LETTRES CROISÉES || BRETON, L'ÂME DU VOIR

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    24-Jan-2017

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<ul><li><p>Armand Colin</p><p>BRETON, L'ME DU VOIRAuthor(s): Charles GrivelSource: Littrature, No. 83, LETTRES CROISES (OCTOBRE 1991), pp. 3-11Published by: Armand ColinStable URL: http://www.jstor.org/stable/41700867 .Accessed: 15/06/2014 10:26</p><p>Your use of the JSTOR archive indicates your acceptance of the Terms &amp; Conditions of Use, available at .http://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp</p><p> .JSTOR is a not-for-profit service that helps scholars, researchers, and students discover, use, and build upon a wide range ofcontent in a trusted digital archive. We use information technology and tools to increase productivity and facilitate new formsof scholarship. 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Du rapport de l'il la vitesse. Du rapport de la vitesse la matire : elle l'attnue, elle l'vapor. Du rapport de la matire l'tre : il a t sous la forme de quelqu'un qui regarde. Le regardeur vanouit toute chose. Il vise, mais il frappe. C'est la tte qu'il touche. </p><p>Ce cas m'intresse, il n'est pas trs particulier. 1850 : toute une nation va l'cole et se met en devoir d'apprendre lire et crire. Une ou deux gnrations plus tard, le naturalisme battant son plein, il lui parat qu'il est dans l'ordre des choses que la langue satisfasse au rfrent. Une ou deux gnrations plus tard : doute. Une ou deux gnrations encore : surralisme, crire n'est plus copier sur le monde, le langage lui-mme et l'criture se rvlent tre un obstacle, il va falloir innover. </p><p>Qu'est-ce qu'crire pourtant ? Le mouvement d'une main obis- sant des incitations mentales. J'cris que je pense, mais non pas tant mes penses. Ma main droite ne sait peut-tre pas trop quoi s'active l'autre, elle est pourtant l ma place et n'en fait qu' ma tte. Substitution, arrangement, progression, linarit. D'un bord l'autre de la page (de la mme faon, si je me sers de clavier). De la main comme d'un organe fonctionnel. Penser avec les mains (Rougemont), c'est--dire faire en sorte que le corps exprime. Du corps comme exposant de la pense ou du pens. La main se retient : elle ne trace que ce qui peut tre reprsent par quelques vingt-six signes (ou un peu plus). La main traduit, codifie : digitaliser c'est marquer par ses doigts, dcompter, ranger par classe de deux, de diffrence en diffrence, jusqu' puisement linguistique de l'objet. </p><p>Le surralisme a but sur cette difficult ; il lui a paru que celui qui crit ne voit pas : il lui manque d'impliquer l'il. Au cours des sicles et particulirement partir des spcialisations forces intro- duites par l'ge industriel, crire perd la vue. Un art pour chacun des sens : la musique pour l'oreille, la peinture pour les yeux - et </p><p>3 </p><p>This content downloaded from 91.229.248.111 on Sun, 15 Jun 2014 10:26:49 AMAll use subject to JSTOR Terms and Conditions</p><p>http://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp</p></li><li><p>CE QU'EST VOIR </p><p>breton, l'me du voir </p><p>la littrature pour les imaginaires. Du surralisme comme redcou- verte de l'il. La main retient, l'il, lui, ouvre ; il est jet, relance, appel. L'criture enregistre en quelque sorte, du prexistant, du rationnalis. La vue, par contre, que Breton conoit comme indpendante de la volont, est expansion, rupture, pur mouvement et pur langage inarticul : je vois signifie sans signification, sans grammaire, sans smiose ; je vois veut dire que je suis sans reste ni dfaut mes sensations. </p><p>Breton s'appuie sur le constat suppos d'une main rduction- niste opratrice du cerveau et lui oppose l'il comme organe librateur du moi. Le surralisme est alors pour lui la tentative de rendre, pour ainsi dire, de l'il la main. De donner voir crire. Bien entendu (et peut-tre malheureusement), Breton n'est ni un peintre, ni un photographe, ni Man Ray, ni Max Ernst : il crit et choisit le texte comme le mdium grce auquel voir. Or, comment peut-on voir-crire ? Dilemme : les mots sont les liens du sens, ils sont aussi de quoi susciter le regard : comment voir dans un lien ? </p><p>Je comprends l'criture surraliste (celle de Breton, du moins) - a) mtaphorisation totale de la langue, b) automatisme, c) voyance - comme essai d'incarnation du regard. Qu'est-ce que le regard ? De rcriture accomplie en tant que mdium. Un sujet divis entre plusieurs membres ou fonctions tente sa runification. L'ima- ge, mais l'image dans le mot, serait l'expression par excellence du propre. Il faut imager. Il faut visualiser. Le texte est vid du concept. Devenir voyant en ouvrant les yeux par les mots. </p><p>Toute l'opration surraliste dpend ainsi de ce qu'il est entendu que l'il fait. Rien moins, bien sr, qu'une activit aperceptive d'organe. Mais alors quoi ? J'ouvre mon Wittgenstein : La psychologie dcrit les phnomnes de la vision. A qui fait-elle cette description ? Quel non savoir prtend-elle par l liminer ? (...) Comment dtermine-t-on ce qu'une image exactement est ? l. Tout indique qu'il n'est possible de s'exprimer sur le voir que dans et partir du langage : je n'y vois bien qu'en langue. Comme si donc mon il ne se dplaait qu'en vertu de mes mots, ds lors du moins qu'il ne vague pas, mais considre et rflchit. L'image est le produit d'un voir actionn dans la langue. Premire aporie du philosophe. Prenons une photographie. Sur la photographie, par exemple un port de la Riviera, Nice peut-tre. Palmes. Embarcations. Btiments soigneusement aligns sur le front de mer. Horizon vide. Au premier plan, un matelot vu de dos. Le matelot se tient sur une terrasse en surplomb ou sur le pont d'un invisible navire. On distingue la barrire et la poutre contre lesquelles il s'appuie. Le </p><p>1. Bemerkungen ber die Farben, Suhrkamp, 1979, p. 84, 100. </p><p>4 </p><p>This content downloaded from 91.229.248.111 on Sun, 15 Jun 2014 10:26:49 AMAll use subject to JSTOR Terms and Conditions</p><p>http://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp</p></li><li><p>Lettres croises </p><p>matelot porte ses yeux des jumelles que sa position drobe la vue. Il observe le quai, la promenade, les passants qui marchent l'ombre. Il considre en ralit ce que nous considrons, derrire son dos, comme un panorama . Ddoublement de l'image : je ne vois pas ce qu'on me montre, mais seulement que a m'est montr 2. Je regarde un regard, non un spectacle, quelque chose qui se forme, se force, s'immisce et bouscule, rien plat, rien devant, aucun objet bien complet de chacune de ses qualits d'objet. Je vois que est en train de voir. Merleau-Ponty : J'aurais la plus grande peine du monde dire o se trouve l'image que je considre 3. Deuxime aporie du philosophe : il n'y a pas d'espace d'objets, mais un espace du regard ; l'il place hors l ce qu'il ralise par lui-mme. L'opration du voir dans l'il vient s'accomplir sur le papier, la pellicule, la toile, comme un objet. Il reprsente de cette faon, il parat vrai, il montre que c'est. Ici, je fais intervenir la sagesse du Sminaire et Lacan : de l'il au regard, pas de rupture ; il y a du regard dans l'il ; je vois d'un point et je suis regard de partout : la pousse du voyant se fait sentir 4. Quelque chose tait l o a n'tait pas et donne immdiatement son contour ce qui est vu : Le regard ne se prsente nous que sous la forme d'une trange contingence, symbolique de ce que nous trouvons l'horizon et comme bute de notre exprience (...) Dans notre rapport aux choses, tel qu'il est constitu par la voie de la vision, et ordonn dans les figures de la reprsentation, quelque chose glisse, passe, se transmet, d'tage en tage, pour y tre toujours quelque degr lid - c'est a qui s'appelle le regard 5. a regarde donc de source pour outrepasser tout objet considr. Autrement dit, a montre plus que a n'enregistre en vision, a dsigne, a exhume. La dsignation vient en avant, dit Lacan, je ne suis donc pas celui qui visionne ( Ce que je regarde n'est jamais ce que je veux voir 6). Regard d'aveugle contre aveuglant regard : troisime aporie. </p><p>a regarde dans la langue ; a ne se donne dans aucun lieu ; a forme travers tout le regard : triple indisposition des images, triple dbo- tement des spectacles ! Le dicible lide l'indicible, le visible retran- che l'invisible ! La langue occupe tous les orifices - mais ce sont des orifices ! Les traits sont des mots - pourvu que je les reconnaisse ! Du langage comme de la forme du voir - non compris ce qui n'est pas encore vu ! Nous ne pouvons parler sans </p><p>2. Denis Roche. Fotogeschichte n 20 (1986), p. 30. 3. L'il et l'esprit. 4. he Sminaire ; Livre XI. Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse , Seuil, 1973, </p><p>p. 69. 5. Ibid., pp. 69-70. 6. Ibid., p. 95. </p><p>5 </p><p>This content downloaded from 91.229.248.111 on Sun, 15 Jun 2014 10:26:49 AMAll use subject to JSTOR Terms and Conditions</p><p>http://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp</p></li><li><p>Breton, l'me du voir </p><p>voir, dedans, dehors, dedans, nous ne pouvons que parler pour voir, dehors, dedans, dehors, d'un ct la bande son, de l'autre vision, montrer contre montrer. </p><p>Je lis dans le texte de Breton, sa solubilit ainsi que sa finalit. Ce que je trouve crit au fond des embarras d'images et par les manifestes qu'il n'a cess d'crire afin de les centrer, endiguer, tenir. Par manire de compensation ou de vrification. Ecrire est, pour Breton, la fois rflexion et accomplissement d'un regard qui se serait dpouill de la langue. Thse. Ecrire est rflchir ; crire contient le dire de l'il aussi bien que la thorie de ce dire - en succdan rciproque. Je n'ai bien parler que d'une rflexion de mon il hors crire, dans crire. Comme si ce qui excdait la langue se devait pourtant de lui revenir. Comme si je comptais la fois sur ce dpart et sur ce retour. Matre du jeu, en somme. Ainsi n'en va-t-il pas d'une autre langue, ni d'un regard abolissant la matrise relle que je possde de la langue, mais seulement d'un largissement, d'une annexion : toute image est, pour Breton, image de la langue, tout langage imag. Je n'ai donc penser que ce que je vois l, dans crire, sans gros reste. </p><p>Voici le raisonnement dans son dtail. On le trouvera, ici et l, appliqu par les textes : </p><p>I. Voir exprime l'il. Le voir est un il. Un il est ce qui voit. Il capte tout le voir, et donc le sujet qui l'actionne. </p><p>II. Voir est un fait de transparence. Le voir produit de la diaphanit : du cristallin au cristal. Le vu parat translucide mon il. Apparence est transparence . Matta : Le vitreur, ce serait d'abord un tre fragile vivant dans un monde entour d'une grande transparence. C'est ce qui avait intress Breton, l'ide que je parlais des grandes transparences 1 . Aucun autre, ni aucune substance ne me sont vrai dire transmis ; ni aucun objet : l'objet est plat, il ne reprsente qu'un support de transparence, relais ou cadre. </p><p>III. L'apparence-transparence des choses corrobore le savoir de mon il. Mon il est un savoir du monde, l'objet constitue sa preuve. Que les choses apparaissent ou paraissent transparentes signifie que mon il est un savoir. La ralit est alors quelque chose comme la mtaphore de cet il savant. Lacan : Pour tout dire, le point de regard participe toujours de l'ambigut du joyau 8 : il envoie, il reoit, il reoit ce qu'il envoie mais transform, enri- chi , devenu dsirable. C'est aussi cette dsidrabilit qui transpa- rat toute chose. Et transparue j'en reconnais l'infini le nom. </p><p>7. Entretien. Dans : L'Autre Journal, 9 (23-29 avril 1986), p. 39- 8. Op. cit., p. 90. </p><p>6 </p><p>CRITURE, EN THORIE </p><p>This content downloaded from 91.229.248.111 on Sun, 15 Jun 2014 10:26:49 AMAll use subject to JSTOR Terms and Conditions</p><p>http://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp</p></li><li><p>Lettres croises </p><p>IV. D'un voir et d'un vu qui seraient regard. D'un voir pur, que n'accroche aucune langue. Un organe conciderait avec l'activit de cet organe. Il serait sans reste lan, flux, qu'il suffirait de brancher. Connection complte de l'il-Breton dans son regard : il jaillit, il claire ; c'est un phare - ou un rai manant de sa source, fixe et droit, lgrement inclin vers les matires. Il est dot, ce regard, de la facult remarquable que Soupault rserve son ngre : Il boit. Sa lvre est humide, ses yeux secs. Il voit. Il voit parce qu'il regarde. Cela n'est pas si facile qu'on l'imagine 9. </p><p>V. Le miroir mtaphorise l'il - ou bien l'esprit (dit Breton dans son avant-propos au livre de Mabille 10), ce qui revient parfaitement au mme. Ce miroir dit tout ce qu'on lui prsente comme lui-mme. Il est tenu debout devant. Il est l'il retourn vers dedans : Un homme descend les marches du sommeil et s'aperoit qu'il pleut : les vitres sont blanches 11 . L'il de cet homme est ddoubl, comme celui de Kandinsky, admirable, peine voil derrire le verre 12. Cet il est aveugl : il ne se voit pas, il ne se voit pas parce qu'il se regarde. Ddoublement : le miroir montre l'il, il reprsente sa puret, sa totalit, sa transparence aussi, sa perversion. Cet il, il le retourne ; il lui fait voir qu'il regarde - regarder regarder, que a lui a t vu. Figure basique de U Amour fou : L'amour rciproque (...) est un dispositif de miroirs qui me renvoient (...) l'image fidle de celle que j'aime, toujours plus surprenante de divination de mon propre dsir 13. Logique, puisque s'aimer, c'est se regarder deux dans un lit 14. Logique toujours, puisque tout se passe comme si l'on tait en prsence d'un phnomne de rfraction particulier o le milieu non transpa- rent - la femme, donc - est constitu par l'esprit de l'homme 15. Logique encore et c.q.f.d., celle-ci gt au fond de l'il de celui qui la (se) considre : blonde , dit Breton, c'est trop peu dire que vous ne faites qu'un avec cet panouissement mme 16 . Tout dans elle et elle dans lui, retournement des retournements. </p><p>VI. Le miroir sans tain mtaphorise l'il &gt; ce n'est qu'aveugle qu'il y parvient ( der blinde Spiegel , dit expressment l'allemand). Par </p><p>exemple et entre mille occurrences du relev de Breton : la nuit est le tain de l'il, on y voit l seulement : A minuit, vous verrez encore les fentres ouvertes et les portes fermes 17 . Ou bien le </p><p>9. Le Ngre, J'ai Lu, 1985, p. 59. 10. Perspective cavalire , Gallimard, 1970, p. 203. (- PC). 11. Les Champs magntiques , Gallimard, 1968, p. 89- (- CM). 12. PC, p. 20. 13. L Amour fou , Gallimard, 1971, p. 106. (- AF). 14. Ibid., p. 95. 15. Ibid., p. 123. 16. Ibid., p. 60. 17....</p></li></ul>