Le 7e continent - Frédéric Gaillard

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Une nouvelle d'anticipation sur le 7e continent. La vie qui pourrait s'y dvelopper et l'volution de la race humaine... (?)

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  • Frdric Gaillard Le 7 e Continent

    Parution dmatrialise : Mai 2013 Licence : CC-BY-NC-3.0fr

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    Le 7e continent Frdric Gaillard CCBYNC

    Ce devait tre ma dernire course en solitaire et, en un sens, cela le fut. Depuis l'enfance, j'avais remport peu prs tout ce qui peut l'tre en matire de comptitions la voile. Rgates, transatlantiques, sur des petites embarcations comme sur des grosses. sept ans j'avais gagn ma premire course, en optimist, sous les cris de tous les miens, y compris ceux de ma sur, perche sur les massives paules de mon pre. ge de dix-huit mois, elle battait des bras comme les autres en riant, sans vraiment comprendre que j'tais le hros du jour. Julia a depuis embrass une carrire diffrente, ayant t six fois mdaille d'or aux jeux olympiques de natation. Elle aussi est reste dans le milieu aquatique, et n'a jamais rat une de mes arrives triomphales, m'accueillant chaque fois avec des fleurs, un large sourire et un tendre baiser dans les cheveux. J'avais assist au bord du bassin cinq de ses victoires. Pour la dernire, j'tais en mer o je terminais mon onzime tour du Globe en solitaire d'est en ouest. Mais je pus la fliciter quelques minutes aprs par liaison satellite et me repassai le film de sa victoire des dizaines de fois bord de mon bateau pendant le reste de la course. Quel que soit le domaine, nous excellions tous dans la famille. Papa, c'tait la pche, maman la cuisine. Pour l'heure, je m'ennuyais ferme la soire donne par un milliardaire dans son yacht, ancr dans la baie de la Nouvelle Brest, en l'honneur du dpart de la solitaire du lendemain. Ds le dbut, je m'y tais senti comme en pleine mer : dans le grand salon entour de baies vitres faon aquarium o se tenait la fte, des requins rdaient autour de thons en bancs serrs et des pieuvres, qu'on aurait dites octopodes, encolures de perles hutrires, suaient de leurs ventouses les bras, parfois mme le cou, de leurs maquereaux. Ici plus d'hypocrites hlas que d'hippocampes. Une mduse, la coiffure rousse agressive malgr des racines blondes, peut-tre jolie sans le fard qui gommait de son visage tout aspect vivant, s'tait entortille mon bras tout une partie de la soire. Elle disait s'appeler Sofia, tre la fille d'un diplomate russe ami du propritaire du yacht, mais son numro de charme me laissa de glace, malgr sa chute de reins faire honte une vague ne d'un vent de force 15 sur l'chelle de Beaufort. Quand je parvins enfin m'en dgager au bout d'une heure pendant laquelle elle se gava de petits fours, de caviar et de vodka, j'prouvai la dsagrable sensation de sentir encore ses filaments urticants sur tout mon corps.

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    J'avais remport les onze annes prcdentes le tour du monde en solitaire, chiffre encore jamais atteint auparavant. Ma succession d'exploits attirait les tls du monde entier comme des mouches. A trente-cinq ans, j'tais dcrit comme un prodige, ce qui crait des jalousies parmi mes concurrents les plus chevronns (et les plus frustrs) et me valait pas mal d'inimitis, dont je n'avais cure, dans le monde nautique. Cette anne, un proverbe tait mme n, plutt une provocation :

    Douze victoires... une de plus porterait malheur, mais une de moins...

    Le non-dit annonait le sous-entendu mais je n'y accordais aucun crdit. Je faisais cette course parce que j'aimais a, point final. Les autres n'avaient qu' aller plus vite ! Cela faisait onze ans qu'ils se tranaient sur les mers, malgr des bateaux pour certains meilleurs que le mien. En tant que hros national, donn favori pour la course, je dus serrer la main de mes concurrents sous les clairs des flashes. Se trouvaient l un ancien surfeur qui me broya les doigts d'une poigne d'acier, un acteur qui s'tait dcouvert dans les courses la voile une deuxime passion, comme d'anciens sportifs changent de mtier trente ans, dpasss par des jeunes aux meilleures capacits physiques, des fils papas qui, ayant dj gagn quelques courses, voulaient tenter l'aventure et se mesurer moi. C'est du moins ce qu'ils racontaient dans les mdias. Pensez plutt vous mesurer l'ocan, tas de bernacles! songeai-je alors, et mon sourire s'largit, la plus grande joie des photographes. Je me prtai plus volontiers au jeu des ddicaces avec des ados qui, la diffrence de tous les adultes prsents la fte, dont leurs parents, avaient cette tincelle dans les yeux, la mme que j'avais, petit, quand je dcorais ma chambre de posters de voiliers, et apprenais leurs noms et leurs caractristiques par cur, mieux que mes leons d'cole. Je leur signai donc les photos qu'ils me tendirent, prises devant mon bateau, la joliette, ainsi que le livre consacr ma carrire. Je discutai un quart d'heure avec ces jeunes et sentis tout de suite qu'ils taient passionns, que ceux d'entre eux qui fonceraient iraient au bout de leurs rves. Et je le leur dis. C'est au cours de cette conversation, moment le plus intressant de toute la soire, que ma mduse russe partit chercher un verre et ne revint pas. Je posai ensuite entre mes sponsors, le patron du leader de l'informatique et celui de la marque d'un clbre anti-sommeil, qui espraient, grce ma douzime victoire, due en partie au matriel de

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    dtection satellite dernier cri dont la joliette tait quipe, doubler leurs ventes d'ordinateurs et de caf. J'avais t gratifi de dix kilos de caf moulu, dont je devais faire la promotion lors de mes interviews en buvant une tasse fumante devant la webcam filmant le carr en permanence ou en laissant traner un paquet de la marque en arrire-plan. Je croisai des stars du show-biz, qui ne participaient pas la course mais venaient juste se soler au champagne, fumer des cigares, et se faire paparazzer de prs dans des positions et des tenues incongrues. Tout ceci afin de retrouver le lendemain leur photo dans le plus de journaux people possible, pour ensuite leur intenter un procs et se faire publicit et argent facile. Les magazines finiraient dans les salles d'attentes de proctologues, finalement leur place. Alors que je vidais discrtement pour la nime fois ma flte de champagne par dessus bord aprs tout, les poissons aussi ont le droit de faire la fte Sofia me rejoignit sur le pont. Sa coiffure gtait dangereusement malgr une mer d'huile. Elle aussi venait nourrir les poissons, bien que d'une autre manire. Se penchant au dessus du bastingage tel point que je crus qu'elle allait tomber l'eau, elle fut secoue d'un spasme et vomit en un long jet travers sa chevelure qui avait maintenant fait naufrage alcool, petits fours peine mchs et caviar dont elle s'tait gave toute la soire. Les poissons allaient se rgaler ! Puis elle s'affala sur elle-mme comme une mduse sur la plage, molle et gluante, se cassant un talon et dchirant sa robe de soire.

    Bordel ! J'ai d manger un truc pas frais ! Sofia avait perdu son accent russe en mme temps que sa dignit dans les morceaux de vomi accrochs la serpillire rousse trempe d'alcool qui pendait maintenant sur ses joues d'une pleur lunaire. S'apercevant de ma prsence, elle me lana en tentant de se relever :

    Ah, t'es l, bb, c'est o, ta piaule, si tu veux on peut... Distinguant les petits grains noirs accrochs dans sa chevelure emmle et l'odeur de vodka et de champagne qui manait de sa personne, je tournai les talons et m'enfuis dans la coursive, sans attendre la fin de sa proposition. La call-girl n'eut pas le temps de terminer sa phrase que je l'entendis vomir de nouveau. Je ne me retournai pas vers la ni russe ni rousse et pris l'escalier qui menait l'tage infrieur, vers les cabines, en passant par le petit salon.

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    L, des serveurs prparaient la fte officieuse, qui dbutait une demi-heure plus tard, aprs le dpart des paparazzis, reconduits en zodiac sur la terre ferme. Lors, la fte prendrait un tour plus intime, les invits descendraient goter des plaisirs plus corss, plus dbrids. Je m'enfermai dans ma cabine, o je comptais bien rester pendant les agapes de mes adversaires. Je voulais revoir le parcours et il tait dj minuit trente. Huit heures de sommeil me feraient du bien. Les dernires avant longtemps... J'avais vu assez d'humains ce soir pour plusieurs mois. Si je pouvais appeler ainsi les chantillons invits la fte. Je ne me sentais vraiment rien de commun avec eux. Mes adversaires monteraient le lendemain, vers midi trente, sur des bateaux qu'ils n'avaient pour la plupart quasiment jamais vus qu'en photo. Chaque anne un voilier diffrent, toujours plus perfectionn. Tous les rglages ayant t effectus le matin par leurs teams. Ils seraient ainsi l'heure, du moins pour les plus dgriss, pour rpondre aux questions des journaux de la mi-journe, et pour le dpart retransmis en direct treize heures trente. J'avais aussi mon quipe technique mais je tenais m'assurer avec eux de la bonne sant de la joliette, de chaque drisse, chaque filin, chaque poulie du navire qui m'avait dj fait gagner onze tours du monde. A huit heure trente, douch et ras de prs, je traversai donc le petit salon en sens inverse. Je louvoyai entre les corps emmls, demi-nus, et faillis glisser sur le cadavre d'une bouteille de champagne qui roula dans un coin sans rveiller personne. La poudre blanche encore parse sur la table basse tmoignait, en plus du reste, de l'intensit de la fte. Le personnel prparait sur le pont suprieur un petit djeuner gargantuesque pour les convives. Un serveur m'offrit un caf et je taxai deux bananes, un croissant et une orange que je mangeai en route. Un zodiac dont le pilote ne m'adressa pas un mot pendant la traverse me ramena terre et repartit en direction du yacht. C'tait peut-tre a, son tour du monde lui. Un mille jusqu' un ponton et retour son point de dpart. neuf heures je me trouvais donc sur le pont avec mon quipe techniqu