Le Coin du discophile curieux Le lyrisme des XVIIème ?· On suit le tout jeune Haendel venu s'imprégner…

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  • www.falcinelli.orgLe Coin du discophile curieux

    Le lyrisme des XVIIme et XVIIIme sicles

    Amore e morte dell'amore : Duetti amorosi de Claudio Monteverdi, Benedetto Marcello, Antonio Lotti, Francesco Durante, G.F. Haendel + Sonata K.90 de Domenico Scarlatti. Roberta Invernizzi (soprano), Sonia Prina (contralto), Luca Pianca (thorbe), Riccardo Minasi (violon et lira da braccio), Marco Frezzato (violoncelle), Giancarlo de Frenza (contrebasse), Margret Kll ( triple harpe d'aprs un instrument conserv au Museo degli strumenti musicali de Rome). Nave OP30549.

    On ira d'merveillement en motions au fil de ce beau disque conu par le grand thorbiste Luca Pianca qui prsente (trop) succintement son programme dans le livret. Ds la premire plage (Interrotte speranze de Monteverdi), on est frapp d'entendre deux chanteuses qui n'ont pas peur de chanter : cette divine surprise ne se relchera pas jusqu' la fin du disque ! Roberta Invernizzi et Sonia Prina (une vraie contralto... mais oui, mais oui, il en existe encore!) mettent l'accent sur le versant melodramma (au sens tymologique) qui, depuis des sicles, a irrigu l'art vocal italien, sans nous infliger ce ct triqu (bouche en cul de poule, si vous prfrez en termes plus crus) qui sert parfois d'alibi des carrires trouvant un opportun refuge sous couvert de chant baroque ! Puis vient un chef-duvre absolu de l'histoire de la musique, Mentre vaga Angioletta du mme Monteverdi, issu des Madrigali guerrieri e amorosi (Livre VIII): le chant vague et vibre sur tout l'arc expressif et musical au long de cette pice au langage extraordinairement volu, aux chromatismes sensuels, apothose enivrante du traitement d'un texte inspirant qui dessine au final un portrait de la musique (les auteurs des vers ne sont mentionns pour aucune uvre, et c'est une lacune ; quant la traduction franaise de ce superbe pome de Guarini, elle en laisse perdre bien des saveurs, mais comment transfrer dans quelque autre langue une si musicale versification !). Les deux cantatrices enrobent d'une technique jouissive les plus audacieux madrigalismes et nous convient redcouvrir vritablement ce sommet du rpertoire polyphonique par une interprtation extravertie (ce n'est pas un reproche !) de chaque intention du texte. Elles joueront tout autant le duo Pur ti miro de Nron et Poppe (seul extrait d'opra du disque). Un autre joyau de Monteverdi, la dploration amoureuse Ohim, dov' il mio ben, nous entrane vers une autre face du compositeur ; elle est extraite du Livre VII, sur un pome de Bernardo Tasso, pre de Torquato, qui fut attach au service du Duc de Mantoue avant que Monteverdi ne vienne exercer en cette ville.Par ailleurs le programme, qui couvre plus d'un sicle d'histoire musicale, met en lumire l'criture richement intrique des voix chez Benedetto Marcello, d'o se dduisent d'inattendues progressions harmoniques (Se morto mi brami) : la premire partie (nous sommes dans une forme A-B-A brod) droule le chant sur un tempo de sicilienne auquel s'opposent les rythmes irrguliers de la section B. Admirez aussi la beaut du cheminement modulant dans le Giuramento amoroso d'Antonio Lotti, d'une grande noblesse.

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  • On suit le tout jeune Haendel venu s'imprgner de l'esprit italien (Tanti strali), et la virtuosit, l'entrain de ces dames sont l encore irrsistibles. Certes, dans la partie XVIIIme sicle du disque, le thorbe, si beau soit-il, archase l'accompagnement que l'on attendrait au clavecin, mme si l'on sait depuis les travaux d'Alan Curtis que l'archiluth intervenait dans les opras au temps du Saxon. Pourtant, ce parti pris devient franchement contestable dans la Sonate K.90 pour dessus et basse continue (que l'on joue aux plus divers instruments, mais toujours avec clavicembalo) de Domenico Scarlatti o cordes pinces et frottes s'unissent pour rendre les pittoresques hispanismes, mais tout de mme... priver de clavecin il maestro assoluto du clavecin, voil qui est gnant !Francesco Durante semble dverser dans Son io, barbara donna tout ce qu'il ne put crire pour la scne : en fait de rcitatif, un trs mouvant arioso ouvre le duetto, avant que les chanteuses dont l'toffe vocale enjle ne s'lancent dans ce que Luca Pianca qualifie de cavatine pr-rossinienne pour bien distinguer la prminence que prend alors l'cole napolitaine dans l're nouvelle qui s'ouvre pour l'art lyrique, une re o brilleront tant d'lves de Durante dfaut de lui-mme.Le disque se termine allgrement par Vorrei baciarti, un dlicieux madrigal de Monteverdi, et une brillante page de Haendel Sono liete, fortunate d'une clatante sant, mais au fait, c'est aux virtuoses chanteuses qu'il est demand d'avoir ici de la sant !La somptueuse prise de son de Jean-Daniel Noir participe de cette dramaturgie des timbres, servant idalement l'intelligence de la ralisation instrumentale o l'on retrouve Riccardo Minasi, dcidment prsent dans maints programmes ces temps-ci, maniant cette fois aussi bien le violon qu'une lira da braccio copie d'un instrument de 1563; dressez bien l'oreille : vous distinguerez dans certaines pices l'aura d'harmoniques d'une triple harpe copie de la fameuse harpe Barberini du XVIIme sicle (ainsi nomme d'aprs le cardinal Barberini au service duquel exerait le compositeur Marco Marazzoli, dtenteur de l'instrument), conserve au Museo degli strumenti musicali de Rome.Un disque miraculeux, et quelle joie (devenue rare) d'entendre deux cantatrices si parfaites dont les voix se marient ravir, dans une commune gourmandise de leur belle langue natale ![ci-contre :Harpe Barberini (C) LPLT Wikimedia Commons ]

    Antonio Vivaldi : Catone in Utica, opra en trois actes. Topi Lehtipuu (Catone), Sonia Prina (Marzia), Ann Hallenberg (Emilia), Roberta Mameli (Giulio Cesare), Emke Barth (Arbace), Romina Basso (Fulvio), Il Complesso Barocco, dir. Alan Curtis. Nave (coffret de 3 Cds) OP 30545.

    55me volume du monument discographique vivaldien entrepris d'abord par Opus 111 puis Nave (rappelons qu'il s'agit de nous donner la mise en ondes sonores de tout le fonds conserv la Bibliothque Nationale Universitaire de

    Turin, c'est--dire des manuscrits trouvs en possession de Vivaldi sa mort ; quelque cinq ans de travail seront encore requis pour mener l'entreprise terme), cet opra a ncessit un travail de reconstruction car il nous est parvenu incomplet : manquent

  • l'Ouverture et l'Acte I. Pour la premire, il a t dcid d'emprunter la Sinfonia de L'Olimpiade, mais pour l'acte disparu, Alessandro Ciccolini a prfr ne point se livrer un montage de morceaux prlevs droite et gauche dans les autres ouvrages de Vivaldi, mais de procder l'instar du compositeur lui-mme quand le temps lui manquait, savoir de piquer tel thme de concerto pour en faire il ritornello lanant un air (l'emprunt en sens inverse est galement avr dans la pratique vivaldienne); autrement dit, Alessandro Ciccolini (qui dtaille son processus dans le livret joint aux disques) a pastich Vivaldi, crivant tous les rcitatifs de l'acte, et crant des airs partir de motifs qu'il jugea adapts ; la tche est habilement mene, et il fallait en passer par l pour nous permettre d'entendre les deux autres actes, parvenus intacts. De surcrot et il faut l'en fliciter Alessandro Ciccolini a crit toutes les diminutions, variations, cadenze pour les da capo des airs, ce qui nous vite les ridicules points d'orgue et rptitions l'identique que nous vaut l'incapacit improviser des chanteurs modernes : grce son initiative, on entend une bauche de la manire dont les virtuoses (du chant comme des instruments) fleurissaient l'poque les reprises et les canevas mlodiques offerts leur imagination. Dans les domaines du chant comme du violon, des exemples de cadenze et d'ornementation, crits des fins pdagogiques ou en vue de quelque rutilisation, nous sont parvenus en nombre suffisant pour nous fournir des modles loquents. Pour le reste, le texte de la partition a t tabli par Alan Curtis en vue d'une dition critique chez Boosey and Hawkes (Alan Curtis et Alessandro Ciccolini avaient dj collabor sur une reconstruction de Motezuma). Catone in Utica vit le jour Vrone au printemps 1737 ; le livret de Metastasio, dj mis en musique par Leonardo Vinci, Leonardo Leo, J.A. Hasse, fut allgrement chamboul par Vivaldi pour aboutir un lieto fine : ne vous tranglez pas, chers lecteurs frus d'histoire romaine, mais vous verrez Caton le stocien empch de se suicider afin que Jules Csar pouse sa fille dans l'allgresse gnrale ! Ce genre de pratique perdurera, puisque, au chapitre des opras de Rossini, on hritera de deux fins alternatives pour Tancredi (une tragique, une heureuse), et que l'Otello du Cygne de Pesaro s'achvera dans le plus pur style : ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants (on comprend pourquoi l'opra de Verdi avait plus de chances de s'imposer au rpertoire, Boito s'tant montr plus respectueux de Shakespeare) ! Venons-en aux options d'interprtation ; le rle de Caton d'Utique (le vnrable, l'homme g), confi un tnor, est le plus grave de la partition, puisque tous les autres se rpartissent entre contraltos et sopranos : mles ou femelles, that is the question ! Les rles de Jules Csar et du Prince Arbace furent crs par des castrats sopranos, et l'on entend ici des femmes. Or, notre poque o les contre-tnors poussent comme des champignons, quelque limite que soit leur contrefaon de castrats (voir mes articles sur le sujet), il faut tout de mme convenir qu'ils apportent un ton plus raliste aux rles masculins. Roberta Mameli, quelque valeureuse qu'elle soit en Ju