Zola - La Curee

  • Published on
    01-Dec-2015

  • View
    48

  • Download
    3

Embed Size (px)

DESCRIPTION

a

Transcript

<ul><li><p>mile Zola</p><p>La cure</p><p>BeQ</p></li><li><p>mile Zola1840-1902</p><p>Les Rougon-Macquart</p><p>La cureroman</p><p>La Bibliothque lectronique du QubecCollection tous les vents</p><p>Volume 35 : version 3.0</p><p>2</p></li><li><p>Les Rougon-Macquart</p><p>Histoire naturelle et sociale dune famillesous le Second Empire</p><p>1. La fortune des Rougon.2. La cure.3. Le ventre de Paris.4. La conqute de Plassans.5. La faute de labb Mouret.6. Son Excellence Eugne Rougon.7. Lassommoir.8. Une page damour.9. Nana.10. Pot-Bouille.11. Au Bonheur des Dames.12. La joie de vivre.13. Germinal.14. Luvre.15. La terre.16. Le rve.17. La bte humaine.18. Largent.19. La dbcle.20. Le docteur Pascal.</p><p>3</p></li><li><p>La cure</p><p>4</p></li><li><p>IAu retour, dans lencombrement des voitures qui rentraient par le bord du lac, la calche dut marcher au pas. Un moment, lembarras devint tel, quil lui fallut mme sarrter.</p><p>Le soleil se couchait dans un ciel doctobre, dun gris clair, stri lhorizon de minces nuages. Un dernier rayon, qui tombait des massifs lointains de la cascade, enfilait la chausse, baignant dune lumire rousse et plie la longue suite des voitures devenues immobiles. Les lueurs dor, les clairs vifs que jetaient les roues semblaient stre fixs le long des rchampis jaune paille de la calche, dont les panneaux gros bleu refltaient des coins du paysage environnant. Et, plus haut, en plein dans la clart rousse qui les clairait par-derrire, et qui faisait luire les boutons de cuivre de leurs capotes demi plies, retombant du sige, le cocher et le valet de pied, </p><p>5</p></li><li><p>avec leur livre bleu sombre, leurs culottes mastic et leurs gilets rays noir et jaune, se tenaient raides, graves et patients, comme des laquais de bonne maison quun embarras de voitures ne parvient pas fcher. Leurs chapeaux, orns dune cocarde noire, avaient une grande dignit. Seuls, les chevaux, un superbe attelage bai, soufflaient dimpatience.</p><p> Tiens, dit Maxime, Laure dAurigny, l-bas, dans ce coup... Vois donc, Rene. </p><p>Rene se souleva lgrement, cligna les yeux, avec cette moue exquise que lui faisait faire la faiblesse de sa vue.</p><p> Je la croyais en fuite, dit-elle... Elle a chang la couleur de ses cheveux, nest-ce pas ?</p><p> Oui, reprit Maxime en riant, son nouvel amant dteste le rouge. </p><p>Rene, penche en avant, la main appuye sur la portire basse de la calche, regardait, veille du rve triste qui, depuis une heure, la tenait silencieuse, allonge au fond de la voiture, comme dans une chaise longue de convalescente. </p><p>6</p></li><li><p>Elle portait, sur une robe de soie mauve, tablier et tunique, garnie de larges volants plisss, un petit paletot de drap blanc, aux revers de velours mauve, qui lui donnait un grand air de crnerie. Ses tranges cheveux fauve ple, dont la couleur rappelait celle du beurre fin, taient peine cachs par un mince chapeau orn dune touffe de roses du Bengale. Elle continuait cligner des yeux, avec sa mine de garon impertinent, son front pur travers dune grande ride, sa bouche dont la lvre suprieure avanait, ainsi que celle des enfants boudeurs. Puis, comme elle voyait mal, elle prit son binocle, un binocle dhomme, garniture dcaille, et, le tenant la main, sans se le poser sur le nez, elle examina la grosse Laure dAurigny tout son aise, dun air parfaitement calme.</p><p>Les voitures navanaient toujours pas. Au milieu des taches unies, de teinte sombre, que faisait la longue file des coups, fort nombreux au Bois par cet aprs-midi dautomne, brillaient le coin dune glace, le mors dun cheval, la poigne argente dune lanterne, les galons dun laquais haut plac sur son sige. et l, dans un </p><p>7</p></li><li><p>landau dcouvert, clatait un bout dtoffe, un bout de toilette de femme, soie ou velours. Il tait peu peu tomb un grand silence sur tout ce tapage teint, devenu immobile. On entendait, du fond des voitures, les conversations des pitons. Il y avait des changes de regards muets, de portires portires ; et personne ne causait plus, dans cette attente que coupaient seuls les craquements des harnais et le coup de sabot impatient dun cheval. Au loin, les voix confuses du Bois se mouraient.</p><p>Malgr la saison avance, tout Paris tait l : la duchesse de Sternich, en huit-ressorts ; Mme de Lauwerens, en victoria trs correctement attele ; la baronne de Meinhold, dans un ravissant cab bai-brun ; la comtesse Vanska, avec ses poneys pie ; Mme Daste, et ses fameux stappers noirs ; Mme de Guende et Mme Teissire, en coup ; la petite Sylvia dans un landau gros bleu. Et encore don Carlos, en deuil, avec sa livre antique et solennelle ; Selim pacha, avec son fez et sans son gouverneur ; la duchesse de Rozan, en coup-goste, avec sa livre poudre blanc ; M. le comte de Chibray, en dog-cart ; M. Simpson, en </p><p>8</p></li><li><p>mail de la plus belle tenue ; toute la colonie amricaine. Enfin deux acadmiciens, en fiacre.</p><p>Les premires voitures se dgagrent et, de proche en proche, toute la file se mit bientt rouler doucement. Ce fut comme un rveil. Mille clarts dansantes sallumrent, des clairs rapides se croisrent dans les roues, des tincelles jaillirent des harnais secous par les chevaux. Il y eut sur le sol, sur les arbres, de larges reflets de glace qui couraient. Ce ptillement des harnais et des roues, ce flamboiement des panneaux vernis dans lesquels brlait la braise rouge du soleil couchant, ces notes vives que jetaient les livres clatantes perches en plein ciel et les toilettes riches dbordant des portires, se trouvrent ainsi emports dans un grondement sourd, continu, rythm par le trot des attelages. Et le dfil alla, dans les mmes bruits, dans les mmes lueurs, sans cesse et dun seul jet, comme si les premires voitures eussent tir toutes les autres aprs elles.</p><p>Rene avait cd la secousse lgre de la calche se remettant en marche, et, laissant </p><p>9</p></li><li><p>tomber son binocle, stait de nouveau renverse demi sur les coussins. Elle attira frileusement elle un coin de la peau dours qui emplissait lintrieur de la voiture dune nappe de neige soyeuse. Ses mains gantes se perdirent dans la douceur des longs poils friss. Une brise se levait. Le tide aprs-midi doctobre qui, en donnant au Bois un regain de printemps, avait fait sortir les grandes mondaines en voiture dcouverte, menaait de se terminer par une soire dune fracheur aigu.</p><p>Un moment, la jeune femme resta pelotonne, retrouvant la chaleur de son coin, sabandonnant au bercement voluptueux de toutes ces roues qui tournaient devant elle. Puis, levant la tte vers Maxime, dont les regards dshabillaient tranquillement les femmes tales dans les coups et dans les landaus voisins :</p><p> Vrai, demanda-t-elle, est-ce que tu la trouves jolie, cette Laure dAurigny ? Vous en faisiez un loge, lautre jour, lorsquon a annonc la vente de ses diamants !... propos, tu nas pas vu la rivire et laigrette que ton pre ma achetes </p><p>10</p></li><li><p>cette vente ? Certes, il fait bien les choses, dit Maxime </p><p>sans rpondre, avec un rire mchant. Il trouve moyen de payer les dettes de Laure et de donner des diamants sa femme. </p><p>La jeune femme eut un lger mouvement dpaules.</p><p> Vaurien ! murmura-t-elle en souriant.Mais le jeune homme stait pench, suivant </p><p>des yeux une dame dont la robe verte lintressait. Rene avait repos sa tte, les yeux demi-clos, regardant paresseusement des deux cts de lalle, sans voir. droite, filaient doucement des taillis, des futaies basses, aux feuilles roussies, aux branches grles ; par instants, sur la voie rserve aux cavaliers, passaient des messieurs la taille mince, dont les montures, dans leur galop, soulevaient de petites fumes de sable fin. gauche, au bas des troites pelouses qui descendent, coupes de corbeilles et de massifs, le lac dormait, dune propret de cristal, sans une cume, comme taill nettement sur ses bords par la bche des jardiniers ; et, de </p><p>11</p></li><li><p>lautre ct de ce miroir clair, les deux les, entre lesquelles le pont qui les joint faisait une barre grise, dressaient leurs falaises aimables, alignaient sur le ciel ple les lignes thtrales de leurs sapins de leurs arbres aux feuillages persistants dont leau refltait les verdures noires, pareilles des franges de rideaux savamment drapes au bord de lhorizon. Ce coin de nature, ce dcor qui semblait frachement peint, baignait dans une ombre lgre, dans une vapeur bleutre qui achevait de donner aux lointains un charme exquis, un air dadorable fausset. Sur lautre rive, le Chalet des les, comme verni de la veille, avait des luisants de joujou neuf ; et ces rubans de sable jaune, ces troites alles de jardin, qui serpentent dans les pelouses et tournent autour du lac, bordes de branches de fonte imitant des bois rustiques, tranchaient plus trangement, cette heure dernire, sur le vert attendri de leau et du gazon.</p><p>Accoutume aux grces savantes de ces points de vue, Rene, reprise par ses lassitudes, avait baiss compltement les paupires, ne regardant plus que ses doigts minces qui enroulaient sur </p><p>12</p></li><li><p>leurs fuseaux les longs poils de la peau dours. Mais il y eut une secousse dans le trot rgulier de la file des voitures. Et, levant la tte, elle salua deux jeunes femmes couches cte cte, avec une langueur amoureuse, dans un huit-ressorts qui quittait grand fracas le bord du lac pour sloigner par une alle latrale. Mme la marquise dEspanet, dont le mari, alors aide de camp de lempereur, venait de se rallier bruyamment, au scandale de la vieille noblesse boudeuse, tait une des plus illustres mondaines du second Empire : lautre, Mme Haffner, avait pous un fameux industriel de Colmar, vingt fois millionnaire, et dont lEmpire faisait un homme politique. Rene, qui avait connu en pension les deux insparables, comme on les nommait dun air fin, les appelait Adeline et Suzanne, de leurs petits noms. Et comme, aprs leur avoir souri, elle allait se pelotonner de nouveau, un rire de Maxime la fit se tourner.</p><p> Non, vraiment, je suis triste, ne ris pas, cest srieux , dit-elle en voyant le jeune homme qui la contemplait railleusement en se moquant de son attitude penche.</p><p>13</p></li><li><p>Maxime prit une voix drle. Nous aurions de gros chagrins, nous serions </p><p>jalouse ! Elle parut toute surprise. Moi ! dit-elle. Pourquoi jalouse ? Puis elle ajouta, avec sa moue de ddain, </p><p>comme se souvenant : Ah ! oui, la grosse Laure ! Je ny pense </p><p>gure, va. Si Aristide, comme vous voulez tous me le faire entendre, a pay les dettes de cette fille et lui a vit ainsi un voyage ltranger, cest quil aime largent moins que je ne le croyais. Cela va le remettre en faveur auprs des dames... Le cher homme, je le laisse bien libre. </p><p>Elle souriait, elle disait le cher homme , dun ton plein dune indiffrence amicale. Et subitement, redevenue trs triste, promenant autour delle ce regard dsespr des femmes qui ne savent quel amusement se donner, elle murmura :</p><p> Oh ! je voudrais bien... Mais non, je ne suis pas jalouse, pas jalouse du tout. </p><p>Elle sarrta, hsitante.</p><p>14</p></li><li><p> Vois-tu, je mennuie , dit-elle enfin dune voix brusque.</p><p>Alors elle se tut, les lvres pinces. La file des voitures passait toujours le long du lac, dun trot gal, avec un bruit particulier de cataracte lointaine. Maintenant, gauche, entre leau et la chausse, se dressaient des petits bois darbres verts, aux troncs minces et droits, qui formaient de curieux faisceaux de colonnettes. droite, les taillis, les futaies basses avaient cess ; le Bois stait ouvert en larges pelouses, en immenses tapis dherbe, plants et l dun bouquet de grands arbres ; les nappes vertes se suivaient, avec des ondulations lgres, jusqu la porte de la Muette, dont on apercevait trs loin la grille basse, pareille un bout de dentelle noire tendu au ras du sol ; et, sur les pentes, aux endroits o les ondulations se creusaient, lherbe tait toute bleue. Rene regardait, les yeux fixes, comme si cet agrandissement de lhorizon, ces prairies molles, trempes par lair du soir, lui eussent fait sentir plus vivement le vide de son tre.</p><p>Au bout dun silence, elle rpta, avec laccent </p><p>15</p></li><li><p>dune colre sourde : Oh ! je mennuie, je mennuie mourir.</p><p> Sais-tu que tu nes pas gaie, dit tranquillement Maxime. Tu as tes nerfs, cest sr. </p><p>La jeune femme se rejeta au fond de la voiture. Oui, jai mes nerfs , rpondit-elle schement. Puis elle se fit maternelle.</p><p> Je deviens vieille, mon cher enfant ; jaurai trente ans bientt. Cest terrible. Je ne prends de plaisir rien... vingt ans, tu ne peux savoir...</p><p> Est-ce que cest pour te confesser que tu mas emmen ? interrompit le jeune homme. Ce serait diablement long. </p><p>Elle accueillit cette impertinence avec un faible sourire, comme une boutade denfant gt qui tout est permis.</p><p> Je te conseille de te plaindre, continua Maxime, tu dpenses plus de cent mille francs par an pour ta toilette, tu habites un htel splendide, tu as des chevaux superbes, tes caprices font loi, et les journaux parlent de </p><p>16</p></li><li><p>chacune de tes robes nouvelles comme dun vnement de la dernire gravit ; les femmes te jalousent, les hommes donneraient dix ans de leur vie pour te baiser le bout des doigts... Est-ce vrai ? Elle fit, de la tte, un signe affirmatif, sans rpondre. Les yeux baisss, elle stait remise friser les poils de la peau dours.</p><p> Va, ne sois pas modeste, poursuivit Maxime ; avoue carrment que tu es une des colonnes du second Empire. Entre nous, on peut se dire de ces choses-l. Partout, aux Tuileries, chez les ministres, chez les simples millionnaires, en bas et en haut, tu rgnes en souveraine. Il ny a pas de plaisir o tu naies mis les deux pieds, et si josais, si le respect que je te dois ne me retenait pas, je dirais... </p><p>Il sarrta quelques secondes, riant ; puis il acheva cavalirement sa phrase.</p><p> Je dirais que tu as mordu toutes les pommes. </p><p>Elle ne sourcilla pas. Et tu tennuies ! reprit le jeune homme avec </p><p>17</p></li><li><p>une vivacit comique. Mais cest un meurtre !... Que veux-tu ? que rves-tu donc ? </p><p>Elle haussa les paules, pour dire quelle ne savait pas. Bien quelle pencht la tte, Maxime la vit alors si srieuse, si sombre, quil se tut. Il regarda la file des voitures qui, en arrivant au bout du lac, slargissait, emplissait le large carrefour. Les voitures, moins serres, tournaient avec une grce superbe ; le trot plus rapide des attelages sonnait hautement sur la terre dure.</p><p>La calche, en faisant le grand tour pour prendre la file, eut une oscillation qui pntra Maxime dune volupt vague. Alors, cdant lenvie daccabler Rene :</p><p> Tiens, dit-il, tu mriterais daller en fiacre ! Ce serait bien fait !... Eh ! regarde ce monde qui rentre Paris, ce monde qui est tes genoux. On te salue comme une reine, et peu sen faut que...</p></li></ul>