JeanJamin-1977 Halshs00376244 Silence

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    19-Jul-2015

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<p>dossiers africains</p> <p>Jean Jamin</p> <p>LES LOIS DU SILENCEESSAI SUR LA FONCTION SOCIALE DU SECRET</p> <p>FRANOIS MAS PERO</p> <p>Tous nos chaleureux remerciements Franois Gze, directeur des ditions La Dcouverte, et propritaire du Fonds Maspro, pour son autorisation de mettre en ligne cet ouvrage en archives ouvertes (maquette propritaire). Jean Jamin Eliane Daphy (responsable des archives ouvertes du IIAC)</p> <p>Pour citer cet ouvrage en archives ouvertes :Jamin Jean, 2009, Les lois du silence. Essai sur la fonction sociale du secret, OAI halshs-00376244 http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs00376244/fr/ (facsim. num. : 1977, Paris, Franois Maspro, 134 p.) ISBN : 2-7071-0920-7 ISSS : 0335-8062 Notice Sudoc : 000585920 Rfrences BNF : FRBNF34703681</p> <p>oai:halshs.archives-ouvertes.fr:halshs-00376244_v1</p> <p>Jean JaminLAHIC-IIAC UMR8177 EHESS http://www.lahic.cnrs.fr/article.php3?id_article=88 jamin(at)ehess.fr</p> <p>COLE DES HAUTES TUDES EN SCIENCES SOCIALES Centre d'tudes africaines</p> <p>DOSSIERS AFRICAINSdirigs par Marc Aug et Jean Copans</p> <p>halshs-00376244 (04-2009) Avec l'autorisation des ditions La Dcouverte</p> <p> Franois Maspero, 1977 ISBN 2-7071-0920-7</p> <p>halshs-00376244 (04-2009) Avec l'autorisation des ditions La Dcouverte</p> <p>JEAN JAMIN</p> <p>LES LOIS DU SILENCEESSAI SUR LA FONCTION SOCIALE DU SECRET</p> <p>FRANOIS MASPERO 1, place Paul-Painlev, V Paris 1977</p> <p>halshs-00376244 (04-2009) Avec l'autorisation des ditions La Dcouverte</p> <p>A J. st I. G. Rom</p> <p>halshs-00376244 (04-2009) Avec l'autorisation des ditions La Dcouverte</p> <p>Dommage qu'il n'y ait rien de merveilleux dans les signes, ni de significatif dans les merveilles ! Il y a une clef quelque part... attendez... chut, silence ! Hermann MELVILLE, Moby Dick. En vrit, cet officier semblait avoir la mission spciale de protger la dignit souveraine du capitaine qui, en quelque sorte, paraissait tre trop plein de dignit dans sa personne pour condescendre la protger lui-mme. Hermann MELVILLE, Redburn.</p> <p>halshs-00376244 (04-2009) Avec l'autorisation des ditions La Dcouverte</p> <p>INTRODUCTION</p> <p>La plupart des recherches portant sur les traditions orales accordent bien sr, par dfinition et par vocation, un statut prioritaire, pour ainsi dire dominant, la parole : voie par laquelle se transmet le savoir et se reproduisent les socits lignagres. Celles-ci, on l'a dit, ont une civilisation de l'oralit, possdent une littrature orale. L'ambigut de ces concepts traduit assez bien l'embarras des observateurs devant une ralit sociale et culturelle tantt dfinie ngativement (sans criture), tantt d'une manire contradictoire ( littrature orale), tantt avec un certain fixisme ( tradition orale) tout entire perue et contenue, mais en quelque sorte en creux, par l'absence et le manque (ceux de l'criture), dans le champ du discours et de la parole. On ne peut certes contester aussi rapidement des analyses et des tudes dont la finesse et la qualit ne sont plus vanter : il s'agit plutt d'en relativiser la porte et d'ouvrir d'autres perspectives en s'interrogeant notamment sur les conditions sociales d'exercice de la parole ; conditions qui doivent, au bout du compte, en inflchir le sens et la valeur et permettre de dgager le mode d'articulation entre les structures de codification, de communication et de subordination. Si la parole est prise, elle se trouve galement prise dans un rseau social qui en conditionne la pertinence et la frquence, qui en limite donc l'utilisation. N'importe qui ne dit certes pas n'importe quoi, n'importe quand et n'importe o. Telle peut tre, rsume d'une 9</p> <p>halshs-00376244 (04-2009) Avec l'autorisation des ditions La Dcouverte</p> <p>faon lapidaire, l'hypothse de dpart, qui amnera poser des questions du type : qui dit quoi ? quoi dit quoi ? quoi dit qui ? Il faut tout d'abord se dmarquer des perspectives et analyses linguistiques et smiologiques, car c'est moins l'tude de la langue, des discours proprement dits, des codes, des signes ou du symbolique qui nous intresse ici que celle de leur fonctionnement, de leurs usages, msusages ou non-usages par des acteurs sociaux en situation et en relation. Toute parole, tout discours, qu'il soit tenu ou retenu, met en place et en scne des groupes ou des catgories sociales qui sont dans un rapport aux pouvoir-dire et aux savoir-dire, qui dfinissent selon une logique dcouvrir des pouvoir-faire et des savoir-faire. Les commentaires et rflexions sur les conditions d'enqute et d'observation, qui souvent ouvrent ou jalonnent les monographies, soulignent cette socialisation de la parole et cette position du discours. Il ne suffit pls de recueillir et d'enregistrer l'information, la parole donne. Il convient de la situer, de la confronter, d'en faire l' a histoire , la a gographie et la gnalogie , d'autant qu'obtenue souvent par interrogation elle-mme perue par les enquts comme menaante ou au mieux inconvenante elle risque sans cela d'tre complaisante, conventionnelle, trompeuse ou insipide. Cette prudence initiale, presque devenue une mode ou une clause de style, lude toutefois le problme qu'elle dvoile, par son ct frquemment descriptif, historique et quelquefois idiosyncrasique. Cependant, les travaux de quelques psychologues et psychothrapeutes africanistes, notamment ceux de l'quipe de Fann Dakar j, confronts dans leur pratique aux situations d'coute, de dialogue et de discours, cernent de plus prs, semble-t-il, cette question du statut de la parole'. Certains font ressortir ce qui, jusqu'alors, pouvait sembler paradoxal pour une socit traditionnelle, savoir le danger, la menace, la violence et le viol des paroles 3 ; d'autres insistent sur l'ambigut du dire, tour tour rgulateur et perturbateur, consolateur et accusateur, et mettent en vidence des processus ducatifs qui tendent justement le pondrer, le temporiser, le retenir, le suspendre, qui apprennent en somme a savoir se taire 1. Cf. la revue Psychopathologie africaine. 2. Cf. E. et M.-C. ORTIGUES, A. et J. ZEMPLENI, Psychologie clinique et Ethnologie (Sngal) , Bulletin de psychologie, XXI, 270, Paris, 1968, p. 950-958. 3. Cf. D. STORPER-PEREZ, La Folie colonise, Maspero, Paris, 1974, p. 16-20. 4. J. RABAIN-ZEMPLNI, c Expression de l'agressivit... , art. cit, 1974, 10</p> <p>halshs-00376244 (04-2009) Avec l'autorisation des ditions La Dcouverte</p> <p>introduction</p> <p>D'une faon indpendante, un niveau plus sociologique, M. Aug fait des remarques analogues lorsqu'il crit que, dans la socit lignagre, a la thorie enseigne avant tout se taire, elle rvle les dangers de la prise de parole, elle menace de condamner ceux qui auraient l'imprudence de recourir elle pour laborer un discours effectivement dit, une accusation effectivement formules. Condamne la parole, la socit lignagre apprendrait-elle s'en mfier, s'en garder ? La loi sociale serait-elle ici, comme le suggre par ailleurs M. Aug, une loi du silence o la stratgie du pouvoir consisterait prcisment taire et se taire ? De ce point de vue, le rgime des secrets qui entoure certaines pratiques rituelles cls, telle l'initiation, pourrait tre l'expression privilgie de cette loi, et l'on peut s'interroger sur leurs fonctions sociales. De tels processus ne sont peut-tre pas propres aux socits traditionnelles ou lignagres. S'ils apparaissent ici grossis et amplifis, par consquent plus visibles et accentus, sans doute plus pertinents et particuliers, du fait de la taille et de la structure de ces socits, on peut nanmoins supposer qu'ils jouent et se rvlent quelque part dans les socits dites avances. Ce qui, au bout du compte, condition que l'hypothse soit vrifie, permettrait de s'interroger sur la structure du pouvoir, sur les conditions thoriques de son exercice et, d'une faon plus gnrale, sur les stratgies de la communication sociale La dimension et l'organisation des socits a avances tendent certes dcentrer et dmultiplier les lieux et les niveaux d'exercice du pouvoir, largir et diversifier les rseaux de communication, structurer et institutionnaliser les rapports aux savoirs ; en somme diversifier les points d'ancrage et les modes d'expression du pouvoir. Mais les appareils et dispositifs mis en place et en oeuvre obissent peut-tre cette loi organique, reprable des niveaux lmentaires, fonde sur le silence et la rtention. C'est en tout cas ce que l'on peut infrer des analyses de M. Crozier sur le phnomne bureaucratique 8 : pour lui, le pouvoir nat de situations d'incertitude, de flou et de silence. Chaque groupe tend augmenter la part d'incertiet L'Enfant wolof de deux cinq ans, op. cit., 1975, p. 409 et s. [les mentions op. cit et s art. cit renvoient la bibliographie p. 128-131]. 5. M. AUG, Thorie des pouvoirs et idologie..., op. cit., 1975, p. 226. 6. M. AUG, La Construction du monde..., op. cit., 1974. 7. Cf. P. ROQUSPLO, Le Partage du savoir..., op. cit., 1974. 8. Le Phnomne bureaucratique, Le Seuil, Paris, 1963.</p> <p>11</p> <p>halshs-00376244 (04-2009) Avec l'autorisation des ditions La Dcouverte</p> <p>tude qu'il fait ,planer sur les autres et, par l mme, son pouvoir rduire l'incertitude dploye par les autres et donc rduire leur pouvoir 9. La centralisation gnralement observe dans ce type d'organisation procde moins d'une tentative de concentrer un pouvoir absolu au sommet de la pyramide que d'une volont de placer une distance ou un cran protecteur suffisant entre ceux qui ont le droit de prendre une dcision et ceux qui seront affects par cette dcision '') . Sur un plan global et d'une faon assez spectaculaire, les vnements de Mai 1968 ont t pour certains " caractriss par la prise de parole , par le rejet du silence quotidien, oppresseur, par celui des secrets de la dcision : il s'agissait de bouleverser les rgles politiques de la communication, de la massifier , de la dmocratiser... Le cas franais qui sera analys au dbut et qui orientera notre problmatique n'a ni cette exemplarit ni cette rsonance ; mais il a l'avantage, tout en tant plus sourd, plus dissimul, de rvler des mcanismes de rtention lis des exercices de pouvoir ordinaires et quotidiens. L'associer au domaine africaniste ne procde donc pas d'une intention comparatiste, mais rpond plutt des exigences structurales. Il s'agit, comme nous l'avons dit plus haut, de cerner les conditions sociales d'exercice de la parole et, d'une faon plus gnrale, celles de la communication partir de son ngatif, le secret : le nondise plutt que le non-dit. Cette dmarche permet de reprer d'emble des rgles prcises et visibles, quasi institutionnelles, de communication et de rtention. Elle peut, au bout du compte, permettre de dfinir un cadre et un protocole d'analyse pour saisir le principe d'articulation entre les structures de communication et de subordination. On s'interrogera moins sur le contenu du secret que sur son mode de constitution et d'implication, sa forme et sa fonction. Il est toutefois certain, nous le verrons pour les tendeurs ardennais, que le contenu a son importance et qu'on ne dfinit pas n'importe quoi comme tant secret ; mais il existe galement ainsi en Afrique, lors de certaines initiations des secrets de polichinelle qui sont moins objets de connaissance et d'apprentissage que signes de reconnaissance et d'appartenance sociales, qui ont pour effet de partager socialement et gographiquement les discours et les savoirs. Ce qui importe dans9. Cf. aussi L. SFEZ, Critique de la dcision, op. cit., 1973, p. 288. 10. M. CROZIER, La Socit bloque, Le Seuil, Paris, p. 95. 11. Cf. M. DB C13RTEAU, La Prise de parole, Descle de Brouwer, Paris, 1968.</p> <p>12</p> <p>halshs-00376244 (04-2009) Avec l'autorisation des ditions La Dcouverte</p> <p>introduction</p> <p>ce cas n'est pas tant l'acquisition d'un savoir cach que l'opration de masquage, l'affirmation de sa possession, la dcision sociale, voire politique, de son droit d'usage. La ncessit impose tout initi de se taire et de savoir se taire outre le fait qu'elle maintient une solidarit organique trs forte, sorte de consensus en ngatif, et outre le fait que ce qui doit tre tu par quelques-uns peut tre connu de tous fait socialement exister le secret et partage l'univers social de la communication en dvoilant et en imposant tout un systme de droits d'expression et de devoirs de rtention. Le secret intervient l comme repre et argument hirarchiques. Son importance rside moins dans ce qu'il cache que dans ce qu'il affirme : l'appartenance une classe, un statut. Compte tenu de ces remarques prliminaires, je ferai un certain nombre de propositions et d'hypothses : toute parole sociale peut et doit tre interprte en termes de pouvoir, qui est prcisment et avant tout celui de dire ou de ne pas dire. Dans cette alternative, le choix et sa reconnaissance sociale dfiniraient l'ascendant et la place hirarchique ; de ce point de vue, ce serait moins l'usage que la possession de la parole qui crerait l'ascendant (dans la mesure o tout ce qui est dit peut tre contredit) ; chaque position sociale s'accompagne et se marque de non-dit et de non-dire qui tendent l'affirmer et la maintenir. Le halo des silences, le jeu des secrets, la rtention de la parole interviennent comme seuil, comme barrire et niveau. Cela peut amener repenser la transmission du savoir suivant une perspective horizontale et non plus verticale ; tout savoir-dire ne .dfinit pas forcment un pouvoir-dire. La proposition inverse peut tre galement retenue ; la connaissance des secrets suppose ou implique un savoir-taire qui dfinit un pouvoir-dire. Les exemples illustrant ces propositions ont t principalement choisis en fonction d'un itinraire professionnel et scientifique propre Ce qui explique, d'une part, leur dispersion gographique ; ce qui accuse, d'autre part, le caractre d'essai donn cet ouvrage. Il ne s'agit pas en effet de faire une thorie de la parole et de la communication, du silence et de la rtention. On se propose plutt d'ouvrir quelques perspectives, de reproblmatiser un domaine jusqu'alors peu interrog et peu contest, de jeter enfin quelques bases visant laborer une sociologie du non-dire et, pourquoi pas, du non-dit.</p> <p>halshs-00376244 (04-2009) Avec l'autorisation des ditions La Dcouverte</p> <p>ISECRET CYNGTIQUE ET POUVOIR COMMUNAL</p> <p>La tenderie aux grives est une technique de pigeage traditionnelle se pratiquant exclusivement dans les massifs forestiers du plateau ardennais. L'anciennet des procds, atteste par la fabrication artisanale du mtier, traduit d'emble son archasme, son particularisme, son caractre quasi rsiduel et marginal. Ds lors, il peut paratre surprenant d'inaugurer notre 'propos par son tude, de lui consacrer une large part, de l'associer au domaine africaniste, de lui donner enfin valeur d'ouverture. Il y a plusieurs raisons ce choix. En premier lieu, c'est au cours de cette recherche que sont apparus avec acuit, concrtement et chelle rduite, les mcanismes et articulations des faits de confiscation et de rtention des savoirs. C'est ainsi que la mise en vidence et l'analyse des taxonomies dites populaires firent apparatre de...</p>