ils regardaient la rpugnance, le malaise quils ressentaient comme un reste deffroi, comme une peur sourde du chtiment. Parfois, ils se foraient lesprance, ils cherchaient reprendre les rves brlants dautrefois, et ils demeuraient tout tonns, en voyant que leur imagination tait vide. Alors ils se cramponnaient lide de leur prochain mariage ; arrivs leur but, nayant plus aucune crainte, livrs lun lautre, ils retrouveraient leur passion, ils goteraient les dlices rvs. Cet espoir les calmait, les empchait de descendre au fond du nant qui stait creus en eux. Ils se persuadaient quils saimaient comme par le pass, ils attendaient lheure qui devait les rendre parfaitement heureux en les liant pour toujours. Jamais Thrse navait eu lesprit si calme. Elle devenait certainement meilleure. Toutes les volonts implacables de son tre se dtendaient. 103

La nuit, seule dans son lit, elle se trouvait heureuse ; elle ne sentait plus son ct la face maigre, le corps chtif de Camille qui exasprait sa chair et la jetait dans des dsirs inassouvis. Elle se croyait petite fille, vierge sous les rideaux blancs, paisible au milieu du silence et de lombre. Sa chambre, vaste, un peu froide, lui plaisait, avec son plafond lev, ses coins obscurs, ses senteurs de clotre. Elle finissait mme par aimer la grande muraille noire qui montait devant sa fentre ; pendant tout un t, chaque soir, elle resta des heures entires regarder les pierres grises de cette muraille et les nappes troites de ciel toil que dcoupaient les chemines et les toits. Elle ne pensait Laurent que lorsquun cauchemar lveillait en sursaut ; alors, assise sur son sant, tremblante, les yeux agrandis, se serrant dans sa chemise, elle se disait quelle nprouverait pas ces peurs brusques, si elle avait un homme couch ct delle. Elle songeait son amant comme un chien qui let garde et protge ; sa peau frache et calme navait pas un frisson de dsir. Le jour, dans la boutique, elle sintressait aux choses extrieures ; elle sortait delle-mme, ne vivant plus sourdement rvolte, replie en penses de haine et de vengeance. La rverie lennuyait ; elle avait le besoin dagir et de voir. Du matin au soir, elle regardait les gens qui traversaient le passage ; ce bruit, ce vaet-vient lamusaient. Elle devenait curieuse et bavarde, femme en un mot, car jusque-l elle navait eu que des actes et des ides dhomme. Dans lespionnage quelle tablit, elle remarqua un jeune homme, un tudiant, qui habitait un htel garni du voisinage et qui passait plusieurs fois par jour devant la boutique. Ce garon avait une beaut ple, avec de grands cheveux de pote et une moustache dofficier. Thrse le trouva distingu. Elle en fut amoureuse pendant une semaine, amoureuse comme une pensionnaire. Elle lut des romans, elle compara le jeune homme Laurent, et trouva ce dernier bien pais, bien lourd. La lecture lui ouvrit des horizons romanesques quelle ignorait encore ; elle navait aim quavec son sang et ses nerfs, elle se mit aimer avec 104

sa tte. Puis, un jour, ltudiant disparut ; il avait sans doute dmnag. Thrse loublia en quelques heures. Elle sabonna un cabinet littraire et se passionna pour tous les hros des contes qui lui passrent sous les yeux. Ce subit amour de la lecture eut une grande influence sur son temprament. Elle acquit une sensibilit nerveuse qui la faisait rire ou pleurer sans motif. Lquilibre, qui tendait stablir en elle, fut rompu. Elle tomba dans une sorte de rverie vague. Par moments, la pense de Camille la secouait, et elle songeait Laurent avec de nouveaux dsirs, pleins deffroi et de dfiance. Elle fut ainsi rendue ses angoisses ; tantt elle cherchait un moyen pour pouser son amant linstant mme tantt elle songeait se sauver, ne jamais le revoir. Les romans, en lui parlant de chastet et dhonneur, mirent comme un obstacle entre ses instincts et sa volont. Elle resta la bte indomptable qui voulait lutter avec la Seine et qui stait jete violemment dans ladultre ; mais elle eut conscience de la bont et de la douceur, elle comprit le visage mou et lattitude morte de la femme dOlivier, elle sut quon pouvait ne pas tuer son mari et tre heureuse. Alors elle ne se vit plus bien elle-mme, elle vcut dans une indcision cruelle. De son ct, Laurent passa par diffrentes phases de calme et de fivre. Il gota dabord une tranquillit profonde ; il tait comme soulag dun poids norme. Par moments, il sinterrogeait avec tonnement, il croyait avoir fait un mauvais rve, il se demandait sil tait bien vrai quil et jet Camille leau et quil et revu son cadavre sur une dalle de la morgue. Le souvenir de son crime le surprenait trangement ; jamais il ne se serait cru capable dun assassinat ; toute sa prudence, toute sa lchet frissonnait, il lui montait au front des sueurs glaces, lorsquil songeait quon aurait pu dcouvrir son crime et le guillotiner. Alors il sentait son cou le froid du couteau. Tant quil avait agi, il tait all droit devant lui, avec un enttement et un aveuglement de brute. Maintenant il se retournait, et, voir labme quil venait de franchir, des dfaillances dpouvante le prenaient. 105

Srement, jtais ivre, pensait-il ; cette femme mavait sol de caresses. Bon Dieu ! ai-je t bte et fou ! Je risquais la guillotine, avec une pareille histoire Enfin, tout sest bien pass. Si ctait refaire, je ne recommencerais pas. Laurent saffaissa, devint mou, plus lche et plus prudent que jamais. Il engraissa et savachit. Quelquun qui aurait tudi ce grand corps, tass sur lui-mme, et qui ne paraissait avoir ni os ni nerfs, naurait jamais song laccuser de violence et de cruaut. Il reprit ses anciennes habitudes. Il fut pendant plusieurs mois un employ modle, faisant sa besogne avec un abrutissement exemplaire. Le soir, il mangeait dans une crmerie de la rue Saint-Victor, coupant son pain par petites tranches, mchant avec lenteur, faisant traner son repas le plus possible ; puis il se renversait, il sadossait au mur, et fumait sa pipe. On aurait dit un bon gros pre. Le jour, il ne pensait rien ; la nuit, il dormait dun sommeil lourd et sans rves. Le visage rose et gras, le ventre plein, le cerveau vide, il tait heureux. Sa chair semblait morte, il ne songeait gure Thrse. Il pensait parfois elle, comme on pense une femme quon doit pouser plus tard, dans un avenir indtermin. Il attendait lheure de son mariage avec patience, oubliant la femme, rvant la nouvelle position quil aurait alors. Il quitterait son bureau, il peindrait en amateur, il flnerait. Ces espoirs le ramenaient, chaque soir, la boutique du passage malgr le vague malaise quil prouvait en y entrant. Un dimanche, sennuyant, ne sachant que faire, il alla chez son ancien ami de collge, chez le jeune peintre avec lequel il avait log pendant longtemps. Lartiste travaillait un tableau quil comptait envoyer au salon, et qui reprsentait une Bacchante nue, vautre sur un lambeau dtoffe. Dans le fond de latelier, un modle, une femme tait couche, la tte ploye en arrire, le torse tordu, la hanche haute. 106

Cette femme riait par moments et tendait la poitrine, allongeant les bras, stirant, pour se dlasser. Laurent, qui stait assis en face delle, la regardait, en fumant et en causant avec son ami. Son sang battit, ses nerfs sirritrent dans cette contemplation. Il resta jusquau soir, il emmena la femme chez lui. Pendant prs dun an, il la garda pour matresse. La pauvre fille stait mise laimer, le trouvant bel homme. Le matin, elle partait, allait poser tout le jour, et revenait rgulirement chaque soir la mme heure ; elle se nourrissait, shabillait, sentretenait avec largent quelle gagnait, ne cotant ainsi pas un sou Laurent, qui ne sinquitait nullement do elle venait ni de ce quelle avait put faire. Cette femme mit un quilibre de plus dans sa vie, comme un objet utile et ncessaire qui maintient un corps en paix et en sant ; il ne sut jamais si il laimait et jamais il ne lui vint lide quil tait infidle Thrse. Il se sentait plus gras et plus heureux. Voila tout. Cependant le deuil de Thrse tait fini. La jeune femme shabillait de robes claires, et il arriva quun soir Laurent la trouva rajeunie et embellie. Mais il prouvait toujours un certain malaise devant elle ; depuis quelque temps, elle lui paraissait fivreuse, pleine de caprices tranges, riant et sattristant sans raison. Lindcision o il la voyait leffrayait, car il devinait en partie ses luttes et ses troubles. Il se mit hsiter, ayant une peur atroce de compromettre sa tranquillit ; lui, il vivait paisible, dans un contentement sage de ses apptits, il craignait de risquer lquilibre de sa vie en se liant une femme nerveuse dont la passion lavait dj rendu fou. Dailleurs, il ne raisonnait pas ces choses, il sentait dinstinct les angoisses que la possession de Thrse devait mettre en lui. Le premier choc quil reut et qui le secoua dans son affaissement fut la pense quil lui fallait enfin songer son mariage. Il y avait prs de quinze mois que Camille tait mort. Un instant, Laurent pensa ne pas se marier du tout, planter l Thrse, et garder le modle, dont lamour complaisant et bon march lui suffisait. Puis, il se dit quil ne pouvait avoir tu un homme pour rien ; en se rappelant le crime, les efforts terribles 107

quil avait faits pour possder lui seul cette femme qui le troublait maintenant, il sentit que le meurtre deviendrait inutile et atroce, sil ne se mariait pas avec elle. Jeter un homme leau afin de lui voler sa veuve, attendre quinze mois, et se dcider ensuite vivre avec une petite fille qui tranait son corps dans tous les ateliers, lui parut ridicule et le fit sourire. Dailleurs, ntait-il pas li Thrse par un lien de sang et dhorreur ? Il la sentait vaguement crier et se tordre en lui, il lui appartenait. Il avait peur de sa complice ; peut-tre, sil ne lpousait pas, iraitelle tout dire la justice, par vengeance et jalousie. Ces ides battaient dans sa tte. La fivre le reprit. Sur ces entrefaites, le modle le quitta brusquement. Un dimanche, cette fille ne rentra pas ; elle avait sans doute trouv un gte plus chaud et plus confortable. Laurent fut mdiocrement afflig ; seulement, il stait habitu avoir, la nuit, une femme couche son ct, et il prouva un vide subit dans son existence. Huit jours aprs ses nerfs se rvoltrent. Il revint stablir, pendant des soires entires, dans la boutique du passage, regardant de nouveau Thrse avec des yeux o luisaient des lueurs rapides. La jeune femme, qui sortait toute frissonnante des longues lectures quelle faisait, salanguissait et sabandonnait sous ses regards. Ils en taient ainsi revenus tous deux langoisse et au dsir, aprs une longue anne dattente cure et indiffrente. Un soir Laurent, en fermant la boutique, retint un instant Thrse dans le passage. Veux-tu que je vienne ce soir dans ta chambre ? lui demanda-t-il dune voix ardente. La jeune femme fit un geste deffroi. Non, non, attendons, dit-elle ; soyons prudents.

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Jattends depuis assez longtemps, je crois, reprit Laurent ; je suis las, je te veux. Thrse le regarda follement ; des chaleurs lui brlaient les mains et le visage. Elle sembla hsiter ; puis, dun ton brusque : Marions-nous, je serai toi.

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Chapitre 17Laurent quitta le passage, lesprit tendu, la chair inquite. Lhaleine chaude, le consentement de Thrse venaient de remettre en lui les prets dautrefois. Il prit les quais, et marcha, son chapeau la main, pour recevoir au visage tout lair du ciel. Lorsquil fut arriv rue Saint-Victor, la porte de son htel, il eut peur de monter, dtre seul. Un effroi denfant, inexplicable, imprvu, lui fit craindre de trouver un homme cach dans sa mansarde. Jamais il navait t sujet de pareilles poltronneries. Il nessaya mme pas de raisonner le frisson trange qui le prenait ; il entra chez un marchand de vin et y resta pendant une heure, jusqu minuit, immobile et muet une table, buvant machinalement de grands verres de vin. Il songeait Thrse, il sirritait contre la jeune femme, qui navait pas voulu le recevoir le soir mme dans sa chambre, et il pensait quil naurait pas eu peur avec elle. On ferma la boutique, on le mit la porte. Il rentra pour demander des allumettes. Le bureau de lhtel se trouvait au premier tage. Laurent avait une longue alle suivre et quelques marches monter, avant de pouvoir prendre sa bougie. Cette alle, ce bout descalier, dun noir terrible, lpouvantaient. Dordinaire, il traversait gaillardement ces tnbres. Ce soir-l, il nosait sonner, il se disait quil y avait peut-tre, dans un certain renfoncement form par lentre de la cave, des assassins qui lui sauteraient brusquement la gorge quand il passerait. Enfin, il sonna, il alluma une allumette et se dcida sengager dans lalle. Lallumette steignit. Il resta immobile, haletant, nosant senfuir, frottant les allumettes sur le mur humide avec une anxit qui faisait trembler sa main. Il lui semblait entendre des voix, des bruits de pas devant lui. Les allumettes se brisaient entre ses doigts. Il russit en allumer une. Le soufre se mit bouillir, enflammer le bois avec une lenteur qui redoubla les angoisses de Laurent ; dans la clart ple et bleutre du soufre, dans les lueurs vacillantes qui couraient, il crut distinguer des 110

formes monstrueuses. Puis lallumette ptilla, la lumire devint blanche et claire. Laurent, soulag, savana avec prcaution, en ayant soin de ne pas manquer de lumire. Lorsquil lui fallut passer devant la cave, il se serra contre le mur oppos ; il y avait l une masse dombre qui leffrayait. Il gravit ensuite vivement les quelques marches qui le sparaient du bureau de lhtel, et se crut sauv lorsquil tint sa bougie. Il monta les autres tages plus doucement, en levant la bougie, en clairant tous les coins devant lesquels il devait passer. Les grandes ombres bizarres qui vont et viennent, lorsquon se trouve dans un escalier avec une lumire, le remplissaient dun vague malaise, en se dressant et en seffaant brusquement devant lui. Quand il fut en haut, il ouvrit sa porte et senferma, rapidement. Son premier soin fut de regarder sous son lit, de faire une visite minutieuse dans la chambre, pour voir si personne ne sy trouvait cach. Il ferma la fentre du toit, en pensant que quelquun pourrait bien descendre par l. Quand il eut pris ces dispositions, il se sentit plus calme, il se dshabilla, en stonnant de sa poltronnerie. Il finit par sourire, par se traiter denfant. Il navait jamais t peureux et ne pouvait sexpliquer cette crise subite de terreur. Il se coucha. Lorsquil fut dans la tideur des draps, il songea de nouveau Thrse, que ses frayeurs lui avaient fait oublier. Les yeux ferms obstinment, cherchant le sommeil, il sentait malgr lui ses penses travailler, simposer, se lier les unes aux autres, lui prsenter toujours les avantages quil aurait se marier au plus vite. Par moments, il se retournait, il se disait : Ne pensons plus, dormons ; il faut que je me lve huit heures demain pour aller mon bureau. Et il faisait effort pour se laisser glisser au sommeil. Mais les ides revenaient une une ; le travail sourd de ses raisonnements recommenait ; il se retrouvait bientt dans une sorte de rverie aigu, qui talait au fond de son cerveau les ncessits de son mariage, les arguments que ses dsirs et sa prudence donnaient tour tour pour et contre la possession de Thrse. 111

Alors, voyant quil ne pouvait dormir, que linsomnie tenait sa chair irrite, il se mit sur le dos, il ouvrit les yeux tout grands, il laissa son cerveau semplir du souvenir de la jeune femme. Lquilibre tait rompu, la fivre chaude de jadis le secouait de nouveau. Il eut lide de se lever, de retourner au passage du Pont-Neuf. Il se ferait ouvrir la grille, il irait frapper la petite porte de lescalier, et Thrse le recevrait. cette pense le sang montait son cou. Sa rverie avait une lucidit tonnante. Il se voyait dans les rues, marchant vite, le long des maisons, et il se disait : Je prends ce boulevard, je traverse ce carrefour pour tre plus tt arriv. Puis la grille du passage grinait, il suivait ltroite galerie, sombre et dserte, en se flicitant de pouvoir monter chez Thrse sans tre vu de la marchande de bijoux faux ; puis il simaginait tre dans lalle, dans le petit escalier par o il avait pass si souvent. L, il prouvait les joies cuisantes de jadis, il se rappelait les terreurs dlicieuses, les volupts poignantes de ladultre. Ses souvenirs devenaient des ralits qui impressionnaient tous ses sens : il sentait lodeur fade du couloir, il touchait les murs gluants, il voyait lombre sale qui tranait. Et il montait chaque marche, haletant, prtant loreille, contentant dj ses dsirs dans cette approche craintive de la femme dsire. Enfin il grattait la porte, la porte souvrait, Thrse tait l qui lattendait, en jupon, toute blanche. Ses penses se droulaient devant lui en spectacles rels. Les yeux fixs sur lombre, il voyait. Lorsque, au bout de sa course dans les rues, aprs tre entr dans le passage et avoir gravi le petit escalier, il crut apercevoir Thrse, ardente et ple, il sauta vivement de son lit, en murmurant : Il faut que jy aille, elle mattend. Le brusque mouvement quil venait de faire chassa lhallucination : il sentit le froid du carreau, il eut peur. Il resta un instant immobile, les pieds nus, coutant. Il lui semblait entendre du bruit sur le carr. Sil allait chez Thrse, il lui faudrait passer de nouveau devant la porte de la cave, en bas ; cette pense lui fit courir un grand frisson froid dans le dos. Lpouvante le reprit, une pouvante bte et crasante. Il regarda avec dfiance dans sa 112

chambre, il y vit traner des lambeaux blanchtres de clart ; alors, doucement, avec des prcautions pleines dune hte anxieuse, il remonta sur son lit, et, l, se pelotonna, se cacha, comme pour se drober une arme, un couteau qui laurait menac. Le sang stait port violemment son cou, et son cou le brlait. Il y porta la main, il sentit sous ses doigts la cicatrice de la morsure de Camille. Il avait presque oubli cette morsure. Il fut terrifi en la retrouvant sur sa peau, il crut quelle lui mangeait la chair. Il avait vivement retir la main pour ne plus la sentir, et il la sentait toujours, dvorante, trouant son cou. Alors, il voulut la gratter dlicatement, du bout de longle ; la terrible cuisson redoubla. Pour ne pas sarracher la peau, il serra les deux mains entre ses genoux replis. Roidi, irrit, il resta l, le cou rong, les dents claquant de peur. Maintenant ses ides sattachaient Camille, avec une fixit effrayante. Jusque-l, le noy navait pas troubl les nuits de Laurent. Et voil que la pense de Thrse amenait le spectre de son mari. Le meurtrier nosait plus ouvrir les yeux ; il craignait dapercevoir sa victime dans un coin de la chambre. un moment, il lui sembla que sa couche tait trangement secoue ; il simagina que Camille se trouvait cach sous le lit, et que ctait lui qui le remuait ainsi, pour le faire tomber et le mordre. Hagard, les cheveux dresss sur la tte, il se cramponna son matelas, croyant que les secousses devenaient de plus en plus violentes. Puis, il saperut que le lit ne remuait pas. Il y eut une raction en lui. Il se mit sur son sant, alluma sa bougie, en se traitant dimbcile. Pour apaiser sa fivre, il avala un grand verre deau. Jai eu tort de boire chez ce marchand de vin, pensait-il Je ne sais ce que jai, cette nuit. Cest bte. Je serai reint aujourdhui mon bureau. Jaurais d dormir tout de suite, en

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me mettant au lit, et ne pas penser un tas de choses : cest cela qui ma donn linsomnie Dormons. Il souffla de nouveau la lumire, il enfona la tte dans loreiller, un peu rafrachi, bien dcid ne plus penser, ne plus avoir peur. La fatigue commenait dtendre ses nerfs. Il ne sendormit pas de son sommeil ordinaire, lourd et accabl ; il glissa lentement une somnolence vague. Il tait comme simplement engourdi, comme plong dans un abrutissement doux et voluptueux. Il sentait son corps en sommeillant ; son intelligence restait veille dans sa chair morte. Il avait chass les penses qui venaient, il stait dfendu contre la veille. Puis, quand il fut assoupi, quand les forces lui manqurent et que la volont lui chappa, les penses revinrent doucement une une, reprenant possession de son tre dfaillant. Ses rveries recommencrent. Il refit le chemin qui le sparait de Thrse : il descendit, passa devant la cave en courant et se trouva dehors ; il suivit toutes les rues quil avait dj suivies auparavant, lorsquil rvait les yeux ouverts ; il entra dans le passage du PontNeuf, monta le petit escalier et gratta la porte. Mais au lieu de Thrse, au lieu de la jeune femme en jupon, ce fut Camille qui lui ouvrit, Camille tel quil lavait vu la morgue, verdtre, atrocement dfigur. Le cadavre lui tendait les bras, avec un rire ignoble, en montrant une langue noirtre dans la blancheur des dents. Laurent poussa un cri et se rveilla en sursaut. Il tait tremp dune sueur glace. Il ramena la couverture sur ses yeux, en sinjuriant, en se mettant en colre contre lui-mme. Il voulut se rendormir. Il se rendormit comme prcdemment, avec lenteur ; le mme accablement le prit, et ds que la volont lui eut de nouveau chapp dans la langueur du demi-sommeil, il se remit en marche, il retourna o le conduisait son ide fixe, il courut pour voir Thrse, et ce fut encore le noy qui lui ouvrit la porte. 114

Terrifi, le misrable se mit sur son sant. Il aurait voulu pour tout au monde chasser ce rve implacable. Il souhaitait un sommeil de plomb qui crast ses penses. Tant quil se tenait veill, il avait assez dnergie pour chasser le fantme de sa victime ; mais ds quil ntait plus matre de son esprit, son esprit le conduisait lpouvante en le conduisant la volupt. Il tenta encore le sommeil. Alors ce fut une succession dassoupissements voluptueux et de rveils brusques et dchirants. Dans son enttement furieux, toujours il allait vers Thrse, toujours il se heurtait contre le corps de Camille. plus de dix reprises, il refit le chemin, il partit la chair brlante, suivit le mme itinraire, eut les mmes sensations, accomplit les mmes actes, avec une exactitude minutieuse, et, plus de dix reprises, il vit le noy soffrir son embrassement, lorsquil tendait les bras pour saisir et treindre sa matresse. Ce mme dnouement sinistre qui le rveillait chaque fois, haletant et perdu, ne dcourageait pas son dsir ; quelques minutes aprs, ds quil se rendormait, son dsir oubliait le cadavre ignoble qui lattendait, et courait chercher de nouveau le corps chaud et souple dune femme. Pendant une heure, Laurent vcut dans cette suite de cauchemars, dans ce mauvais rve sans cesse rpt et sans cesse imprvu, qui, chaque sursaut, le brisait dune pouvante plus aigu. Une des secousses, la dernire, fut si violente, si douloureuse, quil se dcida se lever, ne pas lutter davantage. Le jour venait ; une lueur grise et morne entrait par la fentre du toit qui coupait dans le ciel un carr blanchtre couleur de cendre. Laurent shabilla lentement, avec une irritation sourde. Il tait exaspr de navoir pas dormi, exaspr de stre laiss prendre par une peur quil traitait maintenant denfantillage. Tout en mettant son pantalon, il stirait, il se frottait les membres, il se passait les mains sur son visage battu et brouill par une nuit de fivre. Et il rptait : 115

Je naurais pas d penser tout a, jaurais dormi, je serais frais et dispos, cette heure Ah ! si Thrse avait bien voulu, hier soir, si Thrse avait couch avec moi Cette ide, que Thrse laurait empch davoir peur, le tranquillisa un peu. Au fond, il redoutait de passer dautres nuits semblables celle quil venait dendurer. Il se jeta de leau la face, puis se donna un coup de peigne. Ce bout de toilette rafrachit sa tte et dissipa ses dernires terreurs. Il raisonnait librement, il ne sentait plus quune grande fatigue dans tous ses membres. Je ne suis pourtant pas poltron, se disait-il en achevant de se vtir, je ne me moque pas mal de Camille Cest absurde de croire que ce pauvre diable est sous mon lit. Maintenant, je vais peut-tre croire cela toutes les nuits Dcidment il faut que je me marie au plus tt. Quand Thrse me tiendra dans ses bras, je ne penserai gure Camille. Elle membrassera sur le cou, et je ne sentirai plus latroce cuisson que jai prouve Voyons donc cette morsure. Il sapprocha de son miroir, tendit le cou et regarda. La cicatrice tait dun rose ple. Laurent, en distinguant la marque des dents de sa victime, prouva une certaine motion, le sang lui monta la tte, et il saperut alors dun trange phnomne. La cicatrice fut empourpre par le flot qui montait, elle devint vive et sanglante, elle se dtacha, toute rouge, sur le cou gras et blanc. En mme temps, Laurent ressentit des picotements aigus, comme si lon eut enfonc des aiguilles dans la plaie. Il se hta de relever le col de sa chemise. Bah ! reprit-il, Thrse gurira cela Quelques baisers suffiront Que je suis bte de songer ces choses !

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Il mit son chapeau et descendit. Il avait besoin de prendre lair, besoin de marcher. En passant devant la porte de la cave, il sourit. Il sassura cependant de la solidit du crochet qui fermait cette porte. Dehors, il marcha pas lents, dans lair frais du matin, sur les trottoirs dserts. Il tait environ cinq heures. Laurent passa une journe atroce. Il dut lutter contre le sommeil accablant qui le saisit dans laprs-midi son bureau. Sa tte, lourde et endolorie, se penchait malgr lui, et il la relevait brusquement, ds quil entendait le pas dun de ses chefs. Cette lutte, ces secousses achevrent de briser ses membres, en lui causant des anxits intolrables. Le soir, malgr sa lassitude, il voulut aller voir Thrse. Il la trouva fivreuse, accable, lasse comme lui. Notre pauvre Thrse a pass une mauvaise nuit, lui dit Mme Raquin, lorsquil se fut assis. Il parat quelle a eu des cauchemars, une insomnie terrible plusieurs reprises, je lai entendue crier. Ce matin, elle tait toute malade. Pendant que sa tante parlait, Thrse regardait fixement Laurent. Sans doute, ils devinrent leurs communes terreurs, car un mme frisson nerveux courut sur leurs visages. Ils restrent en face lun de lautre jusqu dix heures, parlant de banalits, se comprenant, se conjurant tous deux du regard de hter le moment o ils pourraient sunir contre le noy.

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Chapitre 18Thrse, elle aussi, avait t visite par le spectre de Camille, pendant cette nuit de fivre. La proposition brlante de Laurent demandant un rendezvous, aprs plus dune anne dindiffrence, lavait brusquement fouette. La chair stait mise lui cuire, lorsque, seule et couche, elle avait song que le mariage devait avoir bientt lieu. Alors, au milieu des secousses de linsomnie, elle avait vu se dresser le noy ; elle stait, comme Laurent, tordue dans le dsir et dans lpouvante, et, comme lui, elle stait dit quelle naurait plus peur, quelle nprouverait plus de telles souffrances, lorsquelle tiendrait son amant entre ses bras. Il y avait eu, la mme heure, chez cette femme et chez cet homme, une sorte de dtraquement nerveux qui les rendait, pantelants et terrifis, leurs terribles amours. Une parent de sang et de volupt stait tablie entre eux. Ils frissonnaient des mmes frissons ; leurs curs, dans une espce de fraternit poignante, se serraient aux mmes angoisses. Ils eurent ds lors un seul corps et une seule me pour jouir et pour souffrir. Cette communaut, cette pntration mutuelle est un fait de psychologie et de physiologie qui a souvent lieu chez les tres que de grandes secousses nerveuses heurtent violemment lun lautre. Pendant plus dune anne, Thrse et Laurent portrent lgrement la chane rive leurs membres, qui les unissait ; dans laffaissement succdant la crise aigu du meurtre, dans les dgots et les besoins de calme et doubli qui avaient suivi, ces deux forats purent croire quils taient libres, quun lien de fer ne les liait plus ; la chane dtendue tranait terre ; eux, ils se reposaient, ils se trouvaient frapps dune sorte de stupeur heureuse, ils cherchaient aimer ailleurs, vivre avec un sage quilibre. Mais le jour o, pousss par les faits, ils en taient 118

venus changer de nouveau des paroles ardentes, la chane se tendit violemment, ils reurent une secousse telle quils se sentirent jamais attachs lun lautre. Ds le lendemain, Thrse se mit luvre, travailla sourdement amener son mariage avec Laurent. Ctait l une tche difficile, pleine de prils. Les amants tremblaient de commettre une imprudence, dveiller les soupons, de montrer trop brusquement lintrt quils avaient eu la mort de Camille. Comprenant quils ne pouvaient parler de mariage, ils arrtrent un plan fort sage qui consistait se faire offrir ce quils nosaient demander, par Mme Raquin elle-mme et par les invits du jeudi. Il ne sagissait plus que de donner lide de remarier Thrse ces braves gens, surtout de leur faire accroire que cette ide venait deux et leur appartenait en propre. La comdie fut longue et dlicate jouer. Thrse et Laurent avaient pris chacun le rle qui leur convenait ; ils avanaient avec une prudence extrme, calculant le moindre geste, la moindre parole. Au fond, ils taient dvors par une impatience qui raidissait et tendait leurs nerfs. Ils vivaient au milieu dune irritation continuelle, il leur fallait toute leur lchet pour simposer des airs souriants et paisibles. Sils avaient hte den finir, cest quils ne pouvaient plus rester spars et solitaires. Chaque nuit, le noy les visitait, linsomnie les couchait sur un lit de charbons ardents et les retournait avec des pinces de feu. Ltat dnervement dans lequel ils vivaient activait encore chaque soir la fivre de leur sang, en dressant devant eux des hallucinations atroces. Thrse, lorsque le crpuscule tait venu, nosait plus monter dans sa chambre ; elle prouvait des angoisses vives, quand il lui fallait senfermer jusquau matin dans cette grande pice, qui sclairait de lueurs tranges et se peuplait de fantmes, ds que la lumire tait teinte. Elle finit par laisser sa bougie allume, par ne plus vouloir dormir, afin de tenir toujours ses yeux grands ouverts. Et quand la fatigue baissait ses paupires, elle voyait Camille dans le noir, elle rouvrait les yeux en sursaut. Le matin, elle se tranait, brise, 119

nayant sommeill que quelques heures, au jour. Quant Laurent, il tait devenu dcidment poltron depuis le soir o il avait eu peur en passant devant la porte de la cave ; auparavant, il vivait avec des confiances de brute ; maintenant, au moindre bruit, il tremblait, il plissait, comme un petit garon. Un frisson deffroi avait brusquement secou ses membres, et ne lavait plus quitt. La nuit, il souffrait plus encore que Thrse ; la peur, dans ce grand corps mou et lche, amenait des dchirements profonds. Il voyait tomber le jour avec des apprhensions cruelles. Il lui arriva, plusieurs reprises, de ne pas vouloir rentrer, de passer des nuits entires marcher au milieu des rues dsertes. Une fois, il resta jusquau matin sous un pont, par une pluie battante ; l, accroupi, glac, nosant se lever pour remonter sur le quai, il regarda, pendant prs de six heures, couler leau sale dans lombre blanchtre ; par moments, des terreurs laplatissaient contre la terre humide : il lui semblait voir, sous larche du pont, passer de longues tranes de noys qui descendaient au fil du courant. Lorsque la lassitude le poussait chez lui, il sy enfermait double tour, il sy dbattait jusqu laube, au milieu daccs effrayants de fivre. Le mme cauchemar revenait avec persistance : il croyait tomber des bras ardents et passionns de Thrse entre les bras froids et gluants de Camille ; il rvait que sa matresse ltouffait dans une treinte chaude, et il rvait ensuite que le noy le serrait contre sa poitrine pourrie, dans un embrassement glacial ; ces sensations brusques et alternes de volupt et de dgot, ces contacts successifs de chair brlante damour et de chair froide, amollie par la vase, le faisaient haleter et frissonner, rler dangoisse. Et, chaque jour, lpouvante des amants grandissait, chaque jour leurs cauchemars les crasaient, les affolaient davantage. Ils ne comptaient plus que sur leurs baisers pour tuer linsomnie. Par prudence, ils nosaient se donner des rendez-vous, ils attendaient le jour du mariage comme un jour de salut qui serait suivi dune nuit heureuse. Cest ainsi quils voulaient leur union de tout le dsir quils prouvaient de dormir un sommeil calme. Pendant les heures 120

dindiffrence, ils avaient hsit, oubliant chacun les raisons gostes et passionnes qui staient comme vanouies, aprs les avoir tous deux pousss au meurtre. La fivre les brlant de nouveau, ils retrouvaient, au fond de leur passion et de leur gosme, ces raisons premires qui les avaient dcids tuer Camille, pour goter ensuite les joies que, selon eux, leur assurait un mariage lgitime. Dailleurs, ctait avec un vague dsespoir quils prenaient la rsolution suprme de sunir ouvertement. Tout au fond deux, il y avait de la crainte. Leurs dsirs frissonnaient. Ils taient penchs, en quelque sorte, lun sur lautre, comme sur un abme dont lhorreur les attirait ; ils se courbaient mutuellement, au-dessus de leur tre, cramponns, muets, tandis que des vertiges, dune volupt cuisante, alanguissaient leurs membres, leur donnaient la folie de la chute. Mais en face du moment prsent, de leur attente anxieuse et de leurs dsirs peureux, ils sentaient limprieuse ncessit de saveugler, de rver un avenir de flicits amoureuses et de jouissances paisibles. Plus ils tremblaient lun devant lautre, plus ils devinaient lhorreur du gouffre au fond duquel ils allaient se jeter, et plus ils cherchaient se faire eux-mmes des promesses de bonheur, taler devant eux les faits invincibles qui les amenaient fatalement au mariage. Thrse dsirait uniquement se marier parce quelle avait peur et que son organisme rclamait les caresses violentes de Laurent. Elle tait en proie une crise nerveuse qui la rendait comme folle. vrai dire, elle ne raisonnait gure, elle se jetait dans la passion, lesprit dtraqu par les romans quelle venait de lire, la chair irrite par les insomnies cruelles qui la tenaient veille depuis plusieurs semaines. Laurent, dun temprament plus pais, tout en cdant ses terreurs et ses dsirs, entendait raisonner sa dcision. Pour se bien prouver que son mariage tait ncessaire et quil allait enfin tre parfaitement heureux, pour dissiper les craintes vagues qui le prenaient, il refaisait tous ses calculs dautrefois. Son pre, le paysan de Jeufosse, senttant ne pas mourir, il se disait que lhritage pouvait se faire longtemps attendre ; il craignait mme 121

que cet hritage ne lui chappt et nallt dans les poches dun de ses cousins, grand gaillard qui piochait la terre la vive satisfaction du vieux Laurent. Et lui, il serait toujours pauvre, il vivrait sans femme, dans un grenier, dormant mal, mangeant plus mal encore. Dailleurs, il comptait ne pas travailler toute sa vie ; il commenait sennuyer singulirement son bureau ; la lgre besogne qui lui tait confie devenait accablante pour sa paresse. Le rsultat de ses rflexions tait toujours que le suprme bonheur consiste ne rien faire. Alors il se rappelait quil avait noy Camille pour pouser Thrse et ne plus rien faire ensuite. Certes, le dsir de possder lui seul sa matresse tait entr pour beaucoup dans la pense de son crime, mais il avait t conduit au meurtre peut-tre plus encore par lesprance de se mettre la place de Camille, de se faire soigner toutes les heures ; si la passion seule let pouss, il naurait pas montr tant de lchet, tant de prudence ; la vrit tait quil avait cherch assurer, par un assassinat, le calme et loisivet de sa vie, le contentement durable de ses apptits. Toutes ces penses, avoues ou inconscientes, lui revenaient. Il se rptait, pour sencourager, quil tait temps de tirer le profit attendu de la mort de Camille. Et il talait devant lui les avantages, les bonheurs de son existence future : il quitterait son bureau, il vivrait dans une paresse dlicieuse ; il mangerait, il boirait, il dormirait son sol ; il aurait sans cesse sous la main une femme ardente qui rtablirait lquilibre de son sang et de ses nerfs ; bientt il hriterait des quarante et quelques mille francs de Mme Raquin, car la pauvre vieille se mourait un peu chaque jour ; enfin, il se crerait une vie de brute heureuse, il oublierait tout. chaque heure, depuis que leur mariage tait dcid entre Thrse et lui, Laurent se disait ces choses ; il cherchait encore dautres avantages, et il tait tout joyeux, lorsquil croyait avoir trouv un nouvel argument, puis dans son gosme, qui lobligeait pouser la veuve du noy. Mais il avait beau se forcer lesprance, il avait beau rver un avenir gras de paresse et de volupt, il sentait toujours de brusques frissons lui glacer la peau, il prouvait toujours, par moments, une anxit qui touffait la joie dans sa gorge.

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Chapitre 19Cependant, le travail sourd de Thrse et de Laurent amenait des rsultats. Thrse avait pris une attitude morne et dsespre, qui, au bout de quelques jours, inquita Mme Raquin. La vieille mercire voulut savoir ce qui attristait ainsi sa nice. Alors, la jeune femme joua son rle de veuve inconsole avec une habilet exquise ; elle parla dennui, daffaissement, de douleurs nerveuses, vaguement, sans rien prciser. Lorsque sa tante la pressait de questions, elle rpondait quelle se portait bien, quelle ignorait ce qui laccablait ainsi, quelle pleurait sans savoir pourquoi. Et ctaient des touffements continus, des sourires ples et navrants, des silences crasants de vide et de dsesprance. Devant cette jeune femme, plie sur elle-mme, qui semblait mourir lentement dun mal inconnu, Mme Raquin finit par salarmer srieusement ; elle navait plus au monde que sa nice, elle priait Dieu chaque soir de lui conserver cette enfant pour lui fermer les yeux. Un peu dgosme se mlait ce dernier amour de sa vieillesse. Elle se sentit frappe dans les faibles consolations qui laidaient encore vivre, lorsquil lui vint la pense quelle pouvait perdre Thrse et mourir seule au fond de la boutique humide du passage. Ds lors, elle ne quitta plus sa nice du regard, elle tudia avec pouvante les tristesses de la jeune femme, elle se demanda ce quelle pourrait bien faire pour la gurir de ses dsespoirs muets. En de si graves circonstances, elle crut devoir prendre lavis de son vieil ami Michaud. Un jeudi soir, elle le retint dans la boutique et lui dit ses craintes. Pardieu, lui rpondit le vieillard avec la brutalit franche de ses anciennes fonctions, je maperois depuis longtemps que Thrse boude, et je sais bien pourquoi elle a ainsi la figure toute jaune et toute chagrine.

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Vous savez pourquoi ? dit la mercire. Parlez vite. Si nous pouvions la gurir ! Oh ! le traitement est facile, reprit Michaud en riant. Votre nice sennuie, parce quelle est seule, le soir, dans sa chambre, depuis bientt deux ans. Elle a besoin dun mari ; cela se voit dans ses yeux. La franchise brutale de lancien commissaire frappa douloureusement Mme Raquin. Elle pensait que la blessure qui saignait toujours en elle, depuis laffreux accident de Saint-Ouen, tait tout aussi vive, tout aussi cruelle au fond du cur de la jeune veuve. Son fils mort, il lui semblait quil ne pouvait plus exister de mari pour sa nice. Et voil que Michaud affirmait, avec un gros rire, que Thrse tait malade par besoin de mari. Mariez-la au plus tt, dit-il en sen allant, si vous ne voulez pas la voir se desscher entirement. Tel est mon avis, chre dame, et il est bon, croyez-moi. Mme Raquin ne put shabituer tout de suite la pense que son fils tait dj oubli. Le vieux Michaud navait pas mme prononc le nom de Camille, et il stait mis plaisanter en parlant de la prtendue maladie de Thrse. La pauvre mre comprit quelle gardait seule, au fond de son tre, le souvenir vivant de son cher enfant. Elle pleura, il lui sembla que Camille venait de mourir une seconde fois. Puis, quand elle eut bien pleur, quelle fut lasse de regrets, elle songea malgr elle aux paroles de Michaud, elle saccoutuma lide dacheter un peu de bonheur au prix dun mariage qui, dans les dlicatesses de sa mmoire, tuait de nouveau son fils. Des lchets lui venaient, lorsquelle se trouvait seule en face de Thrse, morne et accable, au milieu du silence glacial de la boutique. Elle ntait pas un de ces esprits roides et secs qui prennent une joie pre vivre dun dsespoir ternel ; il y avait en elle des souplesses, des dvouements, des effusions, tout un temprament de bonne dame, grasse et affable, qui la poussait vivre dans une tendresse 124

active. Depuis que sa nice ne parlait plus et restait l, ple et affaiblie, lexistence devenait intolrable pour elle, la boutique lui paraissait un tombeau ; elle aurait voulu une affection chaude autour delle, de la vie, des caresses, quelque chose de doux et de gai qui laidt attendre paisiblement la mort. Ces dsirs inconscients lui firent accepter le projet de remarier Thrse ; elle oublia mme un peu son fils ; il y eut, dans lexistence morte quelle menait, comme un rveil, comme des volonts et des occupations nouvelles desprit. Elle cherchait un mari pour sa nice, et cela emplissait sa tte. Ce choix dun mari tait une grande affaire ; la pauvre vieille songeait encore plus elle qu Thrse ; elle voulait la marier de faon tre heureuse ellemme, car elle craignait vivement que le nouvel poux de la jeune femme ne vnt troubler les dernires heures de sa vieillesse. La pense quelle allait introduire un tranger dans son existence de chaque jour lpouvantait ; cette pense seule larrtait, lempchait de causer mariage avec sa nice, ouvertement. Pendant que Thrse jouait, avec cette hypocrisie parfaite que son ducation lui avait donne, la comdie de lennui et de laccablement, Laurent avait pris le rle dhomme sensible et serviable. Il tait aux petits soins pour les deux femmes, surtout pour Mme Raquin, quil comblait dattentions dlicates. Peu peu, il se rendit indispensable dans la boutique ; lui seul mettait un peu de gaiet au fond de ce trou noir. Quand il ntait pas l, le soir, la vieille mercire cherchait autour delle, mal laise, comme sil lui manquait quelque chose, ayant presque peur de se trouver en tte tte avec les dsespoirs de Thrse. Dailleurs, Laurent ne sabsentait une soire que pour mieux asseoir sa puissance ; il venait tous les jours la boutique en sortant de son bureau, il y restait jusqu la fermeture du passage. Il faisait les commissions, il donnait Mme Raquin, qui ne marchait quavec peine, les menus objets dont elle avait besoin. Puis il sasseyait, il causait. Il avait trouv une voix dacteur, douce et pntrante, quil employait pour flatter les oreilles et le cur de la bonne vieille. Surtout, il semblait sinquiter beaucoup de la sant de Thrse, en ami, en homme tendre dont lme souffre de la souffrance dautrui. plusieurs reprises, il prit Mme Raquin 125

part, il la terrifia en paraissant trs effray lui-mme des changements, des ravages quil disait voir sur le visage de la jeune femme. Nous la perdrons bientt, murmurait-il avec des larmes dans la voix. Nous ne pouvons nous dissimuler quelle est bien malade. Ah ! notre pauvre bonheur, nos bonnes et tranquilles soires ! Mme Raquin lcoutait avec angoisse. Laurent poussait mme laudace jusqu parler de Camille. Voyez-vous, disait-il encore la mercire, la mort de mon pauvre ami a t un coup terrible pour elle. Elle se meurt depuis deux ans, depuis le jour funeste o elle a perdu Camille. Rien ne la consolera, rien ne la gurira. Il faut nous rsigner. Ces mensonges impudents faisaient pleurer la vieille dame chaudes larmes. Le souvenir de son fils la troublait et laveuglait. Chaque fois quon prononait le nom de Camille, elle clatait en sanglots, elle sabandonnait, elle aurait embrass la personne qui nommait son pauvre enfant. Laurent avait remarqu leffet de trouble et dattendrissement que ce nom produisait sur elle. Il pouvait la faire pleurer volont, la briser dune motion qui lui tait la vue nette des choses, et il abusait de son pouvoir pour la tenir toujours souple et endolorie dans sa main. Chaque soir, malgr les rvoltes sourdes de ses entrailles qui tressaillaient, il mettait la conversation sur les rares qualits, sur le cur tendre et lesprit de Camille ; il vantait sa victime avec une impudence parfaite. Par moments, lorsquil rencontrait les regards de Thrse fixs trangement sur les siens, il frissonnait, il finissait par croire lui-mme tout le bien quil disait du noy ; alors il se taisait, pris brusquement dune atroce jalousie, craignant que la veuve naimt lhomme quil avait jet leau et quil vantait maintenant avec une conviction dhallucin. Pendant toute la conversation, Mme Raquin tait dans les larmes, ne voyant rien autour delle. Tout en pleurant, elle songeait que Laurent tait un 126

cur aimant et gnreux ; lui seul se souvenait de son fils, lui seul en parlait encore dune voix tremblante et mue. Elle essuyait ses larmes, elle regardait le jeune homme avec une tendresse infinie, elle laimait comme son propre enfant. Un jeudi soir, Michaud et Grivet se trouvaient dj dans la salle manger, lorsque Laurent entra et sapprocha de Thrse, lui demandant avec une inquitude douce des nouvelles de sa sant. Il sassit un instant ct delle, jouant, pour les personnes qui taient l, son rle dami affectueux et effray. Comme les jeunes gens taient prs lun de lautre, changeant quelques mots, Michaud, qui les regardait, se pencha et dit tout bas la vieille mercire, en lui montrant Laurent : Tenez, voil le mari quil faut votre nice. Arrangez vite ce mariage. Nous vous aiderons, sil est ncessaire. Michaud souriait dun air de gaillardise ; dans sa pense, Thrse devait avoir besoin dun mari vigoureux. Mme Raquin fut comme frappe dun trait de lumire ; elle vit dun coup tous les avantages quelle retirerait personnellement du mariage de Thrse et de Laurent. Ce mariage ne ferait que resserrer les liens qui les unissaient dj, elle et sa nice, lami de son fils, lexcellent cur qui venait les distraire, le soir. De cette faon elle nintroduirait pas un tranger chez elle, elle ne courrait pas le risque dtre malheureuse ; au contraire, tout en donnant un soutien Thrse, elle mettrait une joie de plus autour de sa vieillesse, elle trouverait un second fils dans ce garon qui depuis trois ans lui tmoignait une affection filiale. Puis il lui semblait que Thrse serait moins infidle au souvenir de Camille en pousant Laurent. Les religions du cur ont des dlicatesses tranges. Mme Raquin, qui aurait pleur en voyant un inconnu embrasser la jeune veuve, ne sentait en elle aucune rvolte la pense de la livrer aux embrassements de lancien camarade de son fils. Elle pensait, comme on dit, que cela ne sortait pas de la famille.

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Pendant toute la soire, tandis que ses invits jouaient aux dominos, la vieille mercire regarda le couple avec des attendrissements qui firent deviner au jeune homme et la jeune femme que leur comdie avait russi et que le dnouement tait proche. Michaud, avant de se retirer, eut une courte conversation voix basse avec Mme Raquin ; puis il prit avec affectation le bras de Laurent et dclara quil allait laccompagner un bout de chemin. Laurent, en sloignant, changea un rapide regard avec Thrse, un regard plein de recommandations pressantes. Michaud stait charg de tter le terrain. Il trouva le jeune homme trs dvou pour ces dames, mais trs surpris du projet dun mariage entre Thrse et lui. Laurent ajouta, dune voix mue, quil aimait comme une sur la veuve de son pauvre ami, et quil croirait commettre un vritable sacrilge en lpousant. Lancien commissaire de police insista ; il donna cent bonnes raisons pour obtenir un consentement, il parla mme de dvouement, il alla jusqu dire au jeune homme que son devoir lui dictait de rendre un fils Mme Raquin et un poux Thrse. Peu peu Laurent se laissa vaincre ; il feignit de cder lmotion, daccepter la pense de mariage, comme une pense tombe du ciel, dicte par le dvouement et le devoir, ainsi que le disait le vieux Michaud. Quand celui-ci eut obtenu un oui formel, il quitta son compagnon, en se frottant les mains ; il venait, croyait-il, de remporter une grande victoire, il sapplaudissait davoir eu le premier lide de ce mariage qui rendrait aux soires du jeudi toute leur ancienne joie. Pendant que Michaud causait ainsi avec Laurent, en suivant lentement les quais, Mme Raquin avait une conversation presque semblable avec Thrse. Au moment o sa nice, ple et chancelante comme toujours, allait se retirer, la vieille mercire la retint un instant. Elle la questionna dune voix tendre, elle la supplia dtre franche, de lui avouer les causes de cet ennui qui la pliait. Puis, comme elle nobtenait que des rponses vagues, elle parla des vides du veuvage, elle en vint peu peu prciser loffre dun nouveau mariage, elle finit par demander nettement Thrse si elle navait pas le secret dsir de se remarier. Thrse 128

se rcria, dit quelle ne songeait pas cela et quelle resterait fidle Camille. Mme Raquin se mit pleurer. Elle plaida contre son cur, elle fit entendre que le dsespoir ne peut tre ternel ; enfin, en rponse un cri de la jeune femme disant que jamais elle ne remplacerait Camille, elle nomma brusquement Laurent. Alors, elle stendit avec un flot de paroles sur la convenance, sur les avantages dune pareille union ; elle vida son me, rpta tout haut ce quelle avait pens durant la soire ; elle peignit, avec un naf gosme, le tableau de ses derniers bonheurs, entre ses deux chers enfants. Thrse lcoutait, la tte basse, rsigne et docile, prte contenter ses moindres souhaits. Jaime Laurent comme un frre, dit-elle douloureusement, lorsque sa tante se tut. Puisque vous le dsirez, je tcherai de laimer comme un poux. Je veux vous rendre heureuse Jesprais que vous me laisseriez pleurer en paix, mais jessuierai mes larmes, puisquil sagit de votre bonheur. Elle embrassa la vieille dame, qui demeura surprise et effraye davoir t la premire oublier son fils. En se mettant au lit, Mme Raquin sanglota amrement en saccusant dtre moins forte que Thrse, de vouloir par gosme un mariage que la jeune veuve acceptait par simple abngation. Le lendemain matin, Michaud et sa vieille amie eurent une courte conversation dans le passage, devant la porte de la boutique. Ils se communiqurent le rsultat de leurs dmarches, et convinrent de mener les choses rondement, en forant les jeunes gens se fiancer, le soir mme. Le soir, cinq heures, Michaud tait dj dans le magasin, lorsque Laurent entra. Ds que le jeune homme fut assis, lancien commissaire de police lui dit loreille : Elle accepte.

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Ce mot brutal fut entendu de Thrse, qui resta ple, les yeux impudemment fixs sur Laurent. Les deux amants se regardrent pendant quelques secondes, comprirent tous deux quil fallait accepter la position sans hsiter et en finir dun coup. Laurent se levant alla prendre la main de Mme Raquin, qui faisait tous ses efforts pour retenir ses larmes. Chre mre, lui dit-il en souriant, jai caus de votre bonheur avec M. Michaud, hier soir. Vos enfants veulent vous rendre heureuse. La pauvre vieille, en sentendant appeler chre mre , laissa couler ses larmes. Elle saisit vivement la main de Thrse et la mit dans celle de Laurent, sans pouvoir parler. Les deux amants eurent un frisson en sentant leur peau se toucher. Ils restrent les doigts serrs et brlants, dans une treinte nerveuse. Le jeune homme reprit dune voix hsitante : Thrse, voulez-vous que nous fassions votre tante une existence gaie et paisible ? Oui, rpondit la jeune femme faiblement, nous avons une tche remplir. Alors Laurent se tourna vers Mme Raquin et ajouta, trs ple : Lorsque Camille est tomb leau, il ma cri : Sauve ma femme, je te la confie. Je crois accomplir ses derniers vux en pousant Thrse. Thrse lcha la main de Laurent, en entendant ces mots. Elle avait reu comme un coup dans la poitrine. Limpudence de son amant lcrasa. Elle le regarda avec des yeux hbts, tandis que Mme Raquin, que les sanglots touffaient, balbutiait : 130

Oui, oui, mon ami, pousez-la, rendez-la heureuse, mon fils vous remerciera du fond de sa tombe. Laurent sentit quil flchissait, il sappuya sur le dossier dune chaise. Michaud, qui, lui aussi, tait mu aux larmes, le poussa vers Thrse, en disant : Embrassez-vous, ce seront vos fianailles. Le jeune homme fut pris dun trange malaise en posant ses lvres sur les joues de la veuve, et celle-ci se recula brusquement, comme brle par les deux baisers de son amant. Ctaient les premires caresses que cet homme lui faisait devant tmoins ; tout son sang lui monta la face, elle se sentit rouge et ardente, elle qui ignorait la pudeur et qui navait jamais rougi dans les hontes de ses amours. Aprs cette crise, les deux meurtriers respirrent. Leur mariage tait dcid, ils touchaient enfin au but quils poursuivaient depuis si longtemps. Tout fut rgl le soir mme. Le jeudi suivant, le mariage fut annonc Grivet, Olivier et sa femme. Michaud, en donnant cette nouvelle, tait ravi ; il se frottait les mains et rptait : Cest moi qui ai pens cela, cest moi qui les ai maris Vous verrez le joli couple ! Suzanne vint embrasser silencieusement Thrse. Cette pauvre crature, toute morte et toute blanche, stait prise damiti pour la jeune veuve, sombre et roide. Elle laimait en enfant, avec une sorte de terreur respectueuse. Olivier complimenta la tante et la nice, Grivet hasarda quelques plaisanteries pices qui eurent un succs mdiocre. En somme, la compagnie se montra enchante, ravie, et dclara que tout tait pour le mieux ; vrai dire, la compagnie se voyait dj la noce. 131

Lattitude de Thrse et de Laurent resta digne et savante. Ils se tmoignaient une amiti tendre et prvenante, simplement. Ils avaient lair daccomplir un acte de dvouement suprme. Rien dans leur physionomie ne pouvait faire souponner les terreurs, les dsirs qui les secouaient. Mme Raquin les regardait avec de ples sourires, avec des bienveillances molles et reconnaissantes. Il y avait quelques formalits remplir. Laurent dut crire son pre pour lui demander son consentement. Le vieux paysan de Jeufosse, qui avait presque oubli quil et un fils Paris, lui rpondit, en quatre lignes, quil pouvait se marier et se faire pendre, sil voulait ; il lui fit comprendre que, rsolu ne jamais lui donner un sou, il le laissait matre de son corps et lautorisait commettre toutes les folies du monde. Une autorisation ainsi accorde inquita singulirement Laurent. Mme Raquin, aprs avoir lu la lettre de ce pre dnatur, eut un lan de bont qui la poussa faire une sottise. Elle mit sur la tte de sa nice les quarante et quelques mille francs quelle possdait, elle se dpouilla entirement pour les nouveaux poux, se confiant leur bon cur, voulant tenir deux toute sa flicit. Laurent napportait rien la communaut ; il fit mme entendre quil ne garderait pas toujours son emploi et quil se remettrait peut-tre la peinture. Dailleurs, lavenir de la petite famille tait assur ; les rentes des quarante et quelques mille francs, jointes aux bnfices du commerce de mercerie, devaient faire vivre aisment trois personnes. Ils auraient tout juste assez pour tre heureux. Les prparatifs de mariage furent presss. On abrgea les formalits autant quil fut possible. On et dit que chacun avait hte de pousser Laurent dans la chambre de Thrse. Le jour dsir vint enfin.

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Chapitre 20Le matin, Laurent et Thrse, chacun dans sa chambre, sveillrent avec la mme pense de joie profonde : tous deux se dirent que leur dernire nuit de terreur tait finie. Ils ne coucheraient plus seuls, ils se dfendraient mutuellement contre le noy. Thrse regarda autour delle et eut un trange sourire en mesurant des yeux son grand lit. Elle se leva, puis shabilla lentement, en attendant Suzanne qui devait venir laider faire sa toilette de marie. Laurent se mit sur son sant. Il resta ainsi quelques minutes, faisant ses adieux son grenier quil trouvait ignoble. Enfin, il allait quitter ce chenil et avoir une femme lui. On tait en dcembre. Il frissonnait. Il sauta sur le carreau, en se disant quil aurait chaud le soir. Mme Raquin, sachant combien il tait gn, lui avait gliss dans la main, huit jours auparavant, une bourse contenant cinq cents francs, toutes ses conomies. Le jeune homme avait accept carrment et stait fait habiller de neuf. Largent de la vieille mercire lui avait en outre permis de donner Thrse les cadeaux dusage. Le pantalon noir, lhabit, ainsi que le gilet blanc, la chemise et la cravate de fine toile, taient tals sur deux chaises. Laurent se savonna, se parfuma le corps avec un flacon deau de Cologne, puis il procda minutieusement sa toilette. Il voulait tre beau. Comme il attachait son faux col, un faux col haut et roide, il prouva une souffrance vive au cou ; le bouton du faux col lui chappait des doigts, il simpatientait, et il lui semblait que ltoffe amidonne lui coupait la chair. Il voulut voir, il leva le menton : alors, il aperut la morsure de Camille toute rouge ; le faux col avait lgrement corch la cicatrice. Laurent serra les 133

lvres et devint ple ; la vue de cette tache, qui lui marbrait le cou, leffraya et lirrita, cette heure. Il froissa le faux col, en choisit un autre quil mit avec mille prcautions. Puis il acheva de shabiller. Quand il descendit, ses vtements neufs le tenaient tout roide ; il nosait tourner la tte, le cou emprisonn dans des toiles gommes. chaque mouvement quil faisait, un pli de ces toiles pinait la plaie que les dents du noy avaient creuse dans sa chair. Ce fut en souffrant de ces sortes de piqres aigus quil monta en voiture et alla chercher Thrse pour la conduire la mairie et lglise. Il prit en passant un employ du chemin de fer dOrlans et le vieux Michaud, qui devaient lui servir de tmoins. Lorsquils arrivrent la boutique, tout le monde tait prt : il y avait l Grivet et Olivier, tmoins de Thrse, et Suzanne, qui regardaient la marie comme les petites filles regardent les poupes quelles viennent dhabiller. Mme Raquin, bien que ne pouvant plus marcher, voulut accompagner partout ses enfants. On la hissa dans une voiture, et lon partit. Tout se passa convenablement la mairie et lglise. Lattitude calme et modeste des poux fut remarque et approuve. Ils prononcrent le oui sacramentel avec une motion qui attendrit Grivet lui-mme. Ils taient comme dans un rve. Tandis quils restaient assis ou agenouills cte cte, tranquillement, des penses furieuses les traversaient malgr eux et les dchiraient. Ils vitrent de se regarder en face. Quand ils remontrent en voiture, il leur sembla quils taient plus trangers lun lautre quauparavant. Il avait t dcid que le repas se ferait en famille, dans un petit restaurant, sur les hauteurs de Belleville. Les Michaud et Grivet taient seuls invits. En attendant six heures, la noce se promena en voiture tout le long des boulevards ; puis elle se rendit la gargote o une table de sept couverts tait dresse dans un cabinet peint en jaune, qui puait la poussire et le vin.

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Le repas fut dune gaiet mdiocre. Les poux taient graves, pensifs. Ils prouvaient depuis le matin des sensations tranges, dont ils ne cherchaient pas eux-mmes se rendre compte. Ils staient trouvs tourdis, ds les premires heures, par la rapidit des formalits et de la crmonie qui venaient de les lier jamais. Puis, la longue promenade sur les boulevards les avait comme bercs et endormis ; il leur semblait que cette promenade avait dur des mois entiers ; dailleurs, ils staient laisss aller sans impatience dans la monotonie des rues, regardant les boutiques et les passants avec des yeux morts, pris dun engourdissement qui les hbtait et quils tchaient de secouer en essayant des clats de rire. Quand ils taient entrs dans le restaurant, une fatigue accablante pesait leurs paules, une stupeur croissante les envahissait. Placs table en face lun de lautre, ils souriaient dun air contraint et retombaient toujours dans une rverie lourde ; ils mangeaient, ils rpondaient, ils remuaient les membres comme des machines. Au milieu de la lassitude paresseuse de leur esprit, une mme srie de penses fuyantes revenaient sans cesse. Ils taient maris et ils navaient pas conscience dun nouvel tat ; cela les tonnait profondment. Ils simaginaient quun abme les sparait encore ; par moments, ils se demandaient comment ils pourraient franchir cet abme. Ils croyaient tre avant le meurtre, lorsquun obstacle matriel se dressait entre eux. Puis, brusquement, ils se rappelaient quils coucheraient ensemble, le soir, dans quelques heures ; alors ils se regardaient, tonns, ne comprenant plus pourquoi cela leur serait permis. Ils ne sentaient pas leur union, ils rvaient au contraire quon venait de les carter violemment et de les jeter loin lun de lautre. Les invits, qui ricanaient btement autour deux, ayant voulu les entendre se tutoyer, pour dissiper toute gne, ils balbutirent, ils rougirent, ils ne purent jamais se rsoudre se traiter en amants, devant le monde. Dans lattente leurs dsirs staient uss, tout le pass avait disparu. Ils perdaient leurs violents apptits de volupt, ils 135

oubliaient mme leur joie du matin, cette joie profonde qui les avait pris la pense quils nauraient plus peur dsormais. Ils taient simplement las et ahuris de tout ce qui se passait ; les faits de la journe tournaient dans leur tte, incomprhensibles et monstrueux. Ils restaient l, muets, souriants, nattendant rien, nesprant rien. Au fond de leur accablement, sagitait une anxit vaguement douloureuse. Et Laurent, chaque mouvement de son cou, prouvait une cuisson ardente qui lui mordait la chair ; son faux col coupait et pinait la morsure de Camille. Pendant que le maire lui lisait le code, pendant que le prtre lui parlait de Dieu, toutes les minutes de cette longue journe, il avait senti les dents du noy qui lui entraient dans la peau. Il simaginait par moments quun filet de sang lui coulait sur la poitrine et allait tacher de rouge la blancheur de son gilet. Mme Raquin fut intrieurement reconnaissante aux poux de leur gravit ; une joie bruyante aurait bless la pauvre mre ; pour elle, son fils tait l, invisible, remettant Thrse entre les mains de Laurent. Grivet navait pas les mmes ides ; il trouvait la noce triste, il cherchait vainement lgayer, malgr les regards de Michaud et dOlivier, qui le clouaient sur sa chaise toutes les fois quil voulait se dresser pour dire quelque sottise. Il russit cependant se lever une fois. Il porta un toast. Je bois aux enfants de monsieur et de madame , dit-il dun ton grillard. Il fallut trinquer. Thrse et Laurent taient devenus extrmement ples, en entendant la phrase de Grivet. Ils navaient jamais song quils auraient peut-tre des enfants. Cette pense les traversa comme un frisson glacial. Ils choqurent leur verre dun mouvement nerveux, ils sexaminrent, surpris, effrays dtre l, face face.

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On se leva de table de bonne heure. Les invits voulurent accompagner les poux jusqu la chambre nuptiale. Il ntait gure plus de neuf heures et demie lorsque la noce rentra dans la boutique du passage. La marchande de bijoux faux se trouvait encore au fond de son armoire devant la bote garnie de velours bleu. Elle leva curieusement la tte, regardant les nouveaux maris avec un sourire. Ceux-ci surprirent son regard, et en furent terrifis. Peut-tre cette vieille femme avait-elle eu connaissance de leurs rendez-vous, autrefois, en voyant Laurent se glisser dans la petite alle. Thrse se retira presque sur-le-champ, avec Mme Raquin et Suzanne. Les hommes restrent dans la salle manger, tandis que la marie faisait sa toilette de nuit. Laurent, mou et affaiss, nprouvait pas la moindre impatience ; il coutait complaisamment les grosses plaisanteries du vieux Michaud et de Grivet, qui sen donnaient cur joie, maintenant que les dames ntaient plus l. Lorsque Suzanne et Mme Raquin sortirent de la chambre nuptiale, et que la vieille mercire dit dune voix mue au jeune homme que sa femme lattendait, il tressaillit, il resta un instant effar ; puis il serra fivreusement les mains quon lui tendait, et il entra chez Thrse en se tenant la porte, comme un homme ivre.

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Chapitre 21Laurent ferma soigneusement la porte derrire lui, et demeura un instant appuy contre cette porte, regardant dans la chambre dun air inquiet et embarrass. Un feu clair flambait dans la chemine, jetant de larges clarts jaunes qui dansaient au plafond et sur les murs. La pice tait ainsi claire dune lueur vive et vacillante ; la lampe, pose sur une table, plissait au milieu de cette lueur. Mme Raquin avait voulu arranger coquettement la chambre, qui se trouvait toute blanche et toute parfume, comme pour servir de nid de jeunes et fraches amours ; elle stait plu ajouter au lit quelques bouts de dentelle et garnir de gros bouquets de roses les vases de la chemine. Une chaleur douce, des senteurs tides tranaient. Lair tait recueilli et apais, pris dune sorte dengourdissement voluptueux. Au milieu du silence frissonnant, les ptillements du foyer jetaient de petits bruits secs. On et dit un dsert heureux, un coin ignor, chaud et sentant bon, ferm tous les cris du dehors, un de ces coins faits et apprts pour les sensualits et les besoins de mystre de la passion. Thrse tait assise sur une chaise basse, droite de la chemine. Le menton dans la main, elle regardait les flammes vives, fixement. Elle ne tourna pas la tte quand Laurent entra. Vtue dun jupon et dune camisole bords de dentelle, elle tait dune blancheur crue sous lardente clart du foyer. Sa camisole glissait, et un bout dpaule passait, rose, demi cach par une mche noire de cheveux. Laurent fit quelques pas sans parler. Il ta son habit et son gilet. Quand il fut en manches de chemise, il regarda de nouveau Thrse qui navait pas boug. Il semblait hsiter. Puis il aperut le bout dpaule, et il se baissa en frmissant pour coller ses lvres ce morceau de peau nue. La jeune femme retira son paule en se retournant brusquement. Elle fixa sur Laurent un regard si 138

trange de rpugnance et deffroi, quil recula, troubl et mal laise, comme pris lui-mme de terreur et de dgot. Laurent sassit en face de Thrse, de lautre ct de la chemine. Ils restrent ainsi, muets, immobiles, pendant cinq grandes minutes. Par instants, des jets de flammes rougetres schappaient du bois, et alors des reflets sanglants couraient sur le visage des meurtriers. Il y avait prs de deux ans que les amants ne staient trouvs enferms dans la mme chambre, sans tmoins, pouvant se livrer lun lautre. Ils navaient plus eu de rendez-vous damour depuis le jour o Thrse tait venue rue Saint-Victor, apportant Laurent lide du meurtre avec elle. Une pense de prudence avait sevr leur chair. peine staient-ils permis de loin en loin un serrement de main, un baiser furtif. Aprs le meurtre de Camille, lorsque de nouveaux dsirs les avaient brls, ils staient contenus, attendant le soir des noces, se promettant des volupts folles, lorsque limpunit leur serait assure. Et le soir des noces venait enfin darriver, et ils restaient face face, anxieux, pris dun malaise subit. Ils navaient qu allonger les bras pour se presser dans une treinte passionne, et leurs bras semblaient mous, comme dj las et rassasis damour. Laccablement de la journe les crasait de plus en plus. Ils se regardaient sans dsir, avec un embarras peureux, souffrant de rester ainsi silencieux et froids. Leurs rves brlants aboutissaient une trange ralit : il suffisait quil eussent russi tuer Camille et se marier ensemble, il suffisait que la bouche de Laurent et effleur lpaule de Thrse, pour que leur luxure ft contente jusqu lcurement et lpouvante. Ils se mirent chercher dsesprment en eux un peu de cette passion qui les brlait jadis. Il leur semblait que leur peau tait vide de muscles, vide de nerfs. Leur embarras, leur inquitude croissaient ; ils avaient une mauvaise honte de rester ainsi muets et mornes en face lun de lautre. Ils auraient voulu avoir la force de streindre et de se briser, afin de ne point passer leurs propres yeux pour des imbciles. H quoi ! ils 139

sappartenaient, ils avaient tu un homme et jou une atroce comdie pour pouvoir se vautrer avec impudence dans un assouvissement de toutes les heures, et ils se tenaient l, aux deux coins dune chemine, roides, puiss, lesprit troubl, la chair morte. Un tel dnouement finit par leur paratre dun ridicule horrible et cruel. Alors Laurent essaya de parler damour, dvoquer les souvenirs dautrefois, faisant appel son imagination pour ressusciter ses tendresses. Thrse, dit-il en se penchant vers la jeune femme, te souviens-tu de nos aprs-midi dans cette chambre ? je venais par cette porte Aujourdhui, je suis entr par celle-ci Nous sommes libres, nous allons pouvoir nous aimer en paix. Il parlait dune voix hsitante, mollement. La jeune femme, accroupie sur la chaise basse, regardait toujours la flamme, songeuse, ncoutant pas. Laurent continua : Te rappelles-tu ? Javais un rve, je voulais passer une nuit entire avec toi, mendormir dans tes bras et me rveiller le lendemain sous tes baisers. Je vais contenter ce rve. Thrse fit un mouvement, comme surprise dentendre une voix qui balbutiait ses oreilles ; elle se tourna vers Laurent sur le visage duquel le foyer envoyait en ce moment un large reflet rougetre ; elle regarda ce visage sanglant, et frissonna. Le jeune homme reprit, plus troubl, plus inquiet : Nous avons russi, Thrse, nous avons bris tous les obstacles, et nous nous appartenons Lavenir est nous, nestce pas ? un avenir de bonheur tranquille, damour satisfait Camille nest plus l Laurent sarrta, la gorge sche, tranglant, ne pouvant continuer. Au nom de Camille, Thrse avait reu un choc aux entrailles. Les deux meurtriers se contemplrent, hbts, ples 140

et tremblants. Les clarts jaunes du foyer dansaient toujours au plafond et sur les murs, lodeur tide des roses tranait, les ptillements du bois jetaient de petits bruits secs dans le silence. Les souvenirs taient lchs. Le spectre de Camille venait de sasseoir entre les nouveaux poux, en face du feu qui flambait. Thrse et Laurent retrouvaient la senteur froide et humide du noy dans lair chaud quils respiraient ; ils se disaient quun cadavre tait l, prs deux, et ils sexaminaient lun lautre, sans oser bouger. Alors toute la terrible histoire de leur crime se droula au fond de leur mmoire. Le nom de leur victime suffit pour les emplir du pass, pour les obliger vivre de nouveau les angoisses de lassassinat. Ils nouvrirent pas les lvres, ils se regardrent, et tous deux eurent la fois le mme cauchemar, tous deux entamrent mutuellement des yeux la mme histoire cruelle. Cet change de regards terrifis, ce rcit muet quils allaient se faire du meurtre, leur causa une apprhension aigu, intolrable. Leurs nerfs qui se tendaient les menaaient dune crise ; ils pouvaient crier, se battre peut-tre. Laurent, pour chasser les souvenirs, sarracha violemment lextase pouvante qui le tenait sous le regard de Thrse ; il fit quelques pas dans la chambre ; il retira ses bottes et mit des pantoufles ; puis il revint sasseoir au coin de la chemine, il essaya de parler de choses indiffrentes. Thrse comprit son dsir. Elle seffora de rpondre ses questions. Ils causrent de la pluie et du beau temps. Ils voulurent se forcer une causerie banale. Laurent dclara quil faisait chaud dans la chambre, Thrse dit que cependant des courants dair passaient sous la petite porte de lescalier. Et ils se retournrent vers la petite porte avec un frmissement subit. Le jeune homme se hta de parler des roses, du feu, de tout ce quil voyait ; la jeune femme faisait effort, trouvait des monosyllabes, pour ne pas laisser tomber la conversation. Ils staient reculs lun de lautre ; ils prenaient des airs dgags ; ils tchaient doublier qui ils taient et de se traiter comme des trangers quun hasard quelconque aurait mis face face. 141

Et malgr eux, par un trange phnomne, tandis quils prononaient des mots vides, ils devinaient mutuellement les penses quils cachaient sous la banalit de leurs paroles. Ils songeaient invinciblement Camille. Leurs yeux se continuaient le rcit du pass ; ils tenaient toujours du regard une conversation suivie et muette, sous leur conversation haute voix qui se tranait au hasard. Les mots quils jetaient et l ne signifiaient rien, ne se liaient pas entre eux, se dmentaient ; tout leur tre semployait lchange silencieux de leurs souvenirs pouvants. Lorsque Laurent parlait des roses ou du feu, dune chose ou dune autre, Thrse entendait parfaitement quil lui rappelait la lutte dans la barque, la chute sourde de Camille ; et, lorsque Thrse rpondait un oui ou un non une question insignifiante, Laurent comprenait quelle disait se souvenir ou ne pas se souvenir dun dtail du crime. Ils causaient ainsi, cur ouvert, sans avoir besoin de mots, parlant dautre chose. Nayant dailleurs pas conscience des paroles quils prononaient, ils suivaient leurs penses secrtes, phrase phrase ; ils auraient pu brusquement continuer leurs confidences voix haute, sans cesser de se comprendre. Cette sorte de divination, cet enttement de leur mmoire leur prsenter sans cesse limage de Camille les affolaient peu peu ; ils voyaient bien quils se devinaient, et que, sils ne se taisaient pas, les mots allaient monter deux-mmes leur bouche, nommer le noy, dcrire lassassinat. Alors ils serrrent fortement les lvres, ils cessrent leur causerie. Et dans le silence accablant qui se fit, les deux meurtriers sentretinrent encore de leur victime. Il leur sembla que leurs regards pntraient mutuellement leur chair et enfonaient en eux des phrases nettes et aigus. Par moment, ils croyait sentendre parler voix haute ; leur sens se faussaient, la vue devenait une sorte doue, trange et dlicate ; ils lisaient si nettement leurs penses sur leurs visages, que ces penses prenaient un son trange, clatant, qui secouait tout leur organisme. Ils ne se seraient pas mieux entendus sils staient cri dune voix dchirante : Nous avons tu Camille, et son 142

cadavre est l, tendu entre nous, glaant nos membres. Et les terribles confidences allaient toujours, plus visibles, plus retentissantes, dans lair calme et moite de la chambre. Laurent et Thrse avaient commenc le rcit muet au jour de leur premire entrevue dans la boutique. Puis les souvenirs taient venus un un, en ordre ; ils staient cont les heures de volupt, les moments dhsitation et de colre, le terrible instant du meurtre. Cest alors quils avaient serr les lvres, cessant de causer de ceci et de cela, par crainte de nommer tout coup Camille sans le vouloir. Et leurs penses, ne sarrtant pas, les avaient promens ensuite dans les angoisses, dans lattente peureuse qui avait suivi lassassinat. Ils arrivrent ainsi songer au cadavre du noy tal sur une dalle de la morgue. Laurent, dans un regard, dit toute son pouvante Thrse, et Thrse pousse bout, oblige par une main de fer de desserrer les lvres, continua brusquement la conversation voix haute : Tu las vu la morgue ? demanda-t-elle Laurent, sans nommer Camille. Laurent paraissait sattendre cette question. Il la lisait depuis un moment sur le visage blanc de la jeune femme. Oui , rpondit-il dune voix trangle. Les meurtriers eurent un frisson. Ils se rapprochrent du feu ; ils tendirent leurs mains devant la flamme, comme si un souffle glac et subitement pass dans la chambre chaude. Ils gardrent un instant le silence, pelotonns, accroupis. Puis Thrse reprit sourdement : Paraissait-il avoir beaucoup souffert ? Laurent ne put rpondre. Il fit un geste deffroi, comme pour carter une vision ignoble. Il se leva, alla vers le lit, et revint avec violence, les bras ouverts, savanant vers Thrse. 143

Embrasse-moi , lui dit-il en tendant le cou. Thrse stait leve, toute ple dans sa toilette de nuit ; elle se renversait demi, le coude pos sur le marbre de la chemine. Elle regarda le cou de Laurent. Sur la blancheur de la peau, elle venait dapercevoir une tache rose. Le flot de sang qui montait, agrandit cette tache, qui devint dun rouge ardent. Embrasse-moi, embrasse-moi , rptait Laurent, le visage et le cou en feu. La jeune femme renversa la tte davantage, pour viter un baiser, et, appuyant le bout de son doigt sur la morsure de Camille, elle demanda son mari : Quas-tu l ? Je ne te connaissais pas cette blessure. Il sembla Laurent que le doigt de Thrse lui trouait la gorge. Au contact de ce doigt, il eut un brusque mouvement de recul, en poussant un lger cri de douleur. a, dit-il en balbutiant, a Il hsita, mais il ne put mentir, il dit la vrit malgr lui. Cest Camille qui ma mordu, tu sais, dans la barque. Ce nest rien, cest guri Embrasse-moi, embrasse-moi. Et le misrable tendait son cou qui le brlait. Il dsirait que Thrse le baist sur la cicatrice, il comptait que le baiser de cette femme apaiserait les mille piqres qui lui dchiraient la chair. Le menton lev, le cou en avant, il soffrait. Thrse, presque couche sur le marbre de la chemine, fit un geste de suprme dgot et scria dune voix suppliante :

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Oh ! non, pas l Il y a du sang. Elle retomba sur la chaise basse, frmissante, le front entre les mains. Laurent resta stupide. Il abaissa le menton, il regarda vaguement Thrse. Puis, tout dun coup, avec une treinte de bte fauve, il lui prit la tte dans ses larges mains, et, de force, lui appliqua les lvres sur son cou, sur la morsure de Camille. Il garda, il crasa un instant cette tte de femme contre sa peau. Thrse stait abandonne, elle poussait des plaintes sourdes, elle touffait sur le cou de Laurent. Quand elle se fut dgage de ses doigts, elle sessuya violemment la bouche, elle cracha dans le foyer. Elle navait pas prononc une parole. Laurent, honteux de sa brutalit, se mit marcher lentement, allant du lit la fentre. La souffrance seule, lhorrible cuisson lui avait fait exiger un baiser de Thrse, et, quand les lvres de Thrse staient trouves froides sur la cicatrice brlante, il avait souffert davantage. Ce baiser obtenu par la violence venait de le briser. Pour rien au monde, il naurait voulu en recevoir un second, tant le choc avait t douloureux. Et il regardait la femme avec laquelle il devait vivre et qui frissonnait, plie devant le feu, lui tournant le dos ; il se rptait quil naimait plus cette femme et que cette femme ne laimait plus. Pendant prs dune heure, Thrse resta affaisse, Laurent se promena de long en large, silencieusement. Tous deux savouaient avec terreur que leur passion tait morte, quils avaient tu leurs dsirs en tuant Camille. Le feu se mourait doucement ; un grand brasier rose luisait sur les cendres. Peu peu la chaleur tait devenue touffante dans la chambre ; les fleurs se fanaient, alanguissant lair pais de leurs senteurs lourdes. Tout coup Laurent crut avoir une hallucination. Comme il se tournait, revenant de la fentre au lit, il vit Camille dans un coin plein dombre, entre la chemine et larmoire glace. La face de sa victime tait verdtre et convulsionne, telle quil lavait aperue sur une dalle de la morgue. Il demeura clou sur le tapis, dfaillant, sappuyant contre un meuble. Au rle sourd quil poussa, Thrse leva la tte. 145

L, l , disait Laurent dune voix terrifie. Le bras tendu, il montrait le coin dombre dans lequel il apercevait le visage sinistre de Camille. Thrse, gagne par lpouvante, vint se serrer contre lui. Cest son portrait, murmura-t-elle voix basse, comme si la figure peinte de son ancien mari et pu lentendre. Son portrait, rpta Laurent dont les cheveux se dressaient. Oui, tu sais, la peinture que tu as faite. Ma tante devait le prendre chez elle, partir daujourdhui. Elle aura oubli de le dcrocher. Bien sr, cest son portrait Le meurtrier hsitait reconnatre la toile. Dans son trouble, il oubliait quil avait lui-mme dessin ces traits heurts, tal ces teintes sales qui lpouvantaient. Leffroi lui faisait voir le tableau tel quil tait, ignoble, mal bti, boueux, montrant sur un fond noir une face grimaante de cadavre. Son uvre ltonnait et lcrasait par sa laideur atroce ; il y avait surtout les deux yeux blancs flottant dans les orbites molles et jauntres, qui lui rappelaient exactement les yeux pourris du noy de la morgue. Il resta un moment haletant, croyant que Thrse mentait pour le rassurer. Puis il distingua le cadre, il se calma peu peu. Va le dcrocher, dit-il tout bas la jeune femme. Oh ! non, jai peur , rpondit celle-ci avec un frisson. Laurent se remit trembler. Par instants, le cadre disparaissait, il ne voyait plus que les deux yeux blancs qui se fixaient sur lui longuement. 146

Je ten prie, reprit-il en suppliant sa compagne, va le dcrocher. Non, non. Nous le tournerons contre le mur, nous naurons plus peur. Non, je ne puis pas. Le meurtrier, lche et humble, poussait la jeune femme vers la toile, se cachait derrire elle, pour se drober aux regards du noy. Elle schappa, et il voulut payer daudace ; il sapprocha du tableau, levant la main, cherchant le clou. Mais le portrait eut un regard si crasant, si ignoble, si long, que Laurent, aprs avoir voulu lutter de fixit avec lui, fut vaincu et recula, accabl, en murmurant : Non, tu as raison, Thrse, nous ne pouvons pas Ta tante le dcrochera demain. Il reprit sa marche de long en large, baissant la tte, sentant que le portrait le regardait, le suivait des yeux. Il ne pouvait sempcher, par instants, de jeter un coup dil du ct de la toile ; alors, au fond de lombre, il apercevait toujours les regards ternes et morts du noy. La pense que Camille tait l, dans un coin, le guettant, assistant sa nuit de noces, les examinant, Thrse et lui, acheva de rendre Laurent fou de terreur et de dsespoir. Un fait, dont tout autre aurait souri, lui fit perdre entirement la tte. Comme il se trouvait devant la chemine, il entendit une sorte de grattement. Il plit, il simagina que ce grattement venait du portrait, que Camille descendait de son cadre. Puis il comprit que le bruit avait lieu la petite porte donnant sur lescalier. Il regarda Thrse que la peur reprenait. 147

Il y a quelquun dans lescalier, murmura-t-il. Qui peut venir par-l ? La jeune femme ne rpondit pas. Tous deux songeaient au noy, une sueur glace mouillait leurs tempes. Ils se rfugirent au fond de la chambre, sattendant voir la porte souvrir brusquement en laissant tomber sur le carreau le cadavre de Camille. Le bruit continuant plus sec, plus irrgulier, ils pensrent que leur victime corchait le bois avec ses ongles pour entrer. Pendant prs de cinq minutes, ils nosrent bouger. Enfin un miaulement se fit entendre. Laurent, en sapprochant, reconnut le chat tigr de Mme Raquin, qui avait t enferm par mgarde dans la chambre, et qui tentait den sortir en secouant la petite porte avec ses griffes. Franois eut peur de Laurent ; dun bond, il sauta sur une chaise ; le poil hriss, les pattes roidies, il regardait son nouveau matre en face, dun air dur et cruel. Le jeune homme naimait pas les chats, Franois leffrayait presque. Dans cette heure de fivre et de crainte, il crut que le chat allait lui sauter au visage pour venger Camille. Cette bte devait tout savoir : il y avait des penses dans ses yeux ronds, trangement dilats. Laurent baissa les paupires, devant la fixit de ces regards de brute. Comme il allait donner un coup de pied Franois : Ne lui fais pas de mal , scria Thrse. Ce cri lui causa une trange impression. Une ide absurde lui emplit la tte. Camille est entr dans ce chat, pensa-t-il. Il faudra que je tue cette bte Elle a lair dune personne. Il ne donna pas le coup de pied, craignant dentendre Franois lui parler avec le son de voix de Camille. Puis il se rappela les plaisanteries de Thrse, aux temps de leurs volupts, lorsque le chat tait tmoin des baisers quils changeaient. Il se dit alors que cette bte en savait trop et quil fallait la jeter par la 148

fentre. Mais il neut pas le courage daccomplir son dessein. Franois gardait une attitude de guerre ; les griffes allonges, le dos soulev par une irritation sourde, il suivait les moindres mouvements de son ennemi avec une tranquillit superbe. Laurent fut gn par lclat mtallique de ses yeux ; il se hta de lui ouvrir la porte de la salle manger, et le chat senfuit en poussant un miaulement aigu. Thrse stait assise de nouveau devant le foyer teint. Laurent reprit sa marche du lit la fentre. Cest ainsi quils attendirent le jour. Ils ne songrent pas se coucher ; leur chair et leur cur taient bien morts. Un seul dsir les tenait, le dsir de sortir de cette chambre o ils touffaient. Ils prouvaient un vritable malaise tre enferms ensemble, respirer le mme air ; ils auraient voulu quil y et l quelquun pour rompre leur tte--tte, pour les tirer de lembarras cruel o ils taient, en restant lun devant lautre sans parler, sans pouvoir ressusciter leur passion. Leurs longs silences les torturaient ; ces silences taient lourds de plaintes amres et dsespres, de reproches muets, quils entendaient distinctement dans lair tranquille. Le jour vint enfin, sale et blanchtre, amenant avec lui un froid pntrant. Lorsquune clart ple eut empli la chambre, Laurent qui grelottait se sentit plus calme. Il regarda en face le portrait de Camille, et le vit tel quil tait, banal et puril ; il le dcrocha en haussant les paules, en se traitant de bte. Thrse stait leve et dfaisait le lit pour tromper sa tante, pour faire croire une nuit heureuse. Ah a, lui dit brutalement Laurent, jespre que nous dormirons ce soir ? Ces enfantillages-l ne peuvent durer. Thrse lui jeta un coup dil grave et profond.

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Tu comprends, continua-t-il, je ne me suis pas mari pour passer des nuits blanches Nous sommes des enfants Cest toi qui mas troubl, avec tes airs de lautre monde. Ce soir, tu tcheras dtre gaie et de ne pas meffrayer. Il se fora rire, sans savoir pourquoi il riait. Je tcherai , reprit sourdement la jeune femme. Telle fut la nuit de noces de Thrse et de Laurent.

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Chapitre 22Les nuits suivantes furent encore plus cruelles. Les meurtriers avaient voulu tre deux, la nuit, pour se dfendre contre le noy, et, par un trange effet, depuis quils se trouvaient ensemble, ils frissonnaient davantage. Ils sexaspraient, ils irritaient leurs nerfs, ils subissaient des crises atroces de souffrance et de terreur, en changeant une simple parole, un simple regard. la moindre conversation qui stablissait entre eux, au moindre tte--tte quils avaient, ils voyaient rouge, ils dliraient. La nature sche et nerveuse de Thrse avait agi dune faon bizarre sur la nature paisse et sanguine de Laurent. Jadis, aux jours de passion, leur diffrence de temprament avait fait de cet homme et de cette femme un couple puissamment li, en tablissant entre eux une sorte dquilibre, en compltant pour ainsi dire leur organisme. Lamant donnait de son sang, lamante de ses nerfs, et ils vivaient lun dans lautre, ayant besoin de leurs baisers pour rgulariser le mcanisme de leur tre. Mais un dtraquement venait de se produire ; les nerfs surexcits de Thrse avaient domin. Laurent stait trouv tout dun coup jet en plein rthisme nerveux ; sous linfluence ardente de la jeune femme, son temprament tait devenu peu peu celui dune fille secoue par une nvrose aigu. Il serait curieux dtudier les changements qui se produisent parfois dans certains organismes, la suite de circonstances dtermines. Ces changements, qui partent de la chair, ne tardent pas se communiquer au cerveau, tout lindividu. Avant de connatre Thrse, Laurent avait la lourdeur, le calme prudent, la vie sanguine dun fils de paysan. Il dormait, mangeait, buvait en brute. toute heure, dans tous les faits de lexistence journalire, il respirait dun souffle large et pais, content de lui, un peu abti par sa graisse. peine, au fond de sa chair alourdie, sentait-il parfois des chatouillements. Ctaient ces chatouillements que Thrse avait dvelopps en horribles 151

secousses. Elle avait fait pousser dans ce grand corps gras et mou, un systme nerveux dune sensibilit tonnante. Laurent qui, auparavant, jouissait de la vie plus par le sang que par les nerfs eut des sens moins grossiers. Une existence nerveuse, poignante et nouvelle pour lui, lui fut brusquement rvle, aux premiers baisers de sa matresse. Cette existence dcupla ses volupts, donna un caractre si aigu ses joies, quil en fut dabord comme affol ; il sabandonna perdument ses crises divresse que jamais son sang ne lui avait procures. Alors eut lieu en lui un trange travail ; les nerfs se dvelopprent, lemportrent sur llment sanguin, et ce fait seul modifia sa nature. Il perdit son calme, sa lourdeur, il ne vcut plus une vie endormie. Un moment arriva o les nerfs et le sang se tinrent en quilibre ; ce fut l un moment de jouissance profonde, dexistence parfaite. Puis les nerfs dominrent et il tomba dans les angoisses qui secouent les corps et les esprits dtraqus. Cest ainsi que Laurent stait mis trembler devant un coin dombre, comme un enfant poltron. Ltre frissonnant et hagard, le nouvel individu qui venait de se dgager en lui du paysan pais et abruti, prouvait les peurs, les anxits des tempraments nerveux. Toutes les circonstances, les caresses fauves de Thrse, la fivre du meurtre, lattente pouvante de la volupt, lavaient rendu comme fou, en exaltant ses sens, en frappant coups brusques et rpts sur ses nerfs. Enfin linsomnie tait venue fatalement, apportant avec elle lhallucination. Ds lors, Laurent avait roul dans la vie intolrable, dans leffroi ternel o il se dbattait. Ses remords taient purement physiques. Son corps, ses nerfs irrits et sa chair tremblante avaient seuls peur du noy. Sa conscience nentrait pour rien dans ses terreurs, il navait pas le moindre regret davoir tu Camille ; lorsquil tait calme, lorsque le spectre ne se trouvait pas l, il aurait commis de nouveau le meurtre, sil avait pens que son intrt lexiget. Pendant le jour, il se raillait de ses effrois, il se promettait dtre fort, il gourmandait Thrse, quil accusait de le troubler ; selon lui, ctait Thrse qui frissonnait, ctait Thrse seule qui amenait 152

des scnes pouvantables, le soir, dans la chambre. Et, ds que la nuit tombait, ds quil tait enferm avec sa femme, des sueurs glaces montaient sa peau, des effrois denfant le secouaient. Il subissait ainsi des crises priodiques, des crises de nerfs qui revenaient tous les soirs, qui dtraquaient ses sens, en lui montrant la face verte et ignoble de sa victime. On et dit les accs dune effrayante maladie, dune sorte dhystrie du meurtre. Le nom de maladie, daffection nerveuse tait rellement le seul qui convnt aux pouvantes de Laurent. Sa face se convulsionnait, ses membres se raidissaient ; on voyait que les nerfs se nouaient en lui. Le corps souffrait horriblement, lme restait absente. Le misrable nprouvait pas un repentir ; la passion de Thrse lui avait communiqu un mal effroyable, et ctait tout. Thrse se trouvait, elle aussi, en proie des secousses profondes. Mais, chez elle, la nature premire navait fait que sexalter outre mesure. Depuis lge de dix ans, cette femme tait trouble par des dsordres nerveux, dus en partie la faon dont elle grandissait dans lair tide et nausabond de la chambre o rlait le petit Camille. Il samassait en elle des orages, des fluides puissants qui devaient clater plus tard en vritables temptes. Laurent avait t pour elle ce quelle avait t pour Laurent, une sorte de choc brutal. Ds la premire treinte damour, son temprament sec et voluptueux stait dvelopp avec une nergie sauvage ; elle navait plus vcu que pour la passion. Sabandonnant de plus en plus aux fivres qui la brlaient, elle en tait arrive une sorte de stupeur maladive. Les faits lcrasaient, tout la poussait la folie. Dans ses effrois, elle se montrait plus femme que son nouveau mari ; elle avait de vagues remords, des regrets inavous ; il lui prenait des envies de se jeter genoux et dimplorer le spectre de Camille, de lui demander grce en lui jurant de lapaiser par son repentir. Peut-tre Laurent sapercevait-il de ces lchets de Thrse. Lorsquune pouvante commune les agitait, il sen prenait elle, il la traitait avec brutalit. Les premires nuits, ils ne purent se coucher. Ils attendirent le jour, assis devant le feu, se promenant de long en large, comme 153

le jour des noces. La pense de stendre cte cte sur le lit leur causait une sorte de rpugnance effraye. Dun accord tacite, ils vitrent de sembrasser, ils ne regardrent mme pas la couche que Thrse dfaisait le matin. Quand la fatigue les accablait, ils sendormaient pendant une ou deux heures dans des fauteuils, pour sveiller en sursaut, sous le coup du dnouement sinistre de quelque cauchemar. Au rveil, les membres roidis et briss, le visage marbr de taches livides, tout grelottants de malaise et de froid, ils se contemplaient avec stupeur, tonns de se voir l, ayant vis--vis lun de lautre des pudeurs tranges, des hontes de montrer leur curement et leur terreur. Ils luttaient dailleurs contre le sommeil autant quils pouvaient. Ils sasseyaient aux deux coins de la chemine et causaient de mille riens, ayant grand soin de ne pas laisser tomber la conversation. Il y avait un large espace entre eux, en face du foyer. Quand ils tournaient la tte, ils simaginaient que Camille avait approch un sige et quil occupait cet espace, se chauffant les pieds dune faon lugubrement goguenarde. Cette vision quils avaient eue le soir des noces revenait chaque nuit. Ce cadavre qui assistait, muet et railleur, leurs entretiens, ce corps horriblement dfigur qui se tenait toujours l, les accablait dune continuelle anxit. Ils nosaient bouger, ils saveuglaient regarder les flammes ardentes, et, lorsque invinciblement ils jetaient un coup dil craintif ct deux, leurs yeux, irrits par les charbons ardents, craient la vision et lui donnaient des reflets rougetres. Laurent finit par ne plus vouloir sasseoir, sans avouer Thrse la cause de ce caprice. Thrse comprit que Laurent devait voir Camille, comme elle le voyait ; elle dclara son tour que la chaleur lui faisait mal, quelle serait mieux quelques pas de la chemine. Elle poussa son fauteuil au pied du lit et y resta affaisse, tandis que son mari reprenait ses promenades dans la chambre. Par moments, il ouvrait la fentre, il laissait les nuits froides de janvier emplir la pice de leur souffle glacial. Cela calmait sa fivre. 154

Pendant une semaine, les nouveaux poux passrent ainsi les nuits entires. Ils sassoupissaient, ils se reposaient un peu dans la journe, Thrse derrire le comptoir de la boutique, Laurent son bureau. La nuit, ils appartenaient la douleur et la crainte. Et le fait le plus trange tait encore lattitude quils gardaient vis-vis lun de lautre. Ils ne prononaient pas un mot damour, ils feignaient davoir oubli le pass ; ils semblaient saccepter, se tolrer, comme des malades prouvant une piti secrte pour leurs souffrances communes. Tous les deux avaient lesprance de cacher leurs dgots et leurs peurs, et aucun des deux ne paraissait songer ltranget des nuits quils passaient, et qui devaient les clairer mutuellement sur ltat vritable de leur tre. Lorsquils restaient debout jusquau matin, se parlant peine, plissant au moindre bruit, ils avaient lair de croire que tous les nouveaux poux se conduisent ainsi, les premiers jours de leur mariage. Ctait lhypocrisie maladroite de deux fous. La lassitude les crasa bientt tel point quils se dcidrent, un soir, se coucher sur le lit. Ils ne se dshabillrent pas, ils se jetrent tout vtus sur le couvre-pied, craignant que leur peau ne vnt se toucher. Il leur semblait quils recevraient une secousse douloureuse au moindre contact. Puis, lorsquils eurent sommeill ainsi, pendant deux nuits, dun sommeil inquiet, ils se hasardrent quitter leurs vtements et se couler entre les draps. Mais ils restrent carts lun de lautre, ils prirent des prcautions pour ne point se heurter. Thrse montait la premire et allait se mettre au fond, contre le mur. Laurent attendait quelle se ft bien tendue ; alors il se risquait stendre lui-mme sur le devant du lit, tout au bord. Il y avait entre eux une large place. L couchait le cadavre de Camille. Lorsque les deux meurtriers taient allongs sous le mme drap, et quils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps de leur victime, couch au milieu du lit, qui leur glaait la chair. Ctait comme un obstacle ignoble qui les sparait. La fivre, le dlire les prenait, et cet obstacle devenait matriel pour eux ; ils 155

touchaient le corps, ils le voyaient tal, pareil un lambeau verdtre et dissous, ils respiraient lodeur infecte de ce tas de pourriture humaine ; tous leurs sens shallucinaient, donnant une acuit intolrable leurs sensations. La prsence de cet immonde compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, perdus dangoisse. Laurent songeait parfois prendre violemment Thrse dans ses bras ; mais il nosait bouger, il se disait quil ne pouvait allonger la main sans saisir une poigne de la chair molle de Camille. Il pensait alors que le noy venait se coucher entre eux, pour les empcher de streindre. Il finit par comprendre que le noy tait jaloux. Parfois, cependant, ils cherchaient changer un baiser timide pour voir ce qui arriverait. Le jeune homme raillait sa femme en lui ordonnant de lembrasser. Mais leurs lvres taient si froides, que la mort semblait stre place entre leurs bouches. Des nauses leur venaient, Thrse avait un frisson dhorreur, et Laurent, qui entendait ses dents claquer, semportait contre elle. Pourquoi trembles-tu ? lui criait-il. Aurais-tu peur de Camille ? Va, le pauvre homme ne sent plus ses os, cette heure. Ils vitaient tous deux de se confier la cause de leurs frissons. Quand une hallucination dressait devant lun deux le masque blafard du noy, il fermait les yeux, il se renfermait dans sa terreur, nosant parler lautre de sa vision, par crainte de dterminer une crise encore plus terrible. Lorsque Laurent, pouss bout, dans une rage de dsespoir, accusait Thrse davoir peur de Camille, ce nom, prononc tout haut, amenait un redoublement dangoisse. Le meurtrier dlirait. Oui, oui, balbutiait-il en sadressant la jeune femme, tu as peur de Camille Je le vois bien, parbleu ! Tu es une sotte, tu nas pas pour deux sous de courage. Eh ! dors tranquillement. Crois-tu que ton premier mari va venir te tirer par les pieds, parce que je suis couch avec toi 156

Cette pense, cette supposition que le noy pouvait venir leur tirer les pieds, faisait dresser les cheveux de Laurent. Il continuait, avec plus de violence, en se dchirant lui-mme : Il faudra que je te mne une nuit au cimetire Nous ouvrirons la bire de Camille, et tu verras quel tas de pourriture ! Alors tu nauras plus peur, peut-tre Va, il ne sait pas que nous lavons jet leau. Thrse, la tte dans les draps, poussait des plaintes touffes. Nous lavons jet leau parce quil nous gnait, reprenait son mari Nous ly jetterions encore, nest-ce pas ? Ne fais donc pas lenfant comme a. Sois forte. Cest bte de troubler notre bonheur Vois-tu, ma bonne, quand nous serons morts, nous ne nous trouverons ni plus ni moins heureux dans la terre, parce que nous avons lanc un imbcile la Seine, et nous aurons joui librement de notre amour, ce qui est un avantage Voyons, embrasse-moi ! La jeune femme lembrassait, glace, folle, et il tait tout aussi frmissant quelle. Laurent, pendant plus de quinze jours, se demanda comment il pourrait bien faire pour tuer de nouveau Camille. Il lavait jet leau, et voil quil ntait pas assez mort, quil revenait toutes les nuits se coucher dans le lit de Thrse. Lorsque les meurtriers croyaient avoir achev lassassinat et pouvoir se livrer en paix aux douceurs de leurs tendresses, leur victime ressuscitait pour glacer leur couche. Thrse ntait pas veuve, Laurent se trouvait tre lpoux dune femme qui avait dj pour mari un noy.

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Chapitre 23Peu peu, Laurent en vint la folie furieuse. Il rsolut de chasser Camille de son lit. Il stait dabord couch tout habill, puis il avait vit de toucher la peau de Thrse. Par rage, par dsespoir, il voulut enfin prendre sa femme sur sa poitrine, et lcraser plutt que de la laisser au spectre de sa victime. Ce fut une rvolte superbe de brutalit. En somme, lesprance que les baisers de Thrse le guriraient de ses insomnies lavait seule amen dans la chambre de la jeune femme. Lorsquil stait trouv dans cette chambre, en matre, sa chair, dchire par des crises plus atroces, navait mme plus song tenter la gurison. Et il tait rest comme cras pendant trois semaines, ne se rappelant pas quil avait tout fait pour possder Thrse, et ne pouvant la toucher sans accrotre ses souffrances, maintenant quil la possdait. Lexcs de ses angoisses le fit sortir de cet abrutissement. Dans le premier moment de stupeur, dans ltrange accablement de la nuit de noces, il avait pu oublier les raisons qui venaient de le pousser au mariage. Mais sous les coups rpts de ses mauvais rves, une irritation sourde lenvahit, qui triompha de ses lchets et lui rendit la mmoire. Il se souvint quil stait mari pour chasser ses cauchemars, en serrant sa femme troitement. Alors il prit brusquement Thrse entre ses bras, une nuit, au risque de passer sur le corps du noy, et la tira lui avec violence. La jeune femme tait pousse bout, elle aussi ; elle se serait jete dans la flamme, si elle et pens que la flamme purifit sa chair et la dlivrt de ses maux. Elle rendit Laurent son treinte, dcide tre brle par les caresses de cet homme ou trouver en elles un soulagement. Et ils se serrrent dans un embrassement horrible. La douleur et lpouvante leur tinrent lieu de dsirs. Quand leurs membres se 158

touchrent, ils crurent quils taient tombs sur un brasier. Ils poussrent un cri et se pressrent davantage, afin de ne pas laisser entre leur chair de place pour le noy. Et ils sentaient toujours des lambeaux de Camille, qui scrasait ignoblement entre eux, glaant leur peau par endroits, tandis que le reste de leur corps brlait. Leurs baisers furent affreusement cruels. Thrse chercha des lvres la morsure de Camille sur le cou gonfl et roidi de Laurent, et elle y colla sa bouche avec emportement. L tait la plaie vive ; cette blessure gurie, les meurtriers dormiraient en paix. La jeune femme comprenait cela, elle tentait de cautriser le mal sous le feu de ses caresses. Mais elle se brla les lvres, et Laurent la repoussa violemment, en jetant une plainte sourde ; il lui semblait quon lui appliquait un fer rouge sur le cou. Thrse, affole, revint, voulut baiser encore la cicatrice ; elle prouvait une volupt cre poser sa bouche sur cette peau o staient enfonces les dents de Camille. Un instant, elle eut la pense de mordre son mari cet endroit, darracher un large morceau de chair, de faire une nouvelle blessure, plus profonde, qui emporterait les marques de lancienne. Et elle se disait quelle ne plirait plus alors en voyant lempreinte de ses propres dents. Mais Laurent dfendait son cou contre ses baisers ; il prouvait des cuissons trop dvorantes, il la repoussait chaque fois quelle allongeait les lvres. Ils luttrent ainsi, rlant, se dbattant dans lhorreur de leurs caresses. Ils sentaient bien quils ne faisaient quaugmenter leurs souffrances. Ils avaient beau se briser dans des treintes terribles, ils criaient de douleur, ils se brlaient et se meurtrissaient, mais ils ne pouvaient apaiser leurs nerfs pouvants. Chaque embrassement ne donnait que plus dacuit leurs dgots. Tandis quils changeaient ces baisers affreux, ils taient en proie deffrayantes hallucinations ; ils simaginaient que le noy les tirait par les pieds et imprimait au lit de violentes secousses. Ils se lchrent un moment. Ils avaient des rpugnances, des rvoltes nerveuses invincibles. Puis ils ne voulurent pas tre 159

vaincus ; ils se reprirent dans une nouvelle treinte et furent encore obligs de se lcher, comme si des pointes rougies taient entres dans leurs membres. plusieurs fois, ils tentrent ainsi de triompher de leurs dgots, de tout oublier en lassant, en brisant leurs nerfs. Et, chaque fois, leurs nerfs sirritrent et se tendirent en leur causant des exasprations telles quils seraient peut-tre morts dnervement sils taient rests dans les bras lun de lautre. Ce combat contre leur propre corps les avait exalts jusqu la rage ; ils senttaient, ils voulaient lemporter. Enfin une crise plus aigu les brisa ; ils reurent un choc dune violence inoue et crurent quils allaient tomber du haut mal. Rejets aux deux bords de la couche, brls et meurtris, ils se mirent sangloter. Et, dans leurs sanglots, il leur sembla entendre les rires de triomphe du noy, qui se glissait de nouveau sous le drap avec des ricanements. Ils navaient pu le chasser du lit ; ils taient vaincus. Camille stendit doucement entre eux, tandis que Laurent pleurait son impuissance et que Thrse tremblait quil ne prt au cadavre la fantaisie de profiter de sa victoire pour la serrer son tour entre ses bras pourris, en matre lgitime. Ils avaient tent un moyen suprme ; devant leur dfaite, ils comprenaient que, dsormais, ils noseraient plus changer le moindre baiser. La crise de lamour fou quils avaient essay de dterminer pour tuer leurs terreurs venait de les plonger plus profondment dans lpouvante. En sentant le froid du cadavre, qui, maintenant, devait les sparer jamais, ils versaient des larmes de sang, ils se demandaient avec angoisse ce quils allaient devenir.

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Chapitre 24Ainsi que lesprait le vieux Michaud en travaillant au mariage de Thrse et de Laurent, les soires du jeudi reprirent leur ancienne gaiet, ds le lendemain de la noce. Ces soires avaient couru un grand pril, lors de la mort de Camille. Les invits ne staient plus prsents que craintivement dans cette maison en deuil ; chaque semaine, ils tremblaient de recevoir un cong dfinitif. La pense que la porte de la boutique finirait sans doute par se fermer devant eux pouvantait Michaud et Grivet, qui tenaient leurs habitudes avec linstinct et lenttement des brutes. Ils se disaient que la vieille mre et la jeune veuve sen iraient un beau matin pleurer leur dfunt Vernon ou ailleurs, et quils se trouveraient ainsi sur le pav, le jeudi soir, ne sachant que faire ; ils se voyaient dans le passage, errant dune faon lamentable, rvant des parties de dominos gigantesques. En attendant ces mauvais jours, ils jouissaient timidement de leurs derniers bonheurs, ils venaient dun air inquiet et doucereux la boutique, en se rptant chaque fois quils ny reviendraient peuttre plus. Pendant plus dun an, ils eurent ces craintes, ils nosrent staler et rire en face des larmes de Mme Raquin et des silences de Thrse. Ils ne se sentaient plus chez eux, comme au temps de Camille ; ils semblaient, pour ainsi dire, voler chaque soire quils passaient autour de la table de la salle manger. Cest dans ces circonstances dsespres que lgosme du vieux Michaud le poussa faire un coup de matre en mariant la veuve du noy. Le jeudi qui suivit le mariage, Grivet et Michaud firent une entre triomphale. Ils avaient vaincu. La salle manger leur appartenait de nouveau, ils ne craignaient plus quon les en congdit. Ils entrrent en gens heureux, ils stalrent, ils dirent la file leurs anciennes plaisanteries. leur attitude bate et confiante, on voyait que, pour eux, une rvolution venait de saccomplir. Le souvenir de Camille ntait plus l ; le mari mort, ce spectre qui les glaait, avait t chass par le mari vivant. Le pass ressuscitait avec ses joies. Laurent remplaait Camille, 161

toute raison de sattrister disparaissait, les invits pouvaient rire sans chagriner personne, et mme ils devaient rire pour gayer lexcellente famille qui voulait bien les recevoir. Ds lors, Grivet et Michaud, qui depuis prs de dix-huit mois venaient sous prtexte de consoler Mme Raquin, purent mettre leur petite hypocrisie de ct et venir franchement pour sendormir lun en face de lautre, au bruit sec des dominos. Et chaque semaine ramena un jeudi soir, chaque semaine runit une fois autour de la table ces ttes mortes et grotesques qui exaspraient Thrse jadis. La jeune femme parla de mettre ces gens la porte ; ils lirritaient avec leurs clats de rire btes, avec leurs rflexions sottes. Mais Laurent lui fit comprendre quun pareil cong serait une faute ; il fallait autant que possible que le prsent ressemblt au pass ; il fallait surtout conserver lamiti de la police, de ces imbciles qui les protgeaient contre tout soupon. Thrse plia ; les invits, bien reus, virent avec batitude stendre une longue suite de soires tides devant eux. Ce fut vers cette poque que la vie des poux se ddoubla en quelque sorte. Le matin, lorsque le jour chassait les effrois de la nuit, Laurent shabillait en toute hte. Il ntait son aise, il ne reprenait son calme goste que dans la salle manger, attabl devant un norme bol de caf au lait, que lui prparait Thrse. Mme Raquin, impotente, pouvant peine descendre la boutique, le regardait manger avec des sourires maternels. Il avalait du pain grill, il semplissait lestomac, il se rassurait peu peu. Aprs le caf, il buvait un petit verre de cognac. Cela le remettait compltement. Il disait : ce soir Mme Raquin et Thrse, sans jamais les embrasser, puis il se rendait son bureau en flnant. Le printemps venait ; les arbres des quais se couvraient de feuilles, dune lgre dentelle dun vert ple. En bas, la rivire coulait avec des bruits caressants ; en haut, les rayons des premiers soleils avaient des tideurs douces. Laurent se sentait renatre dans lair frais ; il respirait largement ces souffles de vie jeune qui descendent des cieux davril et de mai ; il 162

cherchait le soleil, sarrtait pour regarder les reflets dargent qui moiraient la Seine, coutait les bruits des quais, se laissait pntrer par les senteurs cres du matin, jouissait par tous ses sens de la matine claire et heureuse. Certes, il ne songeait gure Camille ; quelquefois il lui arrivait de contempler machinalement la morgue, de lautre ct de leau ; il pensait alors au noy en homme courageux qui penserait une peur bte quil aurait eue. Lestomac plein, le visage rafrachi, il retrouvait sa tranquillit paisse, il arrivait son bureau et y passait la journe entire biller, attendre lheure de la sortie. Il ntait plus quun employ comme les autres, abruti et ennuy, ayant la tte vide. La seule ide quil et alors tait lide de donner sa dmission et de louer un atelier ; il rvait vaguement une nouvelle existence de paresse, et cela suffisait pour loccuper jusquau soir. Jamais le souvenir de la boutique du passage ne venait le troubler. Le soir, aprs avoir dsir lheure de la sortie depuis le matin, il sortait avec regret, il reprenait les quais, sourdement troubl et inquiet. Il avait beau marcher lentement, il lui fallait enfin rentrer la boutique. L, lpouvante lattendait. Thrse prouvait les mmes sensations. Tant que Laurent ntait pas auprs delle, elle se trouvait laise. Elle avait congdi la femme de mnage, disant que tout tranait, que tout tait sale dans la boutique et dans lappartement. Des ides dordre lui venaient. La vrit tait quelle avait besoin de marcher, dagir, de briser ses membres roidis. Elle tournait toute la matine, balayant, poussetant, nettoyant les chambres, lavant la vaisselle, faisant des besognes qui lauraient cure autrefois. Jusqu midi, ces soins de mnage la tenaient sur les jambes, active et muette, sans lui laisser le temps de songer autre chose quaux toiles daraigne qui pendaient du plafond et qu la graisse qui salissait les assiettes. Alors elle se mettait en cuisine, elle prparait le djeuner. table, Mme Raquin se dsolait de la voir toujours se lever pour aller prendre les plats ; elle tait mue et fche de lactivit que dployait sa nice ; elle la grondait, et Thrse rpondait quil fallait faire des conomies. Aprs le repas, la jeune femme shabillait et se dcidait enfin rejoindre sa tante derrire le comptoir. L, des somnolences la prenaient ; brise 163

par les veilles, elle sommeillait, elle cdait lengourdissement voluptueux, qui semparait delle ds quelle tait assise. Ce ntait que de lgers assoupissements, pleins dun charme vague qui calmait ses nerfs. La pense de Camille sen allait ; elle gotait ce repos profond des malades que leurs douleurs quittent tout dun coup. Elle se sentait la chair assoupie, lesprit libre, elle senfonait dans une sorte de nant tide et rparateur. Sans ces quelques moments de calme, son organisme aurait clat sous la tension de son systme nerveux ; elle y puisait les forces ncessaires pour souffrir encore et spouvanter la nuit suivante. Dailleurs, elle ne sendormait point, elle baissait peine les paupires, perdue au fond dun rve de paix ; lorsquune cliente entrait, elle ouvrait les yeux, elle servait les quelques sous de marchandise demands, puis retombait dans sa rverie flottante. Elle passait ainsi trois ou quatre heures, parfaitement heureuse, rpondant par monosyllabes sa tante, se laissant aller avec une vritable jouissance aux vanouissements qui lui taient la pense et qui laffaissaient sur elle-mme. Elle jetait peine, de loin en loin, un coup dil dans le passage, se trouvant surtout laise par les temps gris, lorsquil faisait noir et quelle cachait sa lassitude au fond de lombre. Le passage humide, ignoble, travers par un peuple de pauvres diables mouills, dont les parapluies sgouttaient sur les dalles, lui semblait lalle dun mauvais lieu, une sorte de corridor sale et sinistre o personne ne viendrait la chercher et la troubler. Par moments, en voyant les lueurs terreuses qui tranaient autour delle, en sentant lodeur cre de lhumidit, elle simaginait quelle venait dtre enterre vive ; elle croyait se trouver dans la terre, au fond dune fosse commune o grouillaient des morts. Et cette pense la consolait, lapaisait ; elle se disait quelle tait en sret maintenant, quelle allait mourir, quelle ne souffrirait plus. Dautres fois, il lui fallait tenir les yeux ouverts ; Suzanne lui rendait visite et restait broder auprs du comptoir toute laprs-midi. La femme dOlivier, avec son visage mou, avec ses gestes lents, plaisait maintenant Thrse, qui prouvait un trange soulagement regarder cette pauvre crature toute dissoute ; elle en avait fait son amie, elle aimait la voir son ct, souriant dun sourire ple, vivant demi, mettant dans la boutique une fade senteur de 164

cimetire. Quand les yeux bleus de Suzanne, dune transparence vitreuse, se fixaient sur les siens, elle prouvait au fond de ses os un froid bienfaisant. Thrse attendait ainsi quatre heures. ce moment, elle se remettait en cuisine, elle cherchait de nouveau la fatigue, elle prparait le dner de Laurent avec une hte fbrile. Et quand son mari paraissait sur le seuil de la porte, sa gorge se serrait, langoisse tordait de nouveau tout son tre. Chaque jour, les sensations des poux taient peu prs les mmes. Pendant la journe, lorsquils ne se trouvaient pas face face, ils gotaient des heures dlicieuses de repos ; le soir, ds quils taient runis, un malaise poignant les envahissait. Ctaient dailleurs de calmes soires. Thrse et Laurent, qui frissonnaient la pense de rentrer dans leur chambre, faisaient durer la veille le plus longtemps possible. Mme Raquin, demi couche au fond dun large fauteuil, tait place entre eux et causait de sa voix placide. Elle parlait de Vernon, pensant toujours son fils, mais vitant de le nommer, par une sorte de pudeur ; elle souriait ses chers enfants, elle faisait pour eux des projets davenir. La lampe jetait sur sa face blanche des lueurs ples ; ses paroles prenaient une douceur extraordinaire dans lair mort et silencieux. Et, ses cts, les deux meurtriers, muets, immobiles, semblaient lcouter avec recueillement ; la vrit, ils ne cherchaient pas suivre le sens des bavardages de la bonne vieille, ils taient simplement heureux de ce bruit de paroles douces qui les empchait dentendre lclat de leurs penses. Ils nosaient se regarder, ils regardaient Mme Raquin pour avoir une contenance. Jamais ils ne parlaient de se coucher ; ils seraient rests l jusquau matin dans le radotage caressant de lancienne mercire, dans lapaisement quelle mettait autour delle, si elle navait pas tmoign elle-mme le dsir de gagner son lit. Alors seulement ils quittaient la salle manger et rentraient chez eux avec dsespoir, comme on se jette au fond dun gouffre. ces soires intimes, ils prfrrent bientt de beaucoup les soires du jeudi. Quand ils taient seuls avec Mme Raquin, ils ne pouvaient stourdir ; le mince filet de voix de leur tante, sa gaiet 165

attendrie ntouffaient pas les cris qui les dchiraient. Ils sentaient venir lheure du coucher, ils frmissaient lorsque, par hasard, ils rencontraient du regard la porte de leur chambre ; lattente de linstant o ils seraient seuls devenait de plus en plus cruelle, mesure que la soire avanait. Le jeudi, au contraire, ils se grisaient de sottise, ils oubliaient mutuellement leur prsence, ils souffraient moins. Thrse elle-mme finit par souhaiter ardemment les jours de rception. Si Michaud et Grivet ntaient pas venus, elle serait alle les chercher. Lorsquil y avait des trangers dans la salle manger, entre elle et Laurent, elle se sentait plus calme ; elle aurait voulu quil y et toujours l des invits, du bruit, quelque chose qui ltourdt et lisolt. Devant le monde, elle montrait une sorte de gaiet nerveuse. Laurent retrouvait, lui aussi, ses grosses plaisanteries de paysan, ses rires gras, ses farces dancien rapin. Jamais les rceptions navaient t si gaies ni si bruyantes. Cest ainsi quune fois par semaine, Laurent et Thrse pouvaient rester face face sans frissonner. Bientt une crainte les prit. La paralysie gagnait peu peu Mme Raquin, et ils prvirent le jour o elle serait cloue dans son fauteuil, impotente et hbte. La pauvre vieille commenait balbutier des lambeaux de phrase qui se cousaient mal les uns aux autres ; sa voix faiblissait, ses membres se mouraient un un. Elle devenait une chose. Thrse et Laurent voyaient avec effroi sen aller cet tre qui les sparait encore et dont la voix les tirait de leurs mauvais rves. Quand lintelligence aurait abandonn lancienne mercire et quelle resterait muette et roidie au fond de son fauteuil, ils se trouveraient seuls ; le soir, ils ne pourraient plus chapper un tte--tte redoutable. Alors leur pouvante commencerait six heures, au lieu de commencer minuit ; ils en deviendraient fous. Tous leurs efforts tendirent conserver Mme Raquin une sant qui leur tait si prcieuse. Ils firent venir des mdecins, ils furent aux petits soins auprs delle, ils trouvrent mme dans ce mtier de garde-malade un oubli, un apaisement qui les engagea 166

redoubler de zle. Ils ne voulaient pas perdre un tiers qui leur rendait ses soires supportables ; ils ne voulaient pas que la salle manger, que la maison tout entire devnt un lieu cruel et sinistre comme leur chambre. Mme Raquin fut singulirement touche des soins empresss quils lui prodiguaient ; elle sapplaudissait, avec des larmes, de les avoir unis et de leur avoir abandonn ses quarante et quelques mille francs. Jamais, aprs la mort de son fils, elle navait compt sur une pareille affection ses dernires heures ; sa vieillesse tait tout attidie par la tendresse de ses chers enfants. Elle ne sentait pas la paralysie implacable qui, malgr tout, la raidissait davantage chaque jour. Cependant Thrse et Laurent menaient leur double existence. Il y avait en chacun deux comme deux tres bien distincts : un tre nerveux et pouvant qui frissonnait ds que tombait le crpuscule, et un tre engourdi et oublieux, qui respirait laise ds que se levait le soleil. Ils vivaient deux vies, ils criaient dangoisse, seul seul, et ils souriaient paisiblement lorsquil y avait du monde. Jamais leur visage, en public, ne laissait deviner les souffrances qui venaient de les dchirer dans lintimit ; ils paraissaient calmes et heureux, ils cachaient instinctivement leurs maux. Personne naurait souponn, les voir si tranquilles pendant le jour, que des hallucinations les torturaient chaque nuit. On les et pris pour un mnage bni du ciel, vivant en pleine flicit. Grivet les appelait galamment les tourtereaux . Lorsque leurs yeux taient cerns par des veilles prolonges, il les plaisantait, il demandait quand le baptme. Et toute la socit riait. Laurent et Thrse plissaient peine, parvenaient sourire ; ils shabituaient aux plaisanteries risques du vieil employ. Tant quils se trouvaient dans la salle manger, ils taient matres de leurs terreurs. Lesprit ne pouvait deviner leffroyable changement qui se produisait en eux, lorsquils senfermaient dans la chambre coucher. Le jeudi soir surtout, ce changement tait dune brutalit si violente quil semblait saccomplir dans un monde surnaturel. Le drame de leurs nuits, par son tranget, par ses emportements sauvages, dpassait toute croyance et restait 167

profondment cach au fond de leur tre endolori. Ils auraient parl quon les et crus fous. Sont-ils heureux, ces amoureux-l ! disait souvent le vieux Michaud. Ils ne causent gure, mais ils nen pensent pas moins. Je parie quils se dvorent de caresses, quand nous ne sommes plus l. Telle tait lopinion de toute la socit. Il arriva que Thrse et Laurent furent donns comme un mnage modle. Le passage du Pont-Neuf entier clbrait laffection, le bonheur tranquille, la lune de miel ternelle des deux poux. Eux seuls savaient que le cadavre de Camille couchait entre eux ; eux seuls sentaient, sous la chair calme de leur visage, les contractions nerveuses qui, la nuit, tiraient horriblement leurs traits et changeaient lexpression placide de leur physionomie en un masque ignoble et douloureux.

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Chapitre 25Au bout de quatre mois, Laurent songea retirer les bnfices quil stait promis de son mariage. Il aurait abandonn sa femme et se serait enfui devant le spectre de Camille, trois jours aprs la noce, si son intrt ne let pas clou dans la boutique du passage. Il acceptait ses nuits de terreur, il restait au milieu des angoisses qui ltouffaient, pour ne pas perdre les profits de son crime. En quittant Thrse, il retombait dans la misre, il tait forc de conserver son emploi ; en demeurant auprs delle, il pouvait au contraire contenter ses apptits de paresse, vivre grassement, sans rien faire, sur les rentes que Mme Raquin avait mises au nom de sa femme. Il est croire quil se serait sauv avec les quarante mille francs, sil avait pu les raliser ; mais la vieille mercire, conseille par Michaud, avait eu la prudence de sauvegarder dans le contrat les intrts de sa nice. Laurent se trouvait ainsi attach Thrse par un lien puissant. En ddommagement de ses nuits atroces, il voulut au moins se faire entretenir dans une oisivet heureuse, bien nourri, chaudement vtu, ayant en poche largent ncessaire pour contenter ses caprices. ce prix seul, il consentait coucher avec le cadavre du noy. Un soir, il annona Mme Raquin et sa femme quil avait donn sa dmission et quil quitterait son bureau la fin de la quinzaine. Thrse eut un geste dinquitude. Il se hta dajouter quil allait louer un petit atelier o il se remettrait faire de la peinture. Il stendit longuement sur les ennuis de son emploi, sur les larges horizons que lart lui ouvrait ; maintenant quil avait quelques sous et quil pouvait tenter le succs, il voulait voir sil ntait pas capable de grandes choses. La tirade quil dclama ce propos cachait simplement une froce envie de reprendre son ancienne vie datelier. Thrse, les lvres pinces, ne rpondit pas ; elle nentendait point que Laurent lui dpenst la petite fortune qui assurait sa libert. Lorsque son mari la pressa de questions, pour obtenir son consentement, elle fit quelques rponses sches ; elle lui donna comprendre que, sil quittait 169

son bureau, il ne gagnerait plus rien et serait compltement sa charge. Tandis quelle parlait, Laurent la regardait dune faon aigu qui la troubla et arrta dans sa gorge le refus quelle allait formuler ; elle crut lire dans les yeux de son complice cette pense menaante : Je dis tout, si tu ne consens pas. Elle se mit balbutier. Mme Raquin scria alors que le dsir de son cher fils tait trop juste, et quil fallait lui donner les moyens de devenir un homme de talent. La bonne dame gtait Laurent comme elle avait gt Camille ; elle tait tout amollie par les caresses que lui prodiguait le jeune homme, elle lui appartenait et se rangeait toujours son avis. Il fut donc dcid que lartiste louerait un atelier et quil toucherait cent francs par mois pour les divers frais quil aurait faire. Le budget de la famille fut ainsi rgl : les bnfices raliss dans le commerce de mercerie payeraient le loyer de la boutique et de lappartement, et suffiraient presque aux dpenses journalires du mnage ; Laurent prendrait le loyer de son atelier et ses cent francs par mois sur les deux mille et quelques cents francs de rente ; le reste de ces rentes serait appliqu aux besoins communs. De cette faon, on nentamerait pas le capital. Thrse se tranquillisa un peu. Elle fit jurer son mari de ne jamais dpasser la somme qui lui tait alloue. Dailleurs, elle se disait que Laurent ne pouvait semparer des quarante mille francs sans avoir sa signature, et elle se promettait bien de ne signer aucun papier. Ds le lendemain, Laurent loua, vers le bas de la rue Mazarine, un petit atelier quil convoitait depuis un mois. Il ne voulait pas quitter son emploi sans avoir un refuge pour passer tranquillement ses journes, loin de Thrse. Au bout de la quinzaine, il fit ses adieux ses collgues. Grivet fut stupfait de son dpart. Un jeune homme, disait-il, qui avait devant lui un si bel avenir, un jeune homme qui en tait arriv, en quatre annes, au chiffre dappointements que lui, Grivet, avait mis vingt ans atteindre ! Laurent le stupfia encore davantage en lui disant quil allait se remettre tout entier la peinture. 170

Enfin lartiste sinstalla dans son atelier. Cet atelier tait une sorte de grenier carr, long et large denviron cinq ou six mtres ; le plafond sinclinait brusquement, en pente raide, perc dune large fentre qui laissait tomber une lumire blanche et crue sur le plancher et sur les murs noirtres. Les bruits de la rue ne montaient pas jusqu ces hauteurs. La pice, silencieuse, blafarde, souvrant en haut sur le ciel, ressemblait un trou, un caveau creus dans une argile grise. Laurent meubla ce caveau tant bien que mal ; il y apporta deux chaises dpailles, une table quil appuya contre un mur pour quelle ne se laisst pas glisser terre, un vieux buffet de cuisine, sa bote couleurs et son ancien chevalet ; tout le luxe du lieu consista en un vaste divan quil acheta trente francs chez un brocanteur. Il resta quinze jours sans songer seulement toucher ses pinceaux. Il arrivait entre huit et neuf heures, fumait, se couchait sur le divan, attendait midi, heureux dtre au matin et davoir encore devant lui de longues heures de jour. midi, il allait djeuner, puis il se htait de revenir, pour tre seul, pour ne plus voir le visage ple de Thrse. Alors il digrait, il dormait, il se vautrait jusquau soir. Son atelier tait un lieu de paix o il ne tremblait pas. Un jour sa femme lui demanda visiter son cher refuge. Il refusa, et comme, malgr son refus, elle vint frapper sa porte, il nouvrit pas ; il lui dit le soir quil avait pass la journe au muse du Louvre. Il craignait que Thrse nintroduist avec elle le spectre de Camille. Loisivet finit par lui peser. Il acheta une toile et des couleurs, il se mit luvre. Nayant pas assez dargent pour payer des modles, il rsolut de peindre au gr de sa fantaisie, sans se soucier de la nature. Il entreprit une tte dhomme. Dailleurs, il ne se clotra plus autant ; il travailla pendant deux ou trois heures chaque matin et employa ses aprs-midi flner ici et l, dans Paris et dans la banlieue. Ce fut en rentrant dune de ces longues promenades quil rencontra, devant lInstitut, son ancien ami de collge, qui avait obtenu un joli succs de camaraderie au dernier Salon. 171

Comment, cest toi ! scria le peintre. Ah ! mon pauvre Laurent, je ne taurais jamais reconnu. Tu as maigri. Je me suis mari, rpondit Laurent dun ton embarrass. Mari, toi ! a ne mtonne plus de te voir tout drle Et que fais-tu maintenant ? Jai lou un petit atelier ; je peins un peu, le matin. Laurent conta son mariage en quelques mots ; puis il exposa ses projets davenir dune voix fivreuse. Son ami le regardait dun air tonn qui le troublait et linquitait. La vrit tait que le peintre ne retrouvait pas dans le mari de Thrse le garon pais et commun quil avait connu autrefois. Il lui semblait que Laurent prenait des allures distingues ; le visage stait aminci et avait des pleurs de bon got, le corps entier se tenait plus digne et plus souple. Mais tu deviens joli garon, ne put sempcher de scrier lartiste, tu as une tenue dambassadeur. Cest du dernier chic. quelle cole es-tu donc ? Lexamen quil subissait pesait beaucoup Laurent. Il nosait sloigner dune faon brusque. Veux-tu monter un instant mon atelier, demanda-t-il enfin son ami, qui ne le quittait pas. Volontiers , rpondit celui-ci. Le peintre, ne se rendant pas compte des changements quil observait, tait dsireux de visiter latelier de son ancien camarade. Certes, il ne montait pas cinq tages pour voir les

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nouvelles uvres de Laurent, qui allaient srement lui donner des nauses ; il avait la seule envie de contenter sa curiosit. Quand il fut mont et quil eut jet un coup dil sur les toiles accroches aux murs, son tonnement redoubla. Il y avait l cinq tudes, deux ttes de femme et trois ttes dhomme, peintes avec une vritable nergie ; lallure en tait grasse et solide, chaque morceau senlevait par taches magnifiques sur les fonds dun gris clair. Lartiste sapprocha vivement, et, stupfait, ne cherchant mme pas cacher sa surprise : Cest toi qui as fait cela ? demanda-t-il Laurent. Oui, rpondit celui-ci. Ce sont des esquisses qui me serviront pour un grand tableau que je prpare. Voyons, pas de blague, tu es vraiment lauteur de ces machines-l ? Eh ! oui. Pourquoi nen serais-je pas lauteur ? Le peintre nosa rpondre : Parce que ces toiles sont dun artiste, et que tu nas jamais t quun ignoble maon. Il resta longtemps en silence devant les tudes. Certes, ces tudes taient gauches, mais elles avaient une tranget, un caractre si puissant quelles annonaient un sens artistique des plus dvelopps. On et dit de la peinture vcue. Jamais lami de Laurent navait vu des bauches si pleines de hautes promesses. Quand il eut bien examin les toiles, il se tourna vers lauteur : L, franchement, lui dit-il, je ne taurais pas cru capable de peindre ainsi. O diable as-tu appris avoir du talent ? a ne sapprend pas dordinaire. Et il considrait Laurent, dont la voix lui semblait plus douce, dont chaque geste avait une sorte dlgance. Il ne pouvait deviner leffroyable secousse qui avait chang cet homme, en 173

dveloppant en lui des nerfs de femme, des sensations aigus et dlicates. Sans doute un phnomne trange stait accompli dans lorganisme du meurtrier de Camille. Il est difficile lanalyse de pntrer de telles profondeurs. Laurent tait peuttre devenu artiste comme il tait devenu peureux, la suite du grand dtraquement qui avait boulevers sa chair et son esprit. Auparavant, il touffait sous le poids lourd de son sang, il restait aveugl par lpaisse vapeur de sant qui lentourait ; maintenant, maigri, frissonnant, il avait la verve inquite, les sensations vives et poignantes des tempraments nerveux. Dans la vie de terreur quil menait, sa pense dlirait et montait jusqu lextase du gnie ; la maladie en quelque sorte morale, la nvrose dont tout son tre tait secou, dveloppait en lui un sens artistique dune lucidit trange ; depuis quil avait tu, sa chair stait comme allge, son cerveau perdu lui semblait immense, et, dans ce brusque agrandissement de sa pense, il voyait passer des crations exquises, des rveries de pote. Et cest ainsi que ses gestes avaient pris une distinction subite, cest ainsi que ses uvres taient belles, rendues tout dun coup personnelles et vivantes. Son ami nessaya pas davantage de sexpliquer la naissance de cet artiste. Il sen alla avec son tonnement. Avant de partir, il regarda encore les toiles et dit Laurent : Je nai quun reproche te faire, cest que toutes tes tudes ont un air de famille. Ces cinq ttes se ressemblent. Les femmes elles-mmes prennent je ne sais quelle allure violente qui leur donne lair dhommes dguiss Tu comprends, si tu veux faire un tableau avec ces bauches-l, il faudra changer quelques-unes des physionomies ; tes personnages ne peuvent pas tre tous frres, cela ferait rire. Il sortit de latelier, et ajouta sur le carr, en riant : Vrai, mon vieux, a me fait plaisir de tavoir vu. Maintenant je vais croire aux miracles Bon Dieu ! es tu comme il faut ! 174

Il descendit. Laurent rentra dans latelier, vivement troubl. Lorsque son ami lui avait fait lobservation que toutes ses ttes dtude avaient un air de famille, il stait brusquement tourn pour cacher sa pleur. Cest que dj cette ressemblance fatale lavait frapp. Il revint lentement se placer devant les toiles ; mesure quil les contemplait, quil passait de lune lautre, une sueur glace lui mouillait le dos. Il a raison, murmura-t-il, ils se ressemblent tous Ils ressemblent Camille. Il se recula, il sassit sur le divan, sans pouvoir dtacher les yeux des ttes dtude. La premire tait une face de vieillard, avec une longue barbe blanche ; sous cette barbe blanche, lartiste devinait le menton maigre de Camille. La seconde reprsentait une jeune fille blonde, et cette jeune fille le regardait avec les yeux bleus de sa victime. Les trois autres figures avaient chacune quelque trait du noy. On et dit Camille grim en vieillard, en jeune fille, prenant le dguisement quil plaisait au peintre de lui donner, mais gardant toujours le caractre gnral de sa physionomie. Il existait une autre ressemblance terrible entre ces ttes : elles paraissaient souffrantes et terrifies, elles taient comme crases sous le mme sentiment dhorreur. Chacune avait un lger pli gauche de la bouche, qui tirait les lvres et les faisait grimacer. Ce pli, que Laurent se rappela avoir vu sur la face convulsionne du noy, les frappait dun signe dignoble parent. Laurent comprit quil avait trop regard Camille la morgue. Limage du cadavre stait grave profondment en lui. Maintenant, sa main, sans quil en et conscience, traait toujours les lignes de ce visage atroce dont le souvenir le suivait partout. Peu peu, le peintre, qui se renversait sur le divan, crut voir les figures sanimer. Et il eut cinq Camille devant lui, cinq Camille que ses propres doigts avaient puissamment crs, et qui, par une 175

tranget effrayante, prenaient tous les ges et tous les sexes. Il se leva, il lacra les toiles et les jeta dehors. Il se disait quil mourrait deffroi dans son atelier, sil le peuplait lui-mme des portraits de sa victime. Une crainte venait de le prendre : il redoutait de ne pouvoir plus dessiner une tte, sans dessiner celle du noy. Il voulut savoir tout de suite sil tait matre de sa main. Il posa une toile blanche sur son chevalet ; puis, avec un bout de fusain, il indiqua une figure en quelques traits. La figure ressemblait Camille. Laurent effaa brusquement cette esquisse et en tenta une autre. Pendant une heure, il se dbattit contre la fatalit qui poussait ses doigts. chaque nouvel essai, il revenait la tte du noy. Il avait beau tendre sa volont, viter les lignes quil connaissait si bien ; malgr lui, il traait ces lignes, il obissait ses muscles, ses nerfs rvolts. Il avait dabord jet les croquis rapidement ; il sappliqua ensuite conduire le fusain avec lenteur. Le rsultat fut le mme : Camille, grimaant et douloureux, apparaissait sans cesse sur la toile. Lartiste esquissa successivement les ttes les plus diverses, des ttes danges, de vierges avec des auroles, de guerriers romains coiffs de leur casque, denfants blonds et roses, de vieux bandits couturs de cicatrices ; toujours, toujours le noy renaissait, il tait tour tour ange, vierge, guerrier, enfant et bandit. Alors Laurent se jeta dans la caricature, il exagra les traits, il fit des profils monstrueux, il inventa des ttes grotesques, et il ne russit qu rendre plus horribles les portraits frappants de sa victime. Il finit par dessiner des animaux, des chiens et des chats ; les chiens et les chats ressemblaient vaguement Camille. Une rage sourde stait empare de Laurent. Il creva la toile dun coup de poing, en songeant avec dsespoir son grand tableau. Maintenant il ny fallait plus penser ; il sentait bien que, dsormais, il ne dessinerait plus que la tte de Camille, et, comme le lui avait dit son ami, des figures qui se ressembleraient toutes feraient rire. Il simaginait ce quaurait t son uvre ; il voyait sur les paules de ses personnages, des hommes et des femmes, la face blafarde et pouvante du noy ; ltrange spectacle quil voquait ainsi lui parut dun ridicule atroce et lexaspra. 176

Ainsi il noserait plus travailler, il redouterait toujours de ressusciter sa victime au moindre coup de pinceau. Sil voulait vivre paisible dans son atelier, il devrait ne jamais y peindre. Cette pense que ses doigts avaient la facult fatale et inconsciente de reproduire sans cesse le portrait de Camille lui fit regarder sa main avec terreur. Il lui semblait que cette main ne lui appartenait plus.

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Chapitre 26La crise dont Mme Raquin tait menace se dclara. Brusquement, la paralysie, qui depuis plusieurs mois rampait le long de ses membres, toujours prs de ltreindre, la prit la gorge et lui lia le corps. Un soir, comme elle sentretenait paisiblement avec Thrse et Laurent, elle resta, au milieu dune phrase, la bouche bante : il lui semblait quon ltranglait. Quand elle voulut crier, appeler au secours, elle ne put balbutier que des sons rauques. Sa langue tait devenue de pierre. Ses mains et ses pieds staient roidis. Elle se trouvait frappe de mutisme et dimmobilit. Thrse et Laurent se levrent, effrays devant ce coup de foudre, qui tordit la vieille mercire en moins de cinq secondes. Quand elle fut roide et quelle fixa sur eux des regards suppliants, ils la pressrent de questions pour connatre la cause de sa souffrance. Elle ne put rpondre, elle continua les regarder avec une angoisse profonde. Ils comprirent alors quils navaient plus quun cadavre devant eux, un cadavre vivant moiti qui les voyait et les entendait, mais qui ne pouvait leur parler. Cette crise les dsespra : au fond, ils se souciaient peu des douleurs de la paralytique, ils pleuraient sur eux, qui vivraient dsormais dans un ternel tte--tte. Ds ce jour, la vie des poux devint intolrable. Ils passrent des soires cruelles, en face de la vieille impotente qui nendormait plus leur effroi de ses doux radotages. Elle gisait dans un fauteuil, comme un paquet, comme une chose, et ils restaient seuls, aux deux bouts de la table, embarrasss et inquiets. Ce cadavre ne les sparait plus ; par moments, ils loubliaient, ils le confondaient avec les meubles. Alors leurs pouvantes de la nuit les prenaient, la salle manger devenait, comme la chambre, un lieu terrible o se dressait le spectre de Camille. Ils souffrirent ainsi quatre ou cinq heures de plus par jour. Ds le crpuscule, ils frissonnaient, baissant labat-jour de la lampe pour ne pas se voir, tchant de croire que Mme Raquin 178

allait parler et leur rappeler ainsi sa prsence. Sils la gardaient, sils ne se dbarrassaient pas delle, cest que ses yeux vivaient encore, et quils prouvaient parfois quelque soulagement les regarder se mouvoir et briller. Ils plaaient toujours la vieille impotente sous la clart crue de la lampe, afin de bien clairer son visage et de lavoir sans cesse devant eux. Ce visage mou et blafard et t un spectacle insoutenable pour dautres, mais ils prouvaient un tel besoin de compagnie, quils y reposaient leurs regards avec une vritable joie. On et dit le masque dissous dune morte, au milieu duquel on aurait mis deux yeux vivants ; ces yeux seuls bougeaient, roulant rapidement dans leur orbite ; les joues, la bouche taient comme ptrifies, elles gardaient une immobilit qui pouvantait. Lorsque Mme Raquin se laissait aller au sommeil et baissait les paupires, sa face, alors toute blanche et toute muette, tait vraiment celle dun cadavre ; Thrse et Laurent, qui ne sentaient plus personne avec eux, faisaient du bruit jusqu ce que la paralytique et relev les paupires et les et regards. Ils lobligeaient ainsi rester veille. Ils la considraient comme une distraction qui les tirait de leurs mauvais rves. Depuis quelle tait infirme, il fallait la soigner ainsi quun enfant. Les soins quils lui prodiguaient les foraient secouer leurs penses. Le matin, Laurent la levait, la portait dans son fauteuil, et, le soir, il la remettait sur son lit ; elle tait lourde encore, il devait user de toute sa force pour la prendre dlicatement entre ses bras et la transporter. Ctait galement lui qui roulait son fauteuil. Les autres soins regardaient Thrse : elle habillait limpotente, elle la faisait manger, elle cherchait comprendre ses moindres dsirs. Mme Raquin conserva pendant quelques jours lusage de ses mains, elle put crire sur une ardoise et demander ainsi ce dont elle avait besoin ; puis ces mains moururent, il lui devint impossible de les soulever et de tenir un crayon ; ds lors, elle neut plus que le langage du regard, il fallut que sa nice devint ce quelle dsirait. La jeune femme se voua au rude mtier de garde-malade ; cela lui cra une occupation de corps et desprit qui lui fit grand bien. 179

Les poux, pour ne point rester face face, roulaient ds le matin, dans la salle manger, le fauteuil de la pauvre vieille. Ils lapportaient entre eux, comme si elle et t ncessaire leur existence ; ils la faisaient assister leur repas, toutes leurs entrevues. Ils feignaient de ne pas comprendre, lorsquelle tmoignait le dsir de passer dans sa chambre. Elle ntait bonne qu rompre leur tte--tte, elle navait pas le droit de vivre part. huit heures, Laurent allait son atelier, Thrse descendait la boutique, la paralytique demeurait seule dans la salle manger jusqu midi ; puis, aprs le djeuner, elle se trouvait seule nouveau jusqu six heures. Souvent, pendant la journe, sa nice montait et tournait autour delle, sassurant si elle ne manquait de rien. Les amis de la famille ne savaient quels loges inventer pour exalter les vertus de Thrse et de Laurent. Les rceptions du jeudi continurent, et limpotente y assista, comme par le pass. On approchait son fauteuil de la table ; de huit heures onze heures, elle tenait les yeux ouverts, regardant tour tour les invits avec des lueurs pntrantes. Les premiers jours, le vieux Michaud et Grivet demeurrent un peu embarrasss en face du cadavre de leur vieille amie ; ils ne savaient quelle contenance tenir, ils nprouvaient quun chagrin mdiocre, et ils se demandaient dans quelle juste mesure il tait convenable de sattrister. Fallait-il parler cette face morte, fallait-il ne pas sen occuper du tout ? Peu peu, ils prirent le parti de traiter Mme Raquin comme si rien ne lui tait arriv. Ils finirent par feindre dignorer compltement son tat. Ils causaient avec elle, faisant les demandes et les rponses, riant pour elle et pour eux, ne se laissant jamais dmonter par lexpression rigide de son visage. Ce fut un trange spectacle ; ces hommes avaient lair de parler raisonnablement une statue, comme les petites filles parlent leur poupe. La paralytique se tenait roide et muette devant eux, et ils bavardaient, et ils multipliaient les gestes, ayant avec elle des conversations trs animes. Michaud et Grivet sapplaudirent de leur excellente tenue. En agissant ainsi, ils croyaient faire preuve de politesse ; ils svitaient, en outre, lennui des condolances dusage. 180

Mme Raquin devait tre flatte de se voir traite en personne bien portante, et, ds lors, il leur tait permis de sgayer en sa prsence sans le moindre scrupule. Grivet eut une manie. Il affirma quil sentendait parfaitement avec Mme Raquin, quelle ne pouvait le regarder sans quil comprt sur-le-champ ce quelle dsirait. Ctait encore l une attention dlicate. Seulement, chaque fois, Grivet se trompait. Souvent, il interrompait la partie de dominos, il examinait la paralytique dont les yeux suivaient paisiblement le jeu, et il dclarait quelle demandait telle ou telle chose. Vrification faite, Mme Raquin ne demandait rien du tout ou demandait une chose toute diffrente. Cela ne dcourageait pas Grivet, qui lanait un victorieux : Quand je vous le disais ! et qui recommenait quelques minutes plus tard. Ctait une bien autre affaire lorsque limpotente tmoignait ouvertement un dsir ; Thrse, Laurent, les invits nommaient lun aprs lautre les objets quelle pouvait souhaiter. Grivet se faisait alors remarquer par la maladresse de ses offres. Il nommait tout ce qui lui passait par la tte, au hasard, offrant toujours le contraire de ce que Mme Raquin dsirait. Ce qui ne lui empchait pas de rpter : Moi, je lis dans ses yeux comme dans un livre. Tenez, elle me dit que jai raison Nest-ce pas, chre dame Oui, oui. Dailleurs, ce ntait pas une chose facile que de saisir les souhaits de la pauvre vieille. Thrse seule avait cette science. Elle communiquait assez aisment avec cette intelligence mure, vivante encore et enterre au fond dune chair morte. Que se passait-il dans cette misrable crature qui vivait juste assez pour assister la vie sans y prendre part ? Elle voyait, elle entendait, elle raisonnait sans doute dune faon nette et claire, et elle navait plus le geste, elle navait plus la voix pour exprimer audehors les penses qui naissaient en elle. Ses ides ltouffaient peut-tre. Elle naurait pu lever la main, ouvrir la bouche, quand mme un de ses mouvements, une de ses paroles et dcid des destines du monde. Son esprit tait comme un de ces vivants quon ensevelit par mgarde et qui se rveillent dans la nuit de la 181

terre, deux ou trois mtres au-dessous du sol ; ils crient, ils se dbattent, et lon passe sur eux sans entendre leurs atroces lamentations. Souvent, Laurent regardait Mme Raquin, les lvres serres, les mains allonges sur les genoux, mettant toute sa vie dans ses yeux vifs et rapides, et il se disait : Qui sait quoi elle peut penser toute seule Il doit se passer quelque drame cruel au fond de cette morte. Laurent se trompait, Mme Raquin tait heureuse, heureuse des soins et de laffection de ses chers enfants. Elle avait toujours rv de finir comme cela, lentement, au milieu de dvouements et de caresses. Certes, elle aurait voulu conserver la parole pour remercier ses amis qui laidaient mourir en paix. Mais elle acceptait son tat sans rvolte ; la vie paisible et retire quelle avait toujours mene, les douceurs de son temprament lui empchaient de sentir trop rudement les souffrances du mutisme et de limmobilit. Elle tait redevenue enfant, elle passait des journes sans ennui, regarder devant elle, songer au pass. Elle finit mme par goter des charmes rester bien sage dans son fauteuil, comme une petite fille. Ses yeux prenaient chaque jour une douceur, une clart plus pntrantes. Elle en tait arrive se servir de ses yeux comme dune main, comme dune bouche, pour demander et remercier. Elle supplait ainsi, dune faon trange et charmante, aux organes qui lui faisaient dfaut. Ses regards taient beaux dune beaut cleste, au milieu de sa face dont les chairs pendaient molles et grimaantes. Depuis que ses lvres tordues et inertes ne pouvaient plus sourire, elle souriait du regard, avec des tendresses adorables ; des lueurs humides passaient, et des rayons daurore sortaient des orbites. Rien ntait plus singulier que ces yeux qui riaient comme des lvres dans ce visage mort ; le bas du visage restait morne et blafard, le haut sclairait divinement. Ctait surtout pour ses chers enfants quelle mettait ainsi toutes ses reconnaissances, toutes les affections de son me dans un simple coup dil. Lorsque, le soir et le matin, Laurent la 182

prenait entre ses bras pour la transporter, elle le remerciait avec amour par des regards pleins dune tendre effusion. Elle vcut ainsi pendant plusieurs semaines, attendant la mort, se croyant labri de tout nouveau malheur. Elle pensait avoir pay sa part de souffrance. Elle se trompait. Un soir, un effroyable coup lcrasa. Thrse et Laurent avaient beau la mettre entre eux, en pleine lumire, elle ne vivait plus assez pour les sparer et les dfendre contre leurs angoisses. Quand ils oubliaient quelle tait l, quelle les voyait et les entendait, la folie les prenait, ils apercevaient Camille et cherchaient le chasser. Alors, ils balbutiaient, ils laissaient chapper malgr eux des aveux, des phrases qui finirent par tout rvler Mme Raquin. Laurent eut une sorte de crise pendant laquelle il parla comme un hallucin. Brusquement, la paralytique comprit. Une effrayante contraction passa sur son visage, et elle prouva une telle secousse, que Thrse crut quelle allait bondir et crier. Puis elle retomba dans une rigidit de fer. Cette espce de choc fut dautant plus pouvantable quil sembla galvaniser un cadavre. La sensibilit, un instant rappele, disparut ; limpotente demeura plus crase, plus blafarde. Ses yeux, si doux dordinaire, taient devenus noirs et durs, pareils des morceaux de mtal. Jamais dsespoir ntait tomb plus rudement dans un tre. La sinistre vrit, comme un clair, brla les yeux de la paralytique et entra en elle avec le heurt suprme dun coup de foudre. Si elle avait pu se lever, jeter le cri dhorreur qui montait sa gorge, maudire les assassins de son fils, elle et moins souffert. Mais, aprs avoir tout entendu, tout compris, il lui fallut rester immobile et muette, gardant en elle lclat de sa douleur. Il lui sembla que Thrse et Laurent lavaient lie, cloue sur son fauteuil pour lempcher de slancer, et quils prenaient un atroce plaisir lui rpter : Nous avons tu Camille , aprs 183

avoir pos sur ses lvres un billon qui touffait ses sanglots. Lpouvante, langoisse couraient furieusement dans son corps sans trouver une issue. Elle faisait des efforts surhumains pour soulever le poids qui lcrasait, pour dgager sa gorge et donner ainsi passage au flot de son dsespoir. Et vainement elle tendait ses dernires nergies ; elle sentait sa langue froide contre son palais, elle ne pouvait sarracher de la mort. Une impuissance de cadavre la tenait rigide. Ses sensations ressemblaient celles dun homme tomb en lthargie quon enterrerait et qui, billonn par les liens de sa chair, entendrait sur sa tte le bruit sourd des pelletes de sable. Le ravage qui se fit dans son cur fut plus terrible encore. Elle sentit en elle un croulement qui la brisa. Sa vie entire tait dsole, toutes ses tendresses, toutes ses bonts, tous ses dvouements venaient dtre brutalement renverss et fouls aux pieds. Elle avait men une vie daffection et de douceur, et, ses heures dernires, lorsquelle allait emporter dans la tombe la croyance aux bonheurs calmes de lexistence, une voix lui criait que tout est mensonge et que tout est crime. Le voile qui se dchirait lui montrait, au-del des amours et des amitis quelle avait cru voir, un spectacle effroyable de sang et de honte. Elle et injuri Dieu, si elle avait pu crier un blasphme. Dieu lavait trompe pendant plus de soixante ans, en la traitant en petite fille douce et bonne, en amusant ses yeux par des tableaux mensongers de joie tranquille. Et elle tait demeure enfant, croyant sottement mille choses niaises, ne voyant pas la vie relle se traner dans la boue sanglante des passions. Dieu tait mauvais ; il aurait d lui dire la vrit plus tt, ou la laisser sen aller avec ses innocences et son aveuglement. Maintenant, il ne lui restait qu mourir en niant lamour, en niant lamiti, en niant le dvouement. Rien nexistait que le meurtre et la luxure. H quoi ! Camille tait mort sous les coups de Thrse et de Laurent, et ceux-ci avaient conu le crime au milieu des hontes de ladultre ! Il y avait pour Mme Raquin un tel abme dans cette pense, quelle ne pouvait la raisonner ni la saisir dune faon nette et dtaille. Elle nprouvait quune sensation, celle dune 184

chute horrible ; il lui semblait quelle tombait dans un trou noir et froid. Et elle se disait : Je vais aller me briser au fond. Aprs la premire secousse, la monstruosit du crime lui parut invraisemblable. Puis elle eut peur de devenir folle, lorsque la conviction de ladultre et du meurtre stablit en elle, au souvenir de petites circonstances quelle ne stait pas expliques jadis. Thrse et Laurent taient bien les meurtriers de Camille, Thrse quelle avait leve, Laurent quelle avait aim en mre dvoue et tendre. Cela tournait dans sa tte comme une roue immense, avec un bruit assourdissant. Elle devinait des dtails si ignobles, elle descendait dans une hypocrisie si grande, elle assistait en pense un double spectacle dune ironie si atroce, quelle et voulu mourir pour ne plus penser. Une seule ide, machinale et implacable, broyait son cerveau avec une pesanteur et un enttement de meule. Elle se rptait : Ce sont mes enfants qui ont tu mon enfant , et elle ne trouvait rien autre chose pour exprimer son dsespoir. Dans le brusque changement de son cur, elle se cherchait avec garement et ne se reconnaissait plus ; elle restait crase sous lenvahissement brutal des penses de vengeance qui chassaient toute la bont de sa vie. Quand elle eut t transforme, il fit noir en elle ; elle sentit natre dans sa chair mourante un nouvel tre, impitoyable et cruel, qui aurait voulu mordre les assassins de son fils. Lorsquelle eut succomb sous ltreinte accablante de la paralysie, lorsquelle eut compris quelle ne pouvait sauter la gorge de Thrse et de Laurent, quelle rvait dtrangler, elle se rsigna au silence et limmobilit, et de grosses larmes tombrent lentement de ses yeux. Rien ne fut plus navrant que ce dsespoir muet et immobile. Ces larmes qui coulaient une une sur ce visage mort dont pas une ride ne bougeait, cette face inerte et blafarde qui ne pouvait pleurer par tous ses traits et o les yeux seuls sanglotaient, offraient un spectacle poignant.

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Thrse fut prise dune piti pouvante. Il faut la coucher , dit-elle Laurent en lui montrant sa tante. Laurent se hta de rouler la paralytique dans sa chambre. Puis il se baissa pour la prendre entre ses bras. ce moment, Mme Raquin espra quun ressort puissant allait la mettre sur ses pieds ; elle tenta un effort suprme. Dieu ne pouvait permettre que Laurent la serrt contre sa poitrine ; elle comptait que la foudre allait lcraser sil avait cette impudence monstrueuse. Mais aucun ressort ne la poussa, et le ciel rserva son tonnerre. Elle resta affaisse, passive, comme un paquet de linge. Elle fut saisie, souleve, transporte par lassassin ; elle prouva langoisse de se sentir, molle et abandonne, entre les bras du meurtrier de Camille. Sa tte roula sur lpaule de Laurent, quelle regarda avec des yeux agrandis par lhorreur. Va, va, regarde-moi bien, murmura-t-il, tes yeux ne me mangeront pas Et il la jeta brutalement sur le lit. Limpotente y tomba vanouie. Sa dernire pense avait t une pense de terreur et de dgot. Dsormais, il lui faudrait, matin et soir, subir ltreinte immonde des bras de Laurent.

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Chapitre 27Une crise dpouvante avait seule pu amener les poux parler, faire des aveux en prsence de Mme Raquin. Ils ntaient cruels ni lun ni lautre ; ils auraient vit une semblable rvlation par humanit, si leur sret ne leur et pas dj fait une loi de garder le silence. Le jeudi suivant, ils furent singulirement inquiets. Le matin, Thrse demanda Laurent sil croyait prudent de laisser la paralytique dans la salle manger pendant la soire. Elle savait tout, elle pourrait donner lveil. Bah ! rpondit Laurent, il lui est impossible de remuer le petit doigt. Comment veux-tu quelle bavarde ? Elle trouvera peut-tre un moyen, rpondit Thrse. Depuis lautre soir, je lis dans ses yeux une pense implacable. Non, vois-tu, le mdecin ma dit que tout tait bien fini pour elle. Si elle parle encore une fois, elle parlera dans le dernier hoquet de lagonie Elle nen a pas pour longtemps, va. Ce serait bte de charger encore notre conscience en lempchant dassister cette soire Thrse frissonna. Tu ne mas pas comprise, cria-t-elle. Oh ! tu as raison, il y a assez de sang Je voulais te dire que nous pourrions enfermer ma tante dans sa chambre et prtendre quelle est plus souffrante, quelle dort. Cest cela, reprit Laurent, et cet imbcile de Michaud entrerait carrment dans la chambre pour voir quand mme sa vieille amie Ce serait une excellente faon pour nous perdre. 187

Il hsitait, il voulait paratre tranquille, et lanxit le faisait balbutier. Il vaut mieux laisser aller les vnements, continua-t-il. Ces gens-l sont btes comme des oies ; ils nentendront certainement rien aux dsespoirs muets de la vieille. Jamais ils ne se douteront de la chose, car ils sont trop loin de la vrit. Une fois lpreuve faite, nous serons tranquilles sur les suites de notre imprudence Tu verras, tout ira bien. Le soir, quand les invits arrivrent, Mme Raquin occupait sa place ordinaire, entre le pole et la table. Laurent et Thrse jouaient la belle humeur, cachant leurs frissons, attendant avec angoisse lincident qui ne pouvait manquer de se produire. Ils avaient baiss trs bas labat-jour de la lampe ; la toile cire seule tait claire. Les invits eurent ce bout de causerie banale et bruyante qui prcdait toujours la premire partie de dominos. Grivet et Michaud ne manqurent pas dadresser la paralytique les questions dusage sur sa sant, questions auxquelles ils firent euxmmes des rponses excellentes, comme ils en avaient lhabitude. Aprs quoi, sans plus soccuper de la pauvre vieille, la compagnie se plongea dans le jeu avec dlices. Mme Raquin, depuis quelle connaissait lhorrible secret, attendait fivreusement cette soire. Elle avait runi ses dernires forces pour dnoncer les coupables. Jusquau dernier moment, elle craignit de ne pas assister la runion ; elle pensait que Laurent la ferait disparatre, la tuerait peut-tre, ou tout au moins lenfermerait dans sa chambre. Quand elle vit quon la laissait l, quand elle fut en prsence des invits, elle gota une joie chaude en songeant quelle allait tenter de venger son fils. Comprenant que sa langue tait bien morte, elle essaya un nouveau langage. Par une puissance de volont tonnante, elle parvint galvaniser en quelque sorte sa main droite, la soulever lgrement de son 188

genou o elle tait toujours tendue, inerte ; elle la fit ensuite ramper peu peu le long dun des pieds de la table, qui se trouvait devant elle, et parvint la poser sur la toile cire. L, elle agita faiblement les doigts comme pour attirer lattention. Quand les joueurs aperurent au milieu deux cette main de morte, blanche et molle, ils furent trs surpris. Grivet sarrta, le bras en lair, au moment o il allait poser victorieusement le double-six. Depuis son attaque, limpotente navait plus remu les mains. H ! voyez donc, Thrse, cria Michaud, voil Mme Raquin qui agite les doigts Elle dsire sans doute quelque chose. Thrse ne put rpondre ; elle avait suivi, ainsi que Laurent, le labeur de la paralytique, elle regardait la main de sa tante, blafarde sous la lumire crue de la lampe, comme une main vengeresse qui allait parler. Les deux meurtriers attendaient, haletants. Pardieu ! oui, dit Grivet, elle dsire quelque chose Oh ! nous nous comprenons bien tous les deux Elle veut jouer aux dominos Hein ! nest-ce pas, chre dame ? Mme Raquin fit un signe violent de dngation. Elle allongea un doigt, replia les autres, avec des peines infinies, et se mit tracer pniblement des lettres sur la table. Elle navait pas indiqu quelques traits, que Grivet scria de nouveau avec triomphe : Je comprends : elle dit que je fais bien de poser le doublesix. Limpotente jeta sur le vieil employ un regard terrible et reprit le mot quelle voulait crire. Mais, chaque instant, Grivet linterrompait en dclarant que ctait inutile, quil avait compris, et il avanait une sottise. Michaud finit par le faire taire. 189

Que diable ! laissez parler Mme Raquin, dit-il. Parlez, ma vieille amie. Et il regarda sur la toile cire, comme il aurait prt loreille. Mais les doigts de la paralytique se lassaient, ils avaient recommenc un mot plus de dix reprises, et ils ne traaient plus ce mot quen sgarant droite et gauche. Michaud et Olivier se penchaient, ne pouvant lire, forant limpotente toujours reprendre les premires lettres. Ah ! bien, scria tout coup Olivier, jai lu, cette fois Elle vient dcrire votre nom, Thrse Voyons Thrse et Achevez, chre dame. Thrse faillit crier dangoisse. Elle regardait les doigts de sa tante glisser sur la toile cire, et il lui semblait que ces doigts traaient son nom et laveu de son crime en caractres de feu. Laurent stait lev violemment, se demandant sil nallait pas se prcipiter sur la paralytique et lui briser le bras. Il crut que tout tait perdu, il sentit sur son tre la pesanteur et le froid du chtiment, en voyant cette main revivre pour rvler lassassinat de Camille. Mme Raquin crivait toujours, dune faon de plus en plus hsitante. Cest parfait, je lis trs bien, reprit Olivier au bout dun instant, en regardant les poux. Votre tante crit vos deux noms : Thrse et Laurent La vieille dame fit coup sur coup des signes daffirmation, en jetant sur les meurtriers des regards qui les crasrent. Puis elle voulut achever. Mais ses doigts staient roidis, la volont suprme qui les galvanisait lui chappait ; elle sentait la paralysie remonter lentement le long de son bras, et de nouveau semparer de son poignet. Elle se hta, elle traa encore un mot. 190

Le vieux Michaud lut haute voix : Thrse et Laurent ont Et Olivier demanda : Quest-ce quils ont, vos chers enfants ? Les meurtriers, pris dune terreur folle, furent sur le point dachever la phrase tout haut. Ils contemplaient la main vengeresse avec des yeux fixes et troubles, lorsque, tout dun coup, cette main fut prise dune convulsion et saplatit sur la table ; elle glissa et retomba le long du genou de limpotente, comme une masse de chair inanime. La paralysie tait revenue et avait arrt le chtiment. Michaud et Olivier se rassirent, dsappoints, tandis que Thrse et Laurent gotaient une joie si cre, quils se sentaient dfaillir sous le flux brusque du sang qui battait dans leur poitrine. Grivet tait vex de ne pas avoir t cru sur parole. Il pensa que le moment tait venu de reconqurir son infaillibilit en compltant la phrase inacheve de Mme Raquin. Comme on cherchait le sens de cette phrase : Cest trs clair, dit-il, je devine la phrase entire dans les yeux de madame. Je nai pas besoin quelle crive sur une table, moi ; un de ses regards me suffit Elle a voulu dire : Thrse et Laurent ont bien soin de moi. Grivet dut sapplaudir de son imagination, car toute la socit fut de son avis. Les invits se mirent faire lloge des poux, qui se montraient si bons pour la pauvre dame.

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Il est certain, dit gravement le vieux Michaud, que Mme Raquin a voulu rendre hommage aux tendres attentions que lui prodiguent ses enfants. Cela honore toute la famille. Et il ajouta en reprenant ses dominos : Allons, continuons. O en tions-nous ? Grivet allait poser le double-six, je crois. Grivet posa le double-six. La partie continua, stupide et monotone. La paralytique regardait sa main, abme dans un affreux dsespoir. Sa main venait de la trahir. Elle la sentait lourde comme du plomb, maintenant ; jamais plus elle ne pourrait la soulever. Le ciel ne voulait pas que Camille ft veng, il retirait sa mre le seul moyen de faire connatre aux hommes le meurtre dont il avait t la victime. Et la malheureuse se disait quelle ntait plus bonne qu aller rejoindre son enfant dans la terre. Elle baissa les paupires, se sentant inutile dsormais, voulant se croire dj dans la nuit du tombeau.

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Chapitre 28Depuis deux mois, Thrse et Laurent se dbattaient dans les angoisses de leur union. Ils souffraient lun par lautre. Alors la haine monta lentement en eux, ils finirent par se jeter des regards de colre, pleins de menaces sourdes. La haine devait forcment venir. Ils staient aims comme des brutes, avec une passion chaude, toute de sang ; puis, au milieu des nervements du crime, leur amour tait devenu de la peur, et ils avaient prouv une sorte deffroi physique de leurs baisers ; aujourdhui, sous la souffrance que le mariage, que la vie en commun leur imposait, ils se rvoltaient et semportaient. Ce fut une haine atroce, aux clats terribles. Ils sentaient bien quils se gnaient lun lautre ; ils se disaient quils mneraient une existence tranquille, sils ntaient pas toujours l face face. Quand ils taient en prsence, il leur semblait quun poids norme les touffait, et ils auraient voulu carter ce poids, lanantir ; leurs lvres se pinaient, des penses de violence passaient dans leurs yeux clairs, il leur prenait des envies de sentre-dvorer. Au fond, une pense unique les rongeait : ils sirritaient contre leur crime, ils se dsespraient davoir jamais troubl leur vie. De l venaient toute leur colre et toute leur haine. Ils sentaient que le mal tait incurable, quils souffriraient jusqu leur mort du meurtre de Camille, et cette ide de perptuit dans la souffrance les exasprait. Ne sachant sur qui frapper, ils sen prenaient eux-mmes, ils sexcraient. Ils ne voulaient pas reconnatre tout haut que leur mariage tait le chtiment fatal du meurtre ; ils se refusaient entendre la voix intrieure qui leur criait la vrit, en talant devant eux lhistoire de leur vie. Et pourtant, dans les crises demportement qui les secouaient, ils lisaient chacun nettement au fond de leur 193

colre, ils devinaient les fureurs de leur tre goste qui les avait pousss lassassinat pour contenter ses apptits, et qui ne trouvait dans lassassinat quune existence dsole et intolrable. Ils se souvenaient du pass, ils savaient que leur esprance trompe de luxure et de bonheur paisible les amenait seule aux remords ; sils avaient pu sembrasser en paix et vivre en joie, ils nauraient point pleur Camille, ils se seraient engraisss de leur crime. Mais leur corps stait rvolt, refusant le mariage, et ils se demandaient avec terreur o allaient les conduire lpouvante et le dgot. Ils napercevaient quun avenir effroyable de douleur, quun dnouement sinistre et violent. Alors, comme deux ennemis quon aurait attachs ensemble et qui feraient de vains efforts pour se soustraire cet embrassement forc, ils tendaient leurs muscles et leurs nerfs, ils se raidissaient sans parvenir se dlivrer. Puis, comprenant que jamais ils nchapperaient leur treinte, irrits par les cordes qui leur coupaient la chair, curs de leur contact, sentant chaque heure crotre leur malaise, oubliant quils staient eux-mmes lis lun lautre, et ne pouvant supporter leurs liens un instant de plus, ils sadressaient des reproches sanglants, ils essayaient de souffrir moins, de panser les blessures quils se faisaient, en sinjuriant, en stourdissant de leurs cris et de leurs accusations. Chaque soir une querelle clatait. On et dit que les meurtriers cherchaient des occasions pour sexasprer, pour dtendre leurs nerfs roidis. Ils spiaient, se ttaient du regard, fouillant leurs blessures, trouvant le vif de chaque plaie, et prenant une cre volupt se faire crier de douleur. Ils vivaient ainsi au milieu dune irritation continuelle, las deux-mmes, ne pouvant plus supporter un mot, un geste, un regard, sans souffrir et sans dlirer. Leur tre entier se trouvait prpar pour la violence ; la plus lgre impatience, la contrarit la plus ordinaire grandissaient dune faon trange dans leur organisme dtraqu, et devenaient tout dun coup grosses de brutalit. Un rien soulevait un orage qui durait jusquau lendemain. Un plat trop chaud, une fentre ouverte, un dmenti, une simple observation suffisaient pour les pousser de vritables crises de folie. Et toujours, un moment de la dispute, ils se jetaient le 194

noy la face. De parole en parole, ils en arrivaient se reprocher la noyade de Saint-Ouen ; alors ils voyaient rouge, ils sexaltaient jusqu la rage. Ctaient des scnes atroces, des touffements, des coups, des cris ignobles, des brutalits honteuses. Dordinaire, Thrse et Laurent sexaspraient ainsi aprs le repas ; ils senfermaient dans la salle manger pour que le bruit de leur dsespoir ne ft pas entendu. L, ils pouvaient se dvorer laise, au fond de cette pice humide, de cette sorte de caveau que la lampe clairait de lueurs jauntres. Leurs voix, au milieu du silence et de la tranquillit de lair, prenaient des scheresses dchirantes. Et ils ne cessaient que lorsquils taient briss de fatigue ; alors seulement ils pouvaient aller goter quelques heures de repos. Leurs querelles devinrent comme un besoin pour eux, comme un moyen de gagner le sommeil en hbtant leurs nerfs. Mme Raquin les coutait. Elle tait l sans cesse, dans son fauteuil, les mains pendantes sur les genoux, la tte droite, la face muette. Elle entendait tout, et sa chair morte navait pas un frisson. Ses yeux sattachaient sur les meurtriers avec une fixit aigu. Son martyre devait tre atroce. Elle sut ainsi, dtail par dtail, les faits qui avaient prcd et suivi le meurtre de Camille, elle descendit peu peu dans les salets et les crimes de ceux quelle avait appels ses chers enfants. Les querelles des poux la mirent au courant des moindres circonstances, talrent devant son esprit terrifi, un un, les pisodes de lhorrible aventure. Et mesure quelle pntrait plus avant dans cette boue sanglante, elle criait grce, elle croyait toucher le fond de linfamie, et il lui fallait descendre encore. Chaque soir elle apprenait quelque nouveau dtail. Toujours laffreuse histoire sallongeait devant elle ; il lui semblait quelle tait perdue dans un rve dhorreur qui naurait pas de fin. Le premier aveu avait t brutal et crasant, mais elle souffrait davantage de ces coups rpts, de ces petits faits que les poux laissaient chapper au milieu de leur emportement et qui clairaient le crime de lueurs sinistres. Une fois par jour, cette mre entendait le rcit de lassassinat de son fils, et, chaque jour, 195

ce rcit devenait plus pouvantable, plus circonstanci, et tait cri ses oreilles avec plus de cruaut et dclat. Parfois, Thrse tait prise de remords, en face de ce masque blafard sur lequel coulaient silencieusement de grosses larmes. Elle montrait sa tante Laurent, le conjurant du regard de se taire. Eh ! laisse donc ! criait celui-ci avec brutalit, tu sais bien quelle ne peut pas nous livrer Est-ce que je suis plus heureux quelle, moi ? Nous avons son argent, je nai pas besoin de me gner. Et la querelle continuait, pre, clatante, tuant de nouveau Camille. Ni Thrse ni Laurent nosaient cder la pense de piti qui leur venait parfois, denfermer la paralytique dans sa chambre, lorsquils se disputaient, et de lui viter ainsi le rcit du crime. Ils redoutaient de sassommer lun lautre, sils navaient plus entre eux ce cadavre demi vivant. Leur piti cdait devant leur lchet, ils imposaient Mme Raquin des souffrances indicibles, parce quils avaient besoin de sa prsence pour se protger contre leurs hallucinations. Toutes leurs disputes se ressemblaient et les amenaient aux mmes accusations. Ds que le nom de Camille tait prononc, ds que lun deux accusait lautre davoir tu cet homme, il y avait un choc effrayant. Un soir, dner, Laurent, qui cherchait un prtexte pour sirriter, trouva que leau de la carafe tait tide ; il dclara que leau tide lui donnait des nauses, et quil en voulait de la frache. Je nai pu me procurer de la glace, rpondit schement Thrse. Cest bien, je ne boirai pas, reprit Laurent. 196

Cette eau est excellente. Elle est chaude et a un got de bourbe. On dirait de leau de rivire. Thrse rpta : De leau de rivire Et elle clata en sanglots. Un rapprochement dides venait davoir lieu dans son esprit. Pourquoi pleures-tu ? demanda Laurent, qui prvoyait la rponse et qui plissait. Je pleure, sanglota la jeune femme, je pleure parce que tu le sais bien Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! cest toi qui las tu. Tu mens ! cria lassassin avec vhmence, avoue que tu mens Si je lai jet la Seine, cest que tu mas pouss ce meurtre. Moi ! moi ! Oui, toi ! Ne fais pas lignorante, ne moblige pas te faire avouer de force la vrit. Jai besoin que tu confesses ton crime, que tu acceptes ta part dans lassassinat. Cela me tranquillise et me soulage. Mais ce nest pas moi qui ai noy Camille. Si, mille fois si, cest toi ! Oh ! tu feins ltonnement et loubli. Attends, je vais rappeler tes souvenirs. Il se leva de table, se pencha vers la jeune femme, et, le visage en feu, lui cria dans la face : 197

Tu tais au bord de leau, tu te souviens, et je tai dit tout bas : Je vais le jeter la rivire. Alors tu as accept, tu es entre dans la barque Tu vois bien que tu las assassin avec moi. Ce nest pas vrai Jtais folle, je ne sais plus ce que jai fait, mais je nai jamais voulu le tuer. Toi seul as commis le crime. Ces dngations torturaient Laurent. Comme il le disait, lide davoir une complice le soulageait, il aurait tent, sil lavait os, de se prouver lui-mme que toute lhorreur du meurtre retombait sur Thrse. Il lui venait des envies de battre la jeune femme pour lui faire confesser quelle tait la plus coupable. Il se mit marcher de long en large, criant, dlirant, suivi par les regards fixes de Mme Raquin. Ah ! la misrable ! la misrable ! balbutiait-il dune voix trangle, elle veut me rendre fou Eh ! nes-tu pas monte un soir dans ma chambre comme une prostitue, ne mas-tu pas sol de tes caresses pour me dcider te dbarrasser de ton mari ? Il te dplaisait, il sentait lenfant malade, me disais-tu lorsque je venais te voir ici Il y a trois ans, est-ce que je pensais tout cela, moi ? Est-ce que jtais un coquin ? Je vivais tranquille, en honnte homme, ne faisant de mal personne. Je naurais pas cras une mouche. Cest toi qui as tu Camille, rpta Thrse avec une obstination dsespre qui faisait perdre la tte Laurent. Non, cest toi, je te dis que cest toi, reprit-il avec un clat terrible Vois-tu, ne mexaspre pas, cela pourrait mal finir Comment, malheureuse, tu ne te rappelles rien ! Tu tes livre moi comme une fille, l, dans la chambre de ton mari ; tu my as fait connatre des volupts qui mont affol. Avoue que tu avais calcul tout cela, que tu hassais Camille, et que depuis longtemps 198

tu voulais le tuer. Tu mas sans doute pris pour amant afin de me heurter contre lui et de le briser. Ce nest pas vrai Cest monstrueux ce que tu dis l Tu nas pas le droit de me reprocher ma faiblesse. Je puis dire, comme toi, quavant de te connatre, jtais une honnte femme qui navait jamais fait de mal personne. Si je tai rendu fou, tu mas rendue plus folle encore. Ne nous disputons pas, entends-tu, Laurent Jaurais trop de choses te reprocher. Quaurais-tu donc me reprocher ? Non, rien Tu ne mas pas sauve de moi-mme, tu as profit de mes abandons, tu tes plu dsoler ma vie Je te pardonne tout cela Mais, par grce, ne maccuse pas davoir tu Camille. Garde ton crime pour toi, ne cherche pas mpouvanter davantage. Laurent leva la main pour frapper Thrse au visage : Bats-moi, jaime mieux a, ajouta-t-elle, je souffrirai moins. Et elle tendit la face. Il se retint, il prit une chaise et sassit ct de la jeune femme. coute, lui dit-il dune voix quil sefforait de rendre calme, il y a de la lchet refuser ta part du crime. Tu sais parfaitement que nous lavons commis ensemble, tu sais que tu es aussi coupable que moi. Pourquoi veux-tu rendre ma charge plus lourde en te disant innocente ? Si tu tais innocente, tu naurais pas consenti mpouser. Souviens-toi des deux annes qui ont suivi le meurtre. Dsires-tu tenter une preuve ? Je vais aller tout dire au procureur imprial, et tu verras si nous ne serons pas condamns lun et lautre. Ils frissonnrent, et Thrse reprit : 199

Les hommes me condamneraient peut-tre, mais Camille sait bien que tu as tout fait Il ne me tourmente pas la nuit comme il te tourmente. Camille me laisse en repos, dit Laurent ple et tremblant, cest toi qui le vois passer dans tes cauchemars, je tai entendue crier. Ne dis pas cela, scria la jeune femme avec colre, je nai pas cri, je ne veux pas que le spectre vienne. Oh, je comprends, tu cherches le dtourner de toi je suis innocente, je suis innocente ! Ils se regardrent terrifis, briss de fatigue, craignant davoir voqu le cadavre du noy. Leurs querelles finissaient toujours ainsi ; ils protestaient de leur innocence, ils cherchaient se tromper eux-mmes pour mettre en fuite les mauvais rves. Leurs continuels efforts tendaient rejeter tour de rle la responsabilit du crime, se dfendre comme devant un tribunal, en faisant mutuellement peser sur eux les charges les plus graves. Le plus trange tait quils ne parvenaient pas tre dupes de leurs serments, quils se rappelaient parfaitement tous deux les circonstances de lassassinat. Ils lisaient des aveux dans leurs yeux, lorsque leurs lvres se donnaient des dmentis. Ctaient des mensonges purils, des affirmations ridicules, la dispute toute de mots de deux misrables qui mentaient pour mentir, sans pouvoir se cacher quils mentaient. Successivement, ils prenaient le rle daccusateur, et, bien que jamais le procs quils se faisaient net amen un rsultat, ils le recommenaient chaque soir avec un acharnement cruel. Ils savaient quils ne se prouveraient rien, quils ne parviendraient pas effacer le pass, et ils tentaient toujours cette besogne, ils revenaient toujours la charge, aiguillonns par la douleur et leffroi, vaincus lavance par laccablante ralit. Le bnfice le plus net quils tiraient de leurs disputes tait de produire une tempte de mots et de cris dont le tapage les tourdissait un moment. 200

Et tant que duraient leurs emportements, tant quils saccusaient, la paralytique ne les quittait pas du regard. Une joie ardente luisait dans ses yeux, lorsque Laurent levait sa large main sur la tte de Thrse.

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Chapitre 29Une nouvelle phase se dclara. Thrse, pousse bout par la peur, ne sachant o trouver une pense consolante, se mit pleurer le noy tout haut devant Laurent. Il y eut un brusque affaissement en elle. Ses nerfs trop tendus se brisrent, sa nature sche et violente samollit. Dj elle avait eu des attendrissements pendant les premiers jours du mariage. Ces attendrissements revinrent, comme une raction ncessaire et fatale. Lorsque la jeune femme eut lutt de toute son nergie nerveuse contre le spectre de Camille, lorsquelle eut vcu pendant plusieurs mois sourdement irrite, rvolte contre ses souffrances, cherchant les gurir par les seules volonts de son tre, elle prouva tout dun coup une telle lassitude quelle plia et fut vaincue. Alors, redevenue femme, petite fille mme, ne se sentant plus la force de se roidir, de se tenir fivreusement debout en face de ses pouvantes, elle se jeta dans la piti, dans les larmes et les regrets, esprant y trouver quelque soulagement. Elle essaya de tirer parti des faiblesses de chair et desprit qui la prenaient ; peut-tre le noy, qui navait pas cd devant ses irritations, cderait-il devant ses pleurs. Elle eut ainsi des remords par calcul, se disant que ctait sans doute le meilleur moyen dapaiser et de contenter Camille. Comme certaines dvotes, qui pensent tromper Dieu et en arracher un pardon en priant des lvres et en prenant lattitude humble de la pnitence, Thrse shumilia, frappa sa poitrine, trouva des mots de repentir, sans avoir au fond du cur autre chose que de la crainte et de la lchet. Dailleurs, elle prouvait une sorte de plaisir physique sabandonner, se sentir molle et brise, soffrir la douleur sans rsistance. Elle accabla Mme Raquin de son dsespoir larmoyant. La paralytique lui devint dun usage journalier ; elle lui servait en quelque sorte de prie-Dieu, de meuble devant lequel 202

elle pouvait sans crainte avouer ses fautes et en demander le pardon. Ds quelle prouvait le besoin de pleurer, de se distraire en sanglotant, elle sagenouillait devant limpotente, et l, criait, touffait, jouait elle seule une scne de remords qui la soulageait en laffaiblissant. Je suis une misrable, balbutiait-elle, je ne mrite pas de grce. Je vous ai trompe, jai pouss votre fils la mort. Jamais vous ne me pardonnerez Et pourtant si vous lisiez en moi les remords qui me dchirent, si vous saviez combien je souffre, peut-tre auriez-vous piti Non, pas de piti pour moi. Je voudrais mourir ainsi vos pieds, crase par la honte et la douleur. Elle parlait de la sorte pendant des heures entires, passant du dsespoir lesprance, se condamnant, puis se pardonnant ; elle prenait une voix de petite fille malade, tantt brve, tantt plaintive ; elle saplatissait sur le carreau et se redressait ensuite, obissant toutes les ides dhumilit et de fiert, de repentir et de rvolte qui lui passaient par la tte. Parfois mme elle oubliait quelle tait agenouille devant Mme Raquin, elle continuait son monologue dans le rve. Quand elle stait bien tourdie de ses propres paroles, elle se relevait chancelante, hbte et elle descendait la boutique, calme, ne craignant plus dclater en sanglots nerveux devant ses clientes. Lorsquun nouveau besoin de remords la prenait, elle se htait de remonter et de sagenouiller encore aux pieds de limpotente. Et la scne recommenait dix fois par jour. Thrse ne songeait jamais que ses larmes et ltalage de son repentir devaient imposer sa tante des angoisses indicibles. La vrit tait que, si lon avait cherch inventer un supplice pour torturer Mme Raquin, on nen aurait pas coup sr trouv de plus effroyable que la comdie du remords joue par sa nice. La paralytique devinait lgosme cach sous ces effusions de douleur. Elle souffrait horriblement de ces longs monologues quelle tait force de subir chaque instant, et qui toujours remettaient devant elle lassassinat de Camille. Elle ne pouvait 203

pardonner, elle senfermait dans une pense implacable de vengeance, que son impuissance rendait plus aigu, et, toute la journe, il lui fallait entendre des demandes de pardon, des prires humbles et lches. Elle aurait voulu rpondre ; certaines phrases de sa nice faisaient monter sa gorge des refus crasants, mais elle devait rester muette, laissant Thrse plaider sa cause, sans jamais linterrompre. Limpossibilit o elle tait de crier et de se boucher les oreilles lemplissait dun tourment inexprimable. Et, une une, les paroles de la jeune femme entraient dans son esprit lentes et plaintives, comme un chant irritant. Elle crut un instant que les meurtriers lui infligeaient ce genre de supplice par une pense diabolique de cruaut. Son unique moyen de dfense tait de fermer les yeux, ds que sa nice sagenouillait devant elle ; si elle lentendait, elle ne la voyait pas. Thrse finit par senhardir jusqu embrasser sa tante. Un jour, pendant un accs de repentir, elle feignit davoir surpris dans les yeux de la paralytique une pense de misricorde ; elle se trana sur les genoux, elle se souleva, en criant dune voix perdue : Vous me pardonnez ! vous me pardonnez ! puis elle baisa le front et les joues de la pauvre vieille, qui ne put rejeter la tte en arrire. La chair froide sur laquelle Thrse posa les lvres lui causa un violent dgot. Elle pensa que ce dgot serait, comme les larmes et les remords, un excellent moyen dapaiser ses nerfs ; elle continua embrasser chaque jour limpotente, par pnitence et pour se soulager. Oh ! que vous tes bonne ! scriait-elle parfois. Je vois bien que mes larmes vous ont touche Vos regards sont pleins de piti Je suis sauve Et elle laccablait de caresses, elle posait sa tte sur ses genoux, lui baisait les mains, lui souriait dune faon heureuse, la soignait avec les marques dune affection passionne. Au bout de quelque temps, elle crut la ralit de cette comdie, elle simagina quelle avait obtenu le pardon de Mme Raquin, et ne lentretint plus que du bonheur quelle prouvait davoir sa grce. 204

Cen tait trop pour la paralytique. Elle faillit en mourir. Sous les baisers de sa nice, elle ressentait cette sensation cre de rpugnance et de rage qui lemplissait matin et soir, lorsque Laurent la prenait dans ses bras pour la lever ou la coucher. Elle tait oblige de subir les caresses immondes de la misrable qui avait trahi et tu son fils ; elle ne pouvait mme essuyer de la main les baisers que cette femme laissait sur ses joues. Pendant de longues heures, elle sentait ces baisers qui la brlaient. Cest ainsi quelle tait devenue la poupe des meurtriers de Camille, poupe quils habillaient, quils tournaient droite et gauche, dont ils se servaient selon leurs besoins et leurs caprices. Elle restait inerte entre leurs mains, comme si elle navait eu que du son dans les entrailles, et cependant ses entrailles vivaient, rvoltes et dchires, au moindre contact de Thrse ou de Laurent. Ce qui lexaspra surtout, ce fut latroce moquerie de la jeune femme qui prtendait lire des penses de misricorde dans ses regards, lorsque ses regards auraient voulu foudroyer la criminelle. Elle fit souvent des efforts suprmes pour jeter un cri de protestation, elle mit toute sa haine dans ses yeux. Mais Thrse, qui trouvait son compte se rpter vingt fois par jour quelle tait pardonne, redoubla de caresses, ne voulant rien deviner. Il fallut que la paralytique acceptt des remerciements et des effusions que son cur repoussait. Elle vcut, ds lors, pleine dune irritation amre et impuissante, en face de sa nice assouplie qui cherchait des tendresses adorables pour la rcompenser de ce quelle nommait sa bont cleste. Lorsque Laurent tait l et que sa femme sagenouillait devant Mme Raquin, il la relevait avec brutalit : Pas de comdie, lui disait-il. Est-ce que je pleure, est-ce que je me prosterne, moi ? Tu fais tout cela pour me troubler. Les remords de Thrse lagitaient trangement. Il souffrait davantage depuis que sa complice se tranait autour de lui, les yeux rougis par les larmes, les lvres suppliantes. La vue de ce regret vivant redoublait ses effrois, augmentait son malaise. 205

Ctait comme un reproche ternel qui marchait dans la maison. Puis, il craignait que le repentir ne pousst un jour sa femme tout rvler. Il aurait prfr quelle restt roidie et menaante, se dfendant avec pret contre ses accusations. Mais elle avait chang de tactique, elle reconnaissait volontiers maintenant la part quelle avait prise au crime, elle saccusait elle-mme, elle se faisait molle et craintive, et partait de l pour implorer la rdemption avec des humilits ardentes. Cette attitude irritait Laurent. Leurs querelles taient, chaque soir, plus accablantes et plus sinistres. coute, disait Thrse son mari, nous sommes de grands coupables, il faut nous repentir, si nous voulons goter quelque tranquillit Vois, depuis que je pleure, je suis plus paisible. Imite-moi. Disons ensemble que nous sommes justement punis davoir commis un crime horrible. Bah ! rpondait brusquement Laurent, dis ce que tu voudras. Je te sais diablement habile et hypocrite. Pleure, si cela peut te distraire. Mais, je ten prie, ne me casse pas la tte avec tes larmes. Ah ! tu es mauvais, tu refuses le remords. Tu es lche, cependant, tu as pris Camille en tratre. Veux-tu dire que je suis seul coupable ? Non, je ne dis pas cela. Je suis coupable, plus coupable que toi. Jaurais d sauver mon mari de tes mains. Oh ! je connais toute lhorreur de ma faute, mais je tche de me la faire pardonner, et jy russirai, Laurent, tandis que toi tu continueras mener une vie dsole Tu nas pas mme le cur dviter ma pauvre tante la vue de tes ignobles colres, tu ne lui as jamais adress un mot de regret.

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Et elle embrassait Mme Raquin, qui fermait les yeux. Elle tournait autour delle, remontant loreiller qui lui soutenait la tte, lui prodiguant mille amitis. Laurent tait exaspr. Eh ! laisse-la, criait-il, tu ne vois pas que ta vue et tes soins lui sont odieux. Si elle pouvait lever la main, elle te souffletterait. Les paroles lentes et plaintives de sa femme, ses attitudes rsignes le faisaient peu peu entrer dans des colres aveugles. Il voyait bien quelle tait sa tactique ; elle voulait ne plus faire cause commune avec lui, se mettre part, au fond de ses regrets, afin de se soustraire aux treintes du noy. Par moments, il se disait quelle avait peut-tre pris le bon chemin, que les larmes la guriraient de ses pouvantes, et il frissonnait la pense dtre seul souffrir, seul avoir peur. Il aurait voulu se repentir, lui aussi, jouer tout au moins la comdie du remords, pour essayer ; mais il ne pouvait trouver les sanglots et les mots ncessaires, il se rejetait dans la violence, il secouait Thrse pour lirriter et la ramener avec lui dans la folie furieuse. La jeune femme studiait rester inerte, rpondre par des soumissions larmoyantes aux cris de sa colre, se faire dautant plus humble et repentante quil se montrait plus rude. Laurent montait ainsi jusqu la rage. Pour mettre le comble son irritation, Thrse finissait toujours par faire le pangyrique de Camille, par taler les vertus de sa victime. Il tait bon, disait-elle, et il a fallu que nous fussions bien cruels pour nous attaquer cet excellent cur qui navait jamais eu une mauvaise pense. Il tait bon, oui, je sais, ricanait Laurent, tu veux dire quil tait bte, nest-ce pas Tu as donc oubli ? Tu prtendais que la moindre de ses paroles tirritait, quil ne pouvait ouvrir la bouche sans laisser chapper une sottise.

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Ne raille pas Il ne te manque plus que dinsulter lhomme que tu as assassin Tu ne connais rien au cur des femmes, Laurent ; Camille maimait et je laimais. Tu laimais, ah ! vraiment, voil qui est bien trouv Cest sans doute parce que tu aimais ton mari que tu mas pris pour amant Je me souviens dun jour o tu te tranais sur ma poitrine en me disant que Camille tcurait lorsque tes doigts senfonaient dans sa chair comme dans de largile Oh ! je sais pourquoi tu mas aim, moi. Il te fallait des bras autrement vigoureux que ceux de ce pauvre diable. Je laimais comme une sur. Il tait le fils de ma bienfaitrice, il avait toutes les dlicatesses des natures faibles, il se montrait noble et gnreux, serviable et aimant Et nous lavons tu, mon Dieu ! mon Dieu ! Elle pleurait, elle se pmait. Mme Raquin lui jetait des regards aigus, indigne dentendre lloge de Camille dans une pareille bouche. Laurent, ne pouvant rien contre ce dbordement de larmes, se promenait pas fivreux, cherchant quelque moyen suprme pour touffer les remords de Thrse. Tout le bien quil entendait dire de sa victime finissait par lui causer une anxit poignante ; il se laissait prendre parfois aux accents dchirants de sa femme, il croyait rellement aux vertus de Camille, et ses effrois redoublaient. Mais ce qui le jetait hors de lui, ce qui lamenait des actes de violence, ctait le parallle que la veuve du noy ne manquait jamais dtablir entre son premier et son second mari, tout lavantage du premier. Eh bien ! oui, criait-elle, il tait meilleur que toi ; je prfrerais quil vct encore et que tu fusses sa place couch dans la terre. Laurent haussait dabord les paules.

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Tu as beau dire, continuait-elle en sanimant, je ne lai peuttre pas aim de son vivant, mais maintenant je me souviens et je laime Je laime et je te hais, vois-tu. Toi, tu es un assassin Te tairas-tu ! hurlait Laurent. Et lui, il est une victime, un honnte homme quun coquin a tu. Oh ! tu ne me fais pas peur Tu sais bien que tu es un misrable, un homme brutal, sans cur, sans me. Comment veux-tu que je taime, maintenant que te voil couvert du sang de Camille ? Camille avait toutes les tendresses pour moi, et je te tuerais, entends-tu ? si cela pouvait ressusciter Camille et me rendre son amour. Te tairas-tu, misrable ! Pourquoi me tairais-je ? je dis la vrit. Jachterais le pardon au prix de ton sang. Ah ! que je pleure et que je souffre ! Cest ma faute si ce sclrat a assassin mon mari Il faudra que jaille, une nuit, baiser la terre o il repose. Ce seront l mes dernires volupts. Laurent, ivre, rendu furieux par les tableaux atroces que Thrse talait devant ses yeux, se prcipitait sur elle, la renversait par terre et la serrait sous son genou, le poing haut. Cest cela, criait-elle, frappe-moi, tue-moi Jamais Camille na lev la main sur ma tte, mais toi, tu es un monstre. Et Laurent, fouett par ces paroles, la secouait avec rage, la battait, meurtrissait son corps de son poing ferm. deux reprises, il faillit ltrangler. Thrse mollissait sous les coups ; elle gotait une volupt pre tre frappe ; elle sabandonnait, elle soffrait, elle provoquait son mari pour quil lassommt davantage. Ctait encore l un remde contre les souffrances de sa vie ; elle dormait mieux la nuit quand elle avait t bien battue le soir. Mme Raquin gotait des dlices cuisantes, lorsque 209

Laurent tranait ainsi sa nice sur le carreau, lui labourant le corps de coups de pied. Lexistence de lassassin tait effroyable, depuis le jour o Thrse avait eu linfernale invention davoir des remords et de pleurer tout haut Camille. partir de ce moment, le misrable vcut ternellement avec sa victime ; chaque heure, il dut entendre sa femme louant et regrettant son premier mari. La moindre circonstance devenait un prtexte : Camille faisait ceci, Camille faisait cela, Camille avait telle qualit, Camille aimait de telle manire. Toujours Camille, toujours des phrases attristes qui pleuraient sur la mort de Camille. Thrse employait toute sa mchancet rendre plus cruelle cette torture quelle infligeait Laurent pour se sauvegarder elle-mme. Elle descendit dans les dtails les plus intimes, elle conta les mille riens de sa jeunesse avec des soupirs de regrets, et mla ainsi le souvenir du noy chacun des actes de la vie journalire. Le cadavre, qui hantait dj la maison, y fut introduit ouvertement. Il sassit sur les siges, se mit devant la table, stendit dans le lit, se servit des meubles, des objets qui tranaient. Laurent ne pouvait toucher une fourchette, une brosse, nimporte quoi, sans que Thrse lui ft sentir que Camille avait touch cela avant lui. Sans cesse heurt contre lhomme quil avait tu, le meurtrier finit par prouver une sensation bizarre qui faillit le rendre fou ; il simagina, force dtre compar Camille, de se servir des objets dont Camille stait servi, quil tait Camille, quil sidentifiait avec sa victime. Son cerveau clatait, et alors il se ruait sur sa femme pour la faire taire, pour ne plus entendre les paroles qui le poussaient au dlire. Toutes leurs querelles se terminaient par des coups.

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Chapitre 30Il vint une heure o Mme Raquin, pour chapper aux souffrances quelle endurait, eut la pense de se laisser mourir de faim. Son courage tait bout, elle ne pouvait supporter plus longtemps le martyre que lui imposait la continuelle prsence des meurtriers, elle rvait de chercher dans la mort un soulagement suprme. Chaque jour, ses angoisses devenaient plus vives, lorsque Thrse lembrassait, lorsque Laurent la prenait dans ses bras et la portait comme un enfant. Elle dcida quelle chapperait ces caresses et ces treintes qui lui causaient dhorribles dgots. Puisquelle ne vivait dj plus assez pour venger son fils, elle prfrait tre tout fait morte et ne laisser entre les mains des assassins quun cadavre qui ne sentirait rien et dont ils feraient ce quils voudraient. Pendant deux jours, elle refusa toute nourriture, mettant ses dernires forces serrer les dents, rejetant ce quon russissait lui introduire dans la bouche. Thrse tait dsespre ; elle se demandait au pied de quelle borne elle irait pleurer et se repentir, quand sa tante ne serait plus l. Elle lui tint dinterminables discours pour lui prouver quelle devait vivre ; elle pleura, elle se fcha mme, retrouvant ses anciennes colres, ouvrant les mchoires de la paralytique comme on ouvre celles dun animal qui rsiste. Mme Raquin tenait bon. Ctait une lutte odieuse. Laurent restait parfaitement neutre et indiffrent. Il stonnait de la rage que Thrse mettait empcher le suicide de limpotente. Maintenant que la prsence de la vieille femme leur tait inutile, il souhaitait sa mort. Il ne laurait pas tue, mais puisquelle dsirait mourir, il ne voyait pas la ncessit de lui en refuser les moyens. Eh ! laisse-la donc, criait-il sa femme. Ce sera un bon dbarras Nous serons peut-tre plus heureux, quand elle ne sera plus l. 211

Cette parole, rpte plusieurs reprises devant elle, causa Mme Raquin une trange motion. Elle eut peur que lesprance de Laurent ne se ralist, quaprs sa mort le mnage ne gott des heures calmes et heureuses. Elle se dit quelle tait lche de mourir, quelle navait pas le droit de sen aller avant davoir assist au dnouement de la sinistre aventure. Alors seulement elle pourrait descendre dans la nuit, pour dire Camille : Tu es veng. La pense du suicide lui devint lourde, lorsquelle songea tout dun coup lignorance quelle emporterait dans la tombe ; l, au milieu du froid et du silence de la terre, elle dormirait, ternellement tourmente par lincertitude o elle serait du chtiment de ses bourreaux. Pour bien dormir du sommeil de la mort, il lui fallait sassoupir dans la joie cuisante de la vengeance, il lui fallait emporter un rve de haine satisfaite, un rve quelle ferait pendant lternit. Elle prit les aliments que sa nice lui prsentait, elle consentit vivre encore. Dailleurs, elle voyait bien que le dnouement ne pouvait tre loin. Chaque jour, la situation entre les poux devenait plus tendue, plus insoutenable. Un clat qui devait tout briser tait imminent. Thrse et Laurent se dressaient plus menaants lun devant lautre, toute heure. Ce ntait plus seulement la nuit quils souffraient de leur intimit ; leurs journes entires se passaient au milieu danxits, de crises dchirantes. Tout leur devenait effroi et souffrance. Ils vivaient dans un enfer, se meurtrissant, rendant amer et cruel ce quils faisaient et ce quils disaient, voulant se pousser lun lautre au fond du gouffre quils sentaient sous leurs pieds, et tombant la fois. La pense de la sparation leur tait bien venue tous deux. Ils avaient rv, chacun de son ct, de fuir, daller goter quelque repos, loin de ce passage du Pont-Neuf dont lhumidit et la crasse semblaient faites pour leur vie dsole. Mais ils nosaient, ils ne pouvaient se sauver. Ne point se dchirer mutuellement, ne point rester l pour souffrir et se faire souffrir, leur paraissait impossible. Ils avaient lenttement de la haine et de la cruaut. Une sorte de rpulsion et dattraction les cartait et 212

les retenait la fois ; ils prouvaient cette sensation trange de deux personnes qui, aprs stre querelles, veulent se sparer, et qui cependant reviennent toujours pour se crier de nouvelles injures. Puis des obstacles matriels sopposaient leur fuite, ils ne savaient que faire de limpotente, ni que dire aux invits du jeudi. Sils fuyaient, peut-tre se douterait-on de quelque chose ; alors ils simaginaient quon les poursuivait, quon les guillotinait. Et ils restaient par lchet, ils restaient et se tranaient misrablement dans lhorreur de leur existence. Quand Laurent ntait pas l, pendant la matine et laprsmidi, Thrse allait de la salle manger la boutique, inquite et trouble, ne sachant comment remplir le vide qui chaque jour se creusait davantage en elle. Elle tait dsuvre, lorsquelle ne pleurait pas aux pieds de Mme Raquin ou quelle ntait pas battue et injurie par son mari. Ds quelle se trouvait seule dans la boutique, un accablement la prenait, elle regardait dun air hbt les gens qui traversaient la galerie sale et noire, elle devenait triste mourir au fond de ce caveau sombre, puant le cimetire. Elle finit par prier Suzanne de venir passer les journes entires avec elle, esprant que la prsence de cette pauvre crature, douce et ple, la calmerait. Suzanne accepta son offre avec joie ; elle laimait toujours dune sorte damiti respectueuse ; depuis longtemps elle avait le dsir de venir travailler avec elle, pendant quOlivier tait son bureau. Elle apporta sa broderie et prit, derrire le comptoir, la place vide de Mme Raquin. Thrse, partir de ce jour, dlaissa un peu sa tante. Elle monta moins souvent pleurer sur ses genoux et baiser sa face morte. Elle avait une autre occupation. Elle coutait avec des efforts dintrt les bavardages lents de Suzanne qui parlait de son mnage, des banalits de sa vie monotone. Cela la tirait delle-mme. Elle se surprenait parfois sintresser des sottises, ce qui la faisait ensuite sourire amrement.

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Peu peu, elle perdit toute la clientle qui frquentait la boutique. Depuis que sa tante tait tendue en haut dans son fauteuil elle laissait le magasin se pourrir, elle abandonnait les marchandises la poussire et lhumidit. Des odeurs de moisi tranaient, des araignes descendaient du plafond, le parquet ntait presque jamais balay. Dailleurs, ce qui mit en fuite les clientes fut ltrange faon dont Thrse les recevait parfois. Lorsquelle tait en haut, battue par Laurent ou secoue par une crise deffroi, et que la sonnette de la porte du magasin tintait imprieusement, il lui fallait descendre, sans presque prendre le temps de renouer ses cheveux ni dessuyer ses larmes ; elle servait alors avec brusquerie la cliente qui lattendait, elle spargnait mme souvent la peine de la servir, en rpondant, du haut de lescalier de bois, quelle ne tenait plus ce dont on demandait. Ces faons peu engageantes ntaient pas faites pour retenir les gens. Les petites ouvrires du quartier, habitues aux amabilits doucereuses de Mme Raquin, se retirrent devant les rudesses et les regards fous de Thrse. Quand cette dernire eut pris Suzanne avec elle, la dfection fut complte : les deux jeunes femmes, pour ne plus tre dranges au milieu de leurs bavardages, sarrangrent de manire congdier les dernires acheteuses qui se prsentaient encore. Ds lors, le commerce de mercerie cessa de fournir un sou aux besoins du mnage ; il fallut attaquer le capital des quarante et quelques mille francs. Parfois, Thrse sortait pendant des aprs-midi entires. Personne ne savait o elle allait. Elle avait sans doute pris Suzanne avec elle, non seulement pour lui tenir compagnie, mais aussi pour garder la boutique, pendant ses absences. Le soir, quand elle rentrait, reinte, les paupires noires dpuisement, elle retrouvait la petite femme dOlivier, derrire le comptoir, affaisse, souriant dun sourire vague, dans la mme attitude o elle lavait laisse cinq heures auparavant. Cinq mois environ aprs son mariage, Thrse eut une pouvante. Elle acquit la certitude quelle tait enceinte. La pense davoir un enfant de Laurent lui paraissait monstrueuse, sans quelle sexpliqut pourquoi. Elle avait vaguement peur 214

daccoucher dun noy. Il lui semblait sentir dans ses entrailles le froid dun cadavre dissous et amolli. tout prix, elle voulut dbarrasser son sein de cet enfant qui la glaait et quelle ne pouvait porter davantage. Elle ne dit rien son mari, et, un jour, aprs lavoir cruellement provoqu, comme il levait le pied contre elle, elle prsenta le ventre. Elle se laissa frapper ainsi en mourir. Le lendemain, elle faisait une fausse couche. De son ct, Laurent menait une existence affreuse. Les journes lui semblaient dune longueur insupportable ; chacune delles ramenait les mmes angoisses, les mmes ennuis lourds, qui laccablaient heures fixes avec une monotonie et une rgularit crasantes. Il se tranait dans sa vie, pouvant chaque soir par le souvenir de la journe et par lattente du lendemain. Il savait que, dsormais, tous ses jours se ressembleraient, que tous lui apporteraient dgales souffrances. Et il voyait les semaines, les mois, les annes qui lattendaient, sombres et implacables, venant la file, tombant sur lui et ltouffant peu peu. Lorsque lavenir est sans espoir, le prsent prend une amertume ignoble. Laurent navait plus de rvolte, il savachissait, il sabandonnait au nant qui semparait dj de son tre. Loisivet le tuait. Ds le matin, il sortait, ne sachant o aller, cur la pense de faire ce quil avait fait la veille, et forc malgr lui de le faire de nouveau. Il se rendait son atelier, par habitude, par manie. Cette pice, aux murs gris, do lon ne voyait quun carr dsert de ciel, lemplissait dune tristesse morne. Il se vautrait sur son divan, les bras pendants, la pense alourdie. Dailleurs, il nosait plus toucher un pinceau. Il avait fait de nouvelles tentatives, et toujours la face de Camille stait mise ricaner sur la toile. Pour ne pas glisser la folie, il finit par jeter sa bote couleurs dans un coin, par simposer la paresse la plus absolue. Cette paresse force lui tait dune lourdeur incroyable. Laprs-midi, il se questionnait avec angoisse pour savoir ce quil ferait. Il restait pendant une demi-heure, sur le trottoir de la rue Mazarine, se consulter, hsiter sur les distractions quil pourrait prendre. Il repoussait lide de remonter son atelier, il se dcidait toujours descendre la rue Gungaud, puis 215

marcher le long des quais. Et, jusquau soir, il allait devant lui, hbt, pris de frissons brusques, lorsquil regardait la Seine. Quil ft dans son atelier ou dans les rues, son accablement tait le mme. Le lendemain, il recommenait, il passait la matine sur son divan, il se tranait laprs-midi le long des quais. Cela durait depuis des mois, et cela pouvait durer pendant des annes. Parfois Laurent songeait quil avait tu Camille pour ne rien faire ensuite, et il tait tout tonn, maintenant quil ne faisait rien, dendurer de telles souffrances. Il aurait voulu se forcer au bonheur. Il se prouvait quil avait tort de souffrir, quil venait datteindre la suprme flicit, qui consiste se croiser les bras, et quil tait un imbcile de ne pas goter en paix cette flicit. Mais ses raisonnements tombaient devant les faits. Il tait oblig de savouer au fond de lui que son oisivet rendait ses angoisses plus cruelles en lui laissant toutes les heures de sa vie pour songer ses dsespoirs et en approfondir lpret incurable. La paresse, cette existence de brute quil avait rve, tait son chtiment. Par moments, il souhaitait avec ardeur une occupation qui le tirt de ses penses. Puis il se laissait aller, il retombait sous le poids de la fatalit sourde qui lui liait les membres pour lcraser plus srement. la vrit, il ne gotait quelque soulagement que lorsquil battait Thrse, le soir. Cela le faisait sortir de sa douleur engourdie. Sa souffrance la plus aigu, souffrance physique et morale, lui venait de la morsure que Camille lui avait faite au cou. certains moments, il simagina que cette cicatrice lui couvrait tout le corps. Sil venait oublier le pass, une piqre ardente, quil croyait ressentir, rappelait le meurtre sa chair et son esprit. Il ne pouvait se mettre devant un miroir, sans voir saccomplir le phnomne quil avait si souvent remarqu et qui lpouvantait toujours : sous lmotion quil prouvait, le sang montait son cou, empourprait la plaie, qui se mettait lui ronger la peau. Cette sorte de blessure vivant sur lui, se rveillant, rougissant et le mordant au moindre trouble, leffrayait et le torturait. Il finissait 216

par croire que les dents du noy avaient enfonc l une bte qui le dvorait. Le morceau de son cou o se trouvait la cicatrice ne lui semblait plus appartenir son corps ; ctait comme de la chair trangre quon aurait colle en cet endroit, comme une viande empoisonne qui pourrissait ses propres muscles. Il portait ainsi partout avec lui le souvenir vivant et dvorant de son crime. Thrse, quand il la battait, cherchait lgratigner cette place ; elle y entrait parfois ses ongles et le faisait hurler de douleur. Dordinaire, elle feignait de sangloter, ds quelle voyait la morsure, afin de la rendre plus insupportable Laurent. Toute la vengeance quelle tirait de ses brutalits tait de le martyriser laide de cette morsure. Il avait bien des fois t tent, lorsquil se rasait, de sentamer le cou, pour faire disparatre les marques des dents du noy. Devant le miroir, quand il levait le menton et quil apercevait la tache rouge, sous la mousse blanche du savon, il lui prenait des rages soudaines, il approchait vivement le rasoir, prs de couper en pleine chair. Mais le froid du rasoir sur sa peau le rappelait toujours lui ; il avait une dfaillance, il tait oblig de sasseoir et dattendre que sa lchet rassure lui permt dachever de se faire la barbe. Il ne sortait, le soir, de son engourdissement que pour entrer dans des colres aveugles et puriles. Lorsquil tait las de se quereller avec Thrse et de la battre, il donnait, comme les enfants, des coups de pied dans les murs, il cherchait quelque chose briser. Cela le soulageait. Il avait une haine particulire pour le chat tigr Franois qui, ds quil arrivait, allait se rfugier sur les genoux de limpotente. Si Laurent ne lavait pas encore tu, cest qu la vrit il nosait le saisir. Le chat le regardait avec de gros yeux ronds dune fixit diabolique. Ctaient ces yeux, toujours ouverts sur lui, qui exaspraient le jeune homme ; il se demandait ce que lui voulaient ces yeux qui ne le quittaient pas ; il finissait par avoir de vritables pouvantes, simaginant des choses absurdes. Lorsque table, nimporte quel moment, au milieu dune querelle ou dun long silence, il venait tout dun coup, en tournant la tte, apercevoir les regards de Franois qui 217

lexaminait dun air lourd et implacable, il plissait, il perdait la tte, il tait sur le point de crier au chat : H ! parle donc, dismoi enfin ce que tu me veux. Quand il pouvait lui craser une patte ou la queue, il le faisait avec une joie effraye, et alors le miaulement de la pauvre bte le remplissait dune vague terreur, comme sil et entendu le cri de douleur dune personne. Laurent, la lettre, avait peur de Franois. Depuis surtout que ce dernier vivait sur les genoux de limpotente, comme au sein dune forteresse inexpugnable, do il pouvait impunment braquer ses yeux verts sur son ennemi, le meurtrier de Camille tablissait une vague ressemblance entre cette bte irrite et la paralytique. Il se disait que le chat, ainsi que Mme Raquin, connaissait le crime et le dnoncerait, si jamais il parlait un jour. Un soir enfin, Franois regarda si fixement Laurent, que celui-ci, au comble de lirritation, dcida quil fallait en finir. Il ouvrit toute grande la fentre de la salle manger, et vint prendre le chat par la peau du cou. Mme Raquin comprit ; deux grosses larmes coulrent sur ses joues. Le chat se mit jurer, se roidir, en tchant de se retourner pour mordre la main de Laurent. Mais celui-ci tint bon ; il lui fit faire deux ou trois tours, puis lenvoya de toute la force de son bras contre la grande muraille noire den face. Franois sy aplatit, sy cassa les reins, et retomba sur le vitrage du passage. Pendant toute la nuit, la misrable bte se trana le long de la gouttire, lchine brise, en poussant des miaulements rauques. Cette nuit-l, Mme Raquin pleura Franois presque autant quelle avait pleur Camille ; Thrse eut une atroce crise de nerfs. Les plaintes du chat taient sinistres, dans lombre, sous les fentres. Bientt Laurent eut de nouvelles inquitudes. Il seffraya de certains changements quil remarqua dans lattitude de sa femme. Thrse devint sombre, taciturne. Elle ne prodigua plus Mme Raquin des effusions de repentir, des baisers reconnaissants. Elle reprenait devant la paralytique ses airs de cruaut froide, dindiffrence goste. On et dit quelle avait essay du remords, et que, le remords nayant pas russi la 218

soulager, elle stait tourne vers un autre remde. Sa tristesse venait sans doute de son impuissance calmer sa vie. Elle regarda limpotente avec une sorte de ddain, comme une chose inutile qui ne pouvait mme plus servir sa consolation. Elle ne lui accorda que les soins ncessaires pour ne pas la laisser mourir de faim. partir de ce moment, muette, accable, elle se trana dans la maison. Elle multiplia ses sorties, sabsenta jusqu quatre et cinq fois par semaine. Ces changements surprirent et alarmrent Laurent. Il crut que le remords, prenant une nouvelle forme chez Thrse, se manifestait maintenant par cet ennui morne quil remarquait en elle. Cet ennui lui parut bien plus inquitant que le dsespoir bavard dont elle laccablait auparavant. Elle ne disait plus rien, elle ne le querellait plus, elle semblait tout garder au fond de son tre. Il aurait mieux aim lentendre puiser sa souffrance que de la voir ainsi replie sur elle-mme. Il craignit quun jour langoisse ne ltoufft et que, pour se soulager, elle nallt tout conter un prtre ou un juge dinstruction. Les nombreuses sorties de Thrse prirent alors une effrayante signification ses yeux. Il pensa quelle cherchait un confident au-dehors, quelle prparait sa trahison. deux reprises il voulut la suivre et la perdit dans les rues. Il se mit la guetter de nouveau. Une pense fixe stait empare de lui : Thrse allait faire des rvlations, pousse bout par la souffrance, et il lui fallait la billonner, arrter les aveux dans sa gorge.

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Chapitre 31Un matin, Laurent, au lieu de monter son atelier, stablit chez un marchand de vin qui occupait un des coins de la rue Gungaud, en face du passage. De l, il se mit examiner les personnes qui dbouchaient sur le trottoir de la rue Mazarine. Il guettait Thrse. La veille, la jeune femme avait dit quelle sortirait de bonne heure et quelle ne rentrerait sans doute que le soir. Laurent attendit une grande demi-heure. Il savait que sa femme sen allait toujours par la rue Mazarine ; un moment, pourtant, il craignit quelle ne lui et chapp en prenant la rue de Seine. Il eut lide de rentrer dans la galerie, de se cacher dans lalle mme de la maison. Comme il simpatientait, il vit Thrse sortir vivement du passage. Elle tait vtue dtoffes claires, et, pour la premire fois, il remarqua quelle shabillait comme une fille, avec une robe longue trane ; elle se dandinait sur le trottoir dune faon provocante, regardant les hommes, relevant si haut le devant de sa jupe, en la prenant poigne quelle montrait tout le devant de ses jambes, ses bottines laces et ses bas blancs. Elle remonta la rue Mazarine. Laurent la suivit. Le temps tait doux, la jeune femme marchait lentement, la tte un peu renverse, les cheveux dans le dos. Les hommes qui lavaient regarde de face se retournaient pour la voir parderrire. Elle prit la rue de lcole-de-Mdecine. Laurent fut terrifi ; il savait quil y avait quelque part prs de l un commissariat de police ; il se dit quil ne pouvait plus douter, que sa femme allait srement le livrer. Alors il se promit de slancer sur elle, si elle franchissait la porte du commissariat, de la supplier, de la battre, de la forcer se taire. Au coin dune rue, elle regarda un sergent de ville qui passait, et il trembla de lui voir aborder ce sergent de ville ; il se cacha dans le creux dune porte, saisi de la crainte soudaine dtre arrt sur-le-champ, sil se montrait. Cette course fut pour lui une vritable agonie ; tandis que sa femme stalait au soleil sur le trottoir, tranant ses jupes, 220

nonchalante et impudique, il venait derrire elle, ple et frmissant, se rptant que tout tait fini, quil ne pourrait se sauver et quon le guillotinerait. Chaque pas quil lui voyait faire lui semblait un pas de plus vers le chtiment. La peur lui donnait une sorte de conviction aveugle, les moindres mouvements de la jeune femme ajoutaient sa certitude. Il la suivait, il allait o elle allait, comme on va au supplice. Brusquement, en dbouchant sur lancienne place SaintMichel, Thrse se dirigea vers un caf qui faisait alors le coin de la rue Monsieur-le-Prince. Elle sassit au milieu dun groupe de femmes et dtudiants, une des tables poses sur le trottoir. Elle donna familirement des poignes de main tout ce monde. Puis elle se fit servir une absinthe. Elle semblait laise, elle causait avec un jeune homme blond, qui lattendait sans doute l depuis quelque temps. Deux filles vinrent se pencher sur la table quelle occupait, et se mirent la tutoyer de leur voix enroue. Autour delle, les femmes fumaient des cigarettes, les hommes embrassaient les femmes en pleine rue, devant les passants, qui ne tournaient seulement pas la tte. Les gros mots, les rires gras arrivaient jusqu Laurent, demeur immobile de lautre ct de la place, sous une porte cochre. Lorsque Thrse eut achev son absinthe, elle se leva, prit le bras du jeune homme blond et descendit la rue de la Harpe. Laurent les suivit jusqu la rue Saint-Andr-des-Arts. L, il les vit entrer dans une maison meuble. Il resta au milieu de la chausse, les yeux levs, regardant la faade de la maison. Sa femme se montra un instant une fentre ouverte du second tage. Puis il crut distinguer les mains du jeune homme blond qui se glissaient autour de la taille de Thrse. La fentre se ferma avec un bruit sec. Laurent comprit. Sans attendre davantage, il sen alla tranquillement, rassur, heureux.

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Bah ! se disait-il en descendant vers les quais, cela vaut mieux. Comme a, elle a une occupation, elle ne songe pas mal Elle est diablement plus fine que moi. Ce qui ltonnait, ctait de ne pas avoir eu le premier lide de se jeter dans le vice. Il pouvait y trouver un remde contre la terreur. Il ny avait pas pens, parce que sa chair tait morte, et quil ne se sentait plus le moindre apptit de dbauche. Linfidlit de sa femme le laissait parfaitement froid ; il nprouvait aucune rvolte de sang et de nerfs la pense quelle se trouvait entre les bras dun autre homme. Au contraire, cela lui paraissait plaisant ; il lui semblait quil avait suivi la femme dun camarade, et il riait du bon tour que cette femme jouait son mari. Thrse lui tait devenue trangre ce point, quil ne lentendait plus vivre dans sa poitrine ; il laurait vendue et livre cent fois pour acheter une heure de calme. Il se mit flner, jouissant de la raction brusque et heureuse qui venait de le faire passer de lpouvante la paix. Il remerciait presque sa femme dtre alle chez un amant lorsquil croyait quelle se rendait chez un commissaire de police. Cette aventure avait un dnouement tout imprvu qui le surprenait dune faon agrable. Ce quil vit de plus clair dans tout cela, cest quil avait eu tort de trembler, et quil devait son tour goter du vice pour voir si le vice ne le soulagerait pas en tourdissant ses penses. Le soir, Laurent, en revenant la boutique, dcida quil demanderait quelques milliers de francs sa femme et quil emploierait les grands moyens pour les obtenir. Il pensait que le vice cote cher un homme, il enviait vaguement le sort des filles qui peuvent se vendre. Il attendit patiemment Thrse, qui ntait pas encore rentre. Quand elle arriva, il joua la douceur, il ne lui parla pas de son espionnage du matin. Elle tait un peu grise ; il schappait de ses vtements mal rattachs cette senteur cre de tabac et de liqueur qui trane dans les estaminets. reinte, la face marbre de plaques livides, elle chancelait, tout alourdie par la fatigue honteuse de la journe. 222

Le dner fut silencieux. Thrse ne mangea pas. Au dessert, Laurent posa les coudes sur la table et lui demanda carrment cinq mille francs. Non, rpondit-elle avec scheresse. Si je te laissais libre, tu nous mettrais sur la paille Ignores-tu notre position ? Nous allons tout droit la misre. Cest possible, reprit-il tranquillement, cela mest gal, je veux de largent. Non, mille fois non ! Tu as quitt ta place, le commerce de mercerie ne marche plus du tout, et ce nest pas avec les rentes de ma dot que nous pouvons vivre. Chaque jour jentame le capital pour te nourrir et te donner les cent francs par mois que tu mas arrachs. Tu nauras pas davantage, entends-tu ? Cest inutile. Rflchis, ne refuse pas comme a. Je te dis que je veux cinq mille francs, et je les aurai, tu me les donneras quand mme. Cet enttement tranquille irrita Thrse et acheva de la soler. Ah ! je sais, cria-t-elle, tu veux finir comme tu as commenc Il y a quatre ans que nous tentretenons. Tu nes venu chez nous que pour manger et pour boire, et, depuis ce temps, tu es notre charge. Monsieur ne fait rien, monsieur sest arrang de faon vivre mes dpens, les bras croiss Non, tu nauras rien, pas un sou Veux-tu que je te le dise, eh bien ! tu es un Et elle dit le mot. Laurent se mit rire en haussant les paules. Il se contenta de rpondre : Tu apprends de jolis mots dans le monde o tu vis maintenant. 223

Ce fut la seule allusion quil se permit de faire aux amours de Thrse. Celle-ci redressa vivement la tte et dit dun ton aigre : En tout cas, je ne vis pas avec des assassins. Laurent devint trs ple. Il garda un instant le silence, les yeux fixs sur sa femme ; puis, dune voix tremblante : coute, ma fille, reprit-il, ne nous fchons pas ; cela ne vaudrait rien, ni pour toi, ni pour moi. Je suis bout de courage. Il serait prudent de nous entendre, si nous ne voulons pas quil nous arrive malheur je tai demand cinq mille francs, parce que jen ai besoin ; je puis mme te dire que je compte les employer assurer notre tranquillit. Il eut un trange sourire et continua : Voyons, rflchis, donne-moi ton dernier mot. Cest tout rflchi, rpondit la jeune femme, je te lai dit, tu nauras pas un sou. Son mari se leva avec violence. Elle eut peur dtre battue ; elle se fit toute petite, dcide ne pas cder sous les coups. Mais Laurent ne sapprocha mme pas, il se contenta de lui dclarer froidement quil tait las de la vie et quil allait conter lhistoire du meurtre au commissaire de police du quartier. Tu me pousses bout, dit-il, tu me rends lexistence insupportable. Je prfre en finir Nous serons jugs et condamns tous deux. Voil tout. Crois-tu me faire peur ? lui cria sa femme. Je suis tout aussi lasse que toi. Cest moi qui vais aller chez le commissaire de police, si tu ny vas pas. Ah ! bien, je suis prte te suivre sur 224

lchafaud, je nai pas ta lchet Allons, viens avec moi chez le commissaire. Elle stait leve, elle se dirigeait dj vers lescalier. Cest cela, balbutia Laurent, allons-y ensemble. Quand ils furent descendus dans la boutique, ils se regardrent, inquiets, effrays. Il leur sembla quon venait de les clouer au sol. Les quelques secondes quils avaient mises franchir lescalier de bois leur avaient suffi pour leur montrer, dans un clair, les consquences dun aveu. Ils virent en mme temps les gendarmes, la prison, la cour dassises, la guillotine, tout cela brusquement et nettement. Et, au fond de leur tre, ils prouvaient des dfaillances, ils taient tents de se jeter aux genoux lun de lautre, pour se supplier de rester, de ne rien rvler. La peur, lembarras les tinrent immobiles et muets pendant deux ou trois minutes. Ce fut Thrse qui se dcida la premire parler et cder. Aprs tout, dit-elle, je suis bien bte de te disputer cet argent. Tu arriveras toujours me le manger un jour ou lautre. Autant vaut-il que je te le donne tout de suite. Elle nessaya pas de dguiser davantage sa dfaite. Elle sassit au comptoir et signa un bon de cinq mille francs que Laurent devait toucher chez un banquier. Il ne fut plus question du commissaire, ce soir-l. Ds que Laurent eut de lor dans ses poches, il se grisa, frquenta les filles, se trana au milieu dune vie bruyante et affole. Il dcouchait, dormait le jour, courait la nuit, recherchait les motions fortes, tchait dchapper au rel. Mais il ne russit qu saffaisser davantage. Lorsquon criait autour de lui, il entendait le grand silence terrible qui tait en lui ; lorsquune matresse lembrassait, lorsquil vidait son verre, il ne trouvait au fond de lassouvissement quune tristesse lourde. Il ntait plus 225

fait pour la luxure et la gloutonnerie ; son tre, refroidi, comme rigide lintrieur, snervait sous les baisers et dans les repas. cur lavance, il ne parvenait point se monter limagination, exciter ses sens et son estomac. Il souffrait un peu plus en se forant la dbauche, et ctait tout. Puis, quand il rentrait, quand il revoyait Mme Raquin et Thrse, sa lassitude le livrait des crises affreuses de terreur ; il jurait alors de ne plus sortir, de rester dans sa souffrance pour sy habituer et la vaincre. De son ct Thrse sortit de moins en moins. Pendant un mois, elle vcut comme Laurent, sur les trottoirs, dans les cafs. Elle rentrait un instant, le soir, faisait manger Mme Raquin, la couchait, et sabsentait de nouveau jusquau lendemain. Elle et son mari restrent, une fois, quatre jours sans se voir. Puis elle eut des dgots profonds, elle sentit que le vice ne lui russissait pas plus que la comdie du remords. Elle stait en vain trane dans tous les htels garnis du quartier Latin, elle avait en vain men une vie sale et tapageuse. Ses nerfs taient briss, la dbauche, les plaisirs physiques ne lui donnaient plus des secousses assez violentes pour lui procurer loubli. Elle tait comme un de ces ivrognes dont le palais brl reste insensible, sous le feu des liqueurs les plus fortes. Elle restait inerte dans la luxure, elle nallait plus chercher auprs de ses amants quennui et lassitude. Alors elle les quitta, se disant quils lui taient inutiles. Elle fut prise dune paresse dsespre qui la retint au logis, en jupon malpropre, dpeigne, la figure et les mains sales. Elle soublia dans la crasse. Lorsque les deux meurtriers se retrouvrent ainsi face face, lasss, ayant puis tous les moyens de se sauver lun de lautre, ils comprirent quils nauraient plus la force de lutter. La dbauche navait pas voulu deux et venait de les rejeter leurs angoisses. Ils taient de nouveau dans le logement sombre et humide du passage, ils y taient comme emprisonns dsormais, car souvent ils avaient tent le salut, et jamais ils navaient pu briser le lien sanglant qui les liait. Ils ne songrent mme plus essayer une besogne impossible. Ils se sentirent tellement pousss, crass, attachs ensemble par les faits, quils eurent 226

conscience que toute rvolte serait ridicule. Ils reprirent leur vie commune, mais leur haine devint de la rage furieuse. Les querelles du soir recommencrent. Dailleurs les coups, les cris duraient tout le jour. la haine vint se joindre la mfiance, et la mfiance acheva de les rendre fous. Ils eurent peur lun de lautre. La scne qui avait suivi la demande des cinq mille francs se reproduisit bientt matin et soir. Leur ide fixe tait quils voulaient se livrer mutuellement. Ils ne sortaient pas de l. Quand lun deux disait une parole, faisait un geste, lautre simaginait quil avait le projet daller chez le commissaire de police. Alors, ils se battaient ou ils simploraient. Dans leur colre, ils criaient quils couraient tout rvler, ils spouvantaient en mourir ; puis ils frissonnaient, ils shumiliaient, ils se promettaient avec des larmes amres de garder le silence. Ils souffraient horriblement, mais ils ne se sentaient pas le courage de se gurir en posant un fer rouge sur la plaie. Sils se menaaient de confesser le crime, ctait uniquement pour se terrifier et sen ter la pense, car jamais ils nauraient eu la force de parler et de chercher la paix dans le chtiment. plus de vingt reprises, ils allrent jusqu la porte du commissariat de police, lun suivant lautre. Tantt ctait Laurent qui voulait avouer le meurtre, tantt ctait Thrse qui courait se livrer. Et ils se rejoignaient toujours dans la rue, et ils se dcidaient toujours attendre encore, aprs avoir chang des insultes et des prires ardentes. Chaque nouvelle crise les laissait plus souponneux et plus farouches. Du matin au soir, ils sespionnaient. Laurent ne quittait plus le logement du passage, et Thrse ne le laissait plus sortir seul. Leurs soupons, leur pouvante des aveux les rapprochrent, les unirent dans une intimit atroce. Jamais, depuis leur mariage, ils 227

navaient vcu si troitement lis lun lautre, et jamais ils navaient tant souffert. Mais, malgr les angoisses quils simposaient, ils ne se quittaient pas des yeux, ils aimaient mieux endurer les douleurs les plus cuisantes que de se sparer pendant une heure. Si Thrse descendait la boutique, Laurent la suivait, par crainte quelle ne caust avec une cliente ; si Laurent se tenait sur la porte, regardant les gens qui traversaient le passage, Thrse se plaait ct de lui, pour voir sil ne parlait personne. Le jeudi soir, quand les invits taient l, les meurtriers sadressaient des regards suppliants, ils scoutaient avec terreur, sattendant chacun quelque aveu de son complice, donnant aux phrases commences des sens compromettants. Un tel tat de guerre ne pouvait durer davantage. Thrse et Laurent en arrivrent, chacun de son ct, rver dchapper par un nouveau crime aux consquences de leur premier crime. Il fallait absolument que lun deux dispart pour que lautre gott quelque repos. Cette rflexion leur vint en mme temps ; tous deux sentirent la ncessit pressante dune sparation, tous deux voulurent une sparation ternelle. Le meurtre, qui se prsenta leur pense, leur sembla naturel, fatal, forcment amen par le meurtre de Camille. Ils ne le discutrent mme pas, ils en acceptrent le projet comme le seul moyen de salut. Laurent dcida quil tuerait Thrse, parce que Thrse le gnait, quelle pouvait le perdre dun mot et quelle lui causait des souffrances insupportables ; Thrse dcida quelle tuerait Laurent, pour les mmes raisons. La rsolution bien arrte dun assassinat les calma un peu. Ils firent leurs dispositions. Dailleurs, ils agissaient dans la fivre, sans trop de prudence ; ils ne pensaient que vaguement aux consquences probables dun meurtre commis, sans que la fuite et limpunit fussent assures. Ils sentaient invinciblement le besoin de se tuer, ils obissaient ce besoin en brutes furieuses. Ils ne se seraient pas livrs pour leur premier crime, quils avaient dissimul avec tant dhabilet, et ils risquaient la guillotine, en en commettant un second, quils ne songeaient 228

seulement pas cacher. Il y avait l une contradiction de conduite quils ne voyaient mme point. Ils se disaient simplement que sils parvenaient fuir, ils iraient vivre ltranger, aprs avoir pris tout largent. Thrse, depuis quinze vingt jours, avait retir les quelques milliers de francs qui restaient de sa dot, et les tenait enferms dans un tiroir que Laurent connaissait. Ils ne se demandrent pas un instant ce que deviendrait Mme Raquin. Laurent avait rencontr, quelques semaines auparavant, un de ses anciens camarades de collge, alors prparateur chez un chimiste clbre qui soccupait beaucoup de toxicologie. Ce camarade lui avait fait visiter le laboratoire o il travaillait, lui montrant les appareils, lui nommant les drogues. Un soir, lorsquil se fut dcid au meurtre, Laurent, comme Thrse buvait devant lui un verre deau sucre, se souvint davoir vu dans ce laboratoire un petit flacon de grs, contenant de lacide prussique. En se rappelant ce que lui avait dit le jeune prparateur sur les effets terribles de ce poison qui foudroie et laisse peu de traces, il songea que ctait l le poison quil lui fallait. Le lendemain, il russit schapper, il rendit visite son ami, et, pendant que celui-ci avait le dos tourn, il vola le petit flacon de grs. Le mme jour, Thrse profita de labsence de Laurent pour faire repasser un grand couteau de cuisine, avec lequel on cassait le sucre, et qui tait tout brch. Elle cacha le couteau dans un coin du buffet.

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Chapitre 32Le jeudi qui suivit, la soire chez les Raquin, comme les invits continuaient appeler le mnage de leurs htes, fut dune gaiet toute particulire. Elle se prolongea jusqu onze heures et demie. Grivet, en se retirant, dclara ne jamais avoir pass des heures plus agrables. Suzanne, qui tait enceinte, parla tout le temps Thrse de ses douleurs et de ses joies. Thrse semblait lcouter avec un grand intrt ; les yeux fixes, les lvres serres, elle penchait la tte par moments ; ses paupires, qui se baissaient, couvraient dombre tout son visage. Laurent, de son ct, prtait une attention soutenue aux rcits du vieux Michaud et dOlivier. Ces messieurs ne tarissaient pas, et Grivet ne parvenait quavec peine placer un mot entre deux phrases du pre et du fils. Dailleurs, il avait pour eux un certain respect ; il trouvait quils parlaient bien. Ce soir-l, la causerie ayant remplac le jeu, il scria navement que la conversation de lancien commissaire de police lamusait presque autant quune partie de dominos. Depuis prs de quatre ans que les Michaud et Grivet passaient les jeudis soir chez les Raquin, ils ne staient pas fatigus une seule fois de ces soires monotones qui revenaient avec une rgularit nervante. Jamais ils navaient souponn un instant le drame qui se jouait dans cette maison, si paisible et si douce, lorsquils y entraient. Olivier prtendait dordinaire, par une plaisanterie dhomme de police, que la salle manger sentait lhonnte homme. Grivet, pour ne pas rester en arrire, lavait appele le Temple de la Paix. deux ou trois reprises, dans les derniers temps, Thrse expliqua les meurtrissures qui lui marbraient le visage, en disant aux invits quelle tait tombe. Aucun deux, dailleurs, naurait reconnu les marques du poing de Laurent ; ils taient convaincus que le mnage de leurs htes tait un mnage modle, tout de douceur et damour.

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La paralytique navait plus essay de leur rvler les infamies qui se cachaient derrire la morne tranquillit des soires du jeudi. En face des dchirements des meurtriers, devinant la crise qui devait clater un jour ou lautre, amene par la succession fatale des vnements, elle finit par comprendre que les faits navaient pas besoin delle. Ds lors, elle seffaa, elle laissa agir les consquences de lassassinat de Camille qui devaient tuer les assassins leur tour. Elle pria seulement le ciel de lui donner assez de vie pour assister au dnouement violent quelle prvoyait ; son dernier dsir tait de repatre ses regards du spectacle des souffrances suprmes qui briseraient Thrse et Laurent. Ce soir-l Grivet vint se placer ct delle et causa longtemps, faisant comme dhabitude les demandes et les rponses. Mais il ne put en tirer mme un regard. Lorsque onze heures et demie sonnrent, les invits se levrent vivement. On est si bien chez vous, dclara Grivet, quon ne songe jamais sen aller. Le fait est, appuya Michaud, que je nai jamais sommeil ici, moi qui me couche neuf heures dhabitude. Olivier crut devoir placer sa plaisanterie. Voyez-vous, dit-il, en montrant ses dents jaunes, a sent les honntes gens dans cette pice : cest pourquoi lon y est si bien. Grivet, fch davoir t devanc, se mit dclamer, en faisant un geste emphatique : Cette pice est le Temple de la Paix. Pendant ce temps, Suzanne nouait les brides de son chapeau et disait Thrse : 231

Je viendrai demain matin neuf heures. Non, se hta de rpondre la jeune femme, ne venez que laprs-midi je sortirai sans doute pendant la matine. Elle parlait dune voix trange, trouble. Elle accompagna les invits jusque dans le passage. Laurent descendit aussi une lampe la main. Quand ils furent seuls, les poux poussrent chacun un soupir de soulagement ; une impatience sourde avait d les dvorer pendant toute la soire. Depuis la veille, ils taient plus sombres, plus inquiets en face lun de lautre. Ils vitrent de se regarder, ils remontrent silencieusement. Leurs mains avaient de lgers tremblements convulsifs, et Laurent fut oblig de poser la lampe sur la table, pour ne pas la laisser tomber. Avant de coucher Mme Raquin, ils avaient lhabitude de mettre en ordre la salle manger, de prparer un verre deau sucre pour la nuit, daller et de venir ainsi autour de la paralytique, jusqu ce que tout ft prt. Lorsquils furent remonts, ce soir-l, ils sassirent un instant, les yeux vagues, les lvres ples. Au bout dun silence : Eh bien ! nous ne nous couchons pas ? demanda Laurent qui semblait sortir en sursaut dun rve. Si, si, nous nous couchons, rpondit Thrse en frissonnant, comme si elle avait eu grand froid. Elle se leva et prit la carafe. Laisse, scria son mari dune voix quil sefforait de rendre naturelle, je prparerai le verre deau sucre Occupe-toi de ta tante.

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Il enleva la carafe des mains de sa femme et remplit un verre deau. Puis, se tournant demi, il y vida le petit flacon de grs, en y mettant un morceau de sucre. Pendant ce temps, Thrse stait accroupie devant le buffet ; elle avait pris le couteau de cuisine et cherchait le glisser dans une des grandes poches qui pendaient sa ceinture. ce moment, cette sensation trange qui prvient de lapproche dun danger fit tourner la tte aux poux, dun mouvement instinctif. Ils se regardrent. Thrse vit le flacon dans les mains de Laurent, et Laurent aperut lclair blanc du couteau qui luisait entre les plis de la jupe de Thrse. Ils sexaminrent ainsi pendant quelques secondes, muets et froids, le mari prs de la table, la femme plie devant le buffet. Ils comprenaient. Chacun deux resta glac en retrouvant sa propre pense chez son complice. En lisant mutuellement leur secret dessein sur leur visage boulevers, ils se firent piti et horreur. Mme Raquin, sentant que le dnouement tait proche, les regardait avec des yeux fixes et aigus. Et brusquement Thrse et Laurent clatrent en sanglots. Une crise suprme les brisa, les jeta dans les bras lun de lautre, faibles comme des enfants. Il leur sembla que quelque chose de doux et dattendri sveillait dans leur poitrine. Ils pleurrent, sans parler, songeant la vie de boue quils avaient mene et quils mneraient encore, sils taient assez lches pour vivre. Alors, au souvenir du pass, ils se sentirent tellement las et curs deux-mmes, quils prouvrent un besoin immense de repos, de nant. Ils changrent un dernier regard, un regard de remerciement, en face du couteau et du verre de poison. Thrse prit le verre, le vida moiti et le tendit Laurent qui lacheva dun trait. Ce fut un clair. Ils tombrent lun sur lautre, foudroys, trouvant enfin une consolation dans la mort. La bouche de la jeune femme alla heurter, sur le cou de son mari, la cicatrice quavaient laisse les dents de Camille.

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Les cadavres restrent toute la nuit sur le carreau de la salle manger, tordus, vautrs, clairs de lueurs jauntres par les clarts de la lampe que labat-jour jetait sur eux. Et, pendant prs de douze heures, jusquau lendemain vers midi, Mme Raquin, froide et muette, les contempla ses pieds, ne pouvant se rassasier les yeux, les crasant de regards lourds.

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La polmique entre mile Zola et Ferragus (Louis Ulbach)

Larticle de Ferragus, dans Le Figaro , 23 janvier 1868 : La littrature putride Il sest tabli depuis quelques annes une cole monstrueuse de romanciers, qui prtend substituer lloquence du charnier lloquence de la chair, qui fait appel aux curiosits les plus chirurgicales, qui groupe les pestifrs pour nous en faire admirer les marbrures, qui sinspire directement du cholra, son matre, et qui fait jaillir le pus de la conscience. Les dalles de la morgue ont remplac le sopha de Crbillon ; Manon Lescaut est devenue une cuisinire sordide, quittant le graillon pour la boue des trottoirs, Faublas a besoin dassassiner et de voir pourrir ses victimes pour rver damour ; ou bien, cravachant les dames du meilleur monde, lui qui na rien lu, il met les livres du marquis de Sade en action. Germinie Lacerteux, Thrse Raquin, La Comtesse de Chalis, bien dautres romans qui ne valent pas lhonneur dtre nomms (car je ne me dissimule pas que je fais une rclame ceux-ci) vont prouver ce que javance. Je ne mets pas en cause les intentions ; elles sont bonnes ; mais je tiens dmontrer que dans une poque ce point blase, pervertie, assoupie, malade, les volonts les meilleures se fourvoient et veulent corriger par des moyens qui corrompent. On cherche le succs pour avoir des auditeurs, et on met sa porte des linges hideux en guise de drapeaux pour attirer les passants. Jestime les crivains dont je vais pitiner les uvres ; ils croient la rgnration sociale ; mais en faisant leur petit tas 235

de boue, ils sy mirent, avant de le balayer ; ils veulent quon le flaire et que chacun sy mire son tour ; ils ont la coquetterie de leur besogne et ils oublient lgout, en retenant lordure au dehors. Je dois, en bonne conscience, faire une exception pour M. Feydeau. Ce nest que faute dun peu desprit quil dpasse la mesure ; mais je louerais beaucoup plus son dernier roman, qui a des parties excellentes, si lauteur navait lhabitude de ne laisser rien dire ses lecteurs, en fait de compliments, et si je ne me souvenais de La fille aux yeux dor. Quoi quil en soit, M. Feydeau a voulu, voyant les murs de son temps, crire son tour Les Liaisons dangereuses. Il est parti dun point de vue austre ; il fltrit sans ambages les belles faons des grandes dames ; il a dpeint avec une sret de coloris incontestable le portrait de son hrone ; mais il na pu se garer du dfaut commun. Cest un Joseph Prudhomme faisand. En deux ou trois endroits il souligne trop, et on peut lui appliquer ce moyen de comparaison qui condamne les autres romanciers trivialistes : il lui serait impossible de mettre son hrone au thtre. Remarquez bien que cest la pierre de touche. Balzac, le sublime fumier sur lequel poussent tous ces champignons-l, a amass dans Mme Marneffe toutes les corruptions, toutes les infamies ; et pourtant comme il na jamais mis Mme Marneffe dans une position grotesque ou triviale que son image pt faire rire ou soulever le got, on a reprsent Mme Marneffe sur un thtre. Je vous dfie dy mettre la comtesse de Chalis ! Je vous dfie dy laisser passer Germinie Lacerteux, Thrse Raquin, tous ces fantmes impossibles qui suintent la mort, sans avoir respir la vie, qui ne sont que des cauchemars de la ralit. Le second reproche que jadresserai cette littrature violente, cest quelle se croit bien malicieuse et quelle est bien nave : elle nest quun trompe-lil.

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Il est plus facile de faire un roman brutal, plein de sanie, de crimes et de prostitutions, que dcrire un roman contenu, mesur, moir, indiquant les hontes sans les dcouvrir, mouvant sans curer. Le beau procd que celui dtaler des chairs meurtries ! Les pourritures sont la porte de tout le monde, et ne manquent jamais leur effet. Le plus niais des ralistes, en dcrivant platement le vieux Montfaucon, donnerait des nauses toute une gnration. Attacher par le dgot, plaire par lhorrible, cest un procd qui malheureusement rpond un instinct humain, mais linstinct le plus bas, le moins avouable, le plus universel, le plus bestial. Les foules qui courent la guillotine, ou qui se pressent la morgue, sont-elles le public quil faille sduire, encourager, maintenir dans le culte des pouvantes et des purulences ? La chastet, la candeur, lamour dans ses hrosmes, la haine dans ses hypocrisies, la vrit de la vie, aprs tout, ne se montrent pas sans vernis, cotent plus de travail, exigent plus dobservation et profitent davantage au lecteur. Je ne prtends pas restreindre le domaine de lcrivain. Tout, jusqu lpiderme, lui appartient : arracher la peau, ce nest plus de lobservation, cest de la chirurgie ; et si une fois par hasard un corch peut tre indispensable la dmonstration psychologique, lcorch mis en systme nest plus que de la folie et de la dpravation. Je disais que toutes ces imaginations malsaines taient des imaginations pauvres ou paresseuses. Je nai besoin que de citer les procds pour le prouver. Elles vivent dimitation. Madame Bovary, Fanny, LAffaire Clmenceau, ont lempreinte dun talent original et personnel ; aussi ces trois livres suprieurs sont-ils rests les types que lon imite, que lon parodie, que lon allonge en les faisant grimacer. Combiner llment judiciaire avec llment pornographique, voil tout le fonds de la science. Mystre et hystrie ! voil la devise.

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Il y a un pige, dailleurs, dans ces deux mots : les tribunaux sont un lieu commun de pripties varies et faciles, et, une poque dnervement, comme on na plus le secret de la passion, on la remplace par des spasmes maladifs ; cest aussi bruyant, et cest plus commode. Ceci expliqu, je dois avouer le motif spcial de ma colre. Ma curiosit a gliss ces jours-ci dans une flaque de boue et de sang qui sappelle Thrse Raquin, et dont lauteur, M. Zola, passe pour un jeune homme de talent. Je sais, du moins, quil vise avec ardeur la renomme. Enthousiaste des crudits, il a publi dj La Confession de Claude qui tait lidylle dun tudiant et dune prostitue ; il voit la femme comme M. Manet la peint, couleur de boue avec des maquillages roses. Intolrant pour la critique, il lexerce lui-mme avec intolrance, et lge o lon ne sait encore que suivre son dsir, il intitule ses prtendues tudes littraires : Mes Haines ! Je ne sais si M. Zola a la force dcrire un livre fin, dlicat, substantiel et dcent. Il faut de la volont, de lesprit, des ides et du style pour renoncer aux violences ; mais je puis dj indiquer lauteur de Thrse Raquin une conversion. M. Jules Claretie avait crit, lui aussi, son livre de frnsie amoureuse et assassine ; mais il sest dgot du genre aprs son propre succs, et il a demand lhistoire des tragdies plus vraies, des passions plus hroques et non moins terribles. On meurt beaucoup dans ses Derniers Montagnards, mais avec un cri desprance et damour pour la libert ! La rage ny est pas mnage mais celle-l rend doux et tolrant ! Quant Thrse Raquin, cest le rsidu de toutes les horreurs publies prcdemment. On y a goutt tout le sang et toutes les infamies : cest le baquet de la mre Bancal. Le sujet est simple, dailleurs, le remords physique de deux amants qui tuent le mari pour tre plus libres de le tromper, 238

mais qui, ce mari tu (il sappelait Camille), nosent plus streindre, car voici, selon lauteur, le supplice dlicat qui les attend : Ils poussrent un cri et se pressrent davantage afin de ne pas laisser entre leur chair de place pour le noy. Et ils sentaient toujours des lambeaux de Camille qui scrasaient ignoblement entre eux, glaant leur peau par endroits, tandis que le reste de leur corps brlait. A la fin, ne parvenant pas craser suffisamment le noy dans leurs baisers, ils se mordent, se font horreur, et se tuent ensemble de dsespoir de ne pouvoir se tuer rciproquement. Si je disais lauteur que son ide est immorale, il bondirait, car la description du remords passe gnralement pour un spectacle moralisateur ; mais si le remords se bornait toujours des impressions physiques, des rpugnances charnelles, il ne serait plus quune rvolte du temprament, et il ne serait pas le remords. Ce qui fait la puissance et le triomphe du bien, cest que mme la chair assouvie, la passion satisfaite, il sveille et brle dans le cerveau. Une tempte sous un crne est un spectacle sublime : une tempte dans les reins est un spectacle ignoble. La premire fois que Thrse aperoit lhomme quelle doit aimer, voici comment sannonce la sympathie : La nature sanguine de ce garon, sa voix pleine, ses rires gras, les senteurs cres et puissantes qui schappaient de lui troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte dangoisse nerveuse . O Romo ! Juliette ! quel flair subtil et prompt aviez-vous pour vous aimer si vite ? Thrse est une femme qui a besoin dun amant. Dun autre ct, Laurent, son complice, se dcide noyer le mari aprs une promenade o il subit la tentation suivante : Il sifflait, il poussait du pied les cailloux, et par moments il regardait avec des yeux fauves les balancements des hanches de sa matresse.

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Comment ne pas assassiner ce pauvre Camille, cet tre maladif et gluant, dont le nom rime avec camomille, aprs une telle excitation ? On jette le mari leau. A partir de ce moment, Laurent frquente la morgue jusqu ce que son noy soit admis lexposition. Lauteur profite de loccasion pour nous dcrire les volupts de la morgue et ses amateurs. Laurent sy dlecte voir les femmes assassines. Un jour il sprend du cadavre dune fille qui sest pendue ; il est vrai que le corps de celle-ci, frais et gras, blanchissait avec des douceurs de teinte dune grande dlicatesse Laurent la regarda longtemps, promenant ses regards sur la chair, absorb dans une sorte de dsir peureux. Les dames du monde vont la morgue, parat-il ; une delles y tombe en contemplation devant le corps robuste dun maon. La dame dit lauteur lexaminait, le retournait, le pesait, sabsorbait dans le spectacle de cet homme. Elle leva un coin de sa voilette, regarda encore puis sen alla. Quant aux gamins, cest la morgue que les jeunes voyous ont leur premire matresse. Comme ma lettre peut tre lue aprs djeuner, je passe sur la description de la jolie pourriture de Camille. On y sent grouiller les vers. Une fois le noy bien enterr, les amants se marient. Cest ici que commence leur supplice. Je ne suis pas injuste et je reconnais que certaines parties de cette analyse des sensations de deux assassins sont bien observes. La nuit de ces noces hideuses est un tableau frappant. Je ne blme pas systmatiquement les notes criardes, les coups de pinceau violents et violets ; je me plains quils soient seuls et 240

sans mlange ; ce qui fait le tort de ce livre pouvait en tre le mrite. Mais la monotonie de lignoble est la pire des monotonies. Il semble, pour rester dans les comparaisons de ce livre, quon soit tendu sous le robinet dun des lits de la morgue, et jusqu la dernire page, on sent couler, tomber goutte goutte sur soi cette eau faite pour dlayer des cadavres. Les deux poux, de fureur en fureur, de dpravations en dpravations, en viennent se battre, vouloir se dnoncer. Thrse se prostitue, et Laurent, dont la chair est morte , regrette de ne pouvoir en faire autant. Enfin, un jour, ces deux forats de la morgue tombent puiss, empoisonns, lun sur lautre, devant le fauteuil de la vieille mre paralytique de Camille Raquin, qui jouit intrieurement de ce chtiment par lequel son fils est veng. Ce livre rsume trop fidlement toutes les putridits de la littrature contemporaine pour ne pas soulever un peu de colre. Je naurais rien dit dune fantaisie individuelle, mais cause de la contagion il y va de toutes nos lectures. Forons les romanciers prouver leur talent autrement que par des emprunts aux tribunaux et la voirie. A la vente de ce pacha qui vient de liquider sa galerie tout comme un Europen, M. Courbet reprsentait le dernier mot de la volupt dans les arts par un tableau quon laissait voir, et par un autre suspendu dans un cabinet de toilette quon montrait seulement aux dames indiscrtes et aux amateurs. Toute la honte de lcole est l dans ces deux toiles, comme elle est dailleurs dans les romans : la dbauche lasse et lanatomie crue. Cest bien peint, cest dune ralit incontestable, mais cest horriblement bte.

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Quand la littrature dont jai parl voudra une enseigne, elle se fera faire par M. Courbet une copie de ces deux toiles. Le tableau possible attirera les chalands la porte ; lautre sera dans le sanctuaire, comme la muse, le gnie, loracle. Ferragus

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La rponse de Zola dans Le Figaro , 31 janvier 1868Vous tes chef des Dvorants, monsieur, et vous mavez dvor en toute conscience ! Je vous jure que jaurais eu la bont dme de me laisser manger sans me plaindre, si vous vous tiez content du misrable morceau que je pouvais offrir personnellement votre furieux apptit. Mais vous attaquez toutes mes croyances, vous mordez MM. de Goncourt que jaime et que jadmire, vous crivez un rquisitoire contre une cole littraire qui a produit des uvres vivantes et fortes. Jai droit de rponse, nest-ce pas ? non pour me dfendre, moi chtif, mais pour dfendre la cause de la vrit. Cest entendu, je me mets part, je ne me rappelle plus mme que je suis lauteur de Thrse Raquin. Vous avez parl de charnier, de pus, de cholra, je vais parler mon tour des ralits humaines, des enseignements terribles de la vie. Je vous avoue, monsieur, que je vous aurais rpondu tout de suite si je navais prouv un scrupule bte. Jaime savoir qui je madresse, votre masque me gne. Jai peur de vous dire des choses dsagrables sans le vouloir. Oh ! je me suis creus la tte. Jai pel votre article, fouillant chaque mot, cherchant une personnalit connue au fond de vos phrases. Je dclare humblement que mes recherches ont t vaines. Votre style a un dbraill violent qui ma drout. Quant vos opinions, elles sont 242

dans une moyenne honnte ne portant pas de signature individuelle. On ma bien cit quelques noms : mais, vraiment, monsieur, si vous tes un de ceux que lon ma nomms, il est croire que le masque vous a donn le langage bruyant et lch de nos bals publics. Quand on a le visage couvert, on peut se permettre lengueulement classique, surtout en un temps de carnaval. Je me plais penser que, dans un salon, vous dvorez les gens avec plus de douceur. Donc, monsieur, je nai pu vous reconnatre. Jessaie de rpondre posment et sagement un inconnu dguis en Matamore qui, en se rendant un samedi lOpra, a rencontr un groupe de littrateurs, et qui a voulu les effrayer en faisant la grosse voix. Vous avez mis, monsieur, une trange thorie qui inaugure une esthtique toute nouvelle. Vous prtendez que si un personnage de roman ne peut tre mis au thtre, ce personnage est monstrueux, impossible, en dehors du vrai. Je prends note de cette incroyable faon de juger deux genres de littrature si diffrents : le roman, cadre souple, slargissant pour toutes les vrits et toutes les audaces, et la pice de thtre qui vit surtout de conventions et de restrictions. Certes non, on ne pourrait mettre Germinie Lacerteux sur les planches o gambade Mlle Schneider. Cette cuisinire sordide , selon votre expression, effaroucherait le public qui se pme devant les minauderies poissardes de la Grande-Duchesse. Oh ! le public de nos jours est un public intelligent, dlicat et honnte : Molire lennuie ; il applaudit la musique de mirliton de MM. Offenbach et Herv ; il encourage les niaiseries folles des parades modernes. videmment, ce public-l sifflerait Germinie Lacerteux, coupable davoir du sang et des nerfs comme tout le monde.

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Et pourtant je jurerais quun faiseur se chargerait de la lui imposer. Il sagirait simplement de transformer Germinie en une cuisinire dlaisse par son sapeur, qui se lamente et va se faire prir. Au dnouement, pour ne pas troubler la digestion du public, le sapeur viendrait rendre la vie sa payse. Thrsa serait superbe dans un pareil rle, et lon irait la centime reprsentation, nest-ce pas ? Sans plaisanter davantage, monsieur, comment navez-vous pas compris que notre thtre se meurt, que la scne franaise tend devenir un tremplin pour les paillasses et les sauteuses ? Et vous voulez, avant daccepter et dadmirer les personnages dun roman, les faire rebondir sur ce tremplin et savoir sils excutent la cabriole des poupes applaudies ! Mais ne voyez-vous pas quen France on ne va au thtre que pour digrer en paix. Demandez aux auteurs dramatiques de quelque talent les rages quils ont parfois contre ce public pudibond et born, qui ne veut absolument que des pantins, qui refuse les vrits pres de la vie. Nos foules demandent de beaux mensonges, des sentiments tout faits, des situations cliches ; elles descendent souvent jusquaux indcences, mais elles ne montent jamais jusquaux ralits. Lisez lHistoire de la littrature anglaise de M. Taine, et vous verrez ce quon peut oser sur la scne chez un peuple auquel son temprament permet dassister au spectacle rel de nos passions. Vycherley et Swift nauraient pas hsit mettre Germinie au thtre. Nous autres, nous prfrons les vaudevillistes gais ou funbres : Scribe sera toujours le matre de la scne franaise. Ah ! monsieur, si le thtre se meurt, laissez vivre le roman. Ne mettez pas le romancier sous le joug du public. Accordez lui le droit de fouiller lhumanit son aise, et ne dclarez pas ses crations monstrueuses, parce que les spectateurs, qui ont lu les Mmoires dune femme de chambre, se prtendent rvolts par le spectacle dune vrit humaine qui passe.

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Vous ne comprenez que le nu de mademoiselle***. Cest plastique, dites-vous. Les charmes de mademoiselle*** navaient pas besoin de cette rclame, je crois ; mais je suis heureux de savoir comment vous comprenez la chair. Ainsi, monsieur, il ne vous dplairait pas trop que Germinie Lacerteux ft en maillot, pourvu quelle et les jambes bien faites. Je commence souponner ce quil vous faut ; une peau soyeuse, des contours fermes et arrondis, une gaze transparente voilant peine des trsors de volupt. Le malheur est que Germinie nest pas en maillot, la pauvre femme ; il nest mme pas certain quelle ait les jambes bien faites. Puis elle sent le graillon ; elle ne vaut pas mademoiselle***, en un mot. Cest une misrable proie pour le plaisir, tel que vous paraissez lentendre. Elle a encore un dfaut immense : cest quelle ne sest pas vendue ds lge de seize ans ; elle a grandi dans des penses dhonneur, dans des rpugnances invincibles pour le vice, et elle na roul au fond de lgout que pousse par les faits, pousse par ses nerfs et son sang. Que voulez-vous ? Germinie nest pas une courtisane ; Germinie est une malheureuse que les fatalits de son temprament ont jete la honte. Toutes les femmes ne sont pas plastiques . Vous restez fleur de peau, monsieur, tandis que les romanciers analystes ne craignent pas de pntrer dans les chairs. Cest moins voluptueux, et moins agrable, je le sais ; les tableaux vivants, les apothoses de ferie sont excellents pour procurer des rves amoureux : la vue dune salle damphithtre est au contraire curante pour ceux qui nont pas lamour austre de la vrit. Je crains bien que nous ne nous entendions pas. Je trouve fort indcente lexhibition de certaines actrices, et je nprouve quune douleur mue en face des plaies intrieures du corps humain. Sil est possible, ayez un instant la curiosit du mcanisme de la vie, oubliez lpiderme satin de telle ou telle dame, demandez 245

vous quel tas de boue est cach au fond de cette peau rose dont le spectacle contente vos faciles dsirs. Vous comprendrez alors quil a pu se rencontrer des crivains qui ont fouill courageusement la fange humaine. La vrit, comme le feu, purifie tout. Il y a des gens qui emmnent le soir des filles et qui les renvoient le lendemain matin aprs stre assurs si elles ont la taille mince et les bras forts ; il y en a dautres qui prfrent tudier les drames intrieurs de la femme, qui ne touchent la chair que pour en expliquer les fatalits. Dailleurs, monsieur, je vous laccorde, on doit fouiller la boue aussi peu que possible. Jaime comme vous les uvres simples et propres, lorsquelles sont fortes et vraies en mme temps. Mais je comprends tout, je fais la part de la fivre, je mattache surtout dans un roman la marche logique des faits, la vie des personnages ; jadmire Germinie Lacerteux, moins dans les pages brutales du livre que dans lanalyse exacte des personnages et des faits. Vous dclarez luvre putride parce que certains tableaux vous ont choqu ; cest l de lintolrance. Passez outre, et dites-moi si les auteurs nont pas cr des personnes vivantes, au lieu des poupes mcaniques que lon rencontre dans les romans de M. Feuillet par exemple. Je vous avertis que je suis de lavis de Stendhal. Je crois quun romancier doit dabord crire ses uvres pour lui : le souci du public vient ensuite. Le roman nest pas comme lauteur dramatique, il ne dpend pas de la foule. Si vous voulez, nous appellerons Germinie Lacerteux un trait de physiologie, nous le mettrons dans une bibliothque mdicale, nous recommanderons aux jeunes filles et aux gens dlicats de ne jamais le lire. Tout cela nempchera pas que Germinie Lacerteux ne soit un livre des plus remarquables. Vous dites quil est facile de travailler dans lhorrible. Oui et non. Il est facile et vous lavez prouv dcrire une page 246

violente, sans y mettre autre chose que de la violence ; mais il nest plus aussi facile davoir une fivre toute personnelle, et demployer lactivit que vous donne cette fivre, observer et sentir la vie. Demandez M. Claretie sil renie ses premiers livres, comme vous paraissez le dire. Quant moi, je ne pense pas quil renonce ltude de la vie moderne, et je crois quil y reviendra tt ou tard avec un gal amour pour la ralit. Les Derniers Montagnards, un beau livre que je viens de lire, ne sont quune ode en lhonneur de lhrosme et de lamour patriotique. Au-dessous des ses folies gnreuses, la nature humaine a ses misres de tous les jours, qui sont moins consolantes, mais aussi intressantes tudier. Dailleurs, ne tremblez pas, monsieur. La littrature putride ne nourrit pas ses auteurs. Le public naime pas les vrits, il veut des mensonges pour son argent. Vous accusez presque MM. de Goncourt dtre trivialistes , uniquement pour tre lus. Eh ! bon Dieu ! vous ne savez donc pas quon a vendu trente mille exemplaires de Monsieur de Camors, et que Germinie Lacerteux nen est qu sa seconde dition. Croyez-moi, monsieur, laissez en paix les romanciers consciencieux. Sil vous faut dvorer quelquun, dvorez nos petits musiciens, nos petits faiseurs de parades, ceux qui font vivre le public de platitudes. Un dernier mot. Jai vit de parler de moi. Permettez-moi pourtant de vous dire que, si jai t parfois intolrant, comme vous me le reprochez, jamais je nai crit un article qui pt curer et faire rougir mes lectrices. Je vous dfie de trouver dans la collection de Lvnement, une seule phrase signe de mon nom que vous ne puissiez mettre sous les yeux dune jeune fille.

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Quand jcris un livre, jcris pour moi comme je lentends ; mais, quand jcris dans un journal, je le fais de faon pouvoir tre lu de tout le monde. Si javais une fille, monsieur, aprs avoir jet un coup dil sur le numro du Figaro o se trouve votre lettre, jaurais brl ce numro. mile Zola

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Un change de lettres entre Sainte-Beuve et mile Zola, propos de Thrse Raquin

La lettre de Sainte-Beuve mile Zola, 10 juin 1868Cher Monsieur, Je ne sais si je vous enverrai cette lettre, car je ne me sens aucun droit de critique prive sur Thrse Raquin, et il me faudra bien une troisime sommation pour que je vous obisse. Votre uvre est remarquable, consciencieuse, et, certains gards mme, elle peut faire poque dans lhistoire du roman contemporain. Selon moi, cependant, elle dpasse les limites, elle sort des conditions de lart quelque point de vue quon lenvisage ; et, en rduisant lart ntre que la seule et simple vrit, elle me parat hors de cette vrit. Et tout dabord, vous prenez une pigraphe que rien ne justifie dans le roman. Si le vice et la vertu ne sont que des produits comme le vitriol et le sucre, il sensuivrait quun crime expliqu et motiv comme celui que vous exposez nest pas chose si miraculeuse et si monstrueuse, et on se demande ds lors pourquoi tout cet appareil de remords qui nest quune transformation et une transposition du remords moral ordinaire, du remords chrtien, et une sorte denfer retourn. Ds les premires pages, vous dcrivez le passage du PontNeuf : je connais ce passage autant que personne et par toutes les raisons quun jeune homme a pu avoir dy rder. Eh bien ! ce nest pas vrai, cest fantastique de description : cest comme la 249

rue Soli, de Balzac. Le passage est plat, banal, laid, surtout troit, mais il na pas toute cette noirceur profonde et ces teintes la Rembrandt que vous lui prtez. Cest l une manire aussi dtre infidle. Vos personnages dailleurs, si vous les avez faits exprs plats et vulgaires (except la jeune femme qui a quelque chose dalgrien) sont ressemblants, bien prsents, analyss en conscience, copis avec probit. A vrai dire, si peu idaliste que je sois, je me demande bien si le crayon ou la plume ont ncessairement pour objet de choisir des objets vulgaires, sans nul agrment (je me le suis mme demand dj au sujet de Germinie Lacerteux de mes amis les Goncourt) ; je me suis persuad quun peu dagrable, un peu de touchant, nest point entirement inutile, ne ft-ce que sur un point ou deux, dans un tableau mme quon veut faire parfaitement triste et terne. Mais enfin je passe. Il y a un endroit o je trouve particulirement du talent, au sens de linvention : cest dans la hardiesse des rendezvous : la page sur le chat, sur ce quil pourrait dire, est charmante et cela ne rentre plus dans la copie pure et simple. Je trouve encore un grand talent danalyse et de vraisemblance (le genre admis) dans les scnes prparatoires de la noyade, et dans celles qui suivent immdiatement. Mais l je marrte, et le roman me semble faire fausse route. Je prtends quici vous manquez lobservation ou la divination. Cest fait de tte et non daprs nature. Et, en effet, les passions sont froces. Une fois dchanes, tant quelles ne sont pas assouvies, elles nont pas de cesse. Si Clytemnestre et Egisthe, saimant la fureur, navaient pu se possder compltement qu ct du cadavre tout chaud et saignant dAgamemnon, le cadavre dAgamemnon ne les aurait pas gns, au moins pour les premires nuits. Aussi je ne comprends rien vos amants, leurs remords et leur refroidissement subit, avant dtre arrivs leurs fins. Ah ! plus tard, je ne dis pas. Quand la passion principale est satisfaite, on rflchit, on voit les inconvnients : le chapitre des remords commence 250

Vous voyez mes objections, cher Monsieur. Ce qui ne maveugle pas sur le mrite technique et dexcution de bien des pages. Je dsirerais seulement que le mot de vautrer se rencontrt moins souvent, et que cet autre mot brutal, qui reparat sans cesse, ne vnt pas accuser la note dominante, qui na nullement besoin de ce rappel pour ne pas se laisser oublier. Vous avez fait un acte hardi : vous avez brav dans cette uvre et le public et aussi la critique. Ne vous tonnez pas de certaines colres ; le combat est engag ; votre nom y est signal : de tels conflits se terminent, quand un auteur de talent le veut bien, par un autre ouvrage, galement hardi, mais un peu dtendu, o le public et la critique croient voir une concession leur gr, et tout finit par un de ces traits de paix qui consacrent une rputation de plus. Tout vous. Sainte-Beuve P.S. Voici un aphorisme moral qui, selon moi, atteint votre roman par le milieu : Une passion, une fois dchane, ne steint point, ne se coupe point brusquement par le remords, comme la fivre par la quinine, avant de stre assouvie.

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La rponse de Zola Sainte-Beuve, 13 juillet 1868Paris, 13 juillet 1868 Monsieur et cher matre,

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Si je me suis permis dinsister pour avoir votre opinion sur Thrse Raquin, cest que je savais lavance combien votre critique serait juste et sympathique. Les jeunes gens comme moi ont tout gagner connatre le jugement de leurs illustres ans sur leur compte. Jaccepte vos critiques avec plus de reconnaissance encore que vos loges. Permettez-moi, cependant, de me dfendre contre un de vos blmes. Vous me dites que jai menti la vrit en ne jetant pas Laurent et Thrse dans les bras lun de lautre, le lendemain du meurtre. Si jai cru devoir les sparer, leur donner des rpugnances et des lassitudes, cest que je nai pas voulu peindre une passion tragique, pre, insatiable. Lorsquils tuent, ils sont dj presque dgots lun de lautre. Leur crime est une fatalit laquelle ils ne peuvent chapper. Ils prouvent comme un affaissement aprs lassassinat, comme une paix dtre dbarrasss dun effort trop violent pour leur nature. Je ne sais si je mexprime clairement. Mes hros nont que des instincts ; plus tard, quand ils se marient aprs une anne dindiffrence, ils obissent aux consquences des faits. A la vrit, ils ne saiment jamais, dans le sens franais et italien du mot. Le jour o Laurent jette Thrse sur le carreau, il a peine des dsirs ; toujours cette femme le troublera ; quand il la possdera tout fait, elle achvera de dtraquer son tre. Le drame est surtout physiologique. Le meurtre est pour ces tempraments une crise aigu, qui les laisse hbts et comme trangers. Dailleurs, lorsquils tuent, ils ne tuent dj plus pour se possder ; je crois que tout acte violent, dans des natures lches et vulgaires, saccomplit mcaniquement et amne un oubli presque complet des causes et du but. Ils tuent parce quils se sont promis de tuer et ils spousent plus tard parce que leur mariage est un rsultat ncessaire du meurtre. Sils tardent pendant plus dune anne, cest qu la vrit ils ne saiment pas, cest quils sont secous et curs, cest quils ne se retrouvent plus eux-mmes, et quils ont besoin dun long temps pour prouver de nouveau le dsir de leurs treintes. tez-leur la passion tragique, faites-en des brutes, et vous comprendrez leurs crises et leurs affaissements. Je sais bien que tout cela est trs particulier, trs exceptionnel ; je lai 252

voulu ainsi, la suite de certaines observations et de certaines intuitions que je crois vraies. Me pardonnez-vous, Monsieur et cher matre, davoir cherch me dfendre, bien mal sans doute, au courant de la plume. Vous avez mille fois raison : je sais bien quil me faut crire une autre uvre, mieux quilibre, plus vraie et plus tudie. Le malheur est que ma plume est mon seul gagne-pain, et que je ne puis travailler aux ouvrages que je rve. La lutte est rude pour moi. Quand je serai assez connu, quand le livre pourra me faire vivre, quand il me sera permis de quitter le journalisme pour lequel je ne suis pas fait, alors seulement je me mettrai srieusement la besogne. Vous mavez donn quelques esprances, et je vous remercie mille fois. Veuillez me croire, Monsieur et cher matre, votre tout reconnaissant et tout dvou mile Zola

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propos de cette dition lectroniqueTexte libre de droits. Corrections, dition, conversion informatique et publication par le groupe : Ebooks libres et gratuits http://fr.groups.yahoo.com/group/ebooksgratuits Adresse du site web du groupe : http://www.ebooksgratuits.com/ Septembre 2004 Dispositions : Les livres que nous mettons votre disposition, sont des textes libres de droits, que vous pouvez utiliser librement, une fin non commerciale et non professionnelle. Si vous dsirez les faire paratre sur votre site, ils ne doivent tre altrs en aucune sorte. Tout lien vers notre site est bienvenu Qualit : Les textes sont livrs tels quels sans garantie de leur intgrit parfaite par rapport l'original. Nous rappelons que c'est un travail d'amateurs non rtribus et nous essayons de promouvoir la culture littraire avec de maigres moyens.

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