Les marchés financiers - Librairie Eyrolles ?· les marchés financiers en surplomb de toute activité…

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    12-Sep-2018

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<ul><li><p>H</p><p>ERV</p><p> J</p><p>UVIN</p><p>Les marchs financiers</p><p>Voyage au cur de la finance mondiale</p><p> ditions dOrganisation, 2004ISBN : 2-7081-3032-3</p></li><li><p>13</p><p>ditio</p><p>ns d</p><p>Org</p><p>anis</p><p>atio</p><p>n</p><p>Introduction</p><p>Depuis vingt ans, les marchs financiers sont lobjet de toutes les atten-tions et de toutes les polmiques. Depuis quelques annes, ils suscitenttoutes les inquitudes, voire toutes les prventions. Il est vrai quils ontpris une place inattendue, sans prcdent, et sans beaucoup dquivalents,dans lconomie mondiale et dans la marche des socits dveloppes. Ilest vrai aussi quils ont dclench tous les intrts, avec une violencenagure rserve aux passions politiques ou religieuses.</p><p>Le 21e sicle sest ouvert sur une perspective dinterdpendance desconomies et dintgration mondiale, de paix durable, de consensus surles valeurs dmocratiques. Cette perspective optimiste semblait installerles marchs financiers en surplomb de toute activit humaine seulslavnement de la monarchie absolue, la monte des nationalismes, larvolution industrielle pourraient tre compars ce phnomne global,en passe de devenir un fait social total, selon la dfinition de MarcelMauss. Aucune part de nos vies, ou des relations humaines, nest plus lcart des marchs.</p><p>Le phnomne est dautant plus notable quil tait inattendu. Enmoins de vingt ans de croissance et de paix, des annes 1980 la bulleInternet de la fin des annes 1990, les marchs financiers ont invent unelangue mondiale, celle des prix. Ils ont tiss des rseaux qui rduisent ladistance linstant, ils ont donn de nouveaux repres luniversel. Ilsont transform le temps et lespace, au point dapparatre comme lingr-dient magique de lunification du monde. Depuis Paul Valry, noussavions le monde fini, mais les marchs financiers lont rendu petit, voireinfiniment petit, et troit. Ils lont rduit des prix, des taux, des quan-tits un capital. Depuis toujours, nous savons que le temps nest pasdonn lhomme ; grce aux options ngociables, les marchs financiersprtendent lui donner, sinon le temps, du moins le prix du temps. Pro-messe de mieux-tre, ou dmesure qui se paiera ?</p><p>Plus quun mouvement gnral dintgration, dont la consistance estdailleurs discutable, cest bien cette rduction du monde ses lmentsles plus directement quantifiables, ses seuls dnominateurs universels,</p></li><li><p>L E S M A R C H S F I N A N C I E R S</p><p>14</p><p>ditio</p><p>ns d</p><p>Org</p><p>anis</p><p>atio</p><p>n</p><p>que semble entraner lextension indfinie du domaine du march et deson expression la plus aboutie : les marchs financiers. Le monde rduitau contrat, aux comptes, au commerce et aux marchands ; le monderduit son prix, ou au cours du jour. Tout se passe comme si ce qui nese comptait pas ne comptait pas, et tout se passe comme si le monde serduisait ce que les marchs financiers savent coter, changer, apprcier.Une part croissante des revenus et des patrimoines, partout dans lemonde, dpend dsormais des volutions de ces marchs qui dterminentles taux dintrt, donc la valeur du capital, le pouvoir dachat des mon-naies, en dfinitive lensemble des prix des actifs et des revenus des acteursconomiques. Ce qui est vrai pour les Franais depuis les annes 1980, cequi devient vrai pour les Allemands comme pour les habitants des ancienspays de lEst, ce qui provoque la fivre endmique de lAsie et de laChine, tait dj ralit pour les Nord-Amricains et les Britanniques. Cequi est vrai dsormais pour lensemble des habitants des pays dvelopps,qui le savent et apprennent progressivement grer une situation biendes gards nouvelle pour eux, est aussi vrai pour un nombre croissantdhabitants des pays en voie de dveloppement. Beaucoup sont peu pr-pars affronter et grer une situation imprvue, quand elle nest pasincomprhensible, vcue comme une nouvelle colonisation, voire uncomplot hostile.</p><p>La crise majeure vcue par les socits occidentales depuis 1999,marque par lexplosion de la bulle financire, aggrave par une crise deconfiance dans les rgles comptables et amplifie par le retour de laguerre dans les relations internationales, a transform ce panorama.Louverture des frontires apparat pour ce quelle est : la porte ouverte des conflits graves au sein mme de territoires nagure protgs par cesfrontires. La globalisation conomique, en labsence de gouvernancemondiale, est aussi apparue pour ce quelle est : la capacit ouverte auxsocits prives, sous des masques divers, de faire ailleurs ce quelles nepeuvent plus ou ne veulent plus faire chez elles, une forme indite dano-mie analogue celle de la colonisation. Et les marchs financiers eux-mmes sont apparus, tort ou raison, comme une idologie rpondant certains des caractres les plus destructeurs de lHomo economicus, que lessocits vivant en conomie capitaliste voulaient avoir conjurs legreed, la convoitise sans limites, la dmesure, lgosme rapace prsentcomme morale conomique.</p></li><li><p>I N T R O D U C T I O N</p><p>15</p><p>ditio</p><p>ns d</p><p>Org</p><p>anis</p><p>atio</p><p>n</p><p>Une question simpose aujourdhui : vivons-nous la fin des marchsfinanciers comme fait social total, cest--dire explicatif des choixpublics, des arbitrages collectifs, des projets privs ?</p><p>Toute prise de distance implique de reconnatre un mouvement delongue dure qui installe les marchs financiers en principe dorganisa-tion, de transformation et de contrle de nos socits, mouvement dura-ble, mouvement contraire ce que suggre lmotion publique devantles errements temporaires des prix de march, mouvement qui trouvedes corrections sensibles depuis la crise de 1999-2002.</p><p>En moins de vingt ans, les marchs financiers sont passs dun statutquasi confidentiel et dune pratique rserve de rares initis au rangexpos de creuset de lconomie, et aussi du social. travers les rfren-ces de prix quils produisent, les changes de droits financiers dtermi-nent la valeur des actifs. Des actifs financiers dabord, ensuite des actifsrels, de limmobilier aux objets dart, des actifs immatriels enfin, depuisles brevets et les licences la formation et aux comptences. En intgrantles intrts des diffrentes parties prenantes lentreprise, en donnant sonprix chaque risque, ils contribuent fixer le pouvoir dachat et le sen-timent de richesse de chacun : revenus des droits financiers, intrts oudividendes, mais aussi salaires, pensions et rentes en dpendent leretrait des grandes socits occidentales est certainement devenu lepremier intress en nombre et aussi en volume la bonne tenue desmarchs de valeurs mobilires, et lactionnaire est linvit permanent desdbats sur les revenus salariaux. Combien de dcisions politiques,combien darbitrages publics sont rendus dans les dmocraties, avec poursouci essentiel ce leitmotiv moins frappant par sa nouveaut que par soncaractre imprieux : comment vont ragir les marchs ?</p><p>Les marchs financiers sont devenus le moteur dun systme englo-bant qui dtermine le niveau de vie des particuliers et leur pouvoirdachat, le dveloppement des entreprises, la croissance des conomies,voire les politiques publiques et leurs moyens daction ; ils le demeurentaprs la crise, mme si leur lgitimit est en question. L o taient lesinstitutions, la loi, le jeu social, il semble quil ny ait plus, avant commeaprs, que cette ralit anonyme, multiforme et complexe : les marchsfinanciers. L o le jeu des syndicats de salaris, des associations patrona-les, des administrations conomiques semblait bien tabli, et dterminaitle partage entre les salaires, linvestissement et la rmunration du capital,</p></li><li><p>L E S M A R C H S F I N A N C I E R S</p><p>16</p><p>ditio</p><p>ns d</p><p>Org</p><p>anis</p><p>atio</p><p>n</p><p>le niveau des retraites et de lindemnisation du chmage, les marchsfinanciers semblent commander les arbitrages publics comme les choixprivs avec une autorit indite. Et l o ltat tait solidement installen surplomb de tous les autres acteurs, il semble que les marchs finan-ciers occupent, pour longtemps, la place.</p><p>Cette situation exceptionnelle dune prise de contrle du politiqueet du social par le systme de lconomie lui vaut et lui vaudra excsdhonneur comme dindignit, car elle attire et, dune certaine manire,justifie la polmique. Il ne sagit plus dconomie, mais de puissancequand il sagit de marchs financiers. Et il ne sagit plus de finance, maisde transformation sociale et politique de grande ampleur, quand les rglesdes marchs financiers simposent aux tats et aux nations, et quandlobjectif, prsent comme suprme, dintgration au march mondialinterdit des cultures, des ensembles rgionaux ou supranationaux dese constituer, de saffirmer ou de se prserver, toute spcificit opposeau march devenant ennemie, tant dnonce illgitime et combattue entant que telle.</p><p>Devenues idologie, dsignant la dernire utopie occidentale,malgr ou bien cause de la puissance qui les sert ou qui sen sert, lesforces des marchs appellent des forces antagonistes. Leurs excs les sus-citent. Et lintuition persiste Tant de choses suggrent que le mondedu contrat est asphyxiant sil est unique, que le monde du don demeurevital. Tant de choses disent que le tout conomique est mortel, et que laqute impossible dun monde uni par les mmes rgles et le mme bien,made in America, est grosse de toutes les guerres mondiales et delinconcevable ! Et tant de choses crient que cette obsession conomiquequi a domin lOccident nous apparatra bientt aussi invraisemblableque les intgrismes religieux, les idologies politiques ou les passionsnationales peuvent nous apparatre aujourdhui !</p><p>Quoi dtonnant dans la dsillusion, et dans le vertige qui saisitlOccident au lendemain dune crise financire qui semble parmi les plussvres quil ait traverses depuis celle de 1929 ?</p><p>La gnralisation du modle des marchs financiers a promis lacroissance, labondance, la prosprit pour tous, en assurant la meilleureaffectation de lpargne linvestissement ; la mare devait porter tous lesbateaux. Aprs lexceptionnel bond en avant des conomies de 1997 </p></li><li><p>I N T R O D U C T I O N</p><p>17</p><p>ditio</p><p>ns d</p><p>Org</p><p>anis</p><p>atio</p><p>n</p><p>2000, ltat du monde en 2004 justifie-t-il cette croyance, ou cetteesprance ? Les justifiera-t-il davantage en 2005, ou en 2010 ?</p><p>Le march financier devait tre un outil de financement au meilleurprix ; il est dsormais considr comme le grand normalisateur des poli-tiques conomiques et le matre de la globalisation. Mais ny a-t-il pas enralit des marchs financiers, aussi divers que les systmes de finance-ment et les cultures qui les ont dvelopps ? Et, derrire lespoir que lib-ralisation des conomies et dmocratisation de la vie publique marchentde pair, ne faut-il pas constater que certains pays, en Asie notamment,dveloppent avec succs une forme indite de totalitarisme de march ?</p><p>Les marchs financiers sont lun des facteurs explicatifs directs de lachute des idologies socialistes et des conomies diriges ; mais nest-cepas une idologie qui se substitue une autre ? Et les crises traverses plusieurs reprises par les conomies de march depuis une drglemen-tation laquelle les systmes de contrle et de rgulation ntaient pasplus prpars que les acteurs de lconomie, nannoncent-elles pas terme la chute des idologies de march ?</p><p>Les marchs financiers se prsentent sous le manteau de linnocence,habills des couleurs neutres du principe de ralit et de lefficacittechnique ; mais ne sont-ils pas en train de substituer le mythe demarchs parfaits la ralit des conditions matrielles du travail, delemploi et du commerce, et aux facteurs rels de leur amlioration ?</p><p>La financiarisation des relations conomiques et sociales est prsen-te comme un progrs vers la vrit des relations entre acteurs conomi-ques et sociaux, travers la concurrence dune part, lunification dunsystme de prix de lautre. Elle aurait d assurer la transparence et lquitentre tous ses acteurs ; nest-ce pas une amricanisation quelle dessine,et une nouvelle colonisation, sous les couleurs de linvitable ?</p><p>Les marchs financiers accompagnent une volution de la gouver-nance dans les dmocraties occidentales. Ne sont-ils pas en train decrer de nouvelles dpendances, de nouveaux pouvoirs et de nouvellescontraintes, moins visibles et moins apparents parce que plus anonymeset plus dmatrialiss que les institutions et les autorits traditionnelles,plus implacables et plus inhumains aussi ?</p><p>Le malheur veut que la polmique comme lappt du gain ne soientpas amis du savoir. Ds quil sagit de marchs financiers, il sagit soit dejugements de valeur ami ou ennemi ? , soit de mode demploi </p></li><li><p>L E S M A R C H S F I N A N C I E R S</p><p>18</p><p>ditio</p><p>ns d</p><p>Org</p><p>anis</p><p>atio</p><p>n</p><p>comment gagner 30 % par an sans risques en observant les astres ? Lasimple lecture des titres ou des prires dinsrer des ouvrages consacrsaux marchs financiers en une anne suffit convaincre ce sujet. Lesintentions ou les apptits, et parfois les uns et les autres, laissent peu deplace la description et la comprhension.</p><p>Cet ouvrage a pour objet de remdier ce dfaut grave qua cruconstater lauteur : dcrire et observer pour analyser et pour compren-dre. Il entend ainsi rpondre dabord cette question trop souventomise, oublie ou dissimule : comment ? Comment fonctionne cetteindustrie financire devenue en peu dannes la premire activit de biendes mtropoles, voire de rgions tout entires, au point de figurercomme secteur cl dans nombre dconomies dveloppes ? Commentet pourquoi les marchs financiers en sont-ils venus reprsenter unprincipe dorganisation du monde, comparable ce que nagure prten-daient raliser les idologies totalisantes ? Comment fonctionnent cesmarchs financiers dont beaucoup saccordent pour considrer que,dune manire ou dune autre, ils mnent le monde ? Que reprsen-tent-ils en termes de capitaux, en termes dacteurs, en termes de moyensqui y sont consacrs ? Dans quelle mesure est-il juste de parler de la loides marchs , comme si les marchs financiers contenaient en eux-mmes un principe de rgulation qui surplombait tous les autres ?</p><p>Ce livre sattache ensuite clairer les raisons historiques, sociales etpolitiques pour lesquelles le champ de dveloppement des marchsfinanciers a t aussi ouvert : pourquoi, dans un contexte marqu par lasortie des conomies de guerre dans lensemble des pays dvelopps, lesmarchs constituent un principe de ralit essentiel et parfois leseul luvre dans des socits empreintes de lillusion du tout estpermis et tentes par lillusion semblable du tout est gratuit .</p><p>Dans ce but, il sapplique tudier les comportements des acteursde la plante financire, leurs logiques et leurs intrts. Acteurs, pas seu-lement institutions. Lexprience des premires annes du 19e siclesuggre en effet quil y aura plus dinvits la table des marchs, leurrgulation et leur organisation, que les professionnels et les institution-nels ne le savent, ne le veulent ou ne lacceptent.</p><p>Dans son dernier chapitre, cet ouvrage sattache enfin clairerquelques-unes des problmatiques majeures que rencontrent les marchsfinanciers dans leur dveloppement : et si lge dor des marchs tait</p></li><li><p>I N T R O D U C T I O N</p><p>19</p><p>ditio</p><p>ns d</p><p>Org</p><p>anis</p><p>atio</p><p>n</p><p>derrire nous ? Et si une nouvelle conomie, vraiment, tait en train denatre, en contournant, en subvertissant, en ruinant lconomie desmarchs financiers ?</p><p>Lensemble est clair par cette conviction : la diffrence dumarch commercial, le march financier est affaire de culture. Ilprocde de conve...</p></li></ul>