Fabre Souvenirs Entomologiques Livre 9

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    05-Dec-2014

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<p>dition du groupe Ebooks libres et gratuits </p> <p>Jean-Henri Fabre</p> <p>SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES Livre IXtude sur linstinct et les murs des insectes</p> <p>(1905)</p> <p>Table des matires CHAPITRE I LA LYCOSE DE NARBONNE LE TERRIER..4 CHAPITRE II LA LYCOSE DE NARBONNE LA FAMILLE ................................................................................ 21 CHAPITRE III LA LYCOSE DE NARBONNE LINSTINCT DE LESCALADE...............................................32 CHAPITRE IV LEXODE DES ARAIGNES.........................42 CHAPITRE V LARAIGNE-CRABE.....................................58 CHAPITRE VI LES PEIRES CONSTRUCTION DE LA TOILE......................................................................................67 CHAPITRE VII LES PEIRES MA VOISINE ....................79 CHAPITRE VIII LES PEIRES LE PIGE GLUAUX ....94 CHAPITRE IX LES PEIRES LE FIL TLGRAPHIQUE100 CHAPITRE X LES PEIRES GOMTRIE DE LA TOILE109 CHAPITRE XI LES PEIRES LA PARIADE LA CHASSE ................................................................................120 CHAPITRE XII LES PEIRES LA PROPRIT.............. 132 CHAPITRE XIII SOUVENIRS MATHMATIQUES LE BINME DE NEWTON........................................................140 CHAPITRE XIV SOUVENIRS MATHMATIQUES MA PETITE TABLE ..................................................................... 154 CHAPITRE XV LARAIGNE LABYRINTHE..................... 165 CHAPITRE XVI LARAIGNE CLOTHO ............................ 183</p> <p>CHAPITRE XVII LE SCORPION LANGUEDOCIEN LA DEMEURE ............................................................................ 196 CHAPITRE XVIII LE SCORPION LANGUEDOCIEN LALIMENTATION................................................................211 CHAPITRE XIX LE SCORPION LANGUEDOCIEN LE VENIN...................................................................................224 CHAPITRE XX LE SCORPION LANGUEDOCIEN IMMUNIT DES LARVES .................................................. 240 CHAPITRE XXI LE SCORPION LANGUEDOCIEN LES PRLUDES ...........................................................................256 CHAPITRE XXII LE SCORPION LANGUEDOCIEN LA PARIADE ..............................................................................270 CHAPITRE XXIII LE SCORPION LANGUEDOCIEN LA FAMILLE ..............................................................................281 CHAPITRE XXIV LA DORTHSIE.....................................297 CHAPITRE XXV LE KERMES DE YEUSE ........................ 309 propos de cette dition lectronique.................................324</p> <p>3</p> <p>CHAPITRE I LA LYCOSE DE NARBONNE LE TERRIER</p> <p>Michelet nous raconte comment, apprenti imprimeur au fond dune cave, il entretenait des rapports amicaux avec une Araigne. certaine heure, un rayon de soleil filtrait par la lucarne du triste atelier et illuminait la casse du petit assembleur de lettres de plomb. La voisine huit pattes descendait alors de sa toile et venait, sur le bord de la casse, prendre sa part des joies de la lumire. Lenfant laissait faire ; il accueillait en ami la confiante visiteuse, pour lui douce diversion aux longs ennuis. Lorsque nous manque la socit de lhomme, nous nous rfugions dans celle de la bte, sans perdre toujours au change. Je nendure pas, Dieu merci, les tristesses dune cave : ma solitude est riante dillumination et de verdure ; jassiste, quand bon me semble, la fte des champs, la fanfare des merles, la symphonie des grillons ; et cependant, avec plus de dvotion encore que ny en mettait le jeune typographe, je fais commerce damiti avec lAraigne. Je ladmets dans lintimit de mon cabinet de travail, je lui fais place au milieu de mes livres, je linstalle au soleil sur le bord de ma fentre, je la visite passionnment chez elle, la campagne. Nos rapports nont pas pour but de faire simple diversion aux ennuis de la vie, misres dont jai ma part tout comme un autre, ma trs large part ; je me propose de soumettre lAraigne une foule de questions auxquelles, parfois, elle daigne rpondre. Ah ! les beaux problmes que suscite sa frquentation ! Pour les exposer dignement, ne serait pas de trop le merveilleux</p> <p>4</p> <p>pinceau que devait acqurir le petit imprimeur. Il faudrait ici la plume dun Michelet, et je nai quun rude crayon mal taill. Essayons, malgr tout : pauvrement vtue, la vrit est encore belle. Je reprends donc lhistoire des instincts de lAraigne, histoire dont le prcdent volume a donn trs incomplet essai. Depuis ces premires tudes, le champ des observations sest beaucoup agrandi. De nouveaux faits, et des plus remarquables, sont venus enrichir mon registre de notes. Il convient de les mettre profit pour une biographie plus dveloppe. Lordre et la clart du sujet mexposent, il est vrai, quelques redites. Cest invitable quand il faut disposer en un tableau densemble mille dtails cueillis au jour le jour, souvent limproviste et sans liaison entre eux. Lobservateur nest pas matre de son temps ; loccasion le mne, par des voies insouponnes. Telle question suscite par un premier fait na de rponse que des annes aprs. Elle slargit dailleurs, se complte par des aperus glans en chemin. Dans un travail ainsi fragment, des redites simposent donc, ncessaires la coordination des ides. Jen serai sobre du mieux possible. Remettons en scne nos vieilles connaissances, lpeire et la Lycose, principaux reprsentants de nos Aranides. La Lycose de Narbonne, ou Tarentule ventre noir, fait lection de domicile dans les garrigues, terrains incultes, caillouteux, aims du thym. Sa demeure, forteresse plutt que chalet, est un terrier dun empan de profondeur environ et du calibre dun col de bouteille. La direction en est verticale autant que le permettent les obstacles frquents dans un sol pareil. Un gravier, cela sextrait, se hisse au dehors ; mais un galet est bloc inbranlable que lAraigne contourne en coudant sa galerie. Si telle rencontre se rpte, lhabitation devient un antre tortueux, votes de pierrailles, carrefours communiquant entre eux par de brusques dfils.</p> <p>5</p> <p>Ce dfaut dordre est sans inconvnient, tant la propritaire connat, par une longue habitude, les recoins et les tages de son immeuble. Si quelque chose bruit l-haut, de nature lintresser, la Lycose remonte de son manoir anfractueux avec la mme clrit quelle le ferait dun puits vertical. Peut-tre mme trouve-t-elle des avantages aux sinuosits de son gouffre quand il faut entraner dans le coupe-gorge une proie qui se dfend. Dordinaire, le fond du terrier se dilate en une chambre latrale, lieu de repos o lAraigne longuement mdite et tout doucement se laisse vivre lorsque le ventre est plein. Un crpi de soie, mais parcimonieux, car la Lycose nest pas riche en soierie la faon des filandires, revt la paroi du tube et prvient la chute, des terres dsagrges. Cet enduit, qui cimente lincohrent et lisse le rugueux, est rserv surtout pour le haut de la galerie, au voisinage de lembouchure. L, de jour, si tout est tranquille la ronde, stationne la Lycose, soit pour jouir du soleil, sa grande flicit, soit pour guetter le passage de la proie. Les fils du revtement soyeux donnent dans tous les sens solide appui aux griffettes, sil convient de rester des heures et des heures immobile dans les ivresses de la lumire et de la chaleur, ou bien sil faut dun bond happer la proie qui passe. Autour de lorifice du terrier se dresse, tantt plus, tantt moins lev, un parapet circulaire, form de menus cailloux, de fragments de bchettes, de lanires empruntes aux feuilles sches des gramines voisines, le tout assez dextrement enchevtr et ciment avec de la soie. Cet ouvrage, darchitecture rustique, ne manque jamais, serait-il rduit un simple bourrelet. Une fois domicilie, quand vient lge mr, la Lycose est minemment casanire. Voici trois ans que je vis en intimit avec elle. Je lai tablie en de larges terrines sur le bord des fe-</p> <p>6</p> <p>ntres de mon cabinet, et journellement je lai sous les yeux. Eh bien, il est trs rare que je la surprenne dehors, quelques pouces de son trou, o vivement elle rentre la moindre alerte. Il est ds lors certain que, dans la libert des champs, la Lycose ne va pas cueillir au loin de quoi btir son parapet et quelle utilise ce qui se trouve sur le seuil de sa porte. En de telles conditions, les moellons bientt spuisent, et la maonnerie sarrte faute de matriaux. Le dsir mest venu de voir quelles dimensions prendrait ldifice circulaire si lAranide tait indfiniment approvisionne. Avec des captives dont je suis moi-mme le fournisseur, la chose est aise. Ne serait-ce que pour venir en aide qui voudrait un jour reprendre ces relations avec la grosse Araigne des garrigues, disons en quoi consiste linstallation de mes sujets. Une ample terrine, profonde dun empan, est remplie de terre rouge, argileuse, riche de menus cailloux, enfin conforme celle des lieux hants par la Lycose. Convenablement humect de faon faire pte, le sol artificiel est tass, couche par couche autour dun roseau central, de calibre pareil celui du terrier naturel de la bte. Quand le rcipient est plein jusquau bout, je retire le roseau, qui laisse bant un puits vertical. Voil obtenue la demeure qui remplacera celle des champs. Trouver lermite qui doit lhabiter est laffaire dune course dans le voisinage. Dmnage de sa propre demeure que vient de bouleverser ma houlette, et mise en possession du gte de mon art, la Lycose aussitt sy engouffre. Elle nen sort plus, ne cherche pas mieux ailleurs. Une grande cloche en toile mtallique repose sur le sol de la terrine et prvient lvasion. Du reste, la surveillance cet gard ne mimpose pas assiduit. Satisfaite de la nouvelle demeure, la prisonnire ne manifeste aucun regret de son terrier naturel. De sa part, aucune ten-</p> <p>7</p> <p>tative de fuite. Ne manquons pas dajouter que chaque terrine ne doit recevoir quun seul habitant. La Lycose est trs intolrante. Pour elle, une voisine est pice de venaison, qui se mange sans scrupule quand on a pour soi le droit du plus fort. Au dbut, ignorant cette sauvage intolrance, plus pre encore en saison de famille, jai vu se perptrer datroces ripailles sous mes cloches trop peuples. Jaurai loccasion de raconter ces drames. Considrons les Lycoses isoles. Elles ne pratiquent pas de retouches la demeure que je leur ai moule avec un bout de roseau ; tout au plus, de loin en loin, dans le but peut-tre de se crer au fond une chambre de repos, rejettent-elles au dehors quelques charges de dblais ; mais toutes, petit petit, construisent la margelle qui doit cerner lembouchure. Je leur ai donn en abondance des matriaux de premier choix, bien suprieurs ceux quelles utilisent livres leurs propres ressources. Ce sont dabord, pour les fondations, de petites pierres lisses, dont quelques-unes ont le volume dune amande. Avec ce cailloutis sont mlanges de courtes lanires de raphia, souples rubans, faciles courber. Elles reprsentent lhabituelle vannerie de lAranide, fines tigelles et feuilles sches de gramines. Enfin, trsor inou dont jamais la Lycose na fait encore usage, je mets la disposition de mes captives de gros fils de laine, coups, en tronons dun pouce de longueur. Comme je tiens en mme temps minformer si mes btes, avec leurs superbes lentilles oculaires, sont aptes distinguer les couleurs et prfrent certaines dentre elles, je fais un mlange de brins, de laine de teintes diverses : il y en a de rouges, de verts, de jaunes, de blancs. Si elle a ses prfrences, lAraigne choisira dans lensemble. La Lycose travaille toujours de nuit, condition fcheuse, qui ne me permet pas de suivre louvrire en ses mthodes. Je vois le rsultat, et cest tout. Viendrais-je visiter le chantier la</p> <p>8</p> <p>clart dune lanterne, que je nobtiendrais pas davantage. Trs timide, la bte plongerait linstant dans son repaire, et jen serais pour mes frais dinsomnie. Dautre part elle nest pas trs assidue louvrage, elle aime prendre son temps. Deux ou trois brins de laine ou de raphia mis en place, cest toute la besogne dune nuit. cette lenteur ajoutons de longs chmages. Deux mois scoulent, et le rsultat de mes prodigalits dpasse mon attente. Riches ne savoir que faire de leurs trouvailles, cueillies dans une troite proximit, mes Lycoses se sont bti des donjons comme leur race nen connaissait pas encore de pareils. Autour de lorifice, sur un talus faible pente, de petites pierres plates et lisses ont t disposes en un dallage discontinu. Les plus volumineuses, blocs cyclopens par rapport lanimal qui les a remues, sont utilises aussi abondamment que les autres. Sur ce cailloutis slve le donjon. Cest un entrelacement de lanires de raphia et de fils de laine cueillis au hasard, sans distinction des couleurs. Le rouge et le blanc, le jaune et le vert sy mlangeant sans ordre. La Lycose est indiffrente aux attraits chromatiques. Le rsultat final est une sorte de manchon, haut dune paire de pouces. Des liens de soie fournis par les filires, fixent les morceaux entre eux de faon que lensemble a laspect dune grossire toffe. Sans tre dune correction irrprochable, car il y a toujours lextrieur des pices rcalcitrantes, mal domptes par louvrire, ldifice polychrome ne manque pas de mrite. Loiseau feutrant la conque de son nid nobtiendrait pas mieux. Qui voit dans mes terrines les singuliers ouvrages multicolores, les prend pour un produit de mon industrie, en vue de quelque malice exprimentale, et sa surprise est grande lorsque javoue le vritable auteur de la chose. Lide ne viendrait personne que lAraigne est capable de pareil monument.</p> <p>9</p> <p>Il va de soi quen libert, dans nos maigres garrigues, la Lycose ne sadonne pas cette luxueuse architecture. Jen ai dit les motifs : trop casanire pour aller la recherche de matriaux, elle fait emploi de ce qui se trouve autour delle, ressource bien limite. Des lopins de terre, de menus clats de pierre, quelques brindilles, quelques gramens secs, et voil tout peu prs. Aussi louvrage est-il en gnral modeste et se rduit un parapet qui nattire gure lattention. Mes captives nous apprennent que si les matriaux abondent, surtout les matriaux textiles avec lesquels lcroulement nest pas craindre, la Lycose se complat aux tourelles leves. Elle connat lart des donjons et le met en pratique toutes les fois quelle en a les moyens. Cet art se rattache un autre, dont il est apparemment le driv. Si le soleil est violent ou bien si la pluie menace, la Lycose clt lentre de sa demeure avec un treillis de soie o elle incruste des matriaux divers, parfois les restes des proies dvores. Lantique Gal clouait sur la porte de sa hutte les ttes des ennemis vaincus. De mme la farouche Araigne enchsse dans lopercule de sa tanire les crnes de ses victimes. Pareils moellons font trs bien sur le dme de logre, mais gardons-nous dy voir des trophes belliqueux. La bte ne connat pas nos sauvages glorioles. Est indiffremment utilis tout ce qui se trouve sur le seuil du terrier, reliques de Criquets, dbris vgtaux et parcelles de terre, surtout. Une tte de Libellule cuite au soleil, vaut un gravier, ni plus ni moins....</p>