Le paysage sonore de la Nouvelle-France - ?· les sons pénètrent les communautés humaines tout en…

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  • Document gnr le 15 sep. 2018 09:21

    Ethnologies

    Le paysage sonore de la Nouvelle-France

    Jean-Franois Plante

    Volume 35, numro 1, 2013

    URI : id.erudit.org/iderudit/1026454arDOI : 10.7202/1026454ar

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    diteur(s)

    Association Canadienne dEthnologie et de Folklore

    ISSN 1481-5974 (imprim)

    1708-0401 (numrique)

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    Citer cet article

    Plante, J. (2013). Le paysage sonore de la Nouvelle-France. Ethnologies, 35(1), 125144. doi:10.7202/1026454ar

    Rsum de l'article

    Depuis une dizaine dannes, les recherches sur la musique enNouvelle- France ont amen un clairage nouveau sur diversaspects de cette pratique, quelle soit savante, traditionnelleou amrindienne. Mais il nous a sembl quune tude dumonde sonore dans lequel vivait les gens des XVIIe etXVIIIe sicles nous permettrait den savoir plus sur les effetsdes sons, du bruit jusqu la musique, sur les comportementsdes individus. Le concept de paysage sonore de MurraySchafer nous a paru loutil idal pour mettre en forme unenouvelle approche qui nous permettra de lire de faondiffrente les sources de la Nouvelle-France.

    Ce document est protg par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des servicesd'rudit (y compris la reproduction) est assujettie sa politique d'utilisation que vouspouvez consulter en ligne. [https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/]

    Cet article est diffus et prserv par rudit.

    rudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif compos de lUniversitde Montral, lUniversit Laval et lUniversit du Qubec Montral. Il a pourmission la promotion et la valorisation de la recherche. www.erudit.org

    Tous droits rservs Ethnologies, Universit Laval,2013

    https://id.erudit.org/iderudit/1026454arhttp://dx.doi.org/10.7202/1026454arhttps://www.erudit.org/fr/revues/ethno/2013-v35-n1-ethno01505/https://www.erudit.org/fr/revues/ethno/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/http://www.erudit.org

  • Le paysage sonore de La nouveLLe-FranceJean-Franois Plante

    Universit Laval

    Les murs scroulent ; les spcialits seffritent et nous en revenons linterdpendance (Schafer 1974 : 2). Cette affirmation de Murray Schafer, quoique datant de 1974, est plus que jamais pertinente et sonne juste loreille des ethnologues, qui se sont toujours retrouvs au carrefour de plusieurs disciplines des sciences humaines. la lecture de son ouvrage intitul Le paysage sonore1, nous avons tout de suite t convaincu de lutilit de ce concept dans notre dmarche dethnologie historique et de son apport une approche ouverte du phnomne sonore en Nouvelle-France, considr comme un des facteurs contribuant faonner la vie des individus. Pour Schafer, travailler sur un paysage sonore, cest relever les changements intervenant dans la perception et le comportement de ceux qui lhabitent (Schafer 1979 : 132).

    Le paysage sonore du monde change. Des bruits nombreux, puissants et difficiles distinguer ont envahi de toutes parts la vie de lhomme moderne, formant un univers acoustique quil na jamais connu. (Schafer 1979 : 15). Mais quen tait-il lpoque de la Nouvelle-France ? Il est sans doute possible den avoir une bonne ide. Toutefois, la distance historique qui nous spare de cette priode complique la tche et nous amne poser le problme de linterprtation des sources dans ltude dun paysage sonore du pass. Nous voulons donc proposer quelques faons de lire les documents anciens et montrer la richesse de leur contenu dans le contexte dune analyse ethnologique au moyen du concept de paysage sonore.

    Quil sagisse de documents imprims, comme les Voyages de Samuel de Champlain, ou de documents manuscrits issus des archives coloniales franaises, les sources dont nous disposons sont nombreuses et varies. La difficult ne tient donc pas la raret des sources ou leur qualit, mais plutt la nature de lobjet de recherche. Car sil existe de nombreux dessins et cartes pour tmoigner des changements du paysage pendant le Rgime franais, il faut souvent procder par dduction quand il sagit du paysage sonore (Schafer 1979 : 21). Comme les sons ont un ct trs

    1 Publi originalement sous le titre The Tuning of the World en 1976.

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    fugace, ils sont plutt absents des crits laisss par les tmoins, mme les plus attentifs. De plus, les auteurs de tous ces journaux, lettres et relations ne notent gnralement que ce qui ressort de lordinaire selon leur sensibilit. Le quotidien demeure alors blotti derrire les proccupations de celui qui raconte. Ces faits sonores coutumiers parsment pourtant les sources. Pour bien russir cette opration de relev et danalyse, le chercheur doit se mettre dans une position dhumilit face aux faits anciens. En ce sens, Alain Corbin nous met en garde et conseille de se tenir lcoute des hommes du pass en vue de dtecter et non de dcrter les passions qui les animaient et estime que le refus de lhumilit... saccorde la disparition de cette lecture des sons qui constituait un paysage sonore (Corbin 1994 : 14).

    Schafer et le paysage sonore

    Le concept de paysage sonore se dfinit comme un champ dtude o lon isole et analyse les caractristiques sonores dun paysage donn. Schafer postule que le paysage sonore reflte les conditions qui le produisent et fournit de nombreuses informations sur le dveloppement et les orientations dune socit. Agrables ou dplaisants, lgers ou puissants, les sons pntrent les communauts humaines tout en tant issus de celles-ci. Ils forment un paysage dont les informations ne sont plus vues mais entendues (Schafer 1979 : 21).

    lments du concept

    En musique, la tonalit se reconnat par la tonique, note fondamentale autour de laquelle luvre peut moduler, mais aussi point de rfrence en fonction duquel tous les autres sons se dterminent. Dans le paysage sonore, la tonalit est donne par un son que lon entend en permanence, ou assez frquemment pour constituer un fond sur lequel les autres sons seront perus. Ainsi le bruit de la mer dans une communaut maritime ou celui du moteur essence dans une cit moderne. La tonalit fait rarement lobjet dune coute active. Elle nest souvent perue quinconsciemment, mais elle nen est pas moins prsente en permanence et influence de faon subtile et profonde le comportement des humains. Elle conditionne la perception des signaux, ces sons de premier plan que lon coute consciemment et sur lesquels lattention se porte naturellement ds quil sont mis. Si lon fait le parallle avec la perception visuelle, la tonalit correspond au fond qui se distingue de la figure tandis que le signal merge de la tonalit, comme la figure se dtache du fond. (Schafer 1979 : 23-24, 377). Plusieurs signaux sont trs intenses et agressent loreille. Mais certains dentre eux sont tolrs

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    par les autorits. Ils prennent alors le nom de Bruit sacr parce que la socit ne les condamne pas. Ainsi en est-il des cloches et des orgues des glises, ou du bruit industriel (Schafer 1979 : 373).

    Schafer utilise aussi des termes plus techniques. Le paysage sonore hi-fi est celui dans lequel chaque son est clairement peru, en raison du faible niveau sonore ambiant. Le rapport signal/bruit est donc satisfaisant. Comme les sons se chevauchent moins frquemment, la perspective cre un premier plan et un arrire-plan bien dfinis. La campagne est plus hi-fi que la ville, la nuit lest plus que le jour et le pass plus que le prsent. Le calme du paysage sonore hi-fi permet dentendre plus loin, de mme quun paysage rural offre des panoramas plus vastes. Dans un paysage sonore lo-fi, les signaux acoustiques se perdent dans une surpopulation de sons qui supprime la perspective. En opposant la ville la campagne, il ressort que si la ville rduit grandement le champ de vision, les possibilits daudition chutent de la mme faon lorsque lon passe du monde rural au monde urbain (Schafer 1979 : 69-70).

    Le monde sonore de la Nouvelle-France

    Le but de cet article nest pas de faire une recension complte de tous les faits sonores coloniaux. Les exemples prsents sont souvent le rsultat dune slection parmi plusieurs de mme nature mais peuvent tre aussi des chantillons uniques. De mme, lordre et lexhaustivit chronologiques ne constituent pas des objectifs primordiaux. Il sagit plutt de montrer lutilit des sources historiques dans lanalyse du sonore, suivant des thmes qui se sont dgags naturellement. Comme notre rflexion a pour cadre spatio-temporel la Nouvelle-France (1600-1760), nous nessaierons pas dimaginer ce que les Amrindiens entendaient avant larrive des Europens, bien que certains des faits sonores exposs ne sont pas lis la prsence des Franais et auraient bien pu survenir une poque antrieure.

    Les bruits amrindiens

    lautomne 1615, Samuel de Champlain quitte Qubec et voyage vers louest en compagnie damrindiens de plusieurs nations. En octobre, il entre dans le pays huron, rput pour sa faune diversifie et abondante. Participant une chasse au cerf, il explique que le bruit ncessaire au rabattage de ce gibier est produit en frappant deux btons lun contre lautre. Lorsque les cerfs sont ainsi pousss au bout dun entonnoir form par des cltures, les chasseurs forcent ensuite les btes entrer dans lenclos o elles seront

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    abattues. Pour y parvenir, ils commencent crier, & contrefaire les loups, dont il y a quantit qui mangent les Cerfs, lesquels Cerfs oyant ce bruict effroyable, sont contraincts dentrer en la retraite par la petite ouverture (Champlain 1870 : 51). Mais leurs grandes capacits imiter les cris des animaux ne sarrtent pas l. Le pre Dablon sjournant Onontagu en 1655 raconte quun Iroquois qui se rveille en plein cau