Sénèque - Sur la tranquillité de l'âme

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    22-Oct-2015

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<ul><li><p>PDF gnrs en utilisant les outils open source mwlib. Voir http://code.pediapress.com/ pour plus dinformations.PDF generated at: Thu, 10 Dec 2009 17:59:30 UTC</p><p>Sur la tranquillit de l'me</p></li><li><p>Sur la tranquillit de l'me 1</p><p>Sur la tranquillit de l'meSur la tranquillit de lme</p><p>SnqueTraduction M. Charpentier - F. Lemaistre, 1860.</p><p>la:De Tranquillitate Animi</p><p>I.[1,1] En portant sur moi-mme un examen attentif, cher Snque, jy ai trouv quelques dfauts apparents, exposs tous les yeux, et que je pouvais toucher du doigt ; dautres moins visibles, et cachs dans les replis de mon me ;dautres qui, sans tre habituels, reparaissent par intervalles : ceux-l, je les appelle les plus fcheux de tous, ennemistoujours changeant de place, piant toujours le moment de vous assaillir, et avec lesquels on ne sait jamais sil faut seprparer la guerre ni se reposer en paix.[1,2] Il est toutefois pour moi un tat habituel (car, pourquoi dguiserais-je quelque chose mon mdecin ?), cestde ntre pas franchement dlivr des vices qui taient lobjet de mes craintes et de mon aversion, sans toutefois entre rellement atteint. Si je ne suis pas au plus mal, je suis du moins dans un tat douloureux et dsagrable : je nesuis ni malade, ni bien portant.[1,3] Nallez pas me dire que, de toutes les vertus les commencements sont faibles, et quavec le temps ellesacquirent de la consistance et de la force. Je nignore pas que les avantages quon ne recherche que pour la montre,tels que la considration, la gloire de lloquence, et tout ce qui dpend des suffrages dautrui, se fortifient avec letemps ; tandis que les vertus, qui donnent la vritable force, et les qualits, qui nont pour plaire quun clatemprunt, ont besoin du cours des annes, dont laction imperceptible empreint les unes et les autres dune couleurplus prononce : mais je crains que lhabitude, qui consolide toutes choses, nenracine plus profondment chez moi ledfaut dont je me plains. Le long usage des bonnes comme des mauvaises pratiques conduit les aimer.[1,4] Mon me, ainsi partage entre le mal et le bien, ne se porte avec force ni vers lun ni vers lautre ; et il mestmoins facile de vous exposer mon infirmit en masse quen dtail. Je vous dirai les accidents que jprouve ; cest vous de trouver un nom ma maladie.[1,5] Jai le got le plus prononc pour lconomie, jen conviens ; je naime point lappareil somptueux dun lit, nices vtements tirs dune armoire prcieuse, que la presse et le foulon ont fatigus pour leur donner du lustre, maisbien une robe de tous les jours, peu coteuse, qui se garde et se porte sans crainte de la gter.[1,6] Jaime un repas auquel une troupe desclaves ne mette ni la main ni lil ; qui nait point t ordonn plusieursjours davance, et dont le service noccupe point une multitude de bras ; mais qui soit facile prparer comme servir, qui nait rien de rare ni de cher ; qui puisse se trouver partout, qui ne soit onreux ni la bourse, ni lestomac, et quon ne soit pas forc de rendre par o on la pris.[1,7] Jaime un chanson grossirement vtu, enfant de la maison ; jaime la lourde argenterie de mon pre, honntecampagnard, laquelle ne se recommande ni par le travail ni par le nom de louvrier ; je veux une table qui ne soit niremarquable par la varit des nuances, ni clbre dans la ville, pour avoir appartenu successivement plus dunamateur, mais qui soit dun usage commode, sans occuper dun vain plaisir les regards de mes convives, sans exciterleur convoitise.[1,8] Mais tout en aimant cette simplicit, mon esprit se laisse blouir par lappareil dune jeune et belle lite quon dresse aux plaisirs du matre, par ces esclaves plus lgamment vtus, plus chamarrs dor que dans une fte publique, enfin par une nombreuse troupe de serviteurs blouissants de magnificence. Jai galement plaisir voir cette maison o lon marche sur les matires les plus prcieuses, o les richesses sont prodi- gues dans tous les coins, o tout, jusquaux toits, brille aux regards, o se presse un peuple de flatteurs, compagnons assidus de ceux</p></li><li><p>Sur la tranquillit de l'me 2</p><p>qui dissipent leur bien. Que dirai-je de ces eaux limpides et transparentes qui environnent en nappe toute la salle desfestins, et de ces repas somptueux, dignes du thtre o ou les sert ?[1,9] Moi, qui ai pouss jusqu lexcs ma longue frugalit, le luxe vient menvironner de tout son clat, de tout sonbruyant appareil. Mon front de bataille commence plier ; et contre une telle sduction, il mest plus facile dedfendre mon me que mes yeux. Je mloigne donc, non pire, mais plus triste ; et dans mon chtif domicile, je neporte plus la tte si haute ; une sorte de regret se glisse secrtement dans mon me, enfin je doute si les objets que jequitte ne sont pas prfrables : de tout cela rien ne me change ; mais rien qui ne mbranle.[1,10] Il me plait de suivre les mles prceptes de nos matres, et de me lancer dans les affaires publiques ; il meplat daspirer aux honneurs, non que la pourpre et les faisceaux me sduisent ; mais pour avoir plus de moyens dtreutile mes amis, mes proches et tous mes concitoyens. Form lcole de ces grands matres, je suis Zenon,Clanthe, Chrysippe ; si aucun dentre eux na gouvern ltat, il nest aucun ainsi qui ny ait destin ses disciples.[1,11] Survient-il quelque choc pour mon esprit peu accoutum lutter de front, survient-il quelquune de ceshumiliations quon rencontre chaque pas dans la vie, ou bien quelque affaire hrisse de difficults, et sansproportion avec le temps quelle a pu demander, je retourne mon loisir ; et, comme les chevaux, malgr leurfatigue, je double le pas pour regagner ma maison.[1,12] Jaime renfermer ma vie dans son vritable sanctuaire. Que personne ne me fasse perdre un jour, puisquerien ne peut compenser une si grande perte ; que mon me se repose sur elle-mme ; quelle se cultive elle-mme ;quelle ne se mle de rien qui lui est tranger, de rien qui la soumette au jugement dautrui ; que, sans aucun souci desaffaires publiques ou prives, elle se complaise dans sa tranquillit.[1,13] Mais lorsquune lecture plus forte a lev mon me, et quelle se sent aiguillonne par de nobles exemples, jeveux mlancer dans le forum, prter dautres le secours de ma voix sinon toujours avec succs, du moins, aveclintention dtre utile ; de rabattre en plein forum larrogance de tel homme que la prosprit rend insolent.[1,14] Dans les tudes, je pense quil vaut mieux assurment envisager les choses en elles-mmes, ne parler que surelles, surtout subordonner les mots aux choses, de manire que, partout o va la pense, le discours la suive sanseffort o elle le mne. Quest-il besoin de composer des crits pour durer des sicles ? Voulez-vous donc empcherque la postrit ne vous oublie ? N pour mourir, ne savez-vous pas que les obsques les moins tristes sont celles quise font sans bruit. Ainsi, pour occuper votre temps, pour votre propre utilit, et non pour obtenir des loges, crivezdun style simple ; il ne faut pas un grand travail ceux qui ntudient que pour le moment prsent.[1,15] Oui, mais lorsque par la mditation sest lev mon esprit, il recherche la pompe des expressions ; comme il adress son vol plus haut, il veut aussi rehausser son style, et mon discours se conforme la majest de la pense :oubliant les rgles troites que je mtais prescrites, je mlance dans les nuages, et ce nest plus moi qui parle par mabouche.[1,16] Sans entrer dans de plus longs dtails, cette mme faiblesse de bonne intention me suit dans toute maconduite ; je crains dy succomber la longue ; ou, ce qui est plus inquitant, de rester toujours suspendu sur le bordde labme, et de finir par une chute plus funeste, peut-tre, que celle que je prvois.[1,17] Je pense que beaucoup dhommes auraient pu parvenir la sagesse, sils ne staient flatts dy tre arrivs,sils ne se fussent dissimul quelques-uns de leurs vices, ou si, leurs yeux, quoique ouverts, les autres neussent paschapp. Vous le savez, nous ne sommes pas pour nous-mmes les moins dangereux flatteurs. Qui a os se dire lavrit? quel homme, plac au milieu dun troupeau de pangyristes et de courtisans, na pas lui-mme enchri surtous leurs loges ?[1,18] Je vous prie donc, si vous connaissez quelque remde qui puisse mettre un terme mes hsitations, ne mecroyez pas indigne de vous devoir ma tranquillit. Ces mouvements de lme nont rien de dangereux, rien qui puisseamener aucune perturbation, je le sais ; et pour vous exprimer, par une comparaison juste, le mal dont je me plains,ce nest pas la tempte qui me tourmente, mais le mal de mer. Dlivrez-moi donc de ce mal quel quil soit, etsecourez le passager qui en souffre en vue du port. </p></li><li><p>Sur la tranquillit de l'me 3</p><p>II.[2,1] Et moi aussi, je lavoue, mon cher Serenus, depuis longtemps je cherche secrtement en moi-mme quoi peutressembler cette pnible situation de mon me ; et je ne saurais mieux la comparer qu ltat de ceux qui, revenusdune longue et srieuse maladie, ressentent encore quelques frissons et de lgers malaises. Dlivrs quils sont desautres symptmes, ils se tourmentent de maux imaginaires ; quoique bien portants, ils prsentent le pouls aumdecin, et prennent pour de la fivre la moindre chaleur du corps. Ces gens-l, Serenus, ne laissent pas dtrerellement guris, mais ils ne sont pas encore accoutums la sant ; leur tat ressemble loscillation dune mertranquille ou dun lac qui se repose dune tempte.[2,2] Ainsi vous navez plus besoin de ces remdes violents, par lesquels nous avons pass, et qui consistent faireeffort sur vous-mme, vous gourmander, vous stimuler fortement. Il ne vous faut plus que ces soins qui viennenten dernier, comme de prendre confiance en vous-mme, de vous persuader que vous marchez dans la bonne voie,sans vous laisser dtourner par les traces confuses de cette foule qui court et l sur vos pas, ou qui sgare auxbords de la route que vous suivez.[2,3] Ce que vous dsirez est quelque chose de grand, de sublime, et qui vous rapproche de Dieu, cest dtreinbranlable. Cette ferme assiette de lme, appele chez les Grecs euthumian, et sur laquelle Dmocrite a composun excellent livre, moi, je la nomme tranquillit ; car il nest point ncessaire de copier le mot grec et de le reproduiredaprs son tymologie : la chose dont nous parlons doit tre dsigne par un mot qui ait la force du grec, et non saforme.[2,4] Nous cherchons donc dcouvrir comment lme, marchant toujours dun pas gal et sr, peut tre en paix avecelle-mme, contempler avec joie dans un contentement que rien ninterrompe les biens qui lui sont propres, semaintenir toujours dans un tat paisible, sans jamais slever ni sabaisser. Telle est, selon moi, la tranquillit.Comment peut-on lacqurir ? cest ce que nous allons chercher dune manire gnrale ; et ce sera un spcifiqueuniversel dont vous prendrez la dose que vous voudrez.[2,5] En attendant nous allons mettre dcouvert tous les symptmes du mal, afin que chacun puisse reconnatre sapart. Alors, du premier coup dil, vous comprendrez que, pour gurir ce dgot de vous-mme qui vous obsde,vous avez bien moins faire que ceux qui, enchans lenseigne ambitieuse dune fausse sagesse, et travaills dunmal quils dcorent dun titre imposant, persistent dans ce rle affect, plutt par mauvaise honte, que par leurvolont.[2,6] Dans la mme classe, il faut ranger et ceux qui, victimes de leur lgret desprit, en butte lennui, unperptuel changement dhumeur, regrettent toujours lobjet quils ont rejet, et ceux qui languissent dans la paresse etdans linertie. Ajoutez-y ceux qui, tout fait semblables lhomme dont le sommeil fuit la paupire, se retournent, etse couchent tantt sur un ct, tantt sur un autre, jusqu ce que la lassitude leur fasse enfin trouver le repos : forcede refaire dun jour lautre leur faon de vivre, ils sarrtent enfin celle o les a surpris, non point le dgot duchangement, mais la vieillesse trop paresseuse pour innover. Ajoutez-y enfin ceux qui ne changent pas facilementleurs habitudes, non par constance, mais par paresse. Ils vivent, non point comme ils veulent, mais comme ils ontcommenc.[2,7] Le vice est infini dans ses varits, mais uniforme en son rsultat, qui consiste se dplaire soi-mme. Celanat de la mauvaise direction de lme, et des dsirs quelle forme avec irrsolution ou sans succs ; car, ou lon nosepas tout ce que lon voudrait, ou on lose sans russir ; et toujours lon se trouve sous lempire desprancestrompeuses et mobiles ; tat fcheux, mais invitable dune me qui ne conoit que des dsirs vagues, indtermins.Toute la vie de certains hommes se passe dans une ternelle indcision ; ils sinstruisent et se forcent des actionshonteuses et pnibles ; et quand leur peine ne trouve point sa rcompense, ils regrettent, avec amertume, undshonneur sans profit ; ils sont fchs davoir voulu le mal, mais de lavoir voulu en vain.[2,8] Alors ils se trouvent partags entre le repentir davoir commenc et la crainte de recommencer ; galement incapables dobir ou de commander leurs dsirs, ils se voient en butte lagitation dun esprit engag dans un</p></li><li><p>Sur la tranquillit de l'me 4</p><p>ddale sans issue, lembarras dune vie arrte, pour ainsi dire, dans son cours, et la honteuse langueur dune metrompe dans tous ses vux.[2,9] Tous ces symptmes saggravent encore lorsque le dpit dun malheur, si pniblement achet, les jette dans lerepos et dans les studieux loisirs de la retraite, qui sont incompatibles avec un esprit proccup des affairespubliques, tourment du besoin dagir, inquiet par sa nature, ne peut trouver en lui-mme aucune consolation de sorteque, se voyant priv des distractions que les affaires mmes procurent aux gens occups, on ne peut supporter samaison, sa solitude, son intrieur ; et lme, livre elle-mme, ne peut senvisager.[2,10] De l cet ennui, ce mcontentement de soi-mme, cette agitation dune me qui ne se repose sur rien, enfin latristesse et cette inquite impatience de linaction ; et comme on nose avouer la cause de son mal, la honte faitrefluer ces angoisses dans lintrieur de lme ; et les dsirs, renferms ltroit dans un lieu sans issue, se livrentdaffreux combats. De l la mlancolie, les langueurs et les mille fluctuations dune me indcise, toujours en doutede ce quelle va faire, et mcontente de ce quelle a fait ; de l cette malheureuse disposition maudire son repos, seplaindre de navoir rien faire ; de l cette jalousie ennemie jure des succs dautrui. En effet, laliment le plus actifde lenvie, est loisivet mcontente ; lon voudrait voir tout le monde tomber parce quon na pu slever.[2,11] Bientt, de cette aversion pour les succs dautrui, jointe au dsespoir de pousser sa fortune, nat lirritationdune me qui maudit le sort, qui se plaint du sicle, qui senfonce de plus en plus dans la retraite, qui se cramponne son chagrin, le tout, parce quelle est ennuye, excde delle-mme. De sa nature, en effet, lesprit humain est actif etport au mouvement : toute occasion de sexciter et de se distraire lui fait plaisir, et plat encore plus tout espritmchant, pour qui la varit des occupations est un frottement agrable. Certains ulcres, par le plaisir quelattouchement leur cause, appellent la main qui les irrite ; les galeux aiment quon les gratte, bien quil doive leur encuire : il en es...</p></li></ul>