La conscience et la vie Henri Bergson (1859-1941) ?· La conscience et la vie Henri Bergson (1859-1941)…

  • View
    212

  • Download
    0

Embed Size (px)

Transcript

  • La conscience et la vie

    Henri Bergson (1859-1941)

    Quand Bergson dcide danalyser la triple question de la conscience, de la vie et de leur

    rapport lui vient une angoisse qui marque une question vitale, alors que souvent il considre

    langoisse comme le corrlat affectif dun faux problme. Do venons-nous ? Qui sommes-

    nous ? O allons-nous ? Voil des questions vitales (remarquons quelles sont poses selon

    trois dimensions du temps).

    Bergson critique les philosophies qui visent tudier les mcanismes de notre pense

    pour obtenir un instrument danalyse "pertinente". Cest lesprit critique de Kant qui est vis.

    Hegel, lui aussi, dnoncera un cercle vicieux dans la pense kantienne, inhrente la tentative

    pour critiquer linstrument de la connaissance partir de cet instrument mme (la raison).

    Mais tandis que Hegel sort du cercle par une dialectique rationnelle, Bergson la brise par une

    intuition.

    On ne sexpliquerait pas lattachement de tel ou tel philosophe une mthode aussi

    trange si elle navait pas le triple avantage de flatter son amour propre, de faciliter son

    travail, et de lui donner lillusion de la connaissance dfinitive. => Combien serait

    prfrable une philosophie plus modeste, qui irait tout droit lobjet sans sinquiter des

    principes dont il parat dpendre. => elle prendrait son temps et, ports par une exprience

    de plus en plus vaste des probabilits de plus en plus hautes, nous tendrions, comme une

    limite, vers la certitude dfinitive.

    En philosophie, la probabilit nest plus une certitude par dfaut. La certitude devenant

    au contraire la "limite" vers laquelle tend la probabilit linfini.

    Bergson considre que dans des rgions diverses de lexprience, je crois apercevoir

    des groupes diffrents de faits, dont chacun, sans nous donner la connaissance dsire, nous

    montre une direction o la trouver. Or cest quelque chose que davoir une direction, et cest

    beaucoup den avoir plusieurs.

    => Nous possdons des lignes de fait, qui ne vont pas aussi loin quil faudrait ; chacune, prise

    part, nous conduira une conclusion simplement probable ; mais toutes ensemble, par leur

    convergence, nous mettront en prsence dune telle accumulation de probabilit que nous

    nous sentirons sur le chemin de la certitude

    => Ide dune volution cratrice dune philosophie en collaboration : ce nest plus une

    construction dun penseur unique, mais comportera, appellera sans cesse des additions, des

    corrections, des retouches.

  • Mais qui dit esprit dit conscience : et quest-ce que la conscience ? Pour Bergson elle

    nest pas dfinissable, car une dfinition parfaite ne sapplique pas ce qui est de lordre et de

    lespace. Il donne cependant quelques caractristiques :

    - Conscience signifie dabord mmoire. La mmoire est l, ou bien la conscience ny

    est pas. Une conscience sans mmoire soublie sans cesse, prit et renat chaque instant

    (cest un esprit instantan, Leibniz). La conscience est dure, et il ny aurait pas de dure sans

    acte, quil lui est pourtant intrieur, par lequel les moments successifs sont retenus, et

    prolong les uns dans les autres. Cest cet acte avant tout que Bergson nomme mmoire.

    - Mais toute conscience est anticipation de lavenir. Lattention est une attente, et il

    ny a pas de conscience sans une certaine attention la vie . Si la conscience est mmoire il

    faut expliquer pourquoi tous ne sont pas prsents (souvenir) chaque instant plus que

    pourquoi de temps en temps certains lui reviennent. Cest lattention la vie qui intervient ici.

    => Retenir ce qui nest dj plus, anticiper sur ce qui nest pas encore, voil donc la

    premire fonction de la conscience. Il ny aurait pas de prsent sans elle () Il peut la

    rigueur tre conu, il nest jamais peru () Ce que nous percevons en fait cest une certaine

    paisseur de dure qui se compose de deux parties : notre pass immdiat et notre avenir

    imminent.

    Quest-ce que la conscience est appele faire ? Jusquo le domaine de la conscience

    stend dans la nature ? Nous nobtiendrons rien de rigoureux, car pour savoir de science

    exacte quun tre est conscient, il faudrait concider avec lui, tre lui. Je pourrais tre un

    automate ingnieusement construit par la nature . Possible, mme si peu probable. De la

    ressemblance externe on conclut, par analogie, une similitude interne. Il y a une foule de cas

    o cette probabilit est assez haute pour galer la certitude. Cherchons donc, en suivant le fil

    de lanalogie, pour voir jusquo la conscience stend et o elle sarrte.

    Schopenhauer voulait tablir quun tre pensant, sans cerveau, cest un tre qui digre

    sans estomac. Or lamibe, organisme unicellulaire digre sans estomac. De mme, la

    conscience est incontestablement lie au cerveau chez lHomme : mais il ne suit pas de l

    quun cerveau soit indispensable la conscience. Plus on descend dans la srie animale,

    plus les centres nerveux se simplifient jusqu ce que finalement les lments nerveux

    disparaissent, noys dans la masse dun organisme moins diffrenci. Nous devons ne pas

    considrer quil en aille de mme pour la conscience. Tout ce qui est vivant pourrait tre

    conscient : en principe la conscience est coextensive la vie (cest--dire de mme extension

    et non pas identique). Une bonne partie des analyses qui conduiront cette seconde

    occurrence visent comprendre pourquoi cest seulement en droit, et non pas en fait que la

    conscience est coextensive la vie.

    - 1ere ligne de fait : rfrence la mmoire et anticipation comme lments de la

    conscience.

    - 2me ligne de fait : partout o il y a du temps, cest--dire de la vie, il y a de la

    conscience.

    Si conscience retient le pass et anticipe lavenir, cest prcisment, sans doute parce

    quelle est appele effectuer un choix : pour choisir, il faut penser ce quon pourra faire et

    se remmorer les consquences, avantageuses ou nuisibles, de ce quon dj fait.

  • Si la conscience signifie choix il parat vraisemblable que la conscience, originellement

    immanente tout ce qui vit, sendort l o il ny a plus de mouvement spontan, et sexalte

    quand la vie appuie vers lactivit. Chacun de nous en a fait lexprience, quand nos actions

    cessent dtre spontanes et deviennent automatiques : la conscience sen retire.

    A contrario, quels sont les moments o notre conscience atteint le plus de vivacit ? Ce

    sont ces moments de crise intrieure, dhsitations que nous sommes libres au plus haut degr.

    Conscience est synonyme de choix.

    Pour Bergson, la matire est inertie, gomtrie, ncessit. Mais avec la vie apparat le

    mouvement imprvisible et libre. Dans un monde o tout le reste est dtermin, une zone

    dindtermination lenvironne. Par exemple, de la masse protoplasmique la vie a pu apparatre

    via deux chemins : celui du monde animal (conscience veille) et celui du monde vgtal

    (conscience endormie).

    Conscience et matrialit sont comme des antagonistes qui adoptent un modus vivendi

    i.e. une manire de vivre ensemble, de coexister. La matire est ncessite, la conscience est

    libert, et la vie trouve un moyen de les rconcilier. La vie est la conscience lance travers la

    matire, qui se saisit de cette matire, qui est la ncessit mme, et tend y introduire la plus

    grande somme possible dindtermination et de libert.

    Bergson distingue ce quil y a dessentiel et daccidentel dans le mouvement volutif. Il

    crit : deux choses seulement sont ncessaires :

    - Une accumulation graduelle dnergie.

    - Une canalisation lastique de cette nergie dans des directions variables et

    indterminables, au bout desquelles les actes sont libres.

    Il sagit pour la vie dobtenir que la matire, par une opration lente et difficile,

    emmagasine une nergie de puissance qui deviendra tout dun coup une nergie de

    mouvement (nergie potentielle et cintique). En gros il y a dans la vie un effort pour greffer

    sur la ncessit des forces physiques, la plus grande somme possible dindtermination. Cet

    effort ne suffit pas crer suffisamment dnergie pour aller au-del du dterminisme

    physique. Il ny a quun moyen de russir cest dobtenir de la matire une telle accumulation

    dnergie potentielle quil puisse un moment donn, en faisant jouer un dclic, obtenir le

    travail dont il a besoin pour agir.

    => Cinquime ligne de fait : la vie est la libert sinsrant dans la ncessit et la tournant

    son profit.

    Considrons maintenant la reprsentation qui prcde lacte et non plus laction mme.

    A quel signe reconnaissons-nous un Homme daction ? Celui qui laisse sa marque sur les

    vnements auxquelles la fortune le mle. Plus grande est la proportion du pass qui tient

    dans son prsent, plus lourde est la masse quil pousse dans lavenir pour presser contre les

    ventualits qui se prparent : son action, semblable une flche, se dcroche avec sautant

    plus de force que sa reprsentation tait tendue vers larrire. Or voyons comment notre

    conscience se comporte vis--vis de la matire quelle peroit (non par la tension des

    morceaux du pass donc, mais les perceptions des morceaux du prsent). Quand on ouvre les

    yeux une seconde puis quon les referme, la sensation de lumire quon prouve, et qui tient

    dans un de nos moments, est la condensation dune histoire extraordinairement longue qui se

    droule depuis le monde extrieur. Notre conscience rate un grand nombre dinformations

    dans la lumire.