Le diable du Labrador

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    10-Jan-2017

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HENRI VERNES

BOB MORANE

LE DIABLE DU LABRADOR

MARABOUT

Illustration de Pierre Joubert

Marabout-Grard - 1960

I

Flac! Flac! Flac!Le fouet en cuir de caribou claquait dans lair, mani par un bras herculen, et sabattait sans relche sur lchine du grand chien gris entrav et qui pourtant faisait face, les yeux fulgurants, le poil hriss, les dents dcouvertes en un redoutable pige divoire.

Ah! tu veux courir libre comme tes frres les loups! Ah! tu fausses compagnie ton matre! Eh bien! prends a Et a! Et encore a! Je vais tapprendre tre docile!

Lindividu qui criait ces paroles dune voix rauque, brutale, tait un gant tenant autant de lours que de lhomme, avec sa tte mal quarrie pose directement sur un torse pais et large. Dans le visage plat, envahi par une barbe hirsute, deux petits yeux noirs et ronds brillaient, sous un front fuyant, aux arcades sourcilires prominentes, comme des morceaux de charbon poli. Le nez tait cass et la bouche, lippue, souvrait sur des dents ingales et saillantes.

Un cercle de curieux entourait le colosse et son impuissante victime: bcherons chemises carreaux, trappeurs vestes de daim et bonnets de racoon. Tous des tres rudes, nayant pas froid aux yeux. Pourtant, aucun dentre eux ne semblait soucieux dintervenir, ne tenant pas sans doute sattirer la colre du gant, dont les bras et les jambes, pais comme de jeunes sapins, disaient assez la vigueur.

Finalement, comme le fouet de caribou ne cessait de retomber, une voix sleva:

Arrtez donc, Rocky! Vous allez le tuerOui, et cela ne vous servira rien, fit une autre voix. Pourquoi ne pas essayer plutt de refiler ce maudit Satan une autre poire de votre espce?

Peut-tre, Rocky, fit un troisime spectateur, seriez-vous moins brave si Satan tait dtach. Il serait capable de vous ouvrir la gorge dune oreille lautre avant mme que vous ayez le temps de dire ouf!.

Le fouet retomba et, lentement, le monstrueux Rocky se tourna vers ceux qui venaient de parler.

Une lueur mauvaise brillait dans ses regards.

Si lun de vous a quelque chose dire, jeta-t-il, quil savance!

Personne ne broncha. Alors, le gant clata de rire.

Facile de parler dans le dos des gens! dclara-t-il. Mais, quand cest le moment den dcoudre, plus personne! Tous des couards! Tous des lches! Ah! Ah! Ah! Ah! ce moment, il y eut un remous dans la foule des badauds, tandis quune voix bien timbre et dcide clamait:

Sil y a un lche et un couard ici, cest vous, espce de gros plein de soupe!

Une stupfaction totale se peignit sur le mufle de Rocky, car jamais personne sans doute, Little Creek et des kilomtres la ronde, navait os lui parler de la sorte. Un homme venait dapparatre. Il tait jeune, de haute taille, mince mais de carrure athltique et portait avec aisance une veste cossaise franges, un grossier pantalon de velours et des mocassins. Son visage nergique, durement taill par une existence passe au grand air, tait surmont par des cheveux noirs et drus. Ses yeux gris, qui ne cillaient pas, se posaient sur toute chose avec une assurance qui aurait fait hsiter les plus braves. Rocky cependant, confiant dans sa force, ne parut gure impressionn. Un il demi ferm, le fouet pendant ngligemment bout de bras, il demanda dune voix rauque:

Qui tes-vous donc, gentleman?

Mon nom est Robert Morane, rpondit lhomme aux cheveux en brosse. Bob pour les intimes, donc pas pour vous ni pour aucun individu de votre sorte.

Une grimace froce crispa les traits, dj fort peu sduisants, de Rocky.

Ntes pas dici, hein? fit-il. Un tenderfoot, sans doute.

Le nomm Bob Morane sourit et hocha la tte.

Cest cela tout juste, dit-il. Un tenderfoot Pourtant, ne vous y fiez pas, le tenderfoot en question sait parfois se montrer aussi coriace quun autre.

Un tel avertissement ne parut pas toucher Rocky.

Et vous oseriez rpter que je suis un gros plein de soupe?

Jai dit ce que jai dit, fit Morane, et je ne retire rien.

Et je suis aussi un couard et un lche, hein?

Cette fois, Bob Morane secoua la tte.

Non, reconnut-il, ce nest pas tout fait cela que jai voulu dire. Pas un couard et un lche, mais plutt un lche et un couard. Un lche parce que vous frappez un animal attach; un couard parce que vous nosez pas le dtacher pour lui laisser la chance de se dfendre.

La brute clata de rire.

Un lche, un couard, moi Rocky! Ah! Ah! Ah! En voil une bien bonne! Ah! Ah! Ah! Ah!

Et, soudain, sans que rien nait pu faire prvoir ce geste, son bras se dtendit et le fouet claqua. Morane fut cependant plus rapide encore. Dun lger bond de ct, il scarta et la lanire de cuir alla frapper le sol lendroit prcis o il se trouvait une fraction de seconde plus tt.

Je ne me suis pas tromp, laissa tomber calmement le Franais. Vous tes bien un lche. Seul, un fouet peut vous donner confiance en vous-mme. Les mains nues, ce serait sans doute autre chose.

Rocky promena un regard circulaire sur lassemble. Visiblement, il aurait aim continuer se servir du fouet, mais il craignait la rprobation de tous ces hommes qui admiraient sa force et la redoutaient en mme temps. Cet tranger, en face de lui, avec son sourire mprisant, venait de lui lancer un dfi, et il lui fallait le relever. Une voix celle sans doute dun de ces mmes hommes qui, quelques secondes plus tt, alors quil avait le dos tourn, le dsapprouvaient une voix donc vint lencourager.

Vas-y, Rocky, jette ton fouet, et crase-le avec tes poings, ce blanc-bec qui veut faire la loi ici.

Morane ne broncha pas sous linsulte. Comme, aprs avoir bourlingu sur tous les ocans, il avait la peau du visage aussi culotte que la pipe dun vieux loup de mer, ce qualificatif de blanc-bec lui faisait tout juste autant deffet quune chiquenaude un tank de cinquante tonnes.

Rocky avait jet son fouet et, en se dandinant un peu la faon dun ours, bien camp sur ses jambes puissantes, ses normes poings brandis, il savana vers Morane. Celui-ci lattendait, tous les muscles relchs, mais prt se dtendre cependant pour contrer un assaut qui ne pouvait tarder.

Et, brusquement, le poing droit du gant fila, la vitesse dun train express, vers le menton du Franais. Mais ce dernier venait, lui aussi, de passer laction. Son bras gauche, lanc vers lextrieur, arrta le coup. En mme temps, il virevoltait sur lui-mme et son bras droit, balanc la faon dun flau, allait frapper la nuque de Rocky, forant celui-ci se pencher en avant. Pliant les jarrets, Bob souleva son antagoniste sur la hanche et, se redressant brusquement, le fit passer par-dessus lui. Avec un grognement de douleur, Rocky retomba plat sur le dos et, demi assomm par le choc, demeura un long moment immobile, comme sil avait la colonne vertbrale brise. Il nen tait rien cependant il fallait sans doute autre chose pour rompre les reins de ce mastodonte car, finalement, il se redressa et demeura assis, grimaant et gmissant la faon dun goutteux en pleine crise.

Sans cesser de surveiller son adversaire, dont il avait redouter la tratrise, Bob Morane demanda:

Alors, Rocky, on a son compte?

Seul un grognement, o douleur et rage se mlaient, lui rpondit. Aussitt, Bob enchana:

Puisque jai un peu rabattu votre caquet, Rocky, je vais vous faire une proposition prsent. Ce chien, que vous battiez, il y a quelques instants sous prtexte quil nest bon rien, je vous en offre cinquante dollars. De cette faon, quand il sera en ma possession, vous ne pourrez plus le martyriser.

Le gant, toujours assis sur le sol, ne rpondit pas tout de suite. Au bout dun moment cependant, il se mit ricaner et, se tournant vers lassemble pour la prendre tmoin, dit haute voix:

Cinquante dollars! Vous entendez, les amis, ce tenderfoot offre cinquante dollars pour ce dmon quatre pattes, alors quil ne vaut rien, mme pas le poids de la viande. Tout juste une balle de revolverLentement, le colosse se mit debout et continua ladresse de Morane:

Eh bien! Gentleman, je vais vous faire une contreproposition. Vous laissez votre argent o il se trouve et je vous offre une bataille coups de poing, sans que vous employiez vos trucs de Chinois. Si vous me battez, Satan sera vous. Au contraire, si je vous bats, je le tuerai dun coup de revolver. Il est moi, et personne ne pourra mempcher dabattre mon chien.

Bob Morane serra les poings. Non, aucune loi au monde ne pourrait punir Rocky sil tuait le chien-loup, car la notion de meurtre ne stendait encore qu lchelle de lhomme. Plus tard peut-tre, dans une civilisation plus sensible, plus respectueuse de la vie Mais Bob savait quil tait inutile de vouloir remuer les montagnes. Il se tourna vers Satan. Lanimal tait couch sur le ventre, le museau entre les pattes, et ses yeux allaient de Rocky au Franais, comme sil surveillait le dveloppement dune discussion dont il tait lenjeu. De temps autre seulement, ses babines se retroussaient sur des crocs pareils de petits poignards et un sourd grondement sortait de sa gorge. Et Bob se sentit saisi dune grande sympathie pour cet animal quil devinait libre et inadapt, plus prs de la vie que lui offrait la nature que de ltat de servitude auquel voulaient le condamner les humains.

Cest parfait, Rocky, jeta Morane, jaccepte votre proposition. Vous me battrez peut-tre, mais je vous prviens que, si jai loccasion de vous flanquer une racle, je ne la manquerai pas. Maintenant, avancez, je suis prt.

Morane savait quil aurait affaire forte partie car, en plus de sa force, le gant devait avoir pratiqu la boxe, ou tout au moins stre bagarr de nombreuses reprises, son nez cass le disait assez.

Cependant, Rocky ne bougea pas. Il se contenta de secouer la tte.

Ne soyez pas trop press, dit-il. Bien entendu, je pourrais vous aplatir sans retard. Pourtant, je prfre attendre, car jaimerais que tous mes amis, dont beaucoup travaillent cette heure, puissent assister votre dconfiture. Pourquoi ne pas remettre la rencontre ce soir, neuf heures, dans la grande salle du saloon de Joe Kibbee?

Il se tourna vers lassemble et demanda:

Quen pensez-vous, les amis?

Des cris fusrent.

Oui, cest cela! neuf heures, ce soir, chez Kibbee! Et que ce soit un vrai combat!

Cest a, Rocky, tu lui apprendras, ce tenderfoot, se mler de ce qui ne le regarde pas!

Sous ces approbations, le colosse se cambrait de toute sa hauteur, dressant la tte, comme sil ne voulait pas perdre le moindre pouce de taille. Bob comprit alors que la brute se doublait dun vaniteux aimant se donner en spectacle, parader, do la rencontre propose pour le soir. Rocky voulait que tous les habitants de Little Creek assistassent son triomphe, quil croyait certain.

Nayez crainte, Rocky, fit Morane, vous aurez votre petite exhibition nocturne. Je men voudrais de dcevoir vos admirateurs. En attendant, laissez-moi vous donner un conseil: ne vous avisez pas de martyriser encore cet animal il dsignait le chien-loup sinon je mempresserai duser nouveau de mes trucs de Chinois, comme vous dites, et vous pourriez regretter dtre n.

Soyez tranquille, fit une voix, je veillerai ce que cette condition soit respecte.

Un homme venait de faire son apparition. Il tait dune taille lgrement au-dessus de la moyenne et portait un chapeau bords plats de boy-scout, une tunique de drap, un pantalon et des bottes de cavalier. sa ceinture, pendait un lourd revolver enferm dans un tui de cuir et reli au cou par une cordelire. Sur le visage du nouveau venu, une volont opinitre se lisait.

Avec respect, les badauds staient carts sur le passage du mounty. Ce dernier alla se camper devant Rocky, auquel il dclara dune voix menaante:

Vous avez entendu ce que ce gentleman a dit? Je vous rpte la mme chose: ne touchez plus cet animal, sinon il pourrait vous en cuire. Et jespre que, ce soir, vous prendrez une de ces racles qui vous fera perdre jamais vos airs de matamore. Il y a trop longtemps que vous jetez le trouble Little Creek et il serait temps que vous receviez une bonne leon.

Se tournant vers les badauds, le policier cria:

Et maintenant, dispersez-vous! Pour linstant, le spectacle est termin!

* * *

Little Creek tait une petite agglomration dune centaine de cabanes situe en plein cur du Labrador, sur la rive mme du lac Mistasin, non loin du fort du mme nom dont les palissades abritaient, en plus des installations militaires, les comptoirs de la compagnie dite de la baie dHudson, par lesquels passait tout le commerce de fourrures de la rgion.

Ce ntait pas pour sadonner au dur travail de trappeur ou de chercheur dor que Bob Morane avait gagn cette contre sauvage, mais pour y vivre un hiver canadien, exprience qui lui manquait encore, et chasser la faune des neiges laide dun appareil photographique et dun tlobjectif. Parvenu lavant-veille, par hydravion, Little Creek, Bob stait aussitt occup prparer son hivernage. Celui-ci devait se passer dans une cabane construite une vingtaine de kilomtres du lac, dans une agrable valle creuse par un affluent de la Big River, qui se jetait elle-mme dans le lac. Dans deux, trois jours au maximum, plusieurs grandes pirogues, remontant la rivire, charrieraient des vivres et le matriel ncessaires lhivernage. Les piroguiers regagneraient ensuite Little Creek, laissant Morane seul, attendre les premiers froids.

Mais tout ce qui, pour linstant, proccupait Bob, ctait cette mauvaise affaire quil venait de se mettre sur les bras. Peu soucieux semblait-il de mcontenter le policier, les badauds et Rocky lui-mme staient loigns. Bob et le mounty taient donc demeurs face face, proximit du chien-loup qui, toujours couch, continuait observer en poussant de temps autre un sourd grondement.

Le policier stait mis rire.

Ainsi, commandant Morane, fit-il, peine tes-vous arriv Little Creek que, dj, vous vous attirez des ennuis.

Bob hocha la tte et se peigna les cheveux des doigts de sa main droite ouverte.

Je nen puis rien, dit-il. Cest ainsi partout o je passe. On dirait que jattire la foudre. Il me faut reconnatre pourtant que je ne fais rien pour lviter. En ce cas pourtant, je ne pouvais laisser cette brute martyriser cet animal captif sans intervenir. Mais vous venez de mappeler commandant Morane. Comment se fait-il que vous me connaissiez si bien? Serait-on renseign ce point, dans la Police Monte?

Le mounty eut un signe de dngation.

Ce nest pas cela, expliqua-t-il, mais je me rends assez souvent Qubec, o jai de la famille. Cest l que jai lu vos aventures. Le moins que lon puisse dire, cest que vous tes un type plutt coriace, nest-ce pas, commandant Morane?

Et, comme le Franais ne rpondait pas, il enchana:

Mais laissez-moi me prsenter: lieutenant Grosjean, charg dune mission de surveillance dans cette rgion.

Les deux hommes se serrrent la main.

Nempche, continua encore le policier, en revenant sur sa premire ide, que vous venez de vous mettre une vilaine histoire sur le dos. Vous savez vous bagarrer, et toujours pour la dfense du droit, je le sais. Pourtant, je doute q...