Nerval Promenades Et Souvenirs

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    24-Oct-2015

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<ul><li><p> Grard de Nerval </p><p>PROMENADES ET SOUVENIRS </p><p>(1854 - 1855) </p><p>d</p><p>itio</p><p>n d</p><p>u g</p><p>rou</p><p>pe </p><p> E</p><p>book</p><p>s li</p><p>bres</p><p> et </p><p>grat</p><p>uit</p><p>s </p></li><li><p>Table des matires </p><p>Prface ...................................................................................... 3 </p><p>Dernire lettre de Grard de Nerval ........................................ 4 </p><p>I. La butte Montmartre .............................................................5 </p><p>II. Le chteau de Saint-Germain.............................................10 </p><p>III. Une socit chantante....................................................... 15 </p><p>IV. Juvenilia ............................................................................21 </p><p>V. Premires annes............................................................... 25 </p><p>VI. Hlose .............................................................................. 28 </p><p>VII. Voyage au Nord............................................................... 30 </p><p>VIII. Chantilly......................................................................... 33 </p><p> propos de cette dition lectronique .................................. 38 </p></li><li><p>- 3 - </p><p>Prface </p><p>Paru dans lIllustration, le 30 dcembre 1854, puis le 6 janvier et le 3 fvrier 1855, Promenades et Souvenirs constitue le dernier texte publi, au moins partiellement, du vivant de Grard de Nerval. </p><p> Nerval met fin ses jours, le 26 janvier 1855, Paris, rue de la </p><p>Vieille-Lanterne, non loin du Chtelet. La rue de la Vieille Lanterne aujourdhui nexiste plus. </p><p>Lieu du drame </p><p>Aquarelle de J. de Goncourt </p></li><li><p>- 4 - </p><p>Dernire lettre de Grard de Nerval </p><p>[ Mme Alexandre Labrunie, tante de lcrivain] Ma bonne et chre tante, dis ton fils quil ne sait pas que tu </p><p>es la meilleure des mres et des tantes. Quand jaurai triomph de tout, tu auras ta place dans mon Olympe, comme jai ma place dans ta maison. Ne mattends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche. </p><p> Grard Labrunie </p><p> 24 Janvier 1855 </p></li><li><p>- 5 - </p><p>I. La butte Montmartre </p><p>Il est vritablement difficile de trouver se loger dans Paris. Je nen ai jamais t si convaincu que depuis deux mois. Arriv dAllemagne, aprs un court sjour dans une villa de la banlieue, je me suis cherch un domicile plus assur que les prcdents, dont lun se trouvait sur la place du Louvre et lautre dans la rue du Mail. Je ne remonte qu six annes. vinc du premier avec vingt francs de ddommagement, que jai nglig, je ne sais pourquoi, daller toucher la Ville, javais trouv dans le second ce quon ne trouve plus gure au centre de Paris : une vue sur deux ou trois arbres occupant un certain espace, qui permet la fois de respirer et de se dlasser lesprit en regardant autre chose quun chiquier de fentres noires, o de jolies figures napparaissent que par exception. Je respecte la vie intime de mes voisins, et ne suis pas de ceux qui examinent avec des longues-vues le galbe dune femme qui se couche, ou surprennent lil nu les silhouettes particulires aux incidents et accidents de la vie conjugale. Jaime mieux tel horizon souhait pour le plaisir des yeux , comme dirait Fnelon, o lon peut jouir, soit dun lever, soit dun coucher de soleil, mais plus particulirement du lever. Le coucher ne membarrasse gure : je suis sr de le rencontrer partout ailleurs que chez moi. Pour le lever, cest diffrent : jaime voir le soleil dcouper des angles sur les murs, entendre au dehors des gazouillements doiseaux, ft-ce de simples moineaux francs Grtry offrait un louis pour entendre une chanterelle, je donnerais vingt francs pour un merle ; les vingt francs que la ville de Paris me doit encore ! </p><p> Jai longtemps habit Montmartre ; on y jouit dun air trs </p><p>pur, de perspectives varies, et lon y dcouvre des horizons magnifiques, soit quayant t vertueux, lon aime voir lever laurore , qui est trs belle du ct de Paris, soit quavec des gots moins simples, on prfre ces teintes pourpres du couchant, o les nuages dchiquets et flottants peignent des tableaux de bataille et de transfiguration au-dessus du grand cimetire, entre larc de ltoile et les coteaux bleutres qui vont dArgenteuil Pontoise. Les maisons nouvelles savancent </p></li><li><p>- 6 - </p><p>toujours, comme la mer diluvienne qui a baign les flancs de lantique montagne, gagnant peu peu les retraites o staient rfugis les monstres informes reconnus depuis par Cuvier. Attaqu dun ct par la rue de lEmpereur, de lautre par le quartier de la mairie, qui sape les aprs montes et abaisse les hauteurs du versant de Paris, le vieux mont de Mars aura bien bientt le sort de la butte des Moulins, qui, au sicle dernier, ne montrait gure un front moins superbe. Cependant, il nous reste encore un certain nombre de coteaux ceints dpaisses haies vertes, que lpine-vinette dcore tour tour de ses fleurs violettes et de ses baies pourpres. </p><p> Il y a l des moulins, des cabarets et des tonnelles, des lyses </p><p>champtres et des ruelles silencieuses, bordes de chaumires, de granges et de jardins touffus, des plaines vertes coupes de prcipices, o les sources filtrent dans la glaise, dtachant peu peu certains lots de verdure o sbattent des chvres, qui broutent lacanthe suspendue aux rochers ; des petites filles lil fier, au pied montagnard, les surveillent en jouant entre elles. On rencontre mme une vigne, la dernire du cru clbre de Montmartre, qui luttait, du temps des Romains, avec Argenteuil et Suresnes. Chaque anne, cet humble coteau perd une range de ses ceps rabougris, qui tombent dans une carrire. Il y a dix ans, jaurais pu lacqurir au prix de trois mille francs On en demande aujourdhui trente mille. Cest le plus beau point de vue des environs de Paris. </p><p>Chteau des Brouillards </p></li><li><p>- 7 - </p><p>Ce qui me sduisait dans ce petit espace abrit par les grands arbres du Chteau des Brouillards, ctait dabord ce reste de vignoble li au souvenir de saint Denis, qui, au point de vue des philosophes, tait peut-tre le second Bacchus, et qui a eu trois corps dont lun a t enterr Montmartre, le second Ratisbonne et le troisime Corinthe. Ctait ensuite le voisinage de labreuvoir, qui, le soir, sanime du spectacle de chevaux et de chiens que lon y baigne, et dune fontaine construite dans le got antique, o les laveuses causent et chantent comme dans un des premiers chapitres de Werther. </p><p> Avec un bas-relief consacr Diane et peut-tre deux figures de naades sculptes en demi-bosse, on obtiendrait, lombre des vieux tilleuls qui se penchent sur le monument, un admirable lieu de retraite, silencieux ses heures, et qui rappellerait certains points dtude de la campagne romaine. Au-dessus se dessine et serpente la rue des Brouillards, qui descend vers le chemin des Bufs, puis le jardin du restaurant Gaucher, avec ses kiosques, ses lanternes et ses statues peintes La plaine Saint-Denis a des lignes admirables, bornes par les coteaux de Saint-Ouen et de Montmorency, avec des reflets de soleil ou des nuages qui varient chaque heure du jour. A droite est une range de maisons, la plupart fermes pour cause de craquements dans les murs. </p><p> Cest ce qui assure la solitude relative de ce site ; car les chevaux et les bufs qui passent, et mme les laveuses, ne troublent pas les mditations dun sage, et mme sy associent. La vie bourgeoise, ses intrts et ses relations vulgaires, lui donnent seuls lide de sloigner le plus possible des grands centres dactivit. </p></li><li><p>- 8 - </p><p>Il y a gauche de vastes terrains, recouvrant lemplacement dune carrire boule, que la commune a concds des hommes industrieux qui en ont transform laspect. Ils ont plant des arbres, cr des champs o verdissent la pomme de terre et la betterave, o lasperge monte talait nagure ses panaches verts dcors de perles rouges. </p><p> On descend le chemin et lon tourne gauche. L sont encore </p><p>deux ou trois collines vertes, entailles par une route qui plus loin comble des ravins profonds, et qui tend rejoindre un jour la rue de lEmpereur entre les buttes et le cimetire. On rencontre l un hameau qui sent fortement la campagne, et qui a renonc depuis trois ans aux travaux malsains dun atelier de poudrette. Aujourdhui, lon y travaille les rsidus des fabriques de bougies stariques. Que dartistes repousss du prix de Rome sont venus sur ce point tudier la campagne romaine et laspect des marais Pontins ! Il y reste mme un marais anim par des canards, des oisons et des poules. </p><p> Il nest pas rare aussi dy trouver des haillons pittoresques sur </p><p>les paules des travailleurs. Les collines, fendues et l, accusent le tassement du terrain sur danciennes carrires ; mais rien nest plus beau que laspect de la grande butte, quand le soleil claire ses terrains docre rouge veins de pltre et de glaise, ses roches dnudes et quelques bouquets darbres encore assez touffus, o serpentent des ravins et des sentiers. </p><p> La plupart des terrains et des maisons parses de cette petite </p><p>valle appartiennent de vieux propritaires, qui ont calcul sur lembarras des Parisiens se crer de nouvelles demeures et sur la tendance quont les maisons du quartier Montmartre envahir, dans un temps donn, la plaine Saint-Denis. Cest une cluse qui arrte le torrent ; quand elle souvrira, le terrain vaudra cher.- Je regrette dautant plus davoir hsit, il y a dix ans, donner trois mille francs du dernier vignoble de Montmartre. </p></li><li><p>- 9 - </p><p>Il ny faut plus penser. Je ne serai jamais propritaire : et pourtant que de fois, au 8 ou au 15 de chaque trimestre (prs de Paris, du moins), jai chant le refrain de M. Vautour : </p><p> Quand on na pas de quoi payer son terme </p><p> Il faut avoir une maison soi ! </p><p> Jaurais fait faire dans cette vigne une construction si </p><p>lgre ! Une petite villa dans le got de Pompi avec un impluvium et une cella, quelque chose comme la maison du pote tragique. Le pauvre Laviron, mort depuis sur les murs de Rome, men avait dessin le plan. A dire le vrai pourtant, il ny a pas de propritaires aux buttes de Montmartre. On ne peut asseoir lgalement une proprit sur des terrains mins par des cavits peuples dans leurs parois de mammouths et de mastodontes. La commune concde un droit de possession qui steint au bout de cent ans On est camp comme les Turcs ; et les doctrines les plus avances auraient peine contester un droit si fugitif o lhrdit ne peut longuement stablir. </p></li><li><p>- 10 - </p><p>II. Le chteau de Saint-Germain </p><p>Jai parcouru les quartiers de Paris qui correspondent mes relations, et nai rien trouv qu des prix impossibles, augments par les conditions que formulent les concierges. Ayant rencontr un seul logement au-dessous de trois cents francs, on ma demand si javais un tat pour lequel il fallt du jour. Jai rpondu, je crois, quil men fallait pour ltat de ma sant. </p><p> Cest, ma dit le concierge, que la fentre de la chambre </p><p>souvre sur un corridor qui nest pas bien clair. Je nai pas voulu en savoir davantage, et jai mme nglig de </p><p>visiter une cave louer, me souvenant davoir vu Londres cette mme inscription, suivie de ces mots : Pour un gentleman seul. </p><p> Je me suis dit : Pourquoi ne pas aller demeurer Versailles ou Saint-</p><p>Germain ? La banlieue est encore plus chre que Paris ; mais, en prenant un abonnement du chemin de fer, on peut sans doute trouver des logements dans la plus dserte ou dans la plus abandonne de ces deux villes. En ralit, quest-ce quune demi-heure de chemin de fer, le matin et le soir ? On a l les ressources dune cit, et lon est presque la campagne. Vous vous trouvez log par le fait rue Saint-Lazare, n130. Le trajet noffre que de lagrment, et nquivaut jamais, comme ennui ou comme fatigue, une course domnibus. </p><p> Je me suis trouv trs heureux de cette ide, et jai choisi </p><p>Saint-Germain, qui est pour moi une ville de souvenirs. Quel voyage charmant ! Asnires, Chatou, Nanterre et le Pecq ; la Seine trois fois replie, des points de vue dles vertes, de plaines, de bois, de chalets et de villas ; droite, les coteaux de Colombes, dArgenteuil et de Carrires ; gauche, le mont Valrien, Bougival, Luciennes et Marly ; puis la plus belle perspective du </p></li><li><p>- 11 - </p><p>monde : la terrasse et les vieilles galeries du chteau de Henri IV, couronnes par le profil svre du chteau de Franois Ier. </p><p> Jai toujours aim ce chteau bizarre, qui, sur le plan, a la forme dun D gothique, en lhonneur, dit-on, du nom de la belle Diane. Je regrette seulement de ny pas voir ces grands toits caills dardoises, ces clochetons jour o se droulaient des escaliers en spirale, ces hautes fentres sculptes slanant dun fouillis de toits anguleux qui caractrisent larchitecture valoise. Des maons ont dfigur, sous Louis XVIII, la face qui regarde le parterre. Depuis, lon a transform ce monument en pnitencier, et lon a dshonor laspect des fosss et des ponts antiques par une enceinte de murailles couvertes daffiches. Les hautes fentres et les balcons dors, les terrasses o ont paru tour tour les beauts blondes de la cour des Valois et de la cour des Stuarts, les galants chevaliers des Mdicis et les cossais fidles de Marie Stuart et du roi Jacques, nont jamais t restaurs ; il nen reste rien que le noble dessin des baies, des tours et des faades, que cet trange contraste de la brique et de lardoise, sclairant des feux du soir ou des reflets argents de la nuit, et cet aspect moiti galant, moiti guerrier, dun chteau fort qui, en dedans, contenait un palais splendide dress sur un montagne, entre une valle boise o serpente un fleuve et un parterre qui se dessine sur la lisire dune vaste fort. </p><p> Je revenais l, comme Ravenswood au chteau de ses pres ; </p><p>javais eu des parents parmi les htes de ce chteau, il y a vingt ans dj ; dautres, habitants de la ville ; en tout, quatre tombeaux Il se mlait encore ces impressions de souvenir damour et de ftes remontant lpoque des Bourbons ; de sorte que je fus tout tour heureux et triste tout un soir ! </p><p> Un incident vulgaire vint marracher la posie de ces rves </p><p>de jeunesse. La nuit tant venue, aprs avoir parcouru les rues et </p></li><li><p>- 12 - </p><p>les places, et salu des demeures aimes jadis, donn un dernier coup dil aux ctes de ltang de Mareil et de Chambourcy, je mtais enfin repos dans un caf qui donne sur la place du March. On me servit une chope de bire. Il y avait au fond trois cloportes ; un homme qui a vcu en Orient est incapable de saffecter dun pareil dtail. </p><p> Garon ! dis-je, il est possible que jaime les cloportes ; </p><p>mais, une autre fois, si jen demande, je dsirerais quon me les servt part. </p><p> Le mot ntait pas neuf, stant dj appliqu des cheveux </p><p>servis sur une omelette ; mais il pouvait encore tre got Saint-Germain. Les habitus, bouchers ou conducteurs de bestiaux, le trouvrent agrable. </p><p> Le garon me rpondit imperturbablement : Monsieur, cela ne doit pas vous tonner ; on fait en ce </p><p>moment des rparations au chteau, et ces insectes se rfugient dans les maisons de la ville. Ils aiment beaucoup la bire et y trouvent leur tombeau. </p><p> Garon, lui dis-je, vous tes plus beau que nature ; et votre </p><p>conversation me sduit Mais est-il vrai que lon fasse des rparations au chteau ? </p><p> Monsieur vient den tre convaincu. Convaincu, grce votre raisonnement ; mais tes-vous sr </p><p>du fait en lui-mme ? Les journaux en ont parl. Absent de France pendant longtemps, je ne pouvais contester </p><p>ce tmoignage. L...</p></li></ul>