Lire Le Spectacle Vivant

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  • 5/13/2018 Lire Le Spectacle Vivant

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    BulletindelaClasse des LettresEXTRAIT

    Lire le spectacle vivantThematiser la presence

    par Andre HelboMembre de l aClasse

    6e serieTome XXI

    2010ACADEMIE ROYALE DE BELGIQUE

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    __ ___ .

    I

    EXPOSE

    Lire le spectacle vivantThematiser Ia presencepar Andre HelboMembre de l aC l as se

    L'objet spectacle vivant const itue un ensemble de polysys-temes lies a la presence conjointe de l 'acteur et du spectateur.Contrairement au film, produit de la reproductibilite technolo-gique (Benjamins 1939) proje te de facon constante dans toutesles circonstances, le spectacle vivant s'invente dans la rencontreephemere de l 'acteur et du spectateur. D 'une par t, l a presence duspecta teu r ju sti fie l e jeu de I 'a ct eu r, voir e i nfl uence cel ui- ci.D'autre part, la corporeite du comedien en tant qu'energie,t ension, intensi te pure fonde un et re-en-scene qUI def init l asituation spectaculaire. C'est le geste de co-invention qui permeta la s cene e t a l a sal le de const ruire la representat ion, par uneenonciation col lect ive. La ou le f ilm dissocie, ent re aut res chro-nologiquement , reali sa tion et reception, le theat re , l a danse, lecirque, l 'opera federent dans l 'ins tant e t dans la sal le les par te-naires de l 'evenement creatif.Une deuxieme caracteri st ique s 'aff irme comme speci fique: la

    complexite de l 'o rgan is ati on ( as soci an t t ex te , image , corps,affects , cogni tion) confere au spectacle vivant un sta tut d 'objetpolymorphe et ins table (ou multistable, dans l 'acception psycho-Iogique du vocable), en interaction constante avec la reception.L'expression lecture du spectacle vivant , a laquelle renvoie

    Ie titre du present article, resiste difficilement a la logique para-doxal e, La f orr nu le semb le r eleve r de l' oxymore . Rancon de lademarche heuristique propre aux sciences, l 'usage du mot lecture,suspect d'impropriete en l 'occurrence, evoque d'abord nne opera-t ion rhetorique, cel le de la reduction: comme si 1 'epaisseur des ignes, la polyphonic appelaient une mise a plat methodolo-

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    Andre Helbogique. Le dechiffrement, l 'observation, l 'experimentation du spec-tacle vivant ne pourraient-ils se concevoir sans reference instru-ment al e au t ex te , ou du moins a des out il s penses pour l 'ecr it e tdetaches du corps producteur? Illusion des categorisations cultu-rel ies et des niveaux de per tinence qu' il impor te de soumett re al'analyse.La quest ion prejudiciel le , suscept ible d 'expliquer Ie blocage

    epistemologique de la lecture , pour reprendre Bachelard, ouvreensui te , on l 'aura cornpri s, cel le du savoi r exper t suscept ible decombiner une mul tipl ic ite de points de vue face a un objet com-plexe. Comment sai si r dans sa speci fici te le spectacle vivant? Dequelle maniere accompagner le processus par lequel le spectaclefai t sens? Comment renoncer a l a quest ion des invar iants, desunites, chere a l a lecture du verbal, pour adopter une posture plusfonda trice, moins reductrice?Pareille interrogation renvoie a la problernatique de ]'origine

    du sens. Abordee notamment par la semiologie, celle-ci concernetout objet d'apprehensiori, sans exclure les messages visuel et nonver bal . Un bre f det ou r pouna nous ecla ir er e t peu t-e tr e ai de r ad'emblee a vider l 'abces de la definition de la lecture.

    L'acte de dechiffrement:comprendre l'enonce et faire confiance

    Roland Barthes (Barthes 1964), a travers le concept de connota-t ion fai t reposer sur la coherence le principe de lecture . I l s 'agi tbien, pour Ie bon lecteur , de degager de l 'enonce, en l 'occur -renee v isue l (l 'a ff iche Panzani evcquee dans Rhetorique deI'image), un donne intangible inherent au message. On peut s 'in-ter roger sur la radical it e d 'une tel le demarche, ce que ne manquepas de f air e l a psychanal yst e Kri steva , Ce ll e-c i decele dans lap lupa rt des cho ix de co rpus , voi re dans l e commen ta ir e imma-nent de Bart hes , et a l 'insu de ce dernier , des marques externes,autobiographiques notamment. Voila que l 'enonce plenipotenti-a ire const ruirai t son lecteur autant que Ie lecteur const ruirai tI 'e nonce dans un mouvement d ial cg ique don i I e c rit ere s er ai texterieur au message. Panzani, 1972.

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    Andre Helbo Lire le spectacle vivant. Thematiser fapresenceSomme tout e, c et te con te st at ion par Kr ist eva du car ac te re

    totalitaire/normatif du sens revelerait deux attitudes semiotiquespossibles:- de description, de comprehension, d'interpretation de l 'enonce(point devue immanent, interne por tant sur les const ituants dumessage),

    - de const ruct ion de l 'enonce a par ti r de l 'exper ience propre dusujet e t de l 'interaction avec le monde (point de vue externe,integrant des donnees receptionnistes, d'abord culturelIes).

    Integrer Iesdonnees culturelles

    o o -.0L'anthropologie Ie rappelle a loisir, la representation implique uncer ta in nombre de codes sociaux (des inferences de scr ipts enpsychologie) qui erigent la lecture en acte de reconnaissance a lafo is cult ur e1 e t percep ti f, L 'Europeen ne s ais it l es donnee s n icornme un Americain nicomme un Africain nicomme un Oriental.Gombrich (Gombrich 1972) a bien montre, a travers une analyseillustre, que l 'icone mondialiste concue par des journalistes ameri-ca in s pou r f igur er sur la navett e P ioneer e t d ia loguer avec desextraterrestres presumes renvoyait en fait a des stereotypes cultu-rels (raciaux, generiques, ethiques, scientifiques) nationaux, arne-ricains en l'espece.L'activite semiotique ne peut sereduire a une operation simple:

    e lle se def init comme un ensemble de processus . A ce t it re , e llehierarchise differents registres cognitifs, culturels, voire affectifs.La semiotique comprend un niveau superieur culturel (I'interpre-ta tion) e t, nous a ll ons l e voir , un s eu il i nfe rieur qui pou rra it s ecomposer de bases rnaterielles, corporalisees,

    Human Existence Plaque. , USA: NASA [at tached to the Pioneer 10interstel la rspace probe].

    Au-dela du culturel: le corporelLa perception constitue une dimension fondamentale dela lecture.Un exemple illustre l 'atteste: celui de la representation du rhino-ceros sur les toi les deDurer. Toute l 'his toire de I 'art e tde lapeda-gogie est inf luencee par la representat ion chime r ique, erroneernais extremement judicieuse, et paradoxalement zoologiquementcor recte, du rhinoceros de Durer . Le peint re a dessine sur Iedosdel 'animal une pet it e dent denarval (ce que l 'on considerait a lorscomme une corne de licorne); il a croque les plis de la peau durh inoce ros comme 1es p laque s de l a car apace d 'un c rusta ce , ain ter pr et e l e r endu de l a peau de s pat te s comme des ecai ll es derept il e ou de pat te s d 'o is eau, et a a ffubl e l' an imal d 'une queued'elephant.Umber to Eco precise dans La structure absente (Eco, 1972)

    que les ecail les et les plaques sont I 'information visuelle la pluspertinente pour caracteriser la peau rugueuse du rhinoceros, dansla mesure ou cet te representat ion t raduit le t rai t per tinent leplusreconnaissable du point de vue de la percept ion humaine. Aucun

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    Andre Helbo

    Albrecht Durer, Rhinoceros.appareil photographique ne permet de reproduire ce code ~er-cep ti f. Au-de la du cul tu re l, l e des sin apparai t comm~ la , se lect lODd' un tra it de reconna iss ance percu. Le r egard huma in r eagit faceau par chemin de 1a p eau du pachyderme et proj ett e sur la toi le saperception. Chaque spectateur de l'image a retrouve dans salecture le trait perceptif de reconnaissance.Po ur defi nir l a le ctur e, pl usi eurs seui ls sont done a prendr e en

    compte dont le s donnees se nsori ell es, percept ives const it uent l apremiere limite.Deux positions, on l'aura constate, s' affrontent sur le ~la~theor ique pou r def in ir 1a lecture e t que l 'on peu t r eformu le r ams i:_ La demarche platonicienne, de type idealiste, affirme que le

    se ns n' a pas de fondement phy sique et que l' expe rien ce n' ~ pasde sens. La coherence e st l e c r it er e s igni fi an t ( a tt l t ude rationa-l is te qui separe l 'i nt el li gibl e du monde sensibl e) , a lo rs que l 'ex-perience est consideree comme non signifian~e. ,La demarche peircienne, de type pragmatique, pretend quel 'objet reel declenche 1asemiose ; l'experience entraine l 'hypo-these et l 'abduction (Peirce).

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    Lire le spectacle vivant. Thematiser fapresenceLire le spectacle vivant

    Qu'en e st -i l en mat ie re de spectac le v ivan t? 11semble que la b ipo-larite fcndee par 1asemiologie classique de la lecture soit depassee.Les donnees de l 'enonce p rodu it e t c el le s de l 'exper ience recep tivesont indissociables.La lec tu re du spectac le v ivan t e st e ssen ti el lement I e f ru it d 'uneexper ience d 'e change determinee par l a f igu re du p ro je t spectacu-l ai re . Ce p ro je t s e p re sente sous forme de suggest ions , de s ignauxa l 'a tt en tion con jo in te du spectat eu r e t de l 'a ct eu r e t qui r envo ienta des cont rai ntes d iff erent es, La premie re i nst ance du pro jet es thist ori quement en Europe I' au teur du text e. Mai s cet te fi gure vas ubir des metamorpho ses et int egrer pr ogress ivement d' autr esmodes d 'instanciation plus collectifs.Dan s ce tt e opti que, I es c ompet ences r equis es par l' ana1yse du

    spectac le v ivan t e t qui fondent l ed i scou rs descr ip ti f r el even t d 'unemorphologie a plusieurs actants.L 'a nti nornie fond ament ale di sti ngue, cert es, le fa ire et l