Le Livre Sans Nom - Anonyme

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    01-May-2017

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  • ANONYME

    LE LIVRE SANS NOMTraduit de langlais par Diniz Galhos

  • Ouvrage ralis sous la direction dArnaud Hofmarcher et de Franois Verdoux

    The Bourbon Kid, 2006, 2007

    Titre original : The Book With No Name

    diteur original : Michael OMara Books Ltd

    Sonatine, 2010, pour la traduction franaise

    Sonatine ditions21, rue Weber75116 Paris

    www.sonatine-editions.fr

    EAN 978-2355-84043-2

    http://www.sonatine-editions.fr

  • 1

    Sanchez avait horreur que des inconnus entrent dans son bar. En fait, il dtestaitgalement les habitus, mais il les accueillait tout simplement parce quil avait peur deux.conduire un habitu, ce serait signer son propre arrt de mort. Les criminels qui frquentaient leTapioca taient toujours lafft de la moindre occasion dy prouver ce quils valaient, parce quectait le plus sr moyen dacqurir une renomme, jusquau sommet de la hirarchie du mondedu crime.

    Le Tapioca tait un bar qui avait vraiment du caractre. Ses murs taient jaunes, et pas dunjaune agrable : plutt un jauntre de fume de cigarette. Rien dtonnant cela : lune desnombreuses rgles tacites du Tapioca tait lobligation, pour lensemble de la clientle, de fumer.Cigares, pipes, cigarettes, joints, narguils, cigarillos, bangs, tout tait autoris, except ne pasfumer. Ne pas fumer tait tout fait inacceptable. Le fait de ne pas boire de lalcool tait aussiconsidr comme un pch, mais le plus grand des pchs, ctait dtre un inconnu dans ceslieux. Dans ce bar, personne naimait les inconnus. Les inconnus napportaient que des problmes.On ne pouvait pas se fier eux.

    Aussi, lorsquun homme, vtu dune longue cape, capuche rabattue sur la tte, entra et sassitsur un tabouret de bois au bar, Sanchez eut la certitude quil ne ressortirait pas en un seulmorceau.

    La vingtaine dhabitus attabls cessrent leur conversation et toisrent longuement lhommeencapuchonn assis au bar. Sanchez remarqua quils staient galement arrts de boire. Ctaitmauvais signe. Sil y avait eu une musique dambiance, elle se serait srement interrompue dslentre de linconnu. Le seul son audible tait prsent le bourdonnement continuel du grosventilateur fix au plafond.

    Sanchez se fit un devoir dignorer son tout nouveau client, en faisant mine de ne pas lavoirvu. videmment, lorsque lhomme ouvrit la bouche, il lui fut impossible de lignorer pluslongtemps.

    Barman. Servez-moi un bourbon. Lhomme navait mme pas relev la tte. Il avait pass sa commande sans regarder Sanchez,

    et, comme il avait gard sa capuche, il tait impossible de savoir si son visage tait aussi terrifiantque sa voix, tellement rocailleuse quelle aurait pu remplir une pleine pinte de cailloux. (Dans lesenvirons, on considrait que plus un inconnu avait la voix rocailleuse, moins il taitrecommandable.) En consquence, Sanchez saisit un verre whisky dune propret relative et sedirigea vers le bout du comptoir o tait accoud lhomme. Il dposa le verre sur le bois collant ducomptoir, juste en face de linconnu, et jeta un bref coup dil au visage dissimul sous lacapuche. Les tnbres qui y rgnaient taient bien trop paisses pour quil distingue des traitsprcis, et il navait aucune envie de se faire surprendre en train dpier.

    On the rocks , rumina lhomme, dans une espce de murmure. Une sorte de chuchotementrocailleux, en vrit.

  • Sanchez glissa une main sous le bar et en retira une bouteille de verre marron moiti pleine,estampille Bourbon , et, de lautre main, attrapa deux glaons quil jeta dans le verre, puis semit verser le liquide. Il remplit le verre moiti et rangea la bouteille sous le comptoir.

    a fait 3 dollars. 3 dollars ? Ouaip. Remplissez le verre. Depuis lentre de linconnu les discussions avaient cess. Il rgnait prsent un vritable

    silence de tombe lexception du bruit du ventilateur, qui semblait gagner en intensit. Sanchez,qui vitait de croiser le moindre regard, reprit la bouteille et remplit le verre ras bord. Linconnului tendit un billet de 5 dollars.

    Gardez la monnaie. Le barman tourna le dos et rangea le billet dans un tintement de caisse enregistreuse. Cest

    alors que les paroles changes furent couvertes par des mots. Derrire lui, Sanchez entendit lavoix de Ringo, lun de ses plus dsagrables clients. Il sagissait l encore dune voixparticulirement rocailleuse : Quest-ce que tu viens faire dans notre bar, ltranger ? Quest-cequi tamne ici ?

    Ringo tait assis, en compagnie de deux autres hommes, une table situe moins de deuxmtres derrire linconnu. Ctait une raclure corpulente, huileuse et mal rase, comme peu prstous les autres dchets qui frquentaient le bar. Et, tout comme eux, il portait dans ltui accroch sa ceinture un pistolet quil tait prt brandir au moindre prtexte. Toujours tourn vers lacaisse enregistreuse, Sanchez inspira profondment et se prpara mentalement au foutoir qui allaitimmanquablement sensuivre.

    Ringo tait un hors-la-loi renomm, coupable d peu prs tous les crimes imaginables : viol,homicide volontaire, incendie criminel, vol, meurtre de policier, au choix Ringo les avait touscommis. Il ne se passait pas un jour sans quil fasse quelque chose dillgal, susceptible delenvoyer en prison. Et ce jour-l ne faisait pas exception. Il avait dj dpouill trois hommes enles menaant de son arme et, prsent, aprs avoir dpens la majeure partie de son pactole bienmal acquis, il se sentait dhumeur bastonneuse.

    En se retournant pour faire face la salle du bar, Sanchez remarqua que linconnu navait pasboug dun millimtre, pas plus quil navait touch son verre. Et cela faisait dj plusieurssecondes, horriblement longues, quil navait pas rpondu aux questions de Ringo. Un jour,Sanchez avait vu Ringo tirer une balle dans le genou dun homme, uniquement parce que celui-cine lui avait pas rpondu assez vite. Il poussa un soupir de soulagement lorsque enfin, juste avantque Ringo ne rpte ses questions, lhomme se dcida rpondre.

    Je ne cherche de problmes personne. Ringo afficha un rictus menaant et grogna : Eh bien, tu vois, je suis un problme

    ambulant, et on dirait bien que tu mas trouv. Lhomme encapuchonn ne ragit pas. Il resta assis sur son tabouret, les yeux rivs sur son

    verre. Ringo se leva et sapprocha de lui. Il saccouda au bar, ct du nouveau venu, tendit lamain et abaissa brusquement sa capuche, dcouvrant le visage fin mais mal ras dun jeunehomme blond, dune petite trentaine dannes et dont les yeux injects de sang semblaientindiquer une lgre gueule de bois ou un rveil prmatur au milieu dun somme alcoolis.

    Je veux savoir ce que tu viens faire ici, lana Ringo dun ton autoritaire. On a entenduparler dun tranger qui serait arriv en ville ce matin. Un type qui se prendrait pour un gros dur.

  • Tu te prends pour un gros dur, toi ? Je ne suis pas un gros dur. Alors ramasse ta cape et casse-toi dici. Lordre tait assez peu pertinent : linconnu

    navait pas enlev sa cape.Lhomme rflchit un instant la suggestion de Ringo, avant de hocher la tte. Je connais ltranger dont tu parles, dit-il dune voix rauque. Et je sais pourquoi il est ici. Je

    te raconterai tout si tu me laisses tranquille. Sous une moustache noire et rpugnante, un large sourire barra le visage de Ringo. Par-

    dessus son paule, il jeta un regard son public. Les quelque vingt habitus taient assis leurtable, observant attentivement les vnements. Le sourire de Ringo dtendit quelque peulatmosphre, mme si tous savaient que, trs vite, lambiance tournerait nouveau laigre.Aprs tout, on tait au Tapioca.

    Vous en dites quoi, les gars ? On laisse le beau gosse nous raconter une histoire ? Un chur bruyant donna son assentiment, et des verres tintrent. Ringo passa son bras autour

    des paules de linconnu blond quil fit pivoter sur son tabouret afin de le placer face aux autresclients.

    Allez, blondinet, parle-nous un peu de ce dur cuire que personne ne connat. Quest-cequil vient faire dans ma ville ?

    Le ton de Ringo tait volontairement moqueur, ce qui ne sembla pourtant pas drangerlinconnu, qui prit la parole.

    Un peu plus tt dans la journe, jtais dans un bar, trois ou quatre kilomtres dici, et cegrand type lair mauvais est entr, sest assis au bar, et a demand un verre.

    quoi il ressemblait ? Eh bien, au dbut, on ne pouvait pas voir son visage, parce quil le cachait sous une espce

    de grosse capuche. Mais un trou du cul a fini par sapprocher de lui pour rejeter la capuche enarrire.

    Ringo ne souriait plus. Il suspectait linconnu de se moquer de lui, aussi sapprocha-t-il plusprs encore, serrant plus fort ses paules sous son bras.

    Bon, et dis-moi, mon gars, quest-ce qui sest pass aprs a ? demanda-t-il dun tonmenaant.

    Eh bien, linconnu, qui est plutt beau gosse, a vid son verre dun trait, a sorti un flingueet a tu jusqu la dernire tte de nud prsente dans le bar part moi et le barman.

    Hm, rpliqua Ringo avant dinspirer profondment par ses ignobles narines dilates. Jecomprends parfaitement ce qui laurait pouss pargner le barman, mais je vois vraiment paspour quelle raison il ne taurait pas tu.

    Tu veux savoir pourquoi il ne ma pas tu ? Ringo sortit son pistolet de ltui fix sa large ceinture de cuir noir et le pointa en direction

    du visage de linconnu, deux doigts de sa joue. Ouais, je veux savoir pourquoi cet enfant de putain ne ta pas tu. Linconnu lana un regard terrible Ringo, ignorant totalement le pistolet point sur sa tte.

    Eh bien, rpondit-il, il ne ma pas tu parce quil voulait que jentre dans ce rade de merde poury trouver un gros con qui se fait appeler Ringo.

    La trs lourde insistance de linconnu sur les mots gros et con nchappa pas Ringo.Pourtant, dans le silence abasourdi qui suivit cette rponse, il garda son calme, tout du moins, ceque lui, personnellement, appelait calme.

  • Ringo, cest moi. Et toi, tes qui, blondinet ? a na aucune importa