Le Parti Communiste Allemand Et La Formation Des Cadres

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    19-Jun-2015

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<p>LE PARTI COMMUNISTE ALLEMAND ET LA FORMATION DES CADRESAndr Mommen Universit dAmsterdam</p> <p>Sminaire International coles, formation et itinraires militants dans le monde communiste* Centre dHistoire et de sociologie des Gauches ULB-Institut de Sociologie Centre dhistoire sociale du XXe sicle Paris I Panthon-Sorbonne (sminaire communisme ) le 12 et 13 dcembre 2003 Maarssen CEPS 2010 isbn</p> <p>1</p> <p>IntroductionLa formation des cadres des partis politiques est un phnomne li lapparition des partis de masse. Ces partis, qui sont pour la plus grande partie composs de membres issus des classes populaires, se sont vu obligs de mettre sur pieds des organisations de masse ayant pour but explicite dencadrer la masse des membres. Ainsi, on est aussi oblig de recruter et de former des cadres pouvant enrgimenter et mobiliser la multitude. Les partis social-dmocrates et les partis communistes ont mme essay intgrer la classe ouvrire en un univers clos, avec ses propres organisations et rituels. Les buts rvolutionnaires ouvertement prchs ncessitaient alors une stratgie spcifique de socialisation. Lducation politique des cadres se passe dans un environnement qui se veut en rupture avec lidologie bourgeoise. Dans cet article le cas du KPD est tudi. Le KPD est dans lentre-deux-guerres le parti communiste le plus important et le mieux organis. Lors de la bolchevisation de son appareil et de la stalinisation il fait un effort considrable pour former et duquer ses cadres dans le but explicite den faire des rvolutionnaires.</p> <p>Les expriences socialistes davant 1914Le SPD et la formation des cadres La social-dmocratie allemande a t le produit historique des Arbeiterbildungsvereine1, dont les origines doivent tre cherches dans le libralisme et les Lumires. Bien que la socialdmocratie se soit dmarqu des initiatives du Bildungsbrgertum, le slogan Wissen ist Macht, Macht ist Wissen (Savoir, cest pouvoir ; pouvoir, cest savoir)2, jadis utilis par Wilhelm Liebknecht, traduit encore fidlement une certaine conception pdagogique drive du libralisme.3 Ce qui est nouveau, cest la notion de la lutte des classes. Ensuite, des cercles dducation dinspiration socialiste se forment au sein du parti social-dmocrate, afin dimprgner le Parti de lidologie socialiste. Parce que la Loi anti-socialiste (1878-1890), mettant hors la loi le mouvement socialiste, na point eu deffet sur la croissance de la social-dmocratie, la Loi anti-socialiste nest plus prolonge en 1890. Ceci permet alors au SPD de reconstruire ses structures politiques et de se doter en 1991, son congrs dErfurt, dun nouveau programme. Le SPD ouvre Berlin une Arbeiterbildungsschule.4 Les sections locales organisent partout leurs propres cours. Pour mieux servir la base, le SPD organise partout des confrences5 qui ont parfois un vrai succs. Parce que le Parti ne soccupe gure de lcole Berlin, une discussion sengage dans la revue thorique Die Neue Zeit de Karl Kautsky du SPD. Otto Rhle,6 qui fait un appel au Parti pour1</p> <p>En Prusse, un groupe autour de Ferdinand Lassalle quitte le libralisme pour fonder lAllgemeiner Deutschen Arbeiterverein (ADAV), tandis quen 1869, Wilhelm Liebknecht et August Bebel fondent en Saxe le Sozialdemokratischer Arbeiterpartei (SDAP). En 1875, les deux partis fusionnent au Congrs de Gotha. 2 Wilhelm Liebknecht, Wissen ist Mach Macht ist Wissen, Berlin : Vorwrts, 1894. 3 Gustav Mayer, Radikalismus, Sozialismus und brgerliche Demokratie, Francfort s/M.: Suhrkamp, 1969. 4 Nicholas Jacobs, The German Social Democratic Party School in Berlin, 1906-1914, in History Workshop. A Journal of Socialist Historians, 1978, no. 5, p. 179-187. 5 H.C.M. Michielse, Socialistiese vorming. Het Instituut voor Arbeidersontwikkeling (1924-1940) en het vormings- en scholingswerk van de nederlandse sociaal-demokratie sinds 1900, Nimgue : Socialistiese Uitgeverij Nijmegen, 1980, p.45. 6 Otto Rhle (1874-1943) est un ancien instituteur devenu thoricien de la pdagogie antiautoritaire. Il est lauteur dun manifeste libertaire, intitul Erziehung zum Sozialismus. Ein Manifest, Berlin : Verlag Gesellschaft und Erziehung, 1919. En 1920, lanne de la fondation du KAPD, il publiera un programme dducation</p> <p>2</p> <p>rformer lcole Berlin, veut aussi introduire des cours dallemand (le Hochdeutsch) afin de combattre lusage du patois.7 Laile marxiste du SPD nest gure charme des propositions de Rhle, parce quelles seraient influences par les ides de la Bildungsbrgertum. Heinrich Schulz8, un instituteur de Brme, dfend la thse que la connaissance de la grammaire allemande est moins importante que la connaissance de la thorie socialiste et de lhistoire de la lutte des classes.9 Laile rformiste, supporte par les syndicats, conteste immdiatement la justesse de ce point de vue jug trop radical. Pourtant, en 1905, quand des grves clatent partout dans les centres industriels, les auditeurs affluent pour suivre des confrences donnes par des orateurs marxistes.10 Au Congrs de Mannheim de 1906, le SPD dcide de nommer un Zentralbildungsausschuss pour coordonner les initiatives de formation politique et culturelle. Deux mois plus tard une cole Centrale de Formation des Cadres souvre Berlin. Laile droite se mobilise aussitt. Max Maurenbrecher (1874-1930)11 et les rvisionnistes accusent la gauche de ne pas respecter le principe de lobjectivit scientifique12 et dimposer la thorie du matrialisme historique13 au programme des cours.14 Malgr leur opposition, les rformistes15 ne peuvent pas empcher la nomination de plusieurs professeurs marxistes 16. Au congrs de Nuremberg de septembrecommuniste. Otto Rhle, Das kommunistische Schulprogramm, Berlin-Wilmersdorf : Verlag der Wochenschrift Die Aktion (Franz Pfemfert), 1920. Il quittera le KPD pour le KAPD. Gottfried Mergner, Arbeiterbewegung und Intelligenz, Starnberg : Raith Verlag, 1973, p. 37-48. Horst Groschopp, Otto Rhle. Zum Arbeiterbild in der ultralinken deutschen Arbeiterbewegung der zwanziger Jahre, in Arbeiter im 20. Jahrhundert, Klaus Tenfelde (rd.), Stuttgart : Clett-Cotta, 1980, p. 301-322. 7 Otto Rhle, Ein neuer Weg zur Volksbildung, in Die Neue Zeit, vol. 22, 1903-1904, II, no. 29, p. 92-96. 8 Heinrich Schulz restera membre du SPD aprs la Grande Guerre. Il publiera encore en 1931 un aperu traant lhistoire de lducation proltarienne en Allemagne. Heinrich Schulz, Politik und Bildung. Hundert Jahre Arbeiterbildung, Berlin : Verlag J. H. W. Dietz, 1931. En 1941, Schulz publiera, compte dauteur, un opuscule illustr vantant les ralisations sociales des nazis : Heinrich Schulz, Sozialpolitik im neuen Deutschland, Berlin : Deutsche Informations-Stelle, 1941. 9 Heinrich Schulz, Volksbildung oder Arbeiterbildung ?, in Die Neue Zeit, vol. 22, 1903-1904, II, no. 43, p. 522-529. 10 Cest notamment le cas Dsseldorf dans la Ruhr, o 250 ouvriers viennent pour entendre une confrence de Heinrich Schulze sur le matrialisme historique. Mary Nolan, Social democarcy and society. Working-class radicalism in Dsseldorf, 1890-1920, Cambridge : Cambridge University Press, 1981, p. 129. 11 Maurenbrecher est un ancien pasteur protestant, qui a gagn, en 1903, le SPD. Il dfraie bientt les chroniques socialistes en dfendant sans vergogne limprialisme allemand. Il quitte en juin 1913 le SPD. 12 Max Maurenbrecher, Die brgerliche Wissenschaft, in Die Neue Gesellschaft, vol. 3, 1906, nr. 5, p. 5456 ; idem, Parteischule, in Die Neue Gesellschaft, vol. 2,1905, nr. 30, p.353-354. 13 Au congrs de Nuremberg (1908) des dbats acerbes entre Rosa Luxemburg et la droite ont lieu. Il est clair que les syndicats naime pas le programme trop marxiste de lcole centrale. Protokoll ber die Verhandlungen des Parteitages der Sozialdemokratischen Partei Deutschlands, Abgehalten zu Nrnberg vom 13. bis 19. September 1908 sowie Bericht ber die 5. Frauenkonferenz am 11. und 12. September 1908 in Nrnberg, Berlin : Buchhandlung Vorwrts, 1908, p. 230-231. 14 Dieter Fricke, Die sozialdemokratische Parteischule (1906-1914), in Zeitschrift fr Geschichtswissenschaft, vol. 5, 1975, no. 2, p. 228-248. 15 Le droitier Eduard David sest joint eux. Eduard David, Volkserziehung und Sozialdemokratie, in Die Neue Gesellschaft, vol. 2, 1905, nr. 39, p. 459-462. 16 Rosa Luxemburg, Rudolf Hilferding, Franz Mehring, Hermann Duncker (1874-1960), Gustav Eckstein, Arthur Stadthagen, Heinrich Schultz, Simon Katzenstein, Kurt Rosenfeld et Anton Pannekoek. Rosa Luxemburg crira pour son cours un manuel dconomie politique. Ernest Mandel, Prface, in Introduction lconomie politique, par Rosa Luxemburg, Paris : ditions Anthropos, ditions 10-18, 1973, p. 5. Avant louverture officielle, le 15 novembre 1906, on a convenu de ne recruter quune trentaine dtudiants par semestre dhiver. Il incombe aux sections locales du SPD de slectionner les tudiants et de subvenir leurs frais. Au total seulement 203 tudiants ne passeront lcole de Berlin. Cest trs peu. Le SPD y forme surtout des comptables, des rdacteurs et des secrtaires, presque pas de militants syndicaux, les responsables syndicaux boudent cette cole tant leurs yeux trop gauche. Fricke, o.c., p. 241-242. Les tudiants appartiennent en majorit la catgorie des ouvriers qualifis de la petite industrie. Heinrich Schulz, Fnf Jahre Parteischule, in Die Neue Zeit, vol. 29,</p> <p>3</p> <p>1908, les rvisionnistes mnent une attaque en rgle contre lcole. Rosa Luxemburg insiste alors que le but de lcole nest pas denseigner un semblant de savoir acadmique, mais de renforcer la connaissance thorique des cadres.17 La Zentralbildungsausschuss a, entre temps, dress des plans pour organiser systmatiquement des cours de marxisme, des expositions dart, des projections de films, des soires musicales, etc. Le Central Labour College En Angleterre, lducation ouvrire reste encore pendant longtemps tributaire aux initiatives individuelles. Les bibliothques ouvrires et les confrences sont pour la bourgeoisie librale le moyen idal pour former la conscience de la classe laborieuse. Le mouvement de lExtension Universitaire, qui a ses origines lUniversit de Cambridge, organise bientt des confrences pour adultes dans tout le pays. Mais ce type dducation ne touche gure la classe ouvrire. En France, la situation nest gure diffrente, car, bien que le mouvement des Universits Populaires sy appuie sur les syndicats et la Bourse du Travail, il nattire point de public ouvrier. Bruxelles, o la Maison du Peuple du Parti Ouvrier Belge (POB) organise des confrences et des soires musicales, le public est principalement petit bourgeois.18 Le 22 fvrier 1899, lUniversit dOxford inaugure avec Ruskin Hall (par aprs nomm Ruskin College) un collge pour tudiants recruts dans la classe ouvrire. Les philanthropes subventionnant le projet exige des professeurs une stricte neutralit scientifique. Lenseignement y a un caractre acadmique , avec des tudiants rsidant au campus et y suivant des cours dconomie politique et dhistoire moderne, donc tout ce que lhonnte homme doit savoir pour devenir un citoyen part entire.19 Lexprience ne dure que dix ans, car, en mars 1909, une rvolte estudiantine conduira la fondation du Central Labour College (CLC). Les tudiants20 en rvolte exigent, en chantant le Red Flag , lenseignement des thories de Karl Marx.21 La rvolte estudiantine Ruskin College met au grand jour la contradiction qui existe entre lenseignement scientifiquement neutre et lenseignement politis ou partisane . Les syndicats financent dsormais le CLC.22</p> <p>1910-1911, II, no. 49, 806-888. Trs peux de futurs militants communistes sortent de lcole de Rosa Luxemburg. Pourtant, on y note la prsence de Wilhelm Pieck, Wilhelm Koenen, Rosi Frlich-Wolffstein et Jacob Walcher, mais aussi des droitiers comme Fritz Tarnow et A. Winnig. En effet, Rosa Luxemburg constate quune bonne proportion des lves supporte laile droite et dplore que le SPD nexerce pas de responsabilits. J.P. Nettle, Rosa Luxemburg, Londres : Oxford University Press, 1966, vol. 1, p. 393. 17 Protokoll ber die Verhandlungen des Parteitages, 1908, o.c., p. 230-235 ; J.P. Nettl, o.c. , p. 392-394. 18 Jean-Luc Dege, Le mouvement dducation ouvrire. volution de laction ducative et culturelle du mouvement ouvrier socialiste en Belgique (des origines 1940), Bruxelles : Vie Ouvrire, 1986, p. 36-60. 19 Paul Yorke, Ruskin College 1899-1909, Education and the Working Class, Ruskin Students Labour History Pamphlets, No. 1, 1977, pp. 1-5. 20 Des tudiants originaires des charbonnages et de la mtallurgie, avaient dj remplac la catgorie des ouvriers artisanaux, et les syndicats se transforment alors en organisations sur base industrielle. Les liens avec le Parti Lral sont coups et le Labour Party Representation Committe est form en 1906. Cest la fin du Lib-Lab. 21 Ian W. Hamilton, Education for Revolution : The Plebs League and Labour College Movement 1908-1921, Warwick University, M. A. Thesis, June 1972 (thse universitaire non-publie); J. T. Murphy, Preparing for Power. A Critical Study of the History of the British Working-Class Movement, Londres : Pluto Press, 1972, p. 94-95. 22 CLC, qui stablit par la suite Londres, disparat en 1926. Cette anne-l, la Comtesse de Warwick offre sa maison Easton Lodge, en Essex, pour permettre la fusion du CLC avec le Ruskin College. Le British Socialist Party (BSP) et lIndependent Labour Party (ILP) et le Plebs League, qui popularisait les ides du marxiste Amrican Daniel De Leon, favorisaient lide du syndicalisme sur base industrielle. Idem, p. 27-37. Linternat du CLC disparat en 1926. Le CLC devient alors une cole norganisant que des cours par correspondance. Hamilton, o.c., appendice.</p> <p>4</p> <p>La Centrale dducation Ouvrire du POB Fonde en 1911 par le Parti Ouvrier Belge (POB), la Centrale dducation ouvrire (CEO)23 est alors dirig par Henri de Man, un jeune militant revenu dAllemagne.24 Copiant le modle allemand, la CEO organise des cours pour un nombre trs restreint dtudiants internes. Elle organise aussi des semaines syndicales pour des groupes de 45 militants syndicaux. Des cours du soir, sadressant aux militants du POB, compltent le programme de formation. Bien que la CEO soit charge de la coordination des confrences et des manifestations culturelles pour les masses , laccent est mis sur la formation fonctionnelle des cadres ouvriers. Le programme des cours ne comporte pas seulement l conomie politique, lhistoire du mouvement syndical et la lutte des classes, mais aussi lenseignement de la pratique municipale et cooprative.25 Bien quHenri de Man parte du principe de la lutte des classes pour structurer ses leons, sa thorie pdagogique reste marqu par le positivisme acadmique rgnant luniversit. De Man part de linstinct de classe et espre voluer ensuite vers des notions plus abstraites Comme ses collgues allemands, il rejette lide selon laquelle il faut tout prix remdier au manque de culture gnrale . En partant du concret et en stimulant les discussions au sujet de la stratgie du mouvement ouvrier, les professeurs doivent approfondir la conscience de classe d...</p>