Valse macabre [Pendergast 09] - Preston.pdf

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    01-Jan-2016

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<ul><li><p>1 Tu sais quoi, Bill ? Je narrive pas y croire. a va</p><p>faire douze heures que je suis au courant et je narrivetoujours pas y croire.</p><p> Cest pourtant vrai, ma trs douce.William Smithback, deuxime du nom, dplia ses jambes</p><p>interminables et senfona voluptueusement dans lecanap du salon avant denrouler un bras autour despaules de sa femme.</p><p> Il reste du porto ? demanda-t-il.Nora remplit son verre et il le porta la lumire afin den</p><p>admirer le grenat dlicat. Il ne regrettait dcidment pasles 100 dollars dbourss pour cette bouteille. Il porta leverre ses lvres, dgusta le nectar et mit un soupirdaise.</p><p> Tu es lune des stars montantes du Musum. Dici cinqans, tu dirigeras le dpartement des sciences.</p><p> Ne dis pas de btises. Nora, le Musum multiplie les coupes budgtaires</p><p>depuis trois ans, et voil quon donne le feu vert tonexpdition. Crois-moi, ton nouveau patron sait ce quil fait.</p><p>Smithback enfouit son visage dans les cheveux de Nora.Aprs toutes ces annes, leur parfum, un mlange degenivre et de cannelle, lexcitait toujours autant.</p><p> Tu te rends compte ? Lt prochain, on retourne enUtah faire des fouilles. Si tu arrives te librer, bien sr.</p><p> Jai encore quatre semaines prendre. Le New York</p></li><li><p>Times aura du mal se passer de moi, mais il faudra bienquils sy fassent.</p><p>Il but une nouvelle gorge de porto en la faisant roulerdans sa bouche.</p><p> La troisime expdition de Nora Kelly, poursuivit-il. Lejour de notre anniversaire de mariage, a tombe bien,comme cadeau.</p><p>Nora lui lana un regard amus. Moi qui croyais que mon cadeau tait le dner de ce</p><p>soir. Mais ctait le cas. Et tout tait parfait. Merci.Smithback adressa un clin dil complice Nora. Il</p><p>lavait invite au Caf des artistes, leur restaurant prfret le lieu idal pour un dner en tte tte. clairagetamis, banquettes moelleuses, les fresques sensuelles deHoward Chandler Christy Sans oublier la nourriture,sublime.</p><p>Nora continuait dobserver son mari qui crut lire dans sesyeux, dans son sourire en coin, la promesse dun autrecadeau. Il lembrassa sur la joue et lattira contre lui.</p><p> Ils mont accord lintgralit de la subvention quejavais demande, soupira-t-elle.</p><p>Smithback, bat, lui rpondit par un grommellement enrepensant au repas quil commenait tout juste digrer. Ilstait ouvert lapptit avec quelques Martini bien secs,suivis par une assiette de charcuterie, et navait pu rsisterensuite son plat favori : un steak saignant la saucebarnaise, garni de frites et dune louche dpinards la</p></li><li><p>crme. Sans oublier la longe de chevreuil de Nora quilavait abondamment gote</p><p> et tu sais ce que a veut dire ? Je vais enfin pouvoirterminer mon tude sur la dissmination du culte kachina travers le Sud-Ouest amricain.</p><p> Cest gnial.Au dessert, ils staient partag une fondue au chocolat,</p><p>accompagne dune assiette de fromages franaisdlicieusement puants. De sa main libre, Smithback secaressa lestomac.</p><p>Ils restrent quelques minutes sans parler, savourantpleinement le plaisir dtre ensemble. Un sentiment decontentement absolu stait empar de Smithback. Il sesentait bni des dieux : un appartement confortable aucur de la plus belle ville du monde, le poste au Timesdont il avait toujours rv, une compagne parfaite. La vieleur avait rserv quelques moments difficiles, cest vrai,mais le danger et les obstacles avaient contribu lesrapprocher. Nora tait belle, elle gagnait bien sa vie enfaisant un travail quelle adorait, ctait une femmeintelligente que rien ne dtournait jamais de son but. Noratait surtout son me sur. Il la regarda et ne putsempcher de sourire. Elle tait presque trop belle pourtre vraie.</p><p>La jeune femme sortit brusquement de la torpeur qui lesenvahissait.</p><p> Si on reste comme a, je vais finir par mendormir. Et alors ?Elle se dgagea doucement, se leva et gagna la cuisine</p></li><li><p>o se trouvait son sac main. Alors, jai une dernire petite course faire.Smithback frona les sourcils. cette heure-ci ? Je suis l dans moins de dix minutes.Elle sapprocha du canap, se pencha et lembrassa en</p><p>caressant la mche rebelle quil avait au sommet du crne. Vous navez qu mattendre sagement ici, jeune</p><p>homme, lui murmura-t-elle loreille. Tu plaisantes ou quoi ? Fidle au poste, comme le roc</p><p>de Gibraltar.Elle lui rpondit par un sourire et lui caressa les cheveux</p><p>une dernire fois avant de se diriger vers la porte dentre. Fais attention toi, lui cria-t-il. Je ne suis pas rassur</p><p>avec ces drles de petits paquets quon a reusdernirement.</p><p> Ne tinquite pas, je suis une grande fille.Linstant daprs, la porte se refermait et la cl tournait</p><p>dans la serrure.Les mains croises derrire la tte, Smithback stira</p><p>avec un soupir. Les pas de la jeune femme sloignrentdans le couloir, il reconnut le carillon de lascenseur et lesilence reprit ses droits, seulement troubl par la rumeur dela ville.</p><p>Il croyait deviner o Nora se rendait : la ptisserie du coinde la rue ne fermait pas avant minuit. Avec un peu dechance, elle aurait command son pch mignon pourterminer la soire en beaut, une gnoise au pralin avecde la crme au beurre parfume au calvados.</p></li><li><p>Allong dans la pnombre, il coutait respirer Manhattan,lesprit engourdi par les cocktails. Une phrase tire dunenouvelle de Thurber lui revint en mmoire : Il tait dunebatitude somnolente et floue. Sans vraiment selexpliquer, il avait toujours eu un faible pour les crits deJames Thurber, lun des grands journalistes de son temps.Ainsi que pour luvre de Robert E. Howard1, clbrematre du roman populaire. Le premier avait pass sa vie se donner beaucoup de mal, le second ne sen donneraucun.</p><p>Ses penses lemportrent vers cette journe dt o ilavait fait la connaissance de Nora. Les souvenirs sebousculaient dans sa tte : lArizona, le lac Powell, leparking sous un soleil torride, la limousine dans laquelle iltait arriv. Il secoua la tte lvocation de lincident. NoraKelly lui avait donn limpression dune ptasse depremire, avec son doctorat tout neuf et son insatisfactionchronique. Dun autre ct, il devait bien avouer quil ne luiavait pas fait trs bonne impression non plus. Il staitcomport en parfait idiot. Quatre ans dj. Ou peut-trecinq ? Mon Dieu, comme le temps passe</p><p>Un bruit de pas dans le couloir, une cl dans la serrure.Nora, dj ?</p><p>Il dressa loreille, sattendant ce que la porte souvre,mais Nora continuait de triturer la serrure, comme si ellepeinait louvrir. Sans doute cause de la bote gteaux.Il sapprtait se lever lorsque la porte scarta avec ungrincement.</p><p> Je nai pas boug, comme promis, annona-t-il dune</p></li><li><p>voix sonore. M. Gibraltar en personne. Mais je tautorise mappeler Roc.</p><p>Des pas sapprochrent, trs diffrents de ceux de Nora.Des pas trop lents, trop lourds, tranants, indcis.</p><p>Smithback se redressa sur le canap. Une silhouette sedcoupa dans lentre, claire en contre-jour par lalumire du couloir. Trop grande, trop large dpaules pourtre celle de Nora.</p><p> Qui tes-vous ? scria Smithback en allumant lalampe de la table basse.</p><p>Il reconnut aussitt son visiteur. Plutt, il crut lereconnatre, car son visage avait quelque chose de bizarre.Les traits cireux, la peau flasque et gonfle de quelquun demalade ou pire.</p><p> Colin ? sexclama Smithback. Cest vous ? Quest-ceque vous fichez chez moi ?</p><p>Cest ce moment-l quil aperut le couteau deboucher.</p><p>Il jaillit du canap, mais la silhouette savana dun paspesant et lui bloqua le passage. Le temps sarrta lespacedun instant effroyable, puis la lame fendit lair une vitesseterrifiante lendroit prcis o se tenait Smithback uneseconde plus tt.</p><p> Quest-ce que cest que ce bordel ! hurla-t-il.Le couteau sabattit nouveau et Smithback, cherchant </p><p>parer le coup, trbucha sur la table basse qui seffondrasous son poids. Il se releva prcipitamment et fit face sonassaillant, ramass sur lui-mme, mains leves, doigtscarts, prt se battre. Il chercha des yeux une arme pour</p></li><li><p>se dfendre. Rien. Lautre lui barrait le chemin. Siseulement il avait pu atteindre la cuisine, prendre uncouteau, quilibrer les chances.</p><p>Il baissa la tte, se protgea du coude et fona. Sonagresseur recula prcipitamment, mais il eut le temps detaillader profondment le bras de Smithback, de lpauleau coude. Le journaliste bondit de ct en poussant unhurlement de surprise et de douleur. Au mme instant, unebrlure froide et mtallique lui traversa les reins.</p><p>La lame senfonait et senfonait encore, violant sesentrailles avec une fureur oublie depuis la pnibleexprience vcue quelques annes auparavant2. Le soufflecoup, il voulut chapper son adversaire, mais la lame, peine ressortie, lui meurtrissait nouveau les chairs. Uneexplosion liquide lui arrosa le dos, comme si on dversaitsur lui un seau deau chaude.</p><p>Runissant le peu de forces qui lui restaient, il se relevaet bourra de coups de poing son attaquant. La lame ducouteau lui cisailla les doigts, mais Smithback ne sentaitplus rien et son assaillant recula, sous le choc. Lejournaliste, comprenant que ctait sa dernire chance, fitvolte-face et battit en retraite dans la cuisine. Le planchertangua dangereusement sous ses pieds tandis quunebrlure intense lui labourait la poitrine. Menaant descrouler tout instant, il tituba jusquau tiroir couteaux. Ilvenait de louvrir lorsquune ombre simprima sur le plan detravail, et la lame de son adversaire senfona entre sesdeux omoplates. Il voulut se dgager, mais la lame rougepoursuivait son va-et-vient terrifiant tandis que les tnbres</p></li><li><p>commenaient lenvelopperFuir aprs avoir tout donn, lheure du bcher a sonn ;</p><p>la fte est termine et la lumire steintLes portes de lascenseur coulissrent et Nora sortit de</p><p>la cabine. Elle avait fait vite, Bill laurait probablementattendue sur le canap en lisant le roman de Thackeraydont il lui avait rebattu les oreilles toute la semaine. Labote gteaux dans une main, elle chercha ses cls delautre. Bill aurait certainement devin o elle tait alle,mais comment surprendre son conjoint aprs un an demariage ?</p><p>Perdue dans ses penses, elle remarqua seulement quela porte de lappartement tait grande ouverte.</p><p>Les yeux carquills, elle vit sortir de chez elle un hommequelle reconnut immdiatement, malgr ses vtementsmaculs de sang. Il tenait la main un norme couteau. Ilsarrta pour la regarder, la lame dtrempe gouttant parterre.</p><p>Elle lcha instinctivement son paquet et se jeta sur lui.Plusieurs voisins sortirent sur le palier en poussant desexclamations apeures. Lhomme leva son arme en voyantNora se ruer vers lui, mais elle lui carta la main dun gesteet lui envoya un coup de poing dans le plexus solaire. Il larepoussa brutalement et la fit valser sur le mur du couloircontre lequel elle se cogna violemment la tte avant deseffondrer. Des papillons devant les yeux, elle le vitsavancer vers elle, larme leve, et eut tout juste le tempsde se jeter de ct. Voyant sa tentative rate, lagresseurlui dcocha un coup de pied en pleine tte et brandit son</p></li><li><p>couteau. Des cris fusrent de toutes parts. Le cerveauembrum, Nora ne les entendit mme pas et perditbrutalement connaissance.</p></li><li><p>2Le lieutenant Vincent DAgosta dcida de tromper son</p><p>impatience dans le couloir, au milieu du ballet destechniciens qui entraient et sortaient de lappartement. Ilroula des paules dans lespoir de crer un courant dairsous sa chemise en Nylon qui lui collait la peau. Il tait demchante humeur et savait quil naurait pas d ltre.Ctait encore le meilleur moyen de laisser passer un dtailimportant.</p><p>Il prit lentement sa respiration afin de calmer ses nerfs.Un personnage fluet et vot, une maigre touffe de</p><p>cheveux sur le crne, savana sur le palier en tranantderrire lui une mallette daluminium sangle sur un porte-valise roulettes.</p><p> On a fini, lieutenant, dclara-t-il en prenant des mainsdun agent un bloc sur lequel il consigna son heure dedpart.</p><p>DAgosta regarda sa montre : 3 heures du matin. Lestechniciens staient montrs particulirement scrupuleux,sachant que Smithback et lui taient amis de longue date.Le lieutenant nen pouvait plus de les voir passer ct delui en baissant la tte, le regard en coin. Histoire de voircomment il prenait la chose, sil allait demander tredessaisi de lenqute. Beaucoup de ses collgues au seinde la Criminelle lauraient fait, ne serait-ce que pour vitertout problme avec la dfense au moment du procs. Lavictime tait lun de vos amis ? Vraiment ? Vous ne trouvez</p></li><li><p>pas la concidence pour le moins trange ? Inutile decompliquer la tche du procureur, qui dtestait affronter cegenre de situation.</p><p>Mais DAgosta navait pas lintention de se rcuser. Pasquestion, dautant que lenqute tait une simple formalit. condition de lui mettre la main dessus, le coupable taitcondamn davance.</p><p>Le dernier technicien de la police scientifique sortit delappartement, signa le registre, et DAgosta se retrouvaseul avec ses penses. Debout dans le couloir, ilsaccorda une minute pour se ressaisir, puis il enfila desgants de caoutchouc, ajusta un filet sur son crne dgarniet posa la main sur la porte, le cur serr. Le corps avaitt enlev depuis longtemps, mais le lieu du drame taitrest tel quel. lendroit o la petite entre faisait un coudestalait une mare de sang, suivie dempreintes de pasrouges. La trace sanguinolente dune main se dessinait surle mur clair.</p><p>Il enjamba avec prcaution la flaque fige et sarrta surle seuil du salon. Un canap en cuir, quelques fauteuils, unetable basse renverse, du sang coagul sur le tapispersan. Il savana lentement en regardant o il posait lessemelles de crpe de ses chaussures, puis il simmobilisaau milieu du living et tenta de reconstituer la scne.</p><p>DAgosta avait recommand aux techniciens de ne paslsiner sur les chantillons de sang. Des claboussuresavaient jailli sur les murs, des traces et des empreintescontradictoires se croisaient dans tous les sens.Smithback stait dfendu comme un beau diable, son</p></li><li><p>meurtrier avait ncessairement laiss derrire lui sasignature ADN.</p><p> en juger par les apparences, il sagissait dun meurtrebrouillon, largement improvis. Le coupable stait introduitdans lappartement laide dun passe et il avait surprisSmithback dans le salon. Le journaliste, gravement blesspar le premier coup de couteau, ne sen tait pas moinsdfendu et les deux hommes staient battus dans lacuisine alors que Smithback tentait de semparer dunearme, ainsi que lindiquaient le tiroir entrouvert et lesempreintes sanglantes sur le plan de travail.Malheureusement pour lui, il ne stait pas montr assezrapide et son assaillant lavait poignard dans le dos.Smithback, grivement touch, avait encore trouv la forcede rsister. Le sol de la cuisine, couvert de sang, taitconstell dempreintes de pieds nus. DAgosta taitpersuad que lassassin avait t bless dans la bagarre,lui aussi. Il avait d se dbattre, perdre du sang, laisserderrire lui des cheveux, des fibres textiles, peut-tremme de la salive. Les techniciens nauraient pas manquden trouver des traces. Un trou au sol signalait lendroit ole plancher avait t dcoup, l o larme du meurtrierstait enfonce en traversant sa victime. Les hommes dela police scientifique avaient galement emport desmorceaux de Placo, relev les empreintes partout,rcupr jusqu la plus infime parcelle de poussire.</p><p>DAgosta poursuivit son inspection en projetant dans satte le film des vnements. Smithback avait voulucontinuer lutter, mais il avait perdu tro...</p></li></ul>