UN PAUVRE CRIE, LE SEIGNEUR ENTEND - ?· Le Christ s’est fait pauvre de riche qu’il était pour…

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  • UN PAUVRE CRIE, LE SEIGNEUR ENTEND

    Psaume 33,7

    Lettre la congrgation sur la pauvret religieuse

  • Un soir dhiver 338 Amiens, Martin, a 18 ans, il est soldat de larme romaine. Cette aquarelle du XIXme sicle le reprsente partageant son manteau avec un pauvre transi de froid et le tranchant en deux. La nuit suivante, le Christ lui apparat en songe vtu de ce mme pan de man-teau.

  • UN PAUVRE CRIE, LE SEIGNEUR ENTEND

    Psaume 33,7

    Lettre la congrgation sur la pauvret religieuse

    Lettre no 2 du Suprieur gnral

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    Cest avec une certaine crainte que jaborde dans cette lettre la question de la pauvret. Il est probable que je ne suis pas le mieux plac pour parler de ce thme important qui rejoint tant de proccupations de la vie du monde. Ce sujet est dlicat car il met souvent mal laise ceux qui en parlent. De quel droit parlons-nous de la pauvret ? De quelles pauvrets parlons-nous ? Il y a beaucoup douvrages crits sur la pauvret et certains donnent des clairages intressants. Y-a-t-il dautres choses ajouter ?

    Dans les annes 60 du prcdent sicle, Mgr Veuillot, archevque de Paris, tait atteint par un cancer. Il souffrait beaucoup. Il sest souvenu quil avait souvent prch sur la souffrance et il demanda alors un prtre ami de trans-mettre ce message ultime : dites aux prtres de ne pas parler de la souffrance, ils ne savent pas ce que cest . En serait-il ainsi pour la pauvret ? Sommes-nous condamns rester muets pour viter de dire des choses banales ou inexactes ?

    Cette lettre a t sollicite par plusieurs religieux et mon conseil a explicitement propos que jaborde ce sujet. Il y a de multiples raisons pour cela. La premire est que le vu de pauvret vanglique est constitutif de notre voca-tion religieuse. Nous avons fait vu de pauvret. Quest-ce que cela signifie aujourdhui ? Comment vivons-nous ce vu aujourdhui ? Une autre raison, plus conjoncturelle est la crise conomique et financire que nous traversons. LAssomption est marque par de srieux problmes co-nomiques. Nous avons plus de besoins que de moyens pour les satisfaire. De partout nous arrivent des demandes

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    daides et de subventions pour permettre aux communau-ts de vivre et dassurer leur service apostolique. Enfin, le vu de pauvret dans un contexte fortement marqu par lindividualisme devient plus dlicat assumer dans le cadre communautaire. Des disparits se dvoilent entre le Nord encore favoris et le Sud en croissance mais fragile sur le plan matriel. La question de la solidarit est abor-de dans un tel contexte.

    Lors de la rdaction de cette lettre un nouveau pape a t donn lglise. Franois apporte un renouveau dans la faon daborder certaines questions. Il souhaite une glise pauvre pour les pauvres . Cet appel retentit en-core en nous comme une invitation puissante changer nos comportements. Le pape Franois a annonc aussi quil y aurait une encyclique sur la pauvret. Nous attendons avec impatience le fruit de sa rflexion qui enrichira consi-drablement cette modeste lettre.

    Celle-ci se veut tre une rflexion partir dun clai-rage essentiellement augustinien et alzonien. Il sagit de relire notre tradition pour voir comment aujourdhui aborder la question de la pauvret dans un grand esprit de libert et de foi. Le Christ sest fait pauvre de riche quil tait pour que nous devenions riches alors que nous tions pauvres.

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    I. AUGUSTIN ET LA PAUVRETE

    Augustin est notre patriarche . Sa vie, ses crits, la Rgle sont autant de repres pour nous aider vivre notre conscration religieuse. Il a vcu il y a fort longtemps, mais son exemple est encore parlant pour nous aujourdhui.

    Compagnons de pauvret

    Augustin se dit pauvre, n de parents pauvres ; en fait, nous le savons, son pre Patricius tait un petit pro-pritaire dont les revenus ne suffisaient pas assurer la formation intellectuelle de son fils. Il a t aid pour cela par un riche bienfaiteur. Augustin na pas pens immdia-tement la vie religieuse, il a dabord fallu quil rencontre le Christ. Cest la lecture de la Vie dAntoine dAthanase dAlexandrie quil senflamma pour la vie monastique. Le rcit raconte quAntoine choisit la vie pauvre en lisant un verset de lvangile o il est dit que pour suivre le Christ il faut abandonner tous ses biens. Augustin se rappelle dans ses Confessions que ce fut pour lui et pour ses amis Alypius et Nbridius, llment dclencheur dun changement de mode de vie. Quand il arrive Hippone, il dit je napportais rien, je ne vins cette glise quavec les vte-ments que je portais alors . Il ne sait pas encore quil va devenir prtre. Il est dtermin continuer la vie monas-tique malgr son ordination presbytrale et il dit : je commenai runir des frres dcids sengager, mes compagnons de pauvret, qui ne possderaient rien comme moi et se disposeraient mimiter . (Sermon 355,2). La simplicit de la vie monastique est revendique

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    comme la marque de lhomme nouveau que veut tre le moine.

    Retenons que nous sommes des compagnons de pau-vret. Cest un beau titre dont nous hritons et qui dit beaucoup sur notre condition fondamentale.

    Augustin aime parler de ses religieux comme des pauvres de Dieu. Devenir compagnon dans la vie monas-tique, cest tre un pauvre de Dieu. Mais le pauvre de Dieu dans la vie religieuse a fait plus que renoncer ses biens, il a accept de devenir humble, cest--dire dtre disponible laction de lEsprit.

    Si jai distribu tous mes biens aux pauvres sans tre un pauvre de Dieu, a ne sert rien. Car lamour nenfle pas (I Co 13, 3-4) ; et il nest pas de vritable amour de Dieu en qui est ingrat lgard de son Esprit, par qui son amour est rpandu en nos curs (Rm 5, 5).1

    Lattitude dhumilit qui soppose lorgueil est un ac-cueil de la grce divine. Aujourdhui savons-nous rester humbles et modestes ? Savons-nous tre un pauvre de Dieu ?

    La mise en commun des biens

    La pauvret chez Augustin est perue avant tout tra-vers la ncessit de la mise en commun des biens pour vivre pleinement la vie monastique. Lvque dHippone a t conduit par lexemple de la communaut des aptres, telle quelle est dcrite dans les Actes. Relisons encore et

    1 Commentaire du Psaume 71, 3

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    toujours le texte phare de la spiritualit augustinienne : La multitude de ceux qui taient devenus croyants navait quun cur et quune me et nul ne considrait comme sa proprit lun quelconque de ses biens ; au contraire, ils mettaient tout en commun. (Actes 4, 32). Il est clair que celui qui veut devenir moine doit renoncer ses biens propres. Il passe lexigence communautaire. Cest lopposition constante dans luvre dAugustin entre pro-prium et commune. Il faut bannir lesprit de possession personnel et acqurir une vision communautaire. Pour Augustin, la mise en commun ne peut se limiter aux seuls biens matriels, elle passe aussi par tout ce que nous sommes. Nous mettons ensemble nos biens, mais aussi nos personnes, nos relations, notre vie spirituelle. Nous avons alors en commun un domaine immense, Dieu lui-mme . Le Pre Goulven Madec aimait parler de communisme spirituel pour caractriser loriginalit augustinienne.

    Quant au Pre Athanase Sage, il reconnaissait dans la pauvret une vertu fondamentale pour vivre la vie reli-gieuse : La pauvret est, pour Augustin, la vertu de base de la vie religieuse, le devoir fondamental du suprieur est de veiller la pratique de la pauvret, en vue de maintenir la concorde fraternelle, la recherche fervente de Dieu et le rayonnement apostolique de la communaut. 2

    Saint Augustin insiste sur le dpouillement volontaire et le partage des biens. Il a eu affaire plusieurs litiges lis des hritages, dont un concernait Januarius un prtre dHippone qui avait t mari et avait eu deux enfants. Ce sont les sermons 355 et 356 qui relatent cet pisode cri-

    2 Athanase Sage, La vie religieuse selon saint Augustin, p.189.

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    tique de la vie du monastre. Augustin rappelle que chaque serviteur de Dieu doit abandonner ce quil a en entrant au monastre : quils en fassent ce quils veulent, pourvu quils soient pauvres avec moi et que nous attendions ensemble la misricorde de Dieu .3 tre pauvre, cest mettre en com-mun tous ses biens.

    Lpisode permet lvque dHippone de rappeler ses prtres quils ont choisi la vie commune, appele la vie sainte en plus de la clricature et quils doivent res-pecter la mise en commun des biens. Chacun est plac de-vant sa conscience pour respecter lengagement.

    Lautre binme caractristique est la distinction entre uti et frui, entre lusage des biens phmres et la jouis-sance qui est seulement possible en Dieu et par Dieu et qui a la saveur dternit. Il est possible dutiliser des biens sur cette terre, mais la jouissance se porte uniquement sur la rencontre de Dieu. En tant pauvre, nous nous abandon-nons Dieu.

    Bienheureux les pauvres en esprit, parce que le royaume des cieux leur appartient. Il est des pauvres qui sont sans ressources, ils trouvent peine laliment de chaque jour et ils ont tant besoin de lassistance et de la compassion dautrui quils nont pas mme honte de men-dier. Si cest de ceux-l quil est dit : Le pauvre sabandonne toi, que ferons-nous, nous qui ne sommes pas tels ? Tout chrtien que nous soyons, nous ne nous abandonnons pas Dieu ? Et quelle autre esprance pouvons-nous avoir si

    3 Sermon 355, 6.

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    nous ne nous abandonnons pas celui qui ne nous aban-donne pas ? () Apprenez donc tre pauvres et vous abandonner Dieu ; mes frres en pauvret ! 4

    Quand Augustin mourut il ne fit aucun testament, car, comme pauvre de Dieu il navait pas de q