PAUL HAZARD LA LITTÉRATURE ENFANTINE EN ITALIE

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    25-Oct-2015

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<ul><li><p>LALITTRATUREENFANTINEENITALIE</p><p>La critique s'est peu occupe de littrature enfantine elleconnat la ntre assez mal; elle ignore tout fait celle de nosvoisins. Oublions, pour un moment, notre thtre trophabile et nos romans trop compliqus allons aux livres nafs,aux livres innocens o s'est inscrit le rve des jeunes mes;coutons les simples, les fraches histoires qui dlasseront peut-tre nos esprits blass. Demandons aux petits garons et auxpetites filles d'Italie ce qu'ils lisent et ce qu'ils aiment et pourles comprendre, essayons de nous refaire, s'il est possible, uneme d'enfant.</p><p>I</p><p>Les ninne-nanne c'est de ce joli mot, qui est lui seul unbercement, que l'on dsigne en Italie les chansons faites pourendormir les petits. Bientt eux-mmes les apprennent telleest leur premire initiation la littrature. Ils rptent, la voixsomnolente et les yeux mi-clos, les vers boiteux qu'on chante leur oreille qu'il faut dormir pour tre sage; qu'ils trouve-ront leur rveil de beaux jouets, et des habits tout brodsd'or et d'argent; que sans doute ils verront en rve l'EnfantJsus et la Madone. Les rimes ne sont pas riches; les expres-sions ne sont pas savantes; il n'a pas fallu un grand effortd'imagination pour trouver les thmes. Mais une harmonie pri-</p></li><li><p>LA LITTRATURE ENFANTINE EN ITALIE.</p><p>mitive des mots simples, les premiers venus, pourvu qu'ilsexpriment l'amour; des mots qu'on redit inlassablement, parceque le sentiment qui les dicte ne s'puise jamais voil quisatisfait la fois les enfans et les mres. Elles sduisent parleur gaucherie mme, par leur beau ddain de tout raffinement,ces vieilles chansons que le mouvement du berceau a faitnatre, qui ont peine une tradition crite, qu'il faut recueillirsur les lvres du peuple, et que chaque gnration reprend sansles discuter. Elles sont comme la confidence purile de deuxmes trs simples, de deux tres qui ne parlent pas pour sefaire entendre des autres, mais pour se plaire on a l'impression,lorsqu'on les surprend, de troubler une effusion du cur; ons'tonne de les trouver si naves, et cependant si touchantes. Lerythme est monotone; les diminutifs, les piccinino, les poverino, trahissent la tendresse qui se fait cline, et la com-passion que les mamans prouvent pour les petits pour lecher petit qui a besoin de faire un beau somme; pour lepauvre petit qui a besoin de dormir, et qui ne sait pas ledire </p><p>Cette source de posie spontane ne se tarit pas tout d'uncoup lorsque l'enfant grandit. Pour les rondes des petites filles,il faut des chansons le jeu leur paratrait morose, s'il nes'accompagnait de paroles cadences. Pour les volutions destroupes joyeuses des bambins, il faut des chants alterns; on sespare en deux groupes, qui s'loignent, se rapprochent, s'loi-gnent encore en se rpondant, comme dans les churs duthtre antique. Si on est las des jeux, et qu'on veuille passerle temps, sans plus, il faut bien encore des cantilnes, quibrodent autour d'un thme unique de souples variations, et qu'onrecommence paisiblement quand on a fini. Ces productionsd'une muse naive ont attir l'attention des potes; il en est, defort aimables et de fort sages, qui ont voulu lui prter le con-</p><p>Fa' la nanna, fa' la nanna,piccinino della mamma,fa' la nanna, fa' un bel sonno;poverinon'hai bisogno.Hai bisognodi dormirepoverin, non lo sai dire.Nanna ohl nanna oh!il mio bambinos'addorment.</p></li><li><p>REVUE DES DEUX MONDES.</p><p>cours d'un art plus assur pour renouveler son rpertoire in-gnu, ils lui ont propos des vers mieux tourns et des compo-sitions plus cohrentes. Mais chanteurs et chanteuses ont refuscette offre; la posie des potes savans, trop belle, leur estreste pour compte. Celui qui s'attarde voir les enfans s'battresur les places, et se plat couter la musique de leurs voixfraches jusqu' l'heure o le soir qui tombe les rappelle au logis,reconnat toujours les vieilles paroles sur les vieux airs. L'am-bassadeur demande obstinment la fille du roi en mariage, etle roi s'obstine le dcourager. L'illet ne veut pas tre ctde la pense, tandis que la rose veut tre ct du jasmin cequi signifie, pour les profanes, que telle petite fille doit sortirde la ronde, et telle autre y rentrer. Au refrain reviennent lesmmes mots aux voyelles chantantes, choisis pour leur musiqueplutt que pour leur sens agenouille-toi, Sandruccia, dit laronde</p><p> Je me suis agenouille, rpond Sandruccia</p><p>' Endors-toi, Sandruccia, dit la ronde</p><p>(cJe me suis endormie, rpond Sandruccia en fermant lesyeux</p><p>Mais, vrai dire, ninne-nanne, chansons jouer, cantilnes,ne doivent pas retenir longtemps notre attention. Ce que nouscherchons, ce ne sont pas les caractres gnraux de la littra-ture enfantine, tels qu'ils apparaissent dans tous les pays. Nousvoudrions trouver la diffrence spcifique, la qualit originale,qui rvlent un temprament et une race voir s'il est possiblede reconnatre dj, dans ce qui charme l'enfant, les traits quimarqueront la physionomie d'un peuple. Chez nous aussi, les</p><p>Inginocchiati,Sandruccia,Violettaviola.t</p><p>Mi sonoinginocchiata,Violettae viol.</p><p>Addormentati,Sandruccia,Violettae viola.</p><p>Misono addormentata,Violettaeviola.</p></li><li><p>LA LITTRATUBE ENFANTINE EN ITALIE.</p><p>mres-grands enseignent leurs filles les berceuses que celles-cirediront; ni les ides, ni les paroles ne sont trs diffrentes, dece ct des Alpes ou de l'autre. Il suffirait de traduire lesrondes des petites Italiennes, pour avoir celles de nos petitesFranaises; et, dans plus d'un cas sans doute, vouloir chercherles sources, on trouverait qu'elles sont communes.</p><p>Il n'en va pas autrement pour la majorit des livres. Lors-qu'on a montr l'enfant le secret d'assembler les lettres et lesmots, et que mille figures diverses surgissent des gros caractresqu'il pelle, il croit entrer dans un monde merveilleux. 11apprend connatre les animaux qui parlent, et qui prennentplaisir lui conter leurs aventures. En France, tout le mondea lu les Mmoires d'un ne en Italie, les Mmoires d'unpoussin. Ce poussin trs sage, qui a le bonheur d'tre distingupar la fille de la fermire ds sa sortie de l'oeuf, et qui chappeau sort de ses congnres pour meher une vieillesse honoredans les splendeurs d'un appartement confortable, connat lesprosprits, les fautes, les repentirs, et toutes les vicissitudes denotre Cadichon. Ida Bacini, qui, entre tant de beaux rcits pourles enfans, a crit celui-l d'une plume fort alerte, n'est passans avoir contract quelque dette envers Mmede Sgur. Lesfes sont de tous les pays. Elles ont partout la mme baguettemagique, et, les mmes enchantemens. Partout elles prennentmille formes diverses, et deviennent, au gr de leur fantaisie,l'oiseau qui passe, l'arbre qui frissonne, le vent qui chante.,Partout les fes jeunes et belles, puissances du bien, mnent lecombat contre les vieilles et les laides, puissances du mal.,Certes, l'imagination savoureuse, le style trs sobre et trs colord'un Capuana ont renouvel le genre. Mais nous avons notrePerrault. Et que dire des fables, puisque nous avons La Fon-taine ? Bientt on met entre les mains des enfans des livresplus graves. Adieu les animaux qui parlent, adieu les bellesfes 1 La littrature est charge de leur faire voir, proportionne leur taille, la scne du monde, o bientt ils devront entrerelle les prpare jouer honntement leur rle, quels quepuissent tre les paroles ou les gestes des autres acteurs autourd'eux. Ainsi Cordelia (pour prendre l'exemple le plus signifi-catif, parmi tant d'antres que l'on pourrait citer) peint l'humbledvouement d'une jeune fille, qui remplace au foyer la mreprmaturment morte, lve ses frres et ses surs, combat les</p></li><li><p>REVUE DES DEUX MONDES.</p><p>dfauts, dveloppe les qualits, et fait rgner autour d'elle uneatmosphre de bonheur, pour exciter dans l'esprit de ses lec-teurs le dsir de devenir eux-mmes de Petits Hros; ainsi,chez nous, Jules Girardin a prt la vertu tout le charmede sa bonne grce souriante, de son pittoresque dlicat, et amontr comment la vie pouvait tre la fois trs simple et trsnoble, dans ses Braves Gens.</p><p>Il y a mme une littrature internationale pour les enfans.Le bon chanoine Schmid, qui n'a pas cess de faire les dlicesde l'Allemagne, est devenu classique hors de son pays; demme Grimm. Le cycle hroque des trappeurs, l'pope de Bas-de-Cuir ou du Dernier des Mohicans, forment les chansons de</p><p>gestes de l'adolescence. Qui ne connat Robinson Cruso, et parsurcroit le Robinson Suisse? Le capitaine Corcoran lui-mme,hros plus fantaisiste, voisine sans trop de peine avec ces per-sonnages illustres. Andersen commence conqurir l'Italie,aprs avoir trouv en Angleterre sa seconde patrie nous pou-vons prdire presque coup sr que le Nils Holgersson deSelma Lagerlf continuera d'un bout l'autre de l'Europe sonmerveilleux voyage. Mais de toutes ces importations, celle quenos voisins ont accueillie avec la faveur la plus constante estsans contredit celle de Jules Verne. Les ralits rcentes, quiinfligent un dmenti ses imaginations les plus audacieuses enles dpassant, ont vieilli quelques-uns de ses livres mais il ena tant crit, et de si palpitans, que les jeunes curiosits trouventencore se satisfaire chez lui. Il est le mage, ainsi que l'appe-lait, dans une pice de vers toute parfume de la posie du sou-venir, un des meilleurs potes de l'Italie contemporaine,M. Bertacchi. Celui-ci le saluait au moment de sa mort, et sefaisait l'interprte des adolescens italiens que ses prestigieuseshistoires avaient charms. Tous, disait-il, nous sommes partis pleines voiles ta suite, sur les mers lointaines, vers les fortsvierges et les fleuves inconnus. Tous nous avons admir l'au-dace de tes hros, curs grands et simples, qui entreprenaientvaillamment la lutte contre les forces de la nature. Nous lesavons vus, perdus sur leurs rochers nus, refaire peu peul'histoire de l'humanit, tirer du nant la table, le lit, et le feu.,On aurait dit qu'ils renfermaient en eux l'me de notre racequi ne veut pas prir, et qui se retrempe dans l'orgueil de sestriomphes. Et, lui disant adieu, M. Bertacchi voquait l'me du</p></li><li><p>LA LITTBATURE ENFANTINE EN ITALIE.</p><p>mage, descendant au centre de la terre pour y trouver l'ternelrepos, ou bien s'levant presque dans les astres, ou mieuxencore s'endormant au fond des mers qu'avait jadis sillonnesle Nautilus, parmi les coraux et les algues. Tels furent tesrves, Mage chenu. Maintenant, tu reposes dans la profondevrit de la Mort et nous, de toutes parts, la ralit nous presse,dans les mille preuves de nos jours laborieux. Cependant ellepasse dans d'autres mes neuves, ta Fable sereine. </p><p>Rien d'tonnant, aprs cela, ce qu'il ait t non seulementtraduit, mais imit. Jules Verne a eu en Italie un pasticheurattitr, Salgari. Abondant, inpuisable, Salgari a multipli lesRois des mers, les Fils de l'air, et les Hommes de feu. Il a tra-vers l'Atlantique en ballon, a fait Deux mille lieues sousl'Amrique, et a mme pouss jusqu'au Ple Austral en bicyclette.</p><p>Plus romanesque que son modle franais, plus curieux deseffets tragiques ou mlodramatiques, sa psychologie est moinsfine, et sa science moins habile. On lui a reproch de trop nom-breux incendies, et une prdilection excessive pour les crimesnoirs il aurait mieux fait sans doute de ne pas parler des Hor-reurs de la Sibrie, et de ne pas conduire les jeunes gens dansla Cit des Lpreux. Pour qu'un livre d'aventures soit tout faitmoral, il ne suffit pas que le vice soit puni et la vertu rcom-pense, la fin encore faut-il que l'motion n'aille pas jusqu'autrouble, ni la crainte jusqu' l'angoisse. Mais, malgr ces dfauts,Salgari n'en a pas moins su trouver, la suite de Jules Verne,le grand secret, qui est da plaire. Ce sont les critiques qui lediscutent, non pas les grands garons de douze ans, quiracontent, excits encore par le plaisir d'avoir eu peur, les pri-pties de ses drames. La Nuova Georgia, beau navire parti deYokohama pour transporter des tigres en Australie, sous lesordres du capitaine Hill, vieux loup de mer, qui voyage en</p><p>compagnie de sa fille Anna, fuit devant la tempte. Cris dans lanuit c'est un naufrag qui implore du secours. On le sauve;il s'appelle Bill il a laiss ses compagnons, naufrags commelui, sur les rochers d'une des les Fidji si on ne vient leuraide, ils seront la proie des anthropophages. Le capitaine Hilln'hsite pas il changera la route de son navire, et fera prva-loir l'humanit sur ses intrts. Mais nous nous doutons bien</p><p>que ce Bill est un tratre nous voyons ses poignets la marquedes chanes nous comprenons qu'il fait partie d'une bande de</p></li><li><p>REVUE DES DEUX MONDES;</p><p>forats vads et comme le lieutenant Collin le souponneaussi, et a l'imprudence de montrer quelque dfiance, Bill le jette la mer, profitant de la tempte et de l'obscurit. Les naufragsdes les Fidji sont sauvs les anthropophages, qui donnentl'assaut au navire chou, sont repousss; on repart. Mais voicique Bill et ses compagnons mettent le feu au navire, et s'chap-pent dans le canot de sauvetage, aprs avoir ouvert les cages destigres. Imaginons la situation du capitaine et de quelques mate-lots fidles, perchs sur les hunes pour chapper aux fauves etaux flammes Grce au ciel, miss Anna est reste dans la cabine;elle fait passer des armes ces assigs d'un nouveau genreils abattent les tigres, tandis qu'une voie d'eau providentiellearrte l'ardeur de l'incendie. Le vaisseau fait naufrage, juste temps, prs de l'le de Tanna, dans les Nouvelles-Hbrides. Sau-vs ? Non, perdus, cause des indignes. Mais qui est devenule roi des sauvages, sinon ce mme lieutenant Collin que Billavait prcipit dans la mer? Et comme les bandits ont t jetspar la tempte prcisment dans l'ile de Tanna, il est fort aisde leur donner la chasse et de les exterminer jusqu'au dernier.:Il est peine utile de dire que miss Anna pousera le lieute-nant Collin. Tel est Un drame dans l'Ocan Pacifique qui repr-sente bien la manire gnrale de Salgari.</p><p>Trouverons-nous dans les journaux une originalit plus pro-fonde ? Il y en a beaucoup plus mme que dans les autres payspeut-tre parce qu'il n'y a pas de nation plus accueillante auxformes de la vie moderne Il Puccettino, Il Giornaletto, 11Giornalino degli ometti e delle donnine, Il Novellino, LaDomenica dei fanciulli; d'autres encore, suivant les rgions.Rien n'est plus amusant que de recevoir un journal parla poste,comme les grandes personnes c'est avoir un vrai courrierdj que de dcacheter rgulirement, le jeudi ou le dimanche,la feuille amie; on est connu du facteur, ce qui donne de l'im-portance. La preuve que les journaux des enfans ressemblent ceux des pres, c'est que quelques-uns mlent les proccupa-tions confessionnelles au soin de distraire nous en savonsmme un qui s'excuse quand il donne des histoires amusantes,se propose de bannir de ses colonnes tout ce qui alimente lafantaisie, et cherche recueillir des impressions et desenseignemens du monde rel. La preuve encore, c'est que larclame s'introduit dans ces minuscules gazettes, et qu'on y</p></li><li><p>LA LITTRATURE ENFANTINE EN ITALIE.'</p><p>IOME XIX. 1914. 54</p><p>recommande les meilleurs produits du monde, au plus justeprix.</p><p>Ne leur soyons pas svres. Les images dont elles sont ornesne sont pas toujours des modles de bon got les coul...</p></li></ul>